REVUE
DE PARIS
XLIII.
IMPIUMFRIK DE H. FOURNI FR ET Ci»,
RIE DE SEINE, 1 4 BIS.
REVUE
DE PARIS
<9ïûouveue t/en'e. — tS&nne'e S83~.
TOME QUARANTE-TROISIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
RUE DES FILLES -SAINT -THOMAS, 17.
1837.
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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/revuedeparis4344vr
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LE
ROI DE CARREAU.
C'était dans un bal superbe, et elles causaient toutes deux près
de la cheminée!... Causer au lieu de danser!! A quinze ou seize
ans!... Il fallait que la conversation fût bien intéressante, et cette
idée seule me donnait grand désir de l'entendre; c'était mal! Mais
à qui la curiosité serait-elle permise, si ce n'est à un auteur dra-
matique? Ce qui est défaut chez les autres est pour lui un devoir;
ildoitécouter... ne fût-ce que par état!. ..Et puis ces deux jeunes Qlles
étaient si jolies, si élégantes!! Dans leur pose, dans leurs regards, il
y avait tant de charme et de naïveté, elles étaient si rieuses, si in-
souciantes de l'avenir, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y penser
pour elles. L'une, qui était blonde, parlait vivement et à voix
basse; l'autre, aux beaux cheveux noirs, écoutait les yeux bais-
sés et en effeuillant le bouquet de camélias blancs qu'elle tenait à
la main!... 11 était évident qu'on l'interrogeait... qu'elle ne voulait
pas répondre, et un instant après, elle leva sur sa compagne des
yeux bleus d'une expression ravissante, qui, à coup sûr, voulaient
dire : Je te jure, ma chère, que je ne comprend* pas! Et l'autre ré-
pondit par un éclat de rire, que je traduisis ainsi : Laisse donc!..
Je n'en crois pat un mot. Il m'était prouvé que je comprenais, que
C REVUE DE PAHIS.
j'étais à la conversation... Mais malgré cela, j'aurais voulu pour
beaucoup l'entendre de plus prés. La maîtresse de la maison m'en
offrit l'occasion en me présentant une carte de whist. Je ne suis
pas bien avec le whist; je le joue fort mal ; il me traite de même,
ce qui fait que je l'aime beaucoup. C'est une passion malheureuse;
il n'y a que celles-là qui durent!... Cette fois cependant, je fus fa-
vorisé; la table de whist était près de la cheminée, et par la place
que me donna le sort, mon fauteuil se trouva contre celui de mes
deux jolies causeuses, qui ne firent même pas attention à nousl
Pour elles et à leur Age, un bal se compose de jeuues filles, de
parures, de toilettes, de danseurs, de cavaliers... les joueurs
de whist ne comptent pour rien... Ils n'existent pas; ce sontquatre
fauteuils de plus dans un salon.
— Quoi! ma chère, tu n'y as jamais pensé?
— Jamais.
— liéme en rêveï
— Est-ce «lue j'ai le temps? Je dors si bien.
— Et ta mère ne t'en a pas parlé !
— l'as encore.
— Moi, j'ai déjà refusé deux partis.
— I.t pourquoi?
— Ils n'avaient pas assez de fortune. Moi, je veux qu'il soit
riche... Et toi?
— Moi, je voudrais qu'il fût jeune et qu'il eût de l'esprit.
— MM de l 'esprit, tout le monde en a... Moi, je voudrais qu'il
eût une Mk place à la cour... pour être présentée...
— C'est là tout M que tu désires?
— Certainement... J'aurais ce jour-là une si belle toilette.
— Quoi, en te mariant tu penses à ta toilette?
— Toujours.
— Et à ton mari?...
— Monsieur, s'écria vi\ émeut mon partner, vous n'avez donc
pas de trèOee '
— Si , monsieur.
— Alors, on m douât.
— .levons demande pardon... J'écoutais... Je veux dire... je
combinais... je comptais i,.s cartes déjà passi
El pendant < e temps, j'avais perdu quelques phrases de la con-
REVUE DE PARIS. T
versation qui se faisait derrière mon oreille et qui continuait tou-
jours.
— L'aimer... certainement... si cela se trouve... si cela se ren-
contre...
— Oh! cela avant tout.
— En vérité !
— Pour cela, je veux qu'il soit à peu près de mon âge, qu'il ait
à peu près les mêmes goûts, à peu près les mêmes défauts... cela
le rendra indulgent pour les miens... Quant à ceux qu'il aura... je
les lui pardonne tous d'avance... pourvu qu'il m'aime bien et qu'il
n'aime que moi.
— Ma tante dit que c'est impossible.
— Pourquoi donc?... Moi, je l'aimerai tant!
— Es-tu folle?
— C'est mon devoir, et ce devoir-là me semble si doux...
— Et si lui cessait de t'aimer?
— Qu'importe?... Je l'aimerais toujours... C'est mon devoir.
— Et s'il te trahissait?
— Ah! j'en mourrais!... Mais, c'est égal, je l'aimerais tou-
jours.
— Trois levées que nous perdons ! s'écria mon partner. Com-
ment, monsieur, je renonce à cœur... je l'indique clairement, et
vous ne rentrez pas une seule fois dans mon invite?
— Qu'importe, monsieur?
— Ce qu'il importe... J'avais la main pleine de petits atouts que
vous avez fait tomber en jouant vos supérieurs.
— Et qu'est-ce que ça fait?
— Cela fait que ces messieurs gagnent dix fiches !
— Excusez-moi, monsieur, je ne suis qu'un écolier... Je vous
ai fait perdre... Et je pensais en moi-même que lui m'avait fait
perdre bien plus encore, en m'empêchant d'entendre la fin de la
conversation; car les deux jeunes filles venaient de se lever... Il y
en avait une que je suivais des yeux... et qui déjà m'intéressait
vivement... Je voulais et je n'osais demander son nom.
— Cécile, lui dit une grande femme au regard allier, aux for-
mes sèches et anguleuses, Cécile, mettez votre schall et partons.
— Volontiers, maman! L'on venait pourtant de m'inviter, je
vais me dégager.
8 REVUE DE PARIS.
— Je ne le souffrirai pas! s'écria la maîtresse de la maison.
M.t lame d'Orlhès nous accordera bien encore un quart d'heure...
Puis, m'aperceront, et me prenant par la main : Madame la vi-
comtesse, me dit-elle, désirait vous connaître et m'avait priée de
vous présenter à elle.
C'est une des plus ennuyeuses choses du monde qu'une présen-
tation... Mais je Mutais que celle-ci donnerait à Cécile le temps de
danser sa contredanse, et j'étais heureux de commencer notre con-
naissant' par un sacrifice. C'en était un. Mmc la vicomtesse d'Or-
ihés était une femme d'une grande famille, de grande naissance
et de grandes prétentions. Elle faisait des livres qui trouvaient
plus d'admirateurs que de lecteurs. Il était si bien établi et con-
venu dans le monde que tous ses ouvrages devaient être religieux,
monarchiques et sublimes, que chacun, sans les connaître, lui en
faisait compliment d'avance et de confiance, dés qu'ils étaient an-
noncés par le libraii
Celui de ses livres qui a eu le plus de succès et qui, sans contre-
dit, a le plus contribué à sa réputation, est son roman de "*, qui
n'a jamais paru.
Il est inutile d'ajouter que, vu sa dévotion, ses principes et sur-
tout s,,n grand nom, IIM< la vicomtesse ne mettait jamais le sien à
ses ouvrages ; c'est encore un moyen de vogue.
Elle lit beaucoup de frais et parla presque seule, ce qui me con-
vient infiniment. J'aime les femmes d'esprit, quand il n'en faut pas
faire arec elles et qu'au plaisir de les entendre je puis joindre ce-
lui de me taire; car je suis un peu comme ce monsieur qui disait :
Je rais nie dépécher de faire un gros livre bien Spirituel, pour
avoir après le droit d'être béte pendant toute ma vie. — Je ne sais
pas si j'ai acquis le droit : mais je le prends.
Mm la ricomtesse me parla de mes ouvrages I moi, des >iens; de
sa Bile] C'était le meilleur, sans contredit, et (était cependant ce-
lui dont elle me semblait le moins lière. Il en est toujours ainsi : les
auteurs sont d'ordinaire les plus mauvaisjuges de Leurs oeni 1 1 s.
I a conversation dura si long-temps, qu'au lieu d'une contre-
danse , Cécile en avait dansé deu\. I.a pauvre enfant ne savait
comment me remercier, et sans qu'elle s'en doutât, déjà nous
étions quittes... l'Ile venait de m'adresser le sourire le plus aima-
ble et le plus gracieux, et me rappelant tes paroles que j'avais en-
REVUE DE PARIS. 9
tendues , je me dis en la voyant s'éloigner : Heureux le jeune
homme qui pourra lui plaire! heureux le mari qu'elle choisira!
Pendant cette année et pendant l'hiver suivant, je ne rencontrai
plus Cécile; je ne vais presque jamais au bal.
Au printemps de 1833, j'avais beaucoup de chagrin. Pourquoi?
Cela intéresse peu le lecteur et je lui demande la permission de ne
pas lui en parler. Je pris alors ce que je regarde, moi, comme le
remède à tous les maux, je pris la poste, et tout en cherchant quel-
que sujet de comédie pour m'égayer et me distraire, je visitai
l'Auvergne et les Pyrénées.
Bien peu de gens connaissent ces deux pays.
II n'y a pas de négociant ou d'employé en retraite, pas d'avoué
ou d'avocat en vacances, qui ne se croient obligés de faire un
voyage en Suisse, afin de pouvoir dire à sa femme et à ses enfans :
J'ai vu la vallée de Lauterbrun, le lac de Brientz et le Grindel-
vald, chemins battus et parcourus par tout le monde, itinéraire
aussi banal maintenant que celui de Paris à Saint-Cloud.
Et personne ne pense à aller en Auvergne et dans les Pyrénées! ! !
0 voyageurs parisiens, voyageurs à la suite, vous ne savez donc
pas que sans sortir de France, vous trouverez des cascades , des
avalanches et des pics terribles ! vous ne savez donc pas que ces
Pyrénées, qui sont chez vous, qui vous appartiennent, vous of-
frent des vues aussi gracieuses, des scènes aussi sublimes, des
spectacles aussi terribles que les Alpes elles-mêmes. Oui , j'en ap-
pelle à tous ceux qui ont voyagé par eux-mêmes, et non pas dans
des livres, le cirque de Gavarnie, les tours de Marboré, la ro-
che de Roland, ne sont-ils pas, dans leur genre, aussi admira-
bles, aussi incompréhensibles, aussi étourdissans, que l'éternel
Mont-Blanc, la chute du Rhin et la chute de l'Aar?.... Et dans
aucun pays trouverez-vous, au haut d'une montagne, un lac
dans le cratère d'un volcan?... Oui, messieurs, oui, abonnés du
café Tortoni et de l'Opéra... oui, un véritable lac... et un véritable
volcan... car voici encore le cratère avec sa forme évasée, et of-
frant une ouverture circulaire d'une demi-lieue; voici les couches
de lave, et à l'endroit où bouillonnaient le soufre et le salpêtre,
vous voyez maintenant un lac limpide et pur, qui s'élève jusqu'à
la moitié de ce vaste entonnoir, tandis que la partie supérieure,
couverte d'arbres et de gazon, muraille verdoyante de cent cin-
10 REVUE LE PARIS.
quante pied* de haut, descend presque à pic jusqu'aux bords du
lac, de ce lac dont m n'a ]>u tnuner le Mad, de ce lac mystérieux
«•t magique, sur lequel personne n'oserait s'aventurer, car à l'in-
stant ses eaux tournoyantes auraient fait chavirer la barque..., et le
hardi nautonnier, précipité jusqu'au fond de l'abîme, dans des
Lux souterrains, aurait commence comme Lapeyrouse, et fini
comme Kmpédocle.
Eh bien ! eue merveilles... qui ressemblent à un conte des Mille
,t u)u .V/m/v... ce lac qui a pris la place du volcan ; n volcan qui
menace de reprendre sa place... où pensez-vous que tout MU m
trome .' Dans les Alpes, dans les Coidillières... Non vraiment...
En Auvergne... à deux ou trois lieues du .Wont-d '( >r... et ce lu
rsi |.. l;u l'a\in... où vous arriverez. après deux ou trois heures de
marche... en prenant pour conducteur M. Michel damier, mon
guide, qui ne vous demandera pour cela que quarante sous, et qui
vous prendra pour un prince étranger, si voua allez jusqu'à t;
francs.
J'étais donc avec mon guide près du lac l'avin... couché sur le
on, au bord du cratère et regardant, au-dessous de moi .
eaux transparentes et para que je croyais à chaque instant voil
en ébullition, ce qui m'aurait grandement M—flé et effrayé, lors-
<|ue j "entendis marcher auprès de moi : c'étaient d'autres voya-
geurs. IH vieillard appuyé sur le bras d'une jeune lille s'écriait
d'un air de mauvaise humeur : N'allez don. pas si \\iv... on ne
peut pas vous suivre. — Je levai lea \ eui et je ci us i enonnaitre .
dans la jeune personne, la tournure élégante et gracieuse, la
physionomie enchanteresse de ma jolie danseuse, de M"' Cécile
d'Orthès : mes doutes se changèrent en certitude lorsque j'apei
I quelques pas derrière elle , une femme qui, tenant un album cl
un crayon , éCTM ait en marchant.. . C'était .Mm la \ icomtesse . qui
composait . sur le lac l'avin . une description . à coup sûr meilleure
que la mienne al que j'aurais bien fait de lui emprunter. (ïranëts
e\< -lamations «le surprise et part et d'autre... phrases admirai
et obligées sur le tableau sublime qui se déroulait dauaal KM
«an , ei puis, les de VOil l de politesse une l<>i> remplis, je son
à mon plaisir et je demandai a être présenté à M"r Cécile.
— Mademoiselle!... s'écria la vicomtesse d'un air étonné
mais Cécile est mariée 1
REVUE DE PARIS. 11
— En vérité! et regardant autour de moi, je cherchais le jeune
mari, m'étonnant de ce qu'il n'avait pas accompagné sa femme.
— Voici mon gendre , me dit Mme d'Orthès en me présentant
au vieillard, et avec emphase elle prononça son nom que je ne vous
dirai pas. C'était un homme de haute noblesse, général sous
l'empire, duc et pair sous la restauration, ayant dans ce moment
encore un commandement militaire important, une immense for-
tune et beaucoup de bonnes qualités... Mais ces bonnes qualités,
il y avait, par malheur, bien long-temps qu'il les possédait... car
il avait soixante-sept ans!... de plus, des blessures, des rhuma-
tismes et même de temps' en temps la goutte avec toutes ses pré-
rogatives, c'est-à-dire, l'impatience, la brusquerie et la mau-
vaise humeur; du reste fort aimable quand il se portait bien, et il
souffrait pendant dix mois de l'année.
C'était là l'époux de Cécile.
Je me rappelai sa conversation du bal, le jeune mari qu'elle
avait rêvé, ses projets de bonheur pour l'avenir; et malgré moi
je regardai la pauvre fille avec un air d'intérêt et de compassion
qu'elle devina peut-être, ou dont elle me sut gré sans le savoir,
car au bout de quelques minutes nous étions les meilleurs amis du
monde.
Son vieux mari venait de s'asseoir et se reposait; sa mère écri-
vait toujours et nous causions. Tout ce qu'elle disait était simple et
sans affectation , mais empreint d'une douceur et d'une mélancolie
touchantes. J'amenai la conversation sur son mari ; elle m'en fît le
plus grand éloge; elle me parla avec reconnaissance des titres, de
la considération, de la fortune qu'il lui avait donnés, et ne dit pas
un mot de son bonheur qu'il lui avait enlevé... Ame noble et ver-
tueuse où tout était résignation, dévouement, et sentiment de ses
devoirs. Mais à ce parler si grave et si solennel, qui aurait re-
connu la jeune fille que j'avais vue, il y a deux ans, si étourdie, s
naïve et si rieuse... Que de jugement maintenant! que de tact! que
de raison ! Pour avoir acquis si vite , me dis-je en moi-même , elle
a donc été bien malheureuse!
Nous étions au bord du lac si pur, si limpide, si transparent...
image de soname... Je le lui dis; elle nie regarda en souriant de
ce sourire triste qui l'ait venir des larmes, et elle me dit : Oui, le
calme à la surface...
j2 REVUE DE PARIS.
— Et au fond peut-être, lui dis-jc en montrant le lac... Je n'a-
chevai pas ma phrase ; mais elle la devina, car elle s'écria vive-
ment : Non, monsieur, non, jamais, et elle leva les yeux au ciel!...
Était-ce pour le prendre à témoin, ou pour lui demander du se-
cours?...
En ce moment, une \<>i\ aigre se fit entendre; c'était celle de sa
mère. Le général avait froid , la fraîcheur du lac ne lui valait 1 i< n.
Il fallut partir : j'aurais bien voulu prendre le bras de CécQe, elle
l'avait déjà donné à son mari. Sa mère restait ; ce n'était point un
dédommagement, au contraire; car il fallut parler littérature:
elle composait un nouveau roman qu'elle voulait me lire quand il
serait acheté... à moi, qui voyageais pour mon plaisir 1
— le crains, madame , de ne pouvoir jouir de ce bonheur, je
pars pour les Pyrénées.
— Nous aussi! on a commandé an général les eanx de Baréges,
qui sont souveraines pour les blessures.
— .le croyais que le général s'était arrêté au Mont-d'Or.
— Par hasard, et en passant, il a voulu essayer de ces eaui .
qui, l'an dernier, avaient réussi au maréchal Soult; mais ap
quelques bains, qui ne lui ont rien fait, il y a renoncé; et nous
partons, dans quelques jours, pour les Pyrénées... J'espère que
nous ferons route ensemble?
Je m'inclinai respectueusement.
— Où demeurez- vous , an Mont-d'Or?
— A l'hôtel Chabaury, madame.
— Cet! le nôtre; et je eompte bien qu'aujourd'hui nous no
feras le plaisir de dîner avec nous.
Je m'inclinai encore. Me roWdonC, décidément , le commensal ,
1«> compagnon «le voyage, l'ami de la famille.
L'amitié va vite en voyage, et surtout aux eau : je profitai de
mon nouveau titre et des| droits qu'il me donnait pour parler de
Cécile. Je donnai à entendre à .M" d'Ortnés que ce mariage, n avais
lageui du reste, m'inspirai! quelque! i raintes pour le bonhev à
venir de BOD I niant.
— Voua ne connaisses pas ma fille, monsieur... si n m> laviei
quelle éducation elle i reçue 1... elle ;i été élevée an Sa* ré-Cœur,
« omme toutes les demoiselles nobles de ma connaissance ! elle a lu
REVTE DE PARIS. 13
tous mes ouvrages... elle les lit tous les jours ; et les principes
qu'ils renferment...
— Sont excellens , madame ; mais enfin votre fille est bien jeune,
et si son cœur venait à parler...
— Il ne parlera pas, monsieur ! ils ne parlent jamais dans notre
famille.
— Je le conçois, lui dis-je en la regardant, pour le passé... mais
pour l'avenir...
— Monsieur!... et elle me toisa des pieds à la tête, dans quelque
position que l'on se trouve, on ne manque jamais à ses devoirs..»
quand on a de la religion et des principes ! Avec la religion et les
principes, monsieur, il n'y a jamais de mariages disproportionnés...
jamais de dangers... entendez-vous bien!
— Je suis de votre avis , madame.
Nous arrivâmes à l'hôtel.
Le général était mal disposé, et sa mauvaise humeur redoubla
en trouvant des lettres auxquelles il fallait répondre, et des ordres
à expédier.
— Si Henri était là, dit-il à sa femme, il m'aiderait, il se char-
gerait de ce soin ; mais vous n'avez pas voulu qu'il vînt avec nous.
— Nous étions déjà trois dans la voiture... et ma femme de
chambre m'était indispensable.
— Voilà bien un raisonnement de femme! c'est pour un motif
pareil que vous me privez d'un neveu que j'aime, et d'un aide-de-
camp dont je ne puis me passer.
— Vous oubliez que ma mère et moi sommes là pour vous soi-
gner, et que d'ailleurs 11. Henri de Castelnau, votre neveu, doit
rester à Paris pour vos intérêts.
— Dites plutôt pour vos caprices... parce que ce pauvre Henri
vous déplaît, parce que vous ne pouvez le souffrir.
— Moi, monsieur!
— ("est assez visible ! à peine si vous le regardez ou si vous lui
parlez; et il faut qu'il ait bien du courage pour revenir encore
chez moi aj-:ôs l'accueil que vous lui faites habituellement.
— Vous m'accusez à tort, monsieur : le neveu de mon mari aura
toujours droit à mes égards.
— C'esl bien heureux !... et je voudrais bien voir, morbleu!
qu'on y manquât. Si quelqu'un de vous deux a raison d'en vouloir
IV REVCE DE PARIS.
ù l'autre, à coup sûr c'est lui... lui, mou seul héritier, à qui ce
mariage enlève toute sa fortune.
— J'essère bien que non, vivement Cécile.
— Une partie, du moins... Eh bien! loin de se plaindre de sa
taille, il n'en dit jamais que du bien. Il est rempli poui vous et
votre mère de soins et d'attentions, il courrait tout Paris pour
-, être a;;réable, il crèverai ses chevaux pour vous avoir un
billet de bal ou une loge à l'Opéra.
— i '.'est vrai , dit la vicomtesse , et, ne fût-ce que pour ton mari,
tu di vrais, Cécile, être mieux pour Henri.
— le l.ii> ce <pie je dois, ma mère, répondit Cécile d'un ton
froid et dt • ide.
— Allez au diable! s'écria le général avec colère, on n'a pas
idée d'une tète pareille ! 11 y a des momens où elle est douce i omme
un ange, et d'autres où rien ne la ferait céder!... A dix-sept ans!
cela promet! Je ne sais pas, madame la vicomtesse, comment vous
I a\i /. élevée., main cela n'a pas le sens commun.
— Monsieur!... elle a lu mes ouvrages.
— C'est ce que je voulais dire.
— Générai.» vous vous oublie/. !
— VOOJ ave/, raison... j'oublie ipie le dîner est seni... Pardon ,
monsieur, dit-il en se tournant vers moi, de vous rendre témoin
d'une scène de famille ; {.'espère 'pi. \ousne nous trahir./, pas, et
non* mettrez pas dans quelque comédie. Il pi it mon bras , me
plaça à table à côté de lui , et , pendant tout le MMM . fut maussade
pour tout le monde , excepté pour moi. Je dois dire . cependant ,
que, dans ses bsuaquei ies , il y avait toujours une préférence bien
marquée... pour sa belle-mère.
Au dessert, arriva encore une lettre, et le général I <•. i ia en
frappant sur la table, de m.uiiere a tout bn-
— Là... il ne manquait plus que cela... Henri e>t 1
la pâlit à l'instant. s lèvres devinrent toutes trem-
blantes.
— n»>. I ■• il I refB un («.iip «i epee, le maladroit... Has-
Bures-voua, dit-il a sa bellonière , qui savourait tranquillement
une tasse de | aie... il n'y a pas de dan;;er, il y a huit jours «le |
.. il \.i mieux : m.ih nie.lei in lui a conseillé les eaux delta-
es, et demain il sera i( i.
REVUE DE PARIS. 15
— Demain ! reprit la vicomtesse avec joie.
— Demain ! dit froidement Cécile , et sa physionomie avait re-
pris son calme ordinaire.
J'attendis le lendemain avec impatience.
Une voiture de poste est toujours un événement dans toutes les
petites villes du monde, mais à plus forte raison au Mont-d'Or, où
l'unique plaisir réservé à la population locale est de voir arriver
ou partir les voyageurs. Aussi toutes les têtes se mirent aux fe-
nêtres , lorsqu'à dix heures du matin l'on entendit rouler une
calèche.
M. de Castelnau entra dans le salon, embrassa affectueusement
son oncle, et salua les deux dames avec respect.
ïï avait vingt-cinq ans à peu près. Grand, bien fait, une tour-
nure distinguée, en un mot, un fort beau garçon, et, ce qui vaut
mieux encore, il n'avait pas l'air de s'en douter, car il ne s'occu-
pait que des autres et jamais de lui-même. Sa physionomie franche
et ouverte portait les traces de la souffrance. La fatigue de la
route, ou d'autres causes peut-être, venaient de rendre sa bles-
sure plus vive.
J'observai Cécile : pas la moindre émotion ne parut sur ses
traits; elle reçut Henri avec une politesse affectueuse et s'informa
de sa santé avec un intérêt fort aimable mais qui n'était pas
celui auquel je m'attendais!
Quant à Henri, il était visiblement ému Il pouvait à peine
s'exprimer... et il me sembla que je lui rendais service en lui par-
lant de la route et du temps, qui était affreux. En effet, l'ennui
de cette conversation le remit peu à peu, et il respira plus à l'aise.
Il y a des momens où les indifférens et les ennuyeux sont bons à
quelque chose.
Dans la journée on se promena à la cascade de Ceureuil et à cette
de la Venière. Henri s'approcha plusieurs fois de Cécile, mais elle
donnait toujours le bras à son mari ou à sa mère, et quand elle
causait, c'était avec moi.
Le soir il fit la partie «lu général, il lui lut les journaux, il ex-
pédia ses dépêches, et il écouta avec une attention digne d'un meil-
leur sort deux grandes disseï talions de la vicomtesse. Seulement,
de temps en temps et à la dérobée, ses grands ycu\ noirs se tour-
naient comme malgré lui du côté de Cécile, qui travaillait sans le
i(J REVCE DE PARIS.
regarder, et ne faisait pas plus d'attention à lui qu'à toute autre
personne.
Décidément je m'étais trompé; mes conjectures étaient fauss*
Le pauvre jeune homme pouvait aimer Cécile, mais Cécile ne pen-
sait pas à lui.
Le lendemain, veille de notre départ, pendant que sa mère écri-
rait près d'elle, Cécile était au piano, et l'air qu'elle jouait était ■
rifet si joyeux que tous mes doutes furent dissipée. Il est impos-
sible, me disais-je, d'avoir une passion dans le cœur quand on
joue des variations pareilles, et surtout quand on les joue M
bien.
Entra en ce moment dans le salon un jeune médeein de ma con-
naissance; il venait de Paris avec un grand seigneur qu'il soignait
et qu'il avait accompagné aux eaux du Mont-d'Or. Lea mflUairefl
parlent de leurs campagnes, les auteurs de leurs ourrages, i i les
médecins de leurs malades; c'est de droit, aussi mon jeune doc-
teur, au risque d'ennuyer ces «lames, §e mit à nous raconta
cures merveilleuses ou bizarres qu'A a\ait faites, le tOUl ISA
m .nue d'anecdotes plus ou moins piquantes, auxquelles noi senl
prêtai quelque attention, parce que, ainsi que je vous l'ai déjà
dit , par état j'écoute toujoui -.
(1 nous raconta, entre autres choses, qu'il ax..it été appelé .!,
nièrement prés d'un jeune homme qui axait ie«,u un COUp d'é|
cl (pie la blessure, quoique assez, grave, lui axait paru des plus
Singulières. Elle n'était pas droite, ni mitfl de bas en haut; c'était
tout le contraire; et comme le malade était lui-même fort grand ,
il fallait, pour l'avoir ainsi Frappé à la poitiine du haut en bas, que
son adversaire fût immensémeni plus grand que lui, c'est-à-dire
eût huit à dix pieds , et qu'enfin , pressé | ai ses i aisonnemens et
par ses questions, le blessé axait fini par lui axouer que (était un
Coup d'épée qu'il s'était donné à lui-même — Bl pourquoi ' je
vous le demandai Vous ne devineriez jamais une extraragaace
pareille Parce qu'il voulait avoir un prétexte pour aller aux
(aux de Haréges, et il me sii|>|>li.iit ,1e les lui ordonner... M que je
Us à l'instant même! l'auxie jeune homme!! ordonnance qu'il DM
paya généreusement en me recommandant le secret!...
— Et vous tenez bien parole, lui di>-je en souriant.
— Avec vous, c'est sans danger.
REVUE DE PARIS. 17
La porte s'ouvrit; parut le général, appuyé sur le bras de son
aide-de-camp. Henri, en apercevant le jeune médecin, courut à
lui : — Vous ici, docteur, s'écria-t-il en lui prenant la main. Puis,
nous le présentant : Mesdames et messieurs, c'est mon Esculape...
celui qui m'a guéri de ma blessure et m'a ordonné les eaux de Ba-
régesî... N'est-il pas vrai?
Le docteur balbutia quelques mots et prit congé de nous.... car
son malade l'attendait. Le général s'assit tranquillement dans son
grand fauteuil ; Henri, le sourire sur les lèvres, resta debout près
de la cheminée; la vicomtesse, frappée de surprise et d'indigna-
tion, voulait et n'osait parler. Cécile, pâle, la tête appuyée sur sa
main, réfléchissait en silence; et moi, je les regardais tous, trou-
vant la scène fort bien posée, et attendant avec inquiétude le dé-
veloppement qu'elle allait prendre, et surtout le dénouement
qu'elle aurait.
Le général fut le premier qui rompit le silence, en fredonnant
un petit air qu'il affectionnait beaucoup. C'était un air nouveau ,
que le compositeur lui-même n'aurait pas pu réclamer, tant le
général se l'était approprié et l'avait fait sien par la manière ori-
ginale dont il le chantait.
— Eh bien! mesdames, s'écria-t-il après cette espèce de ritour-
nelle, c'est donc demain que nous partons pour les Pyrénées, et
que nous allons pour un mois nous établir à Baréges.
Point de réponse; chacun garda le silence; mais un rayon de joie
brilla dans les yeux de Henri.
— Ma belle-mère et ma femme, vous êtes-vous occupées des
bagages... avez-vous emballé vos bonnets et vos chapeaux?. ..Tout
est-il prêt pour le départ?
— Oui, monsieur, pour le vôtre, dit Cécile en cherchant à se
donner du courage.
— Comment le mien Est-ce que nous ne partons pas tous
ensemble?
— Xon, monsieur.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Ma mère et moi voulions d'abord vous conduire jusqu'à Pau ,
où vous avez une terre et un château magnifique que nous ne con-
naissons pas; notre intention était de nous y installer jusqu'à votre
retour.
TOME ÏLIII. JUILLET. 2
18 BEVUE DE PARIS.
— Et de me laisser aller seul à BarégM... C'était bien.
— Non, monsieur, c'eût été mal, et la preuve, c'est que nous
étions décidées à VOUS M eompa;;in r, .1 M DUS TOUS «initier ; mais
maintenant que VOUS avez M. Henri, votre neveu, nos soins ne
vous sont plus nécessaires.
— Qu'est-4 e a dire?
— là je vous avoue qu'un séjour d'un mois dans ces horribles
montagne* me paratt la chose du monde la plus triste, la plus
Bible, la plus ennuyeuse, Bi j'en juge seulement par les trois jours
(pie je viens de passer ici.
l'endant ce temps le général s'agitait sur son fauteuil, froissait
sa tabatière entre ses doigts, et je prévoyais l'orage qui allait
éd. lier... Mais ce que je ne pu- roir sans être touche de pitié, c'é-
tait la figure de Henri, qui, pâle et se soutenant à peine, venait
de s'appuyer sur la cheminée. Le désespoir était empreint sur ions
ses traits, et je devinai ce qui se passail dans l'ami' du malheuieii\
jeune homme i S'être blessé pour elle... pour passer un mois au-
près d'elle... et -e voir enlever ce bonheur... par un caprice II
— Gorbleul s'écria le général en -e levant avec colère et eu re-
poussant du pied .son fauteuil qu'il renversa au milieu de la cham-
bre, me prend-on pour un conscrit 7... Croit-on que je me laiv>ci BJ
mener par une femme, par un enfant? Nous viendrez., madame.
Sai je l'ai dit... VOUS viendrez!
1 é( île -e leva, et toute tremblante, elle répondit froidement :
— Je n'irai pas.
— Et pourquoi? morbleu !
— POnrqUOiî.... Cécile ne tremblait plus ; elle avait pu- M 1
.solution; et résignée à tout, n'écoutant (pie son devoir.... elle ré-
pondit à demi- VOix, mais avec fermeté : — Parce .pie je 1,
veux DSjsl
Le général furieux allait s'élancer vers elle; mai- un
ment SOUrd -e lit entendre (.'était Henri qui -e trouvait mal et
allait tomber -111 le parquet le le soutins dans nie- bras... et la
colère du général, changeant à l'instant d'objet, se tourna rera
son neveu: l'imprudent, rimbecille, qui depuis une heure 1
là debout.... Il n'y a rien de plu- mauvais... Sa blessure se
rouverte... je le lui dis toujours... mais personne ici ne ni'écouU
REVUE DE PARIS. 19
personne ne m'obéit... Allez tous au diable... Eh bien!... eh bien!
revient-il à lui?
— Oui, monsieur, répondit Cécile, qui s'était élancée près de
Henri, lui avait fait respirer des sels et lui prodiguait les soins les
plus touchans.
— Ah! dit le général, le voilà qui ouvre les yeux.
Cécile s'éloigna vivement, rentra dans sa chambre suivie de sa
mère, et quelques instans après le général alla les rejoindre;
mais il paraît que ses prières et ses menaces furent inutiles, car
il nous dit le soir : Cette petite Glle-là a une tête de fer.
— Elle n'ira donc pas à Baréges, s'écria Henri.
— Non, mon ami... nous irons tous les deux, et elle, pendant
ce temps , nous attendra dans mon château de Lescar , aux envi-
rons de Pau.
— Quoi, général, vous avez cédé! dit Henri d'un ton de re-
proche.
— Et comment faire?... à moins de la tuer ! Il n'y avait que ce
moyen... je le lui ai parbleu proposé ! !
— Et qu'a-t-elle répondu?
— Elle a répondu : Si vous me tuez... tant mieux... je n'irai pas
à Baréges... — Le raisonnement était juste!... Une obstinée... je
vous dis!... une tête de fer... Du reste la meilleure petite femme
du monde.
Le lendemain, de grand matin, lesdeux voitures étaient prêtes...
tous les paquets étaient faits, par madame elle-même, me dit la
femme de chambre; elle n'a pas dormi de la nuit. Les chevaux
étaient attelés ; Cécile s'élança vivement dans la berline, et au mo-
ment où j'offrais ma main à la vicomtesse pour l'aider à monter
en voiture : Eh bien ! monsieur, me dit-elle , vous voyez qu'avec
de la religion et des principes... il n'y a jamais de mariages dispro-
portionnés, jamais de danger.
Il y a au moins combats et souffrances, me dis-je en moi-même,
en voyant la figure pale de Cécile, et en voyant dans ses yeux de
grosses larmes qu'elle voulait sans doute cacher à tout le monde,
car apercevant dfl loin son mari qui s'avan<;ait vers elle, appuyé
sur le bras de son neveu... elle s'écria vivement : Partez... parte/ .
: illon Le fouet se fit entendre, les che\au\ B*ébrarièi«tf, 1 1
la voiture disparut à nos yeux, pendant que le vieillard >7m riait :
2.
20 REVCE DE PARIS.
Kh bien!... eh bien!... voyez la folle... partir sans nous dire
adieu... sans nous embrasser.
— Ma foi, monsieur, vous qui cherchiez un sujet de comédie, en
voilà une!! — ou plutôt un drame, me dis-je en moi-même, en
contemplant la figure de Henri, qui, incapable de voir, d'enten-
dre ou de répondre, se laissa mettre par moi en chaise de poste
à côté du général. 11 ne pensa même pas à me remercier... ni à me
dire adieu. Pauvre jeune homme! il en mourra, me disais-je.
Quelques heures après, je partis aussi pour les Pyrénées! Ras-
surez-vous, lecteur, et ne frémissez pas! Je ne vous mènerai pas
sur les pics du Mont-Perdu, aussi curieux peut-être et plus acces-
sible que le Mont-Blanc: je ne vous conduirai pas à Luz, à Saint-
Sauveur, dont l'aspect est si riant et si pittoresque : je me hâterai
devons faire traverser le Cftoot, cette pluie d'énormes rochers
tombés du ciel ou vomis par l'enfer. Je ne vous ferai pas entrer
dans l'enceinte de Gavarnic : confondu à l'aspect de tant de ma-
gnificence, ébloui par tant de merveilles, vous ne vos liiez pas
BU sortir. Je vous montrerai seulement les tours du Marboré,
immenses rochers découpés en créneaux , citadelle magique dont
les neiges éternelles reluisent au soleil comme de- rempart! <le
diamant. Je vous montrerai de loin la brèche de Roland, ce mur
de granit qui séparai! la Trame de l'Espagne, et que Roland dé-
coupa d'un coup de sa bonne épée... Venez, approchez I II j fu
j>our vous une ouverture de deux OU trois cents pieds, par la-
quelle roui pouTei aperceroir l'Aragon et le parcourir tout en-
tier. C'e>t la , ( 'es! BU pied de ces sublimes tout s que combattirent
intrefoia àgraananl et Ferragus contre les preui de Caarleaaagae
Vous n'êtes point seul dans OBS déserts, \"iis \ êtes entouré de
tous les héros de l'Arioste, et avec lui \ous rOUI éléreriei dans
les unes, ri ce n'était le froid qui nous laûn! et vous fort I re-
descendre sur terre; \ene/ alors, \eiie/. VOUS réchauffer au feu
du bon montagnard, regagnons le village de Gédres, moitié
Français, moitié espagnol, ou nous déjeunerons sans doute avec
quelque contrebandier; puis, traversant le Bastan et franchissant
le Tourmalet, nous descendrons «'.ans la delicieu.se vallée de Cam-
pan, ce paradis tei rostre qui nous conduira à Bagnéres ; et si roua
éie.s fatigué, m roua roulai trouver le «aime et le bonheur, i
là qu'il faut vous h êtei et \<>us rep iser,
REVUE DE PARIS. 21
C'est ce que je fis.
Chemin faisant et tout en gravissant les montagnes, j'avais trouvé
dans une fable de La Fontaine, l'idée d'une comédie en cinq actes
que nos derniers évènemens politiques pouvaient rendre assez pi-
quante. Je m'arrêtai à Bagnères pour l'écrire. Je louai dans un
endroit charmant, à côté de la belle maison de M. Lugo, une pe-
tite maisonnette qui donnait sur les allées de Maintenon.
Je passai là les quinze jours les plus tranquilles et les plus heu-
reux de ma vie, travaillant matin et soir, et parcourant dans la
journée le pays enchanteur qui m'environnait, les vallées de Cam-
pan et de l'Esponne, le couvent de Medoux et l'Elisée Saint-Paul!
Un jour, je gravissais le camp de César ou la pêne de l'Heyris; un
autre jour, je tentais des excursions au Pic du Midi, d'où l'on dé-
couvre les plaines du Bigorre et du Béarn! Que l'air pur des mon-
tagnes, que ces riantes vallées, que ce beau soleil, vous donnent
de joie et de santé ! ils vous rendent la jeunesse et le bonheur; car
là, au sommet de ces montagnes, tout est oublié, la souffrance du
corps et les chagrins de l'ame. Par malheur, en descendant, on les
retrouve dans la plaine et à la ville où ils vous attendent!
Mes cinq actes terminés, il fallut partir et quitter ce beau pays.
Je traversai le riant vallon d'Argèles, la ville de Lourdes ; j'admi-
rai la jolie chapelle de IS'otre-Dame-de-Bétharram , et je me diri-
geai sur Pau, où plusieurs motifs m'appelaient. D'abord, j'avais
un ami, un aimable et excellent jeune homme, ancien chef d'esca-
dron de la garde, qui habitait avec sa jolie famille le château
royal de Pau, et je ne voulais pas quitter le midi sans l'embras-
ser; et puis, aux environs de cette ville était le domaine de Les-
car, où la vicomtesse d'Orthès et le général m'avaient engagé à
m'arrèter quelques jours. J'avais grande envie de revoir Cécile, et
j'arrivai au château.
C'était un fort bel édifice, admirablement bien situé; le parc s'é-
tendait jusqu'aux bords du Gave, et, des fenêtres du salon, on
découvrait les coteaux de Jurançon, et à l'horizon, à quinze lieues,
les montagnes bleuâtres, les cimes blanches des Pyrénées.
En descendant de voiture, je fus reçu par la vicomtesse et sa
fille, qui me firent l'accueil le plus aimable. Le général, que l'on
attendait, était encore à Baréges; mais quel fut mon élonnemenl.
22 REVUE DE PARIS.
lorsqu'en entrant dans le salon, j'aperçus M. Henri de Castelnau,
assis sur un canapé et lisant le journal!
— Le général l'a envoyé en avant, me dit à demi-voix la vicom-
tesse, pour porter des dépêches au gouverneur de Pau et pour
savoir des nouvelles de Cécile, qui a été très malade.
— Lu vérité! m'écriai-je avec inquiétude.
— Ce n'est rien, elle va beaucoup mieux, et en attendant le gé-
néral, Henri ne pouvait pas demeurer ailleurs que dans le château
de son oncle; c'est, du reste, l'intention formelle de mon gendre,
qui , depuis une semaine , nous annonce chaque jour son ar-
ri\'
— Voilà donc une semaine que M. de Castelnau est ici, dis-je à
li \icomtesse, qui, devinant l'idée qui nie préoccupait, se hâta de
me répondre :
— Rassurez-vous, monsieur; d'abord, vous connaissez ma
fille, et ensuite je puis voib tttoalei que pendant tout ce temps,
je in- l'ai pas quittée une minute de la journée.
Mlle disait Mai. Cécile restait au salon à travailler près de sa
unie, et dans les promenades mêmes du pare jamais Henri ne se
trouvait seul avec elle. 11 faut dire aussi qu'il n'en cherchait pas
I M occasion^.
Sa tenue et ses manières étaient admirables. Tout respirait en
lui l'affection l.i plus tendre, les soins les plus empressés; mais
pis un mot, pas un regard n'aurait pu trahir au\ yeux d'un étran-
ke lecrel de son .une. Il a\ait même repris de la gaieté, de
l'enjouement , il était moins distrait, il prenait part à la conversa-
tion, ci seulement alors, je m'aperçus qu'il était fort aimable, fort
instruit , et qu'à une modestie nés grande il joignait l'esprit le
plus lin et le plus délicat, un noble caractère . di > pensées élevées
et généreuses... enfin, une foule de bonnes qualités cachées jus-
qu'alors, ei qui maintenant Initiaient dans tout leur érlat.
La \icumiesM' nous lut un ai lit le du journal qui parlait d'un
suicide.
— Le malheureux 1.. s'< i naCéule d'un air qui semblait presque
une approbation.
— L'insensé! sYrria Henri a\ee mépris.
— Cela ne fOVl arr.viail donc pa- \1 lui <lis-jc vivement.
REVUE DE PARIS. 23
— Jamais, monsieur, jamais! Mourir pour soi, c'est se priver
d'un si grand bonheur!
— Et lequel !
— Celui de mourir pour ceux qu'on aime !
Allons, me dis-je, il l'aime toujours, mais il a pris son parti avec
courage et résignation. Il aura la force de combattre et de
vaincre !
La vicomtesse me proposa d'entendre la lecture de son dernier
roman. J'acceptai, et j'entrai avec elle dans son cabinet d'étude,
en pensant que dans ce moment son amour-propre d'auteur l'em-
portait sur sa surveillance de mère, et qu'elle allait ainsi laisser à
Henri quelques instans de tête-à-tête.
Je me trompais; il n'en profita même pas ! La lecture que je sou-
tins avec un courage héroïque, fut longue, je m'en vante... Pen-
dant ce temps j'entendis Cécile jouer sur son piano des airs tris-
tes et mélancoliques; mais elle était seule, car j'avais aperçu de
loin Henri, se promenant dans une des allées du parc, et quand je
rentrai dans le salon, elle était seule encore , assise dans un grand
fauteuil, la tête appuyée sur sa main et les yeux rouges! Elle se
leva vivement et vint à moi le sourire sur les lèvres. Dans le mou-
vement qu'elle fit, son mouchoir tomba... Je me hâtai de le ra-
masser... Il était mouillé... Elle s'en aperçut et me dit en me mon-
trant un livre qui était sur la cheminée : Je suis bien ridicule
n'est-ce pas?... C'est ce roman qui m'a fait pleurer. Je regardai...
c'était un ouvrage de sa mère! Je n'avais pas besoin de cette
preuve pour être persuadé qu'elle me trompait !
Le soir il y eut beaucoup de monde au château... Toute la so-
ciété de Pau et des environs vint rendre visite. Cécile faisait les
honneurs de son salon avec une grâce et une aisance qui ne pa-
raissaient rien lui coûter ; elle s'occupait de tout le monde , ex-
cepté de Henri, à qui, de temps en temps seulement, elle donnait
quelques ordres pour l'arrangement des tables de yu.
On me mit au whist avec trois dignitaires du département; de
vieux messieurs furent placés au piquet , de vieilles dames au bos-
ton, sous la présidencec de la vicomtesse. Le receveur des con-
tributions jouait avec M. le maire au billard, et Cécile, prenant
autour d'elle les jeunes personnes et les jeunes gens, leur proposa,
pour les occuper, des jeux innocens qui furent acceptés MK
jV rente de paris.
enthousiasme. Les jeux innocens sont encore en honneur en pro-
vince, surtout clans le département des Hasses-Pyrénées.
Pendant ce temps, je faisais des fautes qui durent donner à
à mon partner une bien mauvaise idée des joueurs de la capitale;
mais il était dit que Cécile me ferait toujours perdre au whist , car
cette fois encore, je pensai à elle bien plus qu'à mon jeu... Et mes
yeux se dirigeaient constamment sur le cercle joyeux qu'elle pié-
sidait !
Henri s'en était éloigné et regardait jouer au billard; des jeu-
nes personnes rappelèrent le bel aide-de-camp, et bon gré mal
gré, il fallut bien qu'il prît une place. Celle qu'il choisit était loin
de Cécile, et dans les pénitence* qu'il ordonna, il évita toutes les
occasions qui auraient pu le rapprocher d'elle. Une fois cependant
et d'après les règles rigoureuses du jeu, il fut ordonné à Cécile
daller embrasser le jeune aide-de-camp... Elle se leva... En ce
moment je coupai à mon partner un huit de cœur qui était roi!.,.
Il lit un mouvement d'impatience, peu m'importait! Mon attention
se portait toute entière sur la jeune femme qui s'approcha tran-
quillement de Henri et lui présenta ses deux joues fraîches et
rosées.
Henri les effleura du bout des lèvres. Il ne rougit point, il ne
pâlit point, il ne perdit pas connaissance, comme je m'y attendais,
il resta (aime et do sang-froid. Décidément, me dis-je, c'est un
héros I Et je l'admirais, et je le plaignais, et sans le vouloir, je me
surpris faisant des vœux pour lui et pour cet amour sans espoir!
Tous les gages étaient touchés; les jeunes demoiselles et quel-
ques jeunes gens s'assirent autour d'une grande table ronde qui
tenait le milieu du salon , et l'on se mil à feuilleter îles albums, des
revues et des gravures. Ces uns prirent le crayon et dessinèrent,
d'autres peignaient à la cépia quelques points de \ ne des environs,
et Henri, par complaisance pour une petite fille platée à côté de
lui, sculptait, avec un canif anglais, un morceau de bois auquel il
donnait la figure d'un ermite; genre de travail auquel se livrent
|?ec succès les bergers des Alpes ou des Pyrénées. — Ce bois était
dur, le canif coupait très bien, et dans un mouvement un peu
brusque, le fer :;lï^s.i de la main droite, et lit à Henri une cou-
pure asses forte à un doigt de la main gauche. Cécile poussa on
et deyint toute pale! Un instant après, elle se mil à rie. La
REVUE DE PARIS. 25
blessure n'était rien, mais saignait beaucoup. Tous les mouchoirs
de ces dames furent à l'instant offerts au blessé , tous les néces-
saires s'ouvrirent, on chercha du taffetas d'Angleterre, on le dé-
coupa, et vingt petites mains bien blanches et bien adroites s'of-
frirent à panser sa blessure. On riait beaucoup et on avançait
peu; c'était très difficile. La coupure avait porté sur la seconde
phalange du doigt et l'appareil ne pouvait jamais tenir. L'on avait
beau recommencer et chercher à l'assujettir de nouveau, au moin-
dre mouvement il se dérangeait.
— Mais, monsieur, restez donc tranquille et surtout ne ployez
pas votre doigt.
— Eh! mesdames, c'est aisé à dire... Mais je n'y pense jamais.
— Monsieur a raison, m'écriai-je, et il faudrait, pour tenir son
doigt immobile, ce que l'on appelle en chirurgie des... des...
— Des éclisses, s'écria Henri, comme pour un bras ou une
jambe cassée.
— Précisément!...
— Et où en trouver? s'écria tout le monde en riant.
— En voici! Et sur la table où notre whist venait de Gnir, je
pris une carte... C'était, je crois, un roi de carreau; je le roulai
autour du doigt blessé... Ces dames l'assujettirent avec une soie,
et ainsi retenu désormais par cet appareil de carton , il n'y avait
plus à craindre que le doigt se ployât et que la blessure se rou-
vrît. Le pansement s'acheva aux cris de joie et aux applaudisse-
mens de toute l'assemblée, qui me félicita sur mes talens en chi-
rurgie. Henri me pria de lui présenter mon mémoire pour mes
frais et honoraires, et Cécile me promit sa clientèle pour toutes
les piqûres d'épingles ou d'aiguilles qu'elle se ferait.
Onze heures venaient de sonner, chacun prit son bougeoir, et je
rentrai dans ma chambre, d'où j'entendais encore, dans les corri-
dors, les courses joyeuses et les éclats de rire de cette folle jeu-
nesse.
Le lendemain à dix heures, je descendis dans le salon et je cau-
sais avec la vicomtesse, lorsqu'à notre grande surprise, nous
voyons entrer le général qui nous crie gaiement :
— Bonjour, mes chers amis.
— Eh! mon Dieu! mon gendre, d'où venez-vous? Comment ar-
rivez-vous.' On n'a pas entendu de voiture entrer dan-, la cour.
26 REVCE DE PARIS.
— C'est que je suis arrivé ce matin à cinq heures, pendant que
vous dormiez tous.
— En vérité !
— Je n'ai voulu réveiller personne, et je suis monté tout droit à
la chambre de ma femme, qui ne voulait d abord pas m'ouvrir....
tant elle avait peur.
— Je le crois bien... Quand on est réveillée en sursaut.
— Elle croyait que les Espagnols ou les contrebandiers s'empa-
raient du château! Cette pauvre petite femme... Heureusement je
l'ai bien vite rassurée... Sa santé, la vôtre, comment tout cela
va-t-il?
— A merveille!
— \e vous étes-vous pas trop ennuyées en mon absence?
Qu'est ■€! que vous avez fait '
— \ous avons eu hier du monde. On a joué au whist, au boston,
— Justement! Et c'est à ce propos-là, ma bellc-mére, qu'il faut
que je vous gronde. Vous allez rendre votre fille joueuse.
— Moi!!
— Joueuse comme les cartes! Il paraît qu'elle ne pense qu'à cela
le jour et la nuit... car voici, continua-t-il en riant aux éclats, une
carte, un roi de carreau, que j'ai trouvé tout roulé dans son lit...
C'est drôle, n'est-ce pas?
Je n'efforçai de rire, ne fût-ce que pour cacher au généra] le
trouble de la \icomtesse, qui semblait frappée de la foudi
— Voyez . VOjea , l'écria le général en donnant un li! :
sa gaieté.... elle ne rit pas.... elle Bel déconcertée parût qu'elle se
sent coupable.
— Oui. bien coupable! me dis-je en moi-même.
En i e moment descendirent Henri, puis Cécile. « Mi >e mit à table,
on déjeuna en famille, nous n'étions que non imine la veille
c'était la même ré 1 1 nn'nn' indifférence; mais, mieux instruit
maintenant, combien je trouvai d'amour dans ces yeux qui s'évi-
taient continuellement, dans cette froideur apparente , dans
accord rilencieux de tous les montons et de toutes les pensée-
On M lésa de table, el an moment où l'on entrait dans le parc,
me trou\ ani dei riéi e le* entres arei II n m aaataana, je lui dis : \'A\
bien! madame, ci »ous encore que malgré la religion, mal-
REVUE DE PARIS. 27
gré les meilleurs principes, il n'y ait pas de dangers dans une
union disproportionnée?...
— Taisez-vous, me dit-elle, voici le général.
En effet il s'approchait de nous et me dit en riant : Eh bien!
monsieur, avez-vous trouvé dans les Pyrénées quelque sujet de
pièce?
— Mais oui!... un entre autres assez piquant.
— Et vous en ferez une comédie?
— Non, général ; j'en ferai une nouvelle!
Eugène Scribe.
DE
LA PEINTURE EN ECOSSE.
Exhibition d'*:<liiiil»oiirx.
Les salons de l'exposition du Louvre viennent de se fermer; les mil-
liers de tableaux qui couvraient de leur bizarre bigarrure les murailles
de ces longues galeries retournent, la plupart , dans les ateliers d'oii ils
sont sortis. Les bannières des cbefs d'école sont repliées; la muette et
symbolique éloquence des novateurs ne parle plus au\ feu de la foule;
l'armée des artistes est licenciée.
Dans un pareil moment , lorsque le public e->t encore tout vibrant de
la secousse artistique qui rient de loi être donnée, El nous permettra sans
doute «le l'entretenir on moment d'objets analogues à ceux qui viennent
d'occuper son attention et de reporter ses re_-.ii dl sur le. OSUTres dea pein-
tres d'une ville qui se rente , avant tout, d'être douée du sentiment do
grand et du beau, et qui, à tout autre titre, préfère celui de ville dOS
arts, de Modem, iihines. On comprend que c'e-t de l'exposition des ar-
tistes d'Kdiinbourg que nous voulons parler.
En moins de qneiqnc semaines nous avons pu assister à cette exposition
et à celle qui vient d'aroir lieu I l'aris. (foui avons pu étudier les ma-
nières, les écoles, et comparer les productions des irtistes des deux p
m, us cocaïne nom craindrions oYennuyer, par d'inutiles redites, un public
déjà fatigué, c'est moins le résultat de là Comparaison des dci,\ exposi-
tions, qu'une appréciation toute spéciale des ouvrages des artistes écossais,
REVCE DE PARIS. 29
qu'une analyse toute nouvelle des diverses manières et des talens divers
de ces artistes, que nous nous proposons d'offrir ici aux le cteurs français.
Cette appréciation n'est pas dépourvue d'intérêt. Depuis un demi-
siècle l'Ecosse est en travail. Elle a produit deux ou trois écrivains de
génie; elle veut maintenant avoir de grands artistes. Long-temps en ar-
rière du reste de l'Europe, et par sa position septentrionale, et par les
mœurs sauvages et belliqueuses de ses habitans, elle aspire aujourd'hui
à se placer à la tête de la civilisation. Sous les rapports du bien-être , des
institutions libérales , des fondations industrielles et raisonnables, le rang
qu'elle occupe entre les peuples de l'Europe, est certainement bien voisin
du premier. Sous les rapports intellectuels, quelques-uns de ses écrivains
ont une supériorité incontestée, ses philosophes font école, ses critiques
ont été long-temps sans rivaux; mais ses artistes, peintres, architectes,
sculpteurs, quels qu'aient été leurs efforts, n'ont pu encore se placer au
même niveau.
Laissons de côté la raison du climat, que, d'ailleurs, d'autres peuples,
les Hollandais, par exemple, ont fait mentir, et nous aurons peine à trou-
ver les motifs de cette infériorité.
En effet , les encouragemens , et surtout le travail, le plus puissant des
stimulans dans les arts, n'ont jamais manqué à ces artistes. Les archi-
tectes écossais ont eu depuis un tiers de siècle deux grandes villes à bâ-
tir, Glascow , Edimbourg, deux villes ornées de je ne sais combien de
palais, d'églises et d'édifices publics; les sculpteurs ont décoré ces édi-
fices de bas-reliefs et de statues; si les temples leur sont fermés, une
opulente aristocratie paie à grand prix les tableaux des peintres de quel-
que talent. Il y a plus, si une académie peut aider en rien au développe-
ment du talent, Edimbourg a son académie de sculpture et de peinture,
etee qui n'existe pas dans d'autres villes plus importantes , un palais des
beaux-arts , construit depuis peu , est spécialement consacré aux exhibi-
tions annuelles des artistes écossais. Ces encouragemens n'ont pas été sans
résultat, l'Ecosse ne manque pas d'hommes de talent; mais elle en est en-
coreàattendre un grand architecte, un grand sculpteur, un grand peintre.
L'imitation, qui perd tout, en est peut-être la cause. La plupart des édi-
fices d'Edimbourg ne sont en effet que des copies. Les architectes de
cette ville refont , les uns le Parlhénon, les autres Holy-Rood et Melrose-
Abbey. La ville elle-même, dans son ensemble, n'aspire qu'à être la co-
pie d'Athènes; M soyons donc pas surpris de voir les peintres et lefl
sculpteurs voués aussi à l'imitation. Cette tendance à l'imitation et l'ab-
sence d'originalité qui en résulte, nous donneront peut-être la clé de la
médiocrité de la plupart des artistes d'un pays où d'ailleurs l'intelligence
est si développée.
30 REVUE DE PARIS.
L'ensemble matériel de l'exhibition écossaise de cette année est à peu
près le même que celui d'une exposition du Louvre , mais sur une échelle
infiniment plus petite , et avec une apparence de comforl inconnue de
l'autre côté de la Manche. Ce comfort se fait ressentir jusque dans les moin-
dres détails. A la porte, un bon Ecossais, affublé d'une sorte de costume de
bedeao, rouge et bleu, avec tricorne, reçoit votre canne ou votre para-
pluie, sans exiger l'ignoble rétribution des dix centimes. Dans l'intérieur,
d'invisibles calorifères répandent une chaleur douce et égale. Vous foulez
aux pieds de moelleux tapis. De larges sophas sont placés au centre de la
salle; et de là, assis du moins, vous pouvez voir encore les tableaux, au
lieu de leur tourner le dos comme ailleurs. Il y a plus, on a placé aux deux
bouts du salon principal de grandes tables revêtues de tapis rouges, aux-
quelles on peut se placer si on a une note à prendre ou un souvenir à fixer.
Le palais des arts est petit, mais d'une heureuse distribution : il se
compose d'une salle octogone, éclairée d'en haut par un vitrage, et d'une
grande salle longitudinale et carrée, éclairée aussi d'en haut (tardes glaces
dépolies, qui assourdissent peut-être un peu trop la lumière. Ces salles
peuvent contenir quatre à cinq cents tableaux, ce qui serait plus que suf-
fisant pour une ville comme Edimbourg (quelque féconds que soient les
Apelles de ect<> moderne Athènes), si une justice rigoureuse présidait aux
admissions ou aux refus; mais ici, comme ailleurs, comme partout, on
accuse les juges de partialité. Près de cim| senti tableaux, laissés à la porte,
s'insurgent, réclament de leur qualité de chefs-d'œuvre pour forcer la
consigne; et comme les juges tiennent bon, un meetituj d'artistes ( tout se
fait ici par meetings est annoncé dans les divers journaux d'Edimbourg.
Là, les Hubens et les Van Dyck désappointés se proposent d'exhaler leur
bile dans un certain nombre de discours anti-académiques, et de choisir
ensuite un local voisin du lieu de l'exhibition pour y exposer leurs chefs-
d'u-uvre, et Eure pièce aux quatre cents admis. Je ne sais, mais certaine-
ment la moitié de CCI quatre cents m'a paru peu digne de l'honneur qu'on
leur a fait, et nie l'ait mal augurer de l'insurrection des absens, ne fùt-il
pat vrai d'ailleurs que les absens aient toujours tort.
En entrant dan- ces salons, et en jetant un premier coup d'oeil autour
de moi , je pus me croire un moment transporte dans l'une des sali ■
nos expositions parisiennes; car sous les rapports, non plus du comfort,
niais de l'art, le premier aspect est le même.
Des tmle- di- toutes le> .candeurs, tableaux historiques, tableaux de
genre, pav-.i.e-, portraits, intérieur-, tapissent rigoureusement le- mu-
railles de la -, il!.- , et -ont, comme aux salles du Louvre, couronnés par
une guirlande de portraits en bustes, aux phj sionomies plus ou moins di-
IWliintCI ( i -"lit les notabilités bourgeoises de la capitale et des bour-
REVUE DE PARIS. 3Î
gades du Mid-Lothian. Comme au Louvre, vous voyez réunies toutes les
expressions , toutes les variétés, toutes les dimensions de la face humaine,
toutes les nuances de laideur ou de beauté, de distinction ou de ridicule;
tous les états , depuis la jeune lady écossaise, aristocratique , grimaçante,
minaudière, toute diaprée de papillons, de bleuets, toute couverte d'her-
mine, de dentelles, empanachée comme un coursier de bataille, jusqu'à
l'épaisse face de son grocer ou de son baker, endimanché et mollement
accoudé dans un grand fauteuil avec son livre de comptes devant lui;
tous les âges, depuis l'enfant à la mamelle avec sa nourrice nubienne
(l'idée m'a paru neuve), jusqu'au vieillard décrépit, consommé dans les
affaires ou dans la politique; toutes les corpulences, depuis Y incroyable
d'Edimbourg, pincé dans une redingote qui s'arrête à un pied du ge-
nou , et dont le pantalon, à immenses carreaux, sculpte chaque muscle ou
plutôt chaque os, jusqu'au robuste et colossal highlandcr, dont les dents
longues et blanches, la face enluminée, et les cheveux d'un blond ardent,
décèlent l'origine montagnarde : tout cela , comme à Paris, est entremêlé
de figures de femmes plus ou moins laides, plus ou moins grotesquement
parées, en écharpes, en bonnets, en chapeaux de formes bizarres, qui ne
peuvent, je crois, se trouver que de ce côté de la Manche , au milieu des-
quelles brille, de temps à autre, il est vrai, quelqu'une de ces jolies figures
aux doux yeux, au cou de cygne, à la sveltc, élégante et gracieuse tour-
nure; beauté tout immatérielle, toute nationale, qu'on ne rencontre guère
aussi que lorsqu'on a franchi le détroit. Après les femmes , les jeunes gens
font nombre, et sont à peu près aussi préteutieux, et nécessairement aussi
ridicules. Celui-ci, à l'air sombre et byronien, s'appuie sur une tête de
mort ; celui-là a un gros livre ouvert devant lui , ses yeux sont attachés au
ciel, il est en extase , il médite ; un autre, la main sur la hanche gauche, la
jambe droite en avant, vous regarde fixement comme s'il allait vous dé-
fier. Plusieurs ont le lorgnon ancré à l'œil pour se donner un air imperti-
nent , un plus grand nombre des lunettes sur le nez pour se donner un air
grave; trois ou quatre enfin caressent leur terrier, leur greg hound ou leur
sjKiiiiel favori. Tout cela est entremêlé de fléflM— iwt im grand costume
(\ehiijhl<nulcr remplace ici le garde national de Paris, et avec avantage,
j'en conviens, quoiqu'à la longue il devienne aussi fatigant ); de lairds au
repos de chasse, avec fusil, chiens et gibier ; de révérends en rabbats à la
mine puritaine ctalongéc; de sieurs entrelacées dans àw trHMpiltH d'hor-
ia en guirlandes, jouant avec leur adorable /a/> dog, ou présentant le
serpolet ou le thym à leur lapin, blanc comme la neige; de grands tableaux
de familles, mais de familles anglaises, e'esl-à-lii c composées de je ne sais
combien de lils et de (illes, avec Anes, poneys, etc.; d'enlans, de quatre ans
au plus, armés jusqu'aux dents, le pistolet et le poignard au cote, et le sabre
au poing. Le tout est garni , dans les interstices , de portraits de chevaux,
32 REVUE DE PARIS.
pics, baies, isabelles; d'un certain nombre de tètes de chiens soigneuse-
ment étudiées, qui, par leur air de vivacité et d'intelligence, font honte
aux humains, leurs voisins- Cesont des portraits d'êtres bien chers à leurs
maîtresses, des portraits qui, pour elles, à un certain âge, tiennent lieu du
portrait du mari ou de l'amant, que l'original a remplacé dans leurs affec-
tions. Par tout ce qui précède, on voit que je n'ai pas eu tort de dire qu'en
masse l'exposition d'Edimbourg ressemblait à celle de Paris.
Venons maintenant au détail de l'exhibition. Elle se compose de quatre
cents tableaux à l'huile ou dessins à l'aquarelle, et de vingt-quatre mor-
ceaux de sculpture, dont nous ne nous occuperons pas aujourd'hui. Ces
ouvrages sont fournis par cent cinquante-cinq artistes, académiciens,
amateurs, parmi lesquels on compte quelques peintres de Londres, mais
en fort petit nombre.
Ce qui frappe d'abord, en entrant dans les salles de l'exhibition
écossaise, c'est, comme nous l'avons dit tout à l'heure , l'absence d'origi-
nalité; c'est ce besoin qu'ont tant d'artistes, gens de talent la plupart, de
suivre la mode, de se plier à un courent/, de s'enrôler sous l'une des trois
ou quatre btnnièrea plantées à chaque coin de l'Europe.
Ce besoin d'imiter le voiii» est une des plus grandes misères de cette
époque, qui prône tant sa hardiesse intellectuelle. On l'imite en tout ,
dans ses lois, dans ses usages, dans ses habits, dans ses livres. A peine
ose-t-on sentir à sa manière, encore moins vivre et penser. Vivre et
penser à sa manière! pousser son char hors des rail-inu/* qui empor-
tent les autres! n'est-ce pas une impardonnable audace, un crime de
lèsc-conveiuible, un manque d'usage. Le convenable est un uniforme qu'il
faut prendre, bon gré mal gré, pour plaire à la foule; uniforme truie,
où brillent quelques fausses paillettes et que n'a point orné la main splen-
dide et capricieuse du génie. Mais la foule le veut ainsi , et la foule Corme
l'opinion, l'opinion reine du moqde!
C'est une reine fort sotte, à mon avis, qui n'a que des sujets, ou plutôt
des esclaves, plus sots qu'elle, et que, cependant, soit humaine infirmité,
soit vice de nature, les plus beaux génies, les esractèrea les pins énergi-
ques, lésâmes les plus grandes, n'ont que trop la faiblesse d'adorer. On
s'attèle à son char, on prend la mode pour plaire, et un beau jour l'opi-
nion, qui est plus lemme encore qu'elle n'est reine, a un caprice, et \ eus
sacrilie; la mode change et vous laisse là. Ce que VOUS BT01 fait poOT
captiver les uns, ne pl.iit pas aux autres, que gouverne nue autre opinion
el que règle une autre mode; le talent que l'on s prodigué pour plaire
un moment, les riches limités qu'on a follement dépensées, ne s,- retrou-
vent plus; connue un courtisan disgracié, on est cflïave de se trouver
dans la solitode el l'isolement, avec un passé il» 1 1 1 et un avenu- perdu.
C'estsurcet aTonir cependant qu'iMauteompter avant tontj c'est pour loi
REVUE DE PARIS. 33
que tout noble cœur doit battre, que toute grande et belle intelligence doit
travailler; car cet avenir est impérissable. Mais pour conquérir l'avenir,
il faut s'inquiéter peu du présent, prendre en pitié l'opinion d'un jour, et
n'avoir surtout, pour ce qu'on est convenu d'appeler la mode, qu'un dé-
dain égal à son néant.
Dans les arts comme dans les lettres, comme dans toutes les routes ou-
vertes à l'intelligence , avant de plaire aux autres, il faut être soi, plaire
à son cœur, et se satisfaire soi-même. Si la foule s'émerveille devant un
à peu près, et qu'on sente qu'on peut faire mieux que cet à peu près, il
faut faire mieux. Ces demi-triompbes ont perdu plus de beaux génies
qu'un complet insuccès. On fait halte à mi-chemin de la perfection, et
un beau jour, on est effrayé du temps et du terrain que l'on a perdu. Mais
alors il est trop tard. Cette perfection qu'on a dédaignée nous dédaigne.
Le plus facile des moyens de plaire vite, de plaire sur-le-champ, c'est
de faire comme celui qui plait déjà, c'est-à-dire d'imiter. Je ne crois
pas certainement qu'on doive condamner absolument l'imitation. Il y
a plus, je la crois nécessaire quelquefois, mais je veux qu'on imite avec
l'idée de faire mieux, comme Vélasquez, Murillo et les maîtres de l'é-
cole espagnole ont imité les Italiens et Van Dyck, et non pas qu'on fasse
comme celui qui plait, pour plaire comme lui.
Malheureusement, telle est la faiblesse dominante de l'époque. A Edim-
bourg comme à Paris, à Londres comme à Rome, à Munich comme à
Saint-Pétersbourg, si vous visitez une exposition moderne, vous retrou-
verez inévitablement la présence d'un certain nombre d'écoles, c'est-à-
dire de façons de sentir et d'exprimer la nature, toujours à peu près les
mêmes.
Qui dit êrole, dit les trois quarts du temps parti pris, imitation, con-
vention, médiocrité.
Cependant, comme en tout l'absolu mène à l'absurde, nous reconnaî-
trons que certaines traditions doivent être suivies, certains procédés et
certaines leçons admis, certains préceptes écoutés; mais seulement pour
ce qui est relatif à la partie matérielle de l'art, c'est-à-dire à la cou-
leur (1,. C'est là seulement que l'école est permise. Loin d'.trrèter l'essor
du génie, elle l'aide, en le débarrassant de l'ennui des talonncmcns et de
la recherche des moyens. C'est en se conformant à ce système, que les
Vénitiens, tous coloristes, et presque tous d'après le même procédé, ont
tant produit, et ont produit chacun des «envies si diverses, si originales.
Flamaa se sont soumis à un procédé uniforme quant à la cou-
leur, procédé employé certainement avec plus ou moins de Bneste selon
i) Ce mot pris dans son acception toute matérielle, bien entendu.
TOME xi.ni. mu i . 3
3V REVUE DE PARIS.
l'artiste, mais qui donne un air de famille aux compositions les plus diver-
ses, aux nMières les plus opposées.
Cette concession au parti prié et à l'école quant à la couleur, est la
seule que nous croyons raisonnable. Les autres parties constitutives de
l'art, la composition, le dessin, la forme, sont en dehors de l'école. Cha-
cun doit sentir un sujet à sa manière et l'exprimer à sa manière. A quel
procédé, en effet, soumettre la H<i»r, si fugitive, si capricieuse, si diffi-
cile à saisir; la forme, toujours mobile et toujours nouvelle? L'homme
irai se permettrai! de dire: Vous dessinerez , tous modèlerez de telle
manière, serait aussi ridicule que celui qui TOUS dirait : Vous verrez
de telle manière, au lieu île vous dire: VOUS verrez ce qui est. On
s'est assez diverti de ces bonnes gens qui Braient décidé que chaque
Bgure, pour être dans les belles et correctes proportions, renfermerait
sept (êtes de la racinr des cheveui à la plante des pieds, Sept Ii les ni plus
ni moins, pour qu'il ne soit pins question aujourd'hui de ce corred con-
pmti. Les proportions sent telles que la nature les a fuites, et si elles ne
sont pas toujours belles, elles sont toujours rigoureusement correctes.
fondez-les dune telles qu'elles sont, et vous serez vrais, et vous serez
corrects. Chois - belles (car nous ne sommes pas de ceux qui
proscrivent le choix:, et rendez-les telles, et vous serez vrais et VOUS
serez beaux.
Dans nos expositions françaises, pendant vingt ans, on a fait du RM
d'après David, du nu nmet , comme on l'entendait alors, c'est-à-dire
soumis a certaines règles mathématiques, comme celle des sept u tes. Ou
était correctement faVJX, correctement ennuyeux, correctement absurde;
tous les tableaux du temps se ressemblaient : c'était de la statuaire peinte.
Dans les expositions anglaises, il se passe aujourd'hui quelque cb
d'analogue. Chaque peintre de genre veut peindre comme Wilkie; cha-
que peintre de portrait veut peindre comme Lawrence. Wilkie est le
peintre de l'ezpressloa et du mouvement , on exagère donc l'expression et
le mouvement Lawrence a peint les habitudes du corps, le regard, et
presque la parole; mais, dédaigneux delà forme rigoureuse , il s'est ra-
rement Inquiété de mettre une tète parfaitement sur les épaules, ou de
faire lentir un bras d:\ns la manche d'un habit. Roua aVOUODS que mes-
sieurs les peintres qui marcbenl à s;i suite, qui sont de SOU école en un mot,
font de louables efforts pour peindre Id Di»; mais nous leur demanderons
si l'exemple de Lawrence peut les autoriser à tordre le cou à tous leurs
modèles , et à ne peindre que des manchots, comme ils font trop Souvent.
Voilà cependant OU conduisent l'école et le parti pris sur la forme. D'une
pari, on se condamne à ne peindre que des bas-reliefs; de l'autre, on
arrive I conlorataeaai M S estropier se* personnages. Soyez donc \rais,
REVCE DE PARIS. 35
soyez donc naturels avant tout; car hors le uaturel et la vérité, point de
salut.'
Les hommes qui s'occupent de l'art de la peinture ont pu se diviser de
tout temps en maniéristes et en naturalistes.
Les maniéristes, ceux qui ont un parti pris sur la couleur et sur la
forme, qui sacrifient à la convention, et qui mettent dans leurs composi-
tions plus d'imagination que de vérité;
Les naturalistes , qui n'ont guère de parti pris , qui ont horreur de la
convention, et qui mettent daus leurs ouvrages plus de vérité que d'ima-
gination.
Toutes les écoles, toutes les coteries, toutes les sectes et toutes les sub-
divisions de secte» , viennent inévitablement se ranger sous l'une ou l'au-
tre de ces divisions.
Il faudrait ne pas être encore à l'a , 6 , c de l'art et de la critique pour
s'étonner de retrouver toujours en présence les adeptes de l'un ou l'autre
système , ces systèmes étant les seuls possibles; mais ce qui nous émer-
veille et ce qui nous afllige , c'est de les rencontrer à Euimbourg avec les
mêmes uniformes, agitant les mêmes bannières, poussant le même cri de
ralliement qu'à Paris et daus le reste de l'Europe.
Du coté des maniéristes, en effet, vous retrouvez une école qui en est
encore à copier l'antique; une autre qui est folle du moyen-àge, une autre
qui fait de la poésie avec des costumes, s'inquiétant peu de l'expression;
une autre pour laquelle l'expression est tout ; une autre qui , en désespoir
d'arriver à l'originalité et à la nouveauté avec des procédés ordinaires et
avec la nature vivante, s'égare dans les régions du fantastique, et qui peint
des rêves. A ce compte , les peintres chinois sont les premiers maniéristes
du monde, eux qui s'appliquent, avant tout, à ressembler le moins qu'ils
peuvent à la nature. A Pékin , plus on s'éloigne du vrai , plus on approche
de la perfection. Bien des peintres de Paris feraient fortune à Pékin.
Dans la famille des naturalistes , nous rencontrons d'aussi nombreuses
v arictés; ceux-ci copient Cimabuë, ceux-là les fresques du Campo-Santo.
En voici qui ont pris la loupe d'Albert Durer, et qui n'oublient ni un pli
delà peau, ni une verrue imperceptible, ni un cheveu de la tête de leur
modèle. D'autres se proclament hautement iijî:"s, et dans leur naïveté ils
s'inquiètent moii-s l'être vrais que d'être neufs; ils cherchent l'inculte,
Comme si la nature n'avait rien achevé, et ils arrivent au bizarre et au
prétentieux par l'affectation de la simplicité. Vous qui vooa proclamai na-
turalistes, peintres de la nature, si vous voulez être vraiment dignes de
ce nom, imitez la nature, mais avec soin et i emei.t. Sojei vrais
sans servilit- . - sans impu . retenus ai sans
séch calculateurs, mais sans convention , et alors ménterez-vous
3.
3G REVUE DE PARIS.
peut-être ce titre de naturalistes qu'usurpe trop souveul la froide et
minutieuse médiocrité.
Dans l'eihibition des peintres d'Edimbourg, et, en général, dans
toutes les exhibitions anglaises, les marûérisies dominent, et il ne peut
guère en Cire autrement sur le sol classique de la vignette. Les toiles les
plus r marquables sont de puissantes vignettes, admirables de manière et
d'effet. On caresse les moindres accessoires, on pose plus ou moins bizar-
rement -. s personnages, on leur donne un à peu près d'expression plus
ou moins vraie; et, si on termine à ravir les étoffes, les vêtement, les
broderies, on oégli§ ' s chairs et on oublie presque totalement les pieds
et les mains. Cette manière plaît à la foule, qu'elle n'étonne pas, et de
laquelle elle se fait comprendre sans grands efforts d'intelligence. A l'a-
ris, elle a ait la fortune «le plus d'un artiste à la mode.
M3f. George Harvey, Alexandre Fraser et Thomas Duncan sont ici les
ebefs de ligne de l'école maniérisle, et forment une sorte de triumvirat
qui doit primer sans contradiction.
L'effet piquant, comme on dit, la vérité et le précieux d ils,
quelque chose d'achevé, mai-; d'un peu restreint même dans la dimension
de leurs toiles, qui ne dépassent £uère la dimension des tableaux de che-
valet; l'absence totale de ce style large qui distingue les lt iliens et les
Es| dans le choix du sujet, dans l'ensemble de l'exécution et de
l'effet; le joli à la place du beau, le neuf et le curieux à la place du mi,
telles sont les qualités et tels sut les défauts qui distinguent ces trois
artiste
M, George Harvey est celui des trois qui parait avoir le moins de parti
pris, par conséquent la moins grande somme de défauts, ou plutôt les
uts les moins irrémédiables; aussi, quoiqu'il tienne déjà beaucoup,
me semble-t-il promettre plus encore . Cl promettre surtout plus cpie les
autres. Son tableau de Skaktptare Bt l rlainenient l'ouvre capital
l'exposition
Vers l'an 1586 ou 1587, à peine âgé de dix-huit ans et déjà marié à
Anne Hathaway, s , eai \ l'entreprenant et joyeux jeune homme, pris
en Hagrant délit de braconnage, fut amené devant sir Thomas Lucy, et,
à la suite du châtiment qu'il encourut de la justice seigneuriale, quitta
Stratford pour aller vivre à Londres, où de braconnier il devint grand
poète, grand philosophe même, comme chacun sait
H . Harvey a choisi pour sujet de son tableau le moment où Shaki
amené devant sir Thomas Lucy, entend prononcer S00 arrêt. Il y a dans
M 'l i jeune braconnier et sur sa figure un dédain tout-à*fail poéti-
que, et c ition (1ère d'un phi I Vous pla
.M. Harvey au nombre des maniéristes, et cependant
REVUE DE PARIS. 3"
manquent pas d'une certaine vérité qui attache; mais ce n'est pas la vérité
large, la vérité grande, la vérité d'ensemble qui distingue les grands
maîtres; c'est la vérité locale, qui ne consiste guère que dans une étude
ou un rendu plus ou moins consciencieux des accessoires. Ainsi, par exem-
ple, M. Harvey a fait, l'automne dernier, un voyage dans le Warwick-
shire, dans le but , louable sans doute, mais peut-être un peu minutieux,
de peindre sur la nature la salle que la tradition a donnée pour théâtre
au jugement et à la condamnation du poète; ainsi les chiens , les armes,
les costumes sont rendus avec un relief qui nuit peut-être à l'effet d'en-
semble. Quoi qu'il en soit, le groupe des gardes qui a saisi le jeune bra-
connier, qui le pousse devant le juge, et que domine fièrement la tète de
Shakspeare, rajeunie, poétisée, tête où on lit tout un avenir de poète; ce
groupe, disons-nous, est parfaitement entendu de composition, d'effet et
d'exécution. Thomas Lucy, que Sliakspeare a immortalisé sous la gro-
tesque représentation de Justice Shalloïc, a bien toute la raideur et la
ridicule gravité d'un hobereau qui punit et qui se venge. Les femmes sont
curieuses ou craintives, selon le rôle qu'elles jouent dans la composition
de M. Harvey. Malheureusement, ni leurs figures, ni leur cou, ni leur
sein, ni leurs mains, ni la tête du juge, ni la belle et dédaigneuse tête de
Shak-peare, ne sont de la chair. Tous vivent par le mouvement, l'expres-
sion, aucun par le battement du cœur et la circulation du sang. Les mains
et les têtes manquent du moelleux et du velouté de la chair. L'huile du
peintre circule seule dans ces veines, d'où ne jaillirait pas une goutte de
sang. Ces tètes sont peintes avec soin sans doute, mais peintes comme les
vétemens, dont elles ne se distinguent ni par ia morbidesse, ni même par
l'éclat. — H. Harvey, il y a un certain Van Dyek qui a peint, beaucoup
peint, autrefois, en Angleterre ; regardez de temps à autre un de ces por-
traits dont vos galeries fourmillent. Il y a un vieux peintre écossais qui a
nom Jameson; voyez comme il a habilement volé le secret de Van Dyek.
Et Murillo, qu'admirent tant vos compatriotes ! il a peint, lui, à Séville,
il y a plus d'un siècle et demi , un Retour de l'Enfant prodigue, qui d'Es-
pagne a fait un voyage à Paris, et de Paris a passé sous le ciel brumeux
de l'Ecosse; vous pouvez le voir dam la galerie du duc de Sutherland. Si
le duc de Sutherland achète de si magnifiques choses, il doit aimer les
gens de talent, il tous laissera jouir de son tre* r. Agenouillez-vous de-
vant ce tableau , priez saint Murillo de vous dire comment , tout en don-
nant tant de réalité aux an • >, tant de solidité aux vétemeos, il a sa
faire des chairs si pleines, si palpitantes, si lumineuses, des chairs d'où
la vie ra . et, comme dans une ici-Ac. où les personna tient
aiûii - . :-lIe tout d'abord V eil sur !>••; mains, les jambes, le visage de
er sonna ges peints. Si Murillo vous d: er< t, et que vous éten-
:g$ REVUE DE PARI?.
diez quelque peu le champ de vos compositions, M. Harvey, vous serez
un grand peintre!
Aujourd'hui M. Harvey est un peintre de mérite, d'un mérite rare, et
qui, aux bords de la Seine, aurait certainement sou petit triomphe; mais
il n'est pas ce qu'il peut être; le peintre desH vtmamlmrm, du Combat de
Dnunrhxi et de Skakspewn, doit viser haut et loin. Ajoutons encore qu'il
v | de la parenté entre M. Ilarvey et cet inimitable Bonington que les arts
ont perdu si jeune, Bonington, ce grand peintre mort dans son germe,
Bonington, le sublime faiseur d'esquisses. M. Ilarvey rappelle sa manière,
si savamment, si tiuenient, si admirablement heurtée, mais sa manière
plus étudiée, peut-être un peu étei
■M à IL Alexandre Fraser, lui, c'est bien certainement l'arrièrc-
pctit-nevi -!i de Rembrandt, le cousin de notre Granet. Il procè.le de l'ua
et de l'autre avec des façons tant soit peu anglaises, mais qui laissent clai-
nt percer ses sentimens de prédileelion , son adoration même, pour
ces deux grands apôtres de l'effet. C'est par l'effet surtout que sa peinture
brille; l'effet mystérieux, caverneux, aux grandes masses d'ombre, aux
demi-teintes crépusculaires, aux lumières vives, saisissantes, subite-
ment répandues, aux jours restreints, perçant instantanément d'épaisses
nies, Caressant le contour de certaines ligures, éclairant en plein les
autres, et poussant l'illusion jusqu'aux dernières limites du possible.
Alexandre Fraser a long-temps, a même jusojef* à ce jour sacrifié I'«a>
mou à l'effet; «'est la le défaut de ses qualités. Son Antii/unirc , son
Hrwhniwlt tltins son ulrlicr, n'étaient et ne pouvaient être que de fort
belles études de détails, d'à 'Imites et savantes combinaisons d'effets, de
surpreuaaa tours de force de clair-obscur et de lumière. Dans Rostnassi,
I m ouvre capitale de celle année, il a fait un pas de plus. Il - M -sayé
à faire vivre et peu- : ei sonna gea, et il n'a pas mal rénssi. Le pauvre
Robinsoa, occupé i lire et 1 expliquer la Bible à Vendredi, a bien l'air
tranquille . • é d'un nomme qui a pris SOU pai ti sur sa solitude in-
définie; l'air réfléchi, serein même, d'un prisonnier à perpétuité qui a
un ami, et dont la prison, du i t supportable. Il perce cependant
denssa pose quelque chose de l'ennui d'un ermite malgré lui «qui m'a para
une idée 1res fine el finement exprimée; c'est plutôt la nonchalante f
avec laquelle Robinsou s'appuie *<ur le coude, que son oeil ou - m i ii
qui dit . long. Vendredi, COUChé aux pieds du maître, l'e-
coir l'air d'étonnemeat . d'admiration el de respecl nn peu sauvage
qui coni ient à un pauvre Indien , seul , en prés mes d'un être suasi supé-
r qu'un blanc, et qui entend raconter à cet être mystérieux des choses
si pi ises que celles que renferme le saint livre que feuillette Ro»
>n. l.e perroquet, le chien el le chat sont aussi rivans tonales trois.
REVUE DE PARIS. 39
L'air d'enjouement un peu hypocrite du chat est surtout très gracieuse-
ment exprimé. Le tout est enveloppé d'une atmosphère jaune et rembra-
nesque qui plaît à l'œil par sa lumineuse transparence, et qui convient
d'ailleurs merveilleusement à la caverne du pauvre Robinson, le plus
vraiment sage et le plus philosophe des hommes, peut-être parce qu'il
en était le plus solitaire, et partant le plus obligé à l'être.
M. Thomas Dnncan n'arrive qu'après MM. Harvey et Fraser. S'il des-
sinait, il pourrait prendre hardiment la tête de fde à Londres comme à
Edimbourg , car c'est un drôle d'esprit , plein de verve, do gaieté , d'en-
treprise, et coloriste de par Titien et Rubens. Il sait, lui, peindre les joues
fraîches et rosées d'une jeune fdle, les contours suaves, les chairs pleines
de morbidesse d'un bras de femme, les moelleuses ondulations d'une
gorge naissante. Anne Page invitant Slender à diner est son principal ou-
vrage cette fois. Siceet Anne Page, du vieux Shakspearc, est bien là,
fleurissante et rougissante devant nous ; voilà bien Slender, avec sa petite
face (ivec face) et sa petite barbe couleur de canne de jonc, comme
Shakspeare nous la dépeint. De plus, M. Duncan lui a trouvé des yeux
bleuâtres en coulisses, dont il est impossible d'oublier la malicieuse et ga-
lante expression, et qui disent mieux encore que sa bouche à Siceet Anne :
« Whg do your dogs barh so, be the bears in the loirn. » Malheureusement
Slender n'a que des yeux ; le reste de son corps , ses jambes grêles comme
celles d'un squelette aux rotules extra-saillantes, ses bras tors, son épine
dorsale contournée comme un ceps de vigne et étranglée à la taille comme
celle d'une merveilleux delà rue Saint-Denis; tous ses membres r-nfia pa-
raissent appartenir plutôt à un singe qu'à un homme. Les deux crosses
faces ricanantes du fond sont excellentes. H. Duncan est coloriste, très co-
oriste , d'autres tableaux de lui le prouvent; mais il commet plus que
personne au monde le crime de lèse-dessin. Qu'il soit , lui , condamné à
regarder une heure par jour la Transfiguration de Raphaël, et puisse le
châtiment lui profiter!
Un homme qui a quelque chose de cette largeur de composition <•[
d'effet, qui manque à la plupart des peintres écossais, c'est M. William
Dyce. M. I)ycecst,de plus, vraiment naturaliste, et pour se placerai!
premier rang, en avant des trois artistes dont nous venons d'analyser le
genre de talent, il ne lui manque qu'un peu plus d'énergie et surtout un
coloris plus éclatant. Son tableau de Franceecû de Rinsini tient certaaae-
ment à l'école naturaliste par la simplicité de la composition, le naturel
et la naïveté despote*, par je Desai6<qucl ensemble mélancolique qui
vient du coeur et que l'art ne donne pas. Oi y trouve la nature poc
par L'expression ; mais pourquoi la Booienr en est-elle si faible î Pour
cette teinte froide, bleuâtre, blafarde, qui ne peut rappeler, en aucune
40 REVUE DE PARIS.
i, la couleur cbaude et embrasée de l'atlimosphère d'Italie, môme
: ir. Ce ciel riolâtre, c'est plutôt un ciel d'Ecosse dans l'un des longs
crépuscules du mois de juin, quand , à onze heures de la nuit , on peut
lire courament une lettre; mais ce n'est pas là le ciel de Rimini. Ifran-
i D'est peut-être pus non plus uses jeune , et le baiser la pâlit trop,
bien qu'en pareille occasion un peu de pâleur soit vraie et aille à ravir.
Gianconitto sent peut-être aussi par trop le mélodrame, quoiqu'il y ait
une énergie vraie dans la façon dont il s'appuie sur la rampe, maîtrisant
sa furie, et avant de frapper... attendant... pour être bien sur de son
fait , comme les jaloux aiment toujours à l'être. Du reste , belle et grande
simplicité dans l'ensemble de cette composition , dont les personnages ont
le mérite assez rare dans ce pays de n'être pas de race lilliputienne.
Quoique le ciel y invite peu , comme nous l'avons dit , Paolo ne manque
pas d'ardeur, il a déjà pris un baiser, il en veut un second, il l'aura,
mais avec la mort, carie poignard du jaloux n'est qu'à quelques pieds de
son cœur. Francesca est bien palpitante, bien pleine de ce divin trem-
blement d'amour et de cet abandon que Dante a pris d'un seul trait.
La boci iciàlutto (remanie.
Galeolto fit il libro...
Le livre B'écbappe admirablement de ses mains qui l'oublient, car ses
lèvres et boo cœur rirent seuls; peut-être, cependant, a-i-elle un peu
trop cette conscience de la faute (pie le poète lui refus bésitatioo le
laisserait croire , et quelle que soit son émotion et le 1 m u -aller de sa
pose, ses lèvres ne semblent pas assez impatiente- aller aux lèvres
de Paolo, comme elles le furent . j'en jurerais par Dante '
MM. Christie et Charles Leea tiennent tous deux aussi à l'école natu-
raliste; ils cherchent la naïveté, mais ils ne l'ont pas encore trouvée. Ba
effet, M. Chrislie dans Sun tableau de la Iclurr du tli/i tic rit Audrew
Ai/inrh i ir nuit) a poussé la naïveté jusqu'à la ma-
re; ses héros sont tourmentés a force d'être simples; du reste ,
de l.i vérité anglaise au superlatif, car ses IL'ures n'ont pu être [irises
qu'à Londres ou à Edimbourg. Shylock d 4tUifûu même artiste,
décèle plus de science. J'ai rencontre certainement dans la Cité le rieu s
, iiu d'usurier qui a servi de modèle à M. Christie. M. Charles Lei
faible, bien faible, après MM. Harvey, Fraser, Dvce et autres Ses l
la pose de ses personna it cherché; mail rers
\< - chairs diaphane t puis rien n'est peint dans m ta-
bleaux. A peine ose-t-il frottai sa toile. Aussi quelle fadeur! Du i
types sont bien an et il ressemble en cela a tous les naturalistes
qui ii' inenl Copient la nature qu'ils voient.
REVCE DE PARIS. if
Edimbourg a aussi quelques représentai de cette petite église ro-
maine, que je ne saurais trop dans quelle classe ranger, et qui chaque
année expédient, de la vieille capitale des arts, dans la moderne Athènes
des capucins, des bandits, des pâtres vêtus de peaux de brebis, des piferari,
et de ces fortes Italiennes, aux robustes appas, aux yeux de feu aux
joues de brique , au sein et aux bras couleur de cuivre , inquiétantes pour
leurs adorateurs, qui ont, certes, besoin d'un mâle courage; car si de
beaux yeux sont beaucoup, à mon avis, ce n'est pas tout. M. Schnetz
H. Robert, M. Bodinier, ou vous vole; ce sont vos modèles que l'on copie,
ce sont vos tableaux qu'on envoie. J'avais vu l'an dernier, à Paris, un
Ave Maria, dans la campagne de Piome, de M. Bodinier, je crois: je le
retrouve ici: chien, moutons, buffles et pâtre agenouillé, tout y est
seulement le ciel est moins enflammé, l'horizon moins bleu. C'est à
H. William Simson, l'apôtre le plus zélé de l'école italico-écossaisse, que
nous devons ce chef-d-ceuvre et une dizaine d'autres du même genre
car cette école est féconde comme toutes celles qui s'inquiètent peu de
l'originalité, qui imitent et qui copient. Se dispenser d'avoir de L'imagi-
nation, c'est un grand travail de moins. M. Lauder a peint les piferari
M. John Ballantyne des enfans italiens, etc., etc. M. Lauder du reste, est
un homme de talent, il a su, lui, rester Anglais, en peignant à Rome sa
Pcnserosa. Cette femme, moitié Romaine, moitié Anglaise, mélange
charmant de deux natures, de deux beautés si diverses, est ravissante;
elle rêve et fait rêver. Ses yeux sont de ceux qu'on n'oublie pas.
L'école de la vieille Allemagne, dite résurrectioniste, a, comme l'école
italique moderne, son disciple fanatique, procédant, comme Ingres
il'Aibert Durer et de Raphaël; dessinant sèchement pour être précis,
pauvrement pour être vrai; peignant platement comme peignaient les
Grecs échappés de Constantinople au xve siècle; comme peignirent de-
puis les décorateurs du Campo-Santo, Lucas de Leyde, Albert Durer,
Raphaël lui-même, dans les premiers temps. Cet Allemand, c'est M. Da-
vid Scott, qui, bien que de l'académie écossaise, pourra long-temps sui-
vre la route qu'il a prise avant de devenir un Albert Durer ou un Ra-
phaël. Son Abbé de Mitrule n'est qu'un pastiche, qui, faisant abstraction
de la fraîcheur des couleurs, parait plutôt dater de 1437 que de 1837.
I la folie la plus amusante que j'aie encore vue dans ce genre, où ce-
pendant on en a fait de bonnes. Il y a du même M. Scott un Juins trnhis-
.saut lr Christ, qui semble un morceau d'un tableau d'Ingres, volé à Home.
delà peinture à l'emporte-pié I. aa§ s de cette scène
semblent autant de découpures enluminées et collées sur la toile. Quant
à la chair, à la vie, il n'en faut pas parler: l'air manqua ah- !, et
c'etl >.ms doute sa rareté qui a rendu ce pauvre Judas et ce nu liant saint
Pierre, l'un si violet, l'autre si blafard.
',0 REVÏTE DE PARIS.
Avouons maintenant que M. David Scott est sans nul doute un anti-
quaire d'un prodigieux savoir. Si son tableau de VAkki de Misrulc n'est
pas (i livre de peintre, un érudit consommé peut seul en être l'auteur,
et il décèle une étude et une connaissance approfondies du moyen-âge. En
I considérant à ce point de vue, ce tableau plait, amuse même, comme
curieuse collection de meubles et de c -. ]Nous aurions tort, du
reste, de juger M. Scott sur ses œuvres de cette année, qui ont, à ce
que l'on nous a assuré, prodigieusement désappointé ses amis, et qui ne
sont peut-être que le résultat d'un système. Il n revenu (pie M. Scott
èttit mieux qu'érudit ; que même eu plus d'une occasion, il avait fait
preuve d'imagination et de talent, et qu'il avait su être vrai sans être
absurde ou ridicule. Il est tel de ses tableaux îles précédentes exhibitions,
qui pourrait faire pardonner ses peccadilles de cette année. Ne serait-ce,
par exemple, que sa charmante composition d'Ohcron et de l'uek écoulant
■•unis de la sijrène ; composition singulière encore, mais d'un.' singu-
larité qui plait parce que notre ianagination peut la concevoir et la com-
prendre. Il s'agiasait cependant d'exprimer les Bentimens et les passions
es différent de nous, d'êtres iaaaginaires en un mot. et de donner
un corps et de la réalité a l'exquise et fantastique poésie du vieux Shak-
speare. H. Scott l'a fait avec une délicatesse et on bonheur infinis»
te année M. Scott s'est donc seulement trompé; s'il peut le voir et le
re, il est sauvé.
tigré les brouillards qui l'enveloppent , peut-être même à cause de
brouillards qui donnent de la latitude à l'effet, le sol de l'Ecosse,
une celui de l'Angleterre, est favorable au paj kussi les paya»
cistes font-ils nombre à Edimbourg. En première ligne nous p|
ions II. NichotSOn, auteur des vues du Fifcshire. Ce peintre est natu-
raliste à la façon de Constable, c'est-à-dire qu'il rend la nature vue
au premier aspect; il choisit de préférence les sites ouverts, les pla-
ges lointain . et dans ses cadres nains il y a tout uu pays.
M. NiCttolseu sait peindre l'air, la lumière et l'espace; qu'il se déve-
loppa dans DU champ plus vaste, et de rares succès l'attendent. M. Ni-
eholson réunit en effet tontes les qualités qui, a notre avis, peuvent faire
un grand paysagiste : aimer la nature , voir juste, sentir la COulear,
vrai sans minutie et plaire sans trop mentir. II. André Wilson procède
de l'imitation de la nature; niais il la serre de moins près dans l'en-
semble de ses tableaux, el l'oublie tout-a fait dans ses premiers p
. prise de la batterie de la Ca\a , étincelle d'une lumière un
jaunâtre , sans doute, mais i IÛS1 l.mte. Il \ S du Claude Lorrain dans
Jeil, et l'ensemble du tableau nous rappelle i ^\c> aquarelles
i ieldtngS, imitateurs aussi de Claude Lorrain.
Viennent ensuite M- I bosnien (John), qui peint l'Ecose de prédilection,
REVUE DE PARIS. 43
mais qui la voit avec l'œil du Gtiaspre et qui perd en vérité ce qu'il ga-
gne eu ce qu'on appelle style. La Vue du Ben Blaffen , dans l'île de Skye,
ne manque pas de grandeur, et les eaux sombres de ces baies solitaires qui
s'enfoncent entre les montagnes, sont belles et sauvages. Il y a de l'ana-
logie entre le talent de M. Mac-Culloch et celui de M. Jobn Thomson;
M. Mac-Culloch se résigne cependaut quelquefois à copier la nature telle
qu'elle est; mais, soit qu'il fasse du style, soit qu'il peigne un portrait,
il perd presque toujours la vérité en outrant l'harmonie. MM. John Wil-
son, Macneil Macleay, J. Williams, O'hill, John Lewis, peignent tous
la nature écossaise, qu'ils rendent plus ou moins heureusement. M. Ja-
mes Stevenson est poète à sa manière, et sa vue fantastique et violâtre
d'Edimbourg au soleil couchant rappelle avec une vérité un peu outrée
l'un des bizarres effets de la brumeuse atmosphère d'Ecosse. N'ou-
blions pas la trinité féminine des ÎN'asmyth, Anne, Charlotte et Jane,
toutes trois tilles de peintre, toutes trois peintres, et toutes trois d'un
certain mérite; mentionnons en passant !M. P. W. Makensie, qui s'inspire
des méthamorphoses d'Ovide, et qui copie Claude Lorrain; M. Donaldson,
qui parait exceller dans l'aquarelle , à en juger par sa Vue du Snowdoit,
et arrivons aux peintres de portrait.
C'est parla peinture de portrait qu'en Ecosse, comme probablement
partout, l'art du dessin a débuté. Jameson Alexandre et le vieux Scou-
gal furent les premiers qui la cultivèrent sur une terre ingrate jusqu'a-
lors. Aujourd'hui cette terre est singulièrement féconde, et ces riet i
peintres ont laissé une succession disputée entre bien dos héritiers, à en
juger par la cohorte compacte des portraitistes, qui a fait iuvasion dans
les salles de l'exhibition d'Edimbourg. Lawrence les a presque t< is
enrôlés sous sa bannière, Lawrence, ce Van Dyck en néglige, ce
grand peintre de L'expression et du modelé, ce poète de la physio-
nomie humaine, qui , avec des portraits placés à coté les uns des au-
tres, dans l'une des vastes salles du vieux palais de Windsor, a su faire
un monument, un monument impérissable comme l'esprit de nationalité
otoonrae l'orgueil britannique. Lesportraitistesd'Edimbourg, sesélèv» ■-.
même ceux que l'opinion place au premier rang, sont encore loin du
maître; soi portrait de Canning , que le comte d'Uaddimrton a lai
mauvais tour à ces messieurs d'envoyer à l'exhibition d'Ecosse, est là
comme une leçon et un repr< I cepsstfsjri est un des plus mé-
diocres ouvrages de Lawrence.
MM. William bsaasr, Smellie Wstsooet Jnhi Wilsoa fleuron sont
ceux des portraitiste lis, dont les ouvrages nous mil paru les pins
remarquables et qui se dlSpateol la première place. M. William Boaoar
a peint l'aventureux et spirituel capitaine Basil Hall et le néférend Ralph
\\ RE VIE DE PARIS.
Wardlaw. M. SmellieWalson est l'auteur du portrait de M. James Spittal,
lord prévost d'Edimbourg, et M. John Watson Gordon a peint, en pied
et en costume d'apparat, sir Alexandre Hope. Après eux viennent
MM. William Simson,J. Tlionison , John Graliam, auteurs d'ouvrages plus
OU moins recomman tables; puis vient le corps d'année dont nous avons
déjà fait la critique dans notre coup d'œil général de l'exposition, et en
arrière, avec les menus bagages, arrivent enfin les portraitistes de chiens
et <!e chevaux , genfl de talent la plupart, dans un pays où on tient sou-
vent plus à son chien qu'à son ami, [dus à son cheval qu'à sa femme. Il y
a de ces nobles animaux reproduits en pied et en buste, lancés de toute
leur vitesse ou au repos, peints à l'huile, à l'aquarelle ou dessinés au crayon
et au pastel. Les chiens, de leur coté, sont caressans ou furieux, mor-
dent, aboient , rient, écument ou sommeillent; au milieu de la meute
qui nous entoure, nous avons remarqué surtout deux épagneuls de
M. Forbes, qui semblent volés à M"" Dalton, et une télede boni
de je ne sais quel artiste, qui m'a fait reculer de trois pas, tant il sem-
blait vivant et prêt à mordre.
Parlerons-noui maintenant île ces petits pastels, rosés, azurés, viola-
. qui ne sont ni du dessin , ni de la peinture, et qui ne se maintiennent
au-dessus de rien qu'à un imperceptible degré. La foule de CCS bagatelles
ne doll cependant p;is DOUS re.idre injustes, et nous le serions Si nous ou-
bliions d'extrairedn milieu de cette masse de pitoyables ouvrages qui dans
toute exposition sont l'abomination de la désolation , quelques chai mantes
petites perles qui 5*J trouvent ennuies et qui n'en brillent pas moins de
tOUl leur éclat... Nous voulons parler de surprenantes miniatures de
M. Keunet Macleay. Il est impossible de rien voir dans ce genre de plus
largement exécuté et de plus fini en même temps, deux qualités qui sem-
blent s'exclure, li y B surtout un portrait de femme . vêtue de blanc, avec
les cheveux en bandeaux, qui nous s semble un délicieux petit chef-
idrin re. I.a suavité 'les teintes p l'iuu munie des fonds , et le brillant d'un
petit nombre de détails choisis qui font valoir tout le reste , telles I >nl
les qualités qui distinguent II. Maeleav comme peintre de miniature. Il
I DSSèdeen OUtre une faculté plus rare encore que tout cela, celle de sentir
la beauté et de pouvoir l'exprimer. Il sait peindre les femmes sans men-
songe et -ans mignardise.
En terminant cette revue un peu détaillée, un peu longue peut-être ,
mais que aoui tenions à faire exacte, et en résumant l'ensemble de n<>-
observations, DOUS verronsque l'Ecosse, qui, dans la poésie et les lettr
produit depuis un demi-siècle deux hommes de génie, Burns 1 1 Scott,
ne manque pas d'étoffe pour faire un grand peintre, .^i les ai tisics de mé-
rite dont nous BVOOJ consciencieusement apprécié le talent et analysé les
REVUE DE PARIS. 45
ouvrages voulaient oublier qu'il y a une France, une Italie, une Alle-
magne, et être Écossais comme Burns et Scott l'ont été, nous leur prédi-
rions un bel avenir. Que manque-t-il en effet à ces hommes d'un vrai
talent, MM. Harvey, Fraser, Duncan, Dyee, pour arriver aux points
culminans de l'art? une seule chose: l'originalité, la volonté d'être
eux, d'être nationaux comme le furent les Italiens, les Espagnols et les
Flamands même. Au lieu de chercher à être Italiens, Espagnols ou Fla-
mands, pourquoi, eux, Ecossais, ne formeraient-ils pas une école écos-
saise? Qu'ils se méfient donc de l'esprit d'imitation qui règne d'un bout
de l'Europe à l'autre. L'imitation semble d'abord légère à l'artiste, elle
l'aide à ses premiers pas et finit par l'éreintcr à la longue.
Le peuple d'Ecosse a gardé jusqu'à nos jours les couleurs et le costume
de ses ancêtres, qu'il garde aussi le tour d'esprit vif et original qui les
distinguait et que ses peintres l'appliquent à leurs compositions. J'aime à
voir encore aujourd'hui ces femmes, ces filles, ces enfans d'Ecosse, tout
bariolés de tartans et d'étoffes à carreaux, ces hommes portant le plaid
ou la toque nationale comme au temps de Bruce et de Douglas-le-Noir.
Que ses artistes méprisent aussi les modes artistiques des autres nations,
qu'ils soient eux dans leurs arts, comme leurs compatriotes le sont dans
leurs vêtemens. Leur sol est brumeux et rude, mais il est fort et pittores-
que; l'arbre de la peinture peut y croître, y déployer ses rameaux et s'y
couvrir des fleurs les plus magnifiques. Alimenté par ce sol où il aura pris
racine, ses fruits seront plus savoureux que des fruits cueillis verts sur une
terre étrangère, apportés à grand'pcine , et mûris à l'ombre. Ils auront
le goût du terroir que ceux-là n'ont pas. Mais si le démon de l'imitation
possède plus long-temps ces hommes de talent, ils sont perdus! Ils plai-
ront au vulgaire à qui la médiocrité facile plait toujours; les vrais juges,
ceux qui voient de haut, ceux que l'imitation ne satisfait pas et que dé-
goûte l'à-peu-près, ceux-là les répudieront. Leurs revues, leurs journaux,
leurs petite-; coteries nationales les exalteront comme autant de Raphaël,
d Van Dyck, <.!e Ilubens; ils ue seront que les parodistes de ces maîtres!
FitLDÉMC Msecbi .
Critique fitterairc.
Mémoires de Lafayette (1). — Origines du Droit Français, Histoire de
France , par 1W. Michelet.
Itoiimii* lomeMi :
Les Romans et le Mariage, Virginité, Emmerick de Mauroger, etc.
Lt; plus perfide ennemi de Lal'ayeite, qui 1 compté pour ennemis, à ne
prendre que les pioi notables, et Marie-Antoinette el Mirabeau, et la
cour et le club des jacobins, et l'empereur des Français el l'empereur
d' \utricbe avec ses alliés, c'est-à-dii e la révolution , la contre-ré\olul
l'usurpation et la coalition; le plus perfide el le plna mortel ennemi de
Lafayctlc a été la IgUTO de rhétoiupie. La Bgnre de rhétorique, cette
Bile prodigue ani dispose à son gré de toute la création , l trouvé beau de
naettre déni mondM dana ses baaago - de I. Bavette, nn monde de pins
(pic pour Alexandre, pour Charlcaaeajneet ponr Napoléon, qu'elle avait
cependant généreusement traités * Kilo l'a poaé, nn pied par ici, un pied
par-delà l'Atlantique , connue aat un piédestal, au 1 isque «le l'éearti 1er
ou de le laisser tomber dans l'eau; elle a tait de aouombre, qui se proje-
tait sur les deux rivages, un soleil vivifiant de liberté, un cercle de 1
bus infrancbissable au despotisme et I la tyi .uinie. Elle a l'ait de son nom
un drapeau pour les uns , un épouvantai! pour les and.-. ; elle en a enivré
Il | peuples; Bile lui B l'ail des ovations, lui B décerné des couronnes , lui
a donné son couplet dans des chansons triomphales «pie dea millions «le
voi\ répétaient ; elle >'. M tondue pour lui en or, en ai gOUt , eu brODZe ,
en acier ; elle s'est taillée en marbre , nuancée en couleurs , eadenc
vers et en prose; «die a pris toutes les formes, parlé tous l(
pour enfler la renommée de son héros el loi taire, jusqu'au! derniers
jouis, un plus somptueux COrtége «b1 nations; puis elle l'a laissé mourir
comme un simple honnête homme , «'t n'a pas même suivi son convoi.
i «lu/ II. Kournier aine, HM «le Seine, lu.
REVUE DE PARIS. 47
On ue s'appelle pas impunément la Liberté des deux mondes : il n'y a
pas de nom qu'il soit sûr de changer contre celui-là, parce qu'il vous
grève d'une trop lourde responsabilité, parce qu'il n'y en a pas qui puisse
plus facilement être compromis et compromettre celui qui le porte. Or,
c'est ce qui est arrivé à Lafayette. Il était trop simple pour pouvoir sou-
tenir tant d'emphase, surtout en présence des contrastes qu'y opposait
le plus souvent la réalité des faits. Il a été écrasé par son nom et par sa
popularité. Ses ennemis l'ont ruiné, banni , incarcéré; la figure de rhé-
torique l'a tué. Au reste , elle eut tué de plus forts que lui.
Dans le prodigieux développement d'activité qu'a suscité la révolution
française, dans cette brusque éruption des capacités et des incapacités de
tout genre qui se faisaient jour par tous les points, toutes les facultés hu-
maines ont eu à se personnifier en quelque sorte dans un homme qui en a
été le représentant par excellence. Chacune de ces facultés portée à la
plus haute puissance a produit son grand homme, son héros. Lafayette a
été le héros, le grand homme de la bonne intention. C'est là la gloire qui
lui reste; c'est là son titre incontestable, encore que contesté; c'est là ce
qui a fait sa force et sa faiblesse, ce qui l'a élevé et ce qui l'a renversé;
c'est là ce qui fait irrévocablement de lui, à défaut d'un grand homme,
une grande probité historique. Lafayette, ce marquis de vieille souche
qui a tant aimé les révolutions, et qui a eu le bonheur d'eu tant voir,
était l'homme du monde le moins fait pour les révolutions. Aussi, toutes
celles qu'il veut manier lui éclatent ou lui fondent dans les mains. C'est
qu'avec des principes et peu d'idées, il a eu le malheur d'être poussé par
la destinée aux premiers rôles où il faut beaucoup d'idées et moins de
principes. Tant que les choses sont dans son principe à lui, tout va bien
pour lui; mais quand leur progrès irrésistible ou de violentes secousses
les eu ont fait sortir, il ne sait plus ni les ramener ni les suivre. Il est
l'homme d'une situation unique, ce qui peut avoir son prix dans un pays
et dans un temps où tout est fixe et solidement assis, mais ce qui est
l'antipode d'un révolutionnaire. De plus, Lafayette avait l'enthousiasme
de tête et l'enthousiasme du cœur, choses avec lesquelles on peut bien
soulever des masses, mais non les gouverner et les dompter à ses desseins
Pour se rendre maître des autres, il faut d'abord être maître de soi-
même La première condition pour s'élever à l.i puissance politique et s'y
maintenir, c'est une tête froide et un cœur froid. L'enthousiasme est la
veiti. itent, le calme et le sang-froid la vertu de ceux
qui dirigent. I ne autre cause d'impuissance i chez Lafayette
était le dévouement et l'abnégation , autres vertus de subalternes. Quand
.iipte pour lien, on peut arriver à se fi rieuwoeeett,
mais non à souder indissolublement dej millions de volontés à la sic
48 REVUE DE PARIS.
à entraincr, d'une manière irrésistible et à travers tous les obstacles, des
millions d'existences dans l'orbite qu'on s'est tracé. Aussi Lafayette n'est
nullement l'artisan de sa fortune politique. Elle s'est faite sans lui et pen-
dant qu'il s'occupait d'autre ebose. Ce sont les circonstances qui le pren-
nent, qui le poussent, sans le coucours d'une volonté active, arrêtée chez
lui d'avance, et tournée obstinément vers le but auquel il atteint. Il ne
voulait rien pour lui, tout lui vient. .Mais pour ce qui est de la fortune 'le
ses principes, la seule chose qu'il eut à cœur, tout lui fait défaut. C'est le
plus malheureux des hommes- heureux. Or, son malheur, je le reflète, a
été d'être toujours élevé trop haut, soit par sa position qu'il ne pouvait
gouverner, soit par sa renommée qu'il ne pouvait remplir.
Or, afin que tous ces caractères <!e la fortune et de la personne de La-
fayette rossent bien marqués des le premier jour, son début dans la car-
rière est une sorte d'escapade d'écolier. Il part à dix-neuf ans pour l'Amé-
rique, non pas Comme u;i libérateur de peuples et comme un homme qui
va être clic/ lui dans tout l'espace compris entre la Seine et le Mississipi,
mais comme il eût pu faire un an ou deux auparavant en sautant par-
dessus les murs du collège pour éviter la férule ou faire l'école buissmi-
uiei e. il s'évade. Une servante d'auberge qui le i econnalt est sur le point
ih' tout faire manquer. L'avenir entier d'une peu née unique dais l'his-
toire est un moment sur le bout de la langue de cette Bile. Heureusement
elle est discrète. Vous Bgurez-VOlIS Lafayette sans l'.V mérique , balayette
n'ayant plus qu'un monde.' mais, que dis-je, un monde! il serait i.
capitaine dans le régiment qu'il désertait ! On autre trait de son caractère
se révèle très bien aussi dansée départ. Avant (le quitter la France pour
l'Amérique, il avait passé un moment en Angleterre ou il lui avait été
fait accueil. Comme on s'empi essait de lui montrer tout ce qui po
exciter sa curiosité dans la riche et puissante Albion , il refusa de voir les
ports de mer, les cuibarqucincns contre les i ebelles, < 1 tout ce qui lui / -;-
ru! un abus de confiance. Quel rare bonheur pour des mémoires d'avoir
à débuter ainsi I Quels traits! et comme voilà un homme peint d'entrée
de jeu en quelques pages!
I'-n Angleterre, c'est une loyauté chevaleresque que déploie Lafayette;
en Amérique, l'esprit chevaleresque se montre en lui par un autre côté
dans un trait qui n'esl pal moins précieux et moins remarquable que le
premier. Des commissaires conciliateurs avaient été envoyés d'Angleterre
aux Étals-I nis pour négocier un accommodement. Dans un mémoire
adressé au congrès, ils se servirent de termes tans pour la France
Lafayette, en véritable pala n des vie i s, prit pour lui la cb
moment de se constituer île SOU autorité privée le représentante! le cham-
pion de la France, il écrivit à \\ ashington :
REVUE DE PARIS. 49
« Mon cher général ,
u Je viens consulter Votre Excellence sur une démarche pour laquelle
j'ai besoin, non-seulement de l'aveu et de l'opinion du commandant en
chef , mais du conseil plein de franchise de celui dont j'ai le bonheur d'être
l'ami. Dans une adresse des commissaires anglais au congrès, il est parlé
de mon pays dans les ternies les plus ofTensans. Cette pièce est signée par
tous les commissaires, et plus particulièrement par le président, lord
Carlisle. Je suis l'officier français le plus élevé en grade dans l'armée
américaine; je ne suis pas inconnu aux Anglais; et si quelqu'un doit rele-
ver de telles expressions , je crois que cet avantage m'appartient. A'c pen-
sez-vous pas, mon cher général , que je ferais bien d'écrire à lord Car-
lisle pour lui en demander compte d'une manière peu amicale? J'ai dit
quelque chose de ce projet au comte d'Estaing; mais il me faut votre opi-
nion avant de fixer la mienne, et je vous la demande avec instance. »
Toutefois , il parait nue son opinion se fixa avant que celle de Washing-
ton lui fût arrivée, car il envoya à lord Carlisle le cartel suivant :
« J'avais cru jusqu'à ce jour, milord , n'avoir jamais affaire qu'avec vos
généraux , et je n'espérais les voir qu'à la tête des troupes qui nous sont
respectivement confiées; votre lettre au congrès des Etats-Unis, la phrase
insultante pour ma patrie que vous avez signée, pouvaient seules me don-
ner quelque chose ù démêler avec vous. Je ne daigne pas la réfuter, mi-
lord, mais je désire la punir. C'est vous, comme chef de la commission,
que je somme de m'en donner une réparation aussi publique que l'a été
l'offense, et que le sera le démenti qui la suit ; il n'aurait pas tant tan
la lettre me lut parvenue plus tôt. Obligé de m'absenter quelques jours,
j'espère, en revenant, trouver votre réponse. M. deGimat, officier fran-
çais, prendra pour moi tous les arrangemens qui vous conviendront; je
ne doute pas que, pour l'honneur de son compatriote, le général Clinton
ne veuille bien s'y prêter. Quant à moi, milord, tous me sont bons, pourvu
qu'à l'avantage glorieux d'être Français, je joigne celui de prouver à un
homme de vutre nation qu'on n'attaque jamais impunément la mienne.
« Lu 11 BTTB. »
\' ce des hommes comme celui qui se montre dans cette lettre de La-
fayette, il n'y aurait plus besoin d'armées permanentes, et tous les d<
lèf nationaux pourraient se 7ider, comme parfois dans le hou vieux temps,
par un combat singulier, en champ clos et par-devant parrains [1 y a bien
du - marquis de vieille date dans ce cartel du jeune général des
armées de la jeune Amérique, qui opposée de la diplomatie «les coups
me uom ■ I. lyclle t >ut court , c'est en
L M. III. JUlLttT. 5
50 RENTE DE PARIS.
que vous faites disparaître do votre nom les traces de votre origine, nous
les retrouvons dans vos façons de faire.
On a [m remarquer dans sa lettre à Washington un ton de confiance
naïve et mfavien filiale. C'est relui qui donâl ! ton dations
avec ce grand homme. Washington , de son t bien entré dans le
Caractère du rôle correspondant. C'est quelque chose de grave et de
tendre , parfois un sourire induisent , comme on peut le voir par sa ré-
ponse à la demande que nous avoua vue. Elle est parfaite de ton et de
liment. C'est touehé avec une précision el une délicatesse exquises.
« N]o> CBBB UàMQ\ i- .
■ J'ai eu le plaisir de r, par M. de La Colombe, votre lettre du
js septembre et celle du 1\ , qu'on lui a r r sa route. Je suis aussi
intél rder la demandée dans la première qu'à refu-
ser mon approbation au cartel dont vous parlez dans la seconde. Le gé-
néreux esprit de chevalerie, ehas^c du reste du monde, a trouve un
refuge, mon cher ami , dans libilité de votre nation seulement. Mais
eu vain que vous lâcherez de le coi .us ne trouvez pas d'an-
; : quoique CCtte Susceptibilité pût être bien adaptée aux temps
où elle rxi-iait , île nos JOUI ut à craindre que votre advers.m
couvrant dos opinion.-, moderoei et de sou i e public, ne tournât un
peu en ridicule une vertu de si ancienne date. D'ailleurs, en supposant
qui teurie acceptât votre défi , l'eipérience a prouvé «pie souvent
le hasard décide, dans ces sortes d'affaires, autant que la bravoure, et tou-
jours plus que la justice de la cause; je ne voudrais d I >tre
vie courut le moindre danger lorsqu'elle doit ettf e pour tant de
plus graves occasions. »
Il y a dan- cette lettre un charme in léfinissable produit par un nu -
e de simplicité p.iti iarc.de qui s'apprécie et S'aStiSM, de bon sens
d'homme pratique et mur opposé à une fougue aventureuse, de cou
: uice affectueuse, 00 perce un peu de bonhomie narquoise, enfin de
bonté, de grandeur, de sollicilude presque paternelle, qu'on trouverait
difficilement réunies avec le même relief el la même harmonie dans un
autre exemple aussi court. On j sent dans la sobriété des paroles la supé-
rand homme et du chef lompu au commandement, teni|<
parlai. tentive et préveaa t1 l< l'aaai. La jeune kmérique répu-
bl caine n'est pas l.icliee de taire, en passant, sa petite leçon ,i l.i v'\
Eut le cher VVai ngton l'entoure de
ouani possibles pour la faire y i le.
: i i] ette , rentré d • m femme, qu'il
avait laissée enceinte en partant, y trouva un moins el un en-
REVUE DE PARIS. 51
fant de plus. Sa fille aînée était morte pendant sa traversée de retour. Le
vent de la politique avait tourné pendant son absence. La plus grande
faveur accueillit le fugitif qui avait dû s'échapper ayant à ses trousses
toutes les maréchaussées de France et de Navarre. Il en profita pour ob-
tenir des secours d'hommes et d'argent, qui le suivirent de près dans
son second voyage. Washington le reçut avec des larmes, Nous le lais-
serons jouir de son triomphe et en mériter de nouveaux. Nous le laisse-
rons passeret repasser encore une fois l'Atlantique pour revenir enfin tout
de bon dans cette France, d'où il devra s'échapper encore en fugitif,
mais avec des dangers plus sérieux cette fois que la première, et avec de
bien différentes destinées à subir. C'est à cette fuite, au mois d'août 1792,
que s'arrête le dernier des trois volumes actuellement publiés.
Ces Mémoires de Laf'njellc ne sont pas des mémoires tout faits et rédi-
gés, mais les matériaux d'une rédaction que le général n'a pas crue né-
cessaire. Ceci ne leur ôte pas de leur prix, au contraire. S'il va un peu
plus de décousu dans des mémoires ainsi présentés, il y a aussi beaucoup
plus de sincérité et de bonne foi. Recueillir sur sa vie tous les témoignages
qui se sont empreints quelque part, et les livrer tels qu'on les a recueillis,
c'est se mettre dans une maison de verre. Un homme qui se raconte lui-
même , qui fait son portrait, si désintéressé qu'on le suppose, ne peut que
se montrer tel qu'il se voit : il met en saillie tel trait que nous aurions
à peine aperçu et indiqué , il indique à peine tel autre qui nous aurait paru
capital. Il se bâtit bien une maison de verre aussi; mais les verres sous
lesquels il se montre sont, à son insu , îles verres grossissans ou amoin-
drissans : on le voit tel qu'ils le font, non tel qu'il est.
Pour ce qui tient à Lafayette en particulier, ces Mémoires ne laissent
rien à désirer : ils nous le livrent tout entier. A la base de ce caractère ,
une invariable probité; puis, là-dessus, pour élémens actifs, un cœur
chaud, une tête exaltée, engendrant, à dix-neuf ans, un long roman po-
litique, qui n'a qu'une page, qui n'a qu'une ligne, et qui n'est encore
ni fini, ni abandonné à quatre-vingts ans; une maturité de passions pré-
coce, une verdeur d'illusions qui survit à l'expérience et aux années;
un enfant qui est déjà un homme, un homme qui est encore et qui sera
toujours un enfant; un génie et des vertus d'ancienne dote combinés avec
les engouemens du jour, et formant un alliage indissoluble qui traver-
sera tous les milieux, subira toutes les ('preuves, et reparaîtra, an dernier
jour, aOSSi intact, aussi neuf, aussi net qu'au premier : voilà , si je ncmi'
tir Qpe , le Lafayette de ces Mémoires . et aOSSi le balayette de la réalité.
Quant à Washington, nous aVOOS ici de quoi le caractériser égt dénient :
un grand homme qui se dépense dans un petit ménage.
A pic;...-, de ménage est-il rien de plus scandaleux «pie nos mœurs
'..
52 REVCE DE PARIS.
littéraires depuis longues années? C'est un déluge effroyable de romans
historiques, fantastiques, philosophiques, intimes, pittoresques, et mille
autres variétés de romans, c'est-à-dire de l'adultère pittoresque, intime,
philosophique, et tontes les variétés imaginables d'adultère. Le roman
avait ourdi contre le bonnet de coton conjugal, et généralement contre
tontes les coiffures conjugales , une vaste conspiration qui grossissait sans
cesse. Pour arrêter ce débordement et rassurer les tendresses légitimes
justement alarmées de ces attaques qui se multipliaient sous tant de noms
et sous tant de formes, il ne fallait rien inoins qu'un auxiliaire, sort:
rangs de la ligue bostile, qui en connût toutes les machinations diaboli-
ques, et qui eut le courage de lui rompre en visière; un roman calme,
ran^é, de bonne vie et mœurs,enun mot, un roman qui lut tout ce qu'il
v a de plus anti-roman, dans le sens actuel du mot. C'est une variété
toute nouvelle à ajouter à la nomenclature. C'est le roman comment
l'appeler? le roman pot-au-feu! Dieu soit loué! ÏNous voilà sauvés; ce
roman , nous l'avons.
Lisez donc les Romans cl l Mariage, de M. Théophile de Fenière.
Vous y trouverez beaucoup de mariages et beaucoup de romans dans uu
seul. Les mariages n'y sont pas absolument heureux, ni les romans abso-
lument parfaits, mais enfin les mariages y ont un dénouement peu roma-
nesque, et les r< mans un dénouement tout-à-fait conjugal. Le ( . I civil
lui-même ne s'en fût pas mieux tiré, et c'était là le point. Malheureusc-
nient le Code civil n'a pas toujours la chance si bonne. Il n'arrive pas tous
les jours qu'une femme dont la vertu chancelle apprenne tout d'un coup
que le héros de ses rêves poétiques, l'homme en qui elle trouve son idéal
accompli , n'est autre chose qu'un aliéné en traitement. Si les conclus
de M. de l'en ière nous fournissent une chance contre l'adultère, elles ne
nous en ouvrent qu'une, savoir, que tous les individus du sexe masculin
soient des pensionnaires du docleur Bsquirol.Ce n'est pas bien rassurant.
Et d'ailleurs, si nous en venions la, je ne voudrais pas que les
femmes de leur cote n'en viendraient pas à aimer la folie; elles sont I
héroïques pour cela.
Quoi qu'il en soit , si M. Théophile de Fenière n'. >i pal marié, il a en-
core une page m lispensablc à ajouter à 100 livre : c'est M lettre île faire
; ,11 1 II faut espérer que nous la recevrons avec la seconde édition.
— Luire le mariage et la virginité, il n'y a qu'un pal, el encore M.Del-
ricu nous l'a-t-il abrégé de moitié, car il n'y a de virginité dans son li-
vre (pie sur le titre, .le suis bien embarrassé de dire comment il se fait
(pie cette vierge n'e-t plus vierge, el bien moins encore une femme ma-
riée. Quand on a deux volumes devant soi pour exprimer sa pensée, on
a le temps de la voiler, de la parer, de la poser de manière à la rendre
REVEE DE PARIS. 53
présentable. Mais quand on n'a de place que pour la rendre eu deux mots
et que ces deux mots sont de ceux qu'on ne peut pas dire, figurez-vous
l'embarras. Au moins les femmes de M. de Ferrière n'étaient que des
femmes adultères et encore pas tout-à-fait, tandis que cette vierge.... où
diable la virginité va-t-ellese nicher? En vérité, pour sortir d'embarras,
j'aime mieux vous raconter l'histoire d'OEdipe et de sa mère Jocaste.
Il y avait une fois, à Anvers, un banquier qui se nommait OEdipe, et
qui était père d'une fille nommée Jocaste. Dès le berc-au, cette fille
avait été l'idole de son père, homme intègre, riche et dévot comme un
bon Flaman 1 qu'il était; avec l'àre et à l'aide d'une éducation telle qu'on
pouvait l'attendre de l'aisance et de la religion de ses parens, elle crut en
grâce, en innocence et aussi en taille. Si bien qu'à dix-huit ans, elle était
haute de cinq pie !s six pouces. L'amour du père crut en proportion de
la taille de la fille, et même au-delà.
Mais où donc ai-je l'esprit? Je veux vous répéter une vieille fable grec-
que, et c'est cel'.c de H. Delrieu qui me revient sous la plume, je ne sais
comment. Or, celle-ci, je ne voudrais pas me hasarder à vous la coûter,
même en grec. M. Delrieu, lui , n'a pas craint de la raconter en français,
et même parfois en bon français. Ce n'est pas que j'y veuille tout louer,
même comme style : il y a des parties fermes, d'une bonne couleur, d'une
touche solide, et qui montrent ce que l'auteur peut faire; mais il y en a
d'autres où la pensée s'embarrasse dans un langage obscur et bouffi.
Il est vrai que c'était un problème presque insoluble, que d'être tou-
jours parfaitement clair et parfaitement convenable. Voilà l'inconvé-
nient d'un sujet pareil. On dépense, à gazer et à dissimuler ces vilaines
choses, dix fois plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour donner du relief à de
jolies choses, et c'est un esprit dont on ne vous sait pas gré, parce qu'il
n'éclate pas, parce que sonsuprême résultat est de prévenir une impression
mauvaise et non d'ei\ produire une agréable , parce que c'est un esprit qui
cache et non un esprit qui montre. C'est comme la parure d'une laide.
Puisque M. Delrieu était en train de cacher, il eût bien fait de ne pas
nous montrer du tout la ligure du trappiste Christophe; non qu'elle soit
désagréable, mais elle est inutile, et ne se rattache nullement au sujet.
Je m'explique d'autant moins celte faute, que l'auteur, au milieu des dif-
ficultés qui surgissaient à chaque pas dans le sujet qu'il s'est choisi , a
lait preuve d'une habileté et d'une sûreté de main, qui annoncent plus
d'habitude et d'expérience qu'on n'en supposerait dans un écrivain qui
en esta son ouvrage de début. Voilà le bon côté, et nous le signalons avec
plaisir, parce que c'est là seulement qu'il y a place à l'éloge. Certes, nous
ne nous targuons pas d'une pruderie bien chatouilleuse; mais nous de-
Tons dire, à parler sérieusement, que nous ne trouvons dans la concep-
">V REVUE DE PARIS.
tion de M. Delrieu qu'une immoralité outrageusc et gratuite. Le père
incestueux a beau se réfugier à la Trappe, ou plutôt s'y laisser enfermer
par son valet, ses remords et sa pénitence mutinés me sou! ('vent ût à -
goût autant que son crime même. Ceci est réellement trop fort, et à de
pareilles choses il n'y a pas de conclusion pratique. Pourquoi donc les
exposer?
— Eh! mon Dieu, pourquoi ne pas nous en tenir aux choses les plussim-
ples? Pourquoi aller chercher le beau , le pathétique, aux confina extrêmes
du possible, tandis que nous l'avons là, tout prés de nous , dans les ; -
densles plus ordinaires de la vie? Nous marchons au milieu de moisi
abondantes, et nous allons bien loin, cherchant dans les coins recul.
dans les terres en friche un épi que nous risquons de perdre «m d'égrai-
ner en route. J'en veux venir à féliciter fauteur dfftnmmra de Ifavroyn
du choix de son sujet et de la manière dont il l'a traité. Mais quoique Cette
lecture m'ait procuré un plaisir sans restriction, j'en veux mettre
mes éloges, ou du moins je veux les entourer de précautions et de
serves qui eu précisent la portée, et par là même en BSSUreul rigoureuse-
ment la justesse et l'effet. 1. 'auteur lui-même a a
position embarrassante en allant délibérément au-devant de rapproebe-
mens périlleux pour son livre, et d'autant plus périlleux que le livre était
meilleur. Il a fait la contre-partie de la Nouvelle II !■■ . ni plus ni moins
que cela. Nous savons toute la différence qu'il faut faire entre un homme
de génie et un écrivain de talent , entre un ouvrage qui restera comme
un ehef-d'ceuvre de passion et de sentiment dans une partie, comme un
ehef-d'uiivic de langage dans sa totalité, et un roman qui se fait lire
avec agrément d'un bout à l'autre; mais une l'ois toute idée deconfui
écartée, nous ne voulons pal DOOS retirer le droit de louer celui-ci, même
en regard de celui-là. A part l'intention renfermée dans ridée-mère de
l'outrage et la forme épistolafre qui y est conserrée, rien, dans Emmt-
riek >ir Mowrogtr, ne rappelle le roman de Jean-Jacques, l. 'auteur s érité
avec soin tout ce qui eut pu faire soupçonner qu'il voulut jouter avec cr
rude maître. L'intention ambitieuse qui a donné naissance à la COIK
lion preinei o >Y|ïace modestement dans les dévcloppeniens et les détails,
• n sorte que le récit, libre de tente contention et d'arrière-pensée, coule
avec abondance et facilité, dans toute la grâce de la simplicité et du na-
turel. I ne fois la première exclamation poussée, eu reconnaissant dai
maison Amclot un autre Saint-Preux qui y est admis au même titre
son devancier ehea H, de Volmar, on se laisse aller an courant d'one
tion qui prend une direction toutoppot qui n'a même pas l'air d'af-
fecter cette apposition, quoiqu'elle soit réellement préméditée S
n'avons pas lu depuis longtemps un roman aussi attachant qu'Emmeridl
REVUE DE PARIS. 55
de Mauroger. Les mères pourront le lire comme nous et les filles comme
leurs mères.
On me dit que l'auteur est une femme. Comme il ne se désigne que par
ses titres littéraires antérieurs, et que ces titres m'étaient jusqu'ici de-
meurés aussi complètement inconnus que la personne elle-même, je ne
suis nullement à même de soulever le voile dont elle se tient enveloppée.
Cependant, à juger de l'écrivain par l'écrit, je ne serais pas éloigné de
croire qu'on ne m'a pas trompé.
— Il y a moins de sagesse, d'expérience et de sûreté dans la main qui a
écrit le Roi de Vérone. L'auteur, M. L. Cœuret, en est à sou début, et
s'il a les bonnes qualités de la jeunesse, nous lui devrons plus d'encoura-
gemens que de sévérités. L'équilibre entre les facultés qui produisent et
les facultés qui règlent et qui distribuent ne parait pas s'être encore établi
parfaitement chez lui. Ceci est un bon vice, tant que l'excès vient des fa-
cultés qui produisent, et c'est là le cas de H. Cœuret. Ce que nous lui
reprochons surtout, c'est une sorte d'intempérance d'imagination et une
exagération de ses propres qualités; c'est de manquer parfois le but en le
dépassant, de manquer l'harmonie par l'éclat trop soutenu des tons, en
un mot, d'échapper à l'ordre par la trop grande impétuosité du mouve-
ment. Le sujet y prétait. C'est l'Italie du xiiip siècle avec toutes ces pas-
sions que nous connaissons si bien, grâce à nos faiseurs de vers, de ro-
mans, de poèmes, et de plus avec Eccelin , ce farouche roi de Vérone que
nous connaissons si peu. H. Cœuret s'est bien donné de garde de tomber
dans les lieux communs sur l'Italie. Il a pris le sujet à sa manière, et il
nous semble que s'il n'a pas toujours frappé juste, il a toujours frappé
hardiment. La ligure héroïque et sauvage d'Eccelin est dessinée à grands
traits. Le poète Luigi avec sa fée est moins heureux. Ce sont deux per-
sonnages trop poétiques, si poétiques qu'ils frisent presque la vision et le
fantôme. Il faut que les acteurs d'un roman historique aient plus de corps.
— O femmes adultères! que vous avons-nous fait et que voulez-vous de
nous? Ou fuir pour ne plus vous rencontrer? Vous n'avez pas cessé, je
vous l'accorde, d'être bien coupables et bien malheureuses, mais vous
commencez à devenir lamentablement monotones; prenez garde à cela
par coquetterie , sinon par remords de conscience. Grâce, mesdames,
grâce pour nous du moins qui ne sommes pas des maris, mais des lecteurs
complaisans et célibataires. Pour Dieu! souffrez que nous puissions tour-
ner un feuillet île roman saus craindre de toalerer quelque rideau d'al-
Cove conjugale qui abrite des mystères Coupables. L'adulleic se lait vieux,
et il vous vieillit. L'adultère est usé jusqu'à la corde, li est temps de
l'abandonner à vos portières, avec vos vieilles robes à manches larges et
vos vieux chapeaux. Ah! forcez vos ^biographes, qui tirent] si bon parti
.,1, REVUE DE PARIS.
de vos vices, à se jeter au moins sur quelque vice nouveau. La vanité, par
exemple, puisque M. Henri Spiegel m'y fait songer (1), quel beau vice, et
que u'en peut-on pas faire! M. Spiegel en a fait de l'adultère, mais n'en
pouvait-on pas faire autre chose? Où cela ne mène-t-il pas, la vanité?
Trouvez-moi une calamité, grande ou petite, depuis la chute du premier
homme et la chute de Troie jusqu'à la moindre des infortunes de Gil Blas,
qu'on ne puisse rattacher à la vanité. Vous êtes bien bon de n'en tirer que
l'adultère. < ta a de l'adultère à bien moins que cela en vérité ! C'est pren-
dre trop de vent pour une trop petite mouture. Pa-se encore pour l'Iliade
et la Genèse ou le Paradis Perdu; ici /Asie, là le genre humain entraînés
dans l'abune; voilà des effets dignes de la cause. Mais un pauvre petit
roman qui ahoutit tout simplement à la mort d'un mari trompé! dépen-
ser tant d'esprit pour faire mourir si bêtement ce pauvre homme! Ah!
c'est abuser de l'esprit et de la mort.
— Où donc <si le capitaine Fracasse? O Call<>i ! n ods-le-nous tel que
tu l'as vu, le jarret tendu en avant, le buste renversé sur les reins, le
poing sur la hanche, le nez au vent , la bouche pleine de bruit et d'em-
phase. C'est pour des lecteurs comme lui (pie sont écrits <U-^ romans
comme Marie Ange, par M. Alfred Vanauld. C'est bien là du style Fro-
asee, et il n'y a qu'an seul ton et qu'un seul geste qui puisse convenir ù
de pareilles phrases. Mon Dieu ! que M. Vanauld a <!ù sed mner de peine
pour arriver à un pareil étalage de clinquant et de pauvreté! C imme il
B dû rompre BeS pers m agi s à toutes les articulations pou: ulre
aptes aux attitudes qu'impliquent leurs paroles ! Que de fatigue j
ter quelques scènes dramatiques vivement posées, et qui méritaient d*é-
choir à de moins grotesques acteurs! Et le lecteur, Faut-il le plaindre
aussi? Figurez-VOUS que VOUS êtes lancé au galop, dans un char non
Suspendu, au beau milieu i'es pavés d'une rue de Taris qu'on viendrait
de déchausser. Voilà au physique l'analogue de l'effet produit par un
entassement incohérent de métaphores, de tours, sur lesquels la [ entée
bondit et rebondit par cabota l>ru> [nés et Bacca as, qui la brisent, la dis-
loquent, et ue lui laissent jamais le temps, ni A lur quelque
chose, ni de prendre une allure réglée. M. Vanauld prend re la
profusion des 0 pires pour de la ricin couleur et de lumière; mais
ce n'est pas là éclairer -.-s tabl bus , c\ il faire écl il darda
les veux .1. ! «u i s .
Après nous être enfoncés dans l \t n i ns, comme nous venons défaire,
il semble que ce s irait le< in les
(!) \aniW ou f Amour dOM un salon, par Henri B I cur, pU
lu Bourse.
REVUE DE PARIS. 57
Et pourtant je ne voudrais pas différer de vous parler du nouvel ouvrage
que vient de publier M. Hichelet: Les Origines du droit français cher-
chées dans les symboles el formules du droit universel; il est vrai que ce
n'est pas là sortir du domaine de la poésie, c'est même y entrer réelle-
ment et tout de bon. C'est là en effet une poésie plus instructive et plus
solide que bien des histoires, en même temps qu'une histoire plus poétique
que bien des romans et môme que tous les romans ensemble. C'est le
génie poétique, l'ame vivante de tous les peuples recueillie dans les mo-
numens symboliques de leur vie civile ou politique, arrachée en quelque
sorte de leurs entrailles. C'est la véritable épopée humanitaire , univer-
selle, cherchée par d'autres en d'autres élucubrations, mais prise ici sur
le fait, toute préparée, authentique, irrécusable. Où trouver en effet un
symbolisme plus parfait et plus complet de l'histoire humaine que dans
cette collection des symboles où la vie de tous les groupes humains s'est
naïvement et spontanément révélée? M. Michelet prend l'homme à son
berceau chez toutes les nations, dans l'Inde, en Grèce, à Rome, en Ju-
dée, chez les peuples modernes, idolâtres et chrétiens; puis, le livre sui-
vant le développement de la vie humaine, nous passons au mariage;
puis, avec l'homme fait, nous entrons dans tout le contentieux de la vie;
les symboles qui consacrent et protègent le droit de propriété; puis les
symboles politiques qui sanctifient le pouvoir, l'autorité; puis la guerre,
dans toutes ses manifestations, depuis la guerre de la parole, dans les
contestations portées devant le juge, jusqu'à la guerre de l'épée dans la
lutte du champ de bataille. Puis enfin , cet homme de tous les lieux et de
tous les temps, s'élant révélé dans les symboles qui reproduisent toutes
les modifications de son existence, nous assistons à son lit de mort, et le
livre se ferme sur son tombeau.
Il y a dans cette disposition et cet arrangement une simplicité gran-
diose, qui est vraiment épique. C'est là ce qui est de M. Michelet. Pour
le reste, c'est-à-dire pour les détails qui ne sont pas moins beaux, ce
I ni de M. Michelet ni de personne, ce sont des textes et des symboles
fidèlement recueillis dans lesmonumeus qui les ont conservés.
Il y a donc deux parties très distinctes et néanmoins étroitement con-
fondues dansée volume : la partie poétique et la partie d'érudition. Nous
laissons à de plus dignes le soin d'apprécier celle-ci et de marquer an livre
sa place dans li g domaines de la science. Quant à nons, nuis ne l'avons
eorisagé que connue poème; et sous ret aspect, il nous a semblé être la
nception la plus large el la [>lu^ élevée du temps.
Le troisième volume de l'histoire de France a paru avec les Origine».
A. R.
BULLETIN.
La longue, l'interminable session de 1837 est terminée. Depuis plu-
sieurs jours, les législateurs les plus liarassés avaient pris le parti de de-
vancer le terme légal de leurs fatigues. Les malles-postes étaient encom-
brées de députés qui n'avaient pas eu le Cf orage d'attendre l'ordonnance
royale de séparation et la fin de la discussion du budget des reœtl
Pour tenir la chambre eu nombre suffisant, le ministère avait été forcé
de défendre aux courriers des malles-postes de recevoir des irs,
et c'était un curieux spectacle que le défilé de ces voitures, partant h
renient pour leur destination. Maintenant la consigne est levée . el dans
peu de jours les députés de tous les dépaitemens se retrouveront dans
leurs familles, vieux soldats de trois ans déjà, et rapporteront les elievrons
d'une nouvelle campagne, ( 1 1 1 ï pourrait bien être la dernière. I es per-
sonnes ordinairement bien informées ne croient cependant pas à la di-
lution de la ebambre.
Cette semaine a été signalée par on surcroît de faux bruit-- et de nou-
velles controuvéi H . Guizot aurait eu une longue audience royale,
d'où il aurait rapporté l'assurance d'être prochainement rappelé an mi-
nistère, BÎ le cabinet actuel (qui n*S DBS encore souillé un mot à ce Sujet )
persistait à vouloir la dissolution de la ebambre. — Le maréchal Clause!
te disposerait, sur l'invitation do gouvernement espagnol, à se rendre
en Espagne pour prendre le commandement des troupes de la reine
Christine, qui manque plus d'argent que de généraux. — La reine d'An-
gleterre aurait offert à lord Durban) le portefeuille des affaires étran-
gères, avant la formation da nouveau parlement, et l'ambassade de
Saint-Pétersbourg serait offerte an vicomte Palmerston pour le dédom-
mager, etc.
On n'en finirait pas des nouvelles de la semaine, s'il fallait tonte-; les
emmurer. Le aeul bruit qui mérite quclqae créance, c'est l'annonce de
l'expédition de Constantioe, que le ministère a décidée pour le n
d'août. Si le traité du général Bugeand et d'Abd-el-Kader, modifié al
amendé, se trouve ratifié en Afrique, comme on le peu-.', l'expédition de
Constantine montrera aux Arabes que la France a plusieurs manier. -
REVUE DE PARIS. 59
d'assurer sa domination, et répondra aux reproches de faiblesse qu'on a
adressés à ce sujet au ministère, qui a dû se conformer aux iutentions de
la chambre et aux nécessités de son budget. De grandes mesures ont été
prises pour l'expédition de Constantine, avec tout le soin, l'expérience
et l'habileté qui distinguent M. Mole; des ordres minutieux ont été
adressés dans nos ports, toutes les forces nécessaires ont été mises à la
disposition des ofûciers chargés de préparer l'expédition , et tout fait pré-
sumer que, cette fois, elle aura une issue heureuse.
Parmi les nouvelles qui nous ont paru controuvées, il faut ranger, ce
nous semble, les promenades diplomatiques que plusieurs journaux font
faire à M. Mortier, qu'on envoie à Berne comme ambassadeur, à M. le
duc de Montebello, qu'on expédie à Saint-Pétersbourg, et à M. de Ba-
rante, qu'on place à Rome. Quanta ce dernier point, il est vrai que l'am-
bassade de Rome est vacante; mais il parait que rien n'a encore été dé-
cidé à ce sujet, bien qu'une offre ait, dit-on, été adressée à M. de Ba-
rante. Le Messager publiait hier une lettre de Saint-Pétersbourg, extraite
du Morning-Post , et relative à cet ambassadeur. Cette épltre malveil-
lante, due à un journal tory, ne saurait diminuer la considération dont
jouit M. de Barante à Saint-Pétersbourg , et que tout le monde se plaît à
reconnaître. En général, il faut se délier des correspondais légitimistes
des journaux tories, surtout en ce qui concerne les agens du gouverne-
ment de juillet. Les faits allégués par le Morning-Poal nous paraissent
encore plus controuvés que toutes les nouvelles véridiques dont nous par-
lions tout à l'heure.
En fait de ministère, la reine d'Angleterre n'a encore choisi que des
dames d'atour. La belle duchesse de Suudcrland , dont on a tant admiré
les magnifiques diamans , est nommée grande maîtresse de la garde-robe.
Il faut convenir qu'elle a bien gagné les éperons de cette charge daus les
bals de Paris de cet hiver, où elle a déployé tant d'élégance et de goût.
La duchesse de Norlhumbcrland a été l'aile gouvernante de la reine. La
cour d'Angleterre sera donc formée sur un pied libéral. C'est le haut
whigism qui la compose, et les dames tories prennent leur retraite.
Quant à l'époux futur de la reine, personne n'a encore percé le mystère
qui couvre le nom des candidats.
Le roi , qui a assisté hier à une représentation de l'Opéra, a été salué
par les acclamations les plus mes. Toute la famille royale était en grand
(leoil, vins lequel élineelaient les diamans de la reine et de .M"" la du-
l'OrléanS. Le deuil fini, de nouvelles ietes auront lieu, dit-on, au
chiteaa des Tuileries el an Louvre, pour l'ouverture «lu .Musée espa-
gnol. On parte aussi d'éclairer le jardin des Tuileries au _;.i/. , ei de l'ou-
-, m chaque soir jusqu'à onze heures a la population de l'ai it, I ant d
veurs royales, tant de fêles et de gracieuses démonstrations, ne sentent
GO REVUE DE PARIS.
nullement le retour du système «l'intimidation et le ministère doclrinaire.
— On parle, dans les sal >ns de Paris, do mariage de M. Dochâtel avec
]\llle P.... belle-fille da général Jaequeminot, et l'une des plus riches hé-
ritières de la France. Ce mariage aura lieu au retour d'un i que
M. Dncbâtel entreprend en ce moment. Le jeune ex-ministre du com-
merce et des finances se dispose à visiter quelques grandes cités indus-
trielles , telles que Lyon et Bordeaux. Les doctrinaires espèrent beaucoup
de ce voyage pour leur avenir, ainsi que du mariage de M. Durhâlcl,
dont la maison sera l'hiver prochain le centre de toutes les réunions po-
litique do parti.
— Les débats politiques n'ont pas été bien vifs ers jours derniers, it
tout le monde semblait d'accord pour les restn indre à de simples et
courtes explications sur les détails qui pouvaient avoir besoin de quelque
lumière, lorsque il. Jaubert est venu encore une Fois tenter ir la
scène et de passionner le budget. On a tant dit à M. Jaubert qu'il était
un homme de vigueur et de courage, ses amis lui ont tant répété que
c'était à son tjrancl cœur que la monarchie et la s ciété devaient , en | ar-
tie, leur salut, qu'ils ont fini par faire perdre à un homme de ta!
qui souvent en mainte occasion avait montré beaucoup de i dis-
Crétion et le bon goût. On voit que la tranquillité dont nous joi
est une cause de malaise pour M. Jaubert; ce repos lui it sut ;, il
l'accuserai! presque de trahison , et il Botte entre rabattement et la
, parce qu'il sent que tout e>t calme autour de lui, et que
hommes et les circonstance se rerusent à partager, aujourd'fa i, ses
lions QO peu surannées. Que M. Jaubert y | renne garde; il est sur
la pente d'une monomanie qui rerail d'un homme méritant un per-
ridicule. M. de Montalivel a profité habilement de i<<>:s les avantag -
lui faisait l'aveugle impél ur; il a répondu à la
re par le calme , à des plaintes injustes par des expl i convain-
cantes, et plus M. Jaubert semblait mettre d'empressement à d>
d'une position honorable et grave au rôle d'enfant perdu du parti
trtiiiiir. pins M. de Monlalivet a porté dans tes paroles et - ic la
modération pleine de Fermeté d'un homme d'étal qui connaît les
leur esprit et leur 1
— Il parait que l'élection de M. de Salvandy à \ t-le-R( I
iltal achève de fixer la position ministérielle d'un
membi • oinel qui y sont le mieux à lenr place, et qui se foi
de l'opinion par le plus de bon vouloir et d'intentions conciliant
— La question des subventions théâtrales a pris sa pi. utumée
dans l'une des cellules infinies du budgt i- m kug lis m i'< il p s l'ait atten-
dre. Ce sont deux choses, M. tuguisel la subvention , qui s'appellent et
t absolument comme le tocs a et Fin en I e. M Luguis nom-
REVUE DE PARIS. Ci
pile au mot de subvention théâtrale. Il en veut surtout à l'Académie
royale et à l'Opéra-Comique. Haine fort originale! Celle de M. Auguis
ne veut pas même connaître ses ennemis. Anathème sur l'Opéra-Comi-
que! s'écrie-t-il. Il ajoute : Pourriez-vous me faire l'amitié de me dire
s'il existe un théâtre de l'Opéra-Comique? Est-il au Gros-Caillou ou à
la Râpée? Et n'est-il pas honteux, dit encore l'honorable orateur, celui
qui s'éleva avec tant d'éloquence contre le palais des singes, que sir Jack
en mourut, n'est-il pas honteux de subventionner la musique italienne,
quand la musique française est si bonne, non pas la musique d'aujour-
d'hui , mais la musique de Zcmire et Azor, de Rose et Colas? Voilà de la
musique française, nationale, sublime ! — Pourriez-vous à votre tour nous
faire le plaisir de nous dire où est situé le théâtre, a demandé un hono-
rable interrupteur, où l'on irait entendre cette musique si on la jouait?
Cette interpellation n'a pas découragé M. Auguis, qui a encore reproché
à l'Opéra-Comique de n'être qu'une succursale de l'Académie royale,
trouvant la mariée trop belle. Au reste, c'est un parti pris; M. Auguis
a juré à ses commeltans, il a promis à sa famille, de poursuivre à mort
tout ce qui aurait pour but d'améliorer, en France, les conditions des
singes, des perroquets, et d'altérer les traditions de la musique française.
Honnête homme au fond, M. Auguis chantait dans les couloirs de sortie
avec une voix fort éclatante, le jour même de la discussion, le fameux
morceau d'I Purilani. On sait, au surplus, que M. Auguis est un excel-
lent compositeur, et qu'où lui doit la musique de plusieurs opéras en
portefeuille.
— L'Opéra-Comique a donné cette semaine une opérette tout-à-fait du
goût de M. Auguis, et nous ne doutons pas que l'éloquent député n'accorde
son haut suffrage à l'An Mil de M. Grisar.
L'n verset de l'Apocalypse annonçait la lin du monde pour l'an 1000.
Ce fut une terreur générale et bien plus grande encore que l'épouvante
causée par la comète de 1S3Ô. Le comte de Tancarville se moque de ces
prédictions et s'apprête à épouser sa pupille Isaure. Isaore aime tendre-
ment le sire Raoul qui est eu Palestine , mais un ordre paternel l'engage
à donner sa main au farouche châtelain de Tancarville, Godefroyle-
Tricheur. Un moine est mandé pour les marier, et ce moine est Rai ul;
le Chevalier a pris une longue barbe blanche, une robe blanche, et s'cs(
substitué, on ne sait comment, au frère attendu par le comte. Raoul
effraie nobles et vilains en les menaçant de leur lin prochaine; c'est un
fait, la lumière va leur être ravie, et sur-le-champ une éclipse voile le
disque du soleil. Raoul avait eu connaissance de cette éclipse clic/ les
\ralies; il arrive à point nomme pour abattre le COUrage brutal de
Tancarville, et lui arracher une donation de tons ses biens en laveur du
é. Cel acte esl ensuite échangé contre la main d'Isaure, lorsque le
Soleil a brillé d'un nouvel éclat. Raoul se montre alors en tunique blan-
Che de Chevalier et BU pantalons blancs de la dernière mode.
62 REVUS DE PARIS.
La donnée de celte pièce manque d'originalité, l'intrigue en est lan-
guissante, sans intérêt, et le- détails ne sauvent jiuint l'invraiseuiblaocc
des situations principales. La musique est au-dessous du médiocre. Après
Saralt , l'aire pire me parait un lourde force.
Que les auteurs fabriquent de semblables pièces, cela se conçoit; les
plus habiles sont sujets a des infirmités. Mais peut-on imaginer qu'il y ait
un comité pour admettra ces ébauches, et des directeurs pour les faire
représenter.'
— On parlera long-temps di g fêtes de Fontainebleau, même après celles
de Versailles, qui les, ont i . si «'lies ne les ont pas »m j Les
faiseurs de mémoires diront tout ce qui dans les antichambre*-,
les hôtelleries et dans les pas perdus de cet événement. lis inventeront
peut-être, el Us auront tort, car l'invention ne vaut jamais le lait. En
une preuve sur mille. La finance parisienne, ayant ouï dire qu'on
avait appelé à la cérémonie l'armée, le barreau, et un peu les lettres,
voulut aussi se faire inviter, ne comprenant p;is pourquoi elle serait ex-
clue, elle qui a la clé d'or avec laquelle on ouvre tout , selon le proverbe.
Fort du proverbe, un banquier, très connu pour avoir acheté la maison
de campagne d'un tragédien encore un peu plus connu «pie lui , M. L ,
eut la promesse qu'il serait de la i V- 1 < ■ le Fontainebleau. Dn agent de
change avait appuyé sa demande Buprès d'un haut employé du Trésor,
lequel avait élevé le désir du financier jusqu'à la troisième puissance de
quelque chef M ministère. C'étaient des protections d'or empilées les
unes sur les autres. Notre financier quitte donc sa maison des champs,
vient à Paris , et il achète des meubles pour son séjour provis lire a Fon-
tainebleau , des chevaux presque arabes pour se promener dans la forêt
pendant sa résidence, et un costume complet de cour pour figurerait
château où il serait invité. En outre il acheta à sa femme , pour laquelle il
avait également promesse d'invitation, un diadème, un collier ei dfg
bracelets en diainans, et de la dentelle à rendre jalouse une dflchi
Enfin il part avec sa femme , disant adieu ans s . congédiant
commis pour dix jours. Arrivé à Fontainebleau, il se loge dans l'appar-
tement qu'il a retenu depuis deux mois, pour la légère SOm me de trois
mille francs; et une lois au milieu de ses pendule-, lie ses tapis, il,
diamaas, il attend l'invitation demandée, proni antie
sur deux ou ti | d'employés. Les [ours S'écoulent, et l'imitation
n arrive pas. Lettres sur lettres, réponses -ur réponses — Vous ailes
recevoir votre invitation , ne nous décourages, pa-, irj IUMM
sous eu attendant, faites promener madame, l'air est bon, l'eau déli-
cieuse, le coup d'œil sans pareil, à Fontainebleau. Notre banquier
prit tant l'air, sa promena tant, seul et avec sa femme, que tes troupes
vinrent, que la maison du loi s'installa , que le roi l>.i-niêi. - n lit
au château avant que l'in\ italion ne lut n. menue. Enfin la dtirlieSfU
arriva du fond de l Allemagne i Fontainebleau. Désespoir alors poul-
ie ha m puer. [I voyait | i colonies d'invités, dus
gardes nationaux, dus savane, des Turcs! m, me des Turcs I Et H ru»
gaulait sa femme et tes diamans, se disant ! - aurions été pour-
tant plus beaux que lotit ce moade-l*. I
REVUE DE PARIS. 63
On pressent le dénouement de cette histoire : lés fête? eurent lieu, et
notre banquier n'y alla pas plus que sa femme. De sa croisse il vit seule-
ment le panache de M. Lobau, au moment du feu d'artifice, et quelques
fusées égar- femme en sera long-temps malade. Et cet ami qui,
appuyé par tant d'autres amis, lui avait fait dépenser 14,000 francs sous
le leurre d'une invitation, lui a écrit pour lui dire, en manière de con-
solation, qu'il serait infailliblement appelé aux fêtes qui auront lieu pour
la naissance du premier fils de la duchesse d'Orléans. Quoi qu'il en soit,
il luien a c ute 14,000 francspour n'êti - le la fête de Fontainebleau,
ce qu'il pourra rappeler avec orgueil à ses petits-enfans.
— La reprise de Slradella , bien qu'elle n'ait causé qu'une médiocre
sensation , servira toujours un peu à varier le Ire de l'Opéra, que
l'absence, si regrettable en ce moment, de Fanny Elsslcr, prive d'un de
ses plus merveilleux attraits. La musique de M > iedermeyer ne manque
pas de certaines qualités mélodieuses, qui, dépensées avec plus d'adresse
et de goût, auraient pu suffire à la fortune d'un ouvrage. Malheureuse-
ment la grandeur de la composition les absorbe; la grâce devient fai-
blesse lorsqu'elle se produit ainsi , la où les exigences dramatiques récla-
ment la puissance et la force. Ltuprez, a l'intention duquel cette musique
est écrite, n'a guère su la faire valoir mieux que Nourrit ; c'est qu'il y a
des œuvre* pâles et ter;, es sur lesquelles la plus admirable voix ne peut
rien, tandis que les autres , généreuses et fécondes, comme Guillaume
Tell ou la Semiramide . - gisseol et se développent à l'infini sous l'in-
fluence de l'exécution. Voila justement d'où vient la durée éternelle
des chefs-d'œuvre ; ils varient à toute heure et prennent chaque jour
une face nouvelle. Nourrit, quoi qu'en en puisse dire, rendait avec un
admirable talent le beau rôle d'Arnold. Survient Duprez, ei tout change,
la mélodie, le mouvement, l'express : le chef-d'œuvre presque
blie se réveille, et : - initions de second
ordre, au eontrain en une fois tout ce qu'on en peut tirer.
Tel était Slradella avec Nourrit, tel il est avec Duprez. Viendrait IA'i-
bini, que l'effet de cette musique, u gracieuse, assez égale, mais
faible et monot -erait le même tout le temps. Le chanteur ne porte
pas la vie là où ! ur ne l'a point mise; ce n'est pas son affaire de
créer un sentiment, mais de l'exprimer. Dans l'air déplorable que M. Nie-
dermeyer vient d'ajouter au quatrième acte de Slradella , Duprez dé-
pense en pure perte autant de voix , autant de larmes, autant d'inspira-
tion qu'il en met dans l'air de Gmllaumt 7 //. Pour que l'enthousiasme
éclate franchement, il faut que l'inspiration du maître se combine avec
l'inspiration du chanteur. Le trio des bandit* reste toujours le meilleur
morceau de l'o'. ;>le de AVartel a - tient à merveille
certaines parti- ~ C jeune borna . Duprez a . mble
prendre plu- puis qu'il entend chanter sou maître à ses
ç indit en talent , abs-
parlei MI on dit q rôle loi
qu'il est facile de r r a 1 a t
dredi .la - - • lit un éclat
inusitée la présence de la famii. nlrc
G'f. REVUE DE PARIS.
la reine et Mmc la duchesse d'Orléans; M. le duc d'Orléans, M. le duc
de Nemours , M. le duo de Joinrille , occupaient le fond de la I je. Sitôt
après le quatrième acte la famille royale s'est retitée; une foule nom-
breuse attendait leurs majestés dans la nie Lepelletier et sur les boule-
vards, pour les saluer à leur passage.
Quelques fautes d'impression se sont glissées dans le texte de la chan-
son que nous avons publiée dans noire dernier numéro; nous pr< lit": -
cette occasion pour publier séparément aujourd'hui les paroles de cette
Cbarmaule fantaisie. >,<•* lecteurs verront , en les lisant, avec quel soin
curieux M. Meyerbeer s'est appliqué à rendre chaque mot dans sa plus
fine expression, et connue il a toujours réussi à merveille.
Je sais une chanson
Qu'au printemps m'ont apprise
I. is ruisseaux et la brise
El les fleurs du buisson,
Où je me suis assise.
Le soleil jeune et beau ,
Eu tressant sa couronne ,
l.a dit mieux que personne;
El le petit oiseau
Dans son nid la fredonne,
Comme aussi le lézard ,
Couché sur l'herbe ardente,
I a dit à chaque plante.
Gimarose et Mozart ,
Et tous ceux que je chante,
N'ont rien fait , mon ami ,
I >'aus*i doux , d'aussi tendre ;
Et je veux vous l'apprendre ,
Quand , sur le pré fleuri ,
l.a lune • a descendre.
\ .'ils la saurez bientôt ,
El pour toute la vie ,
Si je vous la confie ;
E le n'a qu'un seul mot ,
Q l'un son , qu'une harmonie .
El ee mot c'est : Amour.
Le-; i av.. us (|c lumière
1 i les fleui - de la terre
La chantent tout le jour
Dani l'herbe pnulamei e.
P. Br.NNAlRI
• fl S >«*4 B*M M MM M •«•• •« *• •«+•»«»« M
AVENTURES
DU GRAND BALZAC,
POUR FAIRE SUITE AUX MYSTIFICATIONS
DU PETIT POINSINET.
III. — LE VOYAGE AU CHATEAU D'aRTUÉMCE.
Les cris désolés de M"c de Chenillac n'avaient pas laissé que de
produire certaine impression de regrets sur l'orgueill "ux esprit de
Jean-Louis Guez, qui sacrifiait ainsi un attachement dévoué de
vingt années à une passion problématique enflée par l'amour-
propre littéraire et environnée d'un ridicule mystère. II se repentit
un moment de s'être si vite décidé à suivre son conducteur inconnu,
et tomba dans une muette préoccupation , où les souvenirs du
château de Balzac se présentèrent en foule à sa mémoire, comme
autant de reproches qui gourmandaient son départ et le rappe-
laient en arrière. Il eut la bouche ouverte pour ordonner au co-
cher d'arrêter, il se pencha à la portière pour s'apprêter à des-
cendre; mais un coup d'œfl jeté hors de la voiture l'y retint
immobile à côté de son rilencietu compagnon. L'orage, qui avait
ramené la bergère AJcinadure au bercail, vouait d'éclater avec
violence; la pluie tombait à largos gouttes, et le vent, soufflant du
nord, la poussait par tourbillons, de telle sorte qu'un incendie
TOME XLI1I. juillet. 5
GO REVUE DE PARIS.
n'eût pas résisté à ce déluge qui détrempa les chemins, remplit les
fossés, et changea en petits torrens les ruisseaux que traversait
la route sur des ponts de bois vermoulus.
Le sieur de Halzac, qui n'avait pas pris le temps de mettre un
habit de voyage, fit la grimace, car il songeait à la figure qu'il ferait
en revenant à pied, par la pluie et le vent, aver sa robe de taf-
fetas flambé, ses souliers et ses bas rouges, ses hauts-de-chausses
sans aiguillette et sa calotte écarlate. Il soupirs en regardant le
ciel chargé de nuages, qui semblaient crever à la fois, et en son-
na M det'.henillacqui restait seule à garder ses moutons; mais
« remords lin passager, et l'image d'Arthénice n'eut qu'à parai-
lie pour en triompher : Arlhénice devait être à la fois la plus belle
des nymphes et la plus illustre des princesses; Arlhénice allait ré-
chauffer d'un nouveau feu le génie de Balzac. A cette pensée ras-
surante, il se sentit animé du désir de poursuivre une a\enture
qui avait commencé sous des auspices si extraordinaires et qui ne
prenait pas encore une tournure trop désagréable; il examina pour
la première fois son compagnon de voyage, et les conjectures qu'il
tira de cet examen rapide s'accordèrent avec l'idée qu'il s'était
faite du rang élevé et de la fortune de son Arlhénice.
I ■ compagnon de voyage n'avait pourtant ni l'air, ni l'habit d'un
chrétien : il portait un de ces accoutremens de fantaisie, aussi
somptueux que bizarres, qui étaient en usage dans les ballets de
la cour et qui ne dépendaient que du caprice des danseurs. Le
burlesque costume de l'inconnu semblait avoir été imaginé pour
représenter quelque seigneur oriental, d'après les description!
extravagantes que les romanciers appliquaient à l'empire de
Trébizonde ou au royaume de Perse : c'était une suite de tuni-
que de soie jaune-serin , descendant aux genoux et dentelée à l'en-
tour, avec des dessins en or et en pei les but la poitrine et les man-
che-,; une collerette qui montait jusqu'aux oreilles n'empêchait
pas de \ oir, à découvert , le haut de la poitrine velue de 08 pei ms>
lia;/ . sous les chaînes et les colEers, parmi lesquels on remarquai
l ordre de Saint-Michel, comme on de ces anachronismes usités
dans l's décorations théâtrales de cette époque; un gros turban,
roulé en fbl me de poire reuvei lée, CS1 BCtél i>ait le pays auquel on
avait prétende emprunter ce costume j mais la vérité locale était
étrangement coin; rOmisC par le mélange des mod< s français
REVUE DE PARIS. 67
qui revendiquaient un baudrier à franges, supportant sa lourde
épée à poignée d'acier, une paire de chausses en laine violette,
avec leurs jarretières nouées au-dessus du mollet, et une paire de
bottines à tige évasée, en cuir de cerf, armées de leurs éperons;
un petit manteau de velours vert râpé , sur lequel on avait brodé
à la hâte les chiffres entrelacés de Balzac et d'Arthénice, com-
plétait la livrée de ce chambellan d'une princesse imaginaire.
Le visage du porteur de cet habit n'aidait pas à reconnaître
quelle était l'origine de la mascarade ; ce visage qu'on avait le droit
de croire assez laid, puisqu'il se cachait entre des cheveux roux
abondans, d'épaisses monstaches et une barbe noire frisée, lais-
sait voir cependant, sous des sourcils touffus, les yeux les plus
malins que l'Orient ait jamais produits : ces yeux-là se Axaient con-
tinuellement sur le sieur de Balzac, avec une expression tellement
sardonique et joviale, que celui-ci en conçut des inquiétudes que
dissipa heureusement la conversation respectueuse de l'envoyé
d'Arthénice, lequel avait pourtant manqué, deux ou trois fois, de
perdre son sérieux. La pluie redoublait, au lieu de cesser, et la
route devenait plus mauvaise à chaque instant.
— En avons-nous pour long-temps à voyager ainsi, monsieur?
demanda Jean-Louis Guez, qui prévoyait que la voiture finirait
par s'embourber.
— Je vous mène à l'immortalité, monsieur de Balzac, répondit
le quidam en se tenant la tète à deux mains pour saluer son voisin
qu'il gratifia d'un bon coup de turban, capable d'étourdir une
plus forte cervelle.
— Holà, monsieur, étes-vous de la race des chèvres et des bé-
tes à cornes? s'écria Balzac, qui se fût regimbé davantage s il
avait soupçonné quelque méchante intention dans ce rude salut
qu'il mit sur le compte d'une politesse exotique.
— Eh ! monsieur! répliqua l'homme au turban piqué de la ques-
tion qu'on lui adressait, sans penser faire une épigramme à bout
portant: si mon bonnet savait parler, il vous eût dit quelque belle
impertinence; mais prenez acte qu'il ne se plaint pas même.
— Il s'en est fallu de peu que mu BM fendissiez le Cl âne; mais.
Dieu merci! comme il était plein d'Arthénice , il a résisté au choi .
— L a Faculté mettra ses bériclefl pour voir s'il n'est pas fêlé,
monseigneur, ce qui serait un irréparable dommage.
5.
68 REVUE DE PARIS.
— A quelle heure arriverons-nous au palais de la divine Ar-
thénice? dit Balzac qui était bien éloigné de supposer qu'on pût le
railler en face.
— Cela dépendra des rencontres que nous pourrons faire, mon-
seigneur.
— Quelles rencontres? demanda Jean-Louis Guez avec cette
défiance vague, naturelle aux gens qui n'ont jamais perdu de vue
le clocher de leur village, et qui se trouvent un jour transportés
hors de chez eux ; est-il quelque danger à courir?
— Ohl ne craignez rien, monsieur de Balzac, l'horrible temps
qu'il fait n'invitera pas les voleurs à sortir de leur fort, je l'espère .
— Il y a donc des voleurs? s'écria l'auteur tout ému de cette
conGdence,et s'attendant à les voir paraître; des voleurs aux
portes d'Angouléme!
— Ce sont de fâcheux voisins , qui tueraient un génie sans avoir
plus de scrupule que si c'était une mouche. Leur chef Bobert n'é-
pargne personne.
— Je vous accuse d'imprudence pour avoir tenté l'avarice de ces
malfaiteurs, en venant dans ce beau carrosse doré par des che-
mins déserts.
— Il faut bien courir quelques chances pour s'emparer du plus
grand homme de la chrétienté. Quant à moi, je suis si fort ravi de
vous voir en face , que je ne croirais pas payer trop chèrement cet
honneur et ce plaisir au prix de tout mon sang.
— Je vous remercie, monsieur, du compliment ; mais je ne vois
point la nécessité qu'il y a de s'exposer à tomber dans les mains des
brigands.
— Quoi! monsieur de Balzac, auriez-vous apporté des trésors
avec vous? un seul de vos manuscrits nous attirerait ce coquin de
Bobert sur les brai !
— Non, monsieur, tous mes manuscrits sont demeurée en ma
maison de Balzac, enfermés sous dé dans mon cabine! d'étude.
— Alors j'appréhende que les voleurs ne profitent de votre ab-
sence pour enlever ce butin précieux, qui enrichirait un royaume.
— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, la maison Mt bien
close, et mes gens font le guet; d'ailleurs il existe des copies de
manuscrit-.
— Je suis bien lise qu'Ai ne puissent se perdre comme une par-
REVUE DE PARIS. 69
tie des histoires de Tite-Live et de Tacite ; je voudrais rassurer là-
dessus la postérité.
— Monsieur, ce n'est pas que le temps me semble long en votre
compagnie, mais mon estomac se souvient qu'il n'a rien pris.
— Patience, mon excellent monsieur de Balzac, nous arriverons
tôt ou tard, et, comme dit Pathelin, vous tâterez de l'oie.
— Il me fâche, vraiment, que ce voyage n'ait pas été mieux
préparé, dit en soupirant Balzac, qui commençait à regretter
son logis, et qui était déjà impatient d'y rentrer; j'aurais choisi
d'abord une meilleure saison , et , en tout cas , un meilleur temps.
— Bah! le temps sera superbe avant une heure, et voici Phé-
bus qui forge ses rayons derrière ces nuages que chasse le vent.
— Tenez, monsieur, il serait plus sage de revenir à Balzac, et
d'y attendre que les routes soient praticables ; nous dînerions au
moins !
— Y pensez-vous? reprit l'étranger, qui trembla d'échouer dans
une entreprise où il avait si heureusement débuté : Mroc Arthénice
a fait tuer le veau gras pour votre bienvenue; elle a dépéché ses
fourriers le long de la route, et elle ne boira, ne mangera, ne dor-
mira, jusqu'à ce qu'elle vous sache arrivé sain et sauf; si je ne vous
amenais point à elle, je ne serais plus bon à jeter aux chiens.
— Eh bien! monsieur, si vous refusez de me reconduire chez
moi, dit Balzac, que la crainte des voleurs, les difficultés du che-
mins, la fatigue d'un voyage et l'incertitude du but avaient invité
à prendre un parti prompt et décisif, je m'en vais retourner à pied.
— A pied , par l'orage , seul , au milieu des champs ! Vous avez
donc juré de vous faire dévaliser et assassiner par la bande de
Robert?
— J'ai juré de remettre ce voyage à une occasion plus favorable,
et j'en écrirai à l'adorable Arthénice pour m'excuser.
— Il n'est pas possible que vous prétendiez faire cette folie, mon-
seigneur, à moins d'une gageure ou d'un amour particulier des
rhumes, qui ne cessent de pleuvoir; vous êtes assez chrétien pour
n'avoir que faire de ce second et copieux baptême.
— Trêve de raisons, monsieur! dit Balzac, dont l'obstination
s'enracinait davantage par les efforts qu'on faisait pour la vaincre:
je m'aperçois , un peu tard, que je n'eusse pas dû m'abandonner
si aisément à votre foi, et je vous donne le bonjour.
70 REVUE DE PARIS.
— Moi , monsieur, je ne vous le donne pas , je vous le prête, ré-
pliqua brusquement et avec humeur le ravisseur de Balzac.
Ce dernier avait crié au cocher d'arrêter ses chevaux, et avant
que le petit laquais , qui était comme gelé dans ses guenilles trem-
pées de pluie et déteintes sur son corps, fût descendu pour aider les
personnes de la voiture à mettre pied à terre , Balzac , que la résis-
tance affermissait dans ses résolutions, avait ouvert la portière,
et s'était élancé dehors pendant que le carrosse continuait de rou-
ler en cahotant au milieu de la boue. L'homme au turban ne s'at-
tendait pas à une fuite si rapide ; et d'ailleurs, il n'eût point réussi
à s'y opposer : il resta donc à sa place, tout stupéfait de la dispa-
rition de son voisin , et allongea seulement la tète pour suivre des
yeux la retraite de cet insensé, qui ne tenait compte ni de la dis-
tance , ni du temps, ni de son costume peu analogue au rôle de
voyageur pédestre ; mais , dans la précipitation de ce mouvement,
le turban et la perruque, dont l'officier d'Arthénicc était affublé,
se dérangèrent de telle sorte que Balzac, s'il avait été témoin de
l'accident, n'eût pas hésité à reconnaître son ennemi Bautru sous
ce déguisement.
Balzac, pendant ce temps-là, avait lieu de se repentir d'avoir
quitté la voiture dans le moment où elle devenait plus utile que
jamais; car, en cet endroit, la route, rompue parle passage des
eaux, formait une espèce de marais semé de lundi ici es, dans les-
quelles s'enfonçaient les roues jusqu'au moyeu, et les chevaux
jusqu'au ventre. Les champs, que traversait cette route, étaient
encore plus inabordables pour un piéton, qui n'aurait jamais pu
se tirer des terres labourées ; en outre, ces champs, clos de haies
fivea et de fossés pleins d'eau , eussent entravé la marc lie d'une
armée. Cependant la proie ne tombait plus que comme me rosée
imperceptible, et le vent écartait les nues oragBUSOS, entre les-
quelles brillaient quelques trouées bleues, qui promettaient HO
ciel serein pour le reste de Is journée.
Mais l'infortuné Balzac ne s'était pas précautionné de chaussure
solide pour s'a\ enturer intrépidement dans ce terrain rlngeui - I
glissant : il fi émit de s'être engagé au milieu de l'eau et de la boue
avec ses smilieis de niai ipipiin à mruds de rubans, et »a longue
robe de taffetas flambé. Il tint bon pourtant, et ne regarda pas
derrière loi s il pouvait regagner la voiture: il continua de s'em-
REVUE DE PARIS. 71
bourber le plus héroïquement du monde, sans réfléchir qu'il avait
environ deux lieues à faire par ces affreux chemins pour rentrer
chez lui ; mais il n'alla pas loin avant de rencontrer un obstacle à sa
retraite et le repentir de sa trop courageuse tentative : il mit le
pied dans un bourbier et y glissa, comme sur un frais gazon; il
n'eût pas été plus mollement étendu parmi les herbes qu'au milieu
de cette boue liquide qui le trempa tout entier d'une teinture uni-
forme, sans qu'on pût deviner quelle avait été la couleur primitive
de sa robe de taffetas flambé. Ce ne fut pas sans effort qu'il par-
vint à sortir de ce lit douillet, en y laissant sa chaussure et sa
coiffe.
Bautru, qui avait vu de loin la chute du présomptueux Balzac,
poussa un tel éclat de rire, que celui-ci en eût été scandalisé et
peut-être éclairé, s'il avait pu l'entendre; mais le masque de
boue qui le couvrait jusqu'aux oreilles, le rendait sourd et aveu-
gle. Bautru se rejeta au fond du carrosse pour rire à son aise, et,
chaque fois qu'il se penchait pour regarder la contenance piteuse
de sa victime secouant ses habits et se séchant au soleil comme
un pourceau qui vient de patauger dans la marre, il était saisi d'un
nouvel accès de gaieté, qu'il étouffait à grand'peine; enfin, il vint
à bout de la modérer et de se donner un air chagrin , mieux ap-
proprié à la triste situation de Balzac, qui, honteux de sa més-
aventure, n'osait faire un pas ni en avant, ni en arrière, et se
trouvait également hors d'état de paraître aux yeux d'Arthénice
ou d'Alcinadure. Bautru se montra de nouveau à la portière, et
fit signe à Balzac de venir reprendre sa place dans la voiture.
— Ah ! monsieur de Balzac, lui cria-t-il, les Muses se sont fait
un voile de leur jupe, pour ne pas avoir en spectacle les suites de
ce faux pas.
— Ah! monsieur, répondit Balzac, je suis un homme déshonoré
si la belle Arthénice me voit en cet équipage!
— J'entends bien aussi qu'elle ne vous verra pas, et je vais vous
conduire au château d'un seigneur de nos amis , où vous trouve-
rez du linge blanc et des hardes propres. Ensuite, nous continue-
rons notre route jusqu'au palais des Amans-Fortunés.
— Quel est ce palais dont je n'ai jamais oui parler, et qui n'est
point au pays d'AngOUmois, s'il vous plaît?
— Ces! le «"jour de très haute et très puissante dame Arihé-~i
72 REVUE DE PARIS.
nîcc, qui y tient sa cour, et qui vous prépare une réception digne
d'un demi-dieu.
— Je mourrais de honte, si j'étais surpris dans un tel état par
quelque personne de distinction. Je vous demande le secret sur
mon accident, monsieur le chevalier d'honneur, et je compte bien
que vos gens le garderont aussi, afin que je puisse paraître sans
rougir.
— Assurément, monsieur de Balzac, nous aurons tous la bouche
close, car un homme de votre sorte ne peut se laisser choir sans
que les empires en soient ébranlés.
Balzac ne répondit rien, non que l'image lui semblât exagérée,
mais parce qu'il grelottait de froid sous ses vétemens mouillés; il
s'enveloppa dans un petit manteau que lui fit offrir Bautru, et re-
monta dans le carrosse, où il continua de grelotter et de se taire,
malgré les doléances de son compagnon, qui, sous prétexte de le
plaindre, n'épargnait rien de ce qui pouvait mieux blesser au vif
son amour-propre.
— Est-ce la première fois que vous vous laissez choir de cette
manière? lui demandait-il en jouant la compassion et rétonnement.
— Pourquoi cette question? reprit Balzac, piqué de l'insistance
qu'on mettait à lui rappeler une catastrophe qu'il eût voulu oublier.
— Ces t que vous êtes admirablement tombé, monsieur de Balzac.
— Admirablement! s'écria Balzac, étourdi de l'expression; vous
n'excellez pas dans le choix (les épitlièles.
— Préférez-vous merveilleusement, ou bien incomparablement?
je veux dire qu'on ne tombe pas de semblable façon , ri l'on n'en a
pris l'habitude; certes ce n'es! pas une petite affaire que de savoir
tomber avec grâce an plus bel endroit, sans jeter le moindre cri...
— Trêve , monsieur, je vous prie, car nonobstant vos éloges,
je gourmande ma maladresse; n'ai-jc pas le visage bien accom-
modé?
— Lefl gens qui vous connaissent pour ce fameux génie que
vous savez, ne seraient pas empêchés de vous embrasser?
— Opendant, si nous rencontrons quelque SOUrOS d'eau \i\e.
je descendrai pour y laver ma Bgure el mes mains, afin de me
présenter plus honnêtement devani des étrangers. Tenet, mon-
sieur, si nous étiex un p u de mes amis, vous me raméneriei plu-
tôt en ma maison de Balzai '
REVUE DE PARIS. 73
— Non, monseigneur; lorsqu'on vous possède, on ne veut plus
vous lâcher, et par la mordieu ! je ne vous lâcherai point maintenant !
Balzac, qui se trouvait à la merci de son guide, par suite de la
distance de chemin qu'ils avaient déjà parcourue et de la nécessité
où il était de changer d'habits, n'essaya plus d'échapper de force
à l'envoyé d'Arthénice, et regarda dans la campagne s'il ne dé-
couvrirait pas le château qui devait lui donner l'hospitalité. Le soleil
avait reparu, et le ciel, redevenu serein, annonçait que la soirée
serait belle, quoique la température eût été refroidie par l'orage
et que la pluie eût formé des ruisseaux qui s'écoulaient de tous
côtés. Le carrosse roulait moins péniblement dans un chemin de
sable que les eaux n'avaient pas tout-à-fait défoncé, et qui ména-
geait ainsi les forces presque épuisées des deux chevaux poussifs
que Bautru ramenait à l'écurie de la poste de Maule, où il les avait
loués.
Lorsque la voiture passa le pont de Cheret, qui est à deux lieues
de Balzac, et qui traverse un ruisseau encaissé dans un lit glai-
seux, creusé en ravine par les débordemens, le malavisé Jean-
Louis Guez eut l'idée fatale de s'arrêter un moment pour faire des
ablutions préliminaires et pour effacer, du moins sur son visage,
les traces de sa chute. Bautru, ne prévoyant pas ce qui arriverait,
voulait l'empêcher de mettre pied à terre ; mais il ne put encore
une fois triompher de l'obstination de Balzac, qui força le cocher
de retenir ses chevaux, et qui s'achemina gravement vers le ruis-
seau, pendant que Bautru riait aux larmes, en le voyant, tout
crotté, conserver la majesté et les grands airs d'un empereur ro-
main. Mais cette majesté ne tarda point à faire naufrage. La berge
du ruisseau était rapide et glissante; pas une touffe d'herbe, pas
un caillou pour servir de point d'arrêt dans une descente diffi-
cile; aussi Balzac fut-il entraîné par son propre poids et lancé au
milieu de l'eau, comme une chaloupe qui part du chantier ; il
n'eut pas même le temps de crier, avant d'entrer la tête la pre-
mière dans le ruisseau.
Le ruisseau n'était pas profond, par bonheur, et le sieur de
Balzac tenait trop à la vie pour ne pas la défendre de tout boo pou-
voir contre un péril momentané; il ne resta donc pas immobile au
fond de l'eau, tout étonné qu'il fût de s'y trouver sans se rendre
compte des circonstances de cette seconde chute; il se débattit au
7i REVUE DE PARIS.
contraire avec tant de vivacité, qu'il se releva sur les genoux et
reprit haleine, en vomissant l'eau qu'il avait avalée et en égouttant
celle qui trempait ses cheveux et ses habits; il faisait une si piteuse
grimace, plongé à mi-corps dans le ruisseau et semblable à un
triton qui apparaît à la surface des flots, que Bautru s'abandonna
malgré lui à une bruyante hilarité, et plus il s'efforçait d'en ré-
primer les éclats, plus il redoublait le fou rire qui l'aurait trahi
certainement, si Balzac n'eût pas été tout-à-fait troublé et assourdi
par son baptême imprévu ; mais le piteux adorateur d'Arthénice
avait peine à se reconnaître, et ne sachant pas encore où il était,
croyait toujours entendre le murmure de l'eau remplissant
oreilles: il rouvrait les yeux sans distinguer les objets et marchait
au hasard dans le ruisseau sans pouvoir en sortir ; car partout les
bords étaient très élevés. Les rires de Bautru se mêlaient à ceux
du cocher et du laquais, qui ne se pressaient pas d'aller porter
secours à Balzac qu'ils eussent laissé se noyer, avant de lui tendre
la main.
Ce triste sort n'était pas à craindre pour Balzac, qui avait de
l'eau jusqu'à la ceinture et qui commençait à sentir combien cette
eau était glacée ; il entreprit d'escalader la berge en s'aidant des
pieds et des mains, en se hissant le long d'une pente escarpée;
mais à peine fut-il hors de l'eau, qu'il y ret.»mba brusquement et
v entra jusqu'au menton en > 'av. u ;lant lui-même par les celab<
sures qu'il lit jaillir à la ronde. Bautru, à cette vue, se remit à
rire de plus belle et ne prit même plus la précaution de se CM her;
niai> Balzac n'aurait pas entendu le canon tiré en son honneur: il
ne >"ii,< .ut qu'à quitter son rôle aquatique et à se retrouver sur
un terrain solide. Il tra\ aillait donc sans relâche à gagner le bord :
et lorsqu'il espérait l'avoir atteint, il glissait d'un seul trait et re-
pn nait un nouveau bain où il buvait plus ou moins d V au en se
recommandant a des saints et saintes, parmi lesquelles il plaçait
Alcinadure et Arthénù e ; puis, il renouvelait ses tentatives infruc-
tueuses, gravissait le long des rives, en fouillant la glaise .1
ses ongles et retenait sans cesse, plus fatigue , plus transi el plus
meurtri, à >nn point de départ. Il ne faisait que grimper, glisser,
plonger, eternuer et gémir, Bautru était bleu à force de rire et
de se tordre, en préféra de cette scène comique qu'il eût souhaité
offrir au cardinal de Richelieu.
REVUE DE PARIS. 75
— Ah! monsieur de Balzac, lui cria-t-il en feignant de s'api-
toyer sur sa position moins dangereuse que désagréable, que cette
eau doit être froide !
— Ah! c'est vous, monsieur! reprit Balzac à qui cette voix dou-
cereuse rappela qu'il n'était pas seul ; n'admirez-vous pas mon
infortune?
— L'antiquité n'offre pas un héros qui vous vaille , répliqua
Bautru qui voulut l'exciter à continuer ses plaisantes culbutes; je
raconterai à la belle dame qui m'envoie l'intrépide courage que
vous avez à triompher des obstacles et à trancher de l'Hercule.
— Racontez ce que bon vous semblera ; mais si vous êtes chré-
tien , venez à mon aide et n'attendez pas que je me noie.
— En vérité, je ne conçois pas qu'une personne qui sait écrire
comme vous, sache si bien nager ! dit Bautru après que Balzac eut
glissé pour la douzième fois dans le ruisseau qui grossissait à cha-
que instant par l'écoulement des eaux pluviales.
— Monsieur, je suis un homme mort, si vous tardez à me se-
courir! reprit plaintivement l'auteur angoumois qui n'avait jamais
bu tant d'eau.
— Que n'étiez-vous Léandre, monsieur de Balzac, vous n'auriez
pas assurément péri en franchissant un bras de mer!
— Monsieur, monsieur! répétait Balzac en s'attachant avec dé-
sespoir à une racine d'arbre qu'il rencontra au moment de perdre
pied.
— Le roi Xerxès flt donner le fouet à l'IIellespont qui avait en-
glouti sa (lotte; que ferons-nous à ce ruisseau malhonnête qui
vous retient et vous embrasse amoureusement? Il faut, pour le
tarir, y jeter les feux de votre éloquence et les flammes de votre
génie.
— l'ar pitié , monsieur, au nom d' Arthénice ! voici que jo meurs f
criait Balzac qui ne se soutenait plus sur l'eau qu'avec des efforts
inouis.
Bautru, qui n'interrompait ses rires que pour adresser des pro-
pos goguenards à Balzac, ne se fût pas aperça du danger véri-
table que courait celui-ci , las de lutter contre une situation qui
avait empiré à mesure qu'il l'était flatté de l'améliorer; mais le
cocher \ it que le moindre retard aurait un résultat funeste, et cou-
rut, sans consulter son maître, à l'endroit où Balzac se fût aisé—
76 REVUE DE PARIS.
ment retiré de l'eau sans secours, s'il avait conservé assez de
présence d'esprit pour chercher le bord le plus praticable; en
effet, le cocher n'eut qu'à présenter le manche de son fouet à ce
moribond qui claquait des dents et tremblait de tous ses mem-
bres, pour le ramener sain et sauf sur la rive, sans que Balzac,
au sortir de ce bain glacial , eût la force de remercier son libéra-
teur; pendant que ce dernier l'emmaillotait avec le manteau de
Bautru elle portait, tout ruisselant, dans le carrosse, qui en fut
inondé après quelques tours de roue.
— Ah! monsieur de Balzac, que vous étiez sublime au milieu
des flots écumeux ! s'écria Bautru cuirassé d'effronterie et de sang-
froid.
— Ah ! monsieur, reprit Balzac plus abattu par cet accident que
par le premier, je ne suis pas fait de fer pour revenir de cette hor-
rible épreuve. Ne me ramenez-vous pas en ma maison de Balzac où
je serai plus à l'aise, en cas que je doive mourir?
— Point! monsieur de Balzac, vous ne mourrez pas de la sorte,
je vous l'atteste; car ma vie est liée à la vôtre par le même fll
d'or et de soie, la parque qui manie les ciseaux se nomme Ar-
thénice, et cette parque-là vous filera du bonheur pour cent ans...
— Monsieur, de grâce, si vous n'ordonnez pas qu'on retourne,
ordonnez qu'on s'arrête quelque part où j'aie du feu pour me sécher?
— Tenez, voilà un petit hameau, dans lequel votre nom est
sans doute parvenu, par l'entremise de vos livre-.
— Monsieur, ne me nommez pas , je vous supplie , car je tenta
obligé, pour mon honneur, de me renier moi-même.
— O sublime modestie! s écria Bautru, le> sept sages de la
Grèce no se fassent pas refusés am honneurs du triomphe!
— llelas ! monsieur, dil Balzac en tremblottant de tous ses mem-
bres, je serai content, si je n'ai pas gagné une pleurésie.
— l'i donc! la pleurésie n'aurait pas l'audace d'attaquer voiic
précieuse vie; car, après Boas avoir fait ce tort irréparable, elle
n'oserait plus reparaître dans le monde et serait rayée dfl la liste
des maladies, comme indigne de voir la lumière.
— Je sois gelé jusqu'au os, reprenait Balzac qaJ a\ ail le t
violet ei pouvait à peine desserrer les dette.
— Vous êtes le pins grand écrivain dee an. iens et «les modemet,
disait l'impitoyable Bautru; votre gloire sera éternelle.
REVUE DE PARIS. 77
— Vous m'aurez tué , monsieur, avec les meilleures intentions
de me servir. Je regrette vraiment de n'avoir pas eu le temps de
vous adresser une lettre dans mes Œuvres!... Tenez, monsieur,
je vous pardonne, quoiqu'il m*en coûte de mourir avant d'avoir
mis la dernière main à mon Ministre d'Etat. C'eût été une belle
chose, et je plains nos descendans et nos arrière-neveux d'en être
privés. En cas que je meure sans faire mon testament , je vous prie
de dire que je donne mon corps à l'hôpital d'Angoulême, mon
cœur à la chapelle de ma maison de Balzac, mes manuscrits
Le sieur de Balzac, que le froid avait saisi dans ses vêtemens
mouillés et collés sur sa peau, s'imagina rendre l'ame et n'eut pas
même la force d'étudier une pose académique pour mourir avec
dignité ; mais ce n'était qu'une défaillance qui lui ôta seulement la
parole et la faculté de se mouvoir. Bautru fut effrayé de la respon-
sabilité qu'il avait prise et des suites probablement trop sérieuses
d'une plaisanterie; pour la première fois, il ne se sentit plus le
courage de railler, et il resta muet, à considérer la figure altérée
de ce moribond, qui n'avait pu achever de dicter ses volontés su-
prêmes et qui semblait ne devoir jamais retrouver la voix. Balzac
sortit de cette espèce d'évanouissement et rouvrit les yeux lorsque
le carrosse entrait dans le petit hameau de Tourier et s'arrêtait
devant la première maison.
Les paysans, ébahis, accoururent à l'envi pour examiner de
plus près ce magnifique carrosse qui avait déjà traversé leur ha-
meau le matin même, et qui avait fait croire au passage du roi ou
de M. le cardinal, que l'opinion publique plaçait partout derrière
le roi; les femmes et les enfans marquaient plus d'empressement
et de curiosité : ils entouraient la voiture et se haussaient sur la
pointe des pieds pour voir ce qu'il y avait dedans. Les habitans de
la chaumière devant laquelle se trouvait le carrosse sortirent tout
émus de l'honneur qu'on leur faisait et se persuadèrent que leur
fortune était faite, puisqu'on grand personnage daignait descendre
i li e eux. Bautru, qui comprenait enfin que l'état de Balzac exi-
geait quelque précaution, sauta hors de la voiture, ferma la por-
tière et se présenta seul dans l'intérieur de la maison où un gros
moine «le l'ordre de Saint-François digérait un copieux dîner en
sommi illani auprès do feu.
— Bon! dit Bautru en voyant pétiller le sarment dans le foyer,
78 REVUE DE PARIS.
jetez encore du bois dans le feu et faites-le flamber davantage ,
comme pour rôtir un bœuf...
— Oh! monsieur, parlez plus bas, interrompit la femme de
l'hôte qui regardait avec satisfaction le béât sommeil du cordelier,
vous allez réveiller le révérend père qui se repose, au retour de
la quête qu'il a faite dans les hameaux voisins.
— 11 aura le temps de dormir son saoul en disant ses patenôtres,
mais la personne qui est dans ce carrosse n'a pas le temps d'at-
tendre...
— Cette personne est donc bien considérable? reprit sardoni-
quement le moine qui releva la tète et ne fit pas mine de céder sa
place.
— C'est une personne malade qui a besoin de se réchauffer et
de changer de linge. Par Dieu! vous nous aiderez, mon révérend,
à cette œuvre de charité chrétienne?
— Si la personne que vous dites est en danger de mort, je la
confesserai et lui donnerai l'absolution; voilà tout ce que je puis
faire. Mais, ajouta-t-il en remarquant le costume étrange de Bau-
tru, vous ne nouvel être catholique, avec une semblable coiffure.
— Je ne sais ce que je suis, mon père, nous le saurons an ju-
, nient dernier; sachez seulement qu'il y a là un homme qui
se meurt, et retirez-vous du feu pour qu'on l'y transporte; nous
le confesserons, s'il s'obstine à mourir pour me faire piè<
— J'en serais nés fâché pour lui, repartit le coi di lin en se
rapprochant de la cheminée au lien de s'en éloigner; mais il fau-
drait, pour me désemparer do nette plaie, que ce fût ht le oer-
dmal en personne , à qui je me prepeea ne demander une nraoa...
— Morbleu! demandez-la-lui donc vite avant qu'il trépas*
lia Bantrn impatienté de l'entêtement é;;oiste du moine men-
diant.
— I.h quoi! serait-re iikhm ijueur If | ardinal? dit le cord.'lier
en quittant brusquement son siège et en sélançani vers la porte.
— C'est lui-même , répliqua Bantru à \oix basse en le suivant de
près; mais il ne veu( pas être connu ; gardez-vous de le nommer.
car il roua enverrait pounirdans les , achots de la Bastille. Secon-
de/.-moi, je VOMI prie, pour écarter ces bra\t tf BW qui n
épient.
— Mes frèfiOB, dit le cordelier aux curieux qui encombraient la
REVUE DE PARIS. 7î)
porte et qui s'étonnaient du singulier accoutrement du nouveau-
venu , rendez-vous sur l'heure à l'église et mettez-vous en oraison
pour que la divine Providence nous conserve le grand cardinal de
Richelieu.
— Mon père, mon père, vous oubliez ma recommandation:
voulez-vous que le grand cardinal vous fasse trancher la tête
pour l'avoir trahi! Je vous apprendrai, sous le sceau du secret,
que monseigneur s'est laissé choir dans l'eau en certaine aventure
galante qu'il ne peut avouer.
— Quelle gloire pour moi et pour l'ordre de Saint-François , de
recevoir sa confession, s'il est en danger de mourir!
Le cordelier, joyeux de la bonne fortune qu'il se promettait,
courut au carrosse et ne douta plus de la réalité des confidences
de Bautru, qui riait sous cape, en voyant la dorure et les orne-
mens de ce carrosse, ainsi que la livrée des valets ; or, ce corde-
lier n'avait jamais quitté son couvent angoumois qu'à Foccasion
des quêtes à faire dans les campagnes: il était donc assez ignorant ,
assez simple et assez crédule pour ajouter foi à toutes les balivernes
de Bautru, qui se plaisait toujours à inventer des quiproquos et à
créer des embarras aux gens. Pendant ce temps-là , Balzac avait
repris ses sens et s'était aperçu , à la rumeur des paysans ag
mérés autour du carrosse, qu'il se trouvait dans un lieu habité
où les secours ne lui manqueraient pas; il s'arma de résolution,
et tout faible encore de sa pâmoison, tout tremblant au contact
glacial de ses habits humides, il se mit en devoir de sortir d<
prison et d'échapper à son ravisseur; il serait tombé en faibli
avant d'avoir abandonné le carrosse, si le cordelier n'eût ouvert
les bras pour le recevoir et le porter comme un enfant en maillot ,
devant le feu.
— Saint François vous protège , monseigneur ! lui dit seulement
le moine, en quel déplorable étal êtes-TOUS là? Oui pourrait vi
reconnaîtra ainsi ?
— Je serais bien ion fus que quelqu'un me reconnut, répondit
Balzac que la chaleur du feu commençait à ranimer, j'ai failli me
■eyerl
— J'entends, reprit le moine avec un air d'intelligence, pour
vous soustraire à la poursuite d'un mari, ou d'un frère, ou d'un
I re
80 RE\TE DE PARIS.
— Le diable emporte votre langue! interrompit Bautru en l'ar-
rêtant par le bras, il vous la ferait couper, s'il soupçonnait que je
vous ai parlé !
— Est-ce qu'on nous poursuivait? demanda d'un air inquiet le
sieur de Balzac à son compagnon de voyage. La belle Arthénice
est-elle en la puissance d'un mari? A-t-elle un père, ou bien un
frère qui soit jaloux du culte qu'on rend à ses divins appas?
— Hélas ! oui, répliqua Bautru qui abonda sur-le-champ avec
malice dans la supposition de Balzac, l'époux de M"* Arthénice
est un tyran qui ne vous pardonne guère de vous être fait aimer
de sa femme...
— On pourrait vous entendre, monsieur, dit le cordelier qui
vit dans ces paroles la confirmation du conte que Bautru lui avait
fait : pour l'honneur de son éminence, ne rappelez pas ce qui s'est
passé, ou du moins gardez qu'on ne vous écoute...
— Ce tyran conjugal a juré de vous immoler de sa main, con-
tinua Bautru jouissant de la terreur qu'il causait à Balzac : il s'est
mis en campagne pour vous rencontrer ; quant au père de Mmr Ar-
thénice, il prétend vous faire écorcher vif, pour relier vos ouvra-
ges avec votre peau, et son frère, qui est mestre-de-camp, arriva
l'autre jour de l'armée, exprès pour vous tailler en autant de par-
ties qu'il y a de lettres dans votre recueil imprimé, afin, dit-il, que
chacun de vos amis ait un lopin de votre illustre personnage, mon-
seigneur.
— Ce mestre-de-camp est un brutal, reprit Balzac qui ne douta
pas de la vérité de ces extravagances : j'écrirai pour me plain-
dre au roi.
— Heureusement, monseigneur, vous avez en main le pouToic
qu'il faut pour empêcher ces médians desseins de réussir, dit le
cordelier.
— Voilà pourquoi M Arthénice m'a envoyé vers roua, ajouta
Bautru enchanté du succès de ce nouveau mensonge ; ce tut pour
vous sauver la Nie.
I4 — Combien je lui ai obligation de ce généreux procédé I mur-
mura Balzac qui se sentait déjà écorché ou éeartelé. Mail
ennemis cruels, où -ont-ils? Nous n'avons pas d'armes pour nous
défendre, Ot il» auraient bon marché de nous. Monsieur, vous
répondrez de mon sang devant Dieu!
REVUE DE PARIS. 81
— Monseigneur, l'ingratitude est indigne d'un grand cœur, ré-
pliqua Bautru charmé de l'incident qu'il avait fait naître : c'est moi
ou plutôt Arthénice qui vous a tiré du plus grand péril, en vous
faisant sortir de votre château, avant qu'on vînt l'assiéger.
— Assiéger ma maison de Balzac ! s'écria le châtelain en levant
les bras au ciel. Depuis quand la guerre a-t-elle recommencé en
ce pays?
— Eh! ce n'est pas la guerre, monseigneur, mais le mari, le
frère et le père d' Arthénice, à la tête de leurs gens, vous cher-
chent pour vous tuer. De la prudence, reprit-il en se penchant à
l'oreille de Balzac : ne vous nommez pas en présence de ce moine,
qui pourrait vous aller vendre aux meurtriers.
— N'est-ce pas une terrible situation que la mienne? dit Balzac
en gémissant. Vous pensez qu'ils auraient le cœur de m'écor-
cher vif?
— Et de vous couper en morceaux môme, comme chair à pâté,
répondit gravement Bautru, car on se disputerait vos reliques
par tout l'univers.
— Mieux vaudrait vivre parmi les sauvages du Canada! s'écria
Balzac en soupirant. Mais Dieu soit loué, je serai mort avant de
subir ce traitement abominable, imité des persécutions de Néron
et de Dioclétien. Je gèle, je n'ai plus de sang chaud dans les veines,
je vais rendre l'ame...
— Assurément, monseigneur, votre robe humide n'est pas pro-
pre à vous réchauffer, dit le moine, qui guettait une circonstance
favorable pour se faire remarquer du cardinal de Richelieu. Don-
nez-moi la licence de vous accommoder à ma guise, et je vous jure
que vous ne vous souviendrez bientôt plus de votre mésaventure.
Quant aux ennemis qui vous poursuivent, ils ne vous reconnaîtront
pas sous le déguisement que je vais vous prêter; au contraire,
ils vous prieront de les bénir, lorsque vous aurez pris mon froc.
Le cordelier n'attendit pas qu'on lui eût donné plein pouvoir
d'agir à sa guise : voyant que le prétendu cardinal était affai-
bli de frissons, chancelait et pâlissait comme prêt â s'évanouir,
il s'empressa de lui arracher ses vêtemens souillés de terre et
imprégnés d'eau, sans que celui-ci lit résistance. En un moment,
le rieur de Balzac fut dépouillé de tout ce qu'il avait sur le corps,
couché sur un matelas et couvert de draps chauds et de couver-
TOME UUI. JUILLET. 6
82 RKVl'K BB MJHS.
tures, sous lesquels il ne resta pas long-temps immobile, sans
retrouver la chaleur naturelle qui semblait avoir abandonné ses
membres. 11 remercia le moine de l'avoir préservé d'une pleurésie
mortelle , et lui offrit avec emphase les témoignages d'un? écla-
tante reconnaissance. Le cordelicr, qui n'en espérait pas tant, et
qui se vit dés-lors en perspective possesseur de quelque riche
abbaye, dût-il embrasser la régie d'un autre ordre, redoubla de
soins et d'é;;ards pour l'auteur de sa fortune future; mais il se garda
bien d'enfreindre la recommandation de Rautru, dans la crainte
d'irriter le cardinal, et il remit à une meilleure occasion h de-
mande qu'il se proposait de lui adresser; néanmoins il était impa-
tient d'éprouver les effets de la gratitude du premier ministre, et
il s'encourageait à parler, en se répétant tout bas qu'il serait fa-
vorablement accueilli dans toutes ses requêtes; enfin il crut ron-
ronner l'œuvre et assurer sou crédit, en otant sa robe de bure
grise pour la faire endosser à .Fean-I.ouis (iuez, qui s'enfroqua le
plus sérieusement du monde.
— Ah! monseigneur, le plaisant moine que vous laites! loi dit
Bautru qui se pâmait di rire, et qui faillit laisser tomber MB turban.
— En effet, répondit Balzac avec une imperturbable gravi;
on m'a souvent conseillé de prendre le froc, non-seulement pour
mieux fefre f — ortir ce qu'on nomme la béatitude de ma plty-j, mo-
mie, mais encore pour rendre agréable à bien le jeûne presque
absolu (pie je me suis prescrit...
— Quoi! vous jeûnez, monseigneur, sans y être oblige ria
le cordelier qui se souvint de son repas du matin.
— .le jeûne toujours, en dehors des vigiles et du carême, reprit
Baisse, qui portail le démenti de BOH assertion >ur >a t.n-e rubi-
conde : je voudrais me déshabituer de mangei comme le \ ulgaire,
et je mets un frein aux grossiers appétits de la matière, afin de
ne nourrir que l'esprit.
— Nous autres moines . nous BOmmes de gros nia: el
nous ne restOM gvère sur notre faim ou sur noire MÏf.
— Il me semble que les beaux espriti devraient ne chen liei
1. nés alimenS que dan tes Un es el n'user de la bouche que pour
discourir.
— Voilà Certes la première fois que l'habit dont vous ,'|, - \ ètu
entend publier de semblables hérésies; c'est affaire aux anges de
vivre d'air.
REVUE DE PARIS. 83
— Tous les hommes ne sont pas de ma nature, il est vrai, car
les cuisiniers seraient fort inutiles dans une république composée de
gens aussi dénués d'estomac.
— Cependant, monseigneur, dit Bautru, vous paraissiez tantôt
plus affamé, et j'avais ordonné d'apprêter une collation.
— A quoi bon ? reprit tristement Balzac, qui regretta d'avoir trop
fait parade de sobriété dans un moment où son ventre criait famine.
— Vraiment, monseigneur, je vous conjure d'excuser cette dés-
obéissance; mais je ne suis pas, comme vous, si voisin de la per-
fection immatérielle, et je ne saurais me passer de boire et de man-
ger. Je vous fais cet aveu en rougissant de honte et en maudissant
mon inûrmité.
— Je vous excuse, mon ami, dit Balzac embarrassé de justifier
son inanition après avoir professé tant de dédain pour les ignobles
besoins de la vie animale ; je vous verrai avec plaisir faire honneur
à ce souper qui ne peut être que frugal.
— Le vin du pays, monseigneur, n'est pas indigne du palais
d'une éminence, dit le moine en se pourléchant au souvenir de
celui qu'il avait bu.
— Je serais bien aise de le goûter du bout des lèvres, dit Balzac
qui cherchait un prétexte pour s'asseoir à table sans détruire l'o-
difi tnte Opinion qu'il avait donnée de ses jeunes continuels ; mais je
vous en promets d'avance du meilleur, si vous venez me visiter
en ma maison de Balzac.
— J'irais au bout du monde pour m'approcher de votre illustris-
sime personne, s'écria le cordelier enchaîné du crédit où il croyait
être.
— Monseigneur, dit Bautru qui s'amusait de l'inquiétude famé-
lique de Balzac, nous ne vous forcerons pas de faire honneur à
cette maigre chère, et le révérend père occupera votre place.
— Point 1 répondit Balzac en s'appnx liant de la table, je veux
présider ce banquet pour vous c\< iter à réparer mon manque
d'appétit; «Tailleurs, je m'efforcerai de vous imiter.
— Oh! le bon exemple que je vous donnerai, monseigneur! dit
le COrdelier, qui avait emprunté une casaque à son hôte et qui ai-
dait fhôtesse a disputer nu ooarei l tossi bien garni «pie le permet-
taient le lieu et la cireon>lance.
— Mordieu : monseigneur, j'empêcherai bien que tous vous mef-
0.
81 REVUE DE PARIS.
tiez une indigestion sur la conscience, par pure honnêteté, reprit
Bautru en s'agitant avec pétulance : que dirait de moi Mme Ar-
thénice, si je vous laissais faire? non, ma foi, vous ne toucherez à
rien.
— Sans doute, je ne toucherai à rien, reprit Balzac, jetant un
coup d'œil de concupiscence sur la table servie; mais je goûterai
le vin pour porter une santé à la divine Arthénice et pour juger si
ce clairet vaut celui de mon clos.
Bal/ac soupira en regardant fumer une poularde dorée que l'hô-
tesse venait de désembrocher et qui envoyait un parfum succulent
à l'odorat des convives ; Bautru et le cordelier étaient assis à table
et rivalisaient de voracité , pendant que Balzac enviait les miettes
de pain qui tombaient par terre. La poularde ne fut bientôt plus
qu'une carcasse que Balzac eût rongée avec délices, si le respect
humain ne l'avait retenu sous peine de se dédire de ses fanfaron-
nades de sobriété. A la poularde succédèrent une éclanche de
mouton, un jambon, un saucisson et une galette, que le pauvre
Balzac vit tour à tour diminuer et disparaître, sans qu'on lui
permît d'en prendre sa part. Mais il eut la consolation de goutei
le vin du crû, et le cordelier qui le versait ne se lit pas scrupule
de remplir a trois reprises le Terre de ce pauvre jeûneur malgré
lui, que la faim contraignait à s'oublier dans les distractions de
la soif; Balzac finit par s'apprivoiser avec la bouteille au point de
la saisir et de ne la plus lâcher ; il tenait tête au cordelier, qui avait
pourtant l'avantage dans ce genre d'exercice, el qui d'ailleurs com-
primait à l'aide d'une large mastication l'essor des famée* bachi-
ques, lesquelles montaient librement de l'estomac vide de Balzac
à son cerveau déjà troublé par les événement de la journée. Ainsi
Balzac n'était plus en état de se tenir debout, lorsque le cordelier
se trouva incapable de marcher droit.
— Monseigneur, dit le moine à qui l'ivresse délia la langue, j'ai
compté sur vous pour faire de moi un personnage.
— On n'en fera jamais qu'un ivrogne, reprit Balsac qui s'ac-
couda sur la table pour dormir et qui s'assoupit en DOUSSanl un
hoquet.
— le suis las d'être cordelier, continua le moine qui le tiraillait
pour f 1 11' il écoutât cl répondit, je veui être feuillant.
— Feuillant l s'écria Balsac à qui ce nom rappela ses querell
REVCE DE PARIS. 85
avec l'ordre des Feuillans et le père Goulu général de cet ordre ;
allez au diable !
— Non, j'irai à Paris au Palais-Cardinal, dit le cordelier, et je
vous demanderai, en mémoire de notre rencontre à Tourier, un
bénéfice de six ou huit mille livres, dans quelque bon diocèse; ne
me l'accorderez-vous pas, monseigneur, pour que je puisse boire
sans cesse à votre santé?
— Soit, feuillant enragé ! murmura Balzac qui ne releva pas la
tête; je t'accorde tout ce qu'il te plaira, voire une corde pour te
pendre; mais, de par tous les diables 1 ne me tarabuste pas davan-
tage et laisse-moi en paix, sinon, je te livre au petit père Ogier.
Le cordelier se persuada que le petit père Ogier devait être au
moins le bourreau, et satisfait d'une promesse faite en des termes
assez durs, il est vrai, il n'attribua la mauvaise humeur du car-
dinal qu'à un besoin irrésistible de sommeil , et se remit à l'œuvre
en dévorant à belles dents les restes du repas, en vidant à longs
traits toutes les bouteilles; malgré son expérience en fait de vin,
il outrepassa la dose à laquelle il pouvait conserver un maintien
décent, et il arriva insensiblement sous la table où il ronfla bientôt
comme un buffet d'orgues. Bautru s'était beaucoup diverti de cette
scène d'ivrognes, et il avait ri surtout de voir ce que devenait la
continence tant vantée du sieur de Balzac; l'espèce de torpeur dans
laquelle était tombé celui-ci à la suite de ses excès de boisson, se-
condait admirablement les projets de Bautru, qui n'eût pas su cap-
tiver la soumission de Balzac à jeun pendant trente lieues de poste.
Balzac, enveloppé dans sa robe de moine, pendant que le pro-
priétaire de cette robe gisait étendu sur le carreau, fut porté tout
endormi dans le carrosse, et Bautru, après avoir payé grassement
les frais de séjour, se replaça auprès du dormeur qui ne s'éveilla
pas uno seule fois, lors mémo que sa tète frappait lourdement contre
les parois de la voiture cahotée dans les ornières de ce chemin mal
entretenu par lescorvées. Cependant, grâce à l'ardeur du cocher plu-
tôt qu'à < tlle des chevaux qui étaient rarement employés au service
de la poste sur cette route peu fréquentée, le carrosse parcourut
• de vingt-quatre lieues en douze heures, durant lesquelles
15. il/.. n dormit tout d'un somme et Bautru rêva sans fermer l'oil
aux moyens de bien divertir la compagnie à qui l'orgueilleux An-
.niois devait ''tic livré en ipe< ta< le. Bautru imagina mille tours
86 RENTE DE PARIS.
plus ou moins ingénieux, mais tous capables de jeter du ridicule
sur le personnage qui serait mis en jeu, et quelques-uns tellement
plaisans que l'inventeur riait d'avance de ses conceptions, comme
si elles s'exécutaient déjà MM ses yeux.
Il était cinq heures du matin, et le jour ne paraissait point en-
core, lorsque le carrosse entra dans un petit bois l'oit épais, à
deux lieues de Poitiers, non loin du château de Mirabeau, où Bau-
tru avait envoyé, de la dernière poste, un courrier porteur d'une
lettre adressée à Boisrobert; Bautru leva le rideau de la portière
et regarda s'il n'apercevrait aucun indice qui lui apprît que sa
lettre était arrivée en temps opportun; mais l'obscurité restait
profonde dans les halliers, et le silence continuait de régner aux
environs. Bautru commençait à craindre que ses plans échouas-
sent, quand il fut rassuré par des pas d'hommes et de chevaux,
par des sons de trompe et par dos lueurs de torches qui s'avan-
çaient vers lui; il cria au cocher d'arrêter, dès qu'on le lui ordon-
nerait, et avertit le laquais de ne point avoir peur; enanJU, répri-
mant le sourire qui criait -ur ses lèvre- , il considéra un moment
la face épanouie de Balzac, plongé dans un délicieux sommeil, et
lui saisissant le bras avec rudesse, il le secoua, il le tirailla, il le
réveilla en sursaut, effrayé, pâle, hagard.
— Ou'est-ce? ô seigneur Dieul ne m'écorchez pas vif ! s'écria
Balzac, qui se crut aux prises a\e< |« mari jalons d'Anhénice , et
qui se débattit pour échapper à la rougoanea M ce cruel ennemi.
Je vous jure que je n'ai rien l'ait de plus que lui écrire en style ga-
lant!
— Monseigneur, vous roui méprenez, dit Bautru, sur qui tom-
baient MU coups que Bal/.ae, dormant à demi, adlttHMl à un
agresseur iinaginaii ifl ; lésorvoi toute cette I ull.ineeque j'admire,
pour vous défendre contre la b.imle de maître Bobert...
— Kh quoi ! mot oc lus voleurs donl voue m'a\ez parle? inter-
rompit Balzac qui avait ouvert Lee yeux iani pouvoir mm on dis-
tinguer les objets.
— Bétail oui, monseigneur; ces brigands ne nous faionl pas
grâce, et nous n'avoua plus que le temps d< mmandet une
Unei •» Dieu!
— Pensez-vous qu'ils nom tuent ! reprit Balzac , qui entendait
avec effroi mugir les trompes « t h unir les chevaux.
REVCE DE PARIS. 87
— Ils nous tueront sans rémission, dit Bautru feignant de per-
dre espoir; ces gens-là auraient crucifié Jésus-Christ, tant ils ont
l'ame endurcie au mal! Je fais des vœux seulement pour qu'ils
nous tranchent la vie d'un seul coup , au lieu de nous torturer de
mille morts!
— Monsieur, vous m'avez porté malheur! murmura Balzac;
vous répondrez de ma mort devant la postérité qui comptait sur
ma plume!
— Oui, monseigneur, je suis un misérable d'avoir jeté en ce
péril la plus illustre plume de France! Peu s'en faut que je ne me
punisse moi-même!
— Ne serait-ce pas plutôt le mari d'Arthénice, ou son frère,
ou son père, qui vient avec cette musique et ces lumières?
— Plût au ciel! Mais ce n'est personne autre que le fameux
Bobert, qui n'accepterait pas même la rançon d'un prince.
— Combien je me repens d'avoir quitté ma maison de Balzac, et
mon petit Ogier, et ma bergère Alcinadure! 0 fortnnati minium,
sua si bona norint agricoles! Que de chefs-d'œuvre inachevés! le
Minisire, le Barbon, le Socrate chrétien , et d'autres beaux traités.
— Voici, monseigneur, une idée qui me plaît ; il est une rançon
que les rois ne sauraient offrir : promettez une dédicace à maître
Bobert.
— Fi donc! Moi, qui ai refusé de dédier le Prince au cardinal
de Bichelieu, j'irais me dire le très humble serviteur d'un chef de
brigands!
— En ce cas, préparons-nous à mourir de la meilleure manière,
puisque vous n'avez pas en main une dédicace pour racheter
notre vie.
Les trompes ne cessaient de sonner des fanfares qui auraient
rendu l'ouïe à un sourd; une troupe de cavaliers masqués, avec
des barbes en queue de vache, se présentent au-devant du car-
rosse, qui fut aussitôt environné de valets barbouillés de suie,
portant des torches, des lanternes et des falots suspendus à dé
longues perches. Ces lumières se reflétaient sur 1rs armes qui ren-
voyaient des éclairs sinistres ; un ricanement sourd , semblable à
un langage mystérieux, circulait dans les rangs des SpoeMean
de cette scène nocturne, que Balzac ne vit pas sans un redouble-
ment d'effroi: son sang était figé dans ses veines; il ne pouvait ni
88 REVUE DE PARIS.
faire un mouvement, ni proférer une parole. La portière fut ou-
verte, et le conducteur de la troupe , monté sur un âne, et coiffé
d'une crinière flottante qui lui cachait le visage, brandit en l'air
une vieille épéc de parade, longue de six pieds , avec la pointe de
laquelle il piqua légèrement les mollets de Balzac; celui-ci, s'at-
tendant à recevoir le coup mortel, poussa des cris perçans et se
précipita hors de la voiture, prosterné la face contre terre.
— Grâce! grâce! s'écria-t-il en se glissant sous le ventre de
1 'âne, pour se mettre à l'abri de la terrible lame; ne me tuez pas,
je vous conjure !
— Quel est ce moine gris? demanda, en déguisant sa voix, le
prétendu chef de voleurs; il n'a pas un patar dans sa bourse, et
son habit ne vaut guère mieux que sa peau. Par la mordieu! je
n'aime pas ces petits moines qui sont dans l'église, suivant l'ex-
pression du grand écrivain M. de Balzac, comme les rats et les
autres animaux immondes étaient dans l'arche.
— Ce sont mes propres paroles, reprit Balzac, émerveillé de
1 érudition de ce bandit ; telle fut l'origine de ma querelle avec les
Fcuillans.
— Vous êtes un imposteur, un malavisé, un fat, un faquin! s'é-
cria l'homme à la longue cpée; il n'y a qu'un Dieu au ciel, un so-
leil au firmament, un roi en France, et un Balzac dans l'univers
entier; je vous couperai les oreilles pour vous ôter la fantaisie de
jouer le rôle de cet incomparable M. de Balzac.
— Je vous atteste, monsieur, que je suis le véritable M. de Bal-
zac que vous louez si honorablement, et je vous remercie de \ . »s
élo;;es.
— Quoi! n'avez-vous pas de honte de soutenir ce mensonge im-
pertinent? Vous, AI. de Balzac! Vous, ce génie miraculeux qui ■
des échos dans les quatre parties du monde! Nous, ce galant ber-
cer pour qui la belle Arthénicc se meurt d'amour 1
— Je vois, monsieur, que vous me connaisse! bien, reprit Bal-
zac qui se tranquillisa sur les suites de cette rencontre qu'il avait
jugée d'abord si funeste pour lui : m.ii-> je m'étonne que dans le
métier que vous faites, vous trouviez le loisir de lire dans des
livres...
— Tu m'en imposes, maraud! interrompit , d'un accent formi-
dablo, le faux brigand, qui lit siffler son épee aux oreilles do
REVCE DE PARIS. 83
Jean-Louis Guez, et qui le força de se recoucher à plat ventre sur
l'herbe. Je vais te trancher ta tête, et je l'enverrai en présent à ce
célèbre M. de Balzac, dont tu oses usurper le nom et les ouvrages.
— Eh ! monsieur, dites donc qui je suis, puisqu'on ne veut pas
me croire ! s'écria douloureusement Balzac en s'adressant à Bautru,
qui était demeuré dans la voiture pour rire à son aise en cachette.
Me laisserez-vous égorger , faute de prouver que mon nom et mes
ouvrages m'appartiennent?
— Robert, mon ami, dit Bautru s'empressant de satisfaire le
désir de Balzac, je vous déclare avec tous les sermens du monde
que le fameux auteur du Prince est devant vous ; Mme Arthénice
m'a envoyé le quérir en son château de Balzac où il courait de gros
risques et je l'emmène aux pieds de cette belle dame qui sèche dans
l'attente, de même que la sulamite du Cantique des Cantiques.
— Si j'étais certain que les choses fussent comme vous dites!
répliqua maître Robert en chatouillant avec son épée la nuque de
Balzac. Mais j'ai peine à me persuader que ce lourdeau de moine
soit réellement ce gracieux, ce délicat et accompli épistolier, qui
fait l'entretien des cours et des ruelles, qui pénètre dans la fami-
liarité des princes et qui vaut à lui seul toute une académie.
— Vous avez plus de goût que les gens de votre espèce, mon-
sieur, dit Balzac relevant la tête avec assurance. Je vous demande
la permission de vous écrire une longue lettre sur les inconvéniens
d'un état qui vous prive des jouissances de la belle littérature
— J'ai un moyen infaillible de savoir si vous m'abusez et si vous
n'êtes pas un faux Balzac, comme il y eut autrefois un faux Demé-
trius, un faux Tibérinus, et d'autres imposteurs qui avaient un rôle
plus aisé à jouer que n'est le vôtre.
— Vous me ferez plaisir de montrer à ces messieurs que je suis
vraiment celui que vous vantez en des termes fort glorieux.
— Dans le cas où vous ne seriez qu'un faussaire, je vous con-
damnerais à périr sous le bâton.
— Les plus affreuses menaces ne m'épouvantent pas, car je me
connais bien moi-même et crains peu les imitateurs.
— Kh ! bien , moi, je connais le seing de ce grand M. de Balzac;
apposez le rôtie 1U bas de ce papier et j'en donnerai mon avi-.
Le chef de la bande déploya à demi un rouleau de papier dont
la moitié était écrite, fit apporter une plume et une écritoire pré-
90 REVUE DE PARIS.
parées pour cette comédie, et Balzac, impatient de mettre en évi-
dence son identité, prit la plume, et à la clarté des torches, il
traça son nom en caractères allongés et très lisibles , avec griffe
et paraphe, à l'endroit du papier qu'on lui désigna. Dès que sa si-
gnature fut donnée, Robert lui arracha le papier, le roula en si-
lence, tandis que Balzac, no doutant pas du succès de la preuve
qu'il avait offerte au Mcoptieisiue de son admirateur, attendait une
déclaration solennelle de la bouche de ce brigand lettré ; mais au
lieu de cette satisfaction d'amour-propre , Balzac eut le déplaisir
d'entendre un éclat de rire que tous les assistans répétèrent à la
fois. 11 ne sut que penser de cet accès de gaieté imprévue, et il sup-
posa qu'il avait fait une faute d'orthographe en écrivant son nom.
— Monsieur Robert, dit-il avec embarras, il est possible que
j'aie écrit Balzac avi ■<• une i à la place d'un : ; n'en tirez aucune
conséquence fâcheuse, si ce n'est que les lettres s et % sont en guerre
dans mon nom depuis quatre siècles.
— Prenez garde à vous si vous avez emprunté une qualité qui
ne vous appartient pas! reprit d'un ton lugubre le pu tendu I api-
taine de voleurs : je vais vérifier la chose et décider dl \otre sort
en tenant séance avec vos juges. Si vou> ètc> le \ rai Balzac, 06 qui
me surprendrait fort, je vous mène en triomphe à l'Académie; si
vous n'êtes qu'un charlatan affublé du plus respectable nom, je
vous ferai promener sur un âne galeux, depuis An,;oulème jus-
qu'à Tours, eu vous forçant de COofosaBC votre indignité et le peu
que vous valez. Cependant, qui que voua soyez, je \eu\ qu'on
lèbre à vos oreille> la gloire de M. de Balzac, srec d'autres trom-
pettes que celles de la déesse Renommée.
A ces mots tous les sonneurs de trompes entourèrent 15.i1/.at et
le régalèrent d'une si épou\ intable musique, qu'il eut beau se
boucher les oreilles et se cacher la tète dans >'>n froc, une sorte
de \ei ti;;e le s.ii>il à cet étourdi^ant concert , ei il g "a;;it.i en I on-
vulsions, criant , suppliant , pleurant, riant tour à tour. Ion,; temps
Ijkrèa que aûB supplice eut cessé par le dépari de la troupe mas-
quée, de ses trompe- et de sea flambeaux.
Bail L. 1 lqob, bibliophile.
1. 1 sniic au i>iochuin numéro.}
,.,! TT ..^.-....«».» .«»«««»««»«« «»««»«»«»
GALERIE
DE
M. AGUADO.
Décidément l'année, ou plutôt la saison, est aux beaux-arts, mais sur-
tout à la peinture. En effet, le mois dernier a vu s'ouvrir à Versailles
d'immenses salons où l'on peut faire deux lieues de poste, je crois, en se
promenant entre un double rang de tableaux de toutes les époques; ce
mois-ci voit s'élever une galerie volante, appliquée parallèlement aux
travées de l'ancien musée, et dans cette galerie seront placés les quatre
cents tableaux de l'école espagnole recueillis par MM. Taylor et Dau-
satz, au nombre desquels on compte au moins vingt chefs-d'œuvre; enfin,
dans le courant de la semaine qui vient de s'écouler, M. le marquis de
Las Marismas, ou, si l'on aime mieux, M. Aguado tout court, vient de
livrer à la curiosité des amateurs la nombreuse collection qu'il a recueillie
récemment, depuis qu'un tour de roue de la fortune l'a fait marquis,
grand d'Espagne, et ce qui vaut mieux que tout cela, millionnaire!
On doit savoir gré à M. Aguado de l'emploi vraiment libéral qu'il fait
de sa belle fortune si rapidement acquise : si , dans son vaste hôtel de la
rue Grange-Batelière, il a de superifcfl éewfca SE ses chevaux mangent
dans des autres revêtues de marbre, d'immenses remises qui contiennent
plusieurs douzaines de voitun •>, une sellerie magnifique , une sellerie à
faire envie à un lord anglais, il s'y trouve aussi un petit sanctuaire poul-
ies arts; j'ai tort de dire petit, car la galerie de tableaux est certainement
plus grande du double que les belles remises, et ce n'est pas peu dire. Cette
galerie est distribuée et décorée avec goût; mais si nous osions nous per-
92 REVUE DE PARIS.
mettre une légère critique, en mettant de côté tout esprit de dénigre-
ment , nous dirions que malheureusement la fortune qui fait des grands
seigneurs et qui leur donne le moyen d'acquérir des centaines de tableaux,
ne leur donne pas aussi aisément le goût nécessaire pour les bien choisir.
Elle fait des amateurs , elle ne fait pas des connaisseurs. Nous craignons
bien que M. le marquis de Las Marismas ne soit une preuve de plus de
cette vérité un peu banale.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sous le rapport delà quantité, niais sous
le rapport de la qualité, que sa collection peut être rcprochable. Il y a là
des centaines de tableaux, dont quelques-uns de grande dimension, tous
superbement encadrés; mais, malgré tout l'or qui les entoure , tout ecl m
relevé en bosse , combien dans ce nombre y a-t-il de chefs-d'œuvre? Là-
dessus nous craindrions presque d'établir un calcul rigoureux. Il y aurait
trop peu d'élus.
Mais prenons le lecteur avec nous, conduisons-le par un petit escalier,
d'assez médiocre apparence pour le joli palais de la rue Grange-Batelière,
conduisons-le dans les premières salles de la galerie. Ces salles ne con-
tiennent guère que des tableaux des écoles italiennes et flamandes. A en
croire le catalogue qu'on nous a donné à la porte, il y a là un Raphaël ,
un Léonard de Vinci, deux Dominiquins, quatre BaroCÎ , deux Fia Bar-
tliolomeo, je ne sais combien de Corrége, six , je crois; oui, six, sur ma
parole, mie demi-douzaine de Corrége, de ce divin Corrége, le peintre
du sentiment délicat, de la grâce insaisissable, le peintre sans prix ; six
Corrége, comprenez-vous.' et, après cela, je ne sais combien de Carraehe,
de Carlo Dolci, deGarofolo, de Guerchin, de Guide, de Palma Yecehio,
de Sassoferrato, de Seliiavone, de Schidonc, de Véronèse, de Rnbeuf,
de Rembrandt, etc., etc. Débrouillez-vous, si vous pouvez , au milieu de
tous ces chefs-d'œuvre; cela vous sera facile, car vous ne courrez pas le
risque d'être trop subitement ébloui. S'il y a beaucoup à voir, il y a peu à
admirer.
Nous ne voulons pas discuter ici l'authenticité de la plupart de
Chefs-d'œuvre | le ciel nous en préserve! Mais il y a de ces choses qui
tombent tout d'abord sous le sens, sous le sens même de L'homme qui
s'y connaît peu, et qui dédaigne de recourir à la loupe «le l'expert; nous
voulons parler de l'excès dans la quantité. En jurisprudence , en morale,
selon la règle ordinaire deselioses, qui \eut trop [trouver ne prouve rien;
en fait de collection, lorsqu'il s'agit d'objets d'art, qui veut trop ivoir n'a
rieu. C'est assez que vous prétendiei posséder si\ Corrége, pour (pie je
craigne que vous n'en possédiez pas un. VOUS ne pOUVOS M avoir si\ bien
authentiques , c'est une vérité en dehors de toute discussion ; il on roui
a trompé pour un, pour deux, pour cinq, j'ai bien peur qu'on ne VOUS ait
REVrE DE PARIS. 93
trompé aussi pour le sixième. Je ne suis pas plus sévère ici pour la gale-
rie de M. de Las Marismas que pour les collections des particuliers ita-
liens. Les plus belles, les plus irréprochables sont toujours les moins nom-
breuses. On n'y a admis que des morceaux de choix, et sur une critique
sévère. Voyez la galerie Manfrini à Venise , la galerie Barberini , etc.
Là, on n'a pas un doute à élever, pas un morceau à critiquer. Mais toutes
celles qui vous annoncent des Raphaël à la douzaine sont, les trois quarts
du temps, au-dessous de toute critique; quatre Raphaël, six Raphaël,
dix Raphaël... Vous vous moquez!
Nous ne nous arrêterons donc pas long-temps dans ces salles italiennes.
Afin de n'être pas accusé d'injustice, signalons cependant eu passant une
charmante tète de Salai, d'un fini précieux et du travail le plus délicat.
Cette jolie tête rappelle, comme un doux et lointain écho, la manière du
tendre et spirituel homme de génie , qui fut le maître de Salaï, Léonard
de Vinci. Signalons encore une Sainte Famille, du Baroche, qui ferait
plaisir à côté d'un Raphaël; une Circoncision , de J- Bellini, tableau dou-
teux, mais curieux; un André del Sarlo , qui semble la contre-partie
d'un tableau delà galerie du Louvre; une Résurrection du Christ, d'An-
nibal Carrache, tableau fort correct, sans doute, mais fort déplaisant,
comme tout ce qui est gris, noir et dur; des Rembrandt discutables; un
Dietrick, pâle et fine imitation de ce maître; une jolie tête du Guide, un
peu bleue cependant; un Carlo Dolci, une Sainte Famille, de Fra Bar-
tholomeo, un Lorcnzo Lolto; et passons à la collection de l'école espa-
gnole, collection plus complète, et que M. de Las Marismas était à môme
de mieux former.
L'école espagnole est la fille des grandes écoles italiennes : des juges
exclusifs et raffinés, des critiques d'un goût sévère, ou plutôt un peu pas-
sionné, l'accusent même de n'en être qu'une di ginirescence. Quoi qu'il
en soit, le siècle de la grande peinture en Italie était depuis long-temps
écoulé, et l'école de Bologne (1560-1650) continuait seule les artistes qui
l'avaient illustrée, quand parurent Velasquez, Murillo, Zurbaran, Alonzo
Cano, et les autres chefs de ligue de l'école espagnole.
L'Espagne du xiv« au \vi« siècle avait bien eu ses peintres, les pein-
tres de la première école aragonaise,qui fleurirent de 1300 à 1350, Ray-
mond Torrente et Michel Fort, son élève, qui, comme lui, couvrit de ses
compositions gothiques les murailles des églises de Saragosse et des
chapelles descouvens du voisinage. D'autres peintres, comme Bonant de
Ortiga et Pierre de Aponte, continuèrent cette école dans le xV siècle;
mais là, comme ailleurs, ce furent des élèves «les artistes italiens qui vin-
rent inaugurer l'art véritable et détrôner la barbarie.
\ dence avait aussi ses peintres dès le commencement du \V siècle;
94- REVUE DE PARIS.
mais leur chef, Vincent-Jean Maeip, plus connu sous le nom de Juan de
Joanes, imitateur des ouvrages de la première manière de Raphaël, dout
il put voir et étudier cependant les dernières et sublimes compositions ,
ressemble plutôt à Perugin ou à Albert Durer, qu'au peintre d'Crbain.
Ribalta et Ribera continuèrent plus tard son école, dont cependant ils
changèrent le caractère.
La principale galerie du musée Aguado ne contient que des tableaux
espagnols; l'aspect en est sévère et presque religieux, la plupart de ces
tableaux ne représentant guère que des sujets de piété. Beaucoup de ces
ouvrages sont remarquables; quelques-uns même se distinguent par ce
grand caractère de vérité large, peut-être un peu outrée dans sa gran-
deur, un peu matérielle dans sa simplicité, caractère qui n'appartient
qu'à cette école d'Espagne.
La plupart des artistes qui ont fleuri au-delà des Pyrénées affection-
nent en effet le genre austère, terrible. Ils peignent la foi, cette vertu
aimable, et ils font peur. Ce sont les trafiques de la peinture. Ils sont
tragiques par les détails et par la manière dont ils sentent et dont ils
expriment, plutôt que par la manière dont ils conçoivent. Ils émeuvent
plutôt par l'expression que par le choix du sujet. Rarement ils font cou-
ler le sang, et cependant il y a dans leurs compositions les plus calmes,
les plus simples, quelque chose qui f notamment a la terreur.
Zurbaran est le Corneille de cette école. Dans ses compositions il est
grand comme Corneille, il est tranquille comme lui. La plupart de ses
tableaux ressemblent à des scènes de Po/i/n/c/c, qui ont lies moines p ut
acteurs. Le Sailli Bernard porfaul /" croix, cbei M. Aguado, et chez le
maréchal Etonll le tableau du Moine i>nilirfileur conduisant d.ms sa cel-
lule ses auditeurs, qui lui demandaient où il puisait toute son éloquence,
et leur montrant un crucifix, en leur disant: «C'est lui seul qui m'in-
spire, » sont des chofs-d'ivuvre il;ms ce gtjtfl
Aucun artiste espagnol ou italien n'a su peindre comme Zurbaran la
robe du moine, dérouler K9 (Ai larges et WUbfCSj, et jeter dans l'ame du
spectateur toute la terreur qu'ils renferment \ • \ • / plutôt son tableau
de Saint Pierre mur tijr, dans la galerie Aguado- Malheureusement ce
table-au parait avoir été rogné du bas; le >amt marche sur la bordure; il
n'est pu jusqu'à la couleur violAtrc et triste de celle Composition qui
ne soit admirable.
Les peintres espagnols sont donc surtout les peintres des >m-
bres et réfléchies; ce sont etn qui ont le mieux compris les habitudes de
la vie BJCétiaiie , et qui expriment le m< _ulier paroxisme de
l'exaltation monacale qu'on appelle l'extat
Il y a, dans la galerie de la rue Grange-Batelière, des tètes de saints
REVUE DE PARIS. 95
et de moines qu'on ne peut oublier une fois qu'on les a vues , pas plus que
nous ne pouvons oublier l'expression passionnée d'un homme vivant, d'un
grand acteur ou d'un grand orateur, de Talma prononçant le fameux
qu'en dis-tu? du général Foy condamnant je ne sais quel ministre à re-
garder les statues de L'Hôpital et de d'Aguesseau. Mais la passion espa-
gnole n'est pas de la passion politique, qui a besoin d'une scène et de
spectateurs; c'est habituellement de la passion tranquille, solitaire, re-
pliée sur elle-même. Ce sont des hommes qui méditent, qui pensent au
ciel ou qui prient. Aussi quelle ardeur vive et contenue dans l'expres-
sion de toutes ces figures ! Mais , il faut le dire , les artistes qui sentaient
et exprimaient ainsi croyaient avec la même chaleur, avec la même bonne
foi que les religieux qui leur servaient de modèles.
Louis Tristan , par exemple, ce grand peintre de Tolède, qui peignait
dans cette ville de 1610 à 1C40, Louis Tristan eût été moine s'il n'eût été
peintre. Quel malheur que son tableau de Saint Antoine abbé dans le
désert, qui fait partie de la collcctiou dont nous nous occupons, ne soit
pas parfaitement pur; mais si les retouches ont affaibli , elles n'ont du
moins rien détruit. Que d'amour dans ces yeux levés au ciel! Que de
mysticité dans ces plis du front et de la lèvre! que de componction dans
toute cette pose ! que d'extase dans cette tète rejetée en arrière! et quelle
tristesse sainte et sublime dans ce coloris terreux, gris, jaunâtre, et qui
cependant donne tant de solidité et de relief au personnage, et un ton
local si vrai et si bien approprié à l'ensemble du tableau ! Cette tète seule
est un poème chrétien , un poème qui en apprend plus long sur la religion
du Christ que les quatre mille vers du fils de Racine. L'homme qui a
composé ce chef-d'œuvre devait croire avec autant de naïveté et de fer-
veur que le saint religieux qui lui servait de modèle; tous deux, l'un en
se plaçant à son chevalet, l'autre au point de rue de l'artiste, tous deux
mettaient le doigt dans l'eau bénite et faisaient le signe de la croix et leur
prière; en un mot, tous deux croyaient!
Il y a, dans la galerie de M. Aguado, deux autres Tristan; mais qu'ils
sont inférieurs à celui que nous venons de décrire!
Saint Hnijin s, m'ijui' , rhflWJffl.nl lé maïu/cr des chartreux, attribué
à /urbaraii , est bien un tableau espagnol , un tableau expressif, original,
mais que j'ai peine à croire de Zurbaran. La perspective n'y est pas aussi
savante (pie dans la plupart des tableaux de ce grand maître. Les plis
des robes des chartreux y sont d'une pauvreté et d'une mollesse qui suf-
firaient à elles seules pour fortifier mes douteS-j car Zui baian peignait
surtout admirablement le-, et il. - , les robes de laine et de bure, comme
moi Patrons dit tout à l'heure, et comme on peut s'en convaincre, par
uu coup .d'œil jeté sur les moindres des tableaux de la galerie du mare-
% REVUE DE PARIS.
chai Soult, qui possède plusieurs Zurbaran bien authentiques. Zurbaran
était même plutôt un peu dur et sec que froid et mou. Je mettrais doue
un point de doute à côté de ce tableau de Saint Hugues. Je ferai la même
observation à propos de deux autres petites esquisses du même peintre :
Judith et Hèrodiade. Ces esquisses sont exécutées avec une dureté et une
sécheresse qui passent toute permission. J'ai peine à les croire de Zurbaran.
Murillo, le peintre des vierges, ou plutôt de la Vierge qui a été mère;
Murillo qu'on pourrait, mais surtout en le considérant dans sa dernière
manière, appeler le Racine de la peinture espagnole, s'il était plus châ-
tié et un peu moins matériel ; Murillo, le premier coloriste de cette école,
après Velasqucz toutefois; Murillo, le peintre des enfans comme il est le
peintre des vierges, occupe unelarge place dansla collection de M. Aguado :
vingt et un tableaux qui en font partie sont attribués à ce maître. Vingt < t
un, c'est beaucoup trop- Je ne sais pas de combien il faudrait rabattre;
mais il y a là bien des choses faibles , qui, si elles étaient son ouvrage,
feraient peu d'honneur au grand peintre de Sévillc, peintre assez in-
égal du reste, comme tous ceux qui produisent vite et qui produisent
beaucoup. Le Suint Vincent Ferrer, en costume de trappiste, m'a paru
le plus remarquable de tous ces tableaux. Il y a là quelque chose de bien
espagnol, et un éclat, une largeur et une vérité de coloris qui n'appar-
tiennent qu'à Murillo. f/Archevèquc de Patnpclune admirant les mira-
cles de saint Jeun de la Crux est un tableau de la première manière de
ce maître, et qui a toute l'énergie un peu sauvage de ses premières com-
positions. Le portrait de Saint Dominique, du même peintre, est bien
gracieux pour un aussi terrible saint. C'est un moine petit-maître , au
teint fleuri , et tout miel; j'ai peine à retrouver là l'apôtre fougueux de
l'inquisition , l'homme qui le premier a fait en grand l'application du
bûcher à la religon, qui a voulu que l'incrédulité, ou seulement la ma-
nière différente de croire, fussent punies de mort, et que, comme la
le doute <'ût ses martyrs.
La Mort de sainte Claire, ou Procession de* vtêrge»,tÊt un tableau du
premier ordre, d'un coloris suave et éclatant, qui doit être de la même
époque que le fameux tableau d'Ahraham deeant les anges, qui, du ca-
binet du maréchal Soult, a passé dans la galerie du duc de Siitherland.
La Vierge au.r Chartreue. saint Jérôme dans le </< sert , le Christ eOMTOntU
(l'ipincs et le saint François d'Assises sont autant d\>u\ rages qtii se re-
commandent chacun par des qualités différentes, ou énergiques, ou
brillantes, et qui oe sont pas indignes du peintre de l'Andalousie.
Beaucoup d'autres Murillo de cette collection, ou de préteo lus Murillo,
car jamais peintre n'a été plus imité , plus Copié . et n'a vu la liste déjà im-
mense de ses propres ouTrages allongée d'un plus grand nombre de chefs-
REVUE DE PARIS. 97
d'oeuvre d'authenticité douteuse, beaucoup d'autres Murillo représentent
ou des sujets de sainteté, ou quelques-uns de ces enfans, comme Murillo
aimait aies faire, potelés, au teint éclatant, et aux chairs roses, blanches,
palpitantes. Malheureusement dans ceux de cette galerie, que je crois les
moins douteux, la retouche domine. En examinant ces tableaux, il se faisait
dans mon esprit d'assez singuliers rapprochemens, des rapprochemens
entre Murillo et Rubens, admirables coloristes tous deux, mais par des
procédés différens. Murillo avait-il vu les ouvrages de Rubens? je serais
disposé à le croire. Rubens était déjà mort, que Murillo, dans toute la
vigueur de son talent, peignait ses belles Assomptions et ses belles Concep-
tions, dont un des tableaux les plus renommés de la galerie du maréchal
Soult peut nous donner une juste idée. Puis, descendant bien des échelons
de l'échelle de la peinture, je trouvais, par je ne sais quel étrange hasard,
qu'un de nos peintres les plus décriés du dernier siècle semblait avoir volé
le procédé de Murillo, et la richesse et la suavité de ses tons dans les chairs.
Quel est ce peiutre? Boucher, le fameux peintre des Amours. Oui, ce sont
les mêmes chairs blanches, roses, légèrement dorées; le même moelleux
dans le modelé, ce moelleux, doux aux yeux comme la chair est douce à
la main ; le même art dans la manière de noyer les contours dans le fond;
il n'y a qu'une différence , c'est que Boucher a estropié tous ses jolis
amours. Bâtis comme ils le sont, ils ne pouvaient ni vivre ni respirer; ce
sont de jolies masses informes. En un mot, Bouclier ne dessine pas , et le
grand peintre de Séville, auquel j'ai honte d'avoir un moment comparé
le peintre coquet des boudoirs , Murillo , lui , sait dessiner !
Nous dirons de l'ensemble des Velasquez de la collection Àguado ce
que nous avons dit des Murillo. Il y en a seize dans cette collection , et
c'est beaucoup trop; seize Velasquez! quand la galerie du Louvre n'en
possède qu'un seul ! et quand MM.Taylor et Dausatz ont pu, à grand' peine
et à grand renfort de diplomatie et d'écus, en recueillir au plus cinq
ou six dans leur moisson artistique.
Le Soldai mordu par une vipère est-il vraiment de Velasquez? Et ces
tableaux de l'Ouïe, de VOdoreU et du Toucher, et autres sens, sont-ils
bien de ce peintre? Quel que soit leur mérite, je me permettrai d'en
dout< i
La petite esquisse d'un Infant à rhcral allant à la chasse me paraît
plus authentique de toute façon. C'est un bijou pour la vie, la singularité
du costume, et tout l'ensemble qui est bien espagnol. Le Portrait d'une
Infantr, avec d'énormes toulïVs de chaque côté de la tète, peut bien être
aussi de Velasquez; maislet retouches l'ont fardé d'une ridicule manière.
Ce portrait, cependant, ne manque pas de mérite. I d autre portrait de
H me paraît plus discutable. Du reste, les accessoires sont
roui \i.iu ji ;■ ht. 7
98 REVUE DE PARIS.
riches; mais la tête a un grand défaut, celui d'être laide, et d'être fai-
blement peinte , quoique peinte dans la manière de Velasquez , le plus
large et à la fois le plus naturaliste des peintres.
Nous ne suivjns ni l'ordre des dates, ni celui de la classification du ca-
talogue Las Marismai (le nom de M. Aguado n'est écrit nulle part);
nous parlerons donc , après Murillo et Velasquez , de Morales surnommé
le Divin, qui florissait à Séville de 1520 à 13G0. C'est un peintre dans
la manière d'Albert Durer, sec jusqu'à l'extrême dureté, précis jusqu'à
la minutie et vrai jusqu'à la pauvreté la plus repoussante. Ses types ont
quelque chose de maigre, quelque chose de la nature amincie de l'Arabe
qui vit troisjours durant avec une poignée de dattes, ce qui s'explique bien
par le long séjour que fit ce peintre dans le midi de l'Espagne. Le sujet de
ses compositions est presque toujours un Christ mort dans les bras de sa
mère. S'il ne sait pas peindre la beauté, il sait peindre certainement la dou-
leur et la désolation chrétienne. Il rend admirablement ces yeux bordés
d'un cercle bleu et lilas,ces yeux qui ont pleuré et qui pleurent encore, et
ces bouches affligées dont la tristesse abaisse les coins. Le plus remar-
quable ouvrage que nous ayons à Paris de ce singulier artiste fait partie
de la collection du maréchal Soolt. Ce tableau, daus sa misère, est si vrai
et l'affliction des saintes femmes qui pleurent ce pauvre Clirist,d'unenaturc
chétive et dont le front piqué par les épines laisse couler des gouttes de
sang précieusement étudiées, cette affliction est si vive, que cette com-
position fait mal à voir. Mais les ligures des personnages de ce tableau,
sont, à mon avis du moins, d'une maigreur qui révolte, leurs visages
vont trop en s'amincissant et se terminent en angles si aigus, qu'on a peine
à reconnaître là la nature.
M. Aguado possède deux tableau du même genre dont l'un est attribué
ii M iralès. Non-seulement les types sont les mémei que cens du tableau
du maréchal Soult, mais les expressions sont parfaitement Sembla Met,
mais les figures paraissent calquées sur les deux principales ligures de ce
tableau. Les mêmes os percent la même peau Masque, les mêmes gouttes
de sang coulent <!e la piqûre des mêmes épines: seulement la dimension
des personnages est peut-être un peu réduite; mais leur désolation est
aussi excessive. Ce tableau serre le cœur et fait souffrir.
L'autre composition du même genre appartient I Juan de .lianes (Jean
M.wip de l'école de Valence, qui, quoi qu'en disent MS historiens ,
parait avoir plutôt étudié Albert Durer et le Perugio que Raphaël. àJoDSO
Berruguete, de Toi tde, qui peignait rers 15S0, est de 1 1 même école que
i - déni maîtres. Berruguete est le Lucas Cranack espagnol. Dans son
tableau delà MadtUim iansU désert, c'est la même étrangi !t< . la même
raideur, la même sécheresse de dessin, la même dureté et le même
REVUE DE PARIS. 99
éclat de coloris, la môme recherche de détails, maigres et petits, que
dans les vieux maîtres allemands. L'ensemble de ce tableau a de plus une
singulière analogie avec la fameuse gravure d'Albert Durer : V Enlève-
ment de Proserpine. Ce tableau pourtant est certainement original.
Nous n'avoDS ni le loisir ni la volonté d'entrer dans quelque détail au
sujet d'une centaine d'autres tableaux espagnols du Labrador, d'Orrente,
de Ménésès de Osorio , de Coèllo , de Tobar, d'Antolinez, de Herrera le
Vieux, de Palomino, de Moya, etc.; la liste seule en serait trop longue.
Originaux ou non, peu de ces tableaux sont remarquables.
Il y a d'Antoine Pereda, de Valladolid , une Descente de croix que je
suis certain d'avoir vue autre part. Mais où? je serais fort embarrassé s'il
fallait le dire. Lequel des deux tableaux est original ? je ne sais. Mais l'un
des ouvrages les plus singuliers et les plus curieux que possède M. Aguado
est une Descente de croix de Pedro de Campana.
Pedro de Campana était originaire de Bruxelles, vers la fin du xvie siè-
cle. Il vint de Flandre à Séville, centre du commerce, des richesses qui
l'accompagnent, et des beaux-arts qui le suivent. Ce peintre , Flamand
d'origine, n'a cependant de flamand dans sa manière que l'extrême rendu
de l'exécution. Il tient des vieux maîtres allemands par la finesse des dé-
tails et la sécheresse du dessin, des Espagnols par l'intérêt du sujet, la
largeur et surtout la vigueur de l'effet. J'ai rarement vu un tableau d'un
relief plus extraordinaire que ce tableau d'une Descente de croix. Mais
aussi le parti pris est prodigieux, et il y a des figures tout entières dans
l'ombre qui sont absolument noires. Malgré la bizarrerie, c'est une œuvre
originale et énergique. Il est impossible de croire (pie les personnages de
ce tableau curieux ne fassent pas saillie et ne se détachent pas du fond de
la toile, et cependant ce fond est un ciel pale et un paysage plus pale en-
core. C'est de la peinture terrible, sauvage, et qui ne convient pas mal
à la tristesse du sujet, à la scène de désespoir et de désolation (pie cette
composition nous représente.
Un tel tableau mettrait en fuite ceux qui aiment le gracieux; il nous
plaît comme œuvre d'art imprévue et curieuse.
Au nombre des tableaux de la galerie Aguado qui peuvent plaire tic la
même manière et par les mêmes qualités que celui-ci, qualités plus larges
cependant, nous devons ranger les Deux Philosophes de EVibera,el l'Ésope
et VEuclûU de Franco, de Séville. Impossible d'être plus laid , mais aussi
d'être plus vrai et plus vigoureux.
Terminons cette revue sommaire de la collection de M. Aguado par une
remarque à l'éloge de *<>n propriétaire. C'est que depuis un quart de siècle,
en France, la richesse fait tout ce qu'elle peut pour être intelligente, et qu'à
la longue elle le deviendra. On commence par croire, par se figurer
7.
100 REVUE DE PARIS.
qu'on a le goût des arts, sans en avoir ni le sentiment ni l'intelligence , et
on finit par acquérir l'un et l'autre. C'est là un des revenans-bons les plus
sûrs des riches acquéreurs de tableaux. L'exemple donné par M. .\_uado
et par d'autres possesseurs de graudes fortunes ne peut manquer de fruc-
tifier. Aujourd'hui, l'école espagnole est à la mode, l'école espagnole,
inconnue à la France dans le dernier siècle, dont pas un des critiques du
temps n'a parlé , pas même Diderot dans ses nombreux écrits sur la pein-
ture; et nous aimons mieux cette mode que celle du rococo. En revan-
che, l'école italienne est victime d'un dédain momentané qu'elle ne mé-
rite certes pas. La réaction aura lieu pour elle , comme elle a eu lieu pour
l'école espagnole, sa fille brillante et énergique, mais qui, malgré ses
qualités séduisantes, ne peut faire oublier sa mère. En France, on est ex-
clusif par boutades; mais, en France, on s'est déjà corrigé de bien de petits
défauts nationaux. C'est du moitis ce que nos pédagogues nous disent,
même ceux d'au-delà du détroit. On se corrigera aussi de ce défaut-là;
on aimera tout ce qui est bon, on admirera tout ce qui est beau , on ap-
plaudira à tout ce qui est grand , et alors alors nous serous peut-être
un peu plus modestes, peut-être un peu moins bavards.
F. Mf.rcei
LA LITTERATURE
SOUS
RICHELIEU ET MAZARIN.
I.
La critique de nos jours s'inquiète volontiers , en histoire littéraire , des
écrivains méconnus ou malheureux. Qu'on nous permette aujourd'hui de
suivre une voie contraire et de parler d'un poète qui n'a rencontré partout
que le bonheur et la fortune. Voiture, en effet, ne fut pas un de ces gé-
nies libres et pleins qui ont leur destinée, et qui, dans le malheur, s'a-
chèvent et persistent. Esprit facile, ingénieux et badin, plein de tour et
d'agrément, ayant, comme le dit de lui Saint-Evremond, quelque chose
de fin , de délicat , de poli , qui fait perdre le goût des urbanité* romaines
et des sels alliques , Voiture trouva devant lui les abords aisés, et eut
immédiatement, dans le plus haut monde, un accueil facile, que justi-
fiait le charme de sa conversation , et qui devint bientôt un succès poussé
à la fureur. On se l'arrachait comme Orphée, et il était l'indispensable
ornement de toute réunion brillante. Là est la destinée de Voiture,
là sa supériorité , plus que dans ses lettres et dans ses vers. C'est l'homme
du monde exquis, plein de grâce, et représentant, dans son côté le plus
enjoué et le plus spirituel, cette société, qui fut le triomphe des fines
plaisanteries, des commerces polis, des lettres familières, des entretiens
rharmans , société qui commença alors avec la marquise de Rambouillet ,
Mmr du Vïgean, M,,,r Aubry, et , m perfectionnant avec la duchesse de
Longueville, Mmo de Sablé et la comtesse de .Maure, parvint plus tard à sa
102 REVUE DE PARIS.
perfection dans M'«e de Montpensier, à l'hôtel d'AIbret , autour dn car-
dinal de Retz devenu goutteux , chez M"" de La Fayette, de Coulanges
et de Sévigné,chez Mme Corniiel pour la haute bourgeoisie du Marais,
bien plutôt, selon nous, que dans le cercle austèrement chrétien et un
peu raide de Mme de Maintenon, comme le voulait à tort M. Rœderer.
Voiture fut donc un des types les plus parfaits de cette politesse de bon
ton , de ces manières du beau monde , qu'on retrouve encore dans certains
salons du xviii<= siècle, mais dont il ne se rencontre actuellement que
des débris de plus en plus rares, au milieu de nos rapports positifs et
bourgeois.
Le duc de Saint-Simon nous présente La Fontaine comme très pétant
en conversai ion , et Bonaventure d'Argonne, dans ses Mélanges de Vi-
gneul-Marville , ne donne pas une idée plus avantageuse des dehors de
Pierre Corneille. Segrais aussi, d'après La Rochefoucauld, assure que
Boileau et Racine même n'étaient guère agréables dans le monde, et
qu'ils n'y parlaient que de leurs vers. Il y avait donc contraste sensible
entre la personne et les œuvres de ces grands écrivains. Si le jugement
n'était un peu sévère, nous serions tentés de dire qu'il en est de même de
Voiture dans le sens opposé, car il fut de ces hommes, comme Chaulieu ,
Boufflers et même Delille, qui ont plus de valeur personnelle que leurs
écrits. Cependant il peut passer dans notre littérature pour le père de
t'imjrninisr badinera . eoniM l'appelle Tallemant. Il faut toutefois con-
venir avec Boileau que cet ffféfomJ badintujc remonte à Clément Marot;
mais chez le poète de la cour de François V ce développement est à l'état
naïf. Au contraire, dans l'art du règne de Louis XIII, dans cette répéti-
tion affadie de la littérature des Valois , comme l'a appelé avec raison
M. Sainte-Beuve , ce n'est qu'une renaissance voulue et intentionnelle.
Voiture donc el Snrasin MM créé ce spirituel enjouement qui, se re-
trouvant avec bonheur dans Chapelle et Bachauniont , prêt* une mauvaise
inspiration à Montesquieu en MB Temple tle (inidr , <<• montra affecté dans
Dorât et Demoustier, et brilla enlin pei fertionne et achevé chez Marmi-
ton et Marivaux. Au milieu de tant de charmes dans les rapports, de
tant de grâce dans l'esprit, le succès ne put manquer à \ oiture. Aus«i il
eut loog-templ «les imitateurs, el Lt Bruyère dit, au chapitre des <)n-
rrancs de /'< ^irit: « Ceux qui courent après lui ne peuvent l'atteindre. »
A l'époque du u'raml moraliste, en effet , l'abhe Testu à l'hôtel Richelieu
voulait se donner à tout prix du charme et de l'agrément, et il était à
Voiture quelque eh. se comme Trublet fut à La Rruvèrr lin-nxmie. I
pendant la réaction commençait déjà alors contre le bel esprit. Boileau,
qui, à certains égards, esl le représentant de cette réaction . et qui com-
prenait dans tm même mépris toute l'école poétique «If Louil Mil, de-
REVUE DE PARIS. 103
puis Colletet jusqu'à Chapelain, Boileau toutefois avait été élevé à res-
pecter Voiture; car, dit M. Daunou dans son Commentaire , la renommée
de ce poète était si bruyante quand il vivait , si affermie quand il mourut ,
quand Costar fît son apothéose, que Despréaux, étourdi dès son jeune
âge du fracas de cette énorme gloire, ne sentit jamais combien elle était
usurpée. Ses débuts en littérature l'avaient d'ailleurs un peu engagé de ce
côté, car à dix-neuf ans il mettait des vers au-devant de la Macarise de
l'abbé d'Aubignac. Avec l'âge , il avait un peu brisé , il est vrai , les en-
traves de cette admiration de jeunesse. Si d'un côté il fait dire au cam-
pagnard grossier de la troisième satire : Mais je ne trouve rien de beau
dans ce Voiture, de l'autre, il a bien moutré son dédain pour la recherche
de l'auteur d' A Icidalis et aussi pour l'emphase de Balzac, dans son pastiche
de leurs lettres , pastiche qui faisait dire à un sien cousin , provincial ren-
forcé : « Mais, monsieur Despréaux , pourquoi tout n'est-il pas de vous
dans vos œuvres ?» Ce dernier et déjà si faible respect de Boileau ne fut
bientôt plus qu'une tradition oubliée; la représentation des Précieuses
ridicules , à laquelle avait pourtant ri de bon cœur la marquise de Ram-
bouillet dans son déclin, dut rompre tout-à-fait l'admiration envers Voi-
ture , que la génération précédente et presque éteinte déjà avait continuée
dans la génération d'alors. La société de Louis XIV, qui lui était encore
indulgente par souvenir d'enfance, eut à peine disparu , que Voiture fut
regardé partout comme le type de l'afféterie et de la recherche. Si l'abbé
Desfontaines professait encore pour lui une sorte de culte, d'Aguesseau
trouvait déjà qu'on ne le devait point lire sans précaution. Quant à Vol-
taire, qui en amour était aussi positif, avec Mme du Chàtelct, que Voi-
ture avec ses maîtresses, mais qui, malgré la sensiblerie et la politesse
des boudoirs du xvme siècle, ne recouvrait pas ses affections du môme
voile de galante rie exagérée , il acheva (si elle ne l'était dès long-temps)
cette réaction contre la manière de Voiture. A ses yeux, ce n'est qu'un
mauvais copiste du Marini , comparable à ces mai très à danser qui font
mal la révérence, parce qu'ils la veulent trop bien faire. Ce jugement de
Voltaire, propagé par son impitoyable verve de bon sens, est venu jus-
qu'à nous, conlirmé encore par La Harpe, qui lisait Voiture comme on
va voir dans un garde-meuble les modes du temps passé. Pour nous,
malgré le faible que la critique se sent toujours pour un écritlil du
passé, dont la réputation, loin d'être MCeptée, M i amène que l'idée du
ridicule et de la front gloire, nous sommes prêts à regarder Voiture
comme un prétentieux écrivain, comme un un mauvais poète , si on
veut bien nous accorder qu'il fut avec raison le héros dei llloni de son
temps, et (pie jamais homme peut-être n'eut, dans le beau monde, plus
détour, d'esprit et d'agrément.
104 REVUE DE PARIS.
Vinccn t Voiture était né à A miensen 1398. Sa mère, Jeanne de Collemont,
appartenait à une honnête famille; mais son père n'était qu'un médiocre
fermier des vins, bien qu'il eût été échevin en 1593. Bientôt il abandonna
la province, pour se fixer à Paris en qualité de marchand en gros, suivant
la cour. J'entre dans ces détails parce que l'obscurité de cette origine
lut, plus tard, un grand sujet de contrariété pour Voiture. Voltaire
lui-même, malgré tout l'appareil de la philosophie, ne supportait pas
toujours, non plus, avec bien de la résignation, sa prosaïque bourgeoisie.
S'il pouvait renaître un moment, je doute qu'il vit sans peine le duc de
Saint-Simon l'appeler avec mépris le fils du notaire de mon père. Celte
qualification ne lui conviendrait probablement pas plus que le ton dédai-
gneux avec lequel le traite Mathieu Marais, ce Guy-Patin de la robe,
qui nous a été révélé par la Rente rétrospective. Quand Voiture fut reçu
dans le haut monde, ses familiarités avec les grands, l'avantage que lui
donnait son esprit et qu'il semblait prendre en toutes choses, sa coquet-
terie même, son élégance et celle recherche qui le Elisait désirer de
toutes les belles compagnies et des ruelles les plus à la mode, ne purent
jeter l'oubli sur sa naissance; les chansonniers se souvinrent trop que ro-
ture rimait avec Voiture. Comme il faisait le petit souverain avec ses égaux,
le duc d'Enghien disait de lui : «S'il était de notre condition, on ne le
pourrait souffrir.» Et Pellisson rapporte qu'on fit cette épigramme,
parce qu'il recherchait la fille d'un pourvoyeur de chez le roi :
O que ce beau coiqde d'amants
Va goûter de contentements,
Que leurs délices seront grandes!
Ils seront toujours en festin ,
Car, si La Prou fournit les viande-.
Voilure fournira le vin.
J.e malin chansonnier de la Fronde, Blol . dont M""' de Sérigné disait :
» Ses chansons ont le diable an corps, » n'épargna pas non pins la nais-
sance de Voiture. Ses maîtresses elles-mêmes s'en moquaient , et Mn"" i H s
;ni, selon tonte apparence, lut l'une des plus spirituelles sinon & s
pins jolies , lui dit un JODr ( soit avant leur liaison , s, ni dans un moment
dénigreur et de piqne ) : c Noos coonaiasoas déjà cette histoire, perces-
n008-en d'une autre, monsieur de Voiture, i Sans df.ule cette plaisanterie,
d'asses mauvais aloi, blessa moins, dans Voitare, le beau conteur, le
menteur gracieus ci intarissable , que le ni> da marchand de tin , devenu
le héros du noble bétel de Rambouillet. Aussi Voitnn
cher ion origine à ceux qui ne la connaiasaieol point ; pourtant il res|
toujours sou père, homme de DOOM humeur et de DOOM chère, tenant
REVUE DE PARIS. 105
toujours table ouverte, grand joueur qui a laissé son nom à une combi-
naison du jeu de piquet et qui faisait assez peu de cas d'un fils, joueur
forcené aussi, il est vrai, mais convive haïssant le vin et plutôt délicat que
gourmand. Voiture, eu effet, était le gastronome des douces gelées et
des mets sucrés. Costar, dans ses Entretiens, lui adresse ces mots : « M. de
Balzac m'a conté tous les festins que vous lui avez faits autrefois. Il m'a
parlé du cheval chargé de confitures sèches que vous lui envoyâtes un
matin. » iNe dirait-on pas une réponse du poète Fortuuat aux présens dé-
licats de Radegonde? Le père Daire aussi, dans son Histoire littéraire
d'Amiens , à propos d'une maîtresse espagnole de Voiture, pendant son
séjour à Lisbonne, semble entrer dans ce goût raffiné et ne trouve pas de
meilleure comparaison que celle-ci : « Elle était plus douce que la marme-
lade du pays. » Ces agréables fadeurs, que Voiture aimait en ses repas
comme en littérature, lui ont été funestes, et il esta peu près mort sous
les sucreries et les mielleuses douceurs , comme le Vert- Vert de son com-
patriote Gresset, sous les dragées et les pralines.
La venue du père de Voiture à Paris fut pour lui une heureuse occasion
de voir et de connaître le monde. Il avait fait ses études au collège Calvi
et ensuite au collège Boncours. Quelques pièces de vers de lui ( dont l'une
en français sur la mort de Henri IV) sont imprimées dans le recueil du
collège Calvi, à la date de 1612. Deux années plus tard, Voiture fit son
entrée dans le monde, à seize ans; mais il fallait trouver un protecteur, n
mettre sous le patronage d'un homme puissant. Une longue épitre à
Louis XIII, pleine d'antithèses, mais remarquable par un certain mou-
vement lyrique qu'on ne retrouve point dans ses autres œuvres, et sur-
tout des stances adressées [dus tard à Monsieur, frère du roi, le servirent
merveilleusement dans ce dessein. Gaston était sans doute un prince assez
peu estimable en politique ; mais aimable et charmant dans sa vie privée,
il aimait à s'entourer d'écrivains. Il accueillit donc Voilure avec empres-
sement, le combla de bienfaits, et , au bout de quelques années, le nomma
son introducteur [tour les ambassades. Avant ce commencement de bril-
lante fortune, Voiture, assez peu répandu encore, malgré les fMquens
dîners de son père, avait fait, par M. d'Avaux, son ami de collège, la
connaissance de M"'e Saintut, dont il fut bientôt l'amant avoué, et qui le
poursuivit toute sa vie de son fol amour, comme le raconte au long Tal-
lemant des Réaux. Lne lettre qu'il écrivit alors à cette Mn,f Saintot, en
lui envoyant un exemplaire d'une traduction du Roland furieux, lit heau-
p de bruit et commença sa réputation. ■ Lorsque Roland , y disait-il
défendait seul la couronne de Charlcmagnc et qu'il arrachait tel sceptre-
n. lins des rois, il ne faisait rien de si glorieux, pour lui, qu'à cette
heure qu'il a l'honneur de baiser les vôtres. » M. de Chaudcbi>nne ,
10G RE\XE DE PARIS.
eharme de cette lettre et de l'esprit de Voiture, lui dit un jour en te
rencontrant : « Monsieur, vons êtes un trop galant homme pour rester
dans la bourgeoisie, il faut que je vous en tire. » Là-dessus, Voiture,
présenté à l'hôtel de Rambouillet, fut accueilli avec empressement par
les femmes de qualité et recherché avec fureur par les femmes de bel
esprit. Bientôt il devint l'ami du cardinal de La Valette, du comte de
Guiche, de Chavigny, «lu maréchal de Schomberg, du président de
Maisons et du jeune duc d'Enghien; il obtint l'affection de M. de Neuil-
lan , dont Costar disait : « Nul poulet ne lui coûte moins de huit jours,
mais aussi nulle maîtresse ne lui coûte huit poulets. » Entretenant d'ail-
leurs d'agréables rapports avec Chapelain et Conrart, dont il se moquait
un peu sans qu'ils le vissent, fréquenté par Ménage et les écrivains les
plus réputés de son temps , il fut reçu avec distinction à l'hôtel de Condé,
et chéri de la duchesse de Longucville, qui le mettait au-dessus de Cor-
neille, et prenait avec ardeur la défense du fameux sonnet d' Trame con-
tre le Job de Benserade. Dînant tous les jours à l'hôtel de Rambouillet,
où il fit la connaissance intime du marquis de Pisani, protégé de la reine
de Pologne, à laquelle il servit de maître d'hôtel chez le roi, sur la re-
commandation de l'abbé de Marolles, Voiture devint non-seulement
l'homme à la mode dans les cercles, mais le poète favorise des femmes,
le héros des bonnes fortunes de ruelles, ce qu'il affichait avec délices et
non sans quelque affectation. La charmante marquise de Sablé , que Tal-
lemant nous a montré si effrayée de mourir, si entourée de remèdes,
de médecins et de recettes, et dont la correspondance, conservée à la
Bibliothèque du roi , confirme si bien les préoccupations de saute, fut,
sans aucun doute, l'un de ses [.lus agréahles succès. On retroin a plus
tard cette Mme de Sablé s'intéressant à La Fontaine et corrigeant les
Maximes de La Rochefoucauld, à la cour de LomX l \ : mais alors devenue
janséniste, bien qu'avec des restes d'intrigue mondaine, elle se croyait
m droit de reprocher à Voiture « d'avoir un amour-propre de femme. »
le doute que la liaison avec M1,e Paulet ait été non plus aussi innocente
qu'on l'a voulu dire. Avec sa belle voix et M graCftNM n-rive, M"r Paulet
avait eu des débuts assez >randaleu\ , elta.es . Il est \ rai , par sa fréquen-
tation de l'hôtel de Rambouillet. Plus tard , \ oiture se brouilla avec elle ,
et elle ne lui pardonna jamais ; fut-ce, comme on l'a dit , à cause de- porta
de lettres frequens qu'elle lui coûtait (tendant son sejoui en 1 -
i épouse à ses charmantes missives? Je ne le puis croire, et il est plus
turel de supposer quelque rupture d'affection, quelque infidélité
verte, et peut-être un peu de jalousie pour Chandeville, qu'il osait nom-
mer Adonis, en faisant allusion à Venu-, ou encore pour le nain dr Jnlit
Codeau qui avait une place avancée dans le DM de Mlle Paulet, cette
REVUE DE PARIS. 107
rousse au teint blanc, ainsi que l'appelle Somaize, cette lionne , comme
la nomme DesRéaux.
Voiture a dit dans le roman d'Alcidalis et de Zélide : « L'amour entre
personnes de haute condition est comme un feu sur une tour, qui ne se
peut cacher, et qui est vu de bien loin. » Mais ce roman même d'Alcida-
lis et de Zélide , roman inachevé qu'inventa Julie de Rambouillet, et
qu'écrivit Voiture , cette histoire , comme il le dit dans ses lettres , plus
agréable que celle d'Héliodore , et faite par une personne plus belle que
Chariclée, semble réveiller une idée coutraire. Ce n'est pas que je veuille
ternir la traditiou de vertu tière et même d'agréable pruderie qu'on a
accordée à M1'*' de Rambouillet. Si j'osais soupçonner dans le cœur de
Voiture quelque peu d'amour vrai et mollement passionné pour Julie,
les vers si connus de la pompe fuuèbre de Sarasin reviendraient à la
mémoire , et on me montrerait défilant en cortège,
Les amours d'obligation,
Les amours d'inclination,
Quantité d'amours idolâtres,
Une troupe d'amours folâtres,
Force Cupidons insensés,
Des Cupidons intéressés,
De petits amours à fleurettes,
D'autres petites amourettes,
Mêmement de vieilles amours,
Qui ne laissent pas d'avoir cours
En dépit <les amours nouvelles;
et, après ces vers, l'on pourrait continuer l'énumération du convoi funèbre
deVoiture par ce passage de prose : « Trente amours coquets, qui ne res-
sentent jamais ce qu'ils témoignent, tenaient l'un la bigotère, l'autre le
miroir, l'autre les pincettes, et enfin les autres les peigues d'écaillé de tor-
tue, les huiles «le poudre, les pommades, les essences, les huiles, les sa-
vonnettes, les pastilles et le reste des armes du grand Voiture... Vingt
grands Cupidons portaient des bracelets, des cheveux, des rubans, des
bavolels, car Voilure avait aimé depuis le sceptre jusqu'à la houlette.»
Cette pièce de Sarasin, où perce; l'amertume d'un rival qui voyait dans
Voiture oa v.iimpieiii', ne m'empêche pas de persister dans la croyance
que notre auteur a eu pour Julie de Rambouillet , je ne tli> pas une pas-
sion ardente et pleine, de persistance, mais un dons peu» -liant qui m per-
pétuait au milieu de i i intrigues dans k Blonde, m conservant plus ou
jiioin> effacé* al reparaiesatil , par intervalles, dans ses continuelles pro-
digalités de cour. Sans doute il tant admettre, contmc tout le monde,
108 REVUE DE PARIS.
qu'il y avait là beaucoup de politesse, de galanterie et surtout d'affecta-
tion. Le côté ridicule des complimens recherchés ne peut échapper non
plus à personne, par exemple cette réflexion à propos d'une promenade
de Julie au bord de l'Océan : a Si la conformité doit faire naître l'affection,
vous devez être en grande amitié avec la mer; car, quand je considère ses
calmes, ses bonaces, ses tempêtes, ses courroux, ses bancs, ses écueils
et ses rochers, les dommages et les utilités qu'elle apporte au monde,
combien elle est admirable et incompréhensible, belle à ceux qui la voient,
et terrible à ceux qui se mettent à sa merci, opiniâtre, indomptable,
amère, lière et dépite, il me semble que vous vous ressemblez comme
deux gouttes d'eau. » L'histoire du baiser pris sur le bras de Julie et des
reproches qui suivirent cette familiarité (fort maladroite sans doute,
parce qu'elle avait été aperçue ), ne me persuade pas davantage. Voiture,
j'en conviens, ne comprenait pas l'amour comme une passion isolée du
monde , et empruntant d'elle-même sa couronne et son prix ; il n'abordait
et ne pratiquait ce sentiment que par ce côté extérieur de politesse re-
cherchée et d'urbanité exquise qu'il tient des rapports sociaux, et qui le
rendent compatible avec les convenances. Mais pourtant il y avait dans
cette rechercha même et cette perfection outrée, que les romans de
d'Urfé avaient mises à la mode, quelque chose d'achevé qui convenait
mieux à une société cultivée et corrompue que la passion primitive avec
ses allures ardentes cl sans frein. L'amour de Voiture n'avait en soi
qu'une grâce civilisée et coquette; aussi il ne ressemblait eu rien aux
molles aspirations de Racine pour la Champmeslé, ou même à la li.
sensible de Saint-Lambert avec Mn>e d'IIoudctot. Voiture devait aimer
comme aima le chevalier de Grammont.
Son peu de sympathie, sa répugnance même pour le fidèle et patient
m .mi, e! plus tard pour répoux de M** de Rambouillet, M. le duc de
Mootausier, confirment encore notre soupçon d'amour. Ce caractère 'li-
intéressé et intègre, dont loua lea commentateurs, je ne sais pourquoi, ont
voulu faire 1' Llceste du M ûwmtarotM , disparaissait pour lui sous ces fa-
çons dures, sous celte vertu hérissée dont parle Saint-Simon. Le carac-
tère de grand seigneur inégal , chagrin al pédant, faiseur de vers praaaf-
qoes et nui élévation, comme il ist dit au Si yratriaaa , eût été rolontien
pardonné par Voiture an duc de Hontauaier, s'il ne lui eût été un eaa-
bmgeauprèf de m1, de Rambouillet. Aussi dani la CauromM éV Jh/iV,
dans ce magnifique manuscrit, que Montauaier offril I l'objet de sel rusai
dus, el OJUe possède «noie Mnr la duchesse d'I /es, les con-
temporains mirent eh.. enn des VCTS allégoriques sous le nom il'ime fieur,
et \ oiture, qui prodiguai! d'ordinaire tant de complimens à Juli. d' \n-
-• unes, HOUVa ICUl prétexte de n'en point fournir C'est que dans cette
REVUE DE PARIS. 109
affection, çà et là détournée par les intrigues amoureuses seulement po-
sitives, il y avait sans doute des reprises plus émouvantes et soutenues
par des espérances, tantôt refoulées, tantôt persistantes, malgré l'obsta-
cle; c'est que , dans cette lutte, le cœur de Voiture, délicat encore malgré
l'affectation de galanterie, souffrait peut-être et se contraignait mal. Ne
serait-ce pas aussi à Julie , au milieu de tant de fadeurs et de mensonges
que s'adresseraient ces lignes mystérieuses et vraies des Lettres amou-
reuses de M. de Voiture : « II est arrivé souvent, mademoiselle, qu'une
de vos actions, un souris, un regard, une rougeur, dans une favorable
rencontre, m'ont quelquefois fait imaginer que vous ne me haïssez pas;
mais imaginer si faiblement que cela ne se peut appeler croyance, mais
quelque chose de moindre que l'opinion , un soupçon, un doute, qui , na-
geant légèrement dessus mon esprit, y laissait une trace de lumière, et
remplissait le reste de mon ame de contentement et de joie. » Doux en-
tretiens dans les bosquets de Mme la princesse, de Mme de Lesdiguières
ou de la duchesse de La Trémouille , soirées passées dans le cabinet bleu
de l'hôtel de Rambouillet, au milieu des beaux-esprits et des discussions
subtiles et sans cesse ranimées sur les questions de cœur , promenades au
Cours avec M||e de Gournay et tout le beau monde, parties de plaisir en-
jouées et polies, qui dira si l'amour vrai vous a embellis de son charme, s'il
a ajouté le dernier prestige à vos enchantemens ?
Pendant les démêlés de Monsieur avec le roi, Voiture suivit tour à
tour son protecteur en Lorraine, à Bruxelles, puis en France, quand
ce prince pénétra à main armée dans le royaume. Du Languedoc, il fut
envoyé en Espagne par son maître, pour solliciter des secours contre le
roi. Si cette démarche ne réussit pas, elle lui fit du moins conquérir
l'amitié du duc d'Olivarez, qui le retint auprès de lui. Le temps pour
Voiture, à la cour de Madrid , se passait le plus agréablement du monde,
i-ntre des vers espagnols de sa façon, qu'on croyait de Lope de Vega, et
les jolies Andalouses, éprises d'un Français charmant et réputé le héros
du bel-esprit. Sous les auspices d'Olivarez, en 1G33, il fit un roj
d'agrément dans le midi de l'Espagne, et jusque sur les côtes de Bar-
barie. C'est de cette dernière contrée qu'il écrivait à M"c Paulet : «Quand
je traiterai désormais avec vous, faites état (pie c'est de Turc à Maure. II
M vous doit pas pourtant déplaire que 1*00 vous parle d'amour de si loin,
et quand ce ne serait que par curiosité, vous devez être bien aise d'avoir
îles poulets de Barbarie. » Pendant tout son voyage en Espagne , Voiture
espondait ainsi avec les principaux personnages de l'hôtel de EUmbooil
let. Au milieu des grâces recherchées et (l'une afféterie musquée qui se
rde, comme en un miroir, uuiifuettanl et papillonnant, on peut dis-
tinguer, comme fort légèrement tournées, quelques-unes de ses lettres
110 REVUE DE PARI S.
d'alors à Paylaurens et surtout sa lettre à Chaudebonne sur l'Andalou-
sie. A son retour , comme il ne pouvait traverser la France , il s'embarqua
à Lisbonne et revint par l'Angleterre à Bruxelles , auprès de Gaston, qui
lui donna, en récompense de ses senrices et par l'entremise de .Madame,
une brevet de trente mille livres. En 163Ô. le duc d'Orléans s'etaot ré-
concilié avec le roi, Voiture rentra avec lui en France et ne tarda pas à
gagner la protection de Richelieu, comme il eut plus tard celle de Ma-
zarin. La Valette l'avait déjà recommande au cardinal-ministre ; niais la
faveur fut pour lui au comble, quand il écrivit sa lettre à prop- » de L
prise de Corbie sur les Espagnols, lettre éloquente, pleine de sagesse
hardie , qui montre que si le monde et la galanterie lui en avaient laissé
mps, il eut pu devenir, àcoupsUr, un prosateur sérieux et peut-
un politique distingué. Il y a souvent ainsi, au fond des deslii
plus légères et les plus traversées par la distraction et les plaisirs, des fa-
cultés puissantes qu'on n'eut pas devinées , et auxquelles , sous cette enve-
loppe enjouée et facile, il n'eut fallu que l'occasion pour s'accroître et
dominer.
En 1636, Voiture fut envoyé par Louis Mil à Florence, pour auuon-
i'aceouclicment de la reine au grand-duv. De ia il se rendit à Home,
dans le but de régler avec le saint-siege un procès de la maison de Ram-
bouillet. C'est sans doute aussi pendant ce voyage, qu'il lit à Turin une
maladie qui réduisit le poids de mmiitlfêéu mu quatre livres à cinquante-
deux, ce que raconte gravement le père Daire, comme une chose trè>
- ■ d'être conservée à la postérité. Au retour, ses succès, malgré la
mort du car iinal de La Valette, furent plus brillans que jamais. Devenu
sinon homme politique, au moins courtisan assidu et auquel on avait
confiance, il suivit le roi à Grenoble, puis Imicns Son père, qui avait
la on de ses enfans au service de Gustave- Adolphe , s'était sans doute
retire dans cette ville avec ses filles, car il adressait alors, Mis M âge,
aux belles dames qui à tout instant venaient en ca rosse \isilei une
strophe que je ne puis rapporter et qui montre que toutes ces aima-
. l liaisons donnèrent des le plu-ieurs soi :< Il M de \ allai
malgré leur platonisme, loi laissèrent quelquefois des traces plasponii
L'année suivante , il accompagna encore le roi dans le midi et n 1 iaf
suite à Paris, où sa fortune se montra plus éclatante eue ■Oflde
I . - Mil et de Richelieu n'interrompit pas eette faveur loojou
santr. Maz sria la continua , et Voiture devint maitre-d'hotel du roi et in-
dex ambassadeur* clie* Ut reiue. U eut en entre plusieurs |
son ami d'eufanee, Uj BOOMS d'Avaux, devenu sur-intendant
lina; nomma son premier commis, iappointenu uigt
nul! • et dispense de toute fonction. Aussi Voiture lui écrivait-il :
revit: de paris. 111
a Vous avez un étrange commis; il n'entend pas un mot de finance , et il
ne va jamais à la direction, et à peine même s'avise-t-il en six mois d'é-
crire à son maître ; mais en récompense il joue beau jeu , il fait des vers,
il écrit de belles lettres, et fait quelquefois des combats aux flambeaux, à
minuit. » Cette dernière phrase m'amène naturellement aax duels du
commis si agréablement inexact de M. d'Avaux; car, pour parler avec
Tallemant, les amours et les armes s'accordent assez bien, et comme
PArioste nous raconterons l'arme e Vamori de Voiture. Habct sua castra
Cupido. Il s'était déjà battu au collège avec un président, à Bruxelles avec
un Espagnol, et une autre fois pour le jeu. On raconte aussi une mauvaise
anecdote qui roule dans tous les Ana, et qui, selon nous, en a été tirée à
tort. Voiture aurait rencontré , en un lieu écarté , un seigneur de la cour
cherchant à se venger d'un trait malin dirigé contre lui par le poète, et
comme l'adversaire voulait mettre l'épée à la main , il l'aurait désarmé et
fait rire en lui disant : « La partie n'est pas égale, vous êtes grand, je suis
petit, vous êtes brave, je suis poltron ; d'ailleurs vous me voulez tuer, hé
bien ! je me tiens pour mort. » Voiture n'était pas peureux; il vivait au
temps de ces grands tireurs de rapière Cyrano de Bergerac et Scudéry;
il avait été en Espagne, cette terre classique des cartels et des rencontres;
sa réputation d'homme du monde , à laquelle il tenait tant , n'eùt-elle pas
été compromise par ce refus de croiser l'épée à l'occasion? Il avait trop
d'esprit pour commettre une pareille maladresse. Son dernier duel aux
(lambeaux et dans les jardins de l'hôtel de Piambouillet avec l'intendant
Chavaroche ne prouve pas en sa faveur, il est vrai , mais en un tout autre
sens. Leur inimitié venait de loin; ce Chavaroche avait été d'abord
amoureux de Julie , peut-être avec des avantages passagers sur Voiture,
qui était un gtttpidi lorsqu'il était vraiment épris. Comme il n'avait garde
non plus ( pour emprunter encore un trait à l'inépuisable Des Réaux ) de
laisser une femme sans lui faire la cour, surtout étant jeune et de qualité,
Voiture en conta aussi à la jeune demoiselle de Rambouillet , presque au
sortir de religion. Mais Chavaroche, là encore, était son rival et voyait
avec peine qu'elle ne le faisait point soupirer avec autant de cruauté que sa
sœur Mm' de Montausier. A la première occasion de querelle, ils se bat-
tirent donc, et Voiture fut légèrement blessé. Nous savons que Chavaro-
che revint plus tard sur le compte de son adversaire, car il disait à Bona-
venture (TArgOime, «que Voiture était [dus agréable encore daus la
Conversation que dans ses lettres, et qu'il savait finement mêler le sérieux
à l'enjoué, et passer d'une narration ou d'un conte à un autre, sans qu'on
put jamais s'ennuyer avec lui. t Le scandale quecansace duel litbeau-
l up de peine à Mmc de Rambouillet et refroidit quelque peu M relations
avec Voiture. Une pareille rencontre était d'autant plus ridicule, qu'il
112 REVUE DE PARIS.
avait cinquante ans et des cheveux blancs en grand nombre, comme on le
voit dans le passage de la lettre à une inconnue où il se décrit lui-même :
« Ma taille est de deux ou trois doigts au-dessous de la médiocre ; j'ai la
tête belle avec beaucoup de cheveux gris, les yeux doux, mais égarés, et le
visage assez niais; en récompense, je suis le meilleur garçon du monde. »
Pour achevci- son portrait, Tallemant dit de lui, qu'on eût cru le voir se
moquer des gens quand il parlait ; que lorsqu'il n'était point avec ses gens,
il ne disait rien, et que c'était le plus coquet des humains. Sans doute il ne
conservait pas cette grâce en dansant, carMUe de Bourbon lui reprochait
souvent de se mettre en garde à chaque cadence.
Voiture laissa deux filles naturelles , dont l'une se maria et l'autre fut
religieuse. C'est par cette dernière que nous c>t venu son portrait , qu'on
dit si ressemblant. Pour le pouvoir garder dans sa cellule , elle l'avait fail
babiller en saint Louis , parce que ses grands cheveux plats ressemblaient
à ceux de ce roi. Si on cachait ainsi sou image dans les couvens, ses
et ses billets étaient dans les plus belles ruelles et même dans les 01 al
parfumés. Au milieu de cette vie mondaine et répandue, tout aux plai-
sirs et à la politesse, y avait-il place encore pour les sentimens courageux
et hardis? La remarquable lettre sur la prise de Corbie , bien que forte-
ment louangeuse pour Richelieu, et surtout le sonnet à Bassompierre,
enfermé à la Bastille, en sembleraient la preuve. Je croi> pourtant qu'il
ne distinguait et n'admirait guère chez les puissans que la puissance
même. Il loue le ministère peu honorable de Uazarin, comme il avait
loué le gouvernement vigoureux de Richelieu ; la galanterie lui était une
trop importante occupation, pour qu'il pUt songer à la vraie grandeur.
Cette grandeur lui échappait aussi en littérature , et si , d'un côté , il ap-
plaudissait à Bossuet prêchant, à douze ans, dans les salons de M "' d(
Rambouillet , de l'autre, il allait, au nom de SOO cercle, supplier (
oeille, dans l'intérêt de i ion talent, de ne point laisser jouer une aussi dé-
testable pièce que l'olycuclr. La vie de Voiture se passait de la sorte eu
parties de plaisir avec les hautes dames, en visites et en aimables rap-
ports avec tout le cercle des hôtels de Bourbon et de Rambouillet lUu^
les premiers temps de son séjour 60 Espagne, il écrivait comme une
chose extraordinaire et fort en dehors de ses habitudes : « rai passé huit
mois sans parler à une femme , sans gronder, sans disputer, suis jouer, et
ce qui est plus affreux, sans nie chauffer une fois. » Si passion pour le
jeu était en effet effrénée. Allant un jour chez le coadjuteur pour . 1 1
le?é d'un uni qu'il avait fait de ne plus jouer, il rencontra un gonlil-
liomme dans l'antichambre, et perdit tOUt d'abord •">"" plat >l6f. A'
('.tait pour lui plutôt un travail qu'un plaisir, 1 'alternant rapporte qu'il
• tait toujours obligé de changer de chemin au sortir du jeu. Comme il
REVUE DE PARIS. 113
avait perdu une autre fois 1,400 louis chez Monsieur, Costar lui en prêta
200. Voiture en agissait de même avec ses amis. Il faisait passer de l'ar-
gent au marquis de Pisani, qu'il savait avoir perdu; et dans une circon-
stance semblable , il écrivait à Balzac en lui envoyant 400 écus : « Je con-
fesse devoir à M. de Balzac 800 écus, pour le plaisir qu'il me fait de m'en
emprunter 400. » Le procédé était aimable, et, au sein de cette exis-
tence dissipée , Balzac avait raison d'écrire , dans une lettre inédite rap-
portée par d'Olivet : « M. de Voiture et moi avons plus de cinquante ans,
dont peut-être nous n'avons pas vécu un quart d'heure selon les règles de
M. de Saint-Cyran. » J'imagine, en effet, que, si Balzac finit par se con-
vertir et tomber dans l'ascétisme, il n'eu fut pas de même de Voiture,
et j'avoue avoir assez peu de confiance à une lettre manuscrite de Chape-
lain, citée par Pellisson , et où il est dit : « Pour écrire des épitres licen-
cieuses et lascives , M. de Voiture n'en est pas moins bon chrétien, et il a
trouvé le moyen de vivre en même temps selon l'Evangile et selon son
siècle , d'aller soigneusement à la messe le matin , par vraie dévotion , et
de galantiser assiduement l'après-dinée , par une corruption d'esprit in-
vétérée. » Cette réflexion est digne de l'auteur de la Pucelle. Quoi qu'il
en soit de ces croyances religieuses , qui , avec son caractère , nous sem-
blent avoir dû être un de ses moindres soucis , Voiture , comme nous l'a-
vons dit, fut le type de la société polie, du inonde corrompu et civilisé
d'alors. Venu à une époque de transition, placé entre le grand mouve-
ment intellectuel et désordonné du xvic siècle et le magnifique dévelop-
pement littéraire du règne de Louis XIV, il nous semble remarquable
en ce sens qu'il résume la valeur morale de toute la haute société et des
beaux esprits sous Louis XIII, dans le côté le plus rare et le plus distin-
gué, avec des qualités charmantes et pleines de séduction, mais sans
grande valeur au fond et tout extérieures et de convention recherchée.
Aux yeux de Guy-Patin et de son cercle sceptique , Voiture n'était tout
au plus qu'un homme d'esprit et de bonnes lettres ; mais malgré le fkébus,
on préférait encore la force d'élocution de Balzac, et surtout la science
qu'on lui supposait, bien que Lamothe Le Vayer ne pensât pas ainsi ,
comme on peut le voir daus Yllexumcinn rustique. Pour le haut monde
du commencement du \vnr siècle, il chérissait Voiture , et c'est même
le seul écrivain dont l'Académie française ait jamais porté le deuil. L'A-
cadémie montra, il est vrai, peu de rancune; car il n'allait guère aux
séances, et on voit dans une épitre de Boisrobert à Balzac que Voiture
lisait plutôt ses vers dans les ruelles où les applaudissemens étaient sUrs,
qu'à l'Académie, où la critique n'eut pas manqué de l'atteindre. Quant
à l'école érudite , elle M devait guère l'aimer, car il n'étudiait jamais
et ne faisait de science (pie pour se moquer de Costar. Pourtant il avait
TOME XL11I. JUILUT. 8
114 REVUE DE PARIS.
•les prétentions à bien savoir le latin , et il fut aussi mortifié d'avoir fait uu
jour une faute devant un ambassadeur, que d'être une autre fois vive-
ment poussé et moqué par des étudians, à une thèse du collège de Navarre.
Ce n'est pas qu'il eût beaucoup d'orgueil littéraire ; nous savons même
qu'il fallait bien de l'artifice et de la façon pour lui rendre les louaii- i
agréables. On peut foif d'ailleurs au long quel caractère lui donne
MUe de Scudéry, au troisième volume du Cyrits, en la personne et -
l'allégorie de Callicrate. Somaize aussi , qui, dans son Grmmà Dictionnaire
historique des Précieuses, le désigne sous le nom de Valère, en parle de
la manière la plus aimable et la plus louai [
Avec l'âge, ce caractère si épanoui et si délicatement coquet prit une
teinte morose, et , dorénavant moins uniforme, eut des intervalles et des
reprises. Voiture dès-lors, à cause de ses souffrant gardait COflB
la meilleure paraphrase du Miserere. Sa santé, affaiblie par les
et de plus en plus mauvaise, le rendit même chagrin et maussade sur la
lin. Costar est forcé d'en convenir dans ses lettres. Enfin , attaqué de la
joutte et s'étant purgé mal à propos, il mourut le -27 mai I6M , dans sa
maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre , près de l'hôtel de Ram-
bouillet , et il fut enterre à Saint-Eustache. — La rancune de M,Ie Piolet
le suivit au-delà de ce dernier terme , et à propos de quelques dames qui
l'étaient vc rCB eet instant suprême , elle disait : « Il est mort
Mime le grand-seigneur, entre les bras de ses sultanes, o
\ iture a été jugé bien diversement comme écrivain. Sa pot -
assurément sans aucune inspiration et sans aucun sentiment 1 y ri q
àJUBi la critique ne peut admettre sa valeur littéraire qu'avec toutes les
restrictions convenables, et encore ne doit-elle le louer qn'u b»cca sreca ,
eoaam disent les Italiens. Ce qu'il y a d'agréable pointant à .s'occupe:
lui, malgré les inconvéniens d'une reconstruction qui est de pur agence-
ment et qui ne touche guère BUS BOCaDOPI d'art . c'e-t quYn parlant d'un
nom familier à tDDl , on a cependant pour sujet îles iruvres entièrement
oubliées. La poésie chez Voiture ne s'élève jamais au-delà de l'à-pi
de société et du madrigal amoureux. Ici c'est la plainte des consonnes qui
n'ont ]>ns l'honneur d'entrer nu nom de Xnifijnmain; là . ce -
sonnets et des rondeaux à tons h I fSHOl EU* Il . BU >i on aime mieux . à
tous les autres de l'hôte! de Rambouillet. En fait d'amour, non- seulement
il s'éloigne de l.i _ vpiise et m l,i,.n sentie de Catulle, ou des ar-
dentes t-tt'u-ioii- perd ; mais il va même bien plus loin que la
B iv.flinee d'Ovide. Chez lui , le sentiment touche toujours à la n cher-
che, l'urbanité à l'affectation ; jamais il ne se tient dans les justes limites
d'un amour vrai , quoique pet) par la culture Pans son exagération
tinuelle, le cour est incessamment vaincu par l'esprit. Il manque d'ail-
REVUE DE PARIS. 115
leurs, selon nous, à toute cette mauvaise école de Louis XIII une certaine
manière simple, vive et exactement concise, de sentir et de procéder,
manière que l'art, sous Louis XIV, n'eut peut-être pas à un aussi haut
degré que l'antiquité, mais dont il racheta au moins l'absence par toutes
les qualités éminentes de solidité, d'éclat, de beauté réfléchie, qui font
les grands siècles littéraires. Voici pourtant quelques vers d'une pièce
aux Co'iueltes , où Voiture, à certains endroits, se rapproche des deux
ou trois élégies exquises qu'on trouve dans les fades élégies de Clément
Marot :
.... Vous brûlez de la sorte et, sans savoir comment,
Vos plus chaudes amours ne durent qu'un moment;
Vous ne savez que c'est d'une flamme constante.
Toute chose vous plaît , et rien ne vous contente ;
Et votre esprit, flottant entre cent passions,
A beaucoup de desseins et pen d'affections.
Plus léger que le vent qui porte les tempêtes,
Il change tous les jours de nouvelles conquêtes,
Et n'estimant jamais ce qu'il peut posséder,
II gagne toute chose , et ne peut rien garder;
Car votre vaine humeur, après une victoire,
En méprise le fruit, et n'en veut que la gloire ,
Et de tant d'amitiés faites diversement,
ÎS'en aime que la fin et le commencement.
D'un amant qui vous vient vous aimez les approches,
D'un autre qui s'en va les cris et les reproches;
La nouveauté vous plaît , et ne se passe jour
Que vous ne fassiez naître ou mourir quelque amour.
Les vers de Voiture n'étaient pas toujours aussi joliment recherchés; les
mauvaises plaisanteries, les concetti italiens et la détestable influence du
Marini l'amenaient souvent aux pointes sans goUt et quelquefois même
aux sortirs de mauvais ton. Ici il s'adresse à une demoiselle qui avait les
manches de su chemise retroueeiee et sales , et il lui dit :
Est-ce que, brûlant nuit et jour,
Je remplis ce lieu de fumée,
Et que le feu de mon amour
En a fait une cheminée .'...
Autre part , il s'adresse à une daine qui était tombée de carrosse en sa
•née , et dont la elmte n'avait eu d'autre conséquence que d'avoir dû
la laite mugir. Ces vers , que je ne puis mcnic citer, étaient, au dire de
8.
1J6 REVUE DE PARIS.
Costar, chantés dans le grand monde , et pas une femme de son temps ne
refusait de les réciter à l'occasion. On peut en induire combien il s'était
conservé, au milieu de ces mœurs cultivées, de traditions de l'âge pré-
cédent , et combien , malgré l'urbanité , on était encore près de ce xvir
siècle si positif en amour, et où le Pantagruel et les Contes de la reine
de Navarre se voyaient publiquement sur toutes les toilettes de femme.
C'est que, si poli et si factice de quintessence que soit un petit monde
de convention, on est toujours de son temps. Ainsi Louis XIV lui-môme,
Louis XIV, le majestueux roi de Versailles et du grand siècle , recevait
des ambassadeurs, je crois (pour des grands seigneurs, c'est tout simple),
en des situations où l'on a toujours coutume d'être seul.
Malgré les frivoles et plus que frivoles sorties qu'il se permettait, on
trouve çà et là d'aimables morceaux dans les poésies de Voiture. Son
«'{lit rc à M. le Prince au retour d'Allemagne est pleine d'esprit et de bon
goût. Mais ses plus jolis vers peut-être n'ont pas été insérés dan< ta œu-
vres. On les trouve dans les mémoires de Mme de Motieville, et M de Mon-
merqué les a découverts plus complets encore aux manuscrit! de C<mrart
à l'Arsenal. Ils sont adressés à la reine Anne , à la femme spirituelle que
Bockingbam poursuivit de sa folle passion. Cette princesse m promenait
à Ruel dans les jardins; ayant aperçu Voilure qui s'avançait rêveur, eOe
lui demanda à quoi il pensait. Quelques instans après, le poète lui porta
des stances où on lisait :
.... Je pensais que la destinée,
Après tant d'injustes malheurs,
Vous a justement couronnée
De gloire, d'éclats et d'honneurs,
Mais Qjoe vous étiez pi us heureuse
Lorsque vous étiez autrefois,
Je ne veux pas dire amoareoM ,
La rime le veut toutefois....
.... Je pensais (nous autres poètes,
Noos penaoni extravagamment)
Ce que dans l'humeur 00 fOOl êtl
Vous feriez si dans ce moment ,
Vous ai itiei, en cette place.
Venir le duc de Backiogham ,
Et lequel serait en disgrâce
De lui ou du pire \ incent....
La plaisanterie était familière; la reine ne s'en offensa point et trOQTS
REVUE DE PARIS. 117
même les vers si jolis, qu'elle les garda long-temps dans son boudoir.
Mme de Motteville ajoute à cette occasion : ■ Cet homme avait de l'esprit,
et, par l'agrément de sa conversation, il était l'amusement des belles
ruelles et des dames qui font profession de recevoir bonne compagnie. »
Les lettres de Voiture ont long-temps passé pour le modèle du genre.
Mazarin amoureux de la reine ne trouve pas de plus agréable compliment
à lui faire que celui-ci : «Mon grand soulagement est de lire tous les
jours règlement les lettres de quelqu'un que vous connaissez. Elles
sont à mon avis plus belles que celles de Voiture.» Cette correspondance
lit en effet les délices de toute une génération. Une lettre de Voiture était
de son temps un événement de salon, un bonheur qu'on enviait; il y avait
dans chacune de ses lignes de quoi défrayer, pendant toute une soirée, la
conversation d'un cercle de beaux esprits. Beaucoup de biographes ont
répété que le moindre billet lui coûtait huit jours à rédiger; mais les
dates rapprochées, le bon sens et son caractère même, démentent cette
trompeuse assertion, qui s'applique plus raisonnablement à Balzac- Voiture,
j'en suis presque assuré, ne disait pas avec l'abbé de La Chambre, que
les ratures sont des mouches qui siéent bien aux muses- II y a là trop
d'aisance, d'esprit, de facilité prodigue, tout y coule avec trop d'abon-
dance, medio de fonte leporum, pour croire à tant d'aridité dans le pro-
cédé, à tant de souffrances dans l'enfantement. Balzac dit quelque part,
comme le remarque le père Bouhours : «J'avoue que j'écris de la même
sorte qu'on bâtit les temples et les palais, et que je tire quelquefois les
choses de loin , comme il faut faire deux mille lieues pour amener en
Espagne les trésors d'Amérique.» Le même reproche peut être adressé
à Voiture, mais à un inoindre degré; car Balzac se porte toujours au
sublime, Voiture toujours au délicat et à la belle raillerie , comme ou
disait de son temps.
On a souvent écrit que Balzac avait constitué la prose, et qu'il en était
le Malherbe. Cet essai ne touche pas assez aux questions d'art et do style,
pour qu'on puisse aborder ici un sujet qui sera plus opportun d'ailleurs
dans l'étude spéciale de cet écrivain, auquel remonte, ainsi qu'à Du
\air, la prose noble, régulière, harmonieuse, uniforme en bob dévelop-
pemeat cadencé, celle qu'on retrouve dansMaasilloo et dam Buflbo. Mais,
sans vouloir établir de généalogie littéraire, il semble que la prose libre,
personnelle, sans arrêt régulier, et laissant au génie ses allures propres,
celle qui a constitué le style de Saint-Simon, de La Bruyère, aussi bien
que la manière rive et d< de Voltaire, ne remonte pas pins A Balzac
qu'à Voiture. I.a phrase plus courte et plus preste de Voiture, sa manière
rire, sémillante, gentille, familière, -.1 recherche même, semblent plu-
i<"»i avoir préludé au côté joli et sfTecté du iviii* siècle. Fontenell
118 REVrE DE PARIS.
Mllede Launay étaient quelque peu de sa famille, et, malgré le progrès,
ne l'eussent peut-être point renié.
Dans Voiture, la forme prédomine moins que dans Balzac; c'est plutôt
sa pensée qui est recherchée que son style; Balzac, voulant toujours
s'élever, tombe dans l'ennuyeux et le boursouflé; Voiture, voulant tou-
jours plaire et faire le joli , arrive à l'affecté et au minutieux. Cependant
l'auteur d'AUiihilit eil quelquefois naturel, et, comme dit M Km lerer, il
se met au supplice de la simplicité. Sans vouloir appeler en rien d'un
jugement définitif et fort raisonnable au fond, j'avoue que l'aversion de
la critique du xvine siècle pour Voiture me parait (relativement au
moins) plutôt dégoûtée que délicate, plutôt chagrine que judicieuse.
Avec sa haute raison et son tact supérieur, La Bruyère l'a parfaitement
ju_"<- ainsi que Sarasin , quand il a dit au chapitre de l<i m<>d> : « Ils
étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru en un temps où il semble
qu'ils fussent attendus; s'ils étaient moins pressés de venir, ils arrivaient
trop tard , et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été
alors. Les conversations légères, les cercle- . I. a fines plaisanteries, les
lettres enjouées et familières, les petites parties où l'on était admis
seulement avec de l'esprit, tout a disparu, et qu'on ne dise point qu'ils
les feraient revivre; M que je puis faire en faveur de leur esprit, c'est
de dire que peut-être ils i xcelleraicnt eu un autre genre: mais les femmes
sont de nos jours ou coquette-, 00 dévotes , ou joueuse. M ambitieuses,
quelques-unes, tout cela à la fois ; le gefM de la faveur, le jeu, les galans,
directeurs ont pris la place et la défendent contre les gens d'esprit. »
Cette appréciation était trop titie pour ne pas être rappelée ici; d'ailleurs
est-onjamais trop long quand on cite La Bruyère ?
Ainsi avec des facultés capables île mieux entreprendre, Voiture n'est
arrive qu'à être un prétentieux écrivain. Pour DMf d'une mauvaise com-
paraison qui est familière aux peèt ■ étOCRM, il s'est -ervi de Son
talent, rumine Philoctète tuant d< .\ a\ee les tl elies destinées au
• • île Ti' M k il faut au moins lui rendre rette justice qu'il s'ap-
préciait à sa valeur et seulement comme un homme de mode ei de > iccès,
puis.pie , note/ bien ceri , il n'a rien publie de son vivant. Aussi quelque
temps avant <a awrl , causant de tes KlItT 11 Ct é* l la mar-
quise di- riambouillet , il lui disait: « Vous \ errez qu'il y aura un
d'à-- | n< ptW aller ehere! H M q". j'ai fait et a(»rès
l'imprimer; cela me fait venir l'envie .!e le corriger. » La mort M lui
laissa pas le temps d'exécuter ce dernier projet Ane» ses productions
nous sont-elles parvenues niaisement mutilée- - m neveu l'iuebeSDB,
sans ordre, M&J l?ae des
plaisanteries qai nous paraissent lourd plicatioa , < l
REVUE DE PARIS. 119
avec le dégoût que cause le récit des petits évènemens de la vie inté-
rieure d'une génération morte, redits à une autre génération qui a aussi
ses ennuis et ses plaisirs, mais qui n'a que faire des ennuis et des plai-
sirs du passé. Si l'oubli est le résultat nécessaire d'une vie si peu consa-
crée à l'art et si livrée au succès du moment et aux plaisirs, à plus forte
raison ne doit-on pas se souvenir des querelles qui en ont été la consé-
quence. Il est pourtant impossible, en histoire littéraire, de séparer Costar
et Girac du nom de Voiture.
Costar était le fils d'un chapelier de Paris où il était né en 1603. Comme
il avait un caractère bassement flatteur, et que c'était un de ces gens tou-
jours en courbettes et en salutations, qui n'ont jamais prononcé le mot
non de leur vie, Dalibrai disait de lui, en faisant allusion à sa naissance
obscure : « Il est fort poli et a toujours le chapeau à la main; il tient cela
de monsieur son père.» Ce pitoyable et vaniteux écrivain avait été d'abord
maître d'études de collège. Entré dans les ordres et connu par quelques
succès de prédication, il devint précepteur des fils de M. de Lavardin,
puis obtint au Mans de gros bénéfices et y fut même archidiacre. Gour-
mand et adonné à la galanterie, plein de vices de bas étage, Costar,
malgré la gouttequ'il avait régulièrement trois fois par an, était toujours
élégant et coquet, ce qui faisait dire à Mme de Montausier : « C'est le ga-
lant le plus pédant et le pédant le plus galant qu'il y ait au monde. » II
était si bien connu pour un type de ce genre, que, dans le voyage de Cha-
pelle et de Bachaumont, les précieuses de Montpellier disent : « M. Cos-
tar n'était point pédant. » On voit donc qu'il en prenait à son loisir et qu'il
avait tous les vices des abbés illustres de son temps, tels que Mazarin ou
Retz, sans posséder aucune de leurs qualités éminentes, s'en tenant,
comme il le dit, « à pratiquer à son aise la belle philosophie de M. de
Gassendi, bien prise et bien entendue.» Sous le rapport littéraire, quoi-
qu'il y ait assez d'esprit dans son fait et même d'adresse bien ménagée ,
c'est un fort ridicule écrivain. L'érudition continuelle qu'il étale se fabri-
quait à l'aide des lieux communs et des extraits qu'il se faisait lire et
qu'il dictait ensuite à son secrétaire auquel il laissa tout, à un méchant
ivrogne nommé Pauquet. C'est ce que Montaigne appelle spirituellement
une mémoire de papier. — Costar avait beaucoup connu Voilure, qui le
moquait de lui sans qu'il s'en aperçut et qui lui écrivait de jolis billets.
Par une mauvaise foi qu'on ne sait comment qualifier, CoCtar, après avoir
publie i l Entretiens , mit au jour un recueil de /-' tires où il inséra
ses missiv* - .-) Yniture, avec des réponses laites la plupart par lui, soux
!'• iiuin de Voiture même. Ce n'était pas encore assez pour ce misérable
«crivain de recomposer une lettre vingt ans après l'avoir écrite et de con-
vertir un po«M en une dissertation hérissée de latin et de grec; il fallait
120 REVUE DE PARIS.
qu'il devint faussaire. — Après la mort de Voiture, cet homme, vain
de caractère, faible avec les étrangers, violent avec ses domestiques,
ce bel esprit en habit court, aux yeux rouges et miopes, au visage
usé, que Mme de Rambouillet n'avait jamais voulu recevoir, ce pédant
auquel il échappait de grandes grotesques, quoiqu'il fût toujours sur
le bien-dire , cet écrivain avide et sans conscience, qui s'était comsneheé
une réputation par des diatribes contre Chapelain et Godeau , et qui en
demandait ensuite pardon à genoux à Chapelain, comme d'une erreur de
jeunesse commise à trente-huit ans,Costar enfin trouva bientôt l'occasion
de débuter en littérature.
Il est dit au Stgraisian* que Balzac mourut du chagrin que lui causa la
réputation des Lettres de Voiture et de la Défense de Costar. Il fallait être
bien malade pour en mourir. Voici, au reste, à quelle occasion parut
cette Défense : Balzac s'était fait adresser, par un conseiller au présidial
d'Angouléme, nommé Girac, une lettre latine où les ouvrages de Voi-
ture étaient sévèrement jugés. Il courut des copies de celte lettre. Qatar,
qui était lié avec Balzac, parla en riant de la réfuter, et Balzac, qui
espérait pour sa vanité excessive une bonne part d'éloges, entra .
dans cette idée. Mais quand la Défense de Voiture, qui lui était dé-
diée, se trouva publiée, il se repentit d'y avoir pousse Costar; car,
il en faut convenir, il y avait assez d'adresse , de méchanceté, d'esprit et
môme d'agréable érudition pédante dans ce libelle, qui ne pouvait venir
que d'un homme eultivé et ayant quelque peu vu le BBOOde. Cette publica-
tion fut bientôt le sujet de toutes les conversations et obtint un très grand
succès, si bien que le cardinal Mazarin lit écrire à Costar par Goibett,
qu'il lui donnait une pension de cinq MOU éOM, et le chargeait de lui
dresser une liste des personnes de lettres. 4 iostarne manqua pas de mirre
assiduement ce vent de fortune, et outre ses dix mille litres de rente, il
finit par faire porter sa pension à î-ioo cens , al par être chargé de répon-
dre sus Maxarinmdet, comme Gabriel Mandé dans son afeseurel.
LiDéfenn d< Voilure, bien que mordante, était agréable et polie;
Costar y exaltait adroitement son ancien ami', en s'autorisant , pour le
justifier des attaques de Girac, d'exemples empruntes à Balzac même,
auquel il disall : « H est vrai que M. de Voiture n'écrit pas de votre ma-
nière, qu'il ne parle pas Balzac... Ces violantes ligun-s qui , d.m-
OUTrageS , raTiSSent les esprits, les transportent . les entraînent , Us
fissent d'admiratiOO , le H remarquent point dans les mcii*. Ou n'y voit
pas la grandeur, la majesté, la nia_nilu-encc, la pompe de rOtft style;
cette rapidité Impétueuse semblable aux terreau, aux orages et aux
tempêtes, qu'Homère dons» I son i Ijssej eetta rira splendeur dont nous
serions éblouis, si vous ne tempenc/. scsrajons pour les rendre plus l
REVUE DE PARIS. 121
portables, et pour les accommoder à la faiblesse de nos yeux; enfin cette
beauté de diction mâle et vigoureuse, ce choix et cet arrangement des
mots , cette cadence si juste , ces sons si harmonieux et si mesurés , avec
lesquels vous avez fait d'une langue moderne faible, pauvre, timide,
honteuse, une langue vive, riche, forte, courageuse et entreprenante,
qui ne cède pas même à la grecque ni à la romaine.» Le malheureux! il
appelle un idiome timide et honteux la langue de Rabelais et de Mon-
taigne, cette langue admirable, qui, transformée et pour ainsi dire
condensée, allait se montrer moins pittoresque et moins flottante sans
doute, mais exacte , pure et achevée sous la plume de Pascal et de Des-
cartes ! De pareils éloges ne suffirent pas à Balzac. La facilité, l'aisance et
le naturel de Voiture étaient trop loués à ses dépens. Aussi il y eut
rupture. Girac à son tour était agréablement moqué : « Infailliblement,
disait Costar, on lui aura fait lire ces galanteries à quelque heure de ce
précieux temps qu'il avait destiné à un scholiaste de Lycophron ou peut-
être même à un Rabbi Nepthalin. » Girac, honnête magistrat de province,
mais écrivain lourd, irritable et pédant, se sentit piqué, et ne pouvant
contenir son ardeur plus jeune, publia bientôt une Réponse. Il y louait
quelque peu Costar de son esprit beau, abondant et facile; mais à part
ces formules de convenance, Costar était fort maltraité. La querelle dé-
généra bientôt en pures personnalités; Balzac était mort, et dans les
pamphlets suivans il ne fut presque plus question de Voiture. Costar
pourtant se retirait toujours derrière ce nom pour tâcher, comme dit
Montaigne, de se faire donner des nazard^s sur le nez de son ami.
Ecumant de raie, et pour accabler son adversaire, l'archidiacre du Mans
puhlia coup sur coup deux énormes in-quarto, d'abord la Suite à la
Défense, puisl'.4/>o/ogf/>, où il accablait Girac d'injures, d'érudition et de
sarcasmes. Girac était trop fougueux pour se contenir après une pareille
attaque. Costar fit en vain mille démarches pour empêcher sa Réplique
de paraître. Appuyée sans doute par le duc de Montausier à qui elle était
dédiée, elle finit par voir le jour. Le style de ce pamphlet rappelle celui
de Scaliger, lorsque, dans ses livres, il traitait Erasme de triple parri-
cide, d'ivrogne, de Busiris, ou celui de Crutius, quand il donnait à
Frisrhlin les noms d'hébété, de porc et de sanglier. L'ami de Balzac
n'est guère plus poli. D'abord il cite avec triomphe une lettre galante de
l'archidiacre i une religieuse. Bien que je veuille glisser au plus ri te sur
cette dégoûtante querelle , je demanderai la permission d'insérer une <>u
deux phrases de cette missive, qui donne la mesure de ce pitoyable éeri-
vain : traa lieu , dit-il , de leCOUrir un malade , vniis (Mes \cnu ce matin
l'empoisonner avec de* paroles plus sucrées (pie le sucre et plus Bel
que les fleurs... O douce inhumaine ! (pic de soupirs mon cœur soupire !
122 REVUE DE PARI?.
celui qui ou ferait le nombre pourrait bien compter les feuilles des bois
et tous les sablons qui sont au bord de la mer. Mais il n'y a que l'amour
qui sache une si belle arithmétique...» Autre part, Girac renvoie Costar
aux chardons d'Arcadie , et l'appelle « un parasite des livres, un écorni-
fleur des bonnes taules, un vieux barbon , un sale vilain perdu dégoutte,
capable de faire la leçon aux satyres et à Silène, etc....» et des in-quarto
entiers sont sur ce ton ; le lieutenant civil fut obligé d'iutervenir entre
ces deux grossiers personnages qui , après une dispute digne des halles,
étaient encore prêts à aboyer et à se mordre. Ainsi les funérailles de
l'homme le plus poli furent célébrées par des cuistres en colère. Passe
encore, quand ce n'était que Sarasin , le spirituel émule; mais Costar,
mais Girac ! Ce fut le commencement de cette longue injure qui n'a cessé
de peser sur la mémoire d'un esprit charmant et gâté, mémoire qu'on
n'a eu nul dessein de relever ici, mais qu'on a seulement tiché
d'éclaircir.
Je crains bien de trop insister sur tous ces détails oubliés , et il me
vient, je tiens à le dire, quelques scrupules d'avoir pris tant de pages
pour un sujet aussi frivole. Peut-être pourtant, au milieu de ces fades
galanteries et de ces mœurs Idches et corrompues, y a-t-il quelque en-
seignement à retirer, pour les jeunes poètes de nuire temps, de la bio-
graphie d'un homme ainsi placé aune époque intermédiaire, et regarde
comme le premier des écrivains de sou temps. Souvenons-nous, à sa dé-
Charge , qu'il a eu le tact de ne rien faire imprimer de son \ ivanl. Cepen-
dant, avec plus de suite et de ptN vt'-rance , l'esprit prodigue et délié de
Voiture eut rendu d'éniinens services à la langue. Bien (pic tout chez lui
fut exagéré, surtout en fait de sentimens, il était plus ouvert que son
éloquent rival aux influences du en-nr et à la sensibilité vraie; e,ir Hal/ac ,
au goût de Richelieu lui-même (comme il est dit dans Y flrsamcron rus-
tique) , or n'éeri\ait point pour l'ame , ruais seulement pour les «treilles ,
nugns tmt&MU, » Si un ne trouve pas dans Voiture , comme chez lui , cette
pompe continue et cette noblesse de st\le, ce cortège de mots sonores et
d'épithètes harmonieuses, il est du moins le père de la phrase délicate,
coquette, de l'esprit fin , souple et malicieusement enjoué. De [dus, et
sans qu'on lui en ait su ::ré , il a , avec tout son cercle , contribué .1 1
en I'raniv ret ait exquis de la conversation française qui . c<o
Simplifié , lit le charme du w m' liècta , cl qui est comme un des apa-
nages perdus de la littérature du pa*s,-
CH. I.VBITTK.
SOUVENIRS DE VOYAGES
5>^V?3il333 2>jl2f£>23a
Le printemps vient tard à Copenhague, et quand il daigne montrer le
bout de son aile, Dieu sait que ce n'est pas sans s'être fait long-temps
prier. Dès le mois de mars, les poètes le chantent pour l'attendrir; les
jeunes filles , qui se souviennent des joies de l'année précédente , le récla-
ment pour recommencer leurs promenades rêveuses dans le bois, et les
marchands de YOEslergada le réclament plus haut encore que les jeunes
filles, car il y va du sort des écharpes de gaze et des nouvelles robes qu'ils
ont fait venir de Paris. Mais le printemps marche à petites journées comme
un grand seigneur. Il s'arrête en France, en Allemagne, partout où une
belle plaine lui sourit , où un caprice le retient, et les deux messagers qui
le précèdent, l'hirondelle et la fauvette, l'annoncent sur les bords de la
mer Baltique, trois semaines avant qu'il ait passé l'Elbe. Enfin un beau
jour, la nouvelle se répand par la ville que le ciel est tout-à-fait bleu,
que le coucou a chanté et que les arbres du parc commencent à reverdir.
Alors toutes les voitures de louage sont mises en réquisition , et toutes les
familles s'en vont saluer, hors des remparts, le dieu chéri qui vient les vi-
siter. En France, nous sommes des ingrats, nous accueillons le prin-
temps comme s'il ne faisait que son devoir en venant à nous. Mais dans le
Nord on le divinise et on l'encense. En Allemagne , on célèbre , au mois
de mai, la fête des roses. Ce jour-là, toute la maison est rose, la table
est couverte de couronnes de rotes; les femmes portent des bonqoetfl île
roses, et les hommes rhantent comme Anacréon la rose et le printemps.
En Danemark , il n'est question , pendant un çrand mois , que de l'appa-
rition du printemps. La politique a tort , si dans ce moment-là elle enfant''
quelque grave nouvelle. Nulle.' m di tribune, nul fait militaire ne
V2\ REVUE DE PARIS.
peut contrebalancer l'effet d'un rameau d'arbre qui se couvre de feuilles,
à Frederiksberg, et d'une petite fleur qui éelot sous une fenêtre. Le mot
de printemps est le seul mot qu'il soit décemment permis d'apporter avec
soi dans le monde. On peut oublier le reste de la langue, pourvu qu'on
puisse dire en entrant dans un salon : Comment vous portez-vous? et:
Voici le printemps. Dans ces jours de joie tout est en mouvement autour
de la ville. Les jeunes fiancés s'en vont dans la forêt cueillir la primevère
et parler de leurs espérances ; les bons bourgeois traversent les faubourg>
pour avoir le plaisir de fumer leur pipe au milieu de la belle nature. Les
marchands d'eau-de-vie et de saumon famé s'asseoient à rentrée du parc;
les danseurs de corde dresseut leur tente sur la pelouse de Cbarlottcn-
bund, l'hôte de Klampcnberg range ses tables au bord de la colline qui
domine la mer, et l'hôte de Bellevue qui le regarde d'un œil jaloux fait
ratisser les allées de son jardin et menace de changer la forme de ses ifs ,
qui depuis vingt ans ont été symétriquement taillés en forme de tours ou
de pains de sucre.
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que du jour où l'on ne voit plus de
neige sur la terre et plus de brouillard d'hiver au ciel , les habitant de
Copenhague se figurent qu'il fait une chaleur insupportable et rêvent le
repos et les frais asiles de la campagne. Alors tout homme qui a un coin
de terre à une distance raisonnable de la ville , fait ses préparatifs. Tontes
les portes de la science et de l'aristocratie se ferment; la justice elle-
même émigré, et les professeurs et les juges ne reviennent que deux ou
trois fois par semaine, faire leurs leçons, tenir leurs séances. La terre
commence à peine à reprendre un peu de vie, mais les arbres frissonnent
au vent du nord et les pauvres plantes qui essaient d'éclore ont froid; on
court au soleil pour se réchauffer, on clôt hermétiquement
de la maison de campagne, et l'on se tapit au coin du poêle comme au moû
de janvier: mais n'importe; c'est la belle saison de l'année . c'< il le prin-
temps, et il ne serait pas permis de rester en ville, quand l'almanach dé-
montre qu'on entre dam la canicule.
A cette époque de migration générale, j'ai suivi le torrent et
allé chercher le soleil danois aux bords du Sond , au lac d'Esrum.
Nulle part peut-être on ne voit de forêts de bétTCS RUSSJ belles et aussi
majestueuses qu'en Danemark; nulle part elles n'ont un feuillage si frai-
et Si tendre. Quand on voyage dans la Séelande, 00 reiieontre souvent
eepajsage: une plaine où paissent la génisses, où le moulin à vent
tourne ses large- ailes; un bois profond lillooné par quelques irennei
Irrégulières, mystérieux et attrayant, couvert en certaios endroit! de
grandes ombres, et plus loin traversé par des Botl de lumière qui inondent
le feuillage. On y entre a\ee une lortede ment indéfinissable; on
y respire un repos que l'on n'a jamais senti daiU Ifl monde, et en même
REVUE DE PARIS. 125
temps on y sent venir cette douce et vague tristesse que les Danois appel-
lent vecmod. Là, il y a delà poésie; là toutes les cordes intérieures de
l'ame s'ébranlent sous une main invisible et vibrent harmonieusement. Là
on veut croire, on veut aimer. Là on subit je ne sais quelle force d'attrac-
tion et quel pressentiment infini. Toute la nature semble prête à nous
dévoiler ses secrets, et l'oreille écoute et l'esprit attend. Au pied du bois
est le lac où le bouvreuil vient boire , où les rameaux d'arbres se mirent
avec les rayons du soleil couchant , et près de là on aperçoit l'habitation
champêtre qui élève timidement son toit de chaume au-dessus de la haie
d'aubépines, et l'église en briques bâtie sur le modèle des anciennes
églises anglo-saxonnes, avec sa tour carrée massive, et son clocher taillé
au sommet comme un escalier, image sans doute de l'escalier mystique
par lequel la pensée devait s'élever de terre et monter au ciel. Je n'ai
jamais vu le Westmoreland, mais il me semble que les lacs au bord des-
quels Wordsworth, Wilson , Southey, se sont choisi leur retraite, doivent
ressembler aux lacs de Danemark.
La route d'Elseneur passe entre l'une des plus belles forêts de la Sée-
lande et la mer. Souvent ici le ciel est sombre , et toute cette terre
riante et animée s'épanouit sous ce ciel comme un visage de jeune fille
sous un voile de deuil. Du côté de la forêt on aperçoit d'élégantes maisons
de campague, des allées de jardins couronnées de fleurs. Du côté de la
mer, on ne voit que le rivage nu, les filets du pêcheur étendus sur des
pieux, et sa maison posée au bord de la grève comme une barque qu'on
a tirée de l'eau. Sur ce sable que la marée baigne soir et matin , on ne
trouve qu'une seule tlcur, le myosotis, la Heur du souvenir. On dirait
qu'elle est née là pour rappeler au voyageur qui aborde sur cette côte
lointaine le souvenir de la terre natale qu'il a laissée derrière lui et des amis
auxquels il a dit adieu.
Elscneur est le caravansérail de la marine. On y aborde de tous les
côtés, on y parle toutes les langues. Du matin au soir, les pavillons du
nord et du midi flottent sur le Sund. Les matelots étrangers descendent
à terre, se croisent dans les rues. Toutes les auberges d'Elseneur sont là
qui leur sourient , tous les manhauds les attendent , et chacun ici travaille
pour la marine et s'endort avec des rêves de marine.
A l'extrémité de la ville est bâti le Kroneborg. La pointe de terre sur
laquelle s'élève ce château s'appelait autrefois VOErekrog (le coin de
l'oreille J. C'était l'oreille du Datu'mark ouverte à tous les bruits et à
toutes les nouvelles de mer. Le Kroneborg est un édifice d'une archi-
tecture imposante. Il est entouré de trois remparts, peuplé de soldats,
muni de canon, comme une forteresse qui a une mission difficile à remplir,
celle de taire solder on péage. Tous lesbâtimens passent au pied 'le ce
château et doivent payer un tribut à cette citadelle maritime qui les pro-
126 REVUE DE PARIS.
tége, à ce fanal qui les éclaire. Il est des jours où il en vient par centaines,
et chaque année ce nombre augmente.
En 1769, on en compta 7,378.
En 1836, 11,916.
Mais, dans cet espace de temps, tous les peuples n'ont pas suivi la même
progression. Il en est qui se sont dirigés d'un autre côté, ou dont les rela-
tions commerciales ont diminué. C'est ainsi, par exemple, que la Suède
envoya sur le Sund,
Bltimens. Bâtimens.
En 1769, 1,149, et en 1836, 964.
La Hollande « -2,008, « #65.
L'Angleterre au contraire, avait sur le Sund ,
En 1769, 1,840, et en 1836, 3,188.
La France, en 1769, 13, et en 1836, 105.
La Prusse , en 1769, 296, et en 1836, 2,386.
Du haut d'une des tours de Kroneborg, l'œil plonge sur un des plus
beaux panoramas qui existent. D'un coté, dans le lointain, on aperçoit,
comme une ligne bleuâtre, les murs de Copenhague; de l'autre , les mon-
tagnes de Kullan; en face du château , la côte suédoise, aride et sèche ;
la ville de Helsingborg, dont les toits rouges étincellent au soleil, et la
mer, la mer verte comme une prairie sur les bords , noire et profonde au
milieu; la mer, resserrée au pied de la forteresse comme un défilé, ou-
verte des deux côtés comme une plaine immense. Ici le Sund et là le Ca-
tegat, et les vaisseaux qui abordent ou lèvent l'ancre fendent les vagues,
passent et se succèdent sans interruption. Au milieu «le ces vaisseaux qui
naviguaient sous le vent et l'en venaient à la suite l'un de l'antre , rai
sur une ligne comme une légion de soldats, on me montra de loin deux
bâtimens français. Je ne counai^ai< ni leur nom , ni le nom de celui qui
les envoyait nu les rives du nord. Mais ils venaient de France; ils |
taient au-dessus de leur mât le pavillon de notre pays. Je les regardais
avec émotion, et je les suivais des yeux.
On dit que ces montagnes de Kullan, qui s'élèvent de l'autre cote du
Sund, étaient jadis les deitlîèl 1 lim tes du monde connu, les colonMI
d'Hercule. Depuis ce temps, !«• monde l*< M ,-r.mdi. Les pécheurs avec
leurs barques ont été plus loin mie le dieu avec sa peau de lion. Les
liomnies ont franchi les barrières que l'ignorance leur avait imposée».
Leur ambition s'est acenn- avec leurs conquêtes, et ils nr savent où
s'arrêtera leur RM plus ultra. \utrefois, eO fOgOSOt au pied de
montagnes, les navigateurs offraient un holocauste à Hercule. Aujour-
d'hui, les matelots qui y passent pour la première fois doivent subir le
REVUE DE PARIS. 127
baptême maritime et payer une amende. La fête naïve des matelots a suc-
cédé à l'appareil pompeux de l'holocauste, et la libation joyeuse a rem-
placé le sacrifice de sang.
En face de Kullan , on aperçoit une colline couverte de verdure qu'on
appelle la colline d'Odin. C'est là, dit-on, que le dieu Scandinave a été
enterré. Mais on n'y voit que le tombeau du conseiller d'état Schimmel-
mann, qui était un homme fort paisible, très peu soucieux , je crois, de
monter au Valhalla et de boire le miœd avec les valkyries. Cependant
une enceinte d'arbres protège l'endroit où les restes du dieu suprême ont
été déposés ; une source d'eau limpide y coule avec un doux murmure.
Les jeunes filles des environs qui connaissent leur mythologie disent que
c'est la vraie source de la sagesse, la source de Mimer, pour laquelle Odin
sacrifia un de ses yeux. Dans les beaux jours d'été , elles y viennent boire ,
et par hasard les jeunes hommes y viennent aussi, et la source de Mimer
entend de charmantes confidences. Si ce n'est pas la source de la sagesse ,
c'est au moins un philtre d'amour qui est la cause de beaucoup de ma-
riages dans le pays.
Ceux qui aiment la poésie ne s'éloigneront pas d'EIseneur sans visiter
une autre colline consacrée aussi par une tombe. Au-dessus d'un des plus
rians châteaux de la Séelande , au-dessus du Maricnlyol , on entre par
une avenue étroite dans un bois de hêtres , qui , d'un côté, s'ouvre sur la
mer, et de l'autre sur une grande plaine. Là on aperçoit trois rocs infor-
mes, posés l'un sur l'autre , et autour de ce monument grossier quatre
pierres carrées, où les voyageurs viennent s'asseoir. C'est là que repose
l'ombre mélancolique de Hamlct. Si, comme le disent quelques incré-
dules, cette tradition du peuple est fausse , aucun lieu cependant ne pou-
vait être mieux choisi pour lui donner un caractère de vraisemblance. Ce
bois est sombre comme la pensée de deuil qui régnait dans le cœur de
Hamlct. On n'y trouve qu'une lumière incertaine; on n'y entend que le
souffle de la brise dans le feuillage ou le mugissement de la tempête sur
les vagues. Près de là est la demeure élégante, la demeure rovale, où le
monde chante, danse, s'étourdit, tandis (pic l'ame de Hamlct dort dans
sa solitude. Je me suis assis là un soir, et il me semblait que Shakspeare
y était venu aussi , tant il avait su se rendre l'interprète fidèle de cette
lie du Nord. Je me suis penché sur cette pierre froide comme pour
demander à Ilamlet s'd avait trouvé le dernier mot de l'énigme qu'il
voulait résoudre, et j'ai cueilli en m'en allant une des Iliurs pâles qui
croissent autour de son tombeau. Ophélia aurait pu la mettre dans sa
couronne
\ M.YRMIER.
Stockholm, 17 juin.
BULLETIN.
Le ministère est arrivé à la fin de cette session, beaucoup plus fort
qu'il n'était à son avènement. L'amnistie, le mariage du prince royal,
toutes les mesures d'un ordre inférieur qui sont venues s'ajouter à ces
deux grands actes, comme des conséquences naturelles, l'ont établi dans
une bonne position que tout le monde , aujourd'hui , est obligé de re-
connaître. Beaucoup de forces isolées, beaucoup d'individualités parle-
mentaires ou autres, qui lui étaient hostiles, commencent à lui croire
quelque avenir ou se comportent du moins comme si elles avaient tout-à-
fait cette croyance; elles cherchent à se rallier, et nous concevons qu'il
n'y a pas d'acte de fui qu'un ministère trouve plus agréable à recevoir de
la part de ses adversaires.
Sans doute le ministère a de l'avenir, s'il sait prendre la moyens de
Eaasurer, et s'il veut surtout choisir les meilleurs el les plus surs, au lien
d'accepter tous ceux qui s'offrent à lui. C'est chose liât teuse sans doute
pour des ministres, quels qu'ils soient, à plus forte raison pour des mi-
nistres qui n'avaient pas été accueillis tout d'abord par les |
plus rassurant, de compter désormais pour amis COUI qui étaient leurs
ennemis, et d'imposer des égards sérieux à ceux qui croyaient pouvoir
persifler à leur aise la nouvelle combinaison. Mais il > ion antre danf
c'est d'avoir trop d'amis et de les accueillir tous avec la même confiance,
sans discuter leurs origines diverses; nous croyons qu'il est des hommes
qu'il tout savoir garder pour ennemis, et dont la haine fortifie, dont l'ap-
pui serait trompeur; les doctrinaires SOnl de ce nombre, et le cabinet du
13 avril doit être SSSUrë que OS n'est pas de 06 cote qu'il opérera des con-
versions sincères.
Nous ne voyons «loue rien d'avantagOUX, pour le ministère, dans i
ttransfbrsnation qu'on fait subir sus |oornaui doctrioaires , et qui (tarait
déjà complète ebes quelques-uns. Le cabinet en preiters peut-être sae-
mentanémeot, et toutefois il pourrait se souvenir qu'il l'est bien établi
«•t consolidé sans < m et malgré eux. Pourquoi a'a-t-il pas persisté à par-
der les mêmes amitiés et les mêmes Inimitiés ' Les doctrinaires n'auront
bientôt plus qu'un seul organe dans la presse, et celui-là, on ne le leur
otera pas, puisqu'ibiont an trouver entre eus 100,000 fr. poork toire vivre,
REVUE DE PARIS. 129
Le Journal de Paris restera officiellement attaché à leur fortune. Mais
les autres , qui ont l'air de s'en être détachés , est-on bien sûr de les avoir
conquis sincèrement à la cause du 15 avril ? Un accident parlementaire à
la session prochaine, et d'ici là un revirement politique que nous ne vou-
lons pas prévoir, peuvent les rendre à leurs anciennes habitudes et à leur
véritable prédilection. Le cabinet du 15 avril s'apercevrait alors, trop
tard, qu'il n'a fait que les aider à attendre l'instant favorable pour une
défection prévue. Le parti dont M. Guizot est le chef nous paraît vouloir
agir, en cette affaire, comme le parti de l'émigration avec lequel il a plus
d'une affinité ; il se contente , pour le moment , de garder avec lui , en de-
hors du pouvoir, quelques amis inséparables et un seul journal pour inter-
prète : ce sont les fidèles d'au-delà du Rhin, les loyalistes par excellence.
Il permet à d'autres , moins exclusifs, mais non moins dévoués peut-être,
de servir un nouveau système de gouvernement à leur manière, et il
compte bien les retrouver à point nommé dans des temps plus heureux.
Nous croyons que M. Guizot s'abuse en espérant des temps plus heureux
pour son ambition; mais il ne faudrait pas concourir aveuglément, pour
un avantage précaire , à donner, en quelque sorte , un corps aux illusions
qu'il conserve.
Il est bien entendu que, parmi ces conversions qui nous semblent in-
utiles , nous ne comptons pas celle du Journal des Débats. C'est chose
convenue, à ce qu'il parait, qu'on ne peut pas arriver au pouvoir et se
passer du Journal des Débals. Il est vrai que le Journal des Débats n'a
pas encore appris lui-même à se passer du pouvoir, quel qu'il soit ; un peu
plus tôt, un peu plus tard , avec plus ou moins de mauvaise grâce, il ac-
cepte l'alliance ou vient la réclamer comme un droit consacré par l'usage.
Seulement, la veille du jour où il se rallie, le Journal des Débats fait
preuve d'indépendance avec beaucoup de goût, en blessant cruellement
ceux qu'il va défendre le lendemain. Au moment d'entrer dans le camp
des hommes politiques qui ont remplacé M. Guizot, il les déchire dans
deux ou trois articles qu'on pourrait croire dictés par les plus purs doc-
trinaires, tant il en découle de fiel; et, après ce dernier témoignage de
regret donné à ceux qu'il préfère, sa conversion est faite; permis aux
gens crédules de la supposer définitive. Cela nous rappelle comment s'o-
pérèrent quelques essais de réconciliation entre les blancs et les noirs, à
Saint-Domingue, il y a quarante ans. A une conférence indiquée pour
s'entendre sur les conditions d'une trêve se trouvaient réunis plusieurs
généraux nègres, entre autres le général Jean-François. Arrive un né-
gociateur de couleur blanche, qui, ne pouvant se contenir à l'idée de
traiter avec des hommes qu'il a si ardemment combattus, entame la
négociation en coupant la ligure du général Jean-François d'un coup de
cravache. C'est une anecdote que nous avons apprise de IM. de Rémofl ' .
alors (pu- , dans un autre journal qui' le Journal dis Débats . il tournait
ta profit de sa polémique contre la restauration les études faites par lui
sur l'insurrection d'Haïti, pour une tragédie de Toussaint-Louvei turc ,
qu'il a gardée en portefeuille.
Tels sont le^ préliminaires (pie parait affeetioimer le J<"nnal rf#J
rOME M.lll. J0H t*
130 REVUE DE PARIS.
Débats, quand il est près de conclure sa paix. Mais qu'importe? On
se laisse aider par lui, puisque ses services ont encore quelque valeur
d'habitude. Il ne fait d'ailleurs tort qu'à lui-même en le prenant sur ce
ton ridicule, qu'il ne peut soutenir long-temps. Il ne fait que hâter ainsi
le moment où il sera facile et nécessaire de renoncer à son concours;
il précipite ce moment surtout par la peine qu'il éprouve à s'orienter et
à prendre un parti dans chaque éventualité nouvelle : tantôt repoussant
le ±2 février, qu'il doit ensuite défendre; puis, retournant avec amour
aux doctrinaires du 6 septembre , et , en dernier lieu , prodiguant le sar-
casme aux hommes du 13 avril, pour se ranger bientôt après sous leur
bannière, relevée malgré lui. Voici que, pour terminer la session, il a
affecté de donner, il y a quelques jours, au ministère de M. Mole un cer-
tificat de contentement, avec certaines restrictions qu'il n'a guère le droit
de mettre à ses éloges sans rappeler toute sa première malveillance.
Nous souhaitons que dans des occasions plus graves, qui peuvent se
présenter d'un jour à l'autre, le ministère du 13 avril n'ait pas à mettre
à l'épreuve le bon vouloir et la sincérité de ses nouveaux défenseurs.
Ces alliés de fraîche date s'autorisent tous , à tort ou à raison , des in-
certitudes, des variations et de la volonté chancelante de la chambre elle-
même. La majorité de la chambre, en effet, d'après laquelle ils prétendent
se diriger, et qui est leur excuse , a beaucoup varié ; elle a suivi ou en-
couragé trop de systèmes différées tour à tour, pour en seconder un
maintenant avec conviction et p ance. C'est donc cette majorité qu'il
faut changer; ou, pour être plus juste envers elle, si les mêmes pei son-
nes à peu près doivent revenir à la chambre, et elles le peuvent sans au-
cun dommage pour le pays , il faut qu'elles reviennent avec des principes
arrêtés, une opinion plus ferme sur la politique du 15 avril; il faut que
ce soit, avec les mêmes noms peut-être , une majorité nouvelle, rajeunie
et retrempée par l'esprit qui aura présidé à la réélection. On ne peut 5e
le dissimuler, quelque chose de nouveau et d'assez, hardi a été tenté par
le ministère; c'est le commencement d'une ligue de conduite destinée à
remplacer successivement le système inflexible qui avait dominé depuis
le 13 mars 1S31. Beaucoup de consciences honorables et d'esprits sages,
mais timides, en ont été loyalement étonnés, el ce n'a pas été trop du
succès incontestable de toutes l< | mesures adoptées par le ministère jus-
qu'à présent , pour dissiper des inquiétude seiag i. Cela ne suffit pas.
Le Système de gouvernement dont l'amnistie a été le premier acte, — et
qui est bien véritablement un ~ nie, quoi qu'on en ait dit de part et
d'autre, et de plus une Immense innovation, — a besoin, pour êln
i< uni et continué, de réussir, non DU seulement dans la prei D pas
seulemei.t dans les chambres, mais dans le pays tout entier. El c minent
interroger la pensée du pnj c . imenl l'exprime-t-elle sans smbiguité?
l'.ir des élections générales. Tant qu'on n\ D Sera | SI venu là, rien de CC
que le ministère i fait De sera absolument irrévocable; tout pourra
repris et annulé; même l'amnistie, s'il est impossible de la révoquer dans
principe, serait facilement paralysée dai
ci sel résultats politiques, .'si le | appelé à donner son avis sur ce
«lui a été fait depuis deui mois, et s'il se prononce comme uou- l'espérons,
REVUE DE PARIS. 131
les doctrinaires eux-mêmes , obligés de se renier devant les collèges pour
être réélus, perdront ce qui peut leur rester encore de cette influence
tracassière qui les distingue aujourd'hui ; ils reparaîtront sans doute à la
chambre , presque en nombre égal, mais leur petite phalange devra effacer
sa nuance et se confondre avec la majorité; il ne sera plus en leur pouvoir
d'inquiéter la marche du gouvernement. Tout au plus y aura-t-il deux
ou trois rôles de plus pour ceux d'entre eux qui voudront, de désespoir,
s'adjoindre à la mission excentrique que s'est donnée M. le comte Jau-
bert avec tant d'aménité. Heureusement, il se rencontre peu de gens qui
aient, comme on l'a dit spirituellement, ce goût de déplaire à tout le
monde.
On a beaucoup parlé de la dissolution de la chambre, ces jours der-
niers; on a dit qu'elle avait été décidée en conseil; on s'est trompé, non
sur l'intérêt véritable du ministère, non sur ses intentions peut-être ou
celles au moins de ses membres les plus influens, mais sur le fait lui-même :
cette question n'a pas été mise encore en délibération.
Il y a lieu de croire cependant qu'elle est entrée dans les prévisions et
dans les causeries intimes du cabinet du 15 avril, comme une éventualité
qui peut devenir d'un jour à l'autre inévitable : c'est ainsi que nous ex-
pliquons la tendance du ministère à accepter sans trop de choix, pour
les avoir plus à portée de son influence , tous les élémens de publicité, qui
ont contrarié son avènement, et qui paraissent délaisser aujourd'hui les in-
térêts doctrinaires.il n'y a que cette explication qui se concilie avec la pré-
voyance de MM. Mole et Montalivet. Du reste, nous ne voyons pas en
eux la moindre faiblesse pour ceux de leurs adversaires qui ont manifesté
une opposition ouverte, dans la chambre , à l'inauguration d'une politique
nouvelle. On avait annoncé la nomination de M. Guizard à une préfecture :
il n'en est rien. M. de Montalivet est trop bien persuadé que l'exclusion
des doctrinaires a été une chose sérieuse , nécessaire à sa propre existence
ministérielle et à l'accomplissement de tous ses projets ultérieurs; il a
trop contribué lui-même enfin à exclure M. Guizot, pour lui tendre main-
tenant la main , par l'intermédiaire de M. Guizard , un de ses adeptes les
plus familiers et les plus anciens. Le système de conciliation et d'oubli ne
va pas jusque-là , et l'on est resté , avec un tact parfait et beaucoup de
fermeté, en-deçà de la limite où il convenait de s'arrêter.
La nomination du frère de M. Duchatcl à la préfecture des Basses-
Pyrénées n'a pas la même conséquence qu'aurait eue celle de M. Guizard.
Croit-on que le cabinet du 13 avril ait espéré, en signant cette nomina-
tion, faire un grand plaisir à M. Duchatcl, l'ancien ministre? Mais, en
vérité, celui-ci, avec son bon sens qui lui permet déjuger assez froide-
ment hs mérite! spéciaux de «a propre famille, aura-t-il tenu beaucoup
à poi i frère, homme d'aimable conversation d'ailleurs, dans un
rd'hui très difficile , où !<■ jeune officier d'état-major tirera
tu pour remplir dignement sa place?
rarii . i pas, mal heureusement, de seconder la marche d'une
intervention m Espagne , mais de s n • l t un service de douanes sur la
fronii'T Domination n'est pas un acte de condescendance en
les doctrinaires : il u'y a la rien de politiqu i. SI M. EVapolA a Ducbatel a
132 HTM DK PAKIS.
été réellement doctrinaire par imitation, c'est à un faible degré et sans
beaucoup d'entêtement systématique; nous croyons même savoir qu'il
s'est montré favorable à la combinaison du 15 avril, lors de la dernière
crise ministérielle. Puis, est-ou bien sur, d'ailleurs, que son frère lui-
même, l'ancien ministre du commerce et des finances, reste attaché par
des nœuds indissolubles aux hommes qu'il avait bien vuulu prendre , à
son début, pour alliés politiques ?
Tout ce qui l'entoure déjà, tout ce qui va l'entourer plus que jamais,
dans la position de grande indépendance qu'on lui prépare et qui n'est
plus un mystère pour personne, lui donnera le conseil de reatrar dans
les affaires; il ne peut vivre ailleurs. L'amitié devenue plus étroit
M. le général Jacqueminot, qui entend , comme on sait, le système du
juste-milieu tout autrement que les doctrinaires, ramènera M. Duchatel
à des alliances mieux faites pour lui , plus conformes à son âge et aux
dispositions progressives de son intelligence. Il y serait, d'ailleurs, revenu
de lui-même, et il peut le faire sans encourir le plus lé^er reproche d'in-
gratitude. Les doctrinaires n'ont rien fait pour lui , si ce n'est de com-
promettre sa popularité; il est entré dans la vie active des affaires , non
sous leurs auspices, mais sous ceux du baron Louis, qui n'était pas, que
nous sachions, élève des doctrinaires, ni chargé par eux de transmettre
à M. Duchatel les vrais principes de la secte et les saines doclrii
On pourrait donc , en nommant M. Napoléon Duchatel préfet, avoir
cédé aux vœux de son frère, ce que nous ne croyons pas, et cependant il
n'y aurait là aucune faiblesse, puisqu'on peut ne plus voir en lui un
adversaire irréconciliable. Nous insistons sur ce point, parce que, le
jour où M. Duchatel consentira un pacte avec d'autres collègues que
ceux qui l'ont accaparé jusqu'ici , il le fera loyalement et sans ar-
rière-pensée. Nous insistons, par intérêt pour lui, et parce qu'il serait
déplorable de voir un homme utile au pays s'annihiler, faute d'un peu de
sagacité politique, entre tant d'autres qualités d'homme d'affaires, pour
saisir d'un coup d'œil les conditions de son avenir.
Une autre réputation plus illustre , et achetée par trente ans de com-
bats, a été sauvée , cette semaine, d'une erreur grave par la bienveil-
lance et la sagesse du ministère. I>e maréchal Clauzel voulait aller en
Espagne, pour servir la cause constitutionnelle, mais d'une manière peu
digne de son rang, de son nom, et dans des circonstances difficile! qui
seraient capables de compromettre et de ruiner, en quelques mois, la
renommée militaire U mieux établie. Des capitalistes français ou étran-
gers se disposaient à faire eux-mêmes les frais d'une expédition en Bspe-
pagne, si le maréchal Clauzel eu prenait le commandement, et m le re-
crutement des hommes destinés i la nouvelle légion était autorisé en
France. Le commandement d'un corps de troupes espagnoles «tait, du
reste, promis au maréchal par le gouvernement <!.• la régente Marie-
Christine, et M. de Campu/iiM avail été chargé de faire les prem.
ouvertures I Taris et d'arrêter tootei lea b is a de cet arrangement. Qui
ne voit que la Combinaison, dans s m prinC lit entachée d'une
spéculation de bourse , quelle que fût, do reste, 1 1 ! Niable intention du
maréchal? L'agiotage, s'il essayait de se déguiser au début de l'cxpé-
REVCE DE PARIS. 133
ditioQ, ne l'aurait sans doute pas laissé suivre sou cours et obtenir
quelque succès, sans élever aussitôt sa tête hideuse au-dessus de toute
l'affaire, pour la dominer, la suspendre ou l'activer, et montrer enfin
publiquement qu'elle avait été eutreprise pour lui avant tout? Qui peut
dire si, une première hausse une fois produite sur les fonds de la dette
active, la caisse des capitalistes ne se serait pas subitement fermée, au
mépris de la vie de nos volontaires français, et au profit d'un changement
de front dans la spéculation? Il n'y avait de chances faciles à calculer
qu'en ce qui touche à la réputation du maréchal; pour elle, la baisse était
certaine, et il ne voulait pas le prévoir.
Le ministère n'a pas voulu permettre qu'un grand nom militaire allât
courir un pareil risque inutilement : c'est, nous le répétons, une pensée
bienveillante, digne de M. Mole, mais à laquelle le maréchal Clauzel n'a
pas été habitué sous les précédens ministres, et qu'il refusera peut-être
de comprendre. Pour rendre son expédition efficace, il eut fallu autoriser
un vaste recrutement, qui eût été une intervention réelle. On n'en est
pas encore là. Si l'on y vient, le maréchal aura été conservé pour cette
grande circonstance.
En attendant, il paraît certain que le ministère verrait avec plaisir la
légion auxiliaire portée au même effectif qu'elle avait en 1835 , et qu'il a
autorisé volontiers un recrutement dans ces limites. Le commandant
Dumesnil s'occupe de ce soin avec zèle et activité; mais l'argent manque,
on n'en trouve que pour un armement qui serait une spéculation, et les
banquiers se doutent bien qu'avec la légion auxiliaire, môme à l'effectif
de 1835, il ne s'accomplira pas de ces miracles qui frappent un contre-
coup décisif à la Bourse, et qui font et défont des fortunes en un jour.
Pendant qu'on délibère et qu'on essaie de recruter en France, don
Carlos a passé l'Ebre. Au premier abord, et à Paris, cela semble un fait
considérable, le passage de l'Ebre par don Carlos ! Peut-être, en Espagne
et à Madrid, quoique nous entendions maintenant prédire autour de nous
que don Carlos marche sur Madrid même , cette pointe en avant dans une
nouvelle direction n'éveille pas plus d'inquiétude que beaucoup d'au-
tres manœuvres antérieures du lieutenant de la sainte Vierge. A re-
garder les choses de plus près , on trouvera quelques raisons de se
rassurer en France comme en Espagne. Don Carlos a franchi l'Ebre;
mais c'a été pour fuir un ennemi, le plus redoutable de tous, et celui
qui finira par le vaincre, à défaut d'autres plus prompts et plus in-
telligens; cet ennemi, c'est la famine. H a quitté d'abord lc> provinces
du nord, où est le quartier-général de l'insurrection, parce qu'il y
était affamé, grâce à la surveillance devenue plus rigoureuse sur nos
frontières depuis la loi, sollicitée par M. Campuzano, qui augmente
le personnel des douanes; Oïl n'a rien exagéré, en disant que les
soldats de don Carlos y étaient réduits à se nourrir de racines et
d'herbes. Il est entré, pour celte cause, en Aragon, et bientôt après
en Catalogne, d'où il n eortii . .- par le même ennemi tonjo
it vrai <pie s'il n'en rencontre plus d'autres tor son chemin, il peut
; trer jusqu'à Valence, où il trouvera des ressources d« tout genre,
et déjà on nous annonce qu'il se dirige vers cette ville. :Alors qu'il
134 REVUE DE l'ARlS.
serait le maitre, il y aurait enfin péril imminent pour la capitale et
pour le gouvernement constitutionnel, si malheureusement conduit par
une faible femme et des ministres sans énergie. Si le danger devenait
plus grave, nous nous refusons à croire, maigre tant de présomptions
contraires, que notre gouvernement laisserait don Carlos entrer et s'éta-
blir à Madrid. On a refusé l'intervention directe avec les couleurs de la
France, et toute coopération étendue qui aurait l'air d'une intervention;
mais ce refus n'aurait plus d'excuse politique, le jour où la révolution
française elle-même se trouverait battue, insultée chez nos voisins, et le
traité de la quadruple-alliance déchiré à la face de l'Europe.
— Les théâtres n'ont pas été heureux cette semaine. L'Opéra a donné
un ballet peu digne de figurer sur la scène de l'Académie royale. /.<
Dernier des Muhicnns et la débutante, fcfll« Nathalie Fitz-James, se sont
trompés de lieu; ces sortes de jeux grotesques que nous avons vus mer-
credi à l'Opéra, .étaient bons pour la Porte-Saint-Martin et la G
lorsque ces théâtres avaient des ballets. La musique du Derner des
Mohicaits est à la hauteur des œuvres ordinaires de M. Adam; c'est tout
ce qu'il y a à en dire. Noms ne nous étendrons pas davantage sur le ballet
nouveau que M. Duponchel fera bien de reléguer dans les magasins du
tin ïtre; et pour nous dédommager , il faut qu'il hâte la première repré-
sentation de la (huile métamorphosée en {tmme qui nous ramènera
M"e Blaster. Quant à M"c Nathalie Fitz-Jann s , elle tiendra convenable-
ment sa place dan» les daines des rliuurs de l'Opéra, non loin de sa
sœur; et il lui faudra une bien haute protection financière pour la main-
tenir au rang qu'elle semble ambitionner.
L'Opéra est administré avec un bonheur qui lui permet de prendre
proniptement sa revanche. Il n'en est pas de même de certains antres
théâtres, dont le dernier jour semble arme. Ainsi du Gymnase, qui
jouait, dimanche dernier, devant ri francs de recette. I-'' Tluàti e-Fran-
ejaie, nous regr lions de le dire, courrait uu danger sérieux, s'il s'obsti-
nait à jouer des pièces de la force de Clti,
Si la Comédie Française n'étail pas obligée d'être littéraire; si ce
s/était pas un devoir pour elle de donner au public le» pièces h » moins
mauvais, s possible , nous nous contenterions de la plaindre , quand elle
|oœ dea efaefc d'ssawro eoaaeaa Clmrt, et nous détournerions les yeux.
Un directeur de théâtre esl parfaitement libre de se ruiner si bon lui
Sembla; cela ne bal pas doute. Il est maître de monter le lies
dramatiques les plus mécbaotes; c'est son droit. Mais la question
change de face lorsqu'il s'agil de la Comédie-Française. La Comédie-
liar 'iliveutiounée , elle est payée pour se montrer difficile
eu sanUéet ia drame», pour avoir du goût, pour avoir le sens emn-
mun.pourne pas laisser envahir la scène de Corneille et de Racine,
par le premier écritaio qui manie plus ou moins habilement le dialogue.
Or, depuis quelque temps, nous «levons le due, Is Corné lie-1 rançaise
s'oublie singulièrement. Est-ce qu'elle veille? est-ce qu'elle don On
l'ignore, La (ail eu qne les marnais ronl leur train, au grand
ébabiasement de la foule qui es demande, et avec raison, pourquoi le
REVUE DE PARIS. 135
théâtre de la rue de Richelieu s'ouvre devant les mauvaises pièces. Il se-
rait bien temps de mettre un terme à ce mépris de l'art qu'affiche sans
vergogne la Comédie-Française. Elle est inexcusable d'avoir reçu le
drame de M. Rosier. En vain objecterait-elle qu'il faut bien qu'elle joue
quelque chose. Nous lui répoudrons qu'elle a Corneille, qu'elle a Racine
qu'elle a Molière , et qu'elle ferait cent fois mieux de nous donner les
œuvres de ces hommes-là d'un bout à l'autre, sauf à recommencer quand
elle aurait fini, que de monter le Bouquet de Bal, ou Claire. D'ailleurs
elle est payée pour cela, nous y insistons.
Inventer quelque chose de plus plat, de plus commun, de plus faux
de plus nul que le sujet de Claire , serait impossible.
Au moins si M. Rosier avait jugé à propos de placer une scène vraiment
dramatique dans sa pièce, et d'écrire d'un style, sinon beau, au moins
correct et honnête, nous ne nous plaindrions pas avec amertume. Mais rien!
rien qui repose un instant dans Claire ! rien qui vous console d'avoir écoulé
ce qui précède ou qui vous engage à écouter ce qui suit. Les deux scènes
qui , seules , auraient pu être belles , sont manquées complètement à cause
de la singulière langue que l'auteur fait parler à ses personnages : ce
sont la scène du premier acte, où Saint-Charles déclare son amour à
Claire , et celle du dernier acte, où Claire, avant de partir pour l'Italie
remercie Mme Dorménil comme une bienfaitrice , et l'appelle : madame
au lieu de: ma mère. Eh bien! dans la première de ces deux scènes
Saint-Charles est si cru, si gauche, si malavisé, que l'attendrissement
est impossible; dans la seconde, Claire est si prolixe, elle met tant d'af-
fectation dans sa parole , elle développe si longuement ses idées à sa mère
que l'ennui gagne le spectateur en dépit de la meilleure volonté. Un tas
de plaisanteries sans sel , remâchées, maladroites, étant venues brocher
sur le tout , on comprend aisément que le succès n'ait pas couronné l'œu-
vre. Si Claire se joue trois fois, ce sera beaucoup,
Nous ne comprenons rien à l'acharnement que montre M"'" Mars poul-
ies rôles de jeunes filles. A quoi peut tenir cette passion malheureuse?
MUe Mars a la voix très fraîche et très douce, très souple, nous n'en dis-
convenons pas. S'il était possible de se contenter d'entendre, au théâtre,
assurément nous engagerions M||e Mars à persister; mais comme le plai-
sir du théâtre n'est pas uniquement pour l'oreille, Mit" Mars devrait
songer à ce qu'il y a de désagréable [jour le spectateur à voir une femme
de talent souffrir du rôle forcé qu'elle s'impose. Quel que soit le talent
de M •"• Mu s , elle ne dissimulera jamais la fatigue qu'elle éprouve chaque
qu'il lui faut courir, s'agiter, uiller, choses que font à mer-
veille les jeunes filles. Le plaisir que procure sa voix harmonieuse est
dune payé, et payé cher, par l'obligation où l'on est de voir la comédienne
s'épuiser en pure perte , sans réussir à faire illusion ; car, il faut bien que
M|lr m • se le persuade, le- robes blanches, les rubans bleus, tes fleura
iffisent pas j donner les apparences d'une Bile de ringt ans , et
l'œil le plus innocent , pour s'assurer qu'on le trompe, n'a pas b
oette. — Nous sommes fâchés que M Mars o à lui donner
lie pareils conseils; mais , en vérité , elle ne devrait pas avoir besoin qu'on
i i lui donne. Comment la longue expérience qu'elle i du théâtre ne
J36 REVUE DE PARIS.
l'empêche-t-elle pas de se fourvoyer? Nous l'espérons, Mlle Mars ne con-
tinuera pas de se jouer ainsi du public, ou bien, pour compléter la chose,
on confiera des rôles de duègne à M"e Plessis.
Quant à Perrier, ce n'est pas l'aplomb qui lui manque; au contraire!
ce qui lui manque, c'est le bon goût, c'est la modération, c'est le naturel.
Il croit, quand il est charge d'un rôle de bonhomme, qu'il suffit de ges-
ticuler avec emphase, de s'étonner à tout propos, d'appuyer sur cer-
taines paroles , pour faire preuve d'intelligence et de talent. Il se trompe.
Ce qu'il faut avant tout, c'est le naturel. Un froncement de sourcil plus
ou moins prolongé, une accentuation plus ou moins goguenarde, ne font
rien à l'affaire. Que Perrier tâche donc à l'avenir de moins outrer les
caractères qu'il a mission de montrer sur la scène. L'exagération, comme
il la pratique d'ordinaire, n'indique pas le moins du monde qu'd com-
prenne ses rôles. C'est par le jeu de la physionomie, par l'adresse du
geste , qu'un comédien doit montrer ses intentions, et non par la place
qu'il occupe et le bruit qu'd fait. Perrier semble ne pas être de notre avis,
car il ne cesse d'arpenter le terrain à grandes enjambées, tant qu'il est
en scène , et de crier comme si on l'écorchait tout vif. Il croit avoir tout
dit , quand il a pris du tabac ou mis ses mains dans ses poches.
MUe Noblet n'a pas un rôle très important dans la pièce nouvelle, et
cependant elle y a montré ses défauts habituels. Le plus grand défaut de
M11' ISoblet, c'est d'avoir toujours l'air d'une débutante. Elle n'a pas
plus l'habitude des planches que si elle y montait pour la première fois.
A quoi donc lui ont servi ses dix ans d'apprentissage dramatique?
MUe Noblet doit surveiller attentivement ses moindres gestes, qui sont
presque toujours faux et rudes. Nous en dirons autant de sa voix.
— M. Auguste Nourrit a débuté, avec un grand succès, sur le théâtre
de Rouen, dans Robrri h Diable. Ce jeune ténor a fait beaucoup de pro-
grès, et suit, sans trop de désavantage, les traces de son frère, que
l'Opéra a perdu trop tôt.
— M. Louis de Maynard, qui vient de périra la Martinique dans un
duel si tragique, était un de nos collaborateurs dont récemment BM
on avait pu apprécier l'esprit brillant et la distinction de plume. Jeune,
élégant, doué des qualités fines et vives qui réussissent dans le monde,
et d'un talent qni lui promettait un nom en littérature, M. de Maynard
laisse i dam l'esprit de tous cens qui Pont connu, le souvenir d'une des
jeunesses lei plus heureuses et les plus ornées, tranchées d'une manière
sanglante. Il s'ajoute dans la pensée à la liste de ceux qui sont morts
jeunes et dans la fleur de toutes choses, et que parfois on envie
i RntfttAnit.
LA
PIERRE-LISSE.
Eq remontant la rivière de l'Aude, au-dessus de Quillan, après avoir
parcouru dans leurs capricieux détours les paisibles vallées qu'elle arrose,
où mûrissent hâtivement d'excellens fruits abrités du vent du nord; après
avoir joui du spectacle de tant de jolis sites, de la forge de Quillan et de
sa verte montagne, du laminoir avec ses hautes cheminées en feu, du
château pittoresque de Belviane , le regard , accoutumé aux découvertes
lointaines de ces charmaos paysages, vient se briser tout à coup contre
un mur de rochers que rien ne faisait pressentir, rempart immense,
couronné de sapins séculaires qui , ressemblant à de longues piques, at-
teignent et déchirent les nuages. Tel est du moins l'aspect qu'offrent les
montagnes des Fanges et de Quirbajou, lorsqu'à la sortie de IJelviane
elles paraissent mêler leurs forêts et ne faire qu'une même masse de
pierre, du sein de laquelle s'élance la rivière en bouillonnant. Ce n'est
qu'en arrivant au pied de ces montagnes à pic qu'on voit entre elles une
lar^c crevasse, par où passe l'Aude.
L'entrée de cette gorge est d'un effet admirable. A une grandeur sau-
vage elle joint le caractère des monumens gothiques. Des rochers
blancs s'élancent en aiguilles; d'énormes blocsam angle! vifs et dente-
. qu'on prendrait pour des tours carrées couronnées île créneaux ,
commandent le passage. Vous marchez quelques pas sur un chemin étroit,
mais Solidement construit, sur la ri?e gauche de la rivière, et vous arrive/
• i 1,1 porte di' la l'i> rre-J pei Cée dans h- roc. Des que vous en ave/.
franchi le seuil, vous vous sente/ accablé par la majesté du lieu, qui de
TOMl \i m. jlii.i > i. lu
138 REVCE DE PARIS.
toutes parts vous enserre. Le regard plonge en avant dans les sombres
profondeurs de la gorge; sur les côtés s'élèvent des escarpemens gigan-
tesques aux parois lisses et noires , où le plus petit arbuste n'a pu prendre
racine, et sur les bonis desquels vous apercevez confusément suspendus
des débris de roebers; mais un ciel pur paraît au-dessus de votre tête,
et si le soleil éclaire ces roches brisées, vous croyez voir des châteaux
d'or d'une structure bizarre qui se projettent sur l'azur. Le passage a
trois quarts de lieue de long, et à ebaque pas on rencontre un objet qui
frappe d'étonnement. C'est un torn nt qui sort de la montagne de droite,
tombe en hurlant dans un gouffre, passe sous vos pieds, et vient mêler
ses eaux blanches d'écume aux eaux jaunâtres de l'Aude; ce BODl des
grottes ténébreuses, abîmes inconnus qui ont leur gueule béante sur
un abîme, des rochers qui pendent sur la route pour la défendre de ceux
qui roulent du haut de la montagne; puis l'Aude, qui tantôt passe ra-
pide comme un trait, grondant au fond de la gorge étroite et profonde,
et tantôt s'épanche doucement de chute en chute comme une cascade.
VOUS êtes enivré du bruit, delà solitude du désert, de la poudre des
torrens que les vents engouffrés vous jettent au visage. L'imagination se
perd au sein de celle nature sauvage et des vestiges des vieilles réfO-
lutions du globe. Vous croiriez que la terre tremble encore autour de
vous de la secousse qui a soulevé las montagnes; mais l'aspect de la jolie
route sur laquelle vous marchez» solide et pittareaquemant attachée
comme un balcon aux flaucs de (Juirbajou, vous rassure, lille fuit un
instant et s'échappe dans les sinuosités du détroit; puis bientôt elle ré-
parait au loin, connue un ami qui marche devant vuiis, et vous guide
au milieu des pi éeipices.
Le génie et la puissance de l'homme se révèlent là d'une manière écla-
tante. Ce passage semblait lui être interdit , et il le traverse d'un pas
ferme et sans crainte. Mais ce n'est point un sentiment d'orgueil qui doit
1er l'aine à la vue de cette route; ce n'est point la vanité qui a préaidé
à >a construction : c'est la plus pure charité d'un piètre, du cure d'un
pauvre village situé, à la sortie de la gorge, dans une vallée triste et
stérile, où il était enfonî el séparé du monde. Au milieu des sublimes
beautés qui remplissent la l'icrrr- I.issc . cette simple route, monument
de la vertu d'un prêtre , me parait encore la plus sublime.
lin soi tant de la gorge , j'aperçus le village de Saint-Martin , pour le-
quel le chemin que je \ «nais de parcourir a\aii été eon>lruit. J'ai -rivai au
village, et je m'j arrêtai on moment. Le bon curé était mort; il reposait
humblement dans un coin du cimetière. La pierre qui le conviait ne por-
tait pas même SOn nom; mais ce nom était profondément gravé dans le
co'iir des babilaus. .le l'avais entendu prononcer avec amour et ie<j
par tous ceux que j'avais Interrogé! depuis Quillan. Je m ^is que des
REVUE DE PARIS. 139
femmes dans les rues de Saint-Martin, et je fus touché de l'expression
de tristesse et de douceur peinte dans leurs grands yeux, qui ressortaient
singulièrement sur leurs visages noircis par le charbon. Ce ne fut qu'à
graud'peine que je trouvai un guide en l'absence de tous les hommes du
village , occupés à faire du charbon dans la forêt des Fanges. Cependant ,
grâce à la complaisance et à l'honnêteté de l'aubergiste chez lequel je
m'étais arrêté , je parvins à m'en procurer un , et je partis avec lui pour
Gincla. Comme je me plaignais qu'il me conduisît par un étroit sentier,
où mon cheval butait à chaque pas : « Mon Dieu ! me dit-il , il n'y a pas
d'autre route. Ah! si notre curé vivait encore, tout cela serait changé!
Des hommes comme celui-là ne devraient pas mourir. Avez-vous en-
tendu parler de notre curé? » Moi, qui ne me lassais pas d'ouïr l'éloge
du saint homme, je ne demandai pas mieux que d'engager mon guide
dans le sujet de conversation qu'il ouvrait, et j'oubliai , en l'écoutant, le
mauvais chemin. Il me dit d'abord ce que je savais déjà; mais sa naïve
admiration était si vraie, ses paroles partaient si bien du fond de l'ame,
où était vivante l'image de son curé, que j'éprouvai un inexprimable
plaisir à l'eutendre me répéter dix fois la même chose. Il y avait dans ce
qu'il me disait un mélange de fierté et d'émotion profonde. Le curé était
la gloire du pays ; mon guide en parlait d'abord avec enthousiasme , avec
une sorte d'orgueil, et bientôt avec attendrissement. Il me fit connaître
d'ailleurs, mieux que tous ceux qui m'avaient donné des renseignemens
sur le chemin de la Pierre- Li*se , toutes les circonstances de sa construc-
tion , et il mêla à. son récit l'histoire d'une jeune femme de Saint-Martin
qui m'intéressa vivement. Cette touchante histoire résumait pour moi
la vie forte des populations montagnardes, cette vie de travail et de paix,
de peines et de consolations. Nous parcourions une vallée terne et stérile,
ensevelie sans cesse dans les ombres des montagnes; eh bien ! en écou-
tant le récit des vertus du curé et de la pauvre femme, il nie semblait
qu'une douce clarté se répandait dans la vallée, qu'un parfum s'cvha-
lait du sein de la terre. Un moment le pays ne me parut pas aussi
Stérile que je l'avais cru d'abord. L'air était doux et serein , un veut frais
balayait du ciel quelques I sfers nuages; des faiseeaux de rayons !u soleil
couchant sï-eliappaient entre deux montagnes, et éclairaient trois OQ
quatre maisons dparses §0r le penchent d'une colline , entourées d'arbres;
des Heurs éetoses entre les tel ben se balançaient aux lu
du soir I 4 eau riant fut pour moi comme l'image du b<n!ic:r qui
m'apparaissait par lueurs dans l'existence des habitats monta.-
et iee-lsfi je ne trouvai [dus cette vie aossi triste et aussi obscure. \r-
nnela , je vonius ne- r IfpefOr ce -pie m'avait raconté iimn BjU
ef roid es qtM j'éei h
10.
140 REVCE DE PARIS.
Le village de Saint-Martin, bâti sur les bords de l'Aude, fait, de loin ,
l'effet d'un amas de roelies calendes, qui auraient roulé de la montagne
des Fanges; sa population entière est composée de charbonniers; it,
avant qu'un chemin fût pratiqué dans la Pierre-Lisse, les femmes de Saint-
Martin étaient obligées de franchir la haute montagne de Quirbajou pour
aller vendre du charbon et du bois à Quillan , et y faire leurs provisions:
car le sol ingrat qui entoure le village ne peut rien produire de ce qui est
nécessaire à la subsistance des habitant; il n'y a pas un seul morceau de
terre où l'on puisse gratter et semer. Que dans la belle saison ces pau-
vres femmes fussent condamnées à gravir la montagne deux ou trois fois
par jour, cela n'était que pénible pour elles; le travail est la loi de l'huma-
nité, et le pauvre est habitué à arroser son pain de sa sueur. Mais, dans
l'hiver, lorsque la montagne était couverte de neige, lorsque le vent
glacé du nord soufflait à déraciner les sapins, qui n'aurait plaint celte
malheureuse population , forcée , par la faim , de quitter le toit où s'abri-
tait son indigence, d'affronter la tempête, les frimas et les mille dan-
gers dont était semé le chemin de la montagne? La vie, dans ce triste
village, n'était pas supportable; la misère et le désespoir y étaient à leur
comble , quand le curé Armand vint porter quelque soulagement à la dé-
tresse deshabitans. Il ne leur donna pas de l'or, il n'en avait pat; mail
il leur donna sa vie. Pour les rendre moins misérables, il chercha à MS
rendre meilleurs, et il sut leur inspirer cet esprit d'ordre et de pré-
Voyance qui féconde le travail. Telles furent les merveilles de sa charité,
les heureux effets de ses bons conseils et de son exemple, que bientôt
l'hiver, si redouté deshabitans de Saint-Martin, Bepasn BD attendant
patiemment la saison des travaux dans la paix et la OODSoUtion. Le CUTé
Armand fut la providence imn-seulement de M village, mais encore de
tout le pays. Son presbytère était connu à dix lieuei i la ronde; el les
pauvres, descendant en foule dea montagnes, venaient , à certains jonri,
s'asseoir sur le seuil de sa porte. Sa charité était inépuisable; mais aliène
se répandit pas sur des Ingrats.
Parmi les jeunes filles de Saint-Martin, il y en avait une, nommée Ca-
therine,qui, à seize ans, douée d'une beauté remarquable, était un
modèle de patience . de mode-tie et de douceur. Bile n'avait qu'une mère
infirme, dont la maison délabrée touchait le presbytère. Le curé Pavait
toujours chérie entre tontes, d'abord à cause de son indigence, pins tard
pour ses vertus. L'enfant avait grandi - NU SM fOUX, et pre-que avec le
lait de sa mère , elle avait reçu , par le- -oui- du bon prêtre, le plusdOUX
et le plus pur aliment de l'aine; aussi était-elle devenue la plus aimable
et la meilleure fille du pays. Des qu'elle avait été assea torts pour aller an
bois et traverser la montagne, l lie avait nourri sa inéie; l'aisance peu à
REVUE DE PARIS. lif
peu était venue sourire au foyer de la pauvre infirme, toujours triste et
souffrante depuis la mort de son mari. C'est que Catherine ne craignait
pas la peine; quelque temps qu'il fit, on la voyait, parla montagne, con-
duisant son ânesse chargée de charbon à la forge de Quillan, marchant
toujours d'un même pas, vive et légère, le front riant d'innocence et de
grâce. Elle ne s'arrêtait pas, comme faisaient ses compagnes , à jaser sur
la route; si elle partait de Saint-Martin avec elles, elle était bieotôt de-
vant, et arrivait avant elles à la forge. Elle savait trouver, dans la journée,
assez de temps pour faire trois voyages au lieu de deux que faisaient seu-
lement les autres. Ou ne la voyait pas s'amuser aux doux propos des nom-
breux amoureux qu'elle rencontrait. Ses longs cils baissés, rougissant
au moindre mot, elle s'échappait de leurs mains, ne riant avec eux, et
ne leur répondant que de bien loin, a Marche! marche! lui disait une
voix qui parlait dans son cœur, ta mère t'attend, et ses paroles sont plus
douces à entendre. » Avec un soleil brûlant, par la pluie, le vent ou la
neige, elle allait toujours; et, pour soutenir son courage: « Marche!
marche ! lui criait encore son cœur, et ta mère aura du pain. » Les char-
bonniers , qui savaient que tout ce qu'elle gagnait était pour sa mère , ne
la faisaient jamais attendre à la forêt. Les forgeurs auraient eu du plaisir
à la voir; mais , sachant aussi pourquoi elle avait hâte de s'en aller, ils
la retenaient le moins qu'ils pouvaient. Elle ne perdait pas un moment;
il n'y avait pour elle ni repos ni cesse; à l'aube du jour, elle était sur la
montagne, et lecrépuscule du soir souvent l'y voyait encore; tous les jours
que Dieu faisait, elle gagnait son salaire. Aussi sa mère ne manquait
plus de rien; elle était même devenue riche, car alors il y avait tou-
jours quelque chose à donner dans la maison. Catherine était citée pour
la fille, non-seulement la plus jolie et la plus sage du pays, mais en-
core pour celle qui avait le meilleur cœur. Ceux qui auraient voulu
trouver une tache à cette ame si pure lui reprochaient de trop courtes
apparitions à l'église. Mais quelle longue prière eût valu L'œurre de cha-
que jour? Cette éternelle pensée do bonheur de sa mère ne venait-elle
pas d'un cœur plein de piété:1 Sa prière ilans sou sein était comme l*en-
cens des Heurs qui s'exhale sans cesse de leurs calices; et Dieu, satisfait
de cette suave offrande, suivit sans doute du regard la COnragense Bile,
loi Mme, souffrant la chaleur ou le froid , elle traversait, solitaire, la rude
montagne' en pensant à sa mère. Quant ;iu enré, il disait que Catherine
était un ange de vertu et de piété , que le chemin du ciel pour elle était
celui de la montagne. Combien de (bis, k promenant sur les borda de
l'Aude, et voyant de loin la bonne lillc apparaître an haut de la cote,
poil en descendre la pente rapide et glissante, il s'est arrêté .1 la regarder
et à l'attendre les yeux pleins de larmes. Il commençait souvent par lui
1rl2 RE VIE DE PARIS.
faire un tendre reproche, a Catherine, lui disait-il, tu travailles trop, il
faut te reposer, mon enfant; ta mère ne veut pas qu'avec le mauvais
temps tu ailles à la forge ; on ne doit pas ahuser de la force que Dieu nous
a donnée. » Et s'il voyait ses mains rouges de froid ; « Tu es une brave
fille, lui disait-il en essuyant une larme. Tu as froid, pauvre enfant; va
te réchauffer sur le sein de ta mère, et que la bénédiction du ciel des-
cende sur vous deux. »
Catherine eût été un vrai trésor dans un ménage avec mari et enfans :
c'était ce que tout le monde disait; aussi avait -elle un grand nombre de
soupirons. Un jeune homme riche, de Relvianc, en la voyant passer,
en était devenu amoureux. Il avait bien essayé d'abord de l'attendre sur
la route et de l'arrêter pour lui parler, en riant, de son amour; mais il
s'était bientôt aperçu que Catherine ne s'amusait guère à l'écouter,
qu'elle devenait sérieuse et fière à la plus légère intention un peu dou-
teuse, et (pic, fouettant impitoyahlemcnt son nnesse, elle partait, le lais-
sant jeter au vent ses belles paroles. Il y avait dans toute sa personne
quelque chose de si véritablement chaste, que le jeune homme sentit bien-
tôt un profond respect se mêler à son amour, et qu'épenlumcnt épris
de Phonnéte et jolie tille, il la demanda en mariage. C'était un excellent
parti pour elle, si bien «pie, malgré l'intérêt qu'on lui portait générale-
ment, cette fortune inespérée excita l'envie. Le curé approuvait fort ce
mariage, heureux de voir la vertu de Catherine récompensée. CV h' pré-
tendu n'était pas seulement riche , c'était un brave garçon. Mais Cathe-
rine n'était pas destinée au bonheur.
Il y avait, dans le voisinage, un jeune homme à peu pi n Age,
qui l'aimait dès l'enfance comme un frère aime une suur. Leur mutuelle
affection avait presque commencé avec leur vie, et ce sentiment qui
unissait leurs COBUTS était si pur, qu'ils n'en connaissaient pas la nature,
ne s'en rappelant pas l'origine. Ils avaient semblé, jusque-là, n'y voir
lOUS les deux qu'une douce habitude de s'aimer. Mais forSQUC le bruit
du mariage do Catherine se répandit dans h- pays, André, cet ami
d'enfance, devint si Chagrin , QUll en tomba malade. Il ne joui-
pas d'une bonne santé; sa mère était morte poitrinaire, et sa \ ie avait
donné plusieurs Ibh de vives Inquiétudes. Cet état de faiblesse et de
souffrance , qui dans fe* villages inspire une frayeur superstitieuse, une
espèce d*éioignement pour ceux qui eu sont frappés, comme ter. ut un
Signe de réprobation CéTeSte, n'avait pas peu contribué, au contraire, à
iDOCher le cOBUT de Catherine. I.a tendre-,. et bj i-it u- qu'elle éprouvait
[tour lui n'avaient peut-être qu'une même source. André était seul à la
maison; son père travaillait à la fbrét; depuis plus de \ in_t-quatrc
heures le jeune homme n'était pas sorti. On l'ignorait dans le \illage,
REVUE DE PARIS. 143
parce qu'on le croyait au charbon; mais rien n'avait échappé à la tendre
sollicitude de Catherine. Le soir, lorsqu'elle revint de la forge, elle vit de
la lumière qui sortait par une fente de la porte d'André. — Pauvre
André ! pensa-t-elle, il est donc malade. Elle dit en entrant à sa mère,
avec sa chaste candeur :
— André est resté enfermé tout le jour, sans doute il est souffrant;
il est seul; qui donc pourra le soigner?
— Eh bien ! lui répondit sa mère , va voir, ma fdle, s'il a besoin de nous.
Alors l'excellente créature, le cœur doucement agité, traversa la rue
et vint frapper à la porte d'André. Aucune voix ne répondit de l'inté-
rieur ; effrayée de ce silence, elle ouvrit la porte et entra.
La chambre était éclairée parla lueur du feu de la cheminée où flam-
baient quelques morceaux de bois. André, assis sur une chaise près du
foyer, avait les coudes appuyés sur ses genoux, le front pâle et pensif,
penché vers la flamme que ses yeux fixes regardaient tristement. C'était
dans le mois de septembre, la soirée n'était pas froide; mais Audré se
chauffait parce qu'il avait la fièvre. Tournant le dos à la porte, il ne vit
pas entrer Catherine, et, profondément absorbé dans sa rêverie, il ne
l'avait pas entendue. Catherine fit quelques pas vers lui, et d'une voix
émue l'appela: — André? — Cette voix le fit tressaillir sur sa chaise; il
se redressa comme un homme éveillé en sursaut; il détourna vivement
la tète, et, voyant Catherine qui s'avançait, il jeta du fond de sa poitrine
un cri de joie et de surprise, qui retentit aussi bien avant dans le cœur
de la jeune fille. Il lit un effort pour se lever, mais, soit émotion, soit fai-
blesse, il retomba éperdu sur sa chaise, les bras défaiHans , les yeux le-
vés vers Catherine, le visage empreint d'un indicible mélange de plaisir
et de douleur. Elle s'approcha de lui , avec ce naïf abandon d'une sœur,
Sans baisser les yeux, sans rougir.
— André, lui dit-elle, si tu es malade, je te servirai.
Ces simples paroles pénétrèrent comme un trait dans le cour d'André,
et vinrent y toucher je ne sais quoi de tendre, d'où s'échappa une source
de larmes. Il ne put proférer un seul mot ; il prit la main de Catherine,
la serra avec force et l'inonda de pleurs. Ils restèrent long-temps muets
tous les deux. André pleurait, le front appuyé >ur la main de la jeune
fille, et Catherine, debout près de lui, lui abandonnant sa main, laissait
aussi couler ses larmes en silence sur la tète de son ami. André les sen-
tait tomber un.- à une ayee bonheur.
— Pourquoi, dit enfin Catherine, pourquoi es-tu triste depuis quel-
ques ) >ui - .' Pourquoi o'es-tn pas reno nous dire que tu étais m. il, oie p Tu
Saisjiien que ma mère t'anne Ou'as-tu, Audi
— OhJ rien à présent, rien , répondit le jeune homme en relevant la
\\\ REVUE DE PARIS.
tète; je suisheureux, puisque je te vois. Tiens, regarde, j'essuie mes lar-
mes. — Cependant il dit cela avec un reste de tristesse. Il avait beau
essuyer ses yeux, de grosses larmes reparaissaient toujours aux bords
de ses paupières; ses regards interrogeaient avec inquiétude les regards
de la jeune fille, et des soupirs qu'il ne pouvait étouffer sortaient de sa
poitrine.
— Eh bien ! lui disait Catherine , si tu es content de me voir , pourquoi
pleures-tu? Pourquoi ne me souris-tu pas?
André essaya de sourire, mais son sourire mélancolique attristait en-
core la jeune fille.
— Allons, André, lui dit-elle, en laissant tomber sur lui un regard ca-
ressant, parle-moi; dis-moi ce que tu as sur le cœur.
Le visage d'André changea tout à coup. Un éclair de désespoir passa
sur son front, son œil s'anima d'un feu sombre, et il dit d'un ton de voix
déchirant:
— Oh ! si cela est, Catherine, je n'ai pas besoin de ta pitié; lai-
moi mourir.
— Non, André, cela n'est pas, s'écria vivement la jeune fille, et M
tout l'élan de son amc, elle jeta ses bras autour du cou de son ami, et
pressa sa tète contre son sein.
— Cela n'est pas, répéta André hors de lui, ressaisissant avidement
l'espoir de son bonheur, cela n'est pas? Oh! pardonne-moi, Catherine.
Mais expliquons-nous; m'as-tu bien compris? Une fausse joie, vois-tu,
me rendrait encore plus misérable.
II l'éloigna un instant de son cœor, et contenant la joie prèle à éclater
sur son visage, prenant les deux bras de Catherine avec un frémissement
lionne :
— Parle, lui dit-il d'une voix tremblante; csl-il vrai que tu te maries
avec II. Auguste de Belviane?
— Non.
— N'a-tril pas demandé ta main?
—Je l'ai refus*
— Pour qui donc?
— Pour toi.
in cri de bonheur retentit dans la maison. André, dont tous les traits
.raient le délire de la joie, attira Catherine sur sa poitrine,
l \ retint dans un long embraseement, comme s'il avait voulu confondre
leurs cœurs.
— Tu me veux donc , moi, pauvre André1 lui disait-il en ballant
tète et ses TCtemens an lorte d'adoration. Mon Dieul mou Dieu!
pourquoi i:c m'. il riche? Oh ! Catherine, ce n'est que p
RF.VUE DE PARIS. 143
toi que j'ai désire la fortune, pour vous rendre heureuses, ta mère et toi.
Combien de fois j'ai rêvé que je trouvais un trésor, et que je venais l'ap-
porter à tes pieds!.. Et tu m'as aimé sans cela, moi pauvre, faible,
malade...
Catherine ne répondit qu'en le pressant doucement dans ses bras, et
disant d'une voix attendrie :
— Cher André!
— Oh! Catherine, s'écria le jeune homme avec exaltation, tu m'as
donné plus que ma mère, tu m'as donné une nouvelle vie. Avec toi, je
serai fort. Regarde, un seul mot de toi m'a guéri.
André se leva ; il était d'une grande taille, et son corps, en se redressant
plus que de coutume, sembla encore grandi; son visage, ordinairement
doux et languissant, resplendit d'une beauté mâle, sa tète secoua ses
grands cheveux noirs avec le sentiment d'une nouvelle puissance, et à
travers les longs cils de ses paupières brilla une flamme qui échauffa le
cœur de Catherine. Ravie, elle le regarda cette fois avec toute l'ivresse
de l'amour. André la saisit dans ses bras, l'enleva pour la baiser au front,
comme il eût enlevé un enfant. Ah! que Catherine aimait à présent à
sentir sa faiblesse, elle qui s'était toujours crue plus forte qu'André!
— Oh! oui, puisque tu m'aimes, lui dit le jeune homme, je sens que
je vaux quelque chose; viens, à présent, j'aurai du courage et de l'or-
gueil; viens, je vais te demander à ta mère.
Ils sortirent en se tenant par la main.
La mère de Catherine s'était bien aperçue dès leur enfance de leur
attachement ; mais elle avait toujours repoussé toute idée de mariage
entre eux, parce qu'André n'avait pas de santé. Cependant, ne voulant
que ce que désirait sa fille, elle renferma ses craintes dans son sein, et
embrassa André comme son fils. L'heureux jeune homme était à ses pieds
lui prodiguant toutes les expressions de tendresse que pouvait lui dicter
sa reconnaissance; et, voyant tout dans l'avenir aussi beau que celle qu'il
aimait, il prédisait pour tous trois une éternité de bonheur.
— Mon Dieu! lui disait la vieille femme attendrie, je sais bien que ce
n'est pas un bon cœur qui te manque.
— Oh ! ni la force non plus, s'écria André en se levant, ni' le craignez
plus , ma mère ; — et s'exaltaut de nouveau avec cette pensée que l'amour
de Catherine lui donnait une nouvelle vie : — Dieu a permis ce miracle,
disait-il; vous le verrez; je ne veux plus qu'elle travaille; il est temps
qu'elle se repose; je travaillerai pour vous deux.
— Oh ! je sais bien , disait encore la vieille , en hochant la tète , «pie si
■uvais tout ce que tu désires, je sais qu'elle serait heureuse.
— Elle le sera, répondit André avec un irrésistible accent de con-
1-VG REVUE DE PARI-
fiance, qui étonna la mère de Catherine; et connue il invoquait le nom
de Dieu , elle espéra dans cette protection d'en haut , dont un rayon sem-
blait briller sur le front du jeune homme.
Il fut arrêté que le mariage aurait lieu sous peu de jours, et André
rentra heureux chez lui. Mais ce qu'il avait pris pour la force n'était que
l'excitation de la lièvre; l'accès l'ayant quitté tout à Coup, il se trouva
d'une extrême faiblesse, et il se mil au lit, en disant: — Mon Dieu !
m'avez-vous déjà abandonné? Cependant , délivré du poids douloureux
qui l'oppressait depuis quelques jours, il reposa en paix. Avec la joie
de l'ame, dans cette chambre encore pleine de la | de Cathe-
rine, respirant l'air qu'elle avait respiré, il recouvra bientôt la santé.
Ce mariage fit beaucoup parler dans le pays. Ceux qui voulaient réelle-
ment du bien à Catherine, ne l'approuvaient pas, paire qu'ils croyaient
y voir un grand malheur pour elle. Le curé était de ce nombre; il lui lit
d'abord quelques observations sages, mais connaissant l'amour vrai et
pur des deux amans, dès que leur union parut une chose irrévocable, il
partagea leur bonheur et bénit leur joie, mettant sa confiant v pOU
l'avenir dans la Providence.
En moins de trois années, Catherine eut deux enfans. Le bonheur
deux époux ne fut pas un seul instant trouble; Ils vécurent tout ce temps
dans la douce possession d'eux-mêmes, d'amour, de travail et d'espoir;
mais la quatrième année, ce qu'on avait craint arriva- La saute d'André
s'altéra. Alors on vit entre eux une lutte touchante de dévouement.
André dissimulait son mal; mais Catherine, dont la \i\e HmUfSSfl veil-
lait, tout en lui cachant ses inquiétudes, employait tous les moyens
qu'elle pouvait imaginer pour rem pécher (faller travailler à la forêt.
Lui, de son côté, voyant sa femme affaiblie par l'allaitement de son der-
nier enfant , ne voulait pas lui permettre d'aller I la l
chappaitdcla maison avant le jour, redoublant d'ardeur pour le travail.
Mais ses foi> aidaient mal M volonté; plusieurs lois on l'emport.!
évanoui de la forêt. Catherine voulait alors se servir, avec une sorte d'au-
torité, de l'ascendant qu'elle avait sur son mari pour le retenir au vill.
de là de Légèl 'S contestations dans lesquelles le curé intervenait toujours
heureusement, car dès qu'il paraissait , la paix était faite. La querelle
des époux finissait chaque lois par de -aiiils cmhrasscnicns; leurs mal-
heurs ne faisaient qu'accroître leur amour.
André fut bientôt forcé de se soumettre , et l'épuisement où il était
l'obligea a s'aliter. Catherine eût soutenu avec courage tout le poldl de
la maison et peut-être feat-cMe trouvé léger; mais ce qui rendait sa
tache plus pénible, c'était de cacher ses efforts à Andie, . 1 tait de cher-
cher des prétextes à M absences, profitant du sommeil de son mari
REVUE DE PARIS. 147
pour aller gagner de quoi subvenir aux frais de sa maladie. Elle avait la
douleur de voir qu'elle ne le trompait pas. André se taisait, mais le cha-
grin qu'il éprouvait de n'être qu'un sujet de peine pour sa femme et de
misère pour ses- enfans le rongeait intérieurement plus que son mal, et
avançait l'instant de sa mort. Les dernières heures de son agonie furent
bien tristes. Catherine avait jusqu'au dernier moment étouffé sa douleur-
sa bouche souriait et parlait d'espérance, pendant que son cœur était
livré au désespoir. Mais lorsqu'elle vit qu'elle avait beau faire, qu'An-
dré s'en allait, elle voulut s'attacher à lui; elle l'entoura de ses bras, et
passant d'une force d'ame héroïque à tout l'abandon de la douleur ne
pouvant plus le retenir, elle voulait le suivre. Quand elle reçut sur sa
bouche son dernier soupir, on crut qu'elle allait expirer avec lui.
Lorsque Catherine revint de son évanouissement, elle vit à côté du lit
funèhre deux petits enfans assis sur une misérable couche, la larme à
l'œil, le sourire à la bouche ; elle vit sa vieille mère brisée par la douleur:
ces trois êtres chéris avaient les yeux levés vers elle, leur seule espé-
rance; elle comprit leurs regards. — Tu as besoin encore de tout ton
courage, pauvre femme, — se dit-elle. Relevant ses longs cheveux épars,
essuyant se9 larmes, elle alla presser ses enfans et sa mère contre son
cœur, et trouva dans son courage des paroles consolantes. Sa constance
dans son malheur fut aussi admirable que l'avait été son dévouement. Au
milieu de l'émotion générale que causait son infortune, elle fut un modèle
de force et de résignation. Deux jours après la mort d'André, temps Né-
cessaire pour lui rendre les derniers devoirs, elle prit le chemin de la
montagne. Les forgeurs la virent venir avec un sentiment profond de
respect et de compassion. Ces hommes rudes n'osaient lui parler, de peur
de s'attendrir et de l'attrister. — Pauvre femme! — dirent les hahitaus
de Belviane en se mettant sur leur porte pour la voir passer, et la sui-
vant tristement du regard. Son malheur fut ressenti comme une calamité
qui aurait pesé sur tout le pays. Quand elle paraissait avec ses habits
noirs sur la montagne, elle semblait jeter sur la vallée une ombre de tris-
tesse. Elle reprit sou train de voyages de la forêt à la forge de Quillan avec
plus d'ardeur que jamais, et, malgré ses fatigues, sa santé et ses forces
ne s'affaiblirent pas. Elle avait alors vingt-deux ans; beaucoup la trou-
vaient plus belle qu'avant son mariage; seulement sou front était resté
pôle depuis la mort d'André, et c'était un rare bonheur pour ceux qui
l'aimaient de la voir sourire.
Il y avait un au environ «pie Catherine portait le deuil (le -on mari,
it à la lin du mois de novembre, an temps des premières neiges, qui
chassent les charbonniers de la fori t et retiennent les emmes de Saint-
Martin au \illagr. Les grues passaient depuis quelques j >urs par bandi ^
Ii8 REVUE DE PARIS.
nombreuses, annonçant un rude hiver. Cependant l'arrière-saison avait
été belle; le mauvais temps n'était pas encore tout-à-fait arrivé; les tra-
vaux n'avaient pas cessé à la forêt, et Catherine continuait d'aller à la
forge. Un jour que le vent du nord soufflait avec violence et durcissait la
neige tombée la nuit en abondance, Catherine, à la prière de sa mère,
qui se sentait troublée par une tristesse vague, resta toute la matinée
à la maison. Mais, vers midi, le ciel s'éclaircit, l'air devint plus doux;
et voyant les moineaux quitter leurs toits et courir sur la neige, elle eut
envie de se mettre en route. — Il fait beau, dit-elle en regardant la
montagne, où brillait un rayon de soleil qui semblait l'appeler, je pour-
rai faire un voyage. — Elle devait d'ailleurs toucher à la forge le sa-
laire de plusieurs jours dont elle avait besoin, et il était à craindre
que le lendemain le temps ne fût encore plus mauvais. Elle emhrassa sa
mère et ses deux enfans; une charge de charbon était toute prête chez elle;
choisissant celle de ses deux ûnesses qui avait le pied le plus sûr, elle par-
tit pour la forge. Comme elle voulait gagner du temps, parce (pie la nuit
arrivait vite dans cette saison, elle prit le chemin le plus court, mais
aussi le plus dangereux, un étroit sentier qui courait le long de la crête
de la montagne escarpée, sur les bords de la l'icm-l.issc. Le curé, qui ,
pour proliter du soleil, se promenait sur les bords de l'Aude, où il venait
souvent étudier un projet, sujet constant de ses préoccupations aperce-
vant Catherine au haut du précipice, frémit à l'idée du danger qu'elle
lu avait ; mais, comme il la voyait aller d'un air libre et assuré, il la suivit
des yeux jusqu'au détour de la gorge avec une sorte d'admiration, et se
tranquillisa un peu.
Cependant, sur le soir, le temps s'assombrit tonl à coup; un ciel gris et
morne s'abaissa sur la montagne, et il tomba du verglas. Le cure, déjà
rentré Chez lui, voyant arriver Subitement la Dnit et entendant cette
pluie glacée qui fouettait les vitre-, pensi à la pauvre Catherine, et alla
s'informer chez sa mère ai l'imprudente Bile était revenue de Is foi
Il trouva la vieille femme en prières et en larmes . agitée d'un cruel pi l •■
sentiment; Catherine n'était pas encore de retour. Ne pouvant lui-même
maîtriser un trouble secret, malgré lèvent et la neige, il s'en alla \eis la
rivière, suivi bientôt d'un grand nombre de femmes, qui s'émurent
comme lui en apprenant que Catherine , à cette heure , traversait MUS
doute la montagne. Le ciel était tout-à-fait noir; les Ilots rapides de
l'Aude , qu'OD apercevait à peine , se précipitaient ver s la /'/< n I - /
on entendait venir de l'abiine un bruit semblable au lourd grondement
de la mer, et par intervalles les rugissemens des raiïaies qui l'engouf-
i aient dans II i L'œil habitue à saisir les formel de II mont
pouvait seul distinguer, comme une ligne I demi effacée, le sentier 11
REVCE DE PARIS. 149
au-dessus de la Pierre-Lisse. Le curé et les femmes qui l'avaient accom-
pagué avaient constamment les regards fixés sur ce sentier presque im-
perceptible, attendant avec anxiété qu'il y parut une ombre, et se livrant
tour à tour à mille conjectures toutes différentes les unes des autres.
— Elle aura vu le mauvais temps, disait une femme; elle sera restée à
Belviane.
— Oh! non, disait une autre, elle n'aura pas voulu laisser sa mère
dans la peine.
— Elle sera passée au moins par l'autre chemin.
— Mais la pluie n'est venue que lorsqu'elle avait déjà pris celui-ci.
Pendant ces alternatives de craintes et d'espérances, on vit plusieurs
fois remuer quelque chose le long du sentier de la Pierre-Lisse; on crut
que c'était Catherine : plusieurs voix l'appelèrent, mais les sifflcmens
d'un vent furieux, échappé de la gorge, répondaient seuls à ces voix; le
point noir se fondait dans la teinte uniforme de la nuit; ce n'était saus
doute qu'un nuage qui, en passant, avait rasé la montagne. A chaque
méprise les alarmes augmentaient, l'effroi gagnait tous les cœurs; le
vent, les flots, l'air, le ciel, étaient remplis de terreurs. Les ténè-
bres s'épaississaient de plus en plus; on ne distinguait plus rien, ni
rivière, ni montagne; on gardait un morne silence dans l'espoir de saisir,
pendant une lugubre pause des raffales , quelque bruit qui annonçât l'ar-
rivée de Catherine. Après une heure d'angoisses, en effet, le broiement
de son an esse se fit entendre dans l'éloignement. — La voilà, la voilà, —
crièrent alors toutes les femmes avec des transporta de joie, et plusieurs
d'entre elles se précipitèrent sur un mauvais pont en bois sans garde-fou ,
au risque de tomber dans l'eau, car elles ne voyaient pas où elles met-
taient les pieds, et coururent vers le sentier de la montagne. Un moment
après elles revinrent consternées ; elles ramenaient bien l'ânesse , mais
C itherine, elles ne l'avaient pas vue. — La malheureuse! elle sera tombée
dans la gorge! s'écria-t-on avec un sentiment de teneur. Puis l'effroi fit
place à la douleur; des larmes coulèrent de tous les yeux, des gémias -
mens remplirent l'air et se mêlèrent aux sifflcmens du vent. On attendit
longtemps, on appela de nouveau; aucune voix humaine ne répondit;
Catherine ne vint pas. Il n'y avait, parmi cette foule éplorée , aucun
nomme qui pût se dévouer pour aller la chercher; tous les homin- -
jeunes de Saint-Martin étaient encore à la forêt. Muettes de frayeur,
immobiles, toutes ces femmes seraient restées jusqu'au lendemain à écou-
ter, dans une sorte d'anéantissement, les bruits lugubres de cette épotr
table nuit. Le curé les tira de leur stupeur.- A l'église ! à l'égliSC
rria-t-il, que la cloche appelle au village ton> les habilansl
On courut à l'église, et la cloche lit entendre des sons précipil
150 REVUE DE PARIS.
comme des voix d'hommes en péril , qui répandirent l'alarme dans la
forêt des Fanges. Les charbonniers arrivèrent; le curé demanda des
hommes de dévouement; il s'en offrit un grand nombre; et, trop âgé
lui-même pour les suivre, il organisa du moins leurs bandes, dirigea
leurs recherches. Ils partirent armés de flambeaux et de bâtons ferrés;
bientôt on entendit le nom de Catherine retentir sur la montagne, et
l'on vit les flambeau* qui jetaient des lueurs rouges sur la neige,
courir çà et là comme des météores. Ils parcoururent tous les chemins,
pénétrèrent dans toutes les cavernes, mais ils ne trouvèrent pas la mal-
heureuse Catherine; ils ne pouvaient pas nénM apercevoir la trace
de ses pieds; la neige qui tombait couvrait leurs propre! pas à mmarc
qu'ils avançaient. Ils arrivèrent à bVlviane et demandèrent si on M l'avait
pas vue; on l'avait vue passer un peu avant la nuit, se dirigeant vei- Il
sentier de la Pierre-Lisse. La nouvelle de sa disparition se répandit ra-
pidement dans le village et émut tous les habitans; les maisons, qui s'é-
taient déjà fermées , se rouvrirent comme en plein jour; les ram M rem-
plirent de monde. On n'était que trop persuadé que Catherine était
tombée dans la gorge; déjà un pareil événement était arrivé, il y avait
une dizaine d'années, et avait laissé dans le pays une douloureuse im-
pression. Si une mort imprévue rause de l'émotion dans les villes, que ne
doit-elle pas faire dans les campagnes, lorsqu'elle frappe une penomM
aimée et connue de tous, lorsque cette mort funeste finit une misérable
existence, dont les dangers et les peines sont communs à tous! Il est
difficile de se faire une idée de l'état d'agitation des esprits, depuis
Saint-Martin jusqu'à la forge de Quillan. Une troupe de femmes ■•était
réunie dans une maison située tout près de le rivière, et demandait
à grands cris que, vivante ou morte , on leur apportât Catherine. Des
hommes pai muraient les bords de l'Aude , et , lorsqu'ils pâmaient i!>\ aut
cette maison, ils étaient assaillis par d'amèn s plaintes, de la part Al
femmes, qui s'en prenaient à eu\ de ce qu'on ne la trouvait pas. Leur
sensibilité s'e\altait de plus en plus , et bientôt trop émues pour attendre,
elles coururent elles-mêmes vers la rivière et M répandirent sur les barda.
Toute la nuit se passa en inutiles recherches ; mais le matin, dès qu'il
lit jour, «1rs forgeurs trouvèrent le corps près de la priée d'eau de
l'usine, dans un coin où la rivière était calme. Il fut retiré de l'Aude et
porte sur la route. I',n un instant, toute la population de r.elviane ac-
courut . Les femmes se jetaient en pleurant sur le corps de Catherine
et voulaient toutes le porter à l'égliM de Belviane. Ce transport se lit
dans !«• désordre et l'égarement de la douleur. Le calme ae se rétablit un
peu dans les esprits que lorsqu'on vit Catherine déaafêe SUT dm banOS au
milieu de l'église. Lu Christ l'ut place <wv stD S8B1 , et chacun put ir-
REVUE DE PARIS. 151
paitre ses yeux du spectacle déchirant de la pauvre Catherine morte.
L'infortunée, en tombant dans la Pierre-Lisse, avait sans doute frappé
de la tête contre un rocher; le sang souillait son visage; une femme le
lava, et l'on vit sur son beau front un trou saignant encore qui eu alté-
rait la pureté. Mais il y avait dans le reste des traits une sublime beauté
qu'on était avide de contempler, un mélange de souffrance et de douceur,
touchante empreinte que son ame , en prenant son essor, avait laissée sur
son visage, comme l'image de toute sa vie. La majesté de la mort en-
tourait de tout son éclat cette vie si pure. Chacun s'approchait du corps
avec une sorte de vénération, secouait sur lui le buis bénit, et s'agenouil-
lait en versant des larmes. Le corps resta exposé plus de deux heures,
durant lesquelles on alla prévenir le curé de Saint-Martin, et on fit la
bière. Lorsque cette bière entra dans l'église , lorsqu'on vit déployer le
linceul qui devait envelopper Catherine, lorsqu'elle disparut dans ses
plis et fut déposée dans le cercueil , ce fut une désolation qu'on ne sau-
rait dire. Le curé de Saint-Martin arriva dans ce moment; envoyant
une si grande affliction , il ne put retenir sa douleur, et mêla ses larmes
à celles de la foule. On découvrit à ses yeux le visage de Catherine; il jeta
sur lui un dernier et tendre regard, où se peignirent des regrets amers et
une douce espérance divine. Ce beau visage disparut pour toujours soufl le
linceul, et une planche fut douée sur la bière en présence de tous les ,.ss;s-
tans. Des cierges s'allumèrent autour du cercueil; l'office des morts e
mença, mais des sanglots au lieu d'hymnes funèbres remplirent IV.
On lit à Catherine un convoi qui n'avait jamais eu d'exemple;
n'y manqua des populations de Saint-Martin et de IJelviane; et, bien que la
mate de la montagne fut longue et pénible, le corps fut porté a 1». ..s par
des femmes. Le soleil ne brillait pas au ciel, mais une lumière douce i t
mélancolique était répandue dans l'espace, réfléehie parla neL-e de la mon-
tagne.La natureentièreetaittendue.le blanc. Des bandes denoil s corbeaux
qui planaient dans l'air ou se posaient sur des roches faisaient seules des
tach le ciel et sur la terre. Le c cheminait avec recueille-
vissait lentement la mouta_'ne de Qiurbajou. L s chant-
morts s'élevaient de momeufl en momens, et dans les intervalles régnait
un moi i,e gikace. A l'impression tri-ste de la eéfémoil -liait l'émo-
tion que faisait Battue la vue du curé déjà vieux, qu'il fallait soutenir et
aider a monter. Parvenu au sommet de Ouirbajou , le convoi s'arrèt i DU
moment pour reprendre haleine. On apercevait de M Rjfl deui - de
Saint-Martin et de H-Iviane; les cloche-, balancées Ans l'air plein lient
Catherine , .-t l.iu - sons plaintifs venaient -e mêler »ir la BHOUtagne;
pouvait voir aussi la route entière où s'était renfermée h vie de la pain rc
temme; cette route qu'elle avait parcourue m souvent seule , elle la sui-
152 REVCE DE PARIS.
vait, hélas! pour la dernière fois, accompagnée d'une nombreuse popu-
lation que sa mort avait plongée dans le deuil.
On arriva à Saint-Martin avant la nuit; le convoi passa devant lamai-
s m de Catherine. Les cris de ses malheureux enfans en sortirent; les in-
fortunés demandaient leur mère; un douloureux instinct leur disait sans
doute que c'était elle qu'on portait en terre. Quant à la vieille inlirme, on
ne l'entendit pas; elle était étendue depuis le matin sur son lit, privée de
- intiment. Après ses premiers élans, la douleur publique avait été muette
et recueillie pendant la route; mais au cimetière, lorsque la bière fut
descendue dans la fosse, elle éclata de nouveau. Le curé ayant éten
voix, les gémissemens cessèrent, et sa parole fut écoutée dans un rcli-
nx silence.
«Mes enfans, dit-il d'abord d'un accent plein de l'émotion commune,
mais bientôt d'une voix ferme qui releva les âmes de leur abattement ,
vous pleurez tous Catherine, comme une sœur bien-aimée que vous au-
riez perdue, et moi aussi, je l'ai plcurée avec vous, comme un p
pleurerait la fille de Bon cœur. Vous donnez tous vos regrets à la créa-
ture de Dieu la plus parfaite et la plus aimable. Mais Catherine doit étiv
quelque chose de plus sacré pour vous qu'un objet de votre humaine
affection. Dieu vous l'avait donnée comme l'exemple de la vertu la plus
pure; Dieu a voulu qu'elle lût chère à vos cœurs, pour que la douleui
ije sa perte ne fût point stérile pour vous, pour que sa mort portât son
fruit comme sa vie. En voyant périr si misérablement celle que pou
aimiez comme une sœur, vous penserez au x dangers que courent tous
ceux que vous chérissez, car le gouffre est là qui hurle encore et demande
une nouvelle proie. Pendant que votre douleur est encore saignante , [Te-
nez la résolution courageuse de les arracher à ces périls qui les mena-
cent. Mes enfans, vous savez nia tendre sollicitude et mon amour pour
vous, vous savez combien j'ai souffert en voyant vos Femmes et vos filles
gra\ir la montagne pour gagner un morceau de pain, souvent au perd
de leur vie. Mon Dieu ! disais-je , si je pouvais l'abaisser celte rude mon-
tagne, pour les femmes qui allaitent leurs enfans, pour les filles qui nour-
rissent leur mère; anges du ciel , donnez-leur la main. Je demain!
Dieu qu'il fit pour vous un miracle, et celui qu'on n'invoque jami
vain m'a envoyé une bonne pensée. VotTC chemin sert aplani, le»
pierres rudes à vos pieds eu seront ôtéMJ tous les obstacles >'é\.iimui .
lont. J'ai étudié les lieux, j'ai médité un projet, et ce sera vous qui 1
enterez sans effort Pour cela , il ne faut qu'un peu de COUragC . un léger
Sacrifice BU bien public ; il ne faut pendant quelques jours que le COO00OTS
de VOS bras, l ne roule peut s'ouvrir dans l'intérieur de la NoiTC! liai
Il n'est point d'abinic qu'avec l'aide de Dieu l'homme ne puisse combler,
REVUE DE PARIS. 153
point de roc immense qu'il ne puisse renverser de sa base et semer sous
ses pas en poussière. Cette route est possible , je vous le garantis; j'y sa-
crifierai tout ce que je possède, et ce qui me reste de vie. Vous, mes
enfans, vous me promettez de me seconder. Habitans de Belviane, ne fe-
rez-vous rien pour vos frères de Saint-Martin? Vous vous réunirez tous à
moi , j'en ai l'assurance, j'en crois l'émotion de vos cœurs, les mots confus
qui sortent de votre bouebe ; demain matin , rendez-vous à l'église ; après
la messe, nous irons à la Pierre-Lisse, et nous ouvrirons cette route qui
doit finir votre misère. »
Ce discours produisit sur l'assemblée tout l'effet que le curé pouvait
en attendre. Quand il eut cessé de parler, un long murmure d'approba-
tion et de dévouement s'éleva. On voulait aller à l'instant à la Pierre-
Lisse; mais, comme la nuit arrivait, l'ouverture de la route fut remise au
lendemain. Le silence se rétablit, et la fosse de Catberine se ferma dans
le deuil et le recueillement; les larmes étaient sécbées : tous sortirent du
cimetière le cœur rempli de généreuses pensées.
Le lendemain, l'église de Saint-Martin ne pouvait pas contenir la foule
qui s'y rendit . Il vint un grand nombre d'habitans de Quillan , de Daxat et
de tous les endroits environnans où la nouvelle de la mort de Catherine et
du projet du curé s'était répandue. On assista à la messe avec des pics,
des pioches et des pinces. Instrumens et hommes furent bénis; et après
une courte et chaleureuse exhortation, qui remplit tous les assistans de
l'esprit de Dieu, ils partirent, le curé à leur tète, armé lui-même d'une
pioche, et s'en vinrent à la Pierre-Lisse. Le roc fut entamé. Ainsi s'ou-
vrit celte route , œuvre non moins digne d'admiration pour le mérite de
son exécution que pour les généreux sentimens qui la firent entreprendre.
Le curé Armand eut le bonheur de la voir achevée, et il jouit encore
quelques années de la reconnaissance du pays. Cette route n'apporta pas
la richesse dans le village de Saint-Martin, mais elle y fit naître du moins
une grande sécurité , et bientôt même on y ressentit quelque aisance. La
vie y devint plus facile; les femmes s'en allèrent à Quillan sai.s danger et
sans fatigue; leurs voyages, si pénibles auparavant, ne furent qu'un jeu
[tour elles. Il semblait à ces pauvres gens qu'on leur eût ôté la montagne
de dessus la tête. Le contentement qu'éprouvait le curé d'avoir soulagé la
misère de son pauvre troupeau, la seule satisfaction de se dire que sou
bien-être était son ouvrage, ce doux prix de la conscience eût suffi à son
cœur; cependant une récompense plus éclatante lui était due : il obtint celle
qui aurait pu le mieux llatter sa vanité (s'il avait eu la moindre vanité),
l'insigne honneur d'entendre son éloge de la boiiehe même de l'empereur.
Quoiqu'il n'eût jamais eu d'autre mobile île ses actions (pie la plus pure
charité- , il dut lui être doux de se voir honoré par celui qui était la gloire
TO.ML ILIII. JUILLET. 11
154 REVUE DE PARIS.
de la France; il dut lui être doux au moins de reconnaître dans le clict
d'uni' grande nation un homme sensible et juste, dont la faveur allait
chercher les bonnes œuvres dans les coins les plus rendes de l'empire.
C'était à l'époque où la France entière ressemblait à un VMU camp
tout hérissé de baïonnettes, retentissant d'armes et de roulemens de
tambours; d'innombrables bataillons traversaient sans cesse no-; villes
sous leurs vieux et glorieux drapeaux, allant du nord au midi de l'Europe.
Napoléon passa avec eux à Toulouse, In peuple immense y était venu
pour le voir passer. L'empereur, qui avait craint de ne recevoir qu' un
accueil froid dans cette ville , de la trouver rebelle , la vit enthousiaste et
asservie à sa gloire. Jamais l'exaltation qu'excitait partout sa présence
n'avait eu à ses yeux «le plus vifs transports. Il s'en montra reconnaissant;
il combla la métropole du midi des marques de sa muniticen- e. Il ne
devait s'arrêter que quelques heures à Toulouse; il se trouva si bien au
milieu des témoignages spontanés de son dévouement, qu'il y demeura
plusieurs jours. Ce lurent des jours d'une véritable irresse ; les rues,
plantées d'arbres, s'étaient couvertes de tente-;, connue aux plus beaux
jours de ses féles relk'ie .ises. Aux premiers rayons du soleil , un immense
murmure s'élevait dans la ville et parcourait ta rues, précédant et sui-
vant l'empereur, qui semblait porté par les flots d'un peuple en délire.
M, unie par l'archevêque, le curé Armand arriva à TouloeM au milieu
de ces tètes. Ce n'était pas un prêtre qu'une vertu orgueilleuse cl. vait
au-dessus de tout ce bruit dont la ville était pleine , et qui , pour la |
mière fois, flippait son oreille, niais un homme simple <!c cieur, -m-i-
ble et bienveillant à tout. En eut» nilant ces cris .l'amour et de joie, il fut
|irofondément ému , et il ressentit quelque peu de frayeur en lui-même,
en pensant qu'il allait être présenté à celui qui était l'obi. -t de cette s,, ne
de culte. Puisqu'il se trouva au palais au milieu de la brillante élite du
pays, il S6 tint humblement décote, H demandant ce que lui, pauvre
curé de hameau , y était venu faire. Mais des- que l'empereur parut , au
moment où 1rs prenons rangs s'inclinaient devant lui, il sut d'un ciip
iTœil embrasser toute l'assemblée et y Recouvrir le modeste et icspecta-
ble cure, d'un i. _\ird il lui ouvrit un chemin au milieu de cite foule de
gens titres, d'un mot il lui lit nu piédestal, et la tète blanche du véné-
rable cure ravoun I près de la sienne; la vertu et le L'en..- confondirent un
moment leur auréole.
— Monsieur le cure , dit l'empereur, j'ai su ce que vous avez ait ; VOS»
■fa mérité tonte mon MhM. C'est ainsi que j'entends et que j'aime la
i éHgien , IDUtB de charité , active et utile.
l'.n présence de tous comme . n particulier, il lui donna le plus haut
témoignage de .-a satisfaction. Il offrit m e noble récompense a ses vertus.
REVUE DE PARIS. 155
Désirant ouvrir un champ plus vaste à l'exercice de sa charité , il voulut
le faire évoque; mais la générosité et la grandeur de l'empereur ne
l'emportèrent pas sur le désintéressement et la modestie du curé Armand.
Il s'excusa sur sa vieillesse, sur ses faibles moyens, sur son amour enfin
pour ses bons villageois, qu'il ne voulait pas quitter. Il demanda seule-
ment, pour réparer son église, quelque peu d'argent que Napoléon lui
accorda avec ce sourire sympathique dont il payait les cœurs incorrup-
tibles. L'empereur exigea seulement qu'il acceptât la croix de la Lé-
gion-d'Honneur.
— Prenez-la, lui disait-il en lui présentant une croix; lorsqu'un soldat
mutilé la verra sur votre poitrine, il sera plus fier de la sienne.
Le curé Armand sortit du palais plus ébloui de la majesté simple qui
l'avait frappé dans l'empereur que de tout ce magnifique appareil qui
l'entourait, bien convaincu que ce n'était ni le succès ni la puissance qui
l'avaient fait si imposant à la foule , mais sa propre grandeur.
Quelques hommes de Saint-Martin, venus à Toulouse avec leur curé,
l'attendaient à la porte du palais. Quand ils le virent arriver avec sa croix
suspendue sur la poitrine à un beau ruban rouge, ils parurent plus heu-
reux et plus enorgueillis de cet honneur qu'il ne l'était lui-même. Il s'a-
vança cependant, souriant d'aise de les voir tout ébahis; mais en passant
devant les sentinelles qui lui portèrent les armes, il montra un modeste
embarras pour leur rendre leur salut: il découvrit timidement la tête,
et le rouge de la pudeur monta au front du vieillard comme au front d'un
enfant.
Tous ces nobles honneurs, ce culte, ce bruit, cette ivresse de la puis-
sance, ne le troublèrent pas. Il aurait pu prendre une place parmi les
grands de la terre : il ne la dédaigna pas, il témoignait au contraire tous
ses respects pour les renommées honorables, pour les distinctions méri-
tées dans le monde; mais il désirait pour lui moins d'éclat , il voulait une
scène moins élevée, où le cœur put jouer le premier rôle; il préférait
l'amour de ses villageois aux hommages des hommes; il revint à Saint-
Martin aussi pur de toute ambition, aussi simple qu'il en était paru.
Il ne put cependant, quoi qu'il fit, se soustraire aux honneurs qui lui
furent rendus sur sa route, depuis Pamiers jusqu'à Quillan. Il était
connu dansl'Arié^e; il voulut, avant de rentrer dans son modeste rédoit,
dont il pensait ne plus sortir, car il se faisait bien vieux , dire à ses amis
un dernier adieu. 11 était venu à I Oulouse par la plaine , il s'en retourna
à Saint-Martin par la montagne; et comme il d'j av. lit pas de voitures
sur sa route, il s'en alla à cheval à petites journées , passant par Pamiers,
FoiX, I.avrlanet, Chalabre. l'es hommes de Quillan et de Saint-Martin
M plaisaient à le- précéder de quelques heures et à annoncer son arri\
11.
156 REVCE DE PARIS.
Sa bonne renommée, comme une douce odeur portée par les brises des
montagnes, était descendue dans ces villes; on y connaissait sa vie de
piété , d'amour, de bienfaisance, cette vie qui fut une bonne œuvre con-
tinuelle; il venait d'ailleurs de voir l'empereur, de lui parler; il portait
sur lui comme un reflet de sa gloire; c'étaient là des motifs assez puis-
sans pour attirer la foule à sa rencontre, et on lui faisait à son passage
dans chacune de ces villes une superbe réception. Mais c*cst surtout à
ouillan que l'ovation fut complète. Le curé Armand y arriva un jour de
fête. Lorsqu'il atteignit le col de la Yisla, d'où le regard plonge au loin
sur la ville, et découvre la vallée qu'arrose l'Aude , il vit échelonnées
sur le chemin sinueux de la montagne les populations de Quillan, Bel-
vianc et Saint-Martin , qui l'attendaient sans doute, car dès qu'il parut ,
des cris de joie retentirent dans l'air, et tous les bras s'agitèrent pour
le saluer. Il descendit la montagne porté plutôt que conduit par tout ce
peuple; et monté sur son petit cheval, il lit une entrée vraiment triom-
phale à Quillan.
Le cure Armand ne quitta plus Saint-Martin. Il vieillit sans que l'ar-
deur de sa charité s'affaiblit ; les doux rayons de ses yeux gardèrent
jusqu'au dernier moment toute la chaleur de son amc; lorsque sa voix et
ses mains tremblèrent, sa vie sembla s'être retirée au cœur, et jamais
peut-être il ne donna plus de preuves de l'excellence de sa nature I!
mourut doucement, en s'éteignant comme le dernier sourire d'un beau
crépuscule. Son ame se détacha sans effort de la terre; elle >Yn alla un
jour qu'il se chauffait au soleil devant la porte du presbytère. Sa t. te
s'inclina sur sa poitrine avec un petit gémissement. Une femme qui le vit
pâlir l'appela: Monsieur le cure' Il ne répondit pas. Elle touel
main; elle était déjà froide. Alors elle jeta de hauts ci is, elle appela au
ours. D'antres femmei accoururent, elles entourèrent le curé, s'em-
pressèrent auprès de lui avec cette émotion et ce trouble de tendres
filles qui voient mourir leur père : elles lui prodiguèrent les soins les plus
touchaus; mais il était mort.
J.-L. LUGAB
—mmmÊmutm*9**9Ê9—9*u9ummêmêm9i9—9&*—êmm*immm9Uêmmm»m+9mêm—mfm »«•«•*•••♦*• ««mm»*
AVENTURES
DU GRAND BALZAC,
POUR FAIRE SUITE AUX MYSTIFICATIONS
DU PETIT POINSINET.
IV. — LA CHAMBRE DU CARDINAL DE RICHELIEU.
Le jour commençait à poindre dans le crépuscule matinal chargé
«les brouillards d'automne, mais ne pénétrait |>as dans la chambre à
coucher du cardinal duc de Richelieu , qui était venu , malade d'en-
nui et fatigué de desseins politiques, se reposer et se distraire durant
quelques jours au château de Richelieu qu'A avait fait reconstruire
arec une magnificence royale.
C'était la chambre même que son père François Duplessis avait ha-
bitée, et non-seulement le cardinal s'était toujoursoppo.se à ce qu'on
i hangeàt rien aui meubles et à la décoration de cette chambre qu'il
regardait comme le berceau de sa famille, niais encore, dans les plans
gigantesques de bâtimens qu'il avait conçus, il n'entendait pas tou-
cher à l'ordonnance des apparlemens du château primitif, tant il
respectait la mémoire de ses ancêtres. Pendant ses voyages h Riche-
lieu , il n'eût pas roula coucher ailleurs que dans la chambre héré-
ditaire, froide malgré >a vaste cheminée gothique et ses lambris de
< bêne seul] mbre malgré ses quatre hautes fenêtres garnies A
158 REVCE DE PARIS.
petits vitraux et ornées d'armoiries peintes sur le verre, triste mal-
i ses tentures «le tapisserie à figures, son immense lit à colonnes
torses el à baldaquin empanaché, ses lourdes chaises couvertes en
cuir à franges d'or, ses bahuts, ses tréteaux, ses dressoirs et son
étalage de vaisselle d'argent ; l'aspect général de la chambre n'avait
pas varié depuis un siècle et demi, a l'exception des peintures du
plafond noircies par la famée, et des carreaux du plancher que cou-
vrait un tapis de Béarnais, au lieu des nattes de paille qui suffisaient
aux plus riches seigneurs du x\" siècle
Le cardinal était éveillé et travaiflait dans son lit depuis trois
heures du matin, selon son habitude; mais aussi contre sou habitude
il ne s'était pas rendormi au point du jour, et il ne sentait pas l'in-
fluence du sommeil qu'il avait coutume de prendre entre six et huit
heures. Il se tenait couché sur le côté, le bras gauche élevant son
corps et supportant sa tête dans une position verticale . pendant qu'il
feuilletait de la main droite les livres épais autour de lui; il parais-
sait insensible au froid qui régnail dans la chambre comme an dehors,
car son cou et sa poitrine lestaient exposés à l'air, et le> < ouverture!
avaient .;;lissé à terre, sans qu'il songeât à les ramener sur lui; il ne
portait pas d'autre coiffure de nuit que sa calotte rouge , »'i il sciait
si violemment a;;ité depuis son réveil, que sa chemise de fine toile
d'Angleterre avait été déchirée en plusieurs endroits et Surtout aux
manches qui pendaient déchiquetées au-dessous du COOda et lais-
saient sortir ses bras maigres el fortement muscles. Cet étrange
négligé ne Convenait pas mieux à un prince de l'église que M barbe,
taillée en pointe el SOS moustaches mtroniBfVi COSOKUe celles d'un
relire.
Armand-Jean Duplessis avait été un bel homme, bien fait de i oufsj
el doué de la plus noble li;;ure; mais les soucis de lainbitilion el les
travaux de la politique avaient affaibli sa constitution naturellement
vigoureuse, déiruit à jamais sa sanlé, el imprimé SUT ses traits ail
le caractère d'une vieillesse précoce, quoiqu'il n'ont pas plus de
quarante ■sept ans-, il était miné sans cesse par une fièvre lente qui
■'augmentai! en raison de ses préo< cnuaiions chagi ines al qui otat-
cnrcJasail d'un nuage toutes ses joies da ministre, de courtisan et
de poêle. Opciidanl son \isa;;e. animé par deUX JfeUX de /'uw/ic,
suivant l'expression d'un contemporain . conseï \a,i sons les i ides l I
SOUS la teinte bilieuse de l'épidémie qui semblait dessèche el collé
RENTE DE PARIS. 159
au masque osseux , un air de majesté et de grandeur, par lequel on
se sentait subjugué et séduit même à la première vue; mais ces yeux,
dont rien ne saurait rendre le regard puissant et invincible, pre-
naient-ils l'expression de la colère et de la menace , on ne pouvait se
défendre de trembler devant cette physionomie terrible , comme en
présence d'un lion en fureur prêt à s'élancer sur sa proie. Le car-
dinal se renfermait ordinairement dans une froide dissimulation qui
était devenue pour lui une habitude en même temps qu'un besoin ; il
ne s'abandonnait à l'effervescence de ses passions que dans de rares
circonstances où Boisrobert seul osait affro! ' r les emportemens
de son maître qu'il apaisait quelquefois avec un bon mot.
— Je ne dormirai pas encore ce ma'.in! s'écria Richelieu en lui-
sant voler à coups de pied au milieu de la chambre les livres et les
papiers qui encombraient son lit. Le sommeil est pourtant une douce
chose, un baume souverain pour tous les maux: sans doute les
damnés ne dorment jamais dans l'enfer. Heureux les gens qui dor-
ment ici-bas: à coup sur ils ne sont pas premiers ministres!... Hé!
l'abbé? cria-t-il d'une voix sonore, avez-vous écrit tout ce que j'ai
dicté? à quelle partie du discours sommes-nous demeurés?...
— Ouest-ce, monseigneur? dit en s'éveillant à demi un petit
prêtre qui ronflait sur un manuscrit ouvert . sans quitter sa plume.
— Qdoi! tu dors, l'abbé? répliqua le cardinal avec dépit; je t'en-
vie de pouvoir dormir de la sorte !... Mais une autre fois choisissez
mieux votre temps, monsieur de La Roche, et surtout gardez-
vous de laisser perdre ainsi mes meilleures maximes.
— Voici la dernière phrase qui est écrite, monseigneur, dit l'abbé
de La floche : « J'ai souvent expérimenté que dans les choses d'im-
portance, les moins sages donnaient Les plus profitables expédiens. a
Ensuite, votre éminence s'est mi^e à réfléchir long-temps.
— Oui, cet apophthegme m'avait inspiré un fâcheux sujet de ré-
11' \inii; je n'ai pas encore fait réponse à l'impertinente lettre dusiènr
de Balzac.
— Je ne sais quelle réponse pourrait (aire votre éminence à l'é-
trange remerciement que cet auteur VOUS envoie pour \ous prier de
■r «le l'Académie.
— Srje le savais davantage, je ne mThqniéterais pas detroui
quelque fon qui me donnât un avis, afin de me tirer d'embarras.
1G0 REVCE DE PARIS.
— Entre autres avis , écoutez le mien , monseigneur : ordonnez
au sieur de Balzac d'être académicien, sous peine d'avoir le fouet.
— Je ne veux pas rendre ridicule l'Académie que j'ai fondée, ni
paraître injuste aux yeux de M. de Balzac qui a écrit de belles
choses.
— Votre éminence a des bontés à nulle autre pareilles: le sieur
de Balzac ne s'est-il pas excusé de vous dédier son Prim
— Sans doute, et ce peu d'égard m'a fort indisposé contre lui;
mais il achève maintenant un traité du Ministre, auquel il faudra
une dédicace.
— Que voulez-vous, monseigneur? Je suis peut-être trop sage
pour vous conseiller, et je souhaiterais que quelqu'un mieux avisé
fût ici:
— J'entends, Boisrobcrt! repartit le cardinal en soupirant:
c'est un fourbe qui mérite les étrivières et que je ne dois plus revoir.
— D'ailleurs, monseigneur, mon souhait ne se pourrait réaliser
sans un miracle : l'abbaye de Chàtillon-sur-Seine n'est pas à la porte
fie votre château.
— Tant mieux, répliqua Richelieu avec un geste d'impatience;
j'aime mieux être éloigné de cet esprit de mensonge qui a quitté
la forme de serpent pour celle de Boisrobei t.
— Assurément personne à la cour ne ment avec plus d'audace;
mais avouez aussi que personne ne fait d'aussi bons contes.
— Des contes ! des contes ! on peut s'en passer, taudis qu'on ne
se résigne point aisément à être trompé et moqué comme un barbon.
— 11 est vrai (pie M. de Boisrobcrt ne se tient pas toujours danfl
les limites de la bienséance; mais on rit autant avec lui qu'on rit
peu avec les autres.
— Aiis>i le préférerais-je à des évêques, .s'il s'imposait la loi de
me respecter; mais il ne respecte rien, pas même Dieu.
— Ohl roua ares raison, monseigneur, ce n'est point un dévot,
néanmoins il vous aime d'un amour filial et n'aime que vous au
monde.
— En ce cas, pourquoi me causc-t-il de l'ennui? Je ne deman-
dais pas (pie M. de Balzac fût de mon Académie, j'avais assez de
noms illustres qui m'eussent console du sien : mais < et enragé de
Boisrobert n'aurait pas trouvé son compte à laisser les choses en
REVUE DE PARIS. 1G1
cet état; la fourberie qu'il méditait l'eût étouffé : il a donc rédigé
une triomphante lettre au lieu et place du sieur de Balzac qui n'en
soupçonnait rien ; cette lettre abusa l'Académie comme moi-même
pendant le cours d'une année , et nous serions encore dans l'er-
reur, si le sieur de Balzac n'eût point appris comme quoi il était
académicien sans le savoir. N'est-ce pas une effronterie sans égale
que cette lettre supposée? En vérité, j'ai honte qu'on me puisse
supposer capable d'une si misérable feinte.
— A mieux considérer la chose, monseigneur, j'ai honte pour
vous qu'un faquin tel que ce Balzac dédaigne l'honneur que vous
lui voulez faire.
— Son procédé, je l'avoue, est malhonnête, et comme il touche
la pension que je lui ai assignée, il devrait se trouver joyeux du titre
d'académicien.
— Voilà ce que M. de Boisrobert avait pensé, et il a imaginé un
conte plutôt que de souffrir une réalité qui vous humilie.
— M'humilier? certes je plaindrais celui qui l'oserait tenter!
croyez-vous donc que le sieur de Balzac ait eu cette insolente in-
tention?
— On rapporte dudit sieur certains faits qui dénotent un orgueil
immodéré; en tout cas, M. de Boisrobert a prétendu abaisser cet
orgueil.
— Que ne m'avertissait-il du moins de la ruse ? Je ne lui pardon-
nerai pas de s'être joué de moi en pleine Académie!
— Ah ! monseigneur, le pauvre Boisrobert mourrait de douleur
s'il pouvait entendre la façon dont vous le jugez et condamnez.
— Vous êtes un chaud avocat des absens, monsieur de La Roche;
mais je ne veux plus qu'on me parle d'un audacieux imposteur
que j'ai chassé de ma présence. Je défends même qu'on le nomme
devant moi... Je ne dormirai pas ce matin; ouvrez la porte et dites
qu'on entre?
Le secrétaire du cardinal, l'abbé de La Roche, n'était pas satisfait
du résultat de son plaidoyer en faveur de son ami; néanmoins il se
garda bien de battre en brèche l'obstination de son maître et il crut
prudent d'attendre qu'elle tombât d'elle-même; il alla, en bâillant et
en m frottant les yeui , introduire dans la chambre les personnes
qui m trouvaient déjà réunies à la porte pour attendre l'audience
matinal.' de leur patron. Ce n'était pas cette foule de courtisans et
162 REVUE DE PARIS.
de créatures qui remplissaient chaque matin les paieries du Palais-
Cardin. il de Paris, en plus grand nombre qu'au lever du roi: le
ministre n'emmenait qu'une mite tris restreinte à son château de
Richelieu où il faisait des voyages, pour ainsi dire, littéraires, qn
quelques écrivains de bob choix. Trois de ceux-i i , I'aret, l'Estoile
et Colletet, entrèrent eusemble dans la ruelle du ministre; ils s'é-
taient levés avec le jour, afin d'être les premiers à >aluer le réveil
du protecteur de l'Académie, comme s'ils avaient mission de repré-
senter cette société auprès du cardinal qui leur tendit la main et
leur sourit affectueusement.
I '.net, que le cardinal avait consulté sur le parti à prendre au
sujet de la lettre de Balzac, s'était déjà préparé, en \idant bou-
teille, à lui répéter les mêmes avis avec le même flegme et le même
ton; Faret ne s'écartait pas du thème convenu entre linisrobert
et lui. Claude de l'Estoile, sieur de la Saussaye, était un des cinq
auteurs qui se chargeaient de mettre en muvre les idées drama-
tiques du cardinal et de rhabiller ses mauvais vers; il avait lui-
même pan de talent pour la poésie, et y suppléait de son mieux par
un goût assez délicat comme par un savoir de grammairien I
étendu; sa dureté excessive jdans Lacritiqni s'exej dément
contre ses propres ouvrages et ceux dos autres; il ne fermait pas
les yeux Bur les défauts innombrables de la versification de Riche-
lieu, et souvent la liberté avec laquelle il s'exprimait U-de8Sns avait
paru téméraire aux assistans; mais le cardinal lui pardonnait cette
franchise et ne s'en offensait pas, à cause du personnage qui ne
transigeait jamais avec sa conviction en matière de belles-letti
Claude de l'Estoile, âgé d'environ trente ans. était « détaille médio-
cre et fort grêlé, suivant le portrait que Pelisson fait de lui : il avait
Leschei eni et les yen* noirs, le i isage fort pâle et fort malgré . gâté
nis barbe en quelques endroits. ■ Il consacra sa \ ie entière à la
composition de deux pièces de théâtre, outre celles qu'A élaborait,
sous u>s auspices du cardinal , a\ k Corneille, Rotron . Boisrob
et Colletet.
Guillaume Colletet avait un caractère totalement oppoaéacelni
de l'Estoile, car il approuvait et louait tout sans distinction avet
une indulgence que son confrère de I i( adémie nommait lâcheté;
c'était souvent distraction et quelquefois complaisance. Il ne pou-
vait s,, résoudre à trouver de quoi reprendre dans les vers du
REVUE DE PARIS. 163
cardinal, et quand ces vers étaient trop longs ou trop courts de
quelques syllabes, il se persuadait sans peine qu'il les avait mal
entendus. Il no manquait pas d'ailleurs d'une agréable facilité pour
la poésie légère, et il s'était nourri des vieilles rimes du xve et du
XVIe siècle, lesquelles lui avaient suggéré le projet d'écrire une his-
toire complète des poètes français. Il possédait l'humeur la plus heu-
reuse, toujours égale, toujours enjouée; sa naïve simplicité, qui
se révélait en paroles imprévues, divertissait fréquemment le car-
dinal et l'/Vcadémie ; il était pourtant très satisfait de son sort, avec
le produit de ses livres et de la muniûcence du premier ministre :
il partageait ses momens entre Apollon , Vénus et Bacchus , ainsi
qu'il le déclarait lui-même dans ses ouvrages. Cette disposition à la
sensualité anacréontique respirait sur sa bonne physionomie rieuse
et insouciante. Son habillement était l'image du désordre de ses
idées ; tantôt ses chausses se trouvaient mises à l'envers ; tantôt
l'un de ses pieds, chaussé d'une bottine , contrastait avec l'autre,
chaussé d'un soulier; tantôt sa chemise, bouffante autour des reins,
avait trempé dans l'encrier; tantôt sa collerette semblait avoir
traîné dans la crotte : on n'avait pas mémoire qu'il eût lavé ses
mains et coupé ses ongles.
— Bonjour, messieurs, leur dit le cardinal en réponse à leurs
saluts respectueux; avons-nous écrit quelque chose de bon ce
matin?
— Quant à moi, monseigneur, reprit l'aret que ses confrères
avaient laissé passer le premier par uno déférence accordée à la
faveur dont il jouissait auprès de Richelieu , je n'ai pas marié deux
rimes ensemble depuis quinze jours, et si je manquais d'appétit,
je croirais vraiment que je suis déjà mort des pieds à la tète,
comme Malherbe ou Virgile, ce qui me rend tout perplexe et
confus.
— Bu effet, monsieur l'aret, je vous trouve mauvais visage au-
jourd'hui; d'où vous vient cette fâcheuse situation d'esprit?
— Rétaffl monseigneur, lorsque Castor est aux enfers, Pollux
ne saurait se plaire sur la terre : Boisrobort réside à son abbaye
de Chàtillon.
— INiisM'-t-il v faire pénitence et n corriger de sa fourberie!
repartit le cardinal , qui essaya dte paraître fei me et qui ne put re-
tenir un soupir.
16i REVCE DE PARIS.
— Monseigneur, dit Colletet en se grattant l'oreille, M. Bau-
doin m'annonce qu'on imprime notre Comédie det Tuileries.
— C'est moi qui lui en ai donné l'ordre avant que de partir, ré-
pondit le cardinal qui suivait évidemment une idée triste; il s'est
chargé d'y mettre une préface de sa façon, où il dira avec quelle
magnificence cette pièce fut représentée à la cour...
— Oui, monseigneur, répliqua Colletet en se grattant le men-
ton, II. de Boisrobert avait merveilleusement dirigé les décora-
tions du théâtre.
— Les décorations n'ont pas nui au succès, dit Richelieu avec
mélancolie; mais ce fut la conduite de la pièce qu'on admira da-
vantage.
— II n'en devait pas être autrement, puisque vous aviez dressé
le canevas de la comédie d'après les avis de M. de Boisrobert. Le
style de l'ouvrage ne fut pas moins goûté, parce que M. de I!"isro-
bert y avait mis la main. Je voudrais qu'il se trouvât céans pour
rendre un oracle...
— Lequel? interrompit le cardinal que le nom de Boisrobert
attendrissait visiblement, malgré les efforts qu'il faisait pour
simuler l'indifférence; nous sommes ici on état d'opiner sur le<
questions les plus ardues de grammaire et de poésie, ce ne semble.
— C'est au sujet d'une expression des six vers du monologue
pour lesquels vous m'avez donné cinquante pistoles en me disant
que le roi n'était point assez riche pour payer tout le reste; on
voit dans ma description.
La cane s'humecter de la bourbe «le l'eau...
— Je prétends que la peinture Ml fausse, interrompit L'Estoile
avec brusquerie; j'ai vu mainte f«>is des canes domestiques, mais
je vous jure qu'elles auraient été bien étonnées, ri Quelqu'un letU
eût parlé de i" humecter de la bourbe de l'eau.
— Voilà lepoinl qu'il faudrait décider, répliqua Colletet, qui avait
l'habitude de consulter sa serrante Claudine ou Boisrobert dans
toutes les difficulté! de langue, de pi osodie ou «le goût. le tonnai-
terais que la cane elle-même pût nous mettre d'accord là-dessus.
— Eu vérité, je sens naître des scrupules à l'égard de CC vers
qui me paraissait d'abord si beau, dit le cardinal distraitement.
— Boisroberta passé* '»mlamnation sut ce vers, reprit l'Estoile.
REVUE I>E PARIS. 16>
car il me dit que l'on ne savait pas comment la cane s'humectait
ainsi, et qu'elle prenait peut-être un clystère selon la formule du
médecin des canards.
— La sentence est juste, n'importe qui l'a portée, dit le car-
dinal en y applaudissant avec enthousiasme; le verbe s'humecter
veut un régime, et je suppose que la cane s'humecte l'estomac.
Changeons le vers, de la sorte :
La cane barboter dans la bourbe de l'eau.
— Permettez-moi, monseigneur, de m'en référer au sentiment de
M. (Je Boisrobert, répondit Colletet peu satisfait de la correction...
— Eh bien! messieurs, avez-vous travaillé à notre tragi-comédie
de l' Aveugle de Smijrne? dit le cardinal pour détourner l'entretien
dans lequel revenait sans cesse le nom de Boisrobert qu'il enten-
dait avec plaisir et avec dépit à la fois.
— Nous n'avons pas le courage de travailler lorsque Boisrobert
n'est plus là pour nous égayer, répondit l'Estoile.
— Le diable emporte votre Boisrobert! s'écria le cardinal irrité
de l'insistance qu'on mettait à lui adresser le conseil de faire cesser
la disgrâce de son favori. A vous entendre, messieurs, on penserait
que Boisrobert est de ces gens qu'on est en peine de remplacer!
Et M. de Bautru , où donc est-il allé? ajouta-t-il après un instant
de silence; serait-il malade d'avoir essuyé quelque bastonnade?
— Vous ne la lui ferez pas donner, monseigneur, pour être allé
voir son ami Boisrobert dans l'exil? dit hardiment Faret.
Le cardinal de Bichelieu tomba tout à coup dans un morne
abattement : il se reprochait d'avoir éloigné le seul homme qui lui
était devenu indispensable et qui l'empêchait de sentir l'amertume
du pouvoir; il souhaitait dès-lors le revoir auprès de lui, car il ne
se dissimulait pas que , depuis la perte de ce courtisan facétieux , il
était en proie à une tristesse dont les progrés atteindraient bientôt
sa santé ; mais il avait congédié Boisrobert avec trop d'éclat, pour
que le rappel de cet abbé n'eût pas besoin d'être motivé d'une
façon éclatante. Le cardinal ne doutait plus que Boisrobert fût le
rentable auteur de la lettre attribuée à Balzac, et il comprenait
que ^.i dignité de ministre était intérêt» a punir une pareille
effronterie. Cependant la conduite de Balzac, rerusant arec dédain
le titre d'académicien, quoiqu'il touchât la pension affectée à ce
166 REVCE DE PARIS.
titre, diminuait beaucoup aux yeux du cardinal la faute de Bois-
robert, qui avait l'air d'avoir agi dans cette circonstance pour châ-
tier un superbe au profit de l'Académie française.
Le bruit d'une canne frappée à intervalles égaux contre le plan-
cher annonça la venue de François Ckois. Habile docteur de la fa-
culté de médecine de Montpellier et médecin ordinaire du cardinal
de Richelieu, Citois avait acquis une influence presque absolue sur
l'esprit de son malade, en ne le contrariant jamais, et en lui admi-
nistrant le moins de remèdes possible ; mais aussi en parlant
de tout, excepté de l'art qu'il pratiquait , et en ne suivant pas
moins convenablement un entretien littéraire que politique. 11 était
par là en opposition dire» te avec les médeeins de BOB temps, qui,
de même qu'ils portaient la robe de leur état, voulaient que leur
langage, hérissé de formules grecques et latines, servît d'enseigne
à leur science, généralement plus chargée de mots barbares que
d'idées saines. Citois, qui av. lit alors environ soixante-trois ans,
offrait, en garantie de son système hygiénique, m tempérament
robuste, fortifié par rage, M inaccessible a toute espèce d'inlirmi-
tés. Son long nez, semblable à un bec de pélican, se livrait seul à
des excès qu'Hippocrate et tialien n'a \ aient pu prévoir, cm il ab-
sorbait, bon an mal an , autant de tabac que tous les nez do la
Faculté de Paris à la fois. Aussi ce docteur vantait-il le tabac à
l'égal d''s plus renommés spécifiques.
— Je vois avec déplaisir que monseigneur n'a pas dorai encore
son sommeil du matin , dit-il en humant une large prise étalée sur
la paume de M main. Tant pis! il nous faudra faire usage de la
saign< ■>• tt des purgatifs pour éteindre la chaleur du sang.
— .Mon ami (at"i>, | suis donc bien mal, reprit le cardinal en
se tAtant le pouls, puisque rous songe/, à me purger et me saigner?
— Nous ne mourrez pas aujourd'hui ni demain cependant ; mais
cet état «le malaise et de langueur ne saurait durer sans amener
des accidens fort périlleux. - à, parlons d'autre chose, monsei-
gneur : on m'écrit de >.unl-(_iennain que le roi s'ennuie de \otre
absence...
— Citais, parlez-moi de ma sauté, qui m'importe davanta
.l'espérais que le changement d'air dissiperait l'humeur mêla m <>-
liqur dont je suis atteint: m.iis il me semble, au contraire, qu'elle
augmente depuis mon arrivée ici. Mes batimens, mes jardins, ma
REVUE DE PARIS. 167
bibliothèque, tout me déplaît, et je me demande ce que je viens
chercher au milieu des maçons, des verriers et des ornemanistes.
J'ai des tristesses mortelles sans aucun motif, de sorte que je les
attribue à mauvais présage, et je me persuade que quelque grand
malheur est près de fondre sur ma fortune.
— Vous n'avez pas d'autre malheur à craindre, monseigneur,
que de devenir hipocondre et de tomber dans un profond dégoût
de toute chose.
— En effet, je me sens saisi de langueurs inaccoutumées, qui
font que je n'ai de plaisir à rien, et que je cesse même de manger.
Mon ami Citois, ne me laissez pas dépérir, je vous conseille, et
guérissez-moi avant que la maladie soit incurable, car j'ai besoin
de vivre encore six ou huit ans pour accomplir la tâche que je me
suis donnée. Comment! monsieur Citois, vous n'avez pas dans votre
sac quelque recette souveraine contre l'ennui?
— C'est vous qui le dites , monseigneur : l'ennui seul vous tue.
Eh bien! n'attendez pas qu'il y parvienne, et tuez-le d'abord.
— Prétez-moi les armes qu'il faut pour remporter cette victoire
difficile; écrivez une belle ordonnance , que je graverai en lettres
d'or, si elle réussit.
Citois prit une plume, et se contenta d'écrire ces deux mots sur
la garde de la première pièce de Bûisrobezt, la Liàmène vu Œeu-
reuse tromperie , que le cardinal avait relue pendant la nuit: Uecipe
Boisrobkrt. Il apposa son seing doctoral an bai tte ordon-
nance, qui assimilait Boisrobert à une potion curative, et qui re-
mettait à la discrétion du cardinal le soin de fixer la dose du re-
mède. Après avoir porté ce coup dé) isif en faveur do son ami, le
médecin en attendit l'effet avec confiance, et engloutit dans ses
larges narines deux pincées de tabac parfumé. Richelieu reçut le
li\i' et l'empress i d'y chercher la bienfaisante formule qui allait
le sauver de 1 hypocondrie. Il ne put s'empêcher de rire «lu moyen
ingénieux employé par Cilois pour plaider la eause de BoiSTObe] t ,
et ce fut encore au nom de Boisrobeit que le ministre fut redeva-
ble de ce retour de gaieté, qui lui parut du meilleur augure, et
qui commença sur-Je-champ sa guérison.
Tout à coup on sonna de la trompe sous lr> fenêtres du cardi-
nal, comme na avait alors coutume de laite au départ et à l'arrivée
I. «aidiii.il sedi -'H son séant, écouta impa-
168 REVrE DE PARIS.
tiemmcnt la fanfare, à laquelle se mêlait le tintement des grelots
que secouaient les chevaux de la poste, et envoya l'abbé de La
Roche au-devant des dépêches, qu'on apportait sans doute de la
cour. Mais l'abbé rentra les mains vides, en disant que c'était
M. de Boisrobcrt qui arrivait d'Angoulème à franc étrier, et qui
demandait à être introduit sans retard auprès de son éminence.
Richelieu, que la recette prescrite par C.itois avait disposé à lin—
dulgence, ne fut pas maître d'une vive émotion de surprise et de
joie en apprenant subitement que son cher et fidèle Boisrobcrt lui
était rendu : deux larmes brillèrent dans ses yeux, et un sourire
malin agita ses lèvres. Tandis qu'il s'efforçait de s'affermir contre
cette disposition à l'attendrissement, que provoquerait (forant!
la vue de Boisrobcrt, il sentit combien il était réellement attaché
à ce fourbe, à cet impudent faussaire, à ce spirituel et plaisant
conteur.
— Boisrobcrt! s'écria-t-il en riant déjà ; d'où revient-il ainsi par
la poste? Est-il allé jusqu'à Borne pour s'y faire absoudre de
impiétés?
— Non, monseigneur, reprit Faret ; il est allé, en qualité de
champion de l'Académie, venger et soutenir l'honneur de notre
compagnie.
— Voici que ma recette opère d'avance, dit CitOÎS. l'ouï \ous
faire reprendre Boisrobcrt en amitié , il ne faut que dorer la pilule.
Boisrobcrt s'était préparé pour cette réception en se couvrant
de poussière, comme s'il venait de traverser les sables de l'Afri-
que, quoique la boue des chemins et la pluie tombant à lots nui-
sissent un peu à la rraisemblance de cette livrée poudreuse. 11
s'élança dans la chambre, tout botté et tenant en main un fouet de
poste. On eût dit qu'il descendait de Cheval, sans avoir quitté la
selle pendant trente lieues. Il courut se jeter à genOUI devant le lit
du cardinal, qui lui tendit la main avec bonté et l'accueillit d'un
regard où son pardon était écrit. Mais BoisrobeH voulut proloo
une situation dans laquelle il éprouverait s'il n'avait rien perdu de
son empire sur le ministre, et il continua de mouiller «le larmes la
main de son maître, sans lever la tôte , en poussant des soupirs et
do sanglots à fendre l'ame. Le cardinal, qui redoutait C6S lemoi-
gnages d'affection capables d'ébranler son apparente inflexibilité,
esta] i de calmei . par de douces et bleui cillantes paroles, le trop
REVUE DE PARIS. 169
sensible Boisrobert, qui redoublait de marques de repentir et de
bonheur, en refusant de s'asseoir, comme l'en priait le ministre.
— >"on , monseigneur, s'écria-t-il enfin avec ses grands airs de
comédien; je veux vous adorer à deux genoux jusqu'à la fin des
siècles ; je veux, en cette humble posture, vous remercier de m'a-
voir ressuscité du tombeau de ma disgrâce, et vous supplier de
laisser seulement, pour ma nourriture, tomber sur moi quelques-
uns de vos regards de bonté. Jetais néanmoins innocent du crime
pour lequel vous m'aviez banni de votre précieuse présence, car
je fusse mort à vos yeux , si j'en avais été coupable, monseigneur.
— Ça, LeBo'i», interrompit le cardinal d'un ton moitié riant
moitié sévère, je te dispense de mentir pour gagner ton absolution.
— Mentir ! monseigneur, mentir à votre éminence ! s'écria Bois-
Tobert, renouvelant ses lamentations. J'aimerais mieux lire tout
d'une haleine quelque comique tragédie du bonhomme Mayret ou
admirer les écrits de Sorel !
— Enfin, Le Boû, le pa - I mort, ne le rappelons pas à la lu-
mière, de peur qu'il ne gâte encore le présent. Je te pardonne la
fausse lettre que tu as mise sur le compte de cet honnête M. de
Balzac , à condition que tu lui enverra- une èpttre d'excuses...
— Eh! de quoi m'excuserai-je , monseigneur? répliqua Boisro-
bert, qui s'aperçut bien que l'absence n'avait pas diminué son pou-
voir sur l'esprit de Richelieu et qui tira de cette conviction une
nouvelle audace : je ferai ce qui vou> plaira, mai> voulez-vous
que je m'excuse du style affecté des lettres de M. de Balsac, par
mple? Aux autres le péché, à moi la pénitence 1...
— Non, Le Bois, tout est pardonné, tout est oublié , pourvu
que tu renonces au mensonge , du moins dans la pratique de notre
ami'
— l'oint, monseigneur : je m'excuserai de l'enflai - i au-
vretés, des choses triviales, des mutes contre la langue et la
>n , qu'on trouve à chaque ligne dans les ouvrages du sienr de
Bals* : je m'en oserai de l'orgueil insolent qui fait que ledit sieur
de i', il/ mieux en -a personne que le corps académique
tout entier: je m'excuserai de l'outrecuidance incomparable d<
it H ilzac qui dédaigne de vous dédier ses In res : je m'excuse-
rai de la grossière impolitesse dn même écrivain qui ne se rend
a rotre invitation de venir à la cour: je m'excuserai encoi
TOME XLIII. jlil: U
170 REVUE DE PARIS.
s'il vous plaît, de ce que le grand et illustre M. de Balzac a jeté
aux chiens son véritable nom de famille , qui est Guez, pour usur-
per une feinte noblesse. N'est-ce point assez d'excuses , monsei-
gneur? Faut-il de plus en faire sur l'ignorance de ce personnage
qui ne sait pas seulement l'orthographe, quoiqu il t i--<- ambiant
de connaître à fond les anciennes littératures, la philosophie, la reli-
gion et toutes les sciences? Oh! les sujets d'excuse ne manqueront
pas, en cas que je prenne tous ceux que me prête le sieui de Balzac, et
dam i '■' lms, vous serez plus indulgent que sensé, à vous accor-
dez rémission des toits que je confesserai au nom du plus \ain,
du plus sot, du plus ridicule et du plus inconsidéré des hommes.
— Hotàl cet acharnement prouve que lu ne crois pas possible
d'abattre d'un seul coup ton ennemi ! répliqua Lt cardinal, qui n'a-
vait pas trouvé le moyen de placer un mot dans cette ironique al-
locution que Boierobert débitait d'un ton chaleureux soutenu par
un jeu de physionomie et un geste animés. Entre nous, on imagi-
nerait volontiers que tu es jaloux de M. de Bal/.at .'
— Je nu le dirais, vous n'y voudriez pas croire. J'attendrai
qu'on m'apprenne s'il a l'estomac bon el s'il n'est point incommodé
de goutte, de gravelle et autres infirmités, pour déclarer ce que
je lui envie de son tempérament.
— Ouel sévère jugement tu portes de ce fameux auteur! c'est
que tu lui gardes rancune d'avoir été la cause, même involontaire,
de ta dis;; race? Kh bien! je lui écrirai de ma propre main et je
le prierai de vouloir bien te tenir pour excusé en restant acadé-
micien...
— L'est une démarche qui n'est plus à refaire , dit d'un air
mystérieux lloisrobeii m >.n tant de sa poche une lettre qu'il pré-
senta cachetée an cardinal; roks la i épouse à la lettre audacieuse
<pie roui a écrite ce personnage pour se détendre d'être de T Aca-
démie.
— La dernière lettre dont tu parles était peut-être suppos
comme la première .Mit le cardinal étonne, qui prit celle qu'on lui
offrait et la regarda de tous côtél avant de rompre le cachet;
dis-moi laquelle des deux je dois croire? Ni I une ni l'auti.
— Nous a\e/ en main le mot de l'énigme, répondit solennelle-
ment Boisroberl: mais )(> veux bien, par (orme de prologue à ce
que renferme ce papier, vous conter en peu de mots mon histoire.
REVCE DE PARIS. 171
Lorsque vous m'exilâtes dans mon abbaye de Giâtillon , j'y allai
pour invoquer l'Esprit saint et j'y restai dix jours que j'employai à
prier, à jeûner, à vivre comme un anachorète, jusqu'à ce que j'eusse
fait ample provision des grâces d'en haut; ainsi pourvu, je fis
vœu de ne point m'arrêter sous un toit avant d'avoir obtenu ré-
paration de l'injure faite à l'Académie et à votre éminence : ce fut
à la bicoque du sieur de Balzac que je m'arrêtai pour le sommer
de rétracter la lettre qui vous a si fort offensé, ou bien d'accepter
un cartel de la part de messieurs de l'Académie.
— Un cartel! s'écria le cardinal se méprenant sur le sens de
cette expression employée au figuré; et les édits contre les duels?
— C'eût été un combat purement littéraire, monseigneur, dans
la lice de la grammaire et de la poésie, dit Boisrobert, qui avait
retardé jusque-là l'ouverture de la lettre : j'aurais voulu vous
donner ce raTe spectacle, qui vous eût diverti certainement; mais
le sieur de Balzac craignit de se commettre avec un champion armé
à l'avantage, et préféra se confesser vaincu plutôt que d'en \enir
aux mains.
— « Monseigneur, lut alors à demi-voix le cardinal, qui avait
ouvert la lettre en brisant le cachet dans l'empressement de sa
curiosité, je ne sais si je dormais ou rêvais quand j'adressai à vo-
tre éminence une requête tendant à ce que je demeurasse exempt
du titre et des devoirs d'académicien : la vérité est que j'avais en
ce moment-là perdu le sens et la mémoire, comme je m'en accuse
maintenant avec un prodigieux remords; poussez donc la magna-
nimité jusqu'à mettre en oubli cette dernière et impertinente épi—
tre, innqnam irçjri smnnia (lorsque je l'écrivis, en effet , j'étais ma-
lade d'avoir vendangé mon clos) , et ne faites étal que de la pre-
mière, adressée on remerciement à l'Académie française, l«>r stpie
le digne et vénérable abbé de lloisrobert m'eut donné avis de ma
' ption. J'ai délivré, de bonne volonté et s;ms \ être eoniraint,
le prêtant aveu, revêtu de mon seing, entre les mains de cet ex-
cellent M. de lloisrobert, avec autorisation d'en faire tel usage qui
lui conviendra, et de pin , je l'ai prié d'être mon interprète pas-
Bionné auprès de votre àminenceel de messieurs ae l'Académie.
Kn foi de quoi, et pour attester aussi que je suis amoureux de
votre gloire, monseigneur, j'ai signé de Balzac. «
— Que vous en semble, monseigneur? demanda fièrement Hois-
12,
17-2 REVUE DE PARIS.
roberl : ne suis-je pas pleinement j 1 1 - 1 i I ï «'* , et faut-il encore que je
m'excuse?
— En effet, la pièce est en rè<jle, reprit le cardinal en l'exami-
nant de plus près, et M. de Balzac est devenu fou, à moins que tu
ne sois le plus grand imposteur de la chrétienté.
— J'aime mieux que le sieur de Balzac soit devenu fou à lier, si
vous le trouvez bon , monseigneur.
— Je reconnais l'écriture et la signature de Balzac, répliqua
Richelieu, dont les soupçons ne résistèrent pas à cet examen, et
surtout à l'air de véracité que Boisrobert savait si bien prendre;
mais néanmoins je ne comprends pas quel mobile a fait agir le
sieur de Balzac dans celte occasion.
— Vous le comprendrez en moins de paroles qu'il n'en a fallu
pour le lui faire comprendre : je suis armé à rimpro\ iste « In ■
déserteur de l'Académie et l'ai trouvé habillé de taffetas inearna-
din, se promenant dans son clos, au son de deux cornemuses qui
le suivaient pour sa 1 e< i ration. Je suis entré aussitôt BD matière
et lui ai reproché son procédé malhonnête envers rotre emineaoe,
ainsi qu'envers l'Académie. Il m'avoua, non sans confusion, qu'il
s'était décidé à se retirer, en désavouant son ancienne lettre ou il
acceptait l'honneur que lui lit l'Académie, parce qu'il avait été
averti que tout académicien sérail obligé de faire un discours sur
un sujet quelconque et de le prononcer dans notre assemblée. Je
le tranquillisai là-dessus, et lui déclarai que. malgré noti 8 délibé-
ration du mois de janvier passé, il poui ait se dispenser de venir à
Paiis et même d'envoyer son discours. Mais comme il ne se sou-
ciait pas néanmoins de < hanger encore nue fois de i ésolution et de
se replanter académicien , je lui annonçai fort gravement que tous
ses confrères se vengeraient de SOU incongruité en le déliant publi-
quement de résoudre quelque poinl difficile de la grammaire, et en
dressant une critique lies rigoureuse de son recueil (h1 lettrei
— .M. Vaugelas disait l'autre jour en pleine Académie, inter-
rompit l'Estoile, que !<• Bieur de Balzac . a force de raffiner la lan-
gue, lui èier. m toute sa trempe et la rendrait de fort maui
usage. M. Chapelain, dont l'opinion est de poids, a prétendu que
<e i.illineur passait son temps à fuir les idées et à roiuii a|
les mois.
— Chapelain le ménage, reprit brusquement Faret; Qiapelain
REVCE DE PARIS. 173
ie bourre d'éloges; Chapelain, dans les lettres qu'il lui écrit, le
traite de génie.
— C'est afin qu'on le traite de même sorte dans les réponses,
répliqua Boisrobert : tel est le propre de Chapelain, qui saluerait
un oison pour en être salué. Quoi qu'il en soit, le sieur de Balzac
ne s'aventura pas à encourir le jugement de l'Académie, et con-
sentit à signer tout ce qu'on voudrait, à condition qu'il ne serait
en aucun cas mandé à Paris, et qu'on le dispenserait de travailler
au dictionnaire.
— Cette condition est impertinente! dit le cardinal, qui crut y
voir son honneur intéressé; le sieur de Balzac a juré de me con-
trecarrer en toute chose, et de se refuser à tout ce qui peut me
plaire; ainsi, non seulement il s'efforce de jeter du blâme et du
mépris sur l'Académie que j'ai fondée et que je protège, mais
encore il se raille de mon autorité et de ma puissance, en s'obstï-
nant à ne point sortir de sa maison et à repousser incivilement
toutes les invitations pressantes qu'on lui fait de se montrer un
peu! Sur ma parole! j'étais insensé de vouloir tirer de sa tannière
cette bête fauve!
— Qu'est-ce qui l'attache avec tant de force à son petit patri-
moine? demanda le médecin Citois; est-il avare, goutteux, para-
lytique ou cul-de-jattc?
— Il craint sans doute que sa servante ne lui préfère quelque
manant? objecta Colletet, qui était Ini-méme très friand des amours
ancillaires, et qui venait de se marier pour la troisième fois avec
une de ses servantes. Ne retournerons-nous pas bientôt à Paris,
monseigneu ri
— Certainement le sieur de Balzac est enchaîné par quelque
tendu- sentiment an pays qu'il habite, dit le cardinal, que cette
réflexion rendit pensif.
— J'ai oui raconter que If. de Balzac rivait dans ses terres avec
l'ombre de l'Astrée, répliqua l'Estoile. Voilà le mot de l'égnime.
— le le trouve ailleurs, ne tous déplaise , repartit Boisrobert :
M. de Balzac ne reste confiné dans son pigeonnier depuis pins de
quinze ans, que pour faire pièce ;'i rotre éminen
— A moi? s'écria l<' cardinal , tout disposé .1 r< < evoir une im-
itai défavorable à Balzac; quel rapport existe-t-il entre moi
••t le sieur de I5.il/
9lk REVUE DE PARIS.
— Le sieur de Balzac se persuade qu'il occupe dans les lettres
le rang que vous occupez dans l'état, et il pense que rien ne man-
querait à votre triomphe, si vous parveniez à vous emparer de lui
et à le traîner captif à votre char. Jusque-la, il niera que l'empire
du monde vous appartienne.
— La plaisante folie ! dit Richelieu, qui prit au sérieux cette
flatterie exagérée de Boisrobert; ne tient-il pas aussi sa cour à
Balzac?
— Assurément, monseigneur; cette cour se compose de M"c de
Chenillae, qui était encore jeune du temps du roi Henri; d'un se-
crétaire, le prieur Ogier, qui a joué delà plume dans les querelles
de son maître avec les Feuillans; d'un valet, d'une cuisinière, et
d'une servante de basse-cour.
— Laquelle de ces deux dernières lui sert de Minerve et de
muse? interrompit Colletet, enchanté de supposer les goûts de
Balzac analogues aux siens.
— C'est M"' de Chenillae, qui, de concert avec le prieur Ogier,
fait et parfait les ouvrages de M. de Hal/.ac. lequel est et MM tou-
jours un lourdaud, dépourvu de savoir et d'esprit , incapable d'é-
crire une page eu bon style, et pourtant boufli d'orgueil et l,m i
d'impudence.
— Le panégyrique se sent d'une inimitié manifeste , dit ai riant
le cardinal; les ouvrages publiés sous le nom de M. de iakac M
le cèdent pas en urbanité et en élégance aux meilleuis que pourra
produire M. de Voilure, et il serait iii|iiste de ne pas louer Tail-
leur du Prime y quel qu'il soit.
— Quoiqu'il soit, monseigneur, c'est vous-même<qui L'aven dit.
Il est toujours vrai que cet auteur ne saurai! être le sieur de I!al-
zac que nous connaissons.
— J'aurais été bien aise néanmoins de me rencontrer a\er i et
écrivain, que je n'ai point revu depuis qu'il me vint prier de h'
nommer evèque.
— Auriez-vous la fantaisie de lui accorder aujourd'hui ce qu'il
demandait autrefois f moftsejgnnwl Je gage que si KM lui pro-
posiez, la plus riche abbaye de France, il ne ferait pas s, ( upule de
l'acce) ter moins forcément que le litre d'académicien!
— Je ne le nommerais seulement pas i liant ru de la >aintc-i.ha-
pelle! reprit le cardinal, dont l'antipathie contre Hal/ac sciait
REVUE DE PARIS. 173
augmentée par les insinuations de Boisrobert. D'ailleurs, puisqu'il
s'imagine être presque mon égal , il faudra que je réclame de ses
bontés quelque grâce d'état.
— Demandez-lui, par exemple, monseigneur, dit l'Estoile, la
licence de reconnaître le souverain mérite de Voiture, et de mettre
ce galant écrivain au premier rang parmi les beaux esprits?
— M. de l'Estoile a touché la véritable cause des dépits du sieur
de Balzac à l'égard de l'Académie , reprit Boisrobert, qui avait di-
rigé toute cette conversation vers un but qu'il allait atteindre après
avoir préparé le chemin; l'Académie a eu le tort d'admettre dans
son sein M. Voiture.
— On conçoit que les applaudissemens obtenus par Voiture,
dit l'Estoile, aient donné l'éveil à la jalousie de M. de Balzac.
— If. Voiture est un charmaut auteur, ajouta Colletet en se
grattant la tète ; on devrait lui ériger des autels en récompense de
ce qu'il nous a conservé le mot car, que M. de Gomberville vou-
lait bannir de la langue et que l'Académie défendait bien molle-
ment pour seconder les attaques de l'hôtel de Rambouillet.
— Voiture me semble plus noble que tous les Balzac d'Angou-
léme, s'écria Faret, puisque son père était un marchand de vins.
C'est dommage qu'il ne boive que de l'eau pure, au lieu de rougir
un peu celle de l'IIippocrène et du Lignon.
— M. Voiture a du moins l'honnêteté de ne pas rougir de son
père! répartit le médecin promenant sa tabatière à la ronde.
— J'estime singulièrement M. Voiture, dit le cardinal satisfait
de trouver un prétexte plausible de frapper à son tour sur Balzac,
j'apprécie son caractère aussi bien que son talent, et je ne sais s'il
n'y a pas autant de noblesse dans son anie que dans son style. Je
me souviendrai toujours qu'il écrivit au doc d'Orléans ces belles
et généreuses paroles : <r Ne laissez pas plus long-temps un homme
qui e>t si heureux rengei de ses ennemis, el eesseï de vou-
loir du mal à celai qui I»' sait tourner à sa gloire, et qui le porte si
iragenaernent » M. de Balzac, nonobstant toni ->oii génie, m
réussirait pas à forger un éloge qui ne fût plus précieux, et je me
ù du parti de cet aimable Voiture, contre le> entrepi
de >'»u rirai qu'il ne tardera guéreà surpasser. Je regrette seule-
meafl de ne pasToir en race le sieur de Balzac , pour lui repro-
cher aon maurais vouloir envers Toiture, son étrange conduite
17G REVUE DE PARIS.
envers l'Académie, ses façons inciviles envers moi, et en outre,
les défauts de ses livres, le faux et le vulgaire de ses sentimens,
le détestable goût de ses images, le phœbus gascon de son style...
i — Eli bien! soyez content, monseigneur! s'écria Boisroberl en
allant tirer les rideaux de la fenêtre, sur les vitres de laquelle
étincelait le soleil : le voici lui-même qui vient!
— Oui donc, s'il vous plaît? dit Richelieu surpris du bruit qu'il
entendait au dehors et se levant sur son séant avec anxiété.
— Le sieur de Balzac, qu'on vous amène prisonnier dans votre
château, répondit Uoisrobcrt.
— M. de Balzac! s'écria le cardinal riant de ce qu'il prenait pour
une plaisanterie de son favori, est-ce d'un coup de baguette
qu'il a été transporté ici à travers les airs?
— Il n'y a pas de féerie ni d'enchantement dans ce voyage, ou
plutôt c'est Bautruqui a joué le rôle d'enchanteur.
— Bautrul S'il a pu achever cette épineuse négociation et faire
sortir M. de Balzac du territoire d'Ângouléme, j ■ ne douterai | lus
de son savoir-faire d'ambassadeur! Mais n'est-ce poinl un nou-
veau conte, Boisrobert, et M. de Balzac est-il à Richeli
— Vous le verrez tout à l'heure en personne, monseigneur, lors-
que vous serez en état de paraître à la fenélre ; il est en ba> dans
la cour.
— On ne |r voit pas encore, dit le médecin qui s'était approché
delà fenêtre avec les académiciens : il n'y a qu'un carrosse fermé.
— oh ! le singulier carrosse! s'écria l'Estoile : il ressemblée celui
que le roi Henri IV avait donné à sa maîtresse tiabriclle d'Est!
— Il ressemble plutôt à celui qui mène I is Comédiens de l'hôtel
de Bourgogne à la foire Saint-Laurent, reprit Colletet. Ce sont
(\vs comédiens de campagne, qui se disposent à représenter quel-
que pastorale ou tragi-comédie : il y en a un qu'on prendrait pour
le Matamore do l'Illution comiqnet si cette < omédie de M. Corneille
avait été jouée ailleurs qu'en ce château, l'été dernier ; le cocher
cl le laquais paraissent velus en bergers; mais il Luit qu'ils aient
été long-temps mouillés, puisque leurs habits en sont totalement
gâtés cl déteints.
— Quels sont ces com idie i-, /. Bot ? demanda If card nal . qui
avait piété l'oreille i la description faite par Colletet.
REVl'E DE PARIS. 177
— C'est Bautru et ses valets déguisés avec les costumes de /'//-
iusion comique , répondit Boisrobert.
— Oui, c'est M. de Bautru lui-même qu'on voit coiffé de ce tur-
ban, ajouta Faret qui était dans le secret ainsi que les autres.
— Quoi ! M. de Balzac est arrivé à Richelieu ! s'écria le cardinal
s'abandonnant enfin à un vif accès de gaieté et s'élançant à demi-
nu hors de son lit, pour rejoindre à la fenêtre les quatre specta-
teurs, qu'avait attirés l'entrée du carrosse dans la cour; je verrai
donc M. de Balzac !
— Le faquin n'est pas digne de voir un si grand ministre ! reprit
Boisrobert, qui dès-lors augura bien du succès de son invention.
— Mais quel est l'objet de sa venue? dit, en se retournant vers
Boisrobert, le cardinal, trop préoccupé de cette visite extraordi-
naire, pour remarquer combien peu il était en mesure de la rece-
voir ; il a probablement des grâces à demander : je suis bien aise
qu'il s'humilie.
— II ne s'humilie pas, ce Titan indomptable; il ignore en quel
lieu on l'a conduit; il ne serait point ici, je vous jure, s'il avait
deviné ce qu'on veut faire de lui.
— Où pense-t-il être, vraiment? Le château cependant n'est pas
si mesquin, qu'on puisse douter que j'en sois le maître.
— D'abord , il n'a pas eu le loisir de le regarder, puisqu'il a les
veux bandes; en outre, il se figure arriver au château d'Arthénice.
— Ou que celte Arthénice qu'il espère rencontrer ici? Je
ne connais personne de ce nom-là en Touraine.
— Arthénice, monseigneur, n'est autre que Bautru, qui, de-
puis plusieurs mois, est en correspondance amoureuse sous ce nom
le sieur de Balzac.
— o la merveilleuse aventure I s'écria le cardinal, qui, saisi
d'une pétulante hilarité, se mit a sauter et gambader en chemise par
la chambre.
Les i ii ' - frénétiques de Richelieu furent accompagnés du rire
étouffé des assistana , qui tournèrent le dos à la fenêtre pour con-
templer en race d'eui une comédie plus extraordinaire que celle
qui M préparait dans la COUT : leeanlinal, ne se souvenant plus do
son double caractère de ministre et de pi le livrait à tonte
l'intempérance d'une folle gaieté et cabriolait avec énergie, dans
un COetume moins décent que celui qu'avait pris le roi JJa\id [tour
178 REVUE DE PARIS.
danser devant l'Arche. Mais Richelieu s'aperçut bientôt qu il était
sorti de ses habitudes de dignité vis-à-vis de plusieurs témoins, à
qui la singularité et le comique de la situation avaient fait oublier
le respect dû à son rang qu'il avait oublié lui-même, U redevint
à 1 instant le maître sé\ere c t formidable qui savait, d'un coup
d'œil, inspirer la terreur et commander le silence ; il n'eut besoin
que de se redresser de toute sa taille et de montrer la porte aux
rieurs, avec un geste majestueux . en leur lançant des regards qui
leur ôtèrent l'envie de rire aux dépens du ministre plu> puissant
que le roi, et du prêtre plus vindicatif que la reine- HtéjOM
Comme Boisrobert était le seul qui eut gardé son sérieux mal-
gré les plaisantes évolutions du cardinal, il fut seul autorise à res-
ter, pendant que les valets de chambi e aillaient Richelieu à s'ha-
biller à la hâte, et le mettaient en état de paraître convenablement
aux yeux des personnes des deux sexes, qui étaient alors dans le
château; cependant, au lieu de se revêtir de son grand costume
de cérémonie, en soie écarlate fourrée d'In rmine, il en prêtera un
moins éclatant et plus propre à déguisai ses dignités ecclésiasti-
ques, savoir : une robe de taffetas violai MBS fourrures Ctf sans
dentelles; il ne prit pas son Oldlf du Saint-Esprit , qu'il portait
toujours avec le cordon bleu . ej il s'empressa de renvoyer les
valets, en présence desquels il n'avait pas adresse la parole a B
robert, qui était trop habile courtisan pour se jeter à la travt
des réflexions tacites de son maître. « >n entendait encore dans |,|
galerie voisine les rires de I Estoile et dt- Colletât M mêler aux
éternuemens de Citois, qui essayait de faire diversion | Lus
de gaieté capables d'irriter le cardinal; mais celui-ci était trop
bien disposé par le retour de Bourobert , et surtout par l'ai i i i
imprévue de Balzac, pour vouloir que chacun fùl austère et silen-
cieux autour de lui; au contraire, il se remit à rire de plus belle,
sans l'inquiéter du nouvel élan qu'il communiquait aux rires de la
galerie, et, ne pouvant trouver la parole au milieu de tel a<
jovial, il tomba suffoqué dans un fauteuil el s') tordit en convul-
sions : il venait de voir descendre du carrosse Balzac en froc de
moine, les yeux bandes, conduit par R.iutru, et mai» liant à pas
comptés, entre quatre muselles cl quatre haut-bois jouant des
airs de ballet.
— (Quelle est celle bouffonne comédie ? demauda-t-il à Boisro-
REVUE DE PARIS. 179
bert, qui demeurait impassible; est-ce que M. de Balzac s'est fait
cordelier?
— Il devint moine en chemin par suite d'une aventure que M. de
Bautru vous racontera tout à l'heure, répondit l'abbé de ChAtillon-
sur- Seine; mais, de peur de profanation, il s'en va quitter cette
robe de pénitence et prendre l'habit de son rôle.
— Quel rôle? quel habit? reprit le cardinal en recommençant à
rire plus fort chaque fois qu'il regardait la marche triomphale de
Balzac.
— Vous l'avez dit, monseigneur, c'est une comédie que nous
allons représenter pour vous divertir; les rôles sont distribués
entre les acteurs, et voici linstant d'entrer en scène avec le cos-
tume qui appartient à chaque personnage : le héros de la pièce,
comme vous voyez, est le sieur de Balzac.
— Je sais bien , Le Bois, que tu n'es point au-dessous de Mon-
dory pour la déclamation et l'art du comédien; mais j'ignorais que
M. de Balzac eût un pareil talent.
— Il jouera d'autant mieux qu'il jouera au naturel et sans soup-
çonner la comédie que c'est, comédie véritable, qui durera plu-
sieurs jours, à moins qu'elle ne vous ennuie, et qui ne changera
guère de lieu, à moins que vous ne vouliez la transporter de ce
château à Paris.
— Faut-il induire de ceci que ce n'était point M. de Balzac qu'on
menait aux sons des flûtes, comme une épousée, en froc de cor-
delier?
— C'était lui-même, monseigneur, et vous n'en douterez pas
lorsque vous l'aurez vu de plus près. Vous souvient-il des mer-
veilleuses aventures de don Quichotte dans le palais du duc et de
la duchesse, lorsqu'il est en butte aux enchantomens de Merlin?
— Il n'est rien de plus plaisant dans le livre do Cervantes : je
me fais relire cet endroit quand je suis soucieux, et j'ai invité
Guérin do Bouscal à y puiser une comédir.
— Eh bien! monseigneur, vous aurez auparavant une comédie
quasi semblable et moins pauvrement écrite que celle de Guérin
de Bouscal.
— Tu ifl peut-être composé cette comédie durant ta retraite à
Châtillon? interrompit le cardinal, qui ne devinait pas encore Le
proji'i <!<• Bèboobefti
180 REVUE DE PARIS.
Ah ! monseigneur, avez-vous eu l'esprit assomme'' des vers de
Dcsmarets, pour èlrc aujourd'hui de si mauvais entendement?
Voici le fait, ou plutôt le prologue de la comédie que je von
donne : le sieur de 15 il/, ic ayant agi trop superbement à l'égard de
votre éminence et trop insolemment à l'égard de l'Académie; M
outre ledit sieur de Balzac étant la cause première de votre em-
portement contre moi et de ma disgrâce, j'ai formé le dessein, avec
Bantrn qui ae mi veut pas plus de bien o^einci, de le jouer et de
le molester devant vous et votre maison, pour le guérir de MM
orgueil et le punir de ses impertinena s.
— C'est mal remplir les devoirs de l'hospitalité envers M pau-
vre M. de Balzac, reprit Richelieu avec une pitié ironique.
— Le sieur de Balzac n'est pas au château de Richelieu, mon-
seigneur, mais au palais de M"" Arthénice. Celte princesse, i ohm
je vous l'ai déjà dit, sera représenté par Bautru, qui excelle dans
les travestissement : les costumes nous seront fournis par la co-
médie de M. Corneille, celte singulière pièce de l'Ilh.siou comique,
qui fut représentée ici l'été dernier avant que de l'être à l'hôtel
de Bourgogne. L'action est circonscrite dans l'enceinte de ce châ-
teau, et les acteurs seront i"ii- pi is | ai mi \<>^ gens : je n<>u> ia-
conterai dans les intermèdes de noire représentation toutes I l
scènes qui se passeront hors de votre \ ne et qui mériteront d'être
citées. Ensuite, la farce jouée, \ous nous en direz votre sentiment.
— .le te remercie, mon cher Le Ii>>i^, d'avoir mm ï metii
de la mélancolie où je suis : la comédie que tu as imaginée me pi. ii
d'avance; mais comment y assisterai-je sans être aperçut El -i
M. de BalzaC me reconnaît , adieu tous ces beaux projets de pii
— Il Ae vous apercevra pas, bien entendu; sera-ce la premié
I \.ms plaît , que vous verre/ -an> qu'on voua voie? l'aurai
soin que le meilleur de la pièce se fasse dans le jardin. OÙ je vous
promets une loge derrière quelque statue on quelque charmille en-
» ire feuillue. Quant aui particularités qui auront pour théâtre les
salles du château, vous viendrez écouler aux porte -. i i je \<>iin
cacherai sous le rideau, on vous vous garderez de rire trop fort.
Enfin, si vous voulez prendre un rôle dans notre comédie. \
jouerez très galamment votre personnage.
— Ce serait un peu de licence pour un cardinal! répondit '
lieu (pie celle proposition n'offensa pas et qui en rit de bon cœur;
REVUE DE PARIS. 181
néanmoins je me consulterai afin de savoir ce qui m'est permis en
ce jeu profane, et peut-être accepterai-je le rôle que tu m'offres dans
ta pièce.
— Encore un mot, monseigneur, avant de lever la toile; vous ne
vous fâcherez pas des propos satiriques qui pourront être tenus,
ni des déguisemens qui seront employés, ni des malices qui auront
pour objet d'abaisser l'arrogance du sieur de Balzac; en un mot,
vous nous donnez carte blanche.
— Oui, volontiers, dit le cardinal après un court silence de ré-
flexion, pourvu que tu me fasses rire pour réparer le temps de
ton absence.
— Voici un des auteurs du poème, monseigneur, qui vient vous
narrer son prologue, reprit Boisrobert en introduisant Bautru
affublé de ses guenilles de fantaisie orientale.
— Ou'avez-vous fait de notre principal acteur, monsieur de
Bautru? lui demanda gaiement le cardinal; est-il occupé à mou-
cher les chandelles?
— Je l'ai laissé changer de vêtemens, répondit Bautru qui dé-
butait toujours par un bon mot; semblable aux premiers chré-
tiens, il se pare de ses habits de fête pour aller au martyre.
Là-dessus, Bautru commença une relation détaillée de son
\'>vage avec Balzac, et le cardinal, favorablement disposé par
I - habiles préparations de Boisrobert, se fit répéter les moin-
dres circonstances de cet itinéraire auquel Bautru ajoutait de
uantes observations. La curiosité de Richelieu fut excitée au
plus haut degré et ne lui laissa pas la plus légère commisération
en faveur du malheureux Balzac, qui avait déjà reçu un triple bap-
tême de boue, d'eau et de vin, comme les épreuves dune niysté-
t burlesque initiation. Tout à coup de nombreux instru-
is de musique formèrent une mélodieuse symphonie que pet-
it, par intervalles, trompettes et tambours sonnant des
fanfares : le cardinal , rarpi is el charmé à la fois de ce concert im-
I n , s'approcha de la fenêtre et ne découvrit pas les musiciens
dans la cour d'honneur, on entraient à la file dii ou douze grands
pleins <!'• dames el une cinquantaine de cavaliers qui
monçaient, à leur mine et à leur costume, pour eue de la i our.
— En vérité, L< Boù , dit le cardinal ench inté de voit si bril-
impaçnie, si tu ne m'avais parlé d'une comédie, je croi-
182 REVUE DE PARIS.
rais que ces nouveaux-venus ne sont pas de ta troupe et viennent,
en droiture, du Louvre ou de Saint-Germain.
— Selon ma qualité d'auteur et d'acteur, j'avais le privilège
d'adresser les invitations pour la fête que je vous donne.
— Tu me traites fort civilement, Le Bois, mais les revenus de ton
abbaye ne suffiront à payer la musique , la collation et le feu d ar-
tifice; aussi je te promets en dédommagement un bénéfice de trois
mille livres de rentes. Cela s'appelle faire les choses avec zèle et
délicatese; les personnes invitées sont celles que j'eusse choisies
moi-même : voici ma nièce Mmt de Combalet , voilà le cardinal de
Lavalette , voilà Mmr Dufargis ; pour Dieu ! n'est-ce pas là Marion
de Lorme?
— Et les plus belles femmes et filles de la ville et de la cour, les
plus joyeux seigneurs de vos amis, et en outre une grosse bande
d'académiciens. Tout ce monde sera tout à la lois acteur et specta-
teur. On va commencer, messieurs : écoutez et applaudissez.
— N'en faites rien , reprit Bautru, car le sieur de Balzac re-
tiendrait, pour son propre compte, tous les applaudissemens et
nous accuserait de lui en dérober la plus grosse part.
— Divertissez-nous donc de votre mieux, messieurs les comé-
diens, dit le cardinal en bonne humeur; je vous baille d'abord
absolution plénière pour toutes les folies qu'il vous plaira de faire
et dire, comme si nous étions en temps de carnaval.
Paul L. Jacob, bibliophile.
(La suite au prochain numéro.)
Critique £ittrr<rirr.
LES VOIX INTERIEURES
DE M. VICTOR HUGO.
Avant de commencer cette appréciation du nouveau volume de M. Vic-
tor Hugo, nous avons voulu relire attentivement les théories littéraires
du poète, aûn d'apporter dans la question toute l'impartialité convenable.
Il pouvait être permis, au temps où il luttait encore pour arriver à la
gloire, de passer légèrement sur les préambules ambitieux de ses livres.
Mais, à cette heure, le nom de M. Hugo, éveillant à la fois dans l'esprit
l'idée de poésie et l'idée de réforme, il est indispensable d'envi». mer la
renommée du poète sous ces deux aspects. D'ailleurs, les préfaces aux-
quelles nous faisons allusion , et qui n'étaient considérées autrefois que
comme les frairmeiis épars d'un vaste système , doivent former aujour-
d'bui un tout solide et complet, un livre logique, ayant son début, son
milieu, sa fin, sous peine d'être prises comme des boutades sans impor-
tance et de perdre à jamais toute autorité. M. Victor Hugo a eu quinze
ans pour coordonner ses idées , pour les présenter sous un jour favorable ,
pour les réunir en faisceau. S'il a échoué; s'il n'a pas réussi , en quinze
ans, à régulariser ses théories, c'est-à-dire à faire que chaque page nou-
velle soit la continuation, le complément raisonnable de la page précé-
dente , au lieu de la démentir; eu un mot , si dans l'ensemble des préfaces
qu'il a écrites on ne trouve poiut une pensée nette, saillante , précise,
développée progressivement et poussée à une conséquence rigoureuse et
définitive, d faudra en conclure que M. Hugo a marché à l'aventure,
sans confiance dans la mission qu'il s'imposait, sans conscience de son
, i REVIT. DK PARIS.
œuvre, sans conviction, et dès-lors protester hardiment contre la sup
matie poétique dont il s'investit; car, en admettant même, ce qui est
de notre part une concession généreuse, qu'un laps de temps indéterminé
entre comme élément nécessaire dans la r< a d'une idée vraie ,
n'est pas le temps qui aurait manqué à M. Hugo.
Eh bien ! nous le dirons sans plus tarder, et en toute franchise , la théo-
littéraire-; de M. Hngo pèchent précisément par les
venons d'indiquer. Il n'y a pas entre elles de lien solide; cl! - - lent
sans se compléter, elles marchent <l'un pas boiteux vers un but qui cha^
[/une page à l'autre, < lies se combattent ou se détruisent; elles semblent
n'obéir qu'à une loi de perpétuelle transformation. D'autres reprocheront
M H go la mobilité générale de ses idées. Les uns lui demanderont ,
.u nom de l'histoire, pourquoi, après avoir traîné Bonaparte dans la
loue, il s'est pris pour lui, depuis quelques années, d'un enthom
* réserve. Ceux-là, au nom de leur foi politique, le condamneront
pour avoir chanté successivement la Vendée et la Révolution. Ceux-ci,
au nom de leur foi religieuse , rond voir par quelle voie obscure et
fatale il est arrivée de la croyance agenouillée au doute impie. Quant à
nous, pour qui ces questions sont ici secondaires, nous constaterons
lations de M. Victor BogO dans le champ littéraire seulement.
(Miellés étaient les intentions du poèl i début? de renouveler le
le de l'ode ancienne. Sa volonté avouée n'allait pas au-dcla. Il se prê-
tait de retremper dans le Christianisme la poésie lyrique noyée jus-
qu'alors dans I.- Pag nisme. Il voulait remplacer les épilbètei et les
eomparaisoBS empruntées à la littérature antique par un lan_'a_e aeu-
i. plus m rapport avec la morale moderne, k ses 71 >i\, le rajeunis-
sement de la poésie consistait dans la substitution immédiate de telles
formules à telles antres. C'était tune question de mots, u fallait
dire Marie au lieu <\<\ énus, lehovah au lieu de Jupiter, le Paradis
de l'Olympe. Peu à peu il aborda des qui plus séli( I* S. Il établi:
- d i <l i net ions. Il posa les limites du \ rai , du bon et du beau , derrière
lesquelles furent impit- tent rejetés le laox, le mauvais, le difforme.
I.a décision s'annonçait comme irrévocable. Ce n'était plus la nouvel
mais la vérité qu'on choisissait pour déesse du jeune culte. I>u n
hors ces innovations innocentes , tout était respecté. I 'ordre allait dé-
«er la régularité. Le capi ce intelligent allait ci art froid ei
monotone; mais cela sans lu 1: - jses On voulait la litx
l'anarchie. 1 - rmais il n'y aurait de modèle que la nature.de guide
• rue la vérité.
Tout a coup, voilà que ce programme est mis et] oubli. Dans un autre
livre. M. Victor Hugo dément ce qu'il a dit la veille. Hier il séparait
REVrE DE PARIS. 185
positivement le vrai du faux, le bon du mauvais, le beau du difforme;
aujourd'hui aucune distinction n'existe plus à ses yeux. Tout se confond,
tout a une valeur égale, tout a droit de cité en poésie. Qui a établi une
différence entre les choses, entre les idées, entre les genres? qui a dit :
ceci est bien ou ceci est mal? qui a parlé de choix ou de préférence?
M. Victor Hugo blâme sévèrement des tendances si étroites. Qu'importe,
selon lui, le sujet d'une œuvre? Si Raphaël, au lieu de peindre d'admi-
rables vierges, pures, jeunes et calmes, eût couvert ses toiles de figures
hideuses, vieilles, bouleversées, il ne faudrait pas avoir pour lui une
admiration moins ardente. C'est la manière dont il aurait rempli sa tâche
qu'il conviendrait de soumettre à l'analyse. La critique n'a pas d'autre
droit. Regretter que le peintre ou le poète n'aient pas puisé leurs inspi-
rations à une source plus limpide, est un amer ridicule. Hasarder quel-
ques réflexions sur la direction à prendre quand on invente, est le fait
d'un pédantisme ignorant. L'artiste reve ce qu'il veut, travaille sur le
sujet qui lui convient, s'inspire où bon lui semble : cela ne regarde per-
sonne. Ne lui demandez jamais compte de ses fantaisies, qu'elles soient
charmantes ou monstrueuses, il n'a pas de comptes à vous rendre. Vous
n'avez point à vous inquiéter de ce qu'il aurait dû faire, mais de ce qu'il
a fait. — Est-il possible , nous le demandons , de se donner à soi-même un
plus entier démenti?
Arrivons maintenant au système dramatique de M. Hugo, et voyons si
le poète y est moins coupable d'inconséquence.
Lue chose nous frappe d'abord dans la préface de Cromtoell, le défaut
d'ordre et de composition. Pourtant, lorsqu'on se propose de formuler
une doctrine, c'est surtout la liaison des idées entre elles qu'il importe de
surveiller, car, à ce prix seulement, le succès peut couronner le prosé-
lytisme. Cette opinion, à ce qu'il parait, n'est point celle de M. Victor
Hugo. La préface dont nous nous occupons parle de tout au monde , à
propos du drame. Jamais synthèse ne fut plus vaste; jamais Vab OVO d'Ho-
race ne reçut une plus large application. Malheureusement, presque toutes
les assertions contenues dans cette préface sont, même considérées isolé-
ment, d'une fausseté flagrante. Nous ne savons, par exemple, pourquoi
l'auteur affirme que la poésie commence fatalement par être lyrique, puis
devient épiqoe, puis dramatique, et que, dans son mouvement général
comme dans ses évolutions partielles , on la voit toujours marcher ainsi,
il est Impossible que m. \ ictor Hugo ait conça sérieusement un si ridi-
cule paradoxe, il sait très bien qu'en Angleterre HamUt a précédé le
idit perdu, qui précède Childt-Horold. 11 D'ignoré pas qu'en Italie
il use, dans l'ordre chr «logique , a le pas sur a Hier i , et Al lien sur
Manzoni; ni que, Chei nous, le Cid est antérieur à lu Ilcnriinlc. qui est
rom \i.in. n iii.et. 1^
186 REVUE DE PARIS.
antérieure aux Méditations. Pourquoi donc avancer légèrement des pro-
positions insoutenables? Pourquoi s'exposer de gaieté de cœur aux quo-
libets du premier écolier qui passe? Pourquoi surtout, faute énorme!
appuyer un système sur une base que le plus faible pied peut renverser ?
Nous avons également peine à comprendre M. Yict<>r Hugo quand il
trouve l'origine du drame dans le Christianisme. Comme si le Christia-
nisme n'avait pas toujours été, au contraire, la négation la plus absolue
de tout plaisir terrestre, de toute lutte, de toute action! Etre humble et
prier, tels sont les deux préceptes fondamentaux de la loi chrétienne. Or,
le drame est-il possible à de pareilles conditions? Si M. Hugo eut parlé
du Protestantisme, à la bonne heure! — Quoi qu'il en soit de ces erreurs
inqualifiables, le but du poète, en écrivant la préface de GrMMeeB, fut
d'annoncer l'avènement du grotesque au théâtre. Désormais la tragédie, se-
lon lui, est frappée d'impuissant e, si le gretoefue rie lui rirai en aide. Ce
qu'il importe de montrer sur la scène, ce n'est plus la beauté, (-'est la
laideur. La bouffonnerie est à l'ordre du jour. Les lazzi «pie Shakspcaie
écrivait malgré lui reçoivent une consécration triomphale. Il ne s'agit plus
de règles, d'art, de dignité; il s'agit du grotesque. I.e profeefN vaut
tout, féconde tout, embrasse tout. La poésie dramatique doit tendre au
grotesque de toutes ses forces. Hors du grotesque, point de salut. Néan-
moins, quatre ans après la publication de ce singulier manifeste, M. Vic-
tor Hugo oubliait si bien ses propres cnseigiieniens. qu'il témoignait, à
prODOB de Motion Détonne, le désir de demander la popularité à l'in-
terprétation vraie de l'histoire et à l'étude cnnst leueieuse du cteur hu-
main. Et plus tard encore , dans LiHeniluie et Philosophie mêlées , il ne
parlait de rien moins que de peindre la société oomme Molière , l'huma-
nité comme Shakspcare. Certes, un tel changomeut d'idées mérite des élo-
ges sincères. Seulement, bien qu'il se soit opère dans un sens progressif,
au rebours du changement dont nous parlions tout à l'heure, ce n'eu est
pas moins le sujet d'un curieux chapitre pour l'histoire des variations de
M. Hugo. Noue verrons bientôt les résultai! «le celle disposition nouvelle.
Occupons -mms maintenant du poète et oublions l'illogique théoricien.
Quand M. Victor Hugo publia ses premières mies, les poésies d'André
Chénier étaient connues en France depuis trois ans. Nous M sonp
point a établir ici une analogie plus ou moins frappante entre les deux
poètes. André Chénier, Cependant, il faut le dire, avait parfaitement |
paré les voie*. Il avait souille sur l'ode inanimée Déjà, sous sa plume har-
monieuse, les paroles arrivaient plus hères, plus colorées et plus coin
les images énergiques et gracieuses s'offraient d'elles-mêmes tour à tonr;
la phrase poétique gagnait à la foil ifl vigueur et en souplesse. Mais, la
mort étant vcuue l'interrompre brutalement , il ue laissa qu'une œutre
REVDE DE PARIS. 187
inachevée. M. Victor Hugo prit donc la poésie lyrique au point où. en
était resté l'auteur de la Jeune Captive. Moins préoccupé que lui de la
pureté grecque, il s'inquiéta de la physionomie du vers, de l'ampleur des
périodes, de la discipline des stroplies. André Cliénier, peu amoureux de
l'antithèse, avait visé particulièrement à la correction de la ligne;
M. Hugo, sans négliger tout-à-fait cette qualité essentielle, visa davan-
tage à la couleur, à l'effet. Il resserra le tissu du style et fouetta la rime.
Il négligea le dessin pour la ciselure. Aussi les Odes et ballades se font-
elles remarquer surtout par une allure franche et vigoureuse , par l'éclat
extérieur, par le relief. Les mots y sont toujours pressés militairement
l'un contre l'autre, sans se faire ombre, cependant. L'expression y est
toujours audacieuse, sinon juste; l'image toujours colorée, sinon vraie.
Cet immense mérite de forme, qu'il est impossible de ne pas reconnaître
en M. Victor Hugo, s'offrit sous un jour plus radieux encore dans les
Orientales. L'auteur venait de pousser le côté plastique de la poésie à sa
perfection.
Les Orientales sont évidemment le chef-d'œuvre lyrique de M. Hugo.
On y trouve uue science complète du rhythme, avec plus de verve, plus
de précision, plus d'habileté qu'auparavant. On s'aperçoit que l'heure de
la lutte est passée. La rime est domptée. La période se replie sur elle-même
ou se déroule, s'élève ou rampe, ou se tord , au gré de la volonté qui la di-
rige. Les strophes obéissantes s'avancent méthodiquement comme une
armée en colonnes , tantôt échevelées et fougueuses , tantôt lentes et
calmes, dociles toujours. Il n'y a plus pour le poète d'obstacles sérieux.
Il triomphe. Soit qu'il veuille décrire une bataille ou pleurer la mort
d'une jeune fdle, il est maître de ses paroles comme un musicien de son
instrument. Style et images, tout lui cède; rien ne lui résiste. Il traite
la matière en pays conquis.
Les Feuilles d'automne ne sont pas et ne pouvaient pas être un progrès
sur les Orientales. Le plus bel éloge à en faire, au point de vue plastique,
c'est de les mettre à côté du volume précédent. Un fond de tristesse et de
vague rêverie fait toute la différence des deux livres. Dans les Orientales,
le poète s'occupait de la nature extérieure; dans 1rs Feuilles d'aulnmne ,
il parle de lui. La penser , néanmoins ne joue pas ici un assez grand rôle
pour être préférée au vêtement qui la couvre. Ce dernier recueil , comme
l'autre, ne s'offre guère que par la forme à l'admiration. Il faut donc le
reconnaître, M. Victor Hugo a rendu d'éminens servircs à la poésie lyri-
que. En est-il de même pour le roman !
Dans l'analyse que nous avons donnée des doctrines littéraires de
M. Hugo, nous n'avons pu parler de son opinion sur le roman , car n' i
jamais [tris la peine de nous en instruire. Les quelques pages , placées par
13.
188 REVUE DE PARIS.
lui on tète de Bitg-Jaraal et de Han d'Islande, prouvent qu'il attache
peu d'importance à ces productions de sa jeunesse , et , franchement , il a
raison. Que Ituy-Janjal ait été écrit en quinze jours, comme l'auteur
l'assure, peu importe! Que Han d'Islande soit une histoire fantastique
inventée pour cacher un amour d'enfance , peu importe encore! Le fait
est que la curiosité méiliocre qu'inspirent ces deux livrer est due en entier
au nom qui les signe aujourd'hui. Quant au Dernû rjour d'un Condamné ,
si nous nous en tenons à la définition de l'auteur loi-même , c'est moins
un roman qu'on plaidoyer. Reste donc Notre-Dame de Parié, ouvre de
la maturité du poète, et son plus glorieux titre à certains yeux. M. Victor
HngO partage ce dernier avis , nous avons lieu de le croire. Comment
expliquer autrement celte phrase, intercallée, à dix ans de distance, dans
un morceau de critique écrit en îs^3 sur "W aller Scott, où il est dit
que les romans prosaïques de l'illustre Écossais seront remplacés un jour
par un roman « plus beau , plus complet, à la fois draine et épopée , pit-
toresque, mais poétique, réel, niais idéal, vrai, mais grand, qui en-
châssera Wnlter Scott dans Homère, a Cette phrase textoelle, que l'on
ne trouve point dans l'article sur Quentin Dnraaid publie par la M
française, ne devient-elle pas, par le fait même de M postériorité I
Votre-Dame, l'expression évidente de l'opinion de fauteur? Eh bi
la prophétie, nous ne le cachons pas à M. Victor Hugo, pour être bile
après coup , n'est ni plus juste ni plus heureuse. Sans traiter ici la q
tionde modestie, nous dirons que vraiment Homère est de trop en pareille
matière. Nous serions aussi Coupable que M. Il ; . - nous tentions |
lement dé réfuter sa sacrilège prétention. C'est déjà fain a nous,
un assez grand honneur à Notri -/> un | que il.' la mettre en parallèle IVOC
les romans de Walter Scott, même pour lui donner le dessooa. Car,qad
que soit le mérite de Votr -Dame de Paria, ce livre D'est pu près, tant
s'en faut , de réunir toutes les qualités «pie l'auteur lui prête. La paternité
CSt souvent aveugle, nous le savons; mais de l'aveuglement qui M flatte
cl qui espère ,i l'aveuglement qui croit et qui affirme, il y a loin. Or, ce
dernier cas est celui où se trouve M. HugO. \pprenons-lc-lui donc, puis-
qu'il l'ignore, ce qui fait la supériorité de W aller Scott : c'<
ment la valeur à la fois épique cl dramatique de ^positions. Epiques
par l'imité vaste d simple de l'action, les romans de Walter Scott SOOl dra-
matiques par le genre et la rariété des incidens , par l'habileté des com-
binaisons, par la vérité des caraiiéi . | lement, nous ne trouvons
point ces oMivres Irréprochables. E les manquent, à n . d'uni' i
laine idéalité, d'une certaine ampleur dont rien ne saurait tenir la place.
La corde poétique n'y vibre point asi i L'invention s'y montre beaucoup
trop méthodique, peut-être , et l'exécution trop miuulieusc cl absorbante.
REVUE DE PARIS. 180
Mais tout cela ne fait point que "Walter Scott soit inférieur à M. Victor
Hugo. Xotrc-Dame de Paris, sans avoir les côtés louables d'Ivanhoé ou de
l'Antiquaire, pèche par l'abus là où ces livres pèchent par l'absence. Lequel
«les deux est préférable? C'est une question à résoudre. Bien que la raison
intelligente se prononce pour le second terme de cette proposition, nous
n'hésitons pas, toutefois, à égaliser les chances. Walter Scott, dans tous
les cas, conservera le double avantage de la réalité humaine et du
procédé; à moins que M. Hugo ne parvienne à montrer Quasimodo et
Claude Frollo possibles. Encore Walter Scott aurait-il toujours l'his-
toire pour lui.
Avant de songer sérieusement à dépasser Walter Scott , il faudrait
s'efforcer d'abord de l'atteindre. La distance qui le sépare de ses rivaux
est assez grande pour qu'on ne la franchisse pas en un saut. Que M. Hugo
n'oublie pas cela en écrivant lu Quiqucngroyne. Nous serions heureux
d'être détrompé; mais, à l'heure qu'il est , malgré la prose magnifique de
> ■ ' rc-I)ame, nous en sommes à craindre que l'auteur ne réussisse jamais
qu'à moitié dans le roman.
C'est assurément un droit de la critique de juger par voie de compa-
raison les œuvres qui lui sont soumises. Ainsi, en parlant du théâtre de
M. Victor Hugo, nous pourrions, sans aucun doute, chercher en quoi
le dramatiste français se rapproche ou s'éloigne de Shakspeare ou de
Schiller. Cependant , comme les côtés de Shakspeare que nous admirons
ne sont point ceux avec lesq Is M. Hugo sympathise; comme Scliillerest
loin d'être un modèle pour lui, nous choisirons ailleurs le sujet de notre
ission. I/autaut mieux fine , l'ambition de M. Hugo étant de tout ré-
sumer, sans rien emprunter à personne , on ne saurait prendre avec lui
les choses de trop loin. Tout en oubliant, afin de conserver une gravité
convenable, que l'auteur de Cumwell aspire a compléter Shakspeare,
me il prétend avoir complété Homère, plaçons-nous donc au point
«le vue qu'il a lui-même eh' \ tre cause est assez belle pour que nous
laissions sans crainte à M. Hugo le choix des armes et «lu terrain.
M II ;- i h i rminiril jusqu'au Tyran d< PadoutfH a
> 1 1 1 1 1 l'introduction du _ te sur la scène, puis la réhabilitation de la
difformité , physique ou morale , puis l'union de la grandeur el <!«• li
rite. Ces diverses volontés sont-elles compatibles] Évidemment l
qui est ridicule , ou me , ou difforme, comme on voudra , pourri
rrai , jamais grand- ^ a-t-il dans ces doonéet drama-
tique Non. Ce qui esl difforme n'excitera jamais que le dé-
nent tout au i: i. Est-il possible enfin d'arriver à la
vérité humaine, à la rériti ensuivant 1rs voies indiquées par
M. II" N ■ , rat la -t |Y\< ,
190 REVCE DE PARIS.
Les drames de M. Victor Hugo Mettent-ils nos argnmens en déroute?
Détruisent-ils la logique de notre raisonnement? Nous convainquent-ils
de paradoxe? Loin de là. Cromtrell témoigne en faveur do nos paroles.
Dans ce drame en doux volumes ( édition à la façon de MM. Hugo et
RenducI), rien ne charmo, rion n'attaolio, rien n'émeut. Le Protecteur,
au lieu d'être la grande et sévère ligure que nous a léguée l'histoire,
n'est qu'un ambitieux subalterne, à petites vues, à petites passions,
une intelligence étroite, une ame sans chaleur, la caricature d'un
héros. Ilenuini , JfortOH Delnrmc, le Uni s'umusi , Lucvin llnrgia , en-
courent également un blâme sévère. Faire du bandit Hernani un homme
à sentimens élevés et nobles, de la courtisane Mai ion une femme i<
nérée par l'amour, de Triboulet, le bouffon bossu, un père sublime . de
l'adultère et incestueuse Lucrèce une mère malheureuse et dévouée,
telles ont été les intentions sueeesMves El M. Hugo. Mettant de côté la
monotonie d'une antithèse incessamment reproduite, n'est-ce pas un
emploi vraiment déplorable de la volonté, que cotte persévérance à pui-
ser aux sources corrompues, comme un laboureur qui chercherait des
gerbes mûres dans un fumier P Vous parlez de la nature ! mais la nature,
au contraire, ne voile-t-elle pas avec soin ce qui la dépare? N'est-ce pas aux
flancs des montages escarpées qu'elle cache les abîmes? Ne pousso-t-elle
pas le sable vers les déserts et les animaux dangereux vers les forêts soli-
taires? iNViilci ino-t-elle pas les volcans? Si elle prête la lumière du jour
à la vertu, pour le vice n'a-t-clle pas IfoabfS de la nuit?
Une fois sur la fatale pet**) M. Bues n'a pu s'arrêter. Il a roulé jus-
qu'au bas. Il a pris le faux pour le grand, le puéril pour le simple, le
trivial pour le vrai. Sentant instinctivement que la vie n'était pas au fond
de son idéo , il a fait d'incroyables efforts pour vaincre les répugnances
delà foule. Tout ce que la poésie matérielle peut mettre en usage, il l'a
employé : votemens d'or et de soie, armures étineolantes , cierges, poi-
gnards, cercueils, tout au monde. M. Hugo s • trompait. Il fallait corriger
le tableau, au lieu d'embellir le cadre. Il croyait, en éblouissant les yeux
par l'éclat des flambeaux et la richesse des costumes , en étourdissant les
oreilles avec des phrases harmonieuses et des noms historiques, triom-
pher aisément de la rellexion. Mais, non. De la surprise à l'émotion, la
distance est grande. Marie Tudor a beau être reine d'Angleterre el se
couvrir de. velours et de diamans , nous ne lui pardonnons pas de pmteror
dei jurenions comme une femme de bas étage. Angelo Mahpiéri a beau
être poilestat de Padoue, nous no lui pardonnons pas do faire l'office de
bourreau.
A quoi doit tondre l'art dramatique? A charnier la foule <'\\ la mora-
lisant. Soit qu'il s'inspire .le l'actuabic i I de l'histoire, il faut que le
REVUE DE PARIS. 191
double but dont nous parlons soit sa préoccupation perpétuelle. Pour y
arriver, que fera le poète? Il empruntera aux évènemenset aux hommes
ce qu'ils ont de grand et de beau . Soit qu'il moissonne dans le présent ou
dans le passé, il n'oubliera jamais que l'enseignement le plus profitable
est celui qui plait. Il s'efforcera d'arriver à la raison par la passion, à
l'intelligence par l'émotion, à la vérité par la beauté. Il ne compromettra
pas le succès de sa tâche pour le triomphe de ses caprices. Il placera
l'observation et l'étude au-dessus de la fantaisie. Il verra dans l'histoire
autre chose que des noms propres et des costumes, dans l'humanité autre
chose que la difformité, c'est-à-dire qu'il n'interprétera pas seulement
la prose de l'humanité et de l'histoire, mais encore leur poésie. Il ne
s'arrêtera pas au squelette, il verra l'ame; sous la forme, il cherchera
l'esprit; sous le mot, l'idée. Le système dramatique de M. Victor Hugo,
ou plutôt son instinct, ne le poussant pas dans cette voie difficile, il est
vrai, mais féconde, nous comprenons à merveille tout le luxe de noms
propres et de moyens matériels qu'il déploie. ]Nous comprenons le soin
qu'il met à chercher, pour encadrer ses inveutions, les époques les plus
brillantes, et comment il s'inquiète si peu de la réalité, soit absolue, soit
relative, et pourquoi il ne s'est jamais proposé la peinture du temps
présent. M. Victor Hugo dédaigne le xixe siècle à cause du frac et de la
cravate; il aime le moyen-âge, parce qu'il y trouve des héros couverts de
satin et de dentelles, dorés et empanachés de la tête aux pieds. Voilà
l'unique motif de sa préférence. Le drame, comme il le conçoit et comme
l'a pratiqué jusqu'à ce jour, n'est, en un mot, qu'une œuvre de galva-
nisme. C'est l'abolition de la moralité et de la beauté, l'annihilation de
la pensée au profit de la matière, la négation de la vie, tout simplement.
Trois années se sont écoulées depuis la représentation d'Angclo. Ce long
silence indiquerait-il chez M. Hugo l'intention de renoncer au théâtre?
Dans l'intérêt de l'art dramatique, et pour la gloire du poète, nous l'es-
pérons. A.u reste, cette détermination s'accorderait parfaitement avec la
tentative récente dont nous avons à parler.
Tant que la révolution littéraire eut à s'occuper exclusivement des ques-
tions de forme, l'autorité de M. Victor Hugo ne cessa de grandir. Lui
seul , en effet, pouvait alors servir convenablement la cause du progrès
poétique. Toutes les sympathies se groupèrent donc autour de lui. Il fut
accepté comme l'homme nécessaire ; et jamais dictateur ne fut plus prôné,
moins ciiipéeli''- , mieux obéi. Mais, USftilAt le marbre taillé, on se de-
manda quel Prométhée ranimerait du feu céleste. A dater de ce jour,
M. Hugo vil sa popularité décroître d'heure en heure, et menacer de
indre. Surpris d'abord, il voulut faire tête à l'orage, résister; mais
sou obstination vint se briser contre l'iudifféreuce. Il comprit enfin qu'il
102 REVl'E DK PARIS.
ne suffisait pas d'avoir renouvelé l'ode , ennobli le rôle du roman , élargi
l'horizon du drame; qu'il fallait aujourd'hui, pour compléter Pauvre,
mettre la matière au service de l'idée. Peu habitué aux méditation! sé-
rieuses, M. Hogo se hasarda, en tremblant, à aborder le problème dans
h:s (liants du Crépuscule. Il parla résolument de se mêler aux monve-
mens du siècle, «le l'interroger, de lui montrer la route à suivre: et
quelques strophes sonores, mais vides, furent le seul résultat de cet effort
désespéré. A l'heure qu'il est , M. Victor Hugo revient à la charge. Il veut
rmais, dit-il en tète des Voi t ini< i U uns, mêler ensemble la rois de
la nature, la voix de l'homme, la voii des évèoèmens. Nous ne trouvons
rien de neuf dans ce projet annoncé avec tant de pompe. Loindenoufl
extasier devant la pensée de M. Hugo, nous serions tenté de lui deman-
der, au contraire, s'il connaît, par hasard, une autre source de p
que ces trois-là. Retranchés l'homme, les érènemens, la nature, nous oe
voyons pas trop ce qui reste, et ce que le poète aurait à chanter. Cepen-
dant, comme c'est le livre, et non la préface, qui doit résoudre nos doutes
sur le mérite philosophique de M. Victor Hugo, ouvrons le* Voix inti-
rieures.
Afin de suivre plus facilement et avec conscience les intentions du
te, nous diviserons en catégories distinctes les diverses pièces de son
nouveau recueil. Poésie historique, poésie philosophique, poésie intime,
(elles sont les trois parties importantes .Nuit il >e compose.
La pièce consacrée a Charles \ , et intitulée Ami lacrymal reniai . dé-
hute par une foudroyante apostrophe aux canons des Invalides. M. Il
leur reproche avec amertume de oe s'être point émus en apprenant la mort
du royal exilé. Quand il a dépensé toute sa colère veilleuse, il D'imaginé
rien de mieux que de remonter le coins des années pour OOUS peindre
l'enfance de Charles V Noua voyons le jeune prince a Versailles , jjonanl
gaiement sur le sein de sa mère, et ne prévoj an! pas l'avenir sinistre que
M.Hugo rembrunit à plaisir. Puis, par une transition tiès hrosqe
/ adroite, passant sous silence la jeunesse et la virilité du comte d'Ar-
tois, il nous montre l'enfant de Versailles devenu vieux, pliant
couronne, pris de vertige au bord de l'abîme politique , et s'y laissant
tomber. \près quoi il supplie le peuple de respecter la tombe solitaire de
( rOI itz et de ne pas souflleter, le nmt , >t eu toutes It-tt p es , le cadav re du
du roi qu'il a tué. "Sous ne devinons pu le sentiment qui a dicté celle
prière< (l'est une injure que II l'rancc ne méritait pas. Mais OÙ aboutit
toute cette amplification déclamatoire ? nue trouve I reçut illirla réflexion
i ce ilux d'orgueilleuses métapboresl Où esl l'enseignement, el à qui
IreSSe-t-il ' aux rolS, OU aux peuples? M. HugO n'a même pas
tout cela. Il y avait , à propos de Charles X , deux aatitbi ipfoiter,
REVUE DE PARIS. 193
le jeune prince et le vieux roi, le trône et l'exil. M. Hugo a saisi l'occa-
sion, la trouvant belle. Et comme il fallait bien terminer, il a conclu,
avec la charmante naïveté d'un philantrope, à ce que le duc de Bor-
deaux puisse rentrer en France comme simple citoyen. Comment conci-
lier, cependant, ce souhait modeste avec la colère contre les canons dos
Invalides? Nous ne nous chargeons pas de justifier cette inconséquence.
ISous ne sommes pas , on a pu le remarquer déjà , dans le secret de la lo-
gique de M. Hugo.
La pièce consacrée à l'Arc-dc-Triomphe met au moins aussi à nu que la
précédente l'impuissance du poète à comprendre le sens mystérieux des
évènemens. En face de ce monument , qu'il appelle , nous ignorons à quel
point de vue, un monument superbe, la première idée qui lui vient,
c'est l'idée vulgaire de la destruction , de la ruine, du néant. Il n'est pas
conduit à méditer, par exemple, sur l'inutilité de la gloire pour le bonheur
de l'humanité. Il ne s'afflige pas de ce que tout le sang versé pendant trente
années sur les champs de bataille, absorbé depuis long-temps par la
terre où il a coulé, n'a fait encore sortir du sol qu'une lourde pierre. Il ne
monte pas au sommet de cette pyramide moderne pour voir venir le grand
jour de la paix et de la fraternité. Il n'annonce pas aux nations hara-
l'heure du repos et de la délivrance. L'avenir est pour lui un livre fermé,
ou, plutôt, qu'il lit à rebours, et sans y rien comprendre. Au lieu d'y
trouver la vie, il y trouve la mort. Dans trois mille ans, selon lui, Paris
comme Thebcs. Les vautours et les serpens auront pris la plao<
hommes; la Seine gémira sous les roseaux; et quelque pâtre mélanoo-
lique, les œuvres de H. Victor Hugo à la main, sans doute, viendra con-
templer l'Arc-de-Triomphe, la Colonne et Notre-Dame, qui, respectés
seuls par le temps, s'évertueront à donner en plein air une représen-
tation du passé. M. Hugo affirme, en finissant, que ce sera le beau mo-
ment de l'Arc-de-Triomphe.
\ >ilà de quelle façon l'auteur des Vois intérieures entend la poésie his-
torique. >'e dirait-on pas , ea réi ité , que les évènemens n'ont d'antre im-
portant ni que celle qu'il leur donne lui-même? Un roi meurt dans
l'exil; un monument national s'élève; M. Victor HogO prend la peine de
Itater le bit entre une antithèse et une hyperbole ; (pie faut-il de plus?
Qu'ont à demander de plus les lèveurs et les Apurement, nous
n'avions jamais pris le poète des Orientales pour un rival futur de \
nous savions bien que, cbes lui, la pensée n'entame guère l'épiderme
le de la rime; mais bous D'imagini une pareille stérilité. Nous
ne | que la poésie historique arriverait, entre » - mail
r tout au plus ii- rôle de gaxi tte • fflcii Ile.
Pu xi n i n'a pas foi ea l'aTenir, il est bien probable qu'il n*s
194 REVUE DE PARIS.
pas l'intelligence du présent. Le voyageur qui ne sait pas où aboutit le
cliemin qu'il suit, peut-il savoir où il en est de sa course? L'œil incer-
tain pour lequel , à l'horizon , tout vacille, aura-t-il la force de regarder
le flambeau placé près de lui?
Sans arborer les divers drapeaux de la philosopbie nouvelle, sans se
prononcer catégoriquement pour le dogme pantliéistique du saiut-si-
monisme, ou pour l'attraction SNMI onnelle de Fourrier, il est très pos-
sible à un esprit éclairé par la méditation, par l'étude, par l'observation,
de donner utilement son mot sur les questions religieuses et politiques,
c'est-à -dire sociales , qui préoccupent tant d'esprits. La critique de la so-
ciété moderne n'a pas été si radicalement faite qu'il ne reste encore, quel-
que part, un abusa signaler, un préjugé à détruire, une erreur à déra-
ciner. Les doctrines des révélateurs contemporains n'ont pas une popu-
larité si grande, qu'il soit inutile de leur prêter appui ou dangereux de les
combattre. Le grand mouvement d'idées qui s'opère au \iv siècle , se
réflécliit-il, sous un ou plusieurs côtés, dans le volume de M. Bogol Té*
moin du terrible duel des lois, des mœurs, des croyances, le poète prend-
il parti pour quelqu'un ou quelque chose? Dit-il à haute voix ses répu-
gnances ou sa sympathie? S'cxposc-l-il hardiment au feu croisé du pa-
radoxe et du mensonge? Héias! non. Le courage do M. Hugo, dans cette
circonstance, n'est pas celui du poète ancien \rnlcs , prophète), mais du
musicien tremblant qui se réfugie derrière les li le l'armée. Ici,
comme dans la poésie historique . H. Hugo ne fait que constater les evè-
ncmens accomplis- Il n'entre que dans les forteresses prises d'assaut depuis
long- temps.
Ainsi, tout ce que nous trouvons d'idées progressives dans les Voix
intérieures se résume en deux mots déjà nés : charité et doute, lui
fait île politique, IM. Victor Hugo recommande l'aumône. Il fait honte
au riche de son opulence. Il le prend par Is rSJSJOI , par le sentiment , par
l'intérêt , et lui prouve, non-seulement qu'il est très honorable de donner
les naiettOS dfl IBS ESSSSM m pauvres, mais encore que c'est le seul
moyen de n'être pas contraint un jour ou l'autre à leur ouviir la SlUa à
maOgBff. \près avoir délayé dans d'interminables alexandrins son onc-
tion évangélique, le poète s'adresse aux pauvres en petits vers de huit
ijHahon, doux, dm lestet, larmeyanaj II s'apitoie sur leur destinée. Il
n'a pas assez de soupirs dans l'aine ni d'épithètes sur les lèvres pour
exprimer tout ce qu'il ressent. Quelle souffrance! quel admirable cou-
rage! et comme ils seront récompensés un jour dans le ciel! El pu-
tout prendre-, les pauvres n'ontfili pas des dodommagomens sur cette
terre.' N'ODt-ik pas le soleil, le grand air, la rordoro, les bois pleins
d'oiseaux.' Tool cela o/esuil pat plus vraisaeoi à eux qu'aux riches qui
REVCE DE PARIS. 195
en profitent à pûine? Peu à peu le poète finit par trouver la pauvreté très
préférable à la richesse, et par demander aux malheureux que la faim
dévore leur pitié pour ceux qui ont trop bu et trop mangé.
En matière de croyances religieuses, M. Hugo n'est pas plus avancé
qu'en politique. Il ne nie pas, mais il ne croit pas; il doute. Toute la
poésie, depuis quarante ans, a marché dans cette voie; Gœthe, Byron,
Lamartine, y ont laissé des traces ineffaçables; qu'importe! H. Hugo
s'y établit jusqu'au jour où on lui aura tracé un chemin ailleurs. En
attendant que d'autres soldats aient trouvé le mot d'une foi nouvelle,
M. Hugo se complaît dans les ténèbres de son scepticisme. Il s'accuse
lui-même d'avoir lame couverte d'un sombre voile. Il se promène, la
nuit, sur l'Océan, pour interroger les flots dont il a d'avance rimé les
réponses. Il demande à ses amis, non de le persuader, mais de le
plaindre. Il explique son doute, il le commente, il l'analyse; c'est une
plaie grave et profonde qu'il se refuse pourtant à guérir, et qu'il entre-
tient. Pourquoi? parce qu'elle est pour lui uue source intarissable d'odes,
d'élégies ou d'épitres. Il ne risque pas, grâce au doute! de jamais chan-
ter pour ne rien dire. Il peut entamer des dialogues , sur ce sujet, avec
la femme qu'il aime ou les étoiles, avec le soleil ou la lune, avec les
nuages ou l'aquilon, sans avoir à craindre de rester court.
Qu'est donc la philosophie de M. Hugo? un bateau à la remorque; rien
de plus.
Bien que la troisième partie des Voix intérieures occupe autant de
place à elle seule que les deux autres parties ensemble, nous ne l'exami-
nerons pas en détail. Exclusivement consacrée aux impressions person-
nelles du poète, elle ne nous apprendrait rien de nouveau sur ses ten-
dances philosophiques, et ne nous dévoilerait rien d'inattendu dans son
talent. C'est toujours, comme dans certaines pièces de ses précédons re-
cueils, comme dans les Feuilles (l'automne surtout, l'cgoïsme divinisé,
le moi sous toutes ses laces, l'adoration intime, pour oous servir du terme
consacré. M . Victor Hugo se dessinant de profil ou de trois quarts ne nous
importe guère. Ce qu'il nous avait promis , ce que nous attendions de
lui , c'était son opinion sur les hommes, sur les choses , sur la fermenta-
tion sociale, sa crainte ou son espérance , un hymne sympathique et intel-
ligent. Il a trompé notre attente. Au lieu du penseur, nous avons trouvé
en lui l'homme de la phrase, le traînant péniblement dans les sentiers
frayés; au lieu du prophète , le vulgaire déclamateur. Or, aujourd'hui que
l'art pour l'ait a luit sa tâche, la phrase et la déclamation, prises en elles-
mêmes, n'ont | » 1 1 j -, de charmes pour personne; encore moins les roucou-
lesnens éternels de l'individualité- Que M. Victor Hugo versifie donc
toutes les scènes de son ménage , qu'il décrive pour la centième fois , s'i
1
19G REVUE DE PARIS.
le veut, les jeux d'cnfans auxquels il se mole; mais qu'il ne compte pas
sur l'attention des esprits sérieux. Le siècle a autre chose à faire que
d'écouter toutes les confidence! de coin du feu. Eo quoi le touchent
jérémiades sans hut et sans ternie? Qui intéressent-elles? A qui ou à qu<>j
erven t-elh s? Cependant, nous l'avouons, quand le poète, non content
de nous initier k ses tristesses et à ses joies puériles , veut nous forcer
ucore de prêter l'oreille aux accens de sa haine; quand il se pose, sous
DO transparent pseudonyme, en victime auguste, connue Socrate ou Pro-
méthée, il serait impossible de ne pas hésiter entre la compassion et le
dédain 1).
/.n feix intérieures ne relèveront pas la popularité du poète. Nous
avons dit ce que nous pensons de ce livre au point de vue des idées. Quant
à la forme, elle nous semble moins pure que dans les Orientait! , ta
transparente , moins colorée. Elle se pétrifie.
Chu m S- klOl I -
(l) Le feuilleton de M. Alexandre Dumas, à propos dis Vois hHériewrtê, doit avoir
adoad, cependant, l'auteur des versa Olympto. SI l'exemple de M Alexandre Dumas est
suivi, les poètes formeront, contre la crit'uiue, une lociété d'a**urance mutuelle dont
les efforts ne manqueront pas de nous divertir. M. Vu Mr llu.^o ne tardera pas sans doute
à reconnaître la politesse de M. Dumas, en louant les tmprettion
BULLETIN.
Aucune nouvelle de quelque importance ne nous est arrivée de l'exté-
rieur, cette semaine. Les affaires d'Espagne sont restées au même point ,
et don Carlos est toujours dans la môme situation : nous avons du moins
acquis le droit de dire que rien n'est changé de ce côté , bien que le pré-
tendant, après s'être porté récemment au-delà de Cantavieja, sur la
route de .Madrid ou de Valence, soit disposé, comme on l'a dit, à rétro-
grader aujourd'hui vers la Cénia et peut-être plus loin ; on peut se rap-
peler que nous n'avions pas poussé des cris d'alarme, en apprenant le pas-
sage de l'Ebre, tt s'il n'en doit pas résulter un de ces retours de for-
tune qui bouleversent tout à coup la face des choses à la guerre , nous
ne sommes pas de ceux qu'aura surpris l'immutabilité de cette lutte
interminable, qui se déplace, qui voyage, qui court d'un bout de la
Péninsule à l'autre, mais sans avancer réellement et sans rien résoudre.
Nous ferons comme l'Espagne, et il est bien simple que nous ayons au
moins autant de patience qu'elle; nous attendrons un événement plus
décisif que tout ce qui se passe à l'heure qu'il est, même depuis le mé-
morable passage de l'Ebre!
Il sera peut-Cire plus facile, malgré les apparences qui étaient d'abord
contraires, d'obtenir un résultat définitif en Afrique; ce sera toutefois
du définitif comme il est donné aux plus heureux et aux plus habiles
d'en faire aujourd'hui, c'est-à-dire quelque chose qui peut bien être.
immuable pendant deux ou trois ans, et qu'on est obligé ensuite de res-
taurer et de recrépir, pour lui assurer une nouvelle perpétuité de quel-
ques années de plus. Telle sera, nous l'espérons, la destinée du traité
Abd-t l-Kader, et C'est beaucoup; nous parlons sérieusement. lia
circulé, ces jours ci, dans les conTersations d'un certain monde politi-
que . des commentaires de ce ti ailé, qui ont expliqué le vrai sens, d'abord
m, de plusieurs articles; on .1 pu reconnaître que, si le général Bu-
. dans sou u.uvrc diplomatique , les traces d'une précipi-
198 REVTE DF PAHT5.
talion trop grande et d'une facilité toute militaire, il n'y a là cependant
ni honte, ni dommage pour la France. Nous en jugeons ainsi d'après les
éclaircissemens qui sont venus à notre connaissance, et que nous avons lieu
de croire exacts, quoique fort incomplets encore.
On avait eu des motifs de supposer d'abord que l'île d'Harchgoun était
sacrifiée : c'eût été une faute grave , une inconcevable anomalie avec
cette autre disposition essentielle du traité , qui nous réserve tout le com-
merce maritime , auquel auront besoin de recourir, pour l'échange de
leurs produits, les populations restées soumises à Abd-el-ku 1er. L'Ile
d'Harchgoun, située à l'embouchure , et presque par le travers de la ri-
vière de la Tafna, nous est indispensable, si nous voulons efficacement
obliger l'émir à l'exécution de celte clause; et il bat qu"il reiécnte, car
elle est presque tout le traité , elle en est la base fondamentale et la pen-
sée première. Notre marine, ayant pourpoint d'appui l'Ile d'Harchgoun,
surveillera le littoral, demeuré exclusivement franijai*;, le> ports, qui ne
cesseront pas d'être dans nos mains, et elle suffira bien à empêcher les
Arabes, nos nouveaux alliés, d'i inployer un autre intermédiaire que le
nôtre pour toutes leurs relations commerciales qui voudront prendre le
chemin de la mer. Quant au négoce qu'ils pourront continuer par la voie
de terre, au moyen des caravanes et sans réclamer nos I . ce sera
peu de chose; et comment d'ailleurs s'y opposer'' Il faudrait un traité
avec le Maroc, qui a toujours été ma! disposé pour noue. Quelqu'un pro-
p09e-t-il de faire la guerre nu Maroc? Non. Eh Menl MtCBOBi attendre
de meilleur étions de N part, ou les préparer, et ne prétendons
pas faire tout outre grand ouvrage de colonisation en un jour.
Il y avait un autre point qui demandait à être éclairci, non pour laFrance
directement, mais pour des tribus alliées qu'il ne BOU permis
d'abandonner : c'était encore la cause de la France. Tool le mond<
vient des Boualrea et des Smelns, ces deux tribus qui , pour nous rester
fidèles, attirèrent sur elles le< vengeances cTAbd-el-Kader, et, par leur
fidélité Même, rendirent a ie, entre l'émir et !" général Trésel ,
une rupture dont le dernier mot fut le sanglant désastre de la HaCta. D -
sormais outre nous et ces deux tribus, ou une partie du moins de leui
pulation , c'est à la vie et à la mort , il existe une alliance ciin ir le
sang. On avait pu croire que, dans le traité conclu par le général Bugeand,
tous bon Droits I la prote I la France n'avaient p. BSCS mé-
BigéS , et il par. it Certain qu'une portion Se leur ancien territoire loi. •
enlevée; mais une autre étendue e terre , au moins égale , leur est , dit-
on . renosH aor an aotre point ; re -. ne qu'un échange . et il y a com-
pensation plus que suffisante, D'ailleurs, il M faut lominef
par Aea Daots : les Douaires el les Bmetas ne mi pan tous dans notre al-
liance; plus des deux tiers ont, avec Abd-el-kador, des engagemens do
REVUE DE PARrS. 199
longue date, qu'ils observent fidèlement contre nous, et il y aurait duperie
de notre part si nous allions livrer combat à leur suzerain préféré, pour
les maintenir dans l'héritage de leur race. Il restera toujours assez de
terres à cultivera ceux qui sont vraiment nos amis.
La France aussi aura bien assez de terres à distribuer en Afrique à sa
population émigrante, même après qu'elle sera rentrée dans les limites
du nouveau traité ; elle est en mesure d'en donner plus qu'il ne sera pos-
sible d'en cultiver pendant cinquante ans. Ce qu'elle a de mieux à faire,
c'est de diriger l'activité de ses spéculateurs vers l'exploitation de ce
qu'elle possède déjà. Nous apprenons que, dans les environs d'Arzew,
Sur le territoire qui nous a été réservé par le traité du 30 mai , on vient
de découvrir de magnifiques salines, dont les avantages sont immédiats
et palpables. Voilà des richesses qu'on ne dédaignera sans doute pas,
pour envahir chaque jour de nouveaux champs auxquels, pendant de
longues années, les bras doivent manquer. Si l'arrangement conclu avec
Abd-el-Kader n'a pour effet que de marquer un temps d'arrêt dans l'en-
vahissement, mais non dans la mise en œuvre de l'Afrique, on peut
l'accuser de timidité tant qu'on voudra, mais il aura rempli un but d'uti-
lité pour le moment.
Eu résumé, le dernier traité, d'après le peu que nous en connaissons,
ne nous semble pas avoir mérité , ni en bien ni en mal, tout le bruit qu'il
a fait.
Il n'y a pas de quoi uous distraire de nos affaires intérieures, si nous
avions, à l'heure qu'il est, des affaires à l'intérieur qui fussent assez
graves pour saisir fortement l'attention publique. Mais il n'en est rien. Si
l'on en excepte la dissolution, dont on s'est occupé un instant, dont on
s'occupe déjà moins sans doute, parce qu'elle est inévitable, nous ne
voyons pas un seul grand intérêt qui soit senti et reconnu de tout le monde,
et qui devii-nne un mot d'ordre général dans la polémique des journaux.
Chacun se jette dans la din;ction que lui ouvre sa fantaisie et pousse des
reconnaissances un peu à l'aventure sur le terrain politique ; chacun prend
une qne>tion , dont il semble faire sa propriété particulière, puis il l'aban-
donne au bout de huit jours, après l'avoir cxamii ses faces
etépaisée bien vite théoriquement, non sans quelque surprise île voir le
publie lester indifférent à tontes ces thèses qui n'ont pas encore d'oppor-
tunité, et passer Froidement devint toot œa groi problèmes : l'élection
au chel-liiii de (lenai temeiit , l'extension des franchises électorales, le
tellement ,1. - dépUtéf* e(c.
Dans cette polémique, qui n'est point rrlire, OHM diraient les saints-
Siinoniens, à un principe commun , il \ a une feuille qui Se distingue par
MB lan^a^'e excentrique; c'est le Journal >(< Paris, Uepuis qu'il a reçu
un nouveau certificat de vie des doctrinaires, le Journal de l'avis se
200 REVUE DE PARIS.
seul de loisir, et il reprend puur son compte les théories vagues que le
saint-simonisnie lui-même dédaignerait, s'il ressuscitait parmi n<
Le Joiiii, I </■ l'«vis s'apitoie sur le sort des classes inférieures, qui
ont le malheur surtout de n'être pas admises aux grande! s • denniu'-s
nationales célébrée! par la bourgeoisie; il voudrait les organiser en
Corporation! d'états, pour avoir la facilité de les admettre, au moins
par leurs représentans, qui seraient leurs chefs, aux fôlefl publie,
— « En dédommagement de la propriété à laquelle nous n'avons pas le
pouvoir de faire arriver tout de suite les classes inférieures, nous de-
mandons pour elles ce qui , à défaut dn ekump et du foyer, est le ;
propre à leur donner la position sociale, !«• >"»</ qui leur manque.» —
Ainsi l'exprime le Journal île Paru, en soulignant, comme I»- faisaient
les élèves do Saint-Simon et de Fourrier, tous lei mots sacramentels
lesqnels doit se reposer l'attention religieuse du lecteur. Et ponr eot
tuer ce rang , cette position sociale dans les classes inférieures, il pro: -
de créer dans chaque profession industrielle des chefs et des subalternes
d'après d'autres principes et pour d'autres devoirs que ceux qui déjà éta-
blissent naturellement cette hiérarchie i e, pour le* besoins du
travail. Ou lui objecte que c'est réhabiliter l'ancien système des jurai
que c'est risquer d'éveiller les redoutables lioni politique! d'ou-
vriers, que dei lois récente! et de funeste! combats ont bien cru étouffe! .
Il répond qu'il ne veut rien rétablir de ce qui, dans le p - uru
une critique légitime , on a suscité , dans le présent , de vives Inquiétudes
à peine calmées. Mais est-il bien sûr que le Journal de /' Ile éta-
blir quelque chose, et qu'il sache positiTetnent ce qu'il vent? Plus nous
l'avons lu, plus nous en STons douté; il n'\ i 'inquiéta oV
veries philantropiques.
C'est pour les doctrinaires que nous sommes inquiets. OÙ sont-ils rJOUC?
El .i quoi pensent-ils dfl laisser débattre des thèses de philosophie
CreUie dans 1,1 seule feuille qui leur t. -: Ils Si ronl bien aura:
le fond de leurs tciics, lorsqu'ils verront quel théoricien, plus ragUC et
plus ténébreux (|u'eu\-nii'nies, ils ont repêché dans le naufrage -encrai
de leOT presse, eiovanl bonnement ramener au rivage un journal prati-
que, utile à leur CâUSe. Il faut que le parti doctrinaire I0i< bien si
donné et .s'abandonne bien lui-même (malgré tOU! les lacriflces dont on
lui fait honneur), pour ne pai lavoir ooanmuniqi iouseuri
liciels des idées | lui u usées , t des inspiration! plui beun bmi M. I ruiset
COnfooda dans un meule culte avec leu Saint-Simon et M Fourrier, qui
bien un peu mort auss, : |. ranapé | il et n'est donc plusqu'une
humble bi re '
I n'est p.is M l'.is 1 toutefois qui s'y laissera entériner avec ■
quoiqu'il ait, pendant assez long-temps, fait trôner son insu! poM-
REVCE DE PARIS. 201
tique sur le canapé doctrinaire. M. Persil ne veut pas qu'on le suppose
mort; n'est-ce pas lui-même qui chasse les morts de leur domicile et s'y
installe avant que leur cendre ne soit refroidie? Il n'a rien perdu de
cette activité égoïste et cupide du Palais, qu'il a portée dans les affaires
publiques, et voici qu'il va nous donner une nouvelle preuve de cette dé-
licatesse qu'on a tant admirée, le jour où il s'est précipité sur l'hôtel des
Monnaies, dont la porte était presque obstruée encore par le cercueil de
M. le comte de Sussy. Il y a un membre du conseil-général de la Seine à
élire dans l'arrondissement de Sceaux. Le duc de Trévise se présente. 11
a son domicile et une grande existence dans le chef-lieu même où se fera
l'élection; le scrutin doit s'ouvrir d'ailleurs, le 23 juillet, six jours avant
l'anniversaire d'une cruelle mort que M. Persil seul pouvait mettre en
oubli. Le duc de Trévise a pu se croire assez protégé par la douloureuse
mémoire des funérailles de son père, qui, lui-même, a passé toute sa
vieillesse dans l'arrondissement de Sceaux. Qu'importe tout cela à M. Per-
sil ? Il se porte candidat, il s'avoue l'adversaire de l'honorable fils du
maréchal Mortier; comment aurait-il quelque respect pour un simple
.inriiversairc que toute la France doit honorer? Il a méprisé mieux que
cela. Une réunion préparatoire d'électeurs a lieu demain dimanche. Es-
pérons que, pour leur propre dignité, ils tiendront compte des tristes et
glorieux souvenirs que M. Persil foule aux pieds.
Il y a eu , par bonheur, cette semaine , pour consoler de toutes ces
misères, un fait digne de toute l'attention du public. La première voi-
ture mise en activité pour le transport cellulaire des forçats, est par-
venue à sa destination, qui était le bagne de Brest, et est revenue à
Paris, après un voyage rapide. Le succès de cette innovation, dont on
parle depuis quatre ans, et qu'on n'avait pas encore éprouvée, a été
aussi complet qu'on pouvait le désirer.
Il était réservé à M. de Montalivet de voir réussir, sous son ministère ,
un mode de transport qui supprime à jamais, plus sûrement que l'or-
donnance déjà rendue en is3(», ce pénible voyage de la chaîne <l< •> forçats,
source de mauvais exemples et d'immoralité, cruelle insulte de la société
envers des hommrs qu'elle doit punir, et non pas accabler de son méprit
qui les enfonce plus avant dans le crime. M. de Montalivet doit ressentir
une joie bien sincère de ce succès , et nous croyons volontiers qu'il n'en
est pas beaucoup d'antres, dans sa vie publique, auxquels il attache plu>>
de prix. Il a fait beaucoup pour l'obtenir, et toutes les fois qu'il a reparu
au ministère, Dons savons que son premier SOio a été de reprendre l'ou-
vrc d'amélioration île notre régime pénitentiaire. Ou s'en esl speeça
sitôt par sa promptitude à agir et à innover sagement dans cette ma-
tière m délicate. Ce n'est doue pat seulement une bonne fortune, i
une justice que le transport cellulaire , cette heureuse el singulière inno-
vation dont on n'avait pas encore eu l'idée . DHéOM en An_'lctci i c . même
tOSII KLM. Jtn.LiT. 1 i
269 REVLE DE PARIS.
aux Etats-Unis, ait eu lieu sous l'administration d'un jeune ministre,
assez honnête et désintéressé pour préférer à une autre gloire plus bril-
lante l'honneur d'ajouter une réforme de plus à nos institutions pénales
On n'a pas oublié, car c'est un vestige de barbarie qui n'a été aboli que
pur l'ordonnance du 9 décembre 4836, rigoureusement exécutoire au
Ier juin 1837, ou n'a pas oublié le mode de conduite qui était ad
pour les criminels condamnés aux travaux des ports. Les forçats, apn -
l'opération du ferrement , étaient rattachés, parleurs colliers et leurs
(haines particulières ,à une autre chaine commune, plus longue et plus
pesante, qui séparait environ trente hommes en deux files; c'était la ce
qu'on nommait un cordon; quatre , cinq ou six cordons composaient une
chaîne proprement dite Les condamnés étaient placés sur de toognef
charrettes, où ils restaient assis dos à dos, exposés à riiiimuralecuriositi.lt
la multitude. Quelquefois l'entrepreneur faisait \u\ a géra pied, tour à tour,
un tiers de la chaîne, en donnant cinq sous par jour à ceux qui consen-
taient à marcher. La nuit, tous les forçats étaient enfermés dans quelque
graOge, où ils couchaient sur la paille, sans quitter tours vétemens ni
leurs l'ers. Ils faisaient ainsi un voyage de cent quarante ou de deux cent
vingt lieues en vingt-deux ou en trente-trois jours.
Celait un hideux spectacle pour toutes les populations qu'ils traver-
saient. Les criminels non encore dépravés dans le fond >ïr l'.nne n'avaient
pas d'autre alternative que celle-ci : ou il leur fallait souffrir, sou
regards de tant de curieux, sous les affreuses plaisanteries de leurs cyni-
ques compagnons, une aggravation de peine que la loi n'avait pas ordon-
née; ou bien ils s'endurcissaient et tiraient vanité de leurs crimes, pool ■
Paire une contenance. Le plus souvent, c'était ce dernier parti qu'ils pre-
naient , et dès-lors on pouvait les dire perdus à jamais.
Le système de conduite adopté alors produisait encore un autre mal-
Comme on était obligé de mettre un assez grand intervalle entre les de-
parts des chaînes, les prisonniers réservés aux bagnes taisaient , dans les
maisons de justice, après leur condamnation devenue défini dve, un trop
long séjour, et répandaient autour d'eux la contagion de leur exemple par
la g immunicatfon avec les autres détenus, dont il était presque toujours
impossible de les séparer d'une manière absolue.
Aujourd'hui rien de tout cela n'est plus à craindre < )n a passé un
marché avec un entrepreneur, M. (iuillot , connu pour sa moralité et son
intelligence, dont il a donne de nom li reuses p rein es dans la msJtOSl Cen-
trale de (jaillon. il s'est chargé de transporter les forçats I leur détins
tton , dans des voitures divisées on deux par un couloir et contenant s,x
cellules de chaque côté. Nous avons vu une de ces roituresqu'oo achève en
ce moment dans fos ateliers de MM I DUloOSC et compagnie, rue du Che-
min- Vert : on ne saurait rien voir de plus convenable et de mieux com-
bine. Le prisonnier, enchaine par les pieds seulement , peut étendre 1. s
jambes, s.- tenii assis on presque debout dans s,i cellule; il i de Pair et du
jour, un coussin mobile sur SOU BtégC . un tntre COUSSHl Bie derrière lui
et sur les t ôles ,|,- |a cellule pour reposer SS tête et dormir. Il es| isolé de
: ions de route . et il entre même dans h petite prison tempo-
REVUE DE PARIS. 20o
raire sans avoir vu leurs visages. Défense lui est faite d'entrer en con-
versation avec eux, et il trouverait d'ailleurs une grande difficulté à
enfreindre cette défense, surtout quand l'énorme voiture est en mouve-
ment. Or, elle ne se repose guère, une fois partie, car elle est menée
en poste.
Les forçats, à leur arrivée à Brest, ont été encouragés à produire fran-
chement leur opinion sur ce mode de transport. Généralement, ils ont
déclaré que, sous le rapport matériel, ils n'avaient eu rien à désirer;
mais le voyaye a été pour eux mortellement ennuyeux et d'une mono-
tonie effrayante. Une chose surtout les a remplis de tristesse, c'était
de savoir à peine avec quels hommes ils voyageaient et de ne connaître
absolument rien de la route qu'on leur faisait suivre. On leur a répondu
que c'était le double résultat précisément qu'on avait voulu atteindre : le
bien-être physique que la justice la plus rigoureuse doit à tous les cou-
pables, et le malaise moral causé par l'isolement, qui provoque la ré-
flexion, le retour sur soi-même et le remords d'une vie passée dans le
'■rime. Ils ont compris ce que sera le système pénitentiaire dans sa rigueur.
Vius ne voulons rien cacher. Plusieurs condamnés ont supporté avec
peine le poids de leurs chaînes; il avaient les jambes enflées et malades
au moment où ils sont sortis de leurs cellules. Un chirurgien du bagne a
exprimé l'opinion qu'ils avaient pu ne pas avoir toute la quantité d'air
suffisante. Déjà il semble qu'on ait prévu ces critiques, dictées par un ho-
norable sentiment d'humanité. La seconde voiture, celle que nous avons
vue, permet à un courant d'air de s'établir, dans chaque cellule, par une
ouverture en haut et en bas; il n'y en avait qu'une dans la voiture qui a
fait le premier voyage. On annonce que l'administration, d'accord avt <
l'entrepreneur, qui est soumis à 3,000 francs d'amende pour l'évasion d'un
prisonnier, allégera de beaucoup le poids des fers. Nous avons vu , du
, que l'espace où les jambes du reclus peuvent s'étendre est plus qui
suffisant dans la nouvelle voiture, adoptée désormais comme modèle.
Rien n'a été oublié pour celte prison ambulante : on y a organisé un
service de gardiens, au compte de l'entrepreneur, et de brigadiers de gen-
darmerie , chargés d'exercer la surveillance au nom de l'administration
publique : les uns et les autres peuvent lire leurs droits et leurs devoû -
écrits dans des règlemens aussi complets que s'il s'agissait d'une maison
centrale, et qui ont tout prévu , la maladie , ou la mort , ou l'évasion des
condamnés, môme la comptabilité de leur pécule en route, el i"ii> les
accidens possibles d'un pareil \
. se demandera sans doute , à la vue d'une organisation aussi parfaite
et aussi sévère pour un simple service de transport, si le complément
jiic de tout cela n'est pas la constitution prochaine en France d'un
grand système pénitentiaire fonde sur L'isolement el le nient
Cette conséquence est infaillible, et nous y comptons; mais, en atten-
dant , il sera facile d'étendre l'utilité d< ureaa mode de irantpoi i .
et l'on peut, par exemple, l'employer pour les correspondancea , si nom-
breuses et aujourd'hui si entravées, entre les maisons d'arrêt , les cham-
le Bjendarmi i parlementait -
204 REVUE DE PARIS.
les maisons centrales de détention. Dans l'état actuel des choses, comme
la gendarmerie est teoie chargée du trantfèrement des prisonniers, de
prévenus ainsi que des condamnés, des femmes et des enfans, et rumine
la correspondance des brigades entre elles n'a lieu qu'une ou deux fois
par semaine, il en résulte des lenteurs telles qu'il ne faut pas moins de
trois à quatre mois pour faire traverser le royaume à un prisonnier par
la correspondance ordinaire. Et nous ne voulons pas répéter ici ce que-
tout le monde sait des autres inconvéniens d'un pareil mode de Iran
rement. Par les messageries cellulaires, ce sera l'affaire de quelques
jours. Elles reviennent à vide des bagnes à Paris, et chemin faisant , clle<
pourraient faire office d'omnibus, recueillir et déposer successivement
tout ce qu'elles rencontreraient de prisonniers; elles prendraient, sans
danger, hommes et femmes indistinctement, puisque, dans les cellule*
que nous avons décrites, on ne peut ni se voir, ni se parler.
C'est une utilité immédiate qu'on peut retirer de ces voitures en les
employant avec largeur, si l'on se range à l'opinion de M. Ardit, fonc-
tionnaire distingué du département de l'intérieur, et l'un des bommes
qui ont le plus contribué à l'amélioration de tout notre -s stème d'empri-
sonnement. C'est pour ces avantages plus généraux du transport cellu-
n'inc que nous avons, avec tant d'effusion, loué le ministère île l'avoir
adopté; mais c'est aussi et surtout parce que nous y voyons le pré-
d'une révolution complète dans les prisons de la France.
— Il n'y a pas eu de pièces nouvelles cette semaine. La Comédie-Fran-
çaise s'est amusée a faire mentir les prévisions de la critique. CI
In Préférence d'une Mire s'est montrée assidueim nt sur t'affiche. Grâce
à Molière et à Corneille, dont on a eu soin d'escorter M. Rosier, le théâ-
tre de la rue Richelieu n'a pas vu la foule déserter entièrement l'eut-
être, après tout, la pièce de RI. Rosier, dans les dessein-; de M. Yedel .
n'est-elle destinée qu'à préparer à In Popularité de M. Casimir Detarigne
un plus éclatant triomphe, après ('luire , le public de la Comédie-Fran-
çaisc sera naturellement peu difficile.
Le Palais-Royal continue de Titre sur Bobèdu >t Galtmo/ri, comme i.
Vaudeville sur Vouloir r'est Pouvoir, et Mina, Les Variétés, pour la ren-
trée de Vcrnct et deM||eJenny Verpré, s'occupent de monter deux pi
nouvelles.
Quant au Gymnase dramatique, il n'avance ni ne recule. Ses recettes
sont de 40 à 50 francs, comme à l'ordinaire.
F. Boimairi.
»«**#-•-*•»« 9 ) •
• ««♦«««M §*•• . .
SULTAN MAHMOUD II.
Toutes les anciennes erreurs qui jadis avaient cours en Europe
au sujet des Turcs et de la Turquie sont demeurées en possession
de la crédulité publique. Comme on résume la civilisation des Chi-
nois par les magots de porcelaine et les écrans enluminés, on pense
encore, à Paris, que, hors le turban, le long costume broché d'or,
la barbe, la pipe et le fanatisme rcligkux, il ne peut plus y avoir
au monde ni Turcs ni Turquie. On s'est même pris de passion pour
ce magnifique vestiaire de théâtre, au point que des publiantes,
des députés, des hommes qui passent pour graves et sages dans
leur pays, ont déclaré l'empire ottoman mort à tout jamais du
jour où furent proscrits ces pompeux habillemens , qu'ils avaient
si long-temps admirés dans leurs cours d'histoire de l'Opéra.
fait, les habits du temps de >ulcïman-le-(îrand sont aussi
incompatibles avec les occupations et le» devoirs des Tores mo-
dernes que seraient ridicules et incommodes pour les Parisiens
de WM les pourpoints de velours et les grégues de salin du siècle
de François r\ Je ne sache pas que personne blâme aujourd'hui
Pierre le Grand d'avoir coupé par force les bai bes ei 1< - jaquettes
BUJ< its, dont il voulait faire aus-i des homnx B. L'av< nture
d'un repas du x\ r siècle, sans fen an cœur de l'hiver, avec de l'hy-
dromel pour toute lu i>>. n. n rvi par le héros du .Nord, en ina-
I ,;ue oriental, aui Moscovites récalcitrans, arrache
non; XI. III. Jlll LIT. lô
20G REVrE DE PARI-.
encore un sourire, par son ingénuité spirituelle, à ces mimes
politiques qui deman lent grâce pour les pipes et les barbes des
musulmans. Cesl i>ourtant sur cette misérable chicane qu'ils ont
cru pouvoir échafauder mille absurdes accusations dirigées contre
le hardi régénérateur de l'Orient. On objectera que le cas n
pas absolument identique, et que Pierre, en rognant les barbes et
les jaquettes mosc>\it. s, ne violenta point, comme Malunoud . i a
religion de son peuple. Or, c'est ici qu'il faut en finir, une fois
pour toutes, avec ce paradoxe ignorant.
La réforme du costume ordonnée par Vahmoud , dans un but
de haute utilité, s'appuie, au contraire, sur la lettre comme sur
l'esprit de l'islamisme, • Ne porte/, point d'habits de soie, dit
Mahomet; car celui qui s'en re\ét dans ce monde ne sVn revêtira
pas dans l'éternité! » Le khalife Omar vouait au feu de l'enfer
ceux qui se serraient de ces étoffes de luxe réservi - rax femmes.
Suivant en cela l'exemple du prophète , qui raccommodait lui-
même ses habits déchirés, Omar affectait la simplicité la plus
avst re. Ses courtisans lui reprochant on jour de ne pas soutenir,
par un ur convenable , aux yeux des étrangers, son émi-
nente position, il leur répondît en fronçant le sourcil : <r L'isla-
misme est notre plus beau vêtement. »
Si l'opinion i\i^ deux premiers khalifes, à cet é;;ard, n'a pas
été respectée; si Osman lfr, >i SoJetman Irr, fatiuduistoant le luxe
dans la grande famille musulmane, ils ol mdaleuse-
ment leur religion. Sultan Mahmoud II, en publiant se> * » lit s
somptuair. - . I M donc bien éloigné d'a\oir porte atteinte à la loi
relij \ ,mt lui, baye/.id 11, homme pieux et respecté, avait
déjà Mariné des an i contre le |nxe (le ses contempo-
rains. Il est vrai que ces arrêts, quoique renouvelés par d'autres
sultans, étaient depuis tombés en désuétude.
Bous le rapport religieux, la réforme opérée dans le costume
par Mahmoud ne saurait donc être justement attaquée. Toutefois
éritable but de cette entreprise est plutét politique que reli-
gieux. Au point où en étaient ai rivet s les ( hoses, l haque homme
du peuple employait le peu d'argent qu'il avait am ve'temens
et en armes, qui ne profitaient guère qu'a s.i vanité et à son d
omi\ r. nient. Il ne pouvait mettre le pied dans la rue >ans que
sou inffVi et BOO fussent chamarres de galoUS l'or. DM
REVUE DE PARIS. 207
fallait un châle pour turban, un autre châle pour ceinture; il lui
fallait, dans cette ceinture, des pistolets garnis d'argent, un
khandjar et un yataghan revêtus du même métal, souvent le sa-
bre et le fusil pareils quand ses moyens lui permettaient ce sur-
croît.
De là la nécessité d'une vie misérable, que partageait nécessai-
rement sa famille ; de là l'abandon, pour la plupart, de l'agricul-
ture et de toute espèce d'industrie qui nécessitait quelques avances
de fonds ; de là ces actes de férocité que des hommes toujours
armés ne se faisaient pas faute de commettre à la première rixe ;
de là une insigne malpropreté et les maladies qu'elle occasionait,
car de pareils habits passaient , de père en fils, sur le dos de plu-
sieurs générations; de là mille maux auxquels il était urgent de
couper court.
Cette nécessité d'entretenir sa maison avec un luxe qui donnait
la mesure de la considération qu'on obtenait , était surtout rui-
neuse pour les fonctionnaires du gouvernement, pris, pour la
plupart, dans la modeste bourgeoisie, et souvent dans les rangs
du pauvre peuple. Les appointemens de leurs places étant loin de
suffire à leurs dépenses, la vénalité et les concussions trouvaient
un asile scandaleux et un appui intéressé sons le manteau de leur
autorité. 11 (allait, en outre, pour satisfaire des supérieurs exi-
geans , qui, pour les mêmes motifs, n'accordaient leurs bonnes
grâces qu'en échange de présens plus ou moins coûteux , que cha-
que dépositaire subalterne du pouvoir fit payer à ses adminis
les frais désordonnés de sa représentation. C'était la nalio.y
qui portait tout < ela sur son dos. Il est effrayant <'e s'imaginer
qu'entre autres dépenses nécessaires à un ;;i and-vi-ir entrant en
fonctions, la seule provision des pipes destinées, selon l'usa
aux visiteurs, Bgunril à elle seule, dans le passif, pour un chif-
fre de plu-, de MOiOW Francs. La répression de ces abus esl l'un
des motifs des sages l«>i> somptoaires de Mahmoud, lois qui n'ont
p,i> été comprises par ceux qui les ont ci iliquecs, et qui se ratta-
chent d'ailleurs à ane considération plus grave , dont nous auront
ision de parler, le ne prétends pas soutenir pour oeiaejue
le nouveau costume v<»it le dernier mot de la convenance ai du
I on goût, le pense, an contraire, qui] doit subir de prochaines
et indispensables modifications. Mais peur frapper, par une i
15.
208 REVUE DE PARIS.
nette et précise, l'esprit du peuple , il fallait passer brusquement
d'un extrême à l'autre. Le fait politique un»' I i> accompli, nul
doute qu'on ne s'occupe de rendre au vêlement national ce qu'il
a perdu de sa grâce et de sa commodité.
J'ai dû faire précéder de cette digression , fort peu académique,
j'en conviens , ma biographie et mon appréciation de sultan Mah-
moud II. Cette manière d'exorde atteindra pourtant son but, si elle
dispose le lecteur à s'abstenir de condamner sans examen, même
les choses les plus futiles en apparence, car elles acquièrent sou-
vent une grande importance relative , selon la place qu'elles oe« u-
penl dans la hiérarchie des faits. Avant d'examiner l'état prêtent
et à venir de la réforme et de faire* connaître pour la première fois
à la France le personnel du nouveau gouvernement de la Turquie,
nous allons rappeler sommairement les divers actes politique! qui
ont signalé le règne de sultan Mahmoud. Nous démontrerons l'in-
time connexité qui les lie, et c'est en 1 appuyas! de cette série non
interrompue de faits analogues, que nous établirons notre juge-
ment sur cet homme extraordinaire.
Au centre de l'espèce de ville triangulaire qu'on nomm<\ à
Conatantinople, le sérail, et qui n'est autre chose qu'un immense
jardin entrecoupé ça et là de palais, de kiosques et de casernes,
et peuplé d'une année de serviteurs et de gardes de toute espi
ali clés au service personnel du souverain ; non loin du harem,
c'est-à-dire du quartier qui renferme les cadines el les odaliks du
sultan, s'élèvent douze pavillons semblables de dimensions et de
formes. Ces pavillons, appelés U li'umhïrl'ik , par allusion a la forêt
de buis (pli les entoure, sont eux-mêmes endos | *r un mur élevé
qui se prolonge autour d'un petit jardin dont chacun de I es pavil-
lons est pourvu. Ces habitations somptueuses, dorées comme des
palais et verrouillées comme des prisons, M \ oient jamais trou-
bler le sileni e de leur solitude, où retentissent à peine les roii de
quelques officiers et les pas de quelques jeunes enfuis portant
l'uniforme des pages de Ss Hautes i douze palais, ces douze
prisons si l'oa reut, jouent un rôle important dans l'histoire otto-
mane. A «les intervalles de temps très éloignée, un bruit de \oix
et un froissement d'armes \ tenneni éveiller les échos endormis de
ces tombeaux de verdure. Le chef des eunuques non s. J,. muphti,
le grand-amiral, le i hef de> émirs, ITstamhol cadiasi et les deux
REVUE DE PARIS. 209
cazi-askers ou chefs de la justice en Europe et en Asie, paraissent
soudainement et s'arrêtent à l'une de ces portes. Leur présence
annonce que le maître de l'empire est mort et que ces prisons vont
fournir un héritier à la toute puissance califale.
C'est au milieu de ces frais bosquets de buis, dans l'un de ces
douze pavillons, appelés du nom de caféss, ou cage, que s'écoula
l'adolescence de sultan Mahmoud II.
Quelques pages, quelques Allés esclaves pour le servir; pour tout
conseil, pour toute instruction, un nombre de livres très restreint;
un vieil eunuque nègre pour précepteur; défense expresse de com-
muniquer d'aucune façon avec les autres prisonniers leurs parens,
quelquefois leurs frères ; peine de mort pour quiconque oserait se
charger d'accepter ou de transmettre un billet ; pour toute dis-
traction, quelques outils de jardinage ou d'artisan; par hasard, aux
grandes solennités religieuses, la permission d'aller visiter, à
quelques pas de la cage, entre deux haies de soldats , le sultan leur
oncle ou leur père, lequel, par faveur insigne , leur abandonne sa
main à baiser; tel est la vie des Chàh-zadés ou princes du sang im-
périal, telle que l'a faite et réglée la sombre et soupçonneuse éti-
quette de la cour ottomane.
Jusqu'à l'âge de vin;;t-trois ans, celui qui devait être sultan Mah-
moud II ne connut pas d'autre existence. A peine âgé de quatre ans,
il avait perdu son glorieux père, Abdoul-IIamid-khan. qui léguait
le trône à Sélim III, son neveu , ne pouvant y asseoir son fils, trop
jeune pour s'y maintenir. Livré à lui-même au sein de cet horrible
isolement , n'ayant pour arrêter ses regards que les murailles de
sa prison et pour ouvrir son intelligence que les entretiens officiels
de son précepteur noir; rien que pour ne pas succomber à l'abru-
tissante monotonie de celte captivité, il fallait que l'ame du jeune
prisonnier fût d'une trempe peu commune. Il fallait (pie Dieu , qui
l'avait choisi el marqué pour l'accomplissement de se- ins,
eût mis en lui l'instinct et l«- pressentimenl des grandes choses
auxquelles il était réservé. L'isolement abat les âmes débiles; il
élève \>-> amas !"i
Obéissant a l.i prescription religieuse qui commande au futur
souvrr.iin det Osmanlifl de pratiquer un et. il manuel, à l'exemple
du patriarche Noé, qui était charpentier, d'Abraham, qui était
rand, de David , qui fabriquait des cottes de mailles, et de
210 REVUE DE PARI-
Salomon , qui tressait des corbeilles de dattiers, sultan Mahmoud
choisit une profession en harmonie avec ses idées et ses goûts.
On ne le fit pas, comme plusieurs de ses prédécesseurs, user de
;s jours d'ennui à tourner des arcs et des flèches, à façonner
en boites et en coffres l'ivoire, l'écaillé et l'ébène, a broder en or
des arabesques sur des pièces <le maroquin, ou à peindre sur
mousseline, comme son cousin Sélim III. Entouré du livres de po-
litique, de ; d'histoires* de législation, il s'exerça à les copier
et à les étudier. Abdoul-IIamid, son \>< HTS . avait au*>i culti\é l'art
delacalligrapl. a Orient. Dans cette intelligente occuper
tion, Mahmoud pe ice profonde des littératures orien-
tales qui ne contribua pes peu à élargir le cercle de son imagination,
et qui fait de lui aujourd'hui l'homme le plus érudit de son em-
pire.
C'est dans cette situation d'esprit que la révolution du mois de
mai 1NJ7 vint surprendre l'hôte du . Pendant deux joui
deux nuits, le jeune prisonnier, troublé dans son étude. s'accouda
sur ses livres et regarda le ciel pour y . h la eau- tu-
multe inaccoutum . ces hurlemens humains entremêlés de
■isseaMas et de coups de feu, de ce tourbillon de bruit et de fumée
qui traversait l'air en tout i qui demi oraii un me pour
lui. Un jour, l.i porte de ht cooe s'ouvrit, et il Mt s'avanoerm
homme qui venait lui desnan - le. A la pâleur de een front, on
mûrissait que le malheur était pour lui chose nouvelle. Il cachait
dan- iee deux mains son visage abattu par la douleur. I ne barbe
noire bien lisse et parfumée , des main- blanches et dél , tels
étaient qui ani. nt un homme d'une » oudition supé-
rieOJ 1 . Mahmoud cherchait à démêler
les trait >n compagnon d'infortune.
— Ta . dit l'étranger arec un rire amer.
Aujourd'hui,] on pauvre prisonnier; hier, on m'appelait sul-
tan >• lim-Khan.
Mahmoud se je - de son infortuné cousin, qu'il
rené t de reconnaître, en effet. Ils demeurèrent ainsi long-temps
cml dans un douloureux nlencn, queSehsi rompit le pre-
mier.
— i! i do-iiit irrl' s liones, «lit-il en l'inclinant.
A i ure, ton frère 1 - et h) tien,
REVUE DE PARIS. 211
comme celui de l'empire. Les janissaires ont sans doute exécuté les
volontés du ciel en me déposant.
Pendant près d'une année, le caféss du Chàh-zàdé fut habité
par Sélirn et Mahmoud, ces deux astres de la gloire ottomane,
dont l'un se couchait dans un nuage de sang et de désolation, dont
l'autre allait se lever sur un horizon de vengeance. Nul ne peut
dire quelles vérités retentirent sous ces voûtes. Entre un tel maître
et un tel disciple nul ne peut savoir quelles leçons furent données
et écoutées. L'ame du jeune homme, terre vierge qui devait porter
de si puissantes moissons, ouvrit tous ses sillons à la fécondante
parole du monarque déchu. Les erreurs et les fautes sur lesquelles
avait glissé la fortune du bon et faible Sélim, se gravèrent en let-
tres de flamme dans la mémoire de son futur successeur. Par une
intuition soudaine, il dut comprendre d'un seul coup quels dan-
gers il aurait à craindre, quels obstacles à surmonter. Le nom fatal
des janissaires revenant comme un refrain, après le récit de cha-
que désastre, de chaque iniquité, de chaque tentative impie, fixa
sans doute les irrésolutions de Mahmoud. Il lui indiqua où était le
remède, en lui faisant connaître où était le danger.
Cependant à l'extrémité de la Bulgarie, dans la capitale du pa-
chalik de i'.outchouk , le ciel préparai! un vengeur à Sétim, un
juge implacable au lâche et imbécille Ifoustapba IV. On sait com-
ment Baîractar, sans confiera personne son projet de replacer Sé-
lirn sur le trône, conduisit, jusque sons les murs do sérail, une
armée de huit mille hommes, qui proclama la déchéance de Mous-
tapha. On n'aura pas oublié non plus la catastrophe qui accompa-
gna cette tentative hardie. Les portes du sérail se fermèrent de-
vant Baîractar, et pendant que ses soldats les brisaient pour voler
au secours de Séiim, le chef îles eunuques noirs, accompagné d'une
inade d'assassins, pénétrait dans la < ige où Mahmoud et son
cousin étaient enfermés, et ils mettaient à mort le souverain dé-
couronné, digne, hélas 1 d'an sort meilleur! Iloustapha, pour sau-
ver sa vie menacée , avait donné cet ordre.
lim fut lue >oii> les veui de Mahmoud , qui dut croire au — i
que -un dernier jour était venu. Baîractar n'arriva sur le lieu de
1 exécution que pour voir étendu devant lui le corps de ce maître
qu il avait tant aimé.
1 ^l tOUt I ouvert du sang de son unique ami , que M ilnnoud
212 REVUE DE PARIS.
sortit du caféss pour revêtir la robe impériale. En un instant, il
passa de la prison sur le trône d'or placé devant la Porte de Féli-
cité. En un instant , il vit ramper à ses pieds ces féroces janissai-
res, qui eussent fait tomber sa tête comme celle de Sélim, si Bai-
ractar eût tardé encore de quelques minutes, et il entendit ces
mêmes voix qui tout à l'heure demandaient sa mort, proclamer
par la ville le (jlurieu.i avènement du très majestneu i , trit / uusant,
trh formidable souverain , Mahmoud-Khan , dont le règne fortuné
détail faire jouir de la paix tout iunivers (1).
A peine les muésûmu ont-ils fait retentir l'hymne Sala sur les
minarets des quatre mosquées impériales, le nouveau padischah
convoque un divan , et prend connaissante des affaires de l'empire
qu'il veut traiter par lui-même. Leur inextricable embarras ne le
fait point pâlir. Il se contente de signaler le | éril partout où il
existe. IMus tard il y pourvoira de son mieux. Il faut que son in-
expérience, en butte aux pièges de la trahison aussi bien qu'à
l'excès de conGance en ses propres lumières, sache, en même temps
et à propos, se laisser guider par ses conseillers et choisir entre
leurs avis contradictoires. A l'héritage que lui laisse Moustapha IV.
le génie d'un Suleiman suffirait à peine. Il est évident que l'empire
est au penchant de sa ruine. Au dehors, la guerre a\ec la Russie,
guerre désastreuse, guerre interminable, qui date de Piei ie-Ie-
Grand, et qui a pour but avoué d'atteler au même joug Constan-
tinople et Pétersbourg. Au dedans, des finances épuisées, des
pachas révoltés à faire rentrer dans le devoir; des généraux, des
ministres el des magistrats , ou\ eilemenl «rendus à l'ennemi; une
armée indisciplinée, incapable de lutter contre la tactique des sol-
dats de l'Europe, armée toujours battue et toujours mécontente,
toujours prête à se tourner contre le i ij i qu'elle devrait défendre.
Pour triompher de ces obstacles, nn souverain de vingt-quatre
ans, qui n'a jamais porté les armes et qui n'a commandé encore
qu'à ses pages el à ses femmes esclaves, enfermées avec lui dans
la cage des Chah-zAdés.
Il importe de considérer ce point de départi pour apprécier
comme il eoti\ienl la haute intelligence de Mahmoud. Elevé dans
les préjugés de son pa\ s , (\r |fl ieli;;ioil. de M I aStC, de sa [ K
(i) P.iri>it> McnmMttUet d : mations dratéMOMBl
REVUE DE PARIS. 213
tion exceptionnelle , quelle force d'ame ne lui fallut-il pas pour
juger, du premier coup d'œil, entre le passé et l'avenir, entre la
routine et la civilisation? Cet esprit supérieur se montre tout d'a-
bord à la hauteur de sa tâche. Malgré l'exemple terrible que vient
de lui donner la mort de son prédécesseur, malgré le respect
menaçant des janissaires prêts à protester le sabre à la main contre
toute innovation, à quelque partie du régime adopté qu'elle s'a-
dresse, en face de la faction puissante qui conspire pour rétablir
son frère Moustapha, détenu à sa place dans le cafés*, Mahmoud
ne pousse pas avec moins d'activité son projet de régénération. Il
a sondé jusqu'au fond la plaie qui dévore son empire, et il ne l'a
point jugée mortelle. Le risque de sa vie n'est rien auprès des
destinées de son peuple. C'est entre lui et les janissaires que la
querelle doit se vider avant tout. Le sultan et l'Odjak s'observent
et se mesurent des yeux, I ne fois en présence, tous deux ont com-
pris que c'est un duel à mort. Toutefois Mahmoud ne laisse en-
trevoir ses desseins qu'avec la circonspection la plus grande. Il ne
parle pas, comme l'avait fait Sélim, d'organiser une troupe nou-
velle. Bien loin de là : les janissaires sont déclarés les plus fermes
soutiens de la religion et de l'état. Le nouveau sultan veut faire
renaître, pour eux , les beaux temps de l'histoire ottomane. C'est
pour arriver à ce but qu'il propose, non une modification aux
;lcmens constitutifs de ce corps célèbre, mais la suppression
des abus qui s'y sont glissés. Les ordonnances de Suleïman-le-
drand sont remises en vigueur. La vénalité des emplois d'officiers
est abolie dans l'Odjak. Les hommes non mariés habiteront les ca-
sernes s'ils vculent'recevoir leur paie. Il ne sera plus permis de
trafiquer dos billets de solde, et la liste des pensions sera ré\ a
Les soldats seront obligés d'aller aux exercices.
Baîraetar, le nouveau grand-visir, homme de coups de main,
maii de peu de savoir el de piudcnce, montra malheureusement
trop de haine et de partialité dans sa conduite, et il pensa un mo-
ment compromettre le lOCOès des projets de son maître. I ne ir.-
surroctimi éclata, lianactar périt au milieu des flammes dans son
palais où il s'était retranché avec ses femmes et se> trésors. Le
lérail lui-même, assiégé par les révoltés, tut sur le point de roir
DUM nouvelle exécution impériale. Moustapha , dans sa prison
214 REVUE I»E PARIS.
flattait déjà de reconquérir le trône où ses partisans L'appelaient à
grands cris.
Au milieu de ce tumulte, Moustapha fut étranglé comme lavait
étéSélim, et .Mahmoud, demeuré le seul membre vivant <1>
famille, se présenta aux janissaires, qui durent foi A 1> laisser
vivre et reconnaître son autorité, faute d'en pouvoir invoquer uik
autre. Tout rentra dans l'ordre primitif, c'est-à-dire sous l'abru-
tissant despotisme de l'émeute armée. Le sultan, aux yeux des
janissaires, parut abandonner pour toujours un caprice pat
et s'endormir dans l'antique impuissance de son pouvoir sowre-
rain. Quel réveil il leur gardait!
La mort de Moustapha IV était un fait trop ordinaire pour l'aire
craindre une tentative de représailles Son >ou\eiiir et Mfl parti
s'éteignirent en effet avec lui. Cette exécution a donné lieu à beau-
coup de déclamations en Europe. Sans doute, malgré les fautes et
les crimes de cet homme méchant et cruel, qui De méritait ni d'être
plaint ni d'être épargné, ce dut être un horrible moment pour ami
frère que celui où il lui fallut signer son arrêt. Sans dont cette
ame si noble et si généreuse, qui avait épargne Moustapha tout
couvert du sang de Sélim, gémit de la nécessité qui commandait
cet acte de justice en présence de la révolte triomphante; mais
l'intérêt de sa propre conservation, mais l'intérêt de s,,n paya,
mais les destinées de cette jeune civilisation dont le ciel lui avait
commis la ;;arde, ne lui permettaient pas d'écouter la voix de la
clémence. Pierre-le-drand avait outrepassé peut-être les bornes
de l'héroïsme en condamnant son lils. Dans les circonstances où il
signa l'arrêt de son frère, Mahmoud resta dans les limites dl
devoirs de réformateur et de souverain. L'acte de Tien celait
utile; Celui de Mahmoud nécessaire et indispensable.
De 1808 à 1812, nous voyons le jette monarque des Qamsjllifl
occupé à ressaisir les fragmens de son pouvoir brisé et disp
par les troubles foi précédèrent et suivirent la mort de llairactai
Le grand-visir Ahmed-Pacha prend le commandement de l'armée
du Danube, et fait tète aux Ku.sse>. Mais le marnais résultai de
ses opérations, la désobéissance et 1 insubordination d ses trou-
pes, la trahison de ses officiers, qui livrent à l'ennemi ses plans
de campagne , viennent bientê.t fournir un nouvel argument à II
REVUE DE PARIS. 215
nécessité d'une prompte et radicale réforme. La Porte, qui dispose
d'une armée supérieure en nombre à celle des Russes, n'en est pas
moins contrainte à signer la paix de Boukarest. Mahmoud, après
avoir traîné en longueur, pendant huit mois entiers, la ratification
de ce traité désastreux, subit enfin cette dure loi qui lui permit
du moins de concentrer ses efforts sur ses projets de réorganisa-
tion intérieure. On lui reproche d'avoir traité, à cette époque,
avec la Russie, au moment où il allait avoir Napoléon pour allié.
On ne remarque pas assez combien il était urgent pour lui de
porter remède aux maux qui dévoraient son empire. Envoyer une
armée dans les provinces méridionales de la Russie , c'était livrer
la Turquie aux nombreux partis armés qui la déchiraient dans
tous les sens. A quoi bon des victoires , des conquêtes même à
l'extérieur, quand ses propres sujets pouvaient d'un jour à l'autre,
le venir assiéger une seconde fois jusque dans son sérail? Ne de-
vait-il pas espérer au contraire, que la guerre avec la France
allait priver la Russie de ses moyens d'action sur les provinces
turques de l'Europe, et que la révolte, jusqu'alors attisée et soldée
par cette puissance, se découragerait et lâcherait pied dès qu'elle
'■rrait énergiquement combattue et délaissée de ses instiga-
teurs.' Napoléon, d'ailleurs, avait déjà violé ses promesses envers
la Porte, en consentant, après la conférence d'Erfurth , à ce que
les Russes conservassent les principautés de Yalachie et de Mol-
davie.
Dans l'espace de deux années, les ayans de Roumélie furent ré-
duits au devoir; les pachas de Baghdâd et de Damas, les beys
;ypte et le gouverneur de Satalie , se soumirent à l'autorité
du sultan ; la Bosnie fut pacifiée; on chassa les < uiahabis des ter-
ritoires sacrés de la Mecque et de Médine, et le grand-?isir recon-
quit la Servie Bientôt Mahmoud , enhardi par ces premiers succès,
abolit les privilèges des D '-lins ou grands IVudataires d'Asie. La
meilleure partie du sol de l'empire était entre les mains de ces
petits tyrans qui transmettaient à lean descendans en ligne directe
tOOJ les droits de la souveraineté effective, dévorant à leur profit
le pins pur des ressources dn pays et b*cj mptant de oo tribner
l sultan procéda graduellement à leur extinction.
i part d'entre eux furent Dosmoéfl à des gouTcrneaaei» en
Europi trouvèrent ainsi dépossédés de leur bafaetv e.ouel-
216 REVUE DE PARIS.
ques-uns furent détruits par la force, et parmi eux le Déré-Beï de
Smyrne, Kiatib-Zaiiï , dont Khouss rév-Pacha s'empara au milieu
d'un dîner, à bord de son vaisseau amiral. Voussouf, pacha de
Sérès, est aujourd'hui le dernier de ces chefs redoutés. Mahmoud
a voulu l'épargner, par égard pour ses services pendant la guerre
de Morée.
Cet anéantissement des Déré-Beis est le premier coup porté par
la réforme aux institutions de la vieille monarchie torque. Les 1><
Beïs étaient, avec Ali-Tépédélenli, pacha de Janine, et Riéhémed-
Ali, pacha d'Egypte, les principaux étais de la féodalité ottomane.
Les Déré-Beïs et le pat lia de Janina ne sont plus. Le rieui Méhé-
med-Ali reste seul aujourd'hui en présence arec ion suzerain
.Mahmoud, comme le duc de Bourgogne en face de Louis XI.
Les complications de la révolution grecqoe viarent surprendre
Mahmoud en voie d'exécotioD de ses plans. Les plus hantée t
entre les vassaux dissidene qui lui disputaient le pouvoir étaient
abattues ou courbées. Il avait l'espoir de niveler de proche en
proche le reste des feudataircs rebelles, et de renouer dan» -.1
main les fils rompus de son autorité califale. Le corps ananhique
des janissaires, cette forteresse inexpugnable de la sédition, con-
tre laquelle les efforts de plusieurs sultans avaient échoué déjà,
était miné de longue main, et il ne fallait plus qu'un coup d'aube 1
pour accomplir l'affranchissement définitif du trône et du payi
La paix profonde de l'Europe semblait mettre l'empire ottoman à
l'abri d'une guerre étrangère. La Russie voyait avec chagrin ce
repos, qui détruisait ses projets. Par ses soins, la révolution gi
que avait été. Binon provoquée, du moins encouragée, et la pu
constitutionnelle de 1 Europe, aussi peu clairvoyante dans cette
question que les hommes d'état de la France et de l'Angleterre,
traînait à plein collier l'idée russe assise sur le char triomphal du
vieux libéralisme.
Au train dont allaient les choses, Mahmoud jugea que, dans peu
d'années peut-être, il pourrait se TOir appelé de nou\e. m à <\<ù n
«Ire Bon empire contre les appétits mal déguisés de la Russie,
voisine, qui, a'ayant plus à cette époque Napoléon sur les bt
n'aurait pas été làehéc de rencontrer un prétexte pour tnett'
néant le traité de Boukarest. I>ans cette conjoncture, la if
de créer au plus tôt une force militaire en harmonie 1
REVUE DE PARIS. 217
soins et les dangers de l'état, et aussi le désir d'asseoir définitive-
ment son autorité si chancelante jusque-là, décidèrent Mahmoud
à frapper enfin le grand coup qu'il méditait depuis si long-temps ,
et qu'il regardait, avec raison, comme le plus dangereux et le plus
concluant de tous ses actes. Les janissaires rebelles furent extir-
pés par le fer et la flamme, on sait comment et au milieu de quels
cris d'enthousiasme, poussés par le peuple accouru à la voix des
imàms sous l'étendard sacré de Mahomet. L'Odjak fut aboli à per-
pétuité. Défense à tout jamais de prononcer ce nom funeste.
Ce coup d'état, qui affranchit la Turquie du joug de ses tyrans,
suffisait à lui seul pour élever Mahmoud II au premier rang des
hommes politiques ; mais l'admirable persévérance avec laquelle il
poursuivit l'exécution de son projet pendant dix-huit année-, à
travers les mille périls de toutes sortes qui ne cessèrent de le tenir
en échec, ne constitue que la plus vulgaire partie de cette intelli-
gence si profonde et si pieusement préoccupée des destinées de son
peuple. Le nom des janissaires était écrit pour lui en lettres de
sang dans l'histoire de sa famille. Quand il ceignit le sabre impé-
rial d'Osman, quand il posa la main pour la première fois but sa
poignée, son premier serment dut être de Tenger SélhnetBalractar.
Il tint parole, non pas seulement à Baïractar et à Sélim, non pas
seulement aux mancs de tous les sultans ses ancêtres, assassiné.-,
par cette horde de brigands privilégiés, mais aussi à l'humanité et
à la justice, tant de fois outragées par eux.
La destruction des janissaires et la suppression des corps de
•Irrie Dominés ripants, filihdar» et ulnfédjis, qui oe tarda pas à
suivre, permirent enfin à Mahmoud d'entrer franchement dans les
a de la réforme. Une armée forte et obéissante devait être le
il de toutes ses opérations ultérieures, tant pour maintenir
l'ordre an dedans que pour repontaei les attaques dn dehors. Une
garde impériale fut formée pour remplacer la milice abolie. Afin de
pouvoir à l'avenir compter sur son dévouement, on la recruta
parmi les jeunes gens dont les préjugés et une mauvaise éducation
n'avaient pu encore fausser l'esprit. Cette jeune armée fut exercée,
par des instructeurs européens, à toutes les manœuvres de la f
tique moderne, et elle y fit de rapides progrés. Elle fut classi
i omme l'année Française, en brigades et en dii isions, coi
I i lieutenans-généraui et dei maréchaux-de-camp. Le sultan
218 REVCE DE PARIS.
lui prodigua les encouragemens et les récompenses, et se ût un
devoir d'assister lui-mime à ses axerai m. Quelques années de p. ii\
et de tiaïKiuillité auraient sans aucun doute donné le temps à 1 in-
struction militaire de se répandre dans bsuflwrinons, et au gou-
vernement turc la possibilité de fa\"i i>< r le re< rutement el la dis-
ciplina de ses nouvelles troupes ; mais ce développement de fo
et de vitalité, qui promettait de ranimer bientôt la nation ottomane,
portait trop d'ombrage à la politique d'une nation voisine, pour
qu'elle ne s'efforçât pas de l'arrêter dans son essor.
La révolution grecque fut exploitée par la Rusai M M une habi-
leté dont on ne trouve pal d'exemple dam les annales de la diplo-
matie. Cette puissance vint enfln à bout d'ameuter, contre la proie
qu'elle voulait envahir, les cabinets et les peuples de l'Europe, qui,
pour la première lois, se trouvaient d'accord, et qui, noyant tra-
vailler, les uns pour la religion chrétienne, les autres pour la li-
berté, agissaient avec un égal aveuglement dans le seul inti
du cabinet de Saint-Pétersbourg.
Ce fut le 12 juillet 1827, un an après la formation du premier
régiment de ligne de la Turquie, que lord Dudley, le prince de Po-
lignacet le prince de Lieven signèrent, à Londres, an vertu des
pouvoirs à eux donnés par le traité du b' juillet de la même année,
le premier protocole de cette fameuse conférence qui rotera
comme un monument de l'impéritie des diplomates de la Krance
et de l'Angleterre. Cette page de l'histoire contemporaine n'esi pas
aussi connue «pie l'histoire de la révolte et de la destruction des
janissaires. C'est donc ici le lieu de la dérouler sous les veux de nos
lecteurs. Nous puisons nos preuves dans les pièce! oflicielle> pu-
bliées par le gouvernement anglais (1).
Le- premiers protocoles déclarent simplement que les trois . ours
alliées offrent leur médiation à la Porte ottomane, et qu'elles lui
proposent, ainsi qu'aux Grecs , de conclure un armistice ei
eux. I.u tm de refus de la médiation et de l'armistice, les flottes
des troil puissances se réuniront à l'effet d'empêcher tout s, , ,,urs
en hommes, armes, vaisseaui et munitions de guerre d'arriver an
Grèce et dans les iles de l'Archipel. Les escadres traiteront d
lors les GieCS en .unis , Mn/> Umlefoii prendre part urc
(l H§êH relative lo the affuirs of V.rcccc— Protocols of conférences heil in /-„
REVUE DE PARIS. 219
les desu partie* cuu.cn .Imite*. Un délai d'un mois est accordé au gou-
vernement ottoman pour faire connaître sa détermination précise.
Cette intervention, qui devait se borner à une simple croisière,
est bientôt, sur la proposition du plénipotentiaire russe, con-
vertie en blocus. Le ministre anglais hésite d'abord à donner son
assentiment à cette mesure, qui entraînait de fait la déplorable col-
n dont plus tard la baie de Navarin fut le théâtre, il a le pres-
sentiment du sot rôle qu'on lui réserve. Il se méfie du désintéres-
sement de la Russie, et pour calmer ses craintes il intercalle dans
les pièces du dossier le protocole numéro G, par lequel les trois
plénipotentiaires déclarent, au nom de leurs cours, qste ht renon-
ciation entière de toute vue intéressée, Qui formait une partie essentielle
de leurs enyagemens primitifs , demeure en pleine force, et <pi elles
prennent solennellement iuùligati m 7 \e les < que leur supériorité
semble leur promettre dans cette lutte , ne les porteront ]>as a rechercher
aucun avantage exclusif , soit privilèges de commerce, soit agrandisse-
ment de territoire 1 .
La Russie , qui devait ouvertement violer chacun i erniens
solennels, adhère à tout ce qu'on lui propose. ba seule en se qui
lui importe, c'est d'e; L'action, et son but se trouve atteint.
Le 20 octobre, sous prétexte que le blocus a été volé, les trois ami-
raux, sir Edward CodrinçtOB, M. le comte de Ri;;ny et M. le
comte de Heyden, incendient la Hotte turque dans le j ort de Na-
in.
La nouvelle de cet illustre guet-a] i ige aussitôt dans
toute L'Europe, «/est à qui en fera sonner le plus haut les mille
npettes de la renommée. La pi l érah fait pleuvoir tous
auriers de l'enthousiasme surfc oeavrea
. Codi ifl il un antre i , .M. de Rigny se réveille
un héros. I. amiral russe SIM once à MM gouvernement que la nier
Libre désormais, la Turquie a perdu la meilleure partie
'I l'avertir qu'il est temps de lever le masque.
Cette invitation ne m fera pae attend 1 ite déclaration de
gue; itiela Roi \ moi> ,i| les , au mépris de
tous 1 > eii;;.i;;cniens consignés dans le protocole numéro <> de la
i Protocoles de Londn-s, nu i BxpnMhMS tSXtMtl peu
.aticulc, comme 08
220 REVUE DE PARIS.
conférence de Londres. Quelques bons esprits protestent, dans le
parlement anglais, contre la bévue de sir Codrington; mais le joui
du désillusionnement n'est pas encore arrivé.
Qu'on juge du désespoir de Mahmoud en apprenant un tel dé-
sastre. Le fruit de tant de peines et de trésors dépensés, sa loti
ses matelots brûlés, massacrés, engloutis dans un seul combat!
En pleine paix, au milieu des négociations amicales entamées entre
les ambassadeurs des puissances et les ministres de la Porte, un
pareil acte de barbarie, qui eût déshonoré des forbans et soulrvé
contre eux L'indignation de tous les peuples! C'était à n'y pas
croire. Aussi, quand les drogmans des ambassades de France,
d'Angleterre et de Russie, envoyés chez le Reis-ereadi, àConstan-
linople, pour annoncer officiellement cette dangereuse m nivelle.
accompagnèrent leur récit de protestation! de dévouement au nom
de leurs gouvcrnemens, le ministre turc les interrompit par ces
mots : « C'eil absolument comme ri, «assaut la tète d'un homme.
je l'assurais en même tempe de mon amitié 1). »
La Porte et les ambassadeurs disputèrent pendant quatre mois
entiers sur la question de l'indépendance «le la Morée, que le ooan-
bat de Navarin venait de mettre si brutalement à l'ordre du jour.
Pertev-Efcndi , alors Ibis ou ministre des affaires étrangères, fit
preuve d'une extrême habileté dans ces conférences, qui furent
soutenues, du coté de la France, avec une grande finesse et un heu
reux à-propos par le premier interprète de l'ambassade, M. Alix
Desgranges , chargé de la partie la plus périlleuse et la plus déli-
cate de la négociation. Les ministres des trois tours ne voulurent
pas se départir de la délimitation de territoire qu'iU avaient de-
mandé pour un royaume hellénique , à prendre sur les possédions
de la Turquie, lequel royaume devait , SOQS la protection des al-
liés, voir refleurir tonales classiques lauriers de la mytholo
que. Hélas ! au lieu des <>li\ iei I de Minerve, le sol du Pelopo-
nèse n'a jusqu'ici porté que des shakos bavarois.
Le Etais, avec la dignité qui convenait à son caractère et au poste
èminent qu'il occupait, lit sentir aux représentans l'injustice de
leurs prétentions. Aucun des monarques en cause n'aurait souf-
fert assurément une intervention d< are dans ici affaires inté-
i Vrolocols ofconfcrcmcs hdd al Constantinoj
REVUE DE PARIS. 221
rieures. Leurs ambassadeurs ne rabattirent pourtant rien de leurs
exigences, qui équivalaient à une déclaration de guerre, surtout
venant après l'affaire de Navarin.
Quatre mois après le départ et la rupture des ambassadeurs,
la Russie publiait sa déclaration de guerre contre la Porte , et les
diplomates français et anglais relisaient tout ébahis leur fameux
protocole numéro 6, dont les dispositions se trouvaient annulées
de fait par cet incident inattendu.
Malgré la destruction de la Hotte turque et le peu de temps qu'a-
vait pu employer l'armée de terre de Mahmoud à l'étude de la
tactique européenne, il fallut à la Russie deux campagnes pour
venir à bout de sa victime; encore n'y parvint-elle qu'en réveillant
parmi la population de la Bulgarie et de la Thrace l'esprit contre-
révolutionnaire, encore mal abattu. Le traité d'Andrinople parut
enfin, pour couvrir de confusion la diplomatie française et anglaise,
spectatrice de cette spoliation, contre laquelle la honte seule l'em-
pêcha de protester. La Russie avait solennellement promis, dans
le traité du G juillet 1827, de ne rechercher aucun avantage exclusif,
soit pi ii iiége» de commerce, soit agrandissement de territoire. Voici de
quelle façon elle tint ses promesses. Elle annexa à ses possessions
le Delta du Danube , reléguant les sujets turcs à six lieues de la
rive du fleuve. Elle se fit concéder Anapa, cette clé de la Circas-
sie, plus de deux cents lieues de eûtes, des forteresses, des posi-
tions militaires. Elle exigea et obtint l'expulsion des musulmans
des principautés de Moldavie et de Valachie, la démolition du fort
de Giurjewo, l'établissement d'une quarantaine qui sépare aujour-
d'hui les pi innpautés des autres possessions de la Porte. Enfin elle
fit diminuer des deux tiers les droits de douane payés jusqu'alors
par les navires commerçant sous son pavillon. On sait ce qu'est le
pavillon de la Russie : un objet de négoce qui se vend à beaux de-
niers comptant à tout navire marchand qui veut en faire usage. Le
traité d I nkiar-lskélcssi acheva plus tard d'ouvrir les yeux aux
plus incréduk
après avoir a< heté aussi cher le droit de vivre en paii ches lui
et ■!■ oper du déreloppemenl de ses pensées de i éforme et de
civilisation, Mahmoud devait t roire que les cabinets de l'rain
d'Angleterre comprendraient enfin le rôle noble et généreux qui
leur était dit té | ai le*» propre intérêt, et que leur alliance le dé-
TOME XLUI. juil: 1G
222 UEVIE DE PARIS.
barrasserait à l'avenir de son terrible tuteur de Pétersbonrg.
Aussi, lorsque poussé par de perfides conseils, Méhémed-Ali se
mit en révolte ouverte contre la Porte en envahissant la
pouvant son année ji ur la route de Constantinople, le sultan
essava-t-il • soustraire à la daagereaae amitié de la Ru-i - ri
invoquant le secours de l'Angleterre et de la France, <iui refau
rent, on ne sait pourquoi, de se rendre arbitres des destinées de
l'Orient. La Russie profila de cette nouvelle faut bi-
111 ts, et le traité ù'I nkiar-lskélessi fut la monnaie dont elle -
par ses mains.
Tels sont les événemensqui ont signalé le ré{;ne de sultan Mah-
moud II; tels sont les obstacles qui ont jusqu'ici entravé la |
forme des institutions ottomanes. A aucune époque 1 'h M
-ente un assemblage de plus grands obstacles surmontés par
une constance plus inébranlaMo. '. >i\ qui ne mesurent te met
d'un homme d'état qu'aux succès actuellement réali u\ qui
ne tiennent p.is oenipte au champ moissonné des épis contenus
dans le grain qui germe an fond de ses suions, reproen si i
réformateur de n'avoir pensé qu'à détruire et non a édifier, il- ne
m que pour Mahmoud, comme pour Lo as XI, détruire
.it réellement Créer, et que le l'ait seul de l'a. DU de i
les pouvoir s i ivaux qui faisaient eclu e au pouTOir principal consti-
tuerait au besoin l'œuvre politique la plus puissante dont l'histoire
des sociétés et des ;;ou\ eriiemens ait gardé la t
Si l'on résume maintenant le> laits de cette su» cincte ai
on verra d'abord, pour premier résultai de la réforme, la féoda-
lité turbulente frappée a mort dans la personne des Déi
puis la vieille et vioieu anisation militaire de la Turquie ému-
lant du faite à la base arec l'Odjak indisciplinée des janis
pour i.iiie place à une jeune année pleine d'ardeur et de /'le.
Viennent à leur tour les lois somptuains , qui n'imposant pas seu>
lemenl un frein aux dépenses foll< par la vanité et l'éti-
quette des foin lions publiques . mais qui abolisse di du même coup
la cause première de toute- ces exactions <\^-"
taire de l'autorité se croyait en droit d'accabler ses inférieurs pour
soutenir les d< baui bi - et le désoeuvrement de sa domesticité.
Voilà des actes accomplis, si l'on est curieux d'en connaitn
tels qu'un *eul d'entre < u.\ suffirait pour immortaliser un homme.
REVUE DE PARIS. 223
Cette même pensée révolutionnaire et civilisatrice, Mahmoud
l'a infiltrée dans toutes les veines du vaste corps dont il est la tète
intelligente. C'est une transfusion à la manière de ces chirurgiens
qui ranimentle corps d'un vieillard avec le sang d'un jeune homme.
Dans l'administration de l'empire, la hache a commencé aussi à se
faire jour. Les repaires où les pachas autrefois enfouissaient le
fruit de leurs rapines sont ouverts à l'œil du souverain. Ces fer-
miers de bétail humain n'achètent plus les troupeaux corvéables
dont ils exploitaient la tonte avec une si rare impudence. Si le gou-
vernement doit lever mille piastres d'impôt, les pauvres sujets
n'en verseront plus deux mille clans le sac du collecteur, faisant
ainsi la part du valet aussi forte que celle du maître. Mahmoud a
réglé les pouvoirs et les devoirs de chacun. Les ministres de la
Porte, les gouverneurs, pachas, ayans, mutséllims , reçoivent des
appointemens fixes, et leurs dépenses sont limitées comme leurs
recettes. Le nombre des serviteurs est mesuré à l'importance des
attributions. Plus de ces armées de fainéans qui constituaient la
cour des fonctionnaires dans les provinces, et qui devenaient na-
turellement un surcroit de fardeau pour le chef comme pour les
subordonnés.
Les mukataha , ou les terres appartenant à l'état, qui forment
l'une des branches du revenu public, sont abandonnées en usu-
fruit, moyennant un capital une fois payé, à des traitans, dont le
bénéfice consiste à sous-louer aux travailleurs trop pauvres pour
acquérir de première main le droit concédé par le gouvernement.
Les exploitateurs de ces mukataha avaient de tout temps haussé
le prix de leurs concessions, à ce point (pu- tout le fruit du tra-
vail venait aboutir à eux. Il en résultait une gêne extrême parmi
les classes adonnées à la cataire des terres. Sultan Mahmoud a
détroit ces monopoles en fixant par une ord'Uinaneo un prix l<
l marcle a.
Si nous examinons maintenant les réformes morales, nous bor-
nant encore à cher lei faits accomplis, neoa ferrons le seuveaû
donnant à ses peuples l'exemple de l'abnégation et de l'oubli des
uses. I h tère musulman, qui a ses défauts comme
qualités , doit surtout, pour se plier à m»s usages , perdre un peu
de cette rudesse des tewps anrieos , qoe l'on i pu parfois taxer
de barbarie.
JG.
■22Ï REVUE DE PARIS.
Les passions sont demeurées aussi vivaces, aussi inclémentcs.
dans l'ame d'un Osmanli , en 1837, qu'elles l'étaient au tempe d'Or-
chan et de liayezid Irr, ainsi conservées sous la rouille de l'igno-
rance et de l'isolement. La loi arabe du talion qui demande une
tôte pour une tète abattue, une main pour une main, un œil pour
un œil, existe encore dans les mœurs, quoiqu'on ait abandonné
son application positive. Lue injure est suivie de prés du châti-
ment, et ce châtiment s'accroît avec l'offense, en raison de l'im-
portance de l'offensé. Le moindre tort envers la personne sa<
du souverain avait de tout temps été puni des peines les plus gra-
ves, de la mort souvent. Il appartenait à sultan .Mahmoud d'ajou-
ter cette réforme à tant d'autres. Toutes les fois qu'il a pu par-
donner, il a couvert les coupables du manteau de son indnlgen
L'amnistie du fameux chef corde Ilavendoz-Hci est trop récente
pour qu'on l'ait oubliée. Moustapha-l'acha, le gouverneur d'Os-
codra ou Scutari d'Albanie, saisi par le grand-viair, après une
résistance opiniâtre , au lien de porter M tète sur le fatal put
d'argent, qui l'eût reçne autrefois, réside à cette heure à Consian-
tinople au milieu de ses femmes et de ses enfans, et il reçoit de
Mahmoud une pension mensuelle de 15,000 piastn . C [oueta-
pha-1'.icha est, du reste, un homme d'une rare énergie et d'un
coura.;;e éprouvé. Peut-être un jour sa reconnaissance tromeia-
t-clle le moyen de s'acquitter envers son maître. afoustapha-Pacha
est ce même général qui voulait tomber sur les derrières de l'ar-
mée russe en 1S-2*.), avec un corps de 25,000 Albanais, quand les
troupes du c/.ar s'arrêtèrent à Andrinople pour attendri' le résul-
tat des oégOCiations entamées. Il ne Fui retenu que par le i
sacré que professent tous les musulmans pou ries traitée* Les Ii ou-
pee du pacha d'< >scodra se composaient preeque en entier d'Alba-
nais catholiques. Ces troupes peuvent passer pour les plus \ail-
lantee el les plus fidèles de l'empire. Leur rébellion et celle de
leur chef avaient été occasionées par l'obligatioa qu'on roulait leur
imposer de changer leur costume contre celui du Niiam-Djedid.
A côté de Uavendoz-Ilei et de Moustapba-Pacha, OU peut rcu-
contrer en liberté, dans 1rs mes de Constantinople , un vieillard
de quatre-vingts ans, qui doit aussi la i ie à la clément e de sultan
Mahmoud. Ces! l'ancien pacha de Baghdad qui, suscité par Mé-
hémed-Ali, sciait aussi révolté contre l'autorité du grand-s
REVUE DE PARIS. 225
gneur, et qui avait fait trancher la tête à Sadik-Efendi, ancien reïs
et kiaïa-beï, chargé de sa déposition. Vaincu par Ali, pacha d'Alep,
qui lui a succédé dans son gouvernement, il fut envoyé dans la
capitale de l'empire, où il devait subir la punition réservée à son
crime. Sultan Mahmoud lui flt grâce et lui conOa un des pachaliks
d'Europe, qu'il administra quelque temps, et d'où il fut bientôt
rappelé pour cause d'incapacité. Le vieux pacha vit aujourd'hui
tranquille avec une pension de retraite.
A tous ces noms joignons encore celui d'Ali- Beï, de Sophia,
autre gouverneur rebelle qui, après avoir livré à la Porte les com-
bats les plus acharnés, se réfugia en Autriche, d'où le gouver-
nement turc obtint son extradition, non pourle punir, mais pour le
gracier comme les autres, en lui donnant Constantinople et le
Bosphore pour prison.
Ces faits suffiraient sans doute pour constater l'importance et
la réalité des réformes opérées par sultan Mahmoud, et pour jus-
tifier la haute admiration que m'inspire cet homme si extraordi-
naire, qui a dû à son seul génie l'imagination de ses plans im-
menses et leur exécution plus grande encore; mais si par le fruit
on peut connaître l'arbre, il est possible de prévoir ce que devien-
dra l'empire ottoman, ainsi régénéré dans toutes ses parties,
quand l'ouvre colossale sera terminée au grand ébahissement de
nos lérémiefl politiques.
Le succès de la réforme administrative est trop assuré aujour-
d'hui pour que je le discute ici. On admettra, je pense, que, dans
un court délai, les provinces turques seront gouvernées comme
nos départemens, par des fonctionnaires en communication di-
recte et constante avec le conseil du souverain et absolument
mis à ses ordres. La juste répartition de l'impôt et la sévère
cation des ordonna: ■ i r les mukataba soulageront les
contribuables et encourageront les efforts et les espérances des
iculteorset des travailleurs de toute sorte, qui doivent ac-
crottre considérablement la richesse nationale. Sous cette protec-
tion , le commerce diminuera de plus en plus la consommation des
produits étrangers. Pour favoriser ces développemens, le gou-
vernement tient en réserve des projets de chemins qui mettront
puni la première fois en contact les parties les plus éloigné* i de
l'empire. La route d'Andrinople à Belgrade i il déjà en joie d'<
226 REVUE DE PARIS.
cution, et les bateaux à vapeur du Danube et de la Méditerranée
vont resserrer tous les jours les liens qui unissent entre eux les
chefs-lieux de provinces.
L'armée et la marine s'accroissent et s'instruisent d'une manière
remarquable, il n'est déjà plus trace des désastres de Konièh et de
Navarin. La rébellion dos pachas est un tison éteint, ou peu s'en
faut. Les partisans de l'ancien ordre de choses vieillissent et font
place à une génération qui a les yeux tournée vn > l'avenir. Le
pouvoir du souverain repose dans sa main puissante, comme un
carquois plein de flèches, au lieu d'être, ainsi qu'autrefois, un
faisceau rompu et disséminé. La Syrie, cette belle et courageuse
fille de l'empire, se détache de plus en plus de l'étreinte de son
envahisseur égyptien. Méliémed-Ali vivra peut-être encore assez
pour voir les fellahs arabes protester ouvertement contre ses
odieux monopoles qui les laissent nus et gr< lotians sur la paille de
leurs épis, seule part que le tyran leur ait faite dans le partage de
leurs limitons.
Ibrahim est trop odieux à la Sj rie et même à l'Egypte, pour qu'à
la mort de son père il y établisse jamais sérieusement son autorité.
Abbas-Pucha, petit-fils de Méhémed-Ali, ne lui abandonnera pas
d'ailleurs le pouvoir sans le lui disputer. Il ne serait peut-être pas
éloigné de seconder les vues de la Parte si eelle ci lui offrait une
récompense digne de sa naissance et de les mérites. L'habileté
russe ag| seule capable de DOUA pousser dans quelque autre bénie
semblable à celle de l'affaire grecque pour mangera sou aise quel-
ques nouveaux marrons diplomatiques tirés du feu par m alliée
complaisans. Les fabricans de politique quotidienne sont déjà lan-
cés à fond de train dans la voie où ils firent tant de merveilles au
temps îles protocoles de Londres. Ils* tient aujourd'hui, a\ee ou
sans métaphores, que l'empire ottoman esi un cadavre qu'il faut,
au plus rite, anatomiser, eoinme ils criaient , en 1S27. à la l mis, nie
sainte des Hellènes et à la gloire de Navarin! L'Angleterre, pour
sa part , sait trop ce que lui coùieni les précieux lauriers de M. Co-
drington, pour M laisser tresser de nom elles cou ion n< s dese main.
Il n esi pas besoin , je pense , de nous jeter ici dans une longue
digression pour prouver à nos leelen lent
des liras et des jambes eonune les antres hommes, et qu'ils ne
pas morts , quoi qu'on en ail , du ips de plume dont la
REVUE DE PARIS. 227
presse politique les a tant de fois traversés. Jamais race, au con-
traire, ne fut plus vivace et plus apte à fournir une longue car-
rière. Sous le rapport de l'intelligence, les Goluis, civilisés par
Pierre-lc-Grand , étaient loin de les valoir : leur jugement, leur bon
sens, leur probité, tous les avantages naturels qui constituent le
fond, ou, si l'on veut , l'étoffe d'une nation, sont assurément chez
eux bien supérieurs aux analogues que nous pourrions leur op-
poser. Le Coran, qui a enfanté la civilisation arabe, ne ressemble
en rien, comme nos aligneurs de phrases le disent depuis si long-
temps , sans l'avoir lu , à une œuvre de barbarie. Il ne nous appar-
tient pas à nous, peuples usés de civilisation, de désespérer de
ceux qui font le premier pas dans la route que nous venons de
parcourir. Les races musulmanes ont des préjugés à perdre; il
faut avouer que nous ne leur cédons en rien sur ce point. Au lieu
donc de demander leur expulsion de l'Europe pour les remplacer
par les Kirguis et les Cosaques du Don et de l'Azof, revenons à
des sentimens plus logiques et plus philosophiques, s'il est possi-
ble, et n'écrasons pas, dans son berceau, la civilisation d'une moi-
tié de l'univers.
La question la plus délicate et la plus capitale pour la réforme
de Mahmoud, la seule dont la solution ne soit pas écrite dans les
actes déjà consommés, c'est celle de savoir quel rôle réserve la
nouvelle organisation aux sujets chrétiens et tributaires. Les sujets
chrétiens, qui forment, à eux seuls, plus des deux tiers des lia-
bitans de la Turquie d'Europe, et qui sont répandus dans les pro-
rinces et dans les villes les plus importantes de l'Asie, où il tien-
nent entre leurs mains à peu près toute l'industrie et tout le com-
merce du pays, ne sont pas encore affranchis légalement du
régime de la conquête. On sait que, d'après les réglemens de Ma-
il et de ses successeurs, un raya ou plutôt un zhnniif, car
le nom (jue la loi leur attribue, ne peut hériter d'un musulman.
Son témoignage esl nul en justice. Au lieu de payer l'impôt terri-
imi.il de la dime, comme les Bujetfl mahométans, il donne quelque-
lois le quart on même la moitié de sou rei eau; sur lui seul pèse cette
t.i\r avilissante de la capitation appelée kà n • . i ; il e>t expoi
chaque testant aux injures, aux injustices, ani mauraifl traitant
Il n'a pii> le droit de porter des armes, même pour le BOTl i08 de MU
-, qui ne l'appelle jamais dans les rangs de ses armées. Ci ace à
2V28 REVUE DE PARIS.
Mahmoud, il faut le dire, cet état s'est singulièrement amélioré.
Les sujets tributaires qui n'avaient le droit ni de monter à cheval,
ni de posséder des bateaux d'une certaine forme, ni de s'habillei
de certaines couleurs, ni de peindre leurs maisons selon leurs
goûts, sont aujourd'hui aussi libres, sous ce rapport, que les mu-
sulmans. Le sultan a même accordé des décorations et des titres i
quelques-uns de ses sujets chrétiens, ce qui était inoui jusqu'alors.
Les lois somptuaircs tendent à effacer toute distinction extérieure
entre les diverses populations de l'empire. Cette innovation mar-
chera graduellement à des résultats plus positifs. Son premier pas
sera, nous l'espérons, l'enrôlement des chrétiens dans les troupes
ottomanes. Nous avons dit que l'armée de Moustapha, pacha oV< >--
codra, se composait en partie d'Albanais catholiques, et que ces
troupes passaient pour les plus braves et les plus fidèles de l'em-
pire. Quelle force Mahmoud n'ajoutcrait-il pas à celle dont il dis-
pose déjà, s'il déclarait le service militaire des zimmys, non-seu-
lement admissible, mais obligatoire l Un règlement uniforme devrait
alors être adopté pour l'avancement , qui serait accordé -ans dis-
tinction de culte. Peut-être faudrait-il que d'abord les régimens
Fussent entièrement composés, les uns de musulmans, les autres
de chrétiens. Par ce moyen, au lieu de mettre des haines en con-
tact, on n'exciterait qu'une heureuse rivalité. Ce bienfait toutefois
ne porterait ses fruits qu'autant qu'il serait accompagné d'une lé-
gislation qui réglerait définitivement, et d'une manière plus équi-
table, la condition civile et politique des sujets tributaires. Il BSl
impossible que sultan Mahmoud n'ait pas sondé de son regard pé-
nétrant les profondeurs de cette question. Sans nul doute le der-
nier but de sa réforme est la fusion de toutes les races diverses
éparses sur la surface de ses étals.
Il est bien entendu que par ce mot fution nous ne voulons parler
que de fusion politique. L a fusion de famille esl impraticable, la
loi religieuse s'opposant a ce qu'une femme musulmane puisse
s'allier, par mariage, à un étranger. Mais beaucoup de pays nous
montrent la possibilité d'une parfaite intelligence et d'une même
politique entre «les races de culte différent. Sans sortir des états
du grand-seigneur, nous voyons le plus parfait ao Ord régner entre
les Maronites du Liban et les ànsariés, les Matualis, les Dru
les Coptes, les Grecs catholiques etschismatiques, les Arméniens
REVUE DE PARIS. 229
et les mahométans eux-mêmes. Il faut laisser au temps le soin d'é-
mousser les antipathies de cette espèce ; il n'y a pas déjà si long-
temps qu'en France les catholiques et les protestans se haïssaient
plus peut-être que ne l'ont jamais fait les Grecs et les Turcs.
L'immense et immédiat avantage que le gouvernement retirerait
d'une sage et graduelle révision de la législation politique serait
de détacher pour toujours de la Russie les sympathies de ses pro-
vinces d'Europe. Du jour où les Bulgares, les Rouméliotes, les
Bosniaques, les habitans de la Macédoine et delà Thessalie, trou-
veraient, dans l'administration qui les régit, au lieu d'une spolia-
tion avide et d'une persécution fanatique, une protection contre
le retour des méfaits et des avanies, une garantie quelconque de
leurs droits, si peu étendus qu'ils fussent , on les verrait se serrer
autour du trône de leur monarque, et repousser les suggestions
de la politique russe, qui n'aurait plus à leur offrir, pour tenter
leur fidélité, que le spectacle de ses malheureux serfs, courbés
sous le knout et la glèbe. Je ne crains pas d'affirmer que les pro-
vinces, déjà séparées, de fait, de l'empire, comme la Moldavie, la
Valachie et la Servie, demanderaient elles-mêmes , dans un temps
donné, à rentrer dans la circonscription du territoire ottoman,
trop heureuses d'échapper ainsi à l'absorption moscovite et à la
perspective peu flatteuse des oukases impériaux de Saint-Péters-
bourg. La Grèce elle-même, la pauvre Grèce, revenue aujour-
d'hui de sa fièvre d'héroïsme, ne tarderait pas à solliciter, comme
une grâce, un luitti-chérif, qui lui garantit une indépendance sem-
blable à celle de la Servie, moins toutefois le surcroit de la protec-
tion russe.
Le voyage du sultan dans ses provinces d'Europe aura une
grande influence sur l'avenir de cette partie de la réforme. L'ac-
< u< il fait | ai Mahmoud ans diverses députations turques et ra\ as,
qu'il a traitées BOT le pied de l'égalité, rendant justice à tous, a
prouvé qu'il ambitionnait une autre gloire que celle qui fume sur
les encensoirs des OOW ti-.ins. Les journaux qui ont public les dé-
tails de ce mémorable voyage ont en le tort de broder sur cette
trame historique; et, d'après nne plaisanterie do Morning-Chro-
n'uli , d'imaginer t<»u«. Ie> deuils d'une prétendue conspiration, à
la suite de laquelle une foule de < adarres auraient été rus Douant
sur le*, eaui du Bosphore. Les correspondances officielles n tannent
230 REVUE DE PARIS.
heureusement donner un relatant démenti à ce sinistre mélodrame.
Aucune conspiration, aucun attentat contre la vie du sultan n'a
eu lieu à Constantinople, et les eaux du Itosphore n'ont été ensan-
glantées que dans les colonnes de la presse anglaise et française.
Je le répète, la régénération dé la Turquie doit s'appuyer sur
cette base essentielle, l'amélioration de la condition civile et poli-
tique des zimrnys , pour avoir des chances de force et de durée.
Tant que vivra Mahmoud, nous attendrons avec confiance que
vienne le temps, pour cette pensée féconde, de se produire ouver*
tement au jour; mais si la mort saisissait le sultan avant que sa
tache fût remplie , l'empire ottoman, comme un vaisseau sans
pilote, ne risquerait-il pas de s'aller briser sur les écueils qui
l'environnent encore? L'héritier du souverain actiu lest trop jeune
pour comprendre les projets de son père. Oui donc l'aiderait ou le
suppléerait? C'est ici le lieu de faire connaître les nommes que
Mahmoud a placés à la tète de son gouvernement et auxquels il
a confié la belle et difficile mission de fforta; ce
sont eu\ -ans doute |UÎ seraient appelés comme exécuteurs du tes-
tament politique de Mahmoud.
On sait «pie le grand-vistr et le cheik-ul-islam sont les deux pre-
miers personnages politiques de la Turquie. Dans les cérémonies
publiques, ils marchent auprès delà personne defempereurtrun
à sa droite, l'autre à sa ;;aiiche. Le premier préside le < 01,
ministres; l'autre est l'organe Buprémc de la religion ci de la loi.
Le grand-visir actuel, appelé Réouf-Pacha, esl promu pour la
seconde fois à l'éminciile dignité qu'il occupe. Son principal mérite
consiste dans la réunion de deux qualités qui se rencontrent rare-
ment ensemble : il est à la fois militaire et homme de plume ( clilï-
snj 'et rhU-lialrm). 1. 1 ;;u tic de l'erse lui a fourni l'OCCasiOfl de
mettre son coura;;e en relief; <t la Confiance de son souverain,
jointe à l'amitié que lui portent ses collègues . prouve qu'il soutient
dignement dan 1« - conseils la réputation conquise sur les champs
de bataille.
i e cheik-ul-islam, ou . si pon mut , le muphti de Constantinople,
DOdoil pas ion élévation seulement à sou mente : BOD avancement
rapide dans la carrière des ulémas est attribué en partie à l'in-
fluence de sa famille , l'une des plus illustres de la capitale, et qui .
depuis longues années, se maintient en possession traditionnelle
REVUE DE PARIS. 231
des premières charges de l'ordre judiciaire. On le nomme Hassim-
Efendi. L'insigne faveur dont il est environné est bien motivée par
les services qu'il rendit à la reforme, en lui prêtant, dans ses
fetias, l'appui de la religion et de la magistrature. Le corps des
ulémas pouvait ébranler Mahmoud sur son trône, s'il eût appuvé
l'insurrection des janissaires. En condamnant leur révolte à l'una-
nimité des voix, il entraîna le peuple sousl'étendart du prophète,
arboré, au milieu de ces jours d'épouvante, sur la chaire sacrée
de la mosquée de sultan Ahmed.
Le soleil du divan est, sans contredit, Pertev-Pacha, dont le
nom jouit aujourd'hui, en Europe, d'une certaine célébrité. Très
jeune encore, Pertev fut appelé à rédiger la correspondance du
grand-visir pendant la guerre de 1808 contre les Russes. De re-
tour à Constantinople, on le chargea de la rédaction des notes
politiques de la Porte , et plusieurs chefs-d'œuvre de style et de
logique sortirent de sa plume. Ceux qui se livrent à l'étude de la
diplomatie n'ont pas encore oublié les réponses adressées, en 1821,
par le gouvernement turc, aux cabinets russe, anglais et français,
réponses aussi pleines de noblesse que de modération, et qui se
rattachaient aux premiers évènemens de la révolution grecque.
Pertev était l'auteur de ces remarquables écrits. Il parvint bientôt
au poste de Ministre «les affaires étrangères : il est aujourd'hui
kiaia-ba , ou ministre de l'intérieur. Pertev-Pacha , quand les
affaires de la Grèce se compliquèrent, déploya dans les confé-
rences un immense talent d'homme politique. Les pièces officielles,
imprimées par ordre du gouvernement anglais, sont là pour té-
moigner de I. ir et de 1 habileté qu'il mit à défendre l'hon-
neur de sa patrie contre les injures prétentions des ambassadeurs,
auxquels demeura seulement la brutale victoire de la force. Il est
le h eateur et le < het'de cette jeune é< oie de diplomatie qui a surgi
tout à coup et m à propos à Constantinople, pour sauver le p.ivs
i ambitions étranger.
le déparlement de la marine a aujourd'hui pour minière Mu-
chir-Ahmed-Padia 1 , jeune homme de trente-quatre ans, qui,
dan- |.-..n,i i n rvait autrefois d'intermédiaire entre le
souverain et le> ministres. < m sait que V t SultaiU n'ont pai pour
(i. Micun de- g .t- le titra dt llMtn ant
232 REVUE DE PARIS.
habitude d'assister aux séances du conseil. Le capitan-pacha
Ahmed possédait alors le privilège de recevoir les instructions
verbales du maître. Élevé dans les rangs dei pages de S.i llau-
tesse, il exerça d'abord les fonctions d'officier du sérail. La ré-
forme militaire trouva en lui, dus ses premiers pas, un partisan
zélé. 11 se lit remarquer dans la guerre d'Albanie; puis il revint
à Constantinople pour remplacer, au ministère do la marine, hlm-
lil-l'adia, nommé au grade de séraskér de Roumélie.
Ce Khalil-I'acha est l'un des fils adoplifs de l'ancien iéraskér
Khomrcv. Ccst un jeune homme distingué d'esprit et de manières.
L'un des premiers, parmi les Turcs, il étudia et parla le français.
Avant d'être investi de l'emploi de capitan-pacha, il avait été en-
voyé en ambassade à Pétersbourg.
Parmi les ministres à la retraite, dont l'expérience est quelque-
fois invoquée au divan, il faut citer Khousrev-Pacha comme le
plus habile. Doux voyageurs modernes , qui se sont constitués, de
compte à demi, les historiographes du pacha d'Egypte, ont ima-
giné, pour mieux relever l'héroïsme de eelui-ei , de peindre Khous-
rev sous les couleurs les plus noires. < • n'est antre chose, si l'on
veut les en croire, qu'un personnage hideux, tardomqtu et <jr
(jur , un symbole fidèle de cette révolution de tamgt de tetmdede et de
Caricature, qui dépouilla la rare ottomane de In majesté vieillie d<
institutions première*, etc., etc. (I). Ses accusateurs, dans leui ré-
quisitoire in-octavo, vont jusqu'à lui reprocher ttitre aotft
d'amir d'ê fiais souk ils bUatCi et un I isaijc de Tartan noué dans un
tvint rouge de tang.
le n'ai pas la prétention de justifier les intrigues sans nombre
qui aidèrent le rusé ministre à se maintenir dans la faveur de son
maître pendant le cours de sa longue existence. Sans doute stl >(,j|
insatiable de pouvoir, ses jalousies et ses rivalités mesquines
prouvent jusqu'à l'évidence que le bien de l'étal n'entrait pas tou-
jours en première ligne dans les cal< uK de son ambition; mais il
ne faut pas oublier non plus le-, services immenses qu'il rendit à
la réforme, en s(> faisant l'instrument le plus actif de la désorga-
nisation des déi e-beïs, et en improvisant, avec un si admirable
(I) WUtOirt et I<i guerre de Mt'hànet-Ali contre lu Porte ottomane, p r MM. Si t. idal-
vène et Barr.iutl.
REYTE DE PARIS. 233
tact et une si étonnante promptitude , la nouvelle armée qui rem-
plaça les janissaires. Khousrev-Pacha, jugé comme administra-
teur et comme ministre d'état , est l'un des hommes les plus extra-
ordinaires qui aient paru depuis long-temps sur la scène politique
de l'Orient. La haine dont le poursuit Méhémed-Ali date, comme
on sait, du commencement de ce siècle, du temps où Khousrev,
investi du pachalik du Caire, fut expulsé de son gouvernement
par un autre intrigant plus rusé que lui, lequel s'était d'abord
introduit dans sa haute domesticité avec le titre subalterne d'in-
tendant des chasses. Cet intendant des chasses était Méhémed-Ali
lui-même , qui a bien tort de se plaindre des trahisons et des dila-
pidations, puisque ces vices forment le piédestal de sa puissance
actuelle. Il y a beaucoup d'analogie entre ces deux hommes. La
seule différence qui les sépare , c'est la proportion de l'échelle sur
laquelle chacun d'eux a travaillé.
Le tcliaouch-bachi Nedjib-Éfendi, qui exerce à Constantinople
les fonctions de chef de la justice executive, fut d'abord, pendant
de longues années, capi-l.iaïa, ou homme d'affaires du pacha
d'Egypte auprès de la Porte. Sous le règne de Sélim . il avait
déjà contribué aux premiers essais de réforme militaire qui coû-
tèrent le trône et la vie à ce prince. Dans une révolte, les jani — -
Tes entourèrent un jour la caserne de Scutari où ils savaient le
rencontrer, résolus de le massacrer comme l'un de leurs plus
dangereux ennemis. Nedjib-Éfendi fit ouvrir, par ses dome^ti-
•ux battans de la porte, et il i 'élança à cheval, le sabre
pendu au poin ml feu de ses deux pistolets, sur les assassins
qui, stupéfaits de cette brusque attaque, lui donnèrent le temps
happer à leur vengeance, non sans faire pleuvoir sur lui une
e de coups de fu>il el de pistolet qui, heureusement , ne l'at-
teignirent point. Nedjib-Kfendi prit sa rêvant h-- dans H6-
mens d 826, et il s'est depuis signalé parmi les plus zélés pro-
ii rs de la référa»
l'un d< - In s du sultan, et second fils adoptif
de Khousi ha, est kkat <t-m>u-hir, ou général en chef de la
garde, et de phu léraakér d'Anatolie. Il est parvenu à cette double
dignit'- par l influence de mm
Il a sous Ml ordres, OOaWM g'-nérul des troupes impériales at-
tachées au département de la marii. ant jeune homme qui
234 REVUE DE PARIS.
Gt, il y a quelques années, l'étonnement des salons de Londres,
par la distinction de son esprit et par la rare perfection avec
laquelle il parle la langue française. A Paris, où Namik-Pacha n'a
résidé que quelques jours en se rendant à son ambassade d'Angle-
terre, beaucoup de personnes ont pu juger, par cet exemple, de
l'effet de l'éducation européenne sur les Turcs. Namik-Pacha est
sorti de la bonne bourgeoisie île Constantinople; il apprit le fran-
çais au moment où la Porte cessa d'employer les Grecs dans sa
diplomatie Elevé d'abord uniquement pour la carrière des armes,
il s'enferma pendant plusieurs années en compagnie des meilleurs
traités de l'art militaire français, qu'il parvint bientôt à compren-
dre, grâce à son intelligence ouverte et à l'assiduité de son tra-
vail. 11 organisa l'un des premiers réginiens des nouvelles troupes
et s'éleva, en très peu de temps, au grade de fkkik, ou maréchal-
de-camp. Il remplit ensuite diverses missions à Vienne, à Paris,
à Londres, à Berlin et à Pétersbourg. Le titre de paclia lui fut
conféré vers ce temps; puis il lut nommé ambassadeur à Lon-
dres. Ceux do nos eompali 90(68 qui ont été à même d'apprécier
les qualités de Namik-Paclia , forment dos virux pour le voir
quelque jour revenir à Paris comme ambassadeur. Nul, mieux que
lui assurément, ne représenterait la jeune civilisation orientale
dans la vieille capitale de la civilisation de l'< tecident. Namik-Pacha
n'a pas peu contribué, par son exemple, à répandre dans la jeu-
nesse turque le désir d'étudier notre lan;;ue et nos sciences.
rapides succès ont donné l'idée au gouvernement d'envoyer à
Paris de jeunes officiers , dont les excellentes études promettent
des hommes distingués pour l'avenir. On peut citer parmi nu
Méhemmed-Éfcndi, qui revient chez nous pour ajouter encore à
ses connaissances stratégiques, et dont nos écoles de l'ai is rt de
Metz ont rendu le témoignage le plus flatteur.
Je ne tonnais que de réputation l'ambassadeur actuel de la
Porte près du roi des Français. Ce diplomate, nomme Nouri-
Éfendi , occupait, avant de j sser à l'ambassade de Londres,
la place de hrnlil.iclii , ou chef de la division commerciale au
ministère des affaires étrangères <lc Constantinople. C'est , dit-on ,
un homme instruit et recommandable par ses qualités person-
nelles; il est à;;é d'environ cinquante ans, et il étudie la langue
française qu'il commence à comprendre, mais qu'il ne parle pas
REVUE DE PARIS. 235
encore. Il a pour premier secrétaire Tcdââi-Éfendi , jeune homme
que son talent ne distingue pas moins que sa molestie, et pour
interprète, le jeune Vogoridès , fils du prince de Samos. Ce prince
de Samos, l'un des grands noms de la Grèce, est resté fidèle au
sultan et a même pris une part très active aux affaires de la Tur-
quie.
Nouri-Éfendi a remplacé à l'ambassade de Paris un homme d'un
rare mérite, qui a récemment quitté ce poste pour celui de Lon-
dres. Réchid-Beï, sorti comme son successeur des bureaux du
reïs, était renommé à Constantinople pour sa rédaction. Il a com-
mencé sa carrière par des travaux de littérature qui furent remar-
qués du sultan. Plusieurs de ses morceaux de poésie étaient con-
sacrés à la louange du héros de la réforme ottomane. Ses essais
littéraires lui ouvrirent les bureaux de la division politique des
affaires étrangères. Il fut nommé chef de cette division (Amétclii)
en récompense des succès par lui obtenus dans plusieurs missions
en (irèce, à la suite des armées, où souvent on vit le jeune écrivain
montrer l'intrépidité d'un homme de guerre. Après la bataille de
Konièh, Réch'-l-li i fut envoyé en mission particulière au camp
d'Ibrahim et chez le pacha d'Egypte. En 1830, il vint résidera Paris
comme ambassadeur extraordinaire. Il a dôme, pendant son sé-
jour dans notre capitale, tontes let preuves d'un esprit juste,
éclairé, et surtout désireux d'apprendre. Quand il quitta Paris, il
lisait et écrivait notre langue avec facilité. Récuid-Bey est un jeune
homme de trente-quatre ans, l'un des plus remarquables élèves
de celte école diplomatique formée pat l'ertev-Efendi. C'est un es-
prit d'une portée supérieure, exempt de fanatisme et de pi pi
quoiqu il se montre fort attaché à m religion et aux obligations
qu'elle lui impose. Son armée à Paris coïncida avec le- Fêtes du
Ramazan. < m sait que ce carême des musulmans défend de prendre
aucune nourriture avant le coucher du soleil, pendant toute sa
dui. hid assistait aux réunions ou il était convié, et il rece-
vait ( lie/ lui, sans qui I ;i> multipliés lui lissent oublier un
instant '.il- de religion, et sans que la préoccupation de
fficile observance nuisit le saoini du monde à œs aunes
dOVO i - que lui imposait la société. Loi mérites et le /é|e de Iie-
chi l-Beï devaient naturellement le faire remarquer de son souvu»
rain , qui créa pour lui la place de sou- taire d'étal aux allai-
236 REVUE DE PARIS.
rcs étrangères. Il serait à désirer qu'à notre tour nous prissions
en cela exemple sur Mahmoud, et qu'un sous-secrétaire d'état,
suppléant à l'absence obligée et aux préoccupations politiques du
chef de ce département , mit enfin en voie de progrès l'administra-
tion un peu rouillée de notre ministère «les affaires étrangères.
Au moment où j'écris ces lignes, le M uitcur ottoman annonce la
nomination de Réchid-Bei au poste de ministre des relations ex-
térieures, rendu vacant par la mort de Kouloussu-Pacha. Le titre
de Pacha est également conféré au nouveau ministre.
L'ambassadeur de la Porte à Vienne est aussi un jeune homme
d'environ trente ans. On l'appelle Ahmed-Pacha. Il a le grade de
maréchal-de-camp (férik), et il est attaché au service particulier
du sultan. Ahmed-Pacha comprend et parle assez bien le français.
Quoiqu'il ne soit revêtu d'aucune dignité Ostensible, pas même
du titre de bei, Vassaf-Efendi, gendre de Pcrtev-Pacha et secré-
taire de Sa Hantasse, est l'un des hommes politiques dont les opi-
nions prévalent au divan. Le choix qu'a fait de lui Millau Mahmoud
pour confident de ses pensées les plus secrètes parle assez haut en
sa faveur. Quelles qualités et quels talenfl n'a— l— il pas fallu réunir
pour être jugé digne de recevoir de telles confessions et d'assister
à ce mystérieux travail que pourrait compromettre une indiscré-
tion ou une trahison, si lune ou l'autre étaient possibles! Les
nœuds de famille qui lient étroitement les deux loi tunes de Per-
tev-Pacha et de Vassaf-Efendi, et bien plus encore l'incontesta-
ble supériorité qui distingue ces hommes d'état, en ont fait, pou
ainsi dire, les deux yeux du souverain, et partant les deu in-
fluences les plus considérables de l'empire. Rien ne |*< \< nte qui
n'ait d'abord reçu leur assentiment. L'astrC de Khousrél Mt tota-
lement éclipsé depuis qu'ils ont gagné la faveur du somerain ci la
confiance de leurs collègues.
Le fameux llusscïn-Pacha, qui prit une part si brillante à la
destruction des janissaires de Constantinople, est aujourd'hui
relégué dans le pachalik de Viddtn. Le sultan . qui n'oublie pas
anciens services, malgré l'insuffisance de talons militaires que
montra ce visir dans la campagne Contre Ibrahim, le comble
d'égards, mais ne jnge pas convenable de l'appeler pour le mo-
ment dans ses conseils. Hussein peut passer pour l'un des plus
braves généraux turcs; mais il n'etait plus asseï jeune lorsque
REVUE DE PARIS. 237
s'effectua la réforme pour modifier ses idées acquises, ce qui ex-
plique ses revers quand il crut dissiper par le seul effort de son
courage l'armée régulière des Egyptiens. L'ancienne étiquette du
sérail aurait fait tomber la tête de ce chef imprudent, dont ses
propres soldats auraient eux-mêmes demandé le supplice; au lieu
de cela, Mahmoud lui a donné successivement pour retraite deux
grandes villes et deux provinces à gouverner, Andrinople et
Viddin.
Akif-Efendi, l'ancien reïs, déposé par suite de l'affaire Chur-
chill, vit retiré chez lui, avec une allocation de 10,000 piastres
par mois.
Quoique bien des noms recommandables se pressent encore sous
ma plume, je terminerai ici cette liste, à laquelle j'ajouterai pourtant
le nom d'Assad-Efendi, littérateur distingué, dont M. Caussin de
Perceval a, traduit le beau livre intitulé UssirZafêr, sous le titre
européanisé de Précis historique de la destruction des janissaires.
Assad-Efendi, récemment revenu de son ambassade en Perse,
est historiographe du sultan Mahmoud.
Si la mort venait à enlever sultan Mahmoud à son peuple , les
destinées de la réforme ne seraient donc pas perdues. Le réfor-
mateur laisserait après lui des continuateurs intelligens de son
œuvre, qui, forts des sympathies de la nouvelle génération, à la-
quelle ils appartiennent, sauraient proléger l'avenir de la patrie
confié à la garde de leur religion et de leur honneur.
Mahmoud a fait d'ailleurs élever ses trois fils dans des idées
trop généreuses pour que l'empire ait jamais rien à redouter d'eux.
I né de ces enfans vient d'atteindre quatorze ans. On l'appelle
Aitn i i.-Medjid, ce qui revient à dire esclave du glorieux. Son frère
puîné M nomme Ahd'ul-IIa/iz [esclave du bien-aime); il est Agé
df neuf ans. Le plus jeune des trois frères a cinq ans, et se nomme
NizAM-i'DDiNN [réformateur de la religion).
Les murs soupçonneux du eaféss ne se lèvent point entre eux et
l'amour de leur père; et ce D'est pas peut-être le moindre mérite
de l.i réforme d'avoir réhabilité le plus tendre «'t le pltu -.nie dea
timens de la nature. Abd'ol-Medjid accompagne son père dam
ses promenades, et il a->Mste avec lui aux revues de tioii|M g
ani de palais. Déni des sultanes, filles de Mahmoud, sont
TOJIL M. III. juillet. 17
238 REVUE DE PARIS.
mariées, l'une à Khalil-Pacha , l'autre à Said-Pacha, séraskér
d'Anatolie.
La vie privée de Mahmoud échappe à l'analyse, l'étiquette, en
ce qui concerne la retraite intérieure du souverain, n'ayant encore
subi aucune modification. Tout ce qu'on en peut savoir, c'est qu'il
partage son temps entre l'étude et les plaisirs. Sa profonde in-
struction, qui le place à la tête des littérateurs de son pays, n'ex-
clut pas chez lui, dit-on, l'amabilité la plus exquise, et l'esprit
le plus fin et le plus délicat. Sa belle et mâle physionomie a quel-
que chose de tendre et de fier tout à la fois. J'eus le plaisir de le
remontrer un jour près de Scutari, en Asie, comme je revenais
de visiter un camp établi entre cette ville et Chalcédoiue. J'arrêtai
mon cheval, et je demeurai le regard fixé sur ce front auguste où
je saluais du fond de mon cœur, non l'empreinte d'une couronne,
mais cet autre signe plus sacré pour moi, celui du génie. Mahmoud
était vêtu du simple costume des officiers de sa garde. Point de
superbe robe fourrée de renard noir, comme autrefois; ni tur-
ban, ni aigrette, ni agrafes de diamant Au lieu de ces eunuques,
de ces grands dignitaires aux robes dorées, de ces gardes du
corps aux casques empanachés, qui entouraient jadis le somp-
tueux monarque des Osmanlis, une suite de trois hommes aussi
modestement vêtus que lui, voilà tout!
L'enthousiasme forme le trait principal du earac (ère de Mahmoud.
Il n'embrasse jamais une idée à demi. Il s'y livre corps 61 aine.
Dans son adolescence, les courses à cheval, cette espèce de tournoi
au javelot, qu'on appelait le djérid, remplissaient tous les momens
de ses loisirs. Il se prit de passion depuis pour les . ixei < ices mili-
taires européens, et pour les innovations de toutes sortes, ce qui
a fait dire aux beaux esprits de Péra qu'il était d'un caractère lé-
ger et frivole. Hais après avoir jeté un simple coup d'oui sur les
actes de sa vie publique, après avoir remarqué avec queDe per-
sistance il poursuit depuis vingt-neuf ans, s.ms relâche ni trêve,
l'unique idée à laquelle il avoué son existence, il esi impossible
S'arrêter son jugement à des faits extérieurs qui n'ont aucune si-
gnification positive. Qui sait même si cette indifféi ence et cet amour
du plaisir ne sont pas une visière baissée snus laquelle il dérobe
a ses ennem'i l'inspiration puissante en ite en traits de flamme sur
REVCE DE PARIS. 239
son front de réformateur, comme jadis sur le front des prophètes !
Peut-être importe-t-il à sa politique que cette opinion vulgaire se
propage et que l'on parle de la coupe de son habit et du vin de
Champagne qu'il a bu à son dîner, pendant que ses nuits se pas-
sent dans l'enfantement de quelque nouveau projet d'avenir destiné
à compléter l'œuvre immense de la transfiguration orientale.
L'anecdote suivante prouve que ses ministres eux-mêmes n'ont
pas toujours le dernier mot de sa pensée, et qu'il est certaines af-
faires qu'il dirige lui-même du fond de ce sérail où on le croit sou-
vent inoccupé.
Le caimacan reçut un jour une lettre du pacha d'Acre , dans la-
quelle ce gouverneur annonçait qu'en vertu des ordres reçus, il
était parvenu à surprendre le pacha de Damas et à s'emparer de
ses femmes et de ses trésors. Il demandait de nouveaux ordres pour
disposer de ses prisonnières et de son butin. Le caimacan, n'ayant
aucune connaissance de cette expédition, soumet la 1 tire au reïs-
éfendi, qui, non moins étonné que lui de cette nouvelle, en réfère
au grand-visir, de qui la proscription du pacha de Damas était éga-
lement ignorée. Le caimacan se résout enfin à s'adresser directe-
ment à Mahmoud. Le sultan l'accueille en souriant :
— J'ai compris, lui dit-il, le motif de votre visite; mais l'affaire
en question est la mienne; qu'elle ne vous préoccupe pas davantage.
Si Dieu le permet, elle sera bientôt termine
Il y a du Louis XI et du Pierre-le-draud dans l'organisation
intellectuelle de sultan Mahmoud II. Il a entrepris à la fois la
tâche géante de ces deux hommes supérieurs. Sa main droite ni-
velait les têtes des vassaux rebelles, pendant que <1 -a main
c 1 1 • • il élevait son empire des profondeurs de l'ignorance et de la
barbarie jusqu'aux spfa - s de la civilisation. La des-
truction des janissaires esl , dans ses causes comme dans
ur jumelle de la destruction des strélitx, et l'exécution
du pacha de lanina el du Déré-Bei de Smyrne rappelle assez b
nx cruautés près, celle du duc de Nemours et de ce comte de
Melon, qui fut au>si, comme le vieil Ali, surnommé le Smlana-
pak de ion temps.
t. m Mahmoud el -a glorieuse réforme méritaient assurément
DM appréi union \<\u^ complète et mieux *uivie. J'e>| ère supp
17.
JiO REVUE DE PARIS.
un jour à ces notes éparses , que je no livre aux lecteurs qu'aGn de
les prémunir contre les mille erreurs accréditées en Europe à ce
sujet. Avant de porter un jugement déûnitif sur le réformateur de
la Turquie, l'histoire toutefois attendra que les évènemens aient
achevé leur cours. Elle n'aurait pas proclamé le génie de Louis XI ,
après l'entrevue de Péronne, non plus que celui du czar Pierre,
après la bataille de Narva. Le génie, pour recevoir la sanction po-
pulaire, a besoin d'être adopté par le succès. L'avenir est dans la
main de Dieu ; mais la marche des idées à travers les siècles a
aussi sa logique et sa moralité. La civilisation de l'Orient n'est pas
sortie du tombeau, où depuis tant de siècles elle demeurait endor-
mie, pour rentrer honteusement dans son linceul sans avoir pro-
duit autre chose que la ridicule apparition d'un spectre de théâtre.
Alphonse Royer.
••MMMM*
LE PASSEPORT.
— II est donc vrai, Léon, et je puis te faire mon compliment :
tu te maries?
— Assurément... Tu vois cette malle et ce sac de nuit; dans
une heure, la diligence m'emporte; j'arrive demain soir à Mon-
targis, et après demain je me présente chez ma future qui habite
la campagne à quelques lieues de là.
— Et ta future, est-elle jolie?
— Charmante... Je ne l'ai jamais vue, mais mon oncle Lombard,
qui m'a rendu le service d'arranger ce mariage, m'a fait, de la
jeune personne, un portrait enchanteur. Dix-huit ans, blonde,
cent mille francs de dot , et le double en espérances. Tu la verras,
Jules, car tu es du petit nombre de mes amis d'aujourd'hui, que
je ne consignerai pas à la porte de mon ménage.
— Merci. Mais le moment de ton départ approche; adieu. Bon
voyage et bonne chance !
Léon Durand était un jeune homme passablement tourné, d'une
figure agréable, et d'un esprit entre le médiocre et 1'' brillant.
Modeste et donnant peu de prise à la critique, il n'était déplacé
nulle part, et passait inaperçu dans le monde. Cependant son
« irai 1ère n'était pas dépourvu d'une certaine originalité. Livré à
lui-même dèi l'âge de vingt ans, maître de scs actions et d<
fortune, Léon n'avait jamais montré de vocation pour le célibat;
il n'a\.iii ni les goûts, ni lefl passions qui donnent du pii\ a la vie
T+2 REVUE DE PARIS.
de garçon ; pour lui, l'indépendance était sans charme; il fuyait
les plaisirs bruyans, et les intrigues galantes lui faisaient peur. Il
ne comprenait l'amour que comme une tendresse douce et perpé-
tuelle. D'un caractère facile et mou, acceptant volontiers une opi-
nion, enclin à l'obéissance, aimant à se laisser gouverner, il se
trouvait naturellement bâté et bridé pour le mariage, et pourtant
on n'avait pas compris tout ce que cet honnête garçon offrait de
garanties conjugales; on avait méconnu le bon mari sous l'enve-
loppe du célibataire, et Léon, malgré ses avantages personnels,
ses six mille livres de rente, et sa grande envie de se marier,
était encore garçon à vingt-huit ans.
Aussi étourdi qu'impatient, Léon s'adressa d'abord a une jeune
veuve, dont il paya les coquetteries par une proposition de ma-
riage bien nette et bien formelle. La veuve, qui ne s'y attendait pas,
fut très étonnée d'a\oir été prise au sérieux ; mais elle appréciait
assez le veuvage pour ne vouloir pas renoncer à ce doux état. Elle
remercia donc son respectueux adorateur et lui donna congé. Léon
fut déconcerté par ce revers, et dès-lors il apporta dans ses dé-
marches une défiance et aae gaucherie funestes. Quand il eut
échoué trois fois , on parla de ses défaites . «'t les familles dont il
rechercha l'alliance, s'en effrayèrent, «fil a été refusé, disait-on,
par Mmc **, par M"" * ' el '": il faut que ce jeans homme, sous
de bonnes apparences, ail quelque vice caché. » Le champ était
vaste et prêtait à de terribles commentaires et à d'étramjes sup-
pesitions. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, et Léon, accablé
SOUs li' poils de ses disgrâces, brisé par tant de déroutes, finit
par tomber dans un profond découragement.
Heureusement, l'oncle Lombard vint à son secours. M. Lom-
bard-, dans sa jeunesse, .i\.iii été comme-voyageur; devenu riche
et placé en qualité d'associé à la tcle d'une opulente maison de
oommeree, il s'était réservé la partie des voyages, pour ne rien
pordi e de ses ain ieniu%s (>t chères habitudes. Depuis trente ans,
M. Lombard parcourait la France, et il avait la prétention d'a\oir
l'nii de» pturiem dans tous les dépattoweas. Du reste, il était asaex
bel homme pour justifier ce cosmopolitisme galant. Très partisan
du célibat , qu'il exploitait en amateur, il n'avait jamais cherché 'i
< ombatlie le penchant de Léon. Franchement libéral. M. Lombard
avait pour principe de ne contrarier les geètB de personne. Au
REVUE DE PARIS. 2i3
moment de partir pour une longue tournée, il avait dit à son
neveu :
— >:e te désole pas, mon garçon; je me charge de te trouver
en province une femme accomplie; j'arrangerai l'affaire, et tu n'au-
ras plus qu'à venir épouser. Tu peux t'en rapporter à moi, j'ai la
main heureuse. D'ici à un mois tu auras de mes nouvelles
M. Lombard avait tenu parole; trois semaines après son départ
il écrivait à son neveu :
<r Mon cher ami. J'ai l'avantage de t'informer que, selon nos con-
ventions, je t'ai trouvé un parti superbe, une jeune personne jolie
comme un ange, des yeux bleus magnifiques, des cheveux blonds,
et fille unique d'une mère qui possède quinze bonnes mille livres de
rente en biens fonds. La dot sera de cent mille francs. J'espère
que tu ne te plaindras pas de moi. Pars aussitôt après avoir reçu
ma lettre, et dépêche-toi d'épouser. Je ne pourrai pas assister à
ton mariage, étant obligé d'aller sans retard à Marseille, et de sé-
journer en Provence pendant deux mois. A mon retour j'aurai un
vrai plaisir de te retrouver en ménage, et d'ici là je fais des vœux
bien sincères pour ton bonheur. Adieu mon ami.
«r Ton oncle dévoué,
« Isidore Lombard. »
• P. S. Voici le nom et l'adresse de ta femme : M"' Eaphrasie
Dutillois, chez Mmc Dutillois, sa mère, à Itony, près Montargis. »
Cette lettre mit Léon au comble de la joie. Il partit léger, plein
d'espoir, et rêvant un charmant avenir. A Fontainebleau la dili-
gence s'arrêta, et le conducteur donna vingt minutes aux voya-
geurs pour dîner. On se mit à table. Dans une salle voisine, les
voyageurs d'une diligence venant de Lyon achevaient leur repas,
et ils se disposaient à regagner leur voiture, lorsque «les gen-
darmes se présentèrent et demandèrent à visiter les passeports,
qui furent recueillis et examinés a\n soin, car il y avait alors sur
le tapis je ne sais quelle conspiration. Après avoir rempli les for-
malités d'usage, les gendarmes firent le tour des deui tables, et
chaque royageur, sur l'appel <!«• son nom, rentra en possession de
passeport.
Pendant que Léon roulait y ers Montargis , on s'occupait «le lui
2U REVUE DE PARIS.
à Bony. EuphrasieDutillois méritait l'éloge que M. Lombard avait
fait de sa beauté; c'était une jeune personne charmante qui n'avaiî
d'autre défaut que d'être un peu volontaire comme le sont tous
les enfans gâtés, et sous ce rapport, elle convenait parfaitement
à Léon. Héritière de quinze mille livres de rente, Euphrasie était
trop riche pour trouver à Bony un parti sortable ; aucun pré-
tendant n'avait osé se présenter, si ce n'est un cousin , Pamphilc
Jovin, un lourdaud qu'elle avait refusé, mais qui tenait bon et
revenait toujours à la charge. M. Lombard, en passant à Mon-
targis, se rappela que feu M. Dutillois, son ami, avait laissé en
mourant une veuve, une fille unique, et une assez jolie fortune;
il se rendit à Bony, trouva Euphrasie à son gré, et fit sa propo-
sition que l'on accueillit. Le Jovin fut mortifié de l'aventure : il
avait compté sur son opiniâtreté et sur le peu de ressoui
qu'offrait Bony ; mais quand il vit Paris entrer en concurrence, le
pauvre diable perdit tout espoir. Après avoir ébauché le mariage
de son neveu, M. Lombard était parti; Léon devait arriver le
surlendemain à Bony, Mmr Dutillois entretenait sa fille de ses de-
voirs et de ses droits futurs; Euphrasie, qui depuis une heure gar-
dait un silence rêveur, interrompit tout à coup sa mère, et lui dit :
— Il me semble que nous nous sommes trop pressées d'accepter
M. Durand, sur le bien que son oncle nous a dit de lui?
— If. Lombard, répondit Mm<" Dutillois, est incapable de nous
tromper. D'ailleurs mon notaire a pris des informations.
— Je ne doute pas des six mille livres de rente de .M. Durand :
je veux bien croire qu'il est d'une bonne famille, et que ses nCBOI I
sont régulières. Gela est fort bien pourrons, rotre responsabilité
de mère est à couvert, vous aurez convenablement établi votre
fille; mais ce n'est pas tout pour moi : il faut encore que ce
monsieur me plaise, et j'ai cru remarquer que M. Lombard, tout
en nous vantant le caractère île son neveu, évitait de nous parler
de sa personne...
I e lait est que M. Lombard s'était montré fort discret mu
chapitre, et cela par une raison toute simple, c*ett que M. Lom-
bard n'estimait ehe/. les hommes qu'un seul genre de beauté. Pour
être beau, selon lui, il fallait a\oir une taille de cinq pieds huit
pouces, des épaules carrées, le teint \il' et d'énormes favoris.
n était loin de posséder ces briUans avantagea : aussi, M. Loin-
REVUE DE PARIS. 245
bard, le trouvant disgracié de la nature, s'était contenté de dire :
— «Je suis à peu près sûr que vous ne le trouverez pas mal. a
Cette phrase ambiguë avait jeté Euphrasie dans le doute et l'in-
quiétude.
— Eh bien, dit M"" Dutillois, tu es encore parfaitement libre :
il n'y a rien de signé. Tu verras demain M. Durand, et s'il ne te
convient pas, nous réconduirons... Mais je parierais qu'il te con-
viendra.
— C'est cela, et votre confiance fait votre force; voilà pourquoi
vous glissez si légèrement sur ce mot : nous réconduirons! Croyez-
vous donc qu'il soit si facile de dire en face aux gens : Vous ne
nous convenez pas, nous vous trouvons désagréable et laid. C'est-
à-dire, ma mère, que lorsque vous en serez là, et qu'il faudra en
venir à ce compliment, je vous verrai si embarrassée, si en peine,
que par pitié et pour vous tirer d'affaire , j'épouserai... Oh ! je me
connais!... Heureusement, j'ai un moyen de tout arranger.
— Quel est ce moyen?
— Voici : vous allez dire à Etienne de mettre les deux chevaux
au char-à-banc; dans trois heures nous sommes à Montargis;
nous descendons à l'auberge où s'arrêtent les diligences de Paris;
on ne nous connaît pas; nous soupons à la table d'hôte, avec les
voyageurs; je vois M. Durand, et s'il me déplaît , vous lui écrivez
une lettre bien polie qui le dispense de venir à Bony, et qui vous
épargne une explication pénible. Que dites-vous de mon plan?
Quand Mme Dutillois et sa Gllc arrivèrent à .Montargis, et des-
cendirent à l'auberge de la diligence , il était neuf heures du soir;
on avait soupe. Euphrasie interrogea l'hôtesse, qui répondit avec
empressement à ses questions.
— Parmi les voyageurs arrivés aujourd'hui de Paris, vous ave/,
un M. Durand ?
— Oui, mademoiselle, oui; un jeune homme qui vient se marier
dans notre pays, à ce que j'ai compris d'après sa conversation. Il
a dit qu'il voulait se rendre demain matin à Hony ; Thomas doit le
conduire dans sou cabriolet , moyennant cinq lianes. Cela ne \.mi
que trois livres ; mais quand on \a \oir sa future, on n'y regarde
de si près. Cet dames connaissent II. Durand'.' Fant-il le foire
euh .' 1! n'est pas encore couché , car il y a de la lumière dans
sa chambre. Tenez, justement Catherine vient de me descendre
246 RENTE DE PARIS.
son passeport, que je suis obligée de tenir à la disposition de l'au-
torité. Je vais inscrire son nom sur mon registre. Ces dames veu-
lent-elles souper?
— Oui, dit Euphrasie, oui, faites-nous servir le plus tôt pos-
sible.
— A la minute, mesdames.
L'hôtesse sortit, laissant le passeport sur la table. Euphrasie se
hâta de le prendre en disant :
— Nous n'aurons peut-être pas besoin de voir M. Durand ; son
portrait est là.
Elle lut : — o Au nom du roi... Pierre-Ignace Durand... u II s'ap-
pelle Ignace; quel vilain nom !
— Tu lui en donneras un autre à ton goût, répondit M"e Du-
tillois.
Euphrasie passa au signalement ; dès le premier mot, elle pâlit,
sa main trembla , et elle dit à sa mère :
— Lui donnerai-je aussi d'autres cheveux à mon goût?
— Comment donc?
— Cheveux rouges.
— Rouges! s'écria Mœe Dutillois... Ah! monsieur Lombard!
monsieur Lombard !
— Ce n'est pas tout, continua froidement Euphrasie , écoutez ,
maman :
« Front bas , — sourcils roux , — yeux gris , — nez gros , —
bouche grande, — barbe rousse, — visage marqué de petite-vé-
role.— Signe particulier : — l ne verrue sur la narine gauche.*
M"c Dutillois était consternée; Euphrasie avait pris bravement
son parti, comme une fille qui sait bien qu'elle ne manquera jamais
de mari. L'hôtesse revint, annonça que le souper était servi, et
ajouta :
— M. Durand n'est pas couché , il vient de demander des plu—
mes, de l'encre et d\i papier.
— Qm nous importe ! répondit Euphrasie, nous ne connaissons
pas ce monsieur; celui dont n<»us\oulions parler iout-à-1 heure est
nn>n père; il a cinquante ans.
Le Lendemain, Léon m> disposait à partir pour Bony dans le
cabriolai de Thomas, lorsqu'il reçut une lettre de Mmr Dutillois.
Le compliment était tourné d'une fa«;on polie : on alléguait des
REVUE DE PARIS. 2V7
circonstances fortuites et des excuses qui n'admettaient point de
réplique. Léon comprit qu'une fatalité l'attachait au célibat. Il se
résigna , et reprit tristement le chemin de Paris. A Fontainebleau ,
le brigadier de gendarmerie qui examina son passeport, s'écria :
— Parbleu! voilà qui est bien heureux pour ce monsieur qui a
été arrêté hier à trois lieues d'ici... Ignace Durand, cheveux rou-
ges, marqué de petite vérole, une verrue... C'est bien cela, et,
ajouta-t-il en dépliant un autre papier: Léon Durand, cheveux
noirs, nez moyen, visage ovale,., c'est conforme. Tenez, monsieur,
nous avons commis une erreur, hier; vous étiez deux Durand,
l'un venant de Paris , l'autre y allant ; on a confondu vos passeports
en vous les rendant. Cette méprise a eu des suites fâcheuses pour
votre homonyme, qui a été arrêté et conduit dans les prisons de
notre ville. Mais tout s'explique maintenant , et je cours chez le pro-
cureur du roi. Vous devez vous féliciter, monsieur Léon Durand, de
ce que cette aventure n'a eu pour vous aucun résultat désagréable.
— En effet, c'est très heureux, dit Léon.
Après l'échec de Montargis, Léon devint philosophe. Voyant
qu'il lui était impossible de se marier, il se réconcillia avec la vie
de garçon. L'héritage de son oncle lui permit bientôt de se livrer
à toutes les pompes et à toutes les œuvres d'un opulent célibat :
M. Lombart mourut subitement à Marseille, laissant à son neveu
une fortune de cinq cent mille francs. Dès-lors Léon fit violence à
son naturel, il rechercha les plaisirs, et envisagea le mariage sous
un nouveau point de vue.
I ri an s'était écoulé depuis son malencontreux voyage à Mon-
targis, lorsque Léon rencontra dans un bal une très jolie femme
qui en apprenant son nom , lui dit :
— J'ai manqué m'appcler Mmf Durand.
— Ah!... peut-être un de mes parens.
— M. Ignace Durand, rentier à Paris. Le connaissez-vous?
— Oui, certes. Non-, avons lait connaissance d'une singulière
façon. Dana un voyage, l'année dernière, nos passeports furent
changés, et on l'arrêta. Heureusement pour lui, je revins de Mon-
ia I-- lendemain , et
— !)<■ Montargis!... Et roa passeports avaient été changé
— Oui, madame; il avait le mien . j'avaia le sien : une erreur de
gendarme. Et comme nou> ne noua ressemblons pas...
■2'»$ l'.KVLE DE PARIS.
— Ah! mon Dieu! que me dites-vous là!... C était voosl...
— Comment, c'était moi'?... De grâce, madame, veuillez n\> \-
pliquer...
— Je suis Euphrasie Dutillois, monsieur. J'étais allée à votre
rencontre avec ma mère. A l'auberge de Montargis, je vis votre
passeport, et...
— El le signalement vous effraya : il y avait de quoi. Et moi qui
me félicitais d'avoir échappé aux désagrémens de cette erreur !
Mais, mademoiselle, me sera-t-il permis maintenant d'espérer...
— Maintenant, monsieur, je suis mariée: je me nomme ma-
dame Jovin; mon mari est là, à cette table de bouillotte . • n
de nous.
Elle montrait à Léon un gros garçon à l'air niais, dont le visage
s'épanouissait devant un brelan d'as.
— Maudit passeport! s'écria Léon.
— Maudit passeport! répéta tout bas Euphrasie.
ECGÊ.NE GllNOT
REVUE DE PARIS. 2i5
bard, le trouvant disgracié de la nature, s'était contenté de dire :
— « Je suis à peu près sûr que vous ne le trouverez pas mal. »
Cette phrase ambiguë avait jeté Euphrasie dans le doute et l'in-
quiétude.
— Eh bien, dit Mme Dutillois, tu es encore parfaitement libre :
il n'y a rien de signé. Tu verras demain M. Durand, et s'il ne te
convient pas, nous réconduirons... Mais je parierais qu'il te con-
viendra.
— C'est cela, et votre confiance fait votre force; voilà pourquoi
vous glissez si légèrement sur ce mot : nous réconduirons! Croyez-
vous donc qu'il soit si facile de dire en face aux gens : Vous ne
nous convenez pas, nous vous trouvons désagréable et laid. C'est-
à-dire, ma mère, que lorsque vous en serez là, et qu'il faudra en
venir à ce compliment, je vous verrai si embarrassée, si en peine,
que par pitié et pour vous tirer d'affaire , j'épouserai... Oh ! je me
connais!... Heureusement, j'ai un moyen de tout arranger.
— Quel est ce moyen?
— Voici : vous allez dire à Etienne de mettre les deux chevaux
au char-à-banc; dans trois heures nous sommes à Montargis;
nous descendons à l'auberge où s'arrêtent les diligences de Paris;
on ne nous connaît pas; nous soupons à la table d'hôte, avec les
voyageurs; je vois M. Durand, et s'il me déplaît, vous lui écrivez
une lettre bien polie qui le dispense de venir à Bony, et qui vous
épargne une explication pénible. Que ditc>-vous de mon plan?
Quand M"* Dutillois et sa Glle arrivèrent à Montargis, et des-
cendirent à l'auberge de la diligence , il était neuf heures du soir;
on avait soupe. Euphrasie interrogeaj'hôtesse, qui répondit avec
empressement à ses questions.
— Parmi les voyageurs arrivés aujourd'hui de Paris, vous avez
un M. Durand?
— Oui, mademoiselle, oui; un jeune homme qui vient se marier
dans notre pays, à ce que j'ai compris d'après Si conversation. Il
a dit qu'il voulait se rendre demain matin à Bony ; Thoma9 doit le
Conduire dans son cabriolet , moyennant cinq francs. Cela ne \ aut
que troîi livres ; mais quand on va voir sa future, on n'\ regSl de
desipn ,i i dames connaissent IL Durand? Faut-il le mire
prévenir? Il n'est pas encore cou< In'- , car il y a de la lumière dans
M chambre. Tenez, justement Catherine vient de me descendre
IM RE VIE DE PARI-
son passeport, qne je suis obligée de tenir à la disposition de l'au-
torité. Je Tais inscrire son nom sur mon registre. Ces dames veu-
lent-elles souper?
— Oui, dit Euphrasie, oui, faites-nous servir le plus tôt pos-
sible.
— A la minute , mesdames.
L'hôtesse sortit , laissant le passeport sur la table. Euphrasie se
hâta de le prendre en disant :
— Nous n'aurons peut-être pas besoin de voir M. Durand : son
portrait est là.
Elle lut : — « Au nom du roi... Pierre-Ignace Durand... Il ^'ap-
pelle Ignace; quel vilain nom !
— Tu lui en donneras un autre à ton goût, n [ <>mlit Mne I)u-
tillois.
Euphrasie passa au signalement ; dès le premier mot, elle pâlit,
sa main trembla , et elle dit à sa nèn :
— Lui donnerai-je aussi d'antres cheveux à mon goût?
— Comment don< ?
— Cheveux rouges.
— Rouges! s'écria 1P" JUitillois... Ah! monsieur Lombard!
monsieur Lombai
— Ce n'est pas tout, continua froidement Euphra- outez,
maman :
« Front bas, — sourcils p»u\. — yeu\ — nez gros, —
bouche grande, — bferberOOtM, — visage marqué dl petite-
role. — Signe particulier : — I ne verrue sur la narine gauche. »
M"' Dutillc ia « t ii' t ••nsternée: Bttphrasie avait pris bravement
son parti, comme une fille qui sait bien qu'elle ne manquera jamais
de mari. L'hôtesse revint, annonça que la souper * ■ tait «erv
ajouta :
— M. Durand n'est pas couche, il rient de demander des plu-
mes, de l'encre et du papier.
— (Juc nous importe? répondit Euphrasie. nous ne connaissons
monsieur; celui dont MttVOulions parler tout-à -l'heure
mon père; il I cinquante HA
I e Lendemain, Léon se disposait a partir pour Hony dans le
< ibriolet de Thomas, lorsqu'il recel me lettre de M"' Dutillois.
Le compliment était tourné d'une façon polie : on alléguait des
REVUE DE PARIS. 247
circonstances fortuites et des excuses qui n'admettaient point de
réplique. Léon comprit qu'une fatalité l'attachait au célibat. Il se
résigna , et reprit tristement le chemin de Paris. A Fontainebleau ,
le brigadier de gendarmerie qui examina son passeport, s'écria :
— Parbleu! voilà qui est bien heureux pour ce monsieur qui a
été arrêté hier à trois lieues d'ici... Ignace Durand , cheveux rou-
ges, marqué de petite vérole, une verrue... C'est bien cela, et,
ajouta-t-il en dépliant un autre papier: Léon Durand, cheveux
noirs , nez moyen , visage ovale, .. c'est conforme. Tenez, monsieur,
nous avons commis une erreur, hier; vous étiez deux Durand,
l'un venant de Paris, l'autre y allant; on a confondu vos passeports
en vous les rendant. Cette méprise a eu des suites fâcheuses pour
votre homonyme, qui a été arrêté et conduit dans les prisons de
notre ville. Mais tout s'explique maintenant, et je cours chez le pro-
cureur du roi. Vous devez vous féliciter, monsieur Léon Durand, de
ce que cette aventure n'a eu pour vous aucun résultat désagréable.
— En effet, c'est très heureux, dit Léon.
Après l'échec de Montargis, Léon devint philosophe. Voyant
qu'il lui était impossible de se marier, il se réconcillia avec la vie
de garçon. L'héritage de son oncle lui permit bientôt de se livrer
à toutes les pompes et à toutes les œuvres d'un opulent célibat :
M. Lombart mourut subitement à Marseille, laissant à son neveu
une fortune de cinq cent mille francs. Dès-lors Léon Ot violence à
son naturel , il rechercha les plaisirs , et envisagea le mariage sous
un nouveau point de vue.
Un an s'était écoulé depuis son malencontreux voyage à Mon-
targis, lorsque Léon rencontra dans un bal une très jolie femme
qui en apprenant son nom, lui dit :
— J'ai manqué n'appeler Mmc Durand.
— Ah!... peut-être un de mes païens.
— M. Ignace Durand, rentier à Paris. Le connaissez-vous?
— Oui, certes. Nous avons fait connaissance d'une singulière
façon. Dana un voyage, l'année dernière, nos passeports furent
changés, et on l'arrêta. Heureusement pour loi, je revins de .Mon-
tai ;;is le lendemain , el
— De Montargis 1... Et vos passeports avaient été changeât
— Oui, madame; il avait le mien, j'avais le sien : une erreur de
gendarme. El i omme nous oe nous ressemblons pas...
2V8 REVUE DE PARIS.
— Ah! mon Dieu! que me dites- vous là!... C'était vous!...
— Comment, c'était moi?... De grâce, madame, veuillez m'ex-
pliquer...
— Je suis Euphrasie Dutillois, monsieur. J'étais allée à votif
rencontre avec ma mère. A l'auberge de Montargis, je vis votre
passeport, et...
— Et le signalement vous effraya : il y avait de quoi. Et moi qui
me félicitais d'avoir échappé aux désagrémens de cette erreur !
Mais, mademoiselle, me scra-t-il permis maintenant d'espérer...
— Maintenant, monsieur, je suis mariée; je me nomme ma-
dame Jovin; mon mari est là, à cette table de bouillotte, en face
de nous.
Elle montrait à Léon un gros garçon à l'air niais, dont le visage
s'épanouissait devant un brelan d'as.
— Maudit passeport! s'écria Léon.
— Maudit passeport! répéta tout bas Euphrasie.
El GÈNE GUINOT
V#V#t •▼▼*•♦ •♦^^ TV **
UNE RENCONTRE.
J'étais assis devaut le poêle d'une hôtellerie suisse, séchant au feu
mes pieds chargés de la neige des Alpes. Les voyageurs qui , à mon ar-
rivée, s'étaient dérangés pour me faire place, avaient repris leurs atti-
tudes nonchalantes , et la conversation , un instant interrompue, s'était
engagée de nouveau. Je commençai bientôt à sentir qu'une douce chaleur
m'entrait par tous les pores; mes yeux, fatigués par l'éclat des glati
se délassèrent dans la demi-obscurité qui nous entourait, et ma poitrine
respira plus librement un air moins rarélié que celui des hautes monta-
gnes. Satisfait de mon confort , je me rapprochai encore un peu des bou-
ches de chaleur du poêle qui m'envoyaient de véritables rayons de so-
leil, je m'étendis plus voluptueusement sur mon fauteuil déjoue, et je
songeai enfin à regarder autour de moi.
Douze voyageurs environ étaient réunis dans la grande salle de l'hôtel
de la Cigogne, Allemands pour la plupart, comme il était facile de le
voir à leur manière de fumer, pleine de gravité et de philosophie. En
effet , ils ne buvaient point à longs traits l'odorante fumée, mais à petits
coapf et avec la patiente économie du bœuf ruminant son herbe fleurie.
Un seul fumait avec cette impatience française qui hâte tout , même le
plaisir; je le reconnus sur-le-champ pour un Alsacien que j'avais déjà
Contre dans mes excursions; nous nous adressâmes un bonjour de
connaissance, bien que nous ne nous fussions jamais parlé.
— J'ai eu l'honneur de voir monsieur à Lausanne?
Bt à Chamouni.
— C'est cela !
N MU nous saluâmes de nouveau, et la conversation en resta la. .Mwu i
250 REVUE DE PARIS.
sacion se mit à causer en allemand avec ses voisins; j'entendis qu'il par-
lait de toiles peintes et d'huile de colza.
Cependant , au bout de quelque temps , il se tourna vers un coin de la
salle et s'écria :
— Eh bien! professeur, vous savez nos conventions; vous me devez
une histoire.
Je regardai le nouveau per6onoage auquel cette interpellation s'adres-
sait, et j'aperçus un voyageur de moyen âge que je n'avais point encore
remarqué; pics de lui était assise une femme que je reconnus sur-le-
champ pour la sienne, à je ne sais quelle identité d'expressions, de gestes,
de pose, que peut seule expliquer une cohabitation intime et habituelle.
A l'appel de mon compatriote, le professeur avait ferme le livre qu'il
lisait :
— Vous avez raison, dit-il; lorsque le hasard nous réunit à Genève,
et que je racontai devant vous à des amis le Courant de mer, je vous
promis une nouvelle histoire dans le cas où je vous retrouverais; je veux
tenir ma promesse.
A ces mots, les Allemauds se regardèrent eu signe de joie; les pipes
furent remplies, chacun s'arrangea plus commodément dans la plaee qu'il
occupait, et le professeur commença.
or Avant que Luther fût venu prêcher la grande réforme , on voyait des
mon au penchant de toutes les collines de l'Allemagne : c'étaient de
grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocheton [râle qui s 'élevait du
milieudes bois, et autour duquel voltigeaient des palombes. Là se cachaient
tous les vices qu'engendre l'ignorance jointe à l'oisivct. ; mail là aussi vi-
vaient des hommes insensibles aux jouissances de la terre, saints avares
qui n'occupaient leur esprit que de l'héritage proeaii par le Cariât.
a A OlmuU surtout, il en était un qui s'était rendu célèbre dam la con-
trée par U pieté et -un instruction : c'était un homme simple comme tous
ceux qui savent beaucoup, car la science est semblable à la mer; plus on
s'y avance, plus l'horizon devient large, et pletOB soent petit, l'ieic Alfus
avait eu pourtant aussi ses heures de doute; mais après avoir ride son
front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations mutiles.
il avait appelé à son secours la foi </< s fietits < nfans; pins, conliant n vie à
la prière comme à uneaucre de miséricorde, il l'avait la « balancer
doucement au roulis des pures amours des religieu* - < i des
lestei espéranbi i
« Cependant de mauvaises raffales agitaient encore, par Instant, le saint
navire; par instant les tent.it i..ns de l'intelligence revenaient , et la t.
interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Allus devenait triste, de
REVUE DE PARIS. 231
grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur, son cœur avait froid ,
et il ne savait plus prier. Errant par les campagnes, il s'asseyait sur la
mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrens, marchait parmi
les murmures de la forêt; mais il interrogeait vainement la nature; à
toutes ses demandes, les montagnes, les flots et les feuilles ne lui répon-
daient qu'un seul mot : Dieu !
«Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises, et chaque
fois il s'était affermi dans ses croyances, car la tentation est la gymnastique
de la conscience; quand elle ne brise point celle-ci, elle la fortifie; mais
depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du
frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme
parle long usage; que l'œil se fatigue du plus merveilleux paysage,
l'oreille de la plus douce voix , le cœur du plus sincère amour, et il s'était
demandé comment nous pourrions trouver , même dans les cieux , un ali-
ment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre ame au mi-
lieu de magnificences sans terme? La jouissance immuable ne devait-elle
point conduire à l'ennui? L'éternité!., quel mot pour une créature qui ne
connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement ! Quel homme
voudrait desaplus grande joie pour l'éternité? 0 mon Dieu : pins dépassé
ni d'avenir , plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité ! l'éternité !.. —
0 mot triste, ô mot qui fais peur et qui fais pleurer sur la terre, que
peux-tu donc signifier dans le ciel?
«Ainsi pensait frère Alfus, et chaque jour ses incertitudes étaient plus
grandes. L'n matin il sortit du monastère avant le lever des frères et des-
cendit dans la vallée. La campagne, encore toute moite de rosée, s'épa-
nouissait aux premiers rayons de l'aube; ou eut dit une femme souriant
dans ses pleurs. Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la col-
line : les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines,
secouant sur sa tête chauve une pluie de rosée, et quelques papillons en-
core à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher
leurs ailes. Alfus a'ara la à regarder la campagne qui s'étendait soi
yeux; il se rappela combien elle loi avait semblé belle la première fois
qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours.
C'est que pour lui, pauvre enfant des villes accoutume aux ruelles som-
bres et aux uistes moraifles des citadelles , ces Oeors, ces arbres, cet air,
étaient 'les DOUYeaulés enivrantes. Aussi la douée année qu'avait été l'an-
née de son noviciat I de longues courses dans les raUées! qae de
avertes charmantes 1 Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, cJai-
■ par le n , églantines roses , fraisièrea des bois, ohl
quel bonheur de rous trouver une première fois! Quelle joie démarcher
par des .-entier-, inconnus que voilent les ramées, de rencontrer i chaque
252 REVrE DE PARIS.
pas une source où l'on n'a point encore bu , une mousse que l'on n'a point
encore foulée ! — Mais, hélas ! ces plaisirs eux-mêmes durent peu ; bientôt
vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous
ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux
beautés de la campagne, à ses barmonies : l'habitude qui descend comme
un voile entre vous et la création , vous rend aveugle et sourd.
«Hélas! frère Aifai en était arrivé là. Semblable à ces hommes qui,
pour avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puis-
sance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant
yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement
cette amc que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un
instant ?
« Tout en se proposant à lui-môme cette question, Alfus s'était enfoncé
dans la vallée. La tétc pe nchée sur sa poitrine et les bras pendans, il allait
toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les cuil.
Déjà le clocher du monastère avait disparu; Olmutz s'était enfoncé dans
les brumes avec ses églises et ses fortifications; les montagnes elles-mènn -
ne se montraient plus à l'horizon que comme de bleus nuages; tout à
coup le moine s'arrêta, il était à l'entrée d'une grande forêt qui se dérou-
lait à perte de vue, comme un océan de verdure; mille rumeurs char-
mantes bourdonnaient à l'entour, et une brise odorante soupirait dani
feuilles.
« Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité
bois, Alfus y entra en hésitant, et comme s'il eût craint de faire quelque
chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait, la forêt devenait plus
grande; il trouvait des arbres chargés de Heurs, qui exhalaient un par-
fum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'énervant comme ceux de la t<
on eût dit une une sorte d'émanation morale qui embaumait Pâme: c'était
quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une
bonne action, ou connue rapproche d'un homme dévoué que l'on aime.
Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la fore I ; il ..vança
encore, et il aperçut de loin une clairière tonl éblouissante d'une lumière
merveilleuse. Ce qui le frappa surtout (Tétonnement, c'est que le parfum.
la mélodie et la lumière ce semblaient former qu'une même tout
tmmuniquait a lui par une seule perception, comme B'i
d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une amc.
Cependant il était ani\e près de la clairière et s'était assis pour mieux
jouir de ces merveilles, quand tout à coup une ^ oi\ se lit entendre , mais
une voil telle que m le bruit des rames SUT le lac, ni la luise riant dans
les saules, ni le BOUffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une
idée de <a douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murun
REVUE DE PARIS. 253
enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séduc-
tions, semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant,
et cependant on eût dit des flots de mélodie; ce n'était point un langage,
et cependant la voix parlait! science, poésie, sagesse, tout était en elle.
Pareille à unsouTfle céleste, elle enlevait l'ame et la faisait onduler dans
je ne sais quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout, on sentait
tout; et comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est
infini dans ses secrets, la voix toujours unique était pourtant toujours
variée; l'on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins
nouvelle.
«Plus Alfus l'écoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il lui
semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables;
c'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent
et dévoilent tour à tour les lacs, les vais et les glaciers.
a Mais enfin la lumière qui illuminait la forêt s'obscurcit, un long mur-
mure retentit sous les arbres , et la voix se tut. Alfus demeura quelque
temps immobile , comme s'il fût sorti d'uu sommeil enchanté. Il regarda
d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre
sa route; ses pieds étaient engourdis, et ses membres avaient perdu leur
agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se
trouva bientôt hors du bois. Alors il chercha le chemin du monastère:
ayant cru le reconnaître, il hâta le pas, car la nuit allait venir; mais sa
surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage : on eût dit que
tout avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là
où il avait vu des arbres naissans, s'élevaient maintenant des chênes
séculaires; il chercha sur la rivière le petit pont de bois tapissé de
ronces qu'il avait coutume de traverser: il n'existait plus, et à sa place
s'élançait une solide arche de pierre. En passant près d'un étang, des
femmes qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux fleuris, s'inter-
rompirent pour le voir et se dirent entre elles :
— Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz, nous
connaissons tous les frères, et cependant uous n'avons jamais vu celui-là.
— Ces femmes sont folles, se dit Alfus, et il passa outre.
cf Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent
I montra dans les feuilles; il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna
U prairie et s'avança vers le seuil. Mais, o surprise ! la porte n'était plus
à sa place accoutumée ! Alfus leva les jeoJ et demeura immobile de stu-
; le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect ; l'enceinte était plus
grande, les édifices plu*; nombreux, un platane qu'il avait planté lui-
méme prèi de la chapelle , quelques jours auparavant , couvrait mainte-
nant l'asile saint de sui large feuillage; le moiuc, hors de lui , se dii
TUML \L11I. JtiLLii. 18
2Ô\ REVUE DE PARIS.
vers la nouvelle entrée, et sonna doucement : ce n'était plus la même
cloche argentine dont il connaissait le sou; un jeune frère gardien vint
ouvrir.
— Que s'est-il donc passé? demanda Alfus; Antoine n'est-il plus le
portier duconvent?
— Je ne connais point Antoine , répondit le frère.
« Alfus porta les mains à son front avec épouvante.
— Suis-je devenu fou ? tlit-il, n'est-ce point ici le monastère d'Olmutz,
dont je suis parti ce matin?
« Le jeune moine le regarda.
— Voilà cinq années que je suis portier, répondit-il, et je ne vous
connais pas.
« Alfus promena autour lui des yeux égarés; plusieurs moines par-
couraient les cloîtres; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il
prononçait , il courut à eux pour regarder leurs vil il n'en connais-
sait aucun.
— Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu? s'écria-t-il; au nom
du ciel, met -, regardez-moi; aucun de vous ne m'a-t-il i!éjà vu?
IS"y a-t-il ici personne qui connaisse le frère Alfus? Tous le regardèrent
avec étonnement.
— Alfus, dit enfin le plus vieux, oui, il y a eu autrefois à Olmutz un
moine dis ce non ; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un bomme
savant et révenr qni aimait la solitude. On jour il descendit dans la vallée,
<>n le vit se perdre au loin derrière les bois, puis on t'attendit vaine-
ment, on ne sut jamais ce que frère Alfus était devenu; mais depuis ce
temps il s'est écoulé un siècle entier.
«A ces mots Alfus jeta un grand cri, car il avait tout compris. Use laissa
tomber à genoux sur la terre, et j lignant les mains avec ferveur:
— O mon Dieu, dit-il, vous ave/ voulu me prouver combien j'étais
insensé en Comparant les joies de la terre à «elles du ciel : un Siècle -
écoulé pour moi Comme un seul jour ;i entendre votre voix; je com-
prend^ maintenant le paradis et ses joies etcrnell mou
I i!et pardonne/ à votre indigne serviteur roir parlé ainsi,
frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut.»
Quand le professeur eut Uni son histoire, il n'y eut ai ixclamattot ,
ni applaudissement , ma, s un long silence. Chacun semblait méditer le
>eus de la légende qui avait été racontée, et pendant plusieurs minutes
on n'entendit que la rumeur cl BfratiOfl
du chien étendu à nos ptede. I récit du vieillard nous avait tous jetés
dans je ; ie craintive : on eût dit qu'aucune voix U*(
troubler le stteni e de la grande salle île l'hôtellerie, lorsque tout à coup
REVUE DE PARIS. 255
onze heures sonnèrent. Le timbre de l'horloge sembla briser le charme
qui nous tenait muets.
— Déjà , dit le vieux professeur en regardant sa montre et en se levant ;
sa femme allait l'imiter, lorsque je lui pris la main.
j^, — De grâce encore une histoire, monsieur, m'écriai-je.
Le vieillard sourit.
— Il est tard, et ma course d'aujourd'hui a été longue.
— Au nom de Dieu, encore une histoire, monsieur; songez que nous
ne nous retrouverons plus , et que c'est probablement la seule prière
que je vous adresserai dans ce monde.
— Vous avez raison, dit-il en se rasseyant, il ne faut point refuser
celui qui ne peut vous demander qu'une l'ois, surtout lorsqu'il vous prie
au nom de Dieu; je vais vous conter une histoire.
Les Allemands qui entouraient le foyer tirèrent leurs pipes d'entre
leurs dents, pour cracher sur les tisons, et firent entendre un grogne-
ment de joie. Le vieux conteur avait posé la main sur son front, il parut
chercher un instant, puis commença ainsi :
a S'il y a parmi vous quelqu'un de Stutgard, nul doute qu'il n'ait
connu Frantz Harick, médecin, de l'université. Harick m'aimait en
frère, et nous ne nous quittions guère du temps, que nous habitions la
môme ville. îSoiis passions ensemble des soirées entières, comme les
vrais amis seuls peuvent les passer, sans nous regarder, sans nous parler,
mais heureux de saroir que nous étions l'un près de l'autre. Nous allions
souvent nous promener le long des sentiers bordés de coquelicots qui cô-
toient les blés mUrs; nous marchions en écoutant les cigales, en regar-
dant les nuages, et nous nous sentions heureux sans nous le dire, parce
que nous étions ensemble et que nous nous complétions l'un l'autre. Seu-
lement quand un beau rayon tombait du ciel sur quelque gaie cabane
tapie dans les vignes; quand au fond d'une gorge sauvage, un ruisseau
s'élançait tout cclicvelé du milieu dea ronces ou gazouillait dans les cres-
sons en fleurs, nous nous regardions en souriant, car la même pensée
nous venait toujours au même instant. Oli ! c'était une bonne amitié que
la nôtre, une de ces amitiés solides oui naissent quand les cœurs sont
encore jeunes et que les cheveui >ont déjà gris; car Frantz Harick était
déjà avancé en âge, quoiqu'il ne lut paaeni tèbre qu'il l'est
• nu depuis. Ses commencemens iraient été durs, et il s'était bien
débattu contre lei Ilots de la \ ie , avant de pouvoir surnager. A ussi était-
•i homme triste comme tous ceux qui ont été long*lempt maltraites
et dont le calme n'e-i que du courage; les jours d'épreuve semblaient
pour lui, mais les réttlfUei taidives ne guérissent point eei .nues
18.
256 REVUE DE PARIS.
qui ont contracté l'infirmité du malheur. La bonne fortune est, pour
l'homme fatigué par la lutte, ce qu'est la bonne chair pour le vieillard
qui a perdu l'appétit.
« Un jour que Frantz était plus triste que d'ordinaire :
— Harick, lui dis-je en lui prenant là main, tu penses encore au passé ?
— Oui , me répondit-il en soupirant.
— Et tu t'affliges en te rappelant l'injustice des hommes envers toi?
— Je m'afflige en songeant à ma faiblesse et à ma méchanceté.
a Comme je m'étonnais , il secoua la tête avec une mélancolie amère.
— Oh! qui pourrait dire ce que les existences les plus innocente! en
apparence renferment de coupables folies? Celui-là seul est pur, qui n'a
point été éprouvé, car quiconque a passé à travers l'adversité, y a laissé
quelque chose de sa probité. Hélas ! quand nous sommes jeunes, ardens
au bien et sans souillures, le bonheur nous fuit; nous nous épuisons à
combattre, puis viennent les découragemens ou les colères, et nous nous
lassons; nous disons adieu à nos pudeurs intimes, à nos scrupuh
cœur; nous cherchons les rigoureuses limites du bien et du mal, nous
nous exerçons à côtoyer le vice adroitement et sans trop DOQI y salir;
lace qu'on appelle Mfpnnir* i tivic. Alors la fortu: ;itre moins
rebelle; uou- n ■ > mieux à mesure que nous devenons plu» dm
plus lâches, car les victoires de la vie sont comme celles du champ de
bataille, on ne les remporte qu'eu ant quelque scrupule, Ml <u
enchaînant quelque vertu. Oh! crois-moi, "W'ilhem, le pan est plus
triste pour les fautes que pour les malheurs qu'il rappelle ; crois-moi, il
y | bien peu d'hommes qui pourraient y regarder en détail sans rougir!
N*es«tU donc pas un de ces hommes, toi! (Quelle mauvaise action
as-tu commit
— Aucune aux yeux du monde, mais aux yeux de la justice ' \ ois-
tu , NN îlhem , "n n'a pas heaucoup looffert sans avoirjléchi quelqui
le malheur Ml la plus redoutable des tentations; il nous fait douter de
nous-mêmes et de Dieu. Je me suis rendu coupable de bien dm fautes
depuis que je suis né , mais il en est une dont le souvenir me rc\ient sans
->e.
a II se tut un instant , et voyant que je ne l'iuterr. geafcl |
— Tu n'oses point m'en demander l'a\eu , n'est-ce pafi lu lais comme
les fils de :w> qui fermèrent les reux devant la nudité honteuse de leur
père; mai- je veux tout te dire, W'ilhom : confesser une maie. Mon,
M commencer à l'expier.
a Je sortais de l'université lorsque f allai m'étahlir àOiTenbach.Offen-
bacn est un petit village de la Sooabe, où cha |ue maison a devant sa porte
un sapin cl un tilleul, comme un double symbole de la douleur et de ls
REVUE DE PARIS. 257
joie qui veillent au seuil de toute demeure mortelle. L'air y est pur, les
femmes y sont belles, et les vieillards y meurent sans infirmités. Un mé-
decin eût pu choisir une meilleure résidence; mais je fus séduit par la
beauté du lieu, puis aucune raison ne m'attirait ailleurs. Je possédais
cette triste liberté que donne l'abandon. Je m'établis donc à Offenbach,
espérant que ma profession me procurerait toujours le pain et le sel,
seules richesses auxquelles je voulusse prétendre.
« Ma première visite fut au docteur qui habitait déjà le village. Je
trouvai un homme sec, froid, calculateur, qui me répondit à peine, et
m'observa beaucoup : il me fut aisé de comprendre que mon arrivée à
Offenbach effrayait son avarice, et qu'au lieu d'un confrère j'avais ren-
contré un ennemi. — Que m'importe après tout? me dis-jc, il ne pourra
me rendre le ciel d'Offenbach plus froid, ni sa campagne moins belle!
J'étais loin de prévoir ce que peut faire souffrir la jalousie d'un méchant.
a Dans un pays écarté comme Offenbach, tout homme qui voyage est
au moins un escroc en fuite; étranger y est synonyme d'aventurier. J'étais
inconnu, peu causeur, et par conséquent facile à rendre suspect; je m'a-
perçus bientôt que j'inspirais de la défiance. Les marchands ne me four-
nissaient rien qu'en présentant sur-le-champ leurs mémoires, et mon
hôtesse me demanda de la payer d'avance. J'avais fais la connaissance de
deux voisines; insensiblement leurs visites cessèrent. Je voyais ainsi s'éle-
ver contre moi des préventions sans nom et dont j'ignorais la cause. J'aurais
pu mettre fin à ces tracasseries en quittant le village; mais l'orgueil blessé
m'y retenait, je repoussais l'idée de partir en laissant derrière moi une
réputation douteuse.
a Une circonstance frivole vint accroître la défiance générale. Le doc-
teur avait répandu le bruit que je n'étais point médecin. Le juge du can-
ton me lit en conséquence appeler, afin que j'eusse à justifier mon titre; je
lui montrai mes diplômes qu'il examina et qu'il me rendit en s'excusant :
mais (m sut à Offenbach que j'avais paru devant le juge, et chacun I \-
pliqua à sa manière cette Comparution. Pour comble <l<' disgrâce, mon
isolement m'otait tout moyen d'éclairer l'opinion; aussi ma position de-
venait-elle plus pénible chaque jour. H s'était formé autour de moi une
sorte de cordon sanitaire qui tenait tool le monde, à l'écart fans que je
connusse la maladie dont on m'accusait. Lorsque je traversais le rillage,
enfana interrompaient leurs jeux pour me regarder, et si je voulais
ire à l'un d'eus ai passer ma main sur ses cheveuxj il s'éloignait en
tant la tête.
a Mais dois -je le dur, Wilhem, quelque chose me tourmentait plus
que tout le reste (quel [ue chose de futile en apparence et que j'ose à peine
tr. le rillage; il me semblait que j'allais lire des reproches daui
tous . i »a ne pourrait connaître les excuses de ma riolei
258 REVUE DE PARIS.
et le docteur allait sans doute s'en servir pour me rendre plus odieux.
Puis, ma conscience me disait elle-même que je m'étais abaissé à une
vengeance cruelle; j'avais honte de ma misérable action.
a Vers la nuit pourtant, je me hasardai à traverser le village. En pas-
sant sur la place , il me sembla que les enfans •>'. «artaient »le moi avec
plus de crainte; Oberon , que je rencontrais habituellement dans cet en-
droit, n'y était pas et son absence me serra le cœur; que n'aurais-je
point donné ce soir-la pour entendre ses aboiemens, qui, la veille encore,
me causaient tant d'irritation !
a Plusieurs jours se passèrent dans cette anxiété. J'aurais voulu savoir
ce qu'était devenu le chien du docteur, et je n'osais m'en informer à per-
sonne; je ne l'avais point tue, je l'espérai! du mains; mais qu'en avait-on
fait? Plusieurs fois déjà j'avais passé vis-à-vis la maison du vieux méde-
cin, que j'évitais autrefois, dans l'espoir de découvrir quelque chose,
mais sans rien apprendre; enfin, pourtant, un soir, j'aperçus de loin un
chien étendu sur le seuil; je hâtai le pas : c'était Oberon qui dormait
au soleil couchant. Cette vue me fit battre le cœur. Je m'approchai vi-
vement en l'appelant par son nom; au son de ma voix, il se redressa
épouvanté, voulut fuir, chercha en vain la porte, et alla se frapper le
front contre la muraille. Etonné, je (tris sa tète dans mes mains, et la
relevai : Oberon était aveugle!...
« Je ne saurais te dire, Wilhem, à quel poinl cette déconvai te me sai-
sit; je laissai aller le chien du docteur, et MBtanJ qu'une larme me ve-
nait aux yeux, je continuai BOB chemin.
o Les jours suivans, je passai par le même endroit pour revoir Obe-
ron; mais sa haine centre moi s'était transformée en terreur, cl il ren-
trait aussitôt qu'il sentait mon approche. Du reste, je m'aperças bientôt
qu'en perdant la vue, le chien du docteur avait tout perdu. Devenu inu-
tile, on avait cesse de lui donner des soin- . nai:;reur attestait assez
le cruel abandon île sou maître. 11 et.nt clair que celui-ci ne le gardait
plus que pour rappeler à tous ma violence . ■ 'était une [neuve vivante
qu'il conservait contre moi. Les enfans d'( Mïcnbach , qui avaient aimé
Oberon tant qu'il avait été beau et joueur, le prirent aussi en dégoût ,
d< I qu'ils le virent malade et triste ; ne pouvant plus s'amuser de >.i force,
ilU l'amusèrent de Ml infirmât I. Alors le chien, naguère si vif, si lier,
si irritable, devint lâche par souffrance; sa tète M courba, ses jambes
s'ait | humble attitude re\eia l'attente continuelle du châ-
timent.
a Je suivais cette pi lOUUYanceS endurées par Oberon
,i\ouer inainicn M ' Le vieux médecin avait un chien fort beau et fort
aime dans le village ; on l'appelait Oberon : mil que son maître lui eut
us à méconnaître, soit que mon isolement habituel lui déplût, te
REVUE DE PARIS. 259
chien ne pouvait me rencontrer sans me poursuivre. Acharné sans motif
à mes pas, il personnifiait en quelque sorte l'opinion publique. Aussitôt
qu'il m'apercevait, ses aboiemens attiraient aux portes les habitans d'Of-
fcnbach,etil me semblait lire sur toutes les figures une méchante joie.
Cette haine d'Oberon était un supplice d'autant plus cruel, que c'était une
sorte de témoignage contre moi; je sentais qu'aux yeux de gens gros-
siers, cet acharnement d'un animal doux et caressant pour tout autre
avait quelque chose d'accusateur; j'avais l'air d'avoir assassiné quelque
nouveau gentilhomme de Montargis. Aussi , quand j'entendais de loin la
voix d'Oberon, faisais-je de longs détours pour l'éviter. Vous ne pouvez
guère me croire, Wilhem, et cependant c'est la vérité; j'avais supporté
le reste avec courage , sinon avec calme, mais ce chien mit à bout ma pa-
tience, ce chien me devint plus insupportable que toutes les calomnies. Je
le détestais surtout, parce qu'on ne pouvait ni se venger d'un tel ennemi
ni le mépriser; il me ravalait en me faisant souffrir une douleur ridicule,
or Je revenais un soir des environs d'Offenbach, le fusil sur l'épaule,
mais peu disposé à la chasse et fort mécontent de quelques nouveaux men-
songes du vieux médecin, lorsqu'au détour d'un chemin, je le rencontrai
lui-même face à face; nous pâlîmes tous deux, lui de peur, moi de colère.
Cependant j'allais passer sans rien dire, lorsqu'Oberon s'élança vers moi
avec des aboiemens furieux.
— Rappelez votre chien, monsieur! m'écriai-jc eu saisissant mon fusil.
« Je ne sais ce que le docteur s'imagina, mais il [tressa le pas sans m'é-
couter; le chien s'animait de plus en plus, et tournait autour de moi en
me montrant les dents : j'armai mon fusil.
— l'appelez votre chien, répétai-je.
<f Le coup partit presqu'au même instant; j'entendis un long cri plaintif,
•'t je vis Obcron qui se roulait tout sanglant. Le vieux médecin s'était
arrêté.
— Vous l'avez voulu, lui dis-|e «l'une voix altérée; je vous avais dit de
ippeler.
» El je passai rapidement.
" Arrivé chez moi, je m'assis toui tremblant, rétais émn connue si
j'eusse commis un crime. Je voyais toujours Oberon se débattant dans la
pooifière. Je me conchai , espérant échapper, par le sommeil, à cette fi-
ston pénible ; mais je dormis mal , une SOTte de lièvre m'agitait- I.e len-
demain, je me lerai pins tôt que de coutume; j' ssayai d'écrire, d'étu-
dier; je ne [mis fixer mon esprit, .l'aura s voulu sortir, mais je craignais
C toute l'attention qu'un homme solitaire et malheureux lui-même
peut donner à une douleur dont il a été II I SOMf. l'Ius heuieux , j'aurais
peut-être moint .m mal que j'avais faii , car la prospérité endui - it
le caur, et l'on t'habitue rite a la considérer comme une justification
2G0 REVUE DE PARIS.
de tous ses actes; mais j'étais triste, j'avais l'ame vide : à défaut d'au-
tre chose, un remords était une occupation. Ce coup de fusil m'avait
d'ailleurs fatalement éclairé. Je m'étais demandé ce qu'ait fait ma co-
lère si un homme se fût trouvé à la place d'Oberon, et j'avais compris
avec effroi qu'il y a dans ce que le monde appelle un honnête homme
tout ce qu'il faut pour faire un assassin. Que le dirais-je enfin ? Je regret-
tais d'avoir fait souffrir volontairement un être doué de vie; mais je re-
grettais surtout mon impuissance à me dominer. Qu'importait le peu de
gravité du résultat? l'acte lui-même n'en avait pas moins de valeur
morale; c'était ma première cruauté.
«Le séjour d'Ofl'enbach me devint de plus en plusiusupportahle : à tout' -
mes afflictions se joignit bientôt la misère, car tous les genn - de C n-
fianec m'avaient été refusés. Je résolus, enfin, de chercher ailleurs une
hospitalité moins amère. Mais, en partant, je ne voulais laisser derrière
moi aucun souvenir fâcheux, aucun regret surtout; et qu'allait devenir
Oberon? Qu'on ne me raille point de cette préoccupation ; son objet pou-
vait la rendre puérile, mais elle était juste dans son principe. Je résolus
d'emmener avec moi le chien du docteur en expiation de ma faute, et
aussi comme enseignement pour l'avenir. Je me rendis donc chez le vieux
médecin, qui se montra fort surpris et presque effrayé à mon aspect.
— Je quitte Offenbach, lui dis-jc.
« Un sourire triomphaut traversa son œil rusé.
— Mais avant de partir, j'ai une demande à vous faire.
« Il redevint sérieux.
— Voulez-vous me donner Oberon ?
— Mon vieux chien aveugle? dit-il en me regardant stupéfait.
— Lui-même.
— Mais qu'en pourre/.-vous faire? C'est donc pour avoir le plaisir de
le tuer .'
« Je me levai d'un bond, les mains serrées de rage; mais je m'apaisai
presque aussitôt
— Donnez-le-moi , répétai-je, je ne lui ferai point de mal.
— Prenez-le si vous voulez , dit le docteur en haussant les épsjal
aussi bien il vous appartient déjà un peu: il porte votre narqae.
a Je saluai sans répondre, etje sortis.
a Le soir même j'étais sur la route de Berlin , et Oberon dm m.iil sur ht
paille de L'impériale. Arrivé à l'auberge ou nous devions déjeuner, je priai
le conducteur de le descendre, rétais i Is porte, 1 1 , dès qu'il fut à terre,
je l'appelai ; mais .i peine eut-il entendu ma voiz, qu'il se mit à fuira tra-
vers la camps -ne. Sous mui trouvions au sommel d'une colline, brus-
quement Interrompue .1 droite par un ravin, au fond duquel tournait un
moulin j le chien aveugle courait dans celle direction; je m'aperrus qu'il
REVUE DE PARIS. 257
joie qui veillent au seuil de toute demeure mortelle. L'air y est pur, les
femmes y sont belles, et les vieillards y meurent sans infirmités. Un mé-
decin eut pu choisir une meilleure résidence; mais je fus séduit par la
beauté du lieu, puis aucune raison ne m'attirait ailleurs. Je possédais
cette triste liberté que donne l'abandon. Je m'établis donc à Offenbach,
espérant que ma profession me procurerait toujours le pain et le sel,
seules richesses auxquelles je voulusse prétendre.
a Ma première visite fut au docteur qui habitait déjà le village. Je
trouvai un homme sec, froid, calculateur, qui me répondit à peine, et
m'observa beaucoup : il me fut aisé de comprendre que mon arrivée à
Offenbach effrayait son avarice, et qu'au lieu d'uu confrère j'avais ren-
contré un ennemi. — Que m'importe après tout? me dis-je, il ne pourra
me rendre le ciel d'Offenbach plus froid , ni sa campagne moins belle!
J'étais loin de prévoir ce que peut faire souffrir la jalousie d'un méchant.
a Dans un pays écarté comme Offenbach, tout homme qui voyage est
au moins un escroc en fuite; étranger y est synonyme d'aventurier. J'étais
inconnu, peu causeur, et par conséquent facile à rendre suspect; je m'a-
perçus bientôt que j'inspirais de la défiance. Les marchands ne me four-
nissaient rien qu'en présentant sur-le-champ leurs mémoires, et mon
hôtesse me demanda de la payer d'avance. J'avais fais la connaissance de
deux voisines; insensiblement leurs visites cessèrent. Je voyais ainsi s'éle-
ver contre moi des préventions sans nom et dont j'ignorais la cause. J'aurais
pu mettre fin à ces tracasseries en quittant le village; mais l'orgueil blessé
m'y retenait, je repoussais l'idée de partir en laissant derrière moi une
réputation douteuse.
a Une circonstance frivole vint accroître la défiance générale. Le doc-
teur avait répandu le bruit que je n'étais point médecin. Le juge du can-
ton me fit en conséquence appeler, afin que j'eusse à justifier mon titre; je
lui montrai mes diplômes qu'il examina et qu'il me rendit en s'excusant :
mais mi sut à Offenbach que j'avais paru devant le juge, et chacun ex-
pliqua à sa manière cette comparution. Pour comble de disgrâce, mon
isolement m'ôtait tout moyen d'éclairer l'opinion; aussi ma position de-
renait elle plus pénible chaque jour. Il s'était formé autour de moi une
sorte de cordon sanitaire qui tenait tout le monde à l'écart sans que je
(•munisse la maladie dont on m'acrusait. Lorsque je traversais le village,
les enfuis interrompaient leurs jeu pour dm regarder, et si je voulais
Sourire à l'un d'eux ou passer ma main sur -es cheveux, il l'éloignail eu
baissant la tête.
M - dois-je le dire, Wilhcm , quelque chose me tourmentait plus
que tout le reste [quelque chose de futile en apparence et (pie j'ose i peine
avoner manrtenanl ? Le vieux médecin avait un chien fut bean et i"rt
•lime dans le village; on l'appelait Oberon : snit que SOfl maître lui eut
•258 REVCE DE PARIS.
appris à méconnaître, soit que mon isolement habituel lui déplût, ce
chien ne pouvait me rencontrer sans me poursuivre. Acharné sans motif
à mes pas, il personnifiait en quelque sorte l'opinion publique. Aussitôt
qu'il m'apercevait, ses aboiemens attiraient aux portes les habitans d'Of-
fenbach, et ii me semblait lire sur toutes les figures une méchante joie.
Cette haine d'Obcron était un supplice d'autant plus cruel, que c'était une
sorte de témoignage contre moi; je sentais qu'aux yeux de gens gros-
siers, cet acharnement d'un animal doux et caressant pouf tout autre
avait quelque chose d'accusateur; j'avais l'air d'avoir assassiné quelque
nouveau gentilhomme de Montargis. Aussi , quand j'entendais de loin la
voix d'Oberon, faisais-je de longs détours pour l'éviter. Vous ne pouvez
guère me croire, Wilhem , et cependant c'est la vérité; j'avais supporte
le reste avec courage , sinon avec calme, mais ce eh ton mita bout ma pa-
tience, ce chien me devint plus insupportable que toutes les calomnies. Je
le détestais surtout, parce qu'on ne pouvait ni se venger d'un tel ennemi
ni le mépriser; il me ravalait en me faisant souffrir une douleur ridicule.
« Je revenais un soir des environs d'Offenbaeh , le fusil sur l'épaule,
mais peu disposée la chasse et fort mécontent de quelques nouveaux men-
songes du vieux médecin, lorsqu'au détour d'un chemin, je le rencontrai
lui-même face à face ; nous pâlîmes tons deux, lui de peur, moi de colère.
Cependant j'allais passer sans rien dire, lorsqu'Oberon s'élança vers moi
avec des aboiemens furieux.
— Rappelez votre chien, monsieur! m'éeriai-je en saisissant mon fusil.
« Je ne sais ce que le docteur s'imagina, mais il pressa le pas sans m'é-
couter; le chien s'animait de plus en plus, et tournait autour de moi en
me montrant les dents : j'armai mon fusil.
— Rappelez votre chien, répétai-jc.
« Le coup partit presqu'au même instant; j'entendis un long cri plaintif,
et je vis Oberon qui se roulait tout sanglant. Le vieux médecin s'était
arrêté.
— Vous l'avez voulu, lui dis-je d'une voix altérée; je vous avais dit de
le rappeler.
« Et je passai rapidement.
a Arrivé riiez moi , je m'assis tout tremblant. J'étais emu comme si
j'eusse commis un crime. Je voyais toujours Oherou se débattant d.i:
poussière. Je me couchai , espérant échapper, par le niDIMfl, I cette vi-
sion pénible; mais je dormis mal, une sorte de lièvre m'fgfttft I.e len-
demain, je nie levai plus tôt que de coutume; j'essayai d'écrire, d'étu-
dier; je ne pus li\er mon esprit. J'aurais voulu sortir, mais je craignais-
de traverser le \ il! I ;e ; il me semblait que j'allais lire de* reproches dans
tons les regards. On ne pourrait connaître fa eieuseï de ma violence,
et le docteur allait saus doute s'cd servir pour me rendre plus ed.
REVUE DE PARIS. 259
Puis, ma conscience me disait elle-même que je m'étais abaissé à une
vengeance cruelle ; j'avais honte de ma misérable action.
« Vers la nuit pourtant, je me hasardai à traverser le village. En pas-
sant sur la place, il me sembla que les enfans s'écartaient de moi avec
plus de crainte; Oberon , que je rencontrais habituellement dans cet en-
droit, n'y était pas, et son absence me serra le cœur; que n'aurais-je
point donné ce soir-là pour entendre ses aboiemens, qui , la veille encore,
me causaient tant d'irritation !
a Plusieurs jours se passèrent dans cette anxiété. J'aurais voulu savoir
ce qu'était devenu le chien du docteur, et je n'osais m'en informer à per-
sonne; je ne l'avais point tué, je l'espérais du moins; mais qu'en avait-on
fait? Plusieurs fois déjà j'avais passé vis-à-vis la maison du vieux méde-
cin, que j'évitais autrefois, dans l'espoir de découvrir quelque chose,
mais sans rien apprendre; enfin, pourtant, un soir, j'aperçus de loin un
chien étendu sur le seuil; je hâtai le pas : c'était Oberon qui dormait
au soleil couchant. Cette vue me fit battre le cœur. Je m'approchai vi-
vement en l'appelant par son nom; au son de ma voix, il se redressa
épouvanté, voulut fuir, chercha en vain la porte, et alla se frapper le
front contre la muraille. Étonné, je pris sa tête dans mes mains, et la
relevai : Oberon était aveugle!...
« Je ne saurais te dire, Wilhem, à quel point cette découverte me sai-
sit; je laissai aller le chien du docteur, et sentant qu'une larme me ve-
nait aux yeux, je continuai mon chemin.
« Les jours suivaus, je passai par le même endroit pour revoir Obe-
ron; mais sa haine contre moi s'était transformée en terreur, et il ren-
trait aussitôt qu'il sentait mon approche. Du reste, je m'aperçus bientôt
qu'en perdant la vue, le chien du docteur avait tout perdu. Devenu inu-
tile, on avait cessé de lui donner des soins, et sa maigreur attestait assez
le cruel abandon de son maître. Il était clair que celui-ci ne le gardait
plus que pour rappeler à tous ma violence : c'était une preuve vivante
qu'il conservait contre moi. Les enfans d'Offenbach, qui avaient aimé
Oberon tant qu'il avait ifU beau et joueur, le prirent aussi en dégoût,
dès qu'ils le virent malade et triste ; ne pouvant plus s'amuser de sa force,
ils s'amusèrent de Ml inlirmiti's. Alors le chien, naguère si vif, si fier,
si irritable, devint lâche par souffrance; sa tête se courba, ses jambes
s'affaissèrent, et son humble attitude révéla l'attente continuelle du châ-
timent.
« Je suivais cette progression des souffrances endurées par Oberon
avec mil l'attention qu'un homme solitaire et malheureux lui-même
peut donner à une douleur dont il a été la cause. Plus heureux, j'aurais
'-'le moins vmirr au mal que j'avais fait, car la prospérité endurcit
Il ■ u.ur, H l'on s'habitue vite à. la. considérer I0MM une jusûlicatiou
260 REVUE DE PARIS.
de tous ses actes; mais j'étais triste, j'avais l'ame vide : à défaut d'au-
tre chose, un remords était une occupation. Ce coup de fusil m'avait
d'ailleurs fatalement éclairé. Je m'étais demandé ce qu'eut fait ma co-
lère si un homme se fût trouvé à la place d'Oberon, et j'avais compris
avec effroi qu'il y a dans ce que le monde appelle un honnête homme
tout ce qu'il faut pour faire un assassin. Que te dirais-je enfin .J Je regret-
tais d'avoir fait souffrir volontairement un être doué de vie; mais je re-
grettais surtout mon impuissance à me dominer. Qu'importait le peu de
gravité du résultat? l'acte lui-même n'en avait pas moins de valeur
morale; c'était ma première cruauté.
«Le séjour d'Ofl'enbach me devint de plus en plus insupportable : à toutes
mes afflictions se joignit bientôt la misère, car tous les genres de con-
liancc m'avaient été refusés. Je résolus, enfin, de chercher ailleurs une
hospitalité moins amère. Mais, en partant, je ne voulais laisser derrière
moi aucun souvenir fâcheux, aucun regret surtout; et qu'allait devenir
Oberon? Qu'on ne me raille point de cette préoccupation; son objet pou-
vait la rendre puérile, mais elle était juste dans son principe. Je résolus
d'emmener avec moi le chien du docteur en expiation de ma faute et
aussi comme enseignement pour l'avenir. Je me rendis donc ches le vieux
médecin, qui se montra fort surpris et presque enrayé s mon upoct.
— Je quitte Offenbaeh , lui dis-je.
« Un sourire triomphant traverse son oeil raté.
— Mais avant de partir, j'ai une demande à vous faire.
« Il redevint sérieux.
— Voulez-vous me donner Oberon ?
— Mon vieux chien aveugle!' dit-il en me regardant stupéfait.
— Lui-même.
— Mais qu'en pourres>vous taire? C'est donc pour avoir le plaisir de
le tuer?
a Je me levai d'un bond, les mains serrées de rage; mais je m'apaisai
presque aussitôt.
— Donnez-le-moi , répétai-je, je ne lui ferai point de mal.
— Prenez-le si vous voulez , dit le docteur eu haussant le» epaul-
aOSjl bien il vous appartient déjà un peu : U porte votre marque.
(f Je saluai sans répondre, etjetortis.
« Le soir même j'étais sur la route de Berlin , et Oberon dormait sur la
paille (le l'impériale. Arrivé à l'auberge ou nous devions déjeuner, je priai
le conducteur de le descendre. J'étais à la porto, et . des qu'il fut I torrn,
je l'appelai ; m.ih a peine eut-il entendu ma foil . qu'il m' mit a luir a tra-
vers la campagne. Nous nous trouvions an lotnmel d'une colline, bi
queiueni Interrompue à droite par un ravin, an fond duquel tournait un
moulin; le chien aveugle courait dans cotte direction; je m'aperçuf qu'il
REVUE DE PARIS. 261
allait droit au précipice. Je voulus le poursuivre; mais, au bruit de mes
pas, il s'élança plus rapidement, et je le vis disparaître dans le gouffre :
au moment où j'arrivais, son corps en lambeaux passait sous la roue du
moulin. »
Ici le professeur se tut. J'avais écouté son récit avec un intérêt que ne
pourra faire comprendre la pâle contrefaçon que je viens d'en donner. Il
se leva avec sa femme, vint à moi en souriant et me tendit la main :
— J'ai fait ce que vous me demandiez , dit-il , le ciel soit loué si mon
histoire vous a plu. Maintenant, adieu : bon sommeil pour cette nuit et
bonheur pour toujours.
— Merci, lui dis-je à mon tour en lui serrant la main; je n'oublierai
de ma vie ni cette rencontre, ni vos histoires.
Le lendemain je me réveillai de bonne heure, et je me levai en toute
hâte, espérant revoir notre conteur de la veille. Je trouvai à ma porte
l'Alsacien ,qui sortait aussi.
— Avez-vous vu le professeur et sa femme? lui demandai-je.
— Ils sont partis.
Je ne pus retenir une exclamation de surprise.
— Et savez-vousau moins leur nom?
— Pardieu! qui ne connaît Schubert, le professeur de Munich.
— Que dites- vous! Schubert le naturaliste, l'auteur de Y Histoire de
Vame, de la Symbolique des rêves, des Considérations sur le cote obscur
de la nature, des Voyages dans le pays de Sallzbourg, le Tyrol et le midi
de la France!
— Lui-même.
— Mais il voyageait à pied?
— Toujours. Il a parcouru ainsi une partie de l'Europe, ayant pour
tout bagage une botte à herborisation, la Bible et sa femme, qui le suit
en tricotant. Dans ce moment ils gagnent tranquillement je ne sais quel
port de mer où ils veulent s'embarquer.
— Et où vont-ils donc? m'écriai-je de plus en plus surpris.
— En Palestine (1).
Emile Solvestre.
(«) Ce que nous disons ici de Schubert et de sa manière de voyaper est exact. Il est
ment vrai que cet habile écrivain se trouve maintenant en Palestine. L'histoire du
moine Alfus fait partie d'un de ses ouvrages, intitule: De l'Antnn et du Nouveau; son
titre BSl : TOUtOU &U Paradis. Nous nom sommes souvent écartés pour les détails de la
version allemande. Befaoborl pi»se parmi SMMTSJtsda son pays pour un auteur plu- in-
génieux qu'exact. Mais si son imagination pleine de poésie a nui à sa réputation de natu-
ralisi inche elle lui a acquis une Jast0 célébrité COIUM cernuin, et 11 est pttj
d'auteurs qui soient maintenant plus populaires en Allemagne.
BULLETIN.
La semaine a paru orageuse pour le ministère que dirige M. Mole. Il
aurait eu lieu de s'en alarmer, s'il n'avait déjà reconnu, par une expé-
rience heureuse de quelques mois bien remplis, que tontes les questions
qu'il a prétendu résoudre jusqu'ici mit été vraiment résolues , et que
toutes les diflicultés dont on voulait l'effrayer à eliaque nouvel acte ont
tourné assez vite à son honneur. Il faut espérer qu'il n'en sera pas autre-
ment du traité de la Tal'na, malgré les prédictions sinistres qu'on ne lui
a pas épargnées.
Il y avait sans doute plusieurs points de ce traité sur lesquels pouvait
s'établir une critique sérieuse, impartiale, et procédant , en effet, d'un
zèle jaloux, quoique exagéré, pour la grandeur du nom français. Nous
croyons volontiers que M. le président «lu conseil . s*ee le profond senti-
ment de nationalité que ses plus vifs adversaires n'ont pas- osé encore lui
refuser, et qui, ehai lui, ne date pas d'hier, a été le premier à décou-
vrir, parmi les endroits que l'on sent faibles, cetn qui le lent en réalité;
cependant il aura pense, avec FeJSOn, que le bien l'emportait de beau-
coup sur le mal, cpie le temps pourrait mettre plus en évidence les dé-
fectuosités ou les lacunes, et qu'd sérail toujours facile, par quelques
clauses additionnelles, de compléter un arrangement «pu , dam * - > éeul-
tats immédiats , peut valoir une pai\ lignée de puissance ! puissance,
mais qui , dans m teneur et sa portée réelle , n'est, au bout «lu compte,
qu'une convention militaire entre un général lïaïu.a.s el un chef étranger.
Dans un pareil étal «le chose*, on concevait une polémiqua qui oharehU
à éclairer le gouvernement, el qui «l'abord s'éclairât elle-même, pour
trouver de concert les moyens d'amender dans l'axenir «les stipulations
REVCE DE PARIS. 263
arrêtées peut-être parle général Bugeaud avec un peu de précipitation;
mais une partie de la presse a été si violente, elle a tout censuré, même
avant de rien connaître, avec une telle injustice , qu'aux yeux de quicon-
que ne porte point de passions personnelles et n'établit point de manœu-
vres de parti sur le terrain d'un aussi grand intérêt national , qui devrait
bien être un terrain neutre, c'est un devoir de rechercher quels sont les
avantages du traité du 30mai, etquelles raisons l'expliquent et le justifient.
On atout attaqué de ce traité, la forme et le fond. La forme, on l'a
blâmée, en ce que les pouvoirs en vertu desquels le général Bugeaud aurait
dû agir n'ont pas été rappelés et constatés dans l'acte officiel. Qu'aurait-
on voulu? Que le négociateur français instrumentât, dans le pacte avec
Abd-el-Kader, au nom du roi et sous la responsabilité, sous la garantie
positivement exprimée du ministre des relations extérieures? M. Mole
ne l'a pas entendu ainsi : c'eût été là vraiment traiter de puissance à
puissance avec le représentant de la nationalité arabe, qui n'est encore
qu'un chef éminemment révocable, et l'assimiler à un souverain re-
connu, dizne «le voir son nom figurer à côté du nom du roi; c'eût
été encourir à juste titre le reproche qu'on a fait au ministère d'avoir
abaissé, en cette occasion, la majesté de la France devant un barbare.
Que les contradicteurs de l'acte du 30 mai commencent donc par ne pas
se contredire eux-mêmes; c'est un premier point fort essentiel dans toute
discussion. Ils ont d'abord annoncé très haut, lorsqu'ils ne savaient rien
encore, que le roi des Français, par la faiblesse de son ministère, avait
été compromis dans une négociation d'égal à égal avec l'émir de Mascara,
et Dieu sait quels témoignages de colère et de dédain ils prodiguaient,
sur la foi de leur faculté divinatoire, à M. le comte Mole, déclaré d'avance
coupable de cette grosse erreur diplomatique, qui n'avait que le tort
d'être tout-à-fait imaginaire. Aujourd'hui, ils s'étonnent de ne voir au-
cun nom inviolable entra _é en effet dans le préambule du traité, et ils
rèvi'ut ce préambule qui n'a jamais existé , dont M. Ifolé n'aurait jamais
voulu; ils demandent comment il se fait qu'on arrangement pacifique a
été conclu, qui porte simplement le cachet d'Abd-el-Kader et celui de
M. Bogeand, lieutenant-général. H font pourtant convenir d'une chose:
c'est, comme dit un prorerbe, qu'une porte doit être Burerte ou formée;
il faut bien qu'au bas du traité du 90 mai, puisqu'il «levait nécessaire1
ment recevoir une signature , oa lise le oom du général Bugeaud , ou tout
autre nom; et cet notre nom n'aurait été «pie celui du roi , ou de son mi-
re , qui seul eût été en position de compromettre la dignité royale , en
instrumentant pour elle avec le Soldat «le fortune, qu'OB nomme dédai-
gneusement un marabout. Le ministre des affaires étrangi : - i ait cela,
il conni ute la portée «!• son interrention peiwuntBe dans te pacte
26i REVUE DE PARIS.
préparé et rédigé par le général Bugcaud ; il n'a point donné cette satis-
faction d'amour-propre et d'ambition au chef des Arabes de l'ouest, il ne
l'a point fait sultan, comme on le disait, et Abd-cl-Kader, en acceptant
la souveraineté de la France, ne peut s'imaginer qu'il a reçu d'elle un-
autre souveraineté , ni qu'il a traité avec elle sur le même pied et aux
mômes conditions. Il ne lui a été donné de s'entendre , pour le territoire
qu'on lui laisse à administrer et si, l'on veut , à gouverner, qu'avec un
général qui l'avait battu et qui allait le battre encore. C'est là, de la
part de M. Mole, une réserve et une dignité dans les formes, dont on n'a
pas voulu lui savoir gré; mais le fait subsiste.
Quant au fond, le ministère n'impose à la France aucun sacrifice réel, ni
imprévu, puisqu'il abandonne ce que nous n'avions pas encore pris, ou ce
que nous ne pouvions garder sans d'énormes dépenses que les chambres au-
raient refusées. Souvenez-vous, eu effet, de l'esprit qui a présidé aux der-
nières discussions sur les crédits extraordinaires, dans La chambre des
députés. L'occupation, nous ne dirons pas restreinte, car elle est encore
assez large dans le système qui a été adopté et qui englobe Alger, Belida,
El-Kolea, la plaine de la Mitidja, Moslaganem , Masagran, Arzcw, Oran
et la province d'Oran jusqu'au Rio-Salado, en réservant tous nus dl
sur les villes et les ports que nous possédons déjà dans l'est, 1
Stora, Bone, la Calle , Ghclma , et même toutes nos espérances sur d'au-
tres points de la province de Constantinc , si Aehmct-Bcy mua force i li
guerre; une telle occupation, disons-nous, ainsi délimitée avec DM cer-
taine ampleur, a l'est, à l'ouest et au centre de l'ancienne régi née, une
occupation qui, une fois assurée de ce Qu'elle doit revendiquer, ne cher-
che pas à s'étendre plus loin par des env.iliisseinens indéfinis, voilé
que la chambre ■ spprooi é, et rien de plus. Si elle a paru favorable à une
nouvelle expédition contre le be] de Coustantine, ce n'est pai pour nous
agrandir beaucoup de ce côté, c'est pour réparer par une victoire, on par
un traite honorable, les désastres de la précédente expédition , et venger,
aux yeux des barbares, notre honneur militaire, qu'eux seuls ont pu
croire atteint par une retraite plus glorieuse que bien des triomphes.
La guerre se prépare, et on la fera dans cet esprit de modération
qu'impose le budget et qui déplait aux esprits aventureux; 00 la fera, si
Achinel n'aime mieux traiter de la paix et reconnaître, MOI certaines
garanties, notre souveraineté dans l'est , comme Abd-cl-kadcr l'a re-
connue dans l'ouest de la régence. Voilà, si nous itou bonne mémoire,
Il pensée qui ■ prévalu dans la chambre, i la dernière session; roili les
principe! de coudait! que sa commission ■ indiqués sa cabinet du 10
avril, et qui ont cte sanctionnes par l'assentiment de II majorité parle-
mentaire. El soyons justes, disons II vérité. S'il y avait , dans celte coin-
REVUE DE PARIS. 265
mission, des hommes qui, par leurs étroits engagemens avec l'opinion
doctrinaire , toujours peu française en toute circonstance, étaient disposés
à restreindre le plus possible les droits de notre conquête, il y avait
aussi des députés libres de tous liens de parti, et qui se font écouter de
tout le monde, comme M. Saint-Marc Girardin, par exemple, qui n'a
jamais été doctrinaire autant qu'on l'a supposé, qui a toujours fait pas-
ser avant toute chose la considération de la France au dehors, et dé-
fendu cet intérêt dans toutes les questions graves depuis deux ou trois
ans, la question d'Orient, la question espagnole, la question du tarif
prussien et de la nouvelle confédération germanique. Ce n'était point
pour déserter le même intérêt de grandeur et d'influence dans la ques-
tion d'Alger, plus intimement liée, à coup sur, avec nos destinées po-
litiques. Eh bien! ces hommes, parmi lesquels nous ne nommons que
M. Saint-Marc Girardin , parce qu'il est leur interprète le plus intelligent
et le plus vif, ont pensé et déclaré qu'il n'y avait rien de bon à attendre
d'un système de guerres continuelles en Afrique; ils ont voulu y mettre
un terme , et , dans ce but , ils ont posé des limites , pour un temps , aux
prétentions de la France. Ils ne sont pas des traîtres pour cela, ni des
ennemis de notre nationalité.
La cliambre les a approuvés, le ministère pensait comme eux avant de
savoir leur opinion, et l'on peut relire, au Moniteur, le discours où
M. Mole déclarait qu'il n'accepterait jamais un système de conquêtes rui-
neux pour nos finances, inutile pour notre gloire, et funeste même à notre
légitime influence en Afrique. Il allait jusqu'à dire qu'il se retirerait des
affaires plutôt que de prêter son appui et son nom à un pareil plan de co-
lonisation. Tout cela, nous le rappelons pour montrer que M. Mole n'a
trompé personne, et qu'il pouvait produire le traité de la Tafna devant la
chambre, sans rien craindre d'elle; la chambre et le ministère s'étaient
expliqués ensemble , et se trouvaient bien d'accord sur les principes qui
ont servi de base à la convention militaire du 30 mai. Seulement il fallait
bien attendre que l'acte bit complet et que l'approbation conditionnelle
ijéeaa général Bogeaud fût devenue définitive. C'est ce qu'attendait
le cabinel en tonte loyauté, mais l'opposition n'a pas eu la même patience.
M tintenant, la cliambre, le ministère, la commission des crédits extra-
ordinaires, tout le monde, enfin, a-t-il eu tort? El cet accord de la majo-
rité parlementaire à proscrire le système guerroyant, est-il un mal et
une honte pour la Frani < rt une autre question. Nous concevons que
la France tient une assez belle place dans le monde pour planter et assu-
rer ion pavillon en Afrique, si < Ile le voulait , par des moyens plus puis-
que ceux dont eii t'est c intentée jusqu'ici ; mais elle ne l'a pas voulu,
évidemment; elle tient à l'Afrique, et néanmoins i Ile prétend la garder
2GG REVUE DE PARIS.
au meilleur marché possible. C'est donc la nation elle-même, c'est la
chambre, par laquelle elle se fait représenter, qu'il faut prêcher et con-
vertir. En attendant une conversion difficile et que nous n'espérons pas,
la guerre, si on la continue comme moyen d'établissement, demeurera in-
complète et insuffisante; elle sera ce qu'elle a été depuis sepl ans, ce qu'on
est convenu d'appeler la (jucrre mal faite. Vaut mieux cent fois la paix,
pour peu qu'elle soit tolérable; et celle que la convention du 30 mai vient
d'établir nous assure des avantages réels et une position encore im-
posante en Afrique. Avec la paix, et à l'aide du temps, il n'y a pas de
progrès qui soit impossible; la civilisation pénétrera bien plus sûrement
dans l'intérieur des terres laissées aux Arabes, et à la suite de la civilisa-
tion, notre drapeau s'avancera au milieu des tribus qui le repoussent au-
jourd'hui; notre domination sera pins certaine, quoique plus tente, si
elle s'affermit par le bien qu'elle est destinée à accomplir pacifiquement
N'oublions pas que les Anglais ont consolidé leur puissance dans l'Inde,
en s'emparant du littoral, des ports, de tontes les foies commerciales,
avant de songer au territoire intérieur; encore aujourd'hui, il y a dans ce
pays plusieurs grandes prorinces qui ont leurs lois anciennes, leurs prin-
ces, réputés indépendans, leur gouvernement particulier; mais avi c toutes
CCS franchises apparentes , il leur est interdit de remuer sans un or Ire de
la compagnie de marchands qui régne à Calcutta.
Le traité avec Abd-el-Kader en vaudra bien un autre , s'il 6Sl exécuté.
C'est là le point. Mais pourquoi ne serait-il pasexéCUté aussi bien qu'un
autre par le chef des Arabe- de l'ouest? On le trouve si avantageux pour
les Arabes, et on l'attaque précisément [tour cette raison ; il semble donc
que les Arabes ne seront pas les premiers à l'ami'iler en le Violant.
Nous avons , il'ailleurs, des garanties positives contre leur mauvaise foi.
Il nous reste (mit ce qu'il v a de points importais sur le littoral; il nous
reste notre marine, que le traité, apparemment, ne QOUS a pas «ni.
pas plus qu'il n'a donné une marine a Abil-el-Kadcr. Ceux qui tiennent à
honneur de démontrer que le traité-Bugeaud, comme ils l'appellent ,
honore la France et le ministère , ont cherché avec solo , de caps en caps,
sur toute la cote septentrionale de l'Afrique, s'il n'y avait pas quelque
part une ou deux étroites baies semblables à des ports, et que Ton
abandonne à l'émir .le Mascara; ils ont trouvé Tennis et Cherche! , . t rien
déplus, on peut s'en lier à leur zèle d'investigation. Mais, aussitôt, de
ces deux ports insignifians , dont on ne parlait guère jusqu'à présent , ils
ont l'ait deux ni.ls de pirates, deSl nés à infester de nouveau la Méditer-
ranée, ci a rendre stérile la hante pensée d'humanité et de civilisation qui
a déterminé la prise «l'Alger en 1830. C'èSt, I vrai dire , estimer bien
haut Tennis et Clicrcln I , et (aire trop peu «le cas de ce que nous gardons;
REVUE DE PARI?. 267
c'est témoigner pour deux havres obscurs autant de bienveillance que l'on
montre peu de justice au ministère.
Faut-il donc remettre la carte d'Afrique tout entière sous les yeux de
ceux qui n'y veulent voir que deux points imperceptibles? N'avons-nous
pas Mostaganem à l'ouest et Alger à l'est de Tunis et de Cherchel pour
enclaver ces deux ports, les observer et les rendre inutUes à Abd-el-
Kader, même s'il avait une marine? Partout où nous avons donné à Abd-
el-Kader l'accès sur la mer par une région du littoral, le traité a eu
soin de nous réserver ainsi des moyens de surveillance. Sur la plage
la plus étendue peut-être qui lui ait été concédée saus discontinuité,
c'est-à-dire sur les côtes escarpées qui se prolongent depuis le Rio-Salado
jusqu'aux frontières du Maroc , nous conservons l'ile de Rachgoun ou
Harchgoun, qui permettra à nos navires de tenir en respect les Arabes
sur le rivage opposé du continent africain, et de veiller à la rigoureuse
exécution du traité, surtout en ce qui touche au commerce maritime,
dont nous avons le monopole légal. Cette plage est appelée aussi Rach-
goun par les indigènes, du nom de l'Ile qui lui fait face, vers l'embou-
chure de la Tafna, et c'est ce qui a fait croire un instant que nous aban-
donnions l'Ile , cette excellente position pour notre marine, comme nous
délaissons le rivage continental, qui serait pour nous un embarras sans
indemnité. Nous n'avions pas fait cette confusion, et c'est pourquoi ceux
qui se trompaient nous ont accusés de vouloir abuser le public; ceux qui
avaient des renseignemens inexacts se sont fait un droit de leur inexac-
titude pour signaler ce qu'ils croyaient un déguisement volontaire de la
vérité. Il n'y a rien là que de naturel , et il faudrait bien peu d'expérience
pour s'en étonner.
Avec toutes ses conditions bien connues et expliquées, le traité de la
Tafna n'est pas, certes, un de ces traités impérieux que la France im-
posait à ses ennemis vaincus , sous le consulat et l'empire , dans les temps
iques; mais il a coûté moins, et ce n'était pas la peine de se mettre
beaucoup en frais de victoires avec des barbares pour en obtenir plus que
le nécessaire. Ce traité est suffisai.t pour les circonstances actuelles, et le
territoire qu'il consacre comme notre propriété irrévocable, nous emploie-
rons plus d'un demi-siècle à le défricher, - faisant aider de toutes
migrations européennes. Que notre querelle avec le bej deOoostan-
tine ne se dénoue pas autrement, et il n'y aurait pas grand donu - il
se trouverait cerné ainsi da - par une zûne qu'il
aurait reconnue française sur tout le littoral de ion beylick, et il m
terait pas à son commerce d'autre issue radie et commode, sinon par les
port- e pavillon, 1 i ne et laCalle. Si,aa
I nous force à le rainer , dans l'entrai-
268 REVCE DE PARIS.
nement et les nécessités de la victoire, jusqu'à le détruire. Ce sera ud
malheur, car il est bon que, derrière nous eu Afrique, entre le litt
et les chaînes de l'Atlas , il y ait une autre principauté indigène que celle
d'Abd-el-Kader. Il est utile et politique, dès-lors que nous n'envahissons
pas tout et que nous ne nous substituons pas à tout le monde , de main-
tenir une puissance turque à côté d'une puissance arabe. Les Turcs et
les Arabes sont rivaux acharnés entre eux, autant et plus qu'ils peuvent
être les uns et les autres ennemis de la France. Leur rivalité doit nous
plaire; il faut l'entretenir. Un traité avec le bey de Constantine vaudra
donc mieux qu'une victoire impitoyable, et la victoire ne peut servir, si
nous comprenons bien notre situation, qu'à poser les bases d'un traité
plus habile sans doute, plus longuement approfondi , rédigé surtout daus
un meilleur style et plus intelligible, mais analogue toutefois à la con-
vention de la Tafna.
Il n'y aurait pas à gémir, si les relations extérieures de la France et la
diplomatie ne devaient jamais recevoir ailleurs une atteinte plus grave
qu'à la Tafna. Par malheur, ce qui se passe en Espagne , à travers tant de
vicissitudes contraires qui relèvent et abaissent tour à tour dans ce mal-
heureux pays la fortune du gouvernement constitutionnel , doit nous don-
ner de plus eu plus le regret de n'avoir pas fait, il y a trois ans, tout ce
qu'il fallait faire pour consolider une de nos plus naturelles alliant .
qui a été l'occasion et le BOJet du traité le plus solennel et le plus célébré
par les hommes politiques de la révolution de juillet. Une faire aujour-
d'hui ? On ne lésait plus, parce qu'on a laissé fuir le moment d'opportu-
nité qui ne se retrouve pas facilement dans les affaires. Tout c^t possible
en Espagne maintenant , selon quelques personnes; nous espérons et
cependant que don Carlos ne l'emportera pas mr la reine, et il y a une
chose du moins qui nous semblera toujours impossible en Fran>
qu'on s'habitue à l'idée de voir le prétendant régner à Madrid.
Les chances de ce nouveau bouleversement de la Péninsule paraissent
s'éloigner heureusement, après avoir effrayé, pendant quelques jours,
même des esprits qui ne sont pas faciles à s'alarmer. Don Carlos ne
manœuvre pins, dit-on , pour assiéger et prendre Valence; on croit qu'il
se dirige sur le royaume de Murcie. A la date des dernier, s DOUTelk l . les
généraux constitutionnels Oraa et lîuerens allaient opérer leur fonction
dans la petite ville de tfoya, et le commandant eu eliel I\»p.ii lero se dis-
posait à se réunir à eux. Ils peuvent , tous Iroit, ta point OÙ ds doivent
être aujourd'hui , intercepter au prétendant la route de Madrid , et l'in-
quiéter, s'd restait dans les environ-; deNalcnce. C'est pour cela |
doute qu'il est forcé de se diriger reri les provinces méridionales, plus
en fugitif (m'en roi.
REVCE DE PARIS. ÙtiS
Nous savons que, s'il triomphait, il n'y a plus à espérer du ministère
du 15 avril qu'il tente des élections générales en France. Un devoir sé-
rieux est donc imposé à ce ministère, c'est de calculer froidement, mais
vite, les chances contraires ou favorables, au dedans comme au dehors,
et de décider s'il convoquera une chambre nouvelle qui peut seule assu-
,»n avenir, et Ce qu'il a déjà introduit d'heureuses innovations dans
la politique du pays. On sentira beaucoup moins peut-être la nécessité
d'attendre au mois d'octobre, pour opérer avec les nouvelles listes, lors-
qu'on saura ( chose inconcevable, mais constatée) qu'elles ne doivent pas
contenir plus de deux mille uoms d'électeurs, non inscrits sur les précé-
dentes listes, et appelés prochainement, par le double mouvement de
la fortune et de l'âge, à exercer, pour la première fois, le plus grave de
tous les droits politiques.
Dans l'état d'incertitude où le gouvernement responsable laisse, mal-
gré lui, nous le croyons, flotter la France et les alliés de la France, qui
attendent d'elle une action décisive sur leur destinée, le parti légitimiste
parmi nous voudrait s'enhardir, à ce qu'il parait : le bruit a couru qu'il
s'essayait à une conspiration par lettres , le plus pitoyable roman qu'il
puisse écrire pour l'amusement des malheureux princes exilés, que ce
parti en démence a toujours abusés sur sa véritable force. Noos ne répé-
terons pas ce que nous avons entendu dire; les coupables, s'il doit y en
avoir parmi les insensés, ont etc signalés à la justice. Cela peut devenir
l'affaire du jury, ce n'est pas la nôtre.
!.«'■» BaliiH de Dieppe.
Dieppe, 20 juilUt.
Puisque les chambres sont doses, que la musique chôme, que Duprcz
n'a pas encore clianté la Muette ou le Comte Ori/, qu'il n'est plus question
ni de II Grisi , ni de Lablache , ni de Rubini ; puisque la dernière note de
-mi ou <le Beethoven s'est éteinte sans écho dans le sanctuaire des Ita-
- et du Conserva toi i . fret que nous parlions un peu de Dieppe,
quitte d prendre pour su, et, une autre fin*, Baden ou TospKtz.
lit une étude assez CUlieUM que celle qui aurait pour but «i'.urt-
- lieux de <>■ i s'enfuit, MtAi
!•■ juillet , toute ceti e . i ieuse . fri-
i or et il nsauons, qui luit le monda
19
270 l; IVLE DE PARIS.
élégant des grandes villes. En effet, ce sont partout les mômes jeunes
gens, avides de plaisirs, les mêmes femmes que l'hiver a brisêei; et ce-
pendant quelle variété dans les mœurs, dans les distractions, dans le gortt!
D'où vient cela? Est-ce que, par caprice, cette société qui fréquente les
eaux tous les ans, à la menu: époque, impose ici une étiquette qu'il lui
plaît dix mois plus tard de modifier ou d'abolir à trois cents lieues de là ?
Ou bien est-ce que cette société subit elle-même certaines influences de
l'air, des eaux ou du climat?... Ce qu'd y a de certain, c'est que rien ne
ressemble moins à Badcn ou à Carlsbad, que Dieppe et Boulogne. En
France, il faut aller aux Pyrénées pour trouver l'abandon, la franchise,
enfin la vie des eaux. A tout prendre , Dieppe en cette saison, c'est Pai is
avec ses soirées, ses bals, ses spectacles, ses visites qu'on reçoit et qu'on
rend , ses promenades à cheval et ses concerts en plein vent ; Pai is, moins
la chaleur étouffante et la poussière, et plus, l'Océan, qui vaut bien à lui
seul toutes les plaines de Montrouge et de Clichy , les bois de Boulogne
et de Mcudon, et les toiles peintes de l'Opéra. Je cite l'Opéra à propos de
l'Océan , et certes, à l'heure qu'il est , ce rapprochement pourrait bien ne
pas être aussi étrange qu'il le parait d'abord. Aujourd'hui que l'industrie
envahit toute chose, que les éléinens n'appartiennent plus à Dieu, niais à
l'homme, qu'y a-t-il d'étonnant qu'on entreprenne d'exploiter la mer
comme un privilège de théâtre: on se fait directeur de l'Océan, tout
comme on serait directeur de l'Opéra, par exemple! Pourquoi p - Y« >t-
ce point aussi une musique, celle des Ilots, une musique vague et so-
lennelle qui en dit bien autant à l'aine que tout l'orchestre de M. ll.ibe-
neck, et sous laquelle sont enfouis peut-être plus de trésors qu'il n\ en
avait de cachés sous les partitions de Rossini et de Heyerbeer. L'Océan,
c'est ici l'occupation et le loisir de toute la journée , c'esl l'espoir des uns
et le plaisir des autres, la vie de tous. On le recherche, on le Datte, on
l'aime , on a pour lui toute sorte de petits s lins; les femmes lui deman-
dent a quel moment du jour il voudra bien les recevoir, les hommes
Caressent ses Ilots comme la crinière d'un cheval qui écume. On attend
SCS heures, car à Dieppe, la sensation la plus \ive qu'on M puisse donner,
c'est le bain. Passé les trois ou quatre minutes qu'il vous est permis de
rester dans la mer, vous rentres dans les plaisirs de tous les joui
à-dire dans l'ennui des spectacles et tics concerts. UaisaUSSJ quel moment
divin que celui-là ! L'eau de la mer vous donne une ivresse inconnue ,
exalte le cerveau, relève la sensation, double tes ide l'existence;
peu s'en faut qu'à celte heure, VOUS ne VOUS CTOjil I l'égal du soleil qui
descend i l'horixon dans les Bots ou vous vous débattes, et semble les
réchauffer pour vous, en s*v plongeant Les femmes -m tout sont intré-
pides, rien ne les arrête, ni le froid, ni le chaud , ni ta «uni . ni la pluie.
BEVL'E DE PARIS. 271
ni l'eau fougueuse et turbulente. Il faut voir aussi comme la fraîcheur
leur revient au visage, comme ces corps frêles et charmans , éprouvés par
les fatigues de l'hiver, renaissent tout à coup, comme elles dansent,
comme elles causent, comme elles chantent. Si Meyerbeer était venu à
Dieppe cette année, il aurait eu, l'autre jour, la satisfaction bien rare
d'entendre une de ses plus mélodieuses pensées, le lied de mai, qu'il vient
d'écrire pour la Renie de Paris, chanté comme il ne le sera certainement
jamais. C'était une expression pleine de mélancolie et de grâce, une voix
sonore, vibrante , cristalline , une voix trempée dans l'Océan! Voilà aussi
ce qui fait aux eaux la supériorité musicale des gens du monde sur les
chanteurs de profession. En effet , ces derniers viennent ici tout gonflés de
préventions ridicules et de pitoyables méfiances, puisées on ne sait où. A.
peine arrivés, ils ne songent qu'à tenir leur gosier à l'abri des enrouemens
et des rhumes que le vent de la mer apporte, à ce qu'ils s'imaginent. Rien
n'est curieux comme de voir Mme Damoreau se promener sur la plage,
toute enveloppée de fourrures et de manteaux , comme au plus fort de
janvier, la tête perdue sous une capote immense et le cou retranché der-
rière une triple cravate de laine. C'est à vous faire suer de compassion.
Tandis que les baigneuses vont en riant vêtues à la légère, et bravent la
fraîcheur du soir et le v«nt qui s'engouf.re dans les plis de mousseline de
leurs robes, Mme Damoreau, elle, marche vite, un mouchoir sur la bou-
che, ne s'arrête pas un instant, et jette par intervalle un regard inquiet
du cûté de la mer, comme si la mer voulait lui prendre sa voix. Or, je
vous le demande, que ferait l'Océan du filet de voix de Mm" Damoreau'.'
Cependant je doute que la mer eut en elle de quoi suffire aux douze
longues heures dont se compose la journée à Dieppe comme à Par
vient un moment OÙ les forces de la contemplation commencent à s'émous-
ser; d'ailleurs la mer est un peu comme le ciel , on y voit tout et l'on n'y
voit rien: c'est un spectacle qui ne vous entraîne qu'autant que vous le
peuplez des fantômes de votre imagination. Pour un homme qui a
que ré, je ne vois pas quels charmes renaissans peuvent avoir ces
vagues qui montent et descendent dans cette vaste plaine humide, et se
courent après, et filent et roulent, ni plus ni moins que les ri :au'es dans
le ciel. L'immensité sur votre tête ou sous vos pieds, cela ne Tarie guère;
or, si rien n'est sublime, rien aussi n'est ennuyeux connue l'immeo
Heureusement l'administration desbaini a prévu tout cela, etcfaaque
jour, a l'heure où 1 ;i sont époi
i app II- l'Opéra,
-~1 RENTE DE PARIS.
graviers cq mesure, vaut certes bien tous ks ooncetlfl de Musard;et
d'abord le musicien qui le dirige a eu l'esprit et II- bon goût d'en exclure
tous ces vulgaires motifs du Postillùn de LtmgjumêOM qu'il faut laisser aux
carrefours de Pari ; at presque toujours de douces cantilènes de
Bellini ou de Cimarosa, el de ces grandes et nobles phraet - - eurasati
et de (jiiilhninic Tell, qu'on ne se lasse pas d'entendre; on dirait une
bouffée mélodieuse venue de la salle des Italiens, el qui se môle aux
brises de l'Océan. Hier, on a exécuté de la sorte la belle fanfare de Rossini;
ces voix de cuivre, que les vagues se transmettaient eu fi at, em-
pruntaient à la beauté de la scène je ne sais quoi de grandiose et de
solennel, qu'on n'aurait sans doute pas remarqué en toute autre occasion;
et, pour que rien ne manquât à la tète, M. Aguado, pour qui le grand
maître a écrit celte musique, dans ses loisirs de P< iil-ltnunj , M. AfuadfT
l'écoutait avec recueillement, ou plutôt paraissait l'écouter, car h \,
sion soucieuse qui se trahissait sur la face du nobU marquis , c'avait rien
de commun avec cet air épanoui et satisfait que le rbytlime joyeux don-
nait à tous les baigneur* rassemblés sur la plage, l 'affaire du maréchal
Clauzcl, pour laquelle M. Aguado reiouine à Paris dans quelques joon,
le préoccu[>ait sans doute plus à cette heure que la raillante fautai.
son illustre ami. M""' Dainoreau asl arrivée ici chargée d'une moisson de
bouquets qu'elle vient de recueillir à Rouen, et cei te* on peut dire qu'
a bien fait de l'apporter, car à Dieppe rien n'est plus rare qu'une fleur;
vous feriez le tour de tous les jardins delà ville sans trouver Utl
que de pauvres lis jaunes auxquels il ne manquerait, pour bien venir, que
des soins, delà terre, du soleil et de l'eau. M""* de El... montrait l'autre
Soir au bal un bouquet qu'elle avait eu toutes les peines du monde
pmeurer; or, ce trophée se composait de quatre ou cinq roses pale* et
chétives , et qui semblaient toutes confuses de se roir en de si jolies mains.
Quant à des camélias, il n'en but point parler; si l'on .*'a\i*.ul de de-
mander ici des camélias, les horticulteurs de Dieppe pourraient bien
vous répondre qu'ils n'ont jamais entendu parler de semblables p
Si notre ami L. M., qui s'est l'ail un luxe si charmant île ses hcd< - -
gale, rient ici cette année, je lui conseille, a lui qui porte.
comme Jean Paul, chaque jour une lleur rare a *a boutonnière , de ne p,i*
compter sur le* jardins de Iheppc.
Mercredi dernier, M Damarean ■ donné son premier concert. BUsju
fait merveille, ( in'. En effet, tous ce* ti illes eharman* ,
t<<iit - ~an* lin, tous ce* délicieux artit'uv* d'un talent aujour-
d'hui, « ii France, sans rival, peuvent bien avoir quelque chose d'olteusant
lorsqu'il l'agit de la représentation d'un rhcl'-d'iruvre, dont il faut, avant
ter le tcvie; mais \à . au milieu des loisirs de la saison des
REVUE DE PARIS. 273
bains et de l'indifférence où l'on est en matière d'art pur, où trouverait-
on, dans ce public avide de distractions faciles, une voix pour blâmer la
fantaisie aimable de la cantatrice qui l'amuse? Le meilleur parti qu'on
puisse prendre en pareille occasion, c'est d'applaudir volontiers et de se
laisser ravir de bonne grâce ; M. Liszt lui-môme, le plus furieux des phi-
losophes de notre temps, s'il était à Dieppe en ce moment, n'y résiste-
rait pas, et chercherait en vain dans tout son organum métaphysique un
argument contre ces roulades cristallines et pures qui s'égrènent sur le
clavier comme un collier de perles de la plus belle eau. D'ailleurs, ce soir-
là, Mme Damoreau ne chantait que des airs d' Action ou des romances de
M"' Puget. Or, le plus grand dommage qui puisse arriver à de pareilles
musiques, c'est qu'on les respecte ; car, à coup sur, elles ont tout à gagner
à la façon dont la cantatrice les arrauge. Ces trésors de vocalisation qui
chargent si mal à propos une œuvre belle de sa simplicité native, don-
nent à ces pauvres mélodies une apparence de richesse et de splendeur
qui les maintient en crédit quelques jours.
Il faut que je vous parle encore d'un jeune fille qui chante avec beau-
coup de modestie et de réserve, et ce qui vaut mieux, avec une voix de
contralto d'un timbre excellent. Si vous entendiez Mlle d'Erlo dans la ca-
vatine du Roméo de Bellini , vous ne regretteriez plus ni l'expression si
vive, ni la pétulance, ni la verve dramatique de cette charmante Judith
Grisi, qui n'a fait que passer sur la scène de notre Théâtre-Italien de
Paris. Si, comme on le dit, les démarcha que Heyerbeer a tentées pour
.ragement de Mil» Pixis à l'Opéra -Comique, ont échoué, je lui con-
seille de s'emparer au plus vite de Mu« d'Erlo, à moins toutefois (pie les
mêmes obstacles ne se reproduisent; car les cantatrices qui prennent
leur art au sérieux , n'ont pas, on le sait, une sympathie bien prononcée
pour le théâtre de la Bourse; c'est une rude affaire pour une voix accou-
tumée aux parties de EomUa , à'Arsacé ii ilr Malcolm, que de se ployer
aux cantileues de ML Adam OU de M llalevy. On attend aussi Thaiberg
dans quelque*, jours. Thalbfjrg et M"" Damoreau] ces deux talent V s
plus délicats, le> plus doux, les plus irréprochables! deux talent, de la
même famille, i souhait pour la distraction des baigneurs de tous
les pays el de toutes les eaux de la terre; cette foule élégante et choisie,
qu'un trille bien pointe ravit d'aise, et qui n'a qu'un défaut, celui de si1
garder de toute- motions de la poésie et de la musique, ni
plus ni moins quelle la Bèvre quarte, comme a diteel excellent Hoffmann.
N ' n rien de nouveau à dire anr la CoaWd F
drames siffles y vont leur train comme de coutume. A M pcopoi u«>us de-
27i REVCE DE PARIS.
manderons à M"e Mars pourquoi, malgré la désertion de la foule, elle s'en-
tête à jouer la pièce de M. Rosier. Il faut avoir une envie bien démesurée
de porter un costume de jeune fille, pour s'exposer ainsi, de gaieté decœur,
à perdre la popularité dont on jouit. Au moins, si l'inconvénient était pour
Mllc Mars elle seule , nous nous contenterions de la plaindre sincèrement
d'un ridicule inexcusable, nous fermerions les yeux quand elle parait
sur la scène, et tout serait dit. Mais ce n'est point Mile Mars seulement
qui est menacée par l'obstination de M||r Mars, c'est la Comédie-Fran-
çaise elle-même. Il ne faut pas être doué d'une sagacité bien merveill
pour comprendre que si, depuis quelque temps, le théâtre de la m
Richelieu est encombré de pièces pitoyables, cela vient de ce qu'aucun
homme de talent ne veut consentir à faire des rôles de jeune première
pour M"e Mars. Qu'arrive-t-il? Ces! que le plus médiocre écrivain dra-
matique, pourvu qu'il sache coudre ensemble quelques demandes et
quelques réponses du goût de M||c Mars, est admis à la Comédie-Française»
Le public murmure, la presse proteste, la salle se désemplit, la caisse
devient chaque soir plus vide; mais qu'importe? M* Mars a un rôle de
jeune fille . Lors même que MM. les sociétaires auraient la galanterie de
ne passe plaindre, nous nous élèverions contre l'abus dont nous |
Ions, parce que c'est, à DOS yeux, un véritable cas de conscience. Ache-
ter l'ennui de voir M,le Mars en costume d'amoureuse de vingt ans par
l'ennui, non moins horrible, d'écouter de mauvais drame-, c'est beau-
c mp trop cher. Tout ceci , joint à l'urbanité de M. Yedcl , pourrait bien
amener une crise pour la Comédie-Française. NOUS laissons MM. les Co-
médiens ordinaires sure. s divers sujets de méditations.
— Aux Variétés, le Retour fojtvnettê, peut vaudeville fantastique.
i ne vieille marquise, un vieux baron, un jeune homme amoureux i
jeune auioui eux , lils d'un alchimiste et neveu de la marquise, au moven
d'une certaine poudre qu'il a reçue île son père au lil de mort , rend su-
bitement la jeunesse à sa tante et au vieux baron: plus de ridCS, plus de.
rhumatismes pour les vieillards de I i veille; mai-, au contraire, de l'amour
dans le cœur et dans les yeux. La marquise devient éperduemenl épi
du jeune homme, dont la liane. -e esl Convoitée par le baron. La double
trahison se poursuit avec fort peu de mystère, lorsqu'un malheur survient
tout à coup. La poudre avait beaucoup de pouvoir contre h" temps, n
aucun contre les caresses dan^orei: marquise et le baron ont voulu
profiter trop vite de leur nouvelle jeunesse , et les quatre-vin ont
revenus. BLeureusemeni leur mémoire est encore Fraîche, et ils consentent
au m n i. e de leur neveu , malgré tous les obstacles qu'ils y trouvaient
quelques jours auparavant. Cette petite pièce . on le yoil , a des préten-
tion! à la philosophie. Les auteurs ont voulu montrer la brièveté d'une
REVUE DE PARIS. 275
jeunesse passée dans le plaisir. N'est-ce pas un sujet bien solennel pour
un vaudeville? — M|le Jenny Vertpré a très bien joué.
— Le Parent millionnaire , au Vaudeville. Cette pièce est dirigée à
brùle-pourpoint contre les oncles, les tantes, ou autres parens qui ont
l'impudence de ne pas bien user de leur fortune, c'est-à-dire de la dé-
penser pour eux seuls. Le parent dont il s'agit au Vaudeville, persuadé que
sa famille n'aime en lui que ses millions, se décide à convoler à de secondes
noces. Mais il est puni comme il le mérite. Au bout de six mois il est obligé
de divorcer. Pendant ce temps, sa famille qu'il avait abandonnée est tom-
bée dans un dénuemeut profond. Il revient vers elle avec de meilleurs sen-
timens. Cette fois on refuse d'y croire, on le repousse; mais il fait si bien
jouer ses guinées, qu'il ne reste plus de doutes sur son repentir, et on lui
pardonne le passé. Conclusion ( textuelle ) : « Le moyen d'être heure. ix
quand on est riche , c'est de l'être pour les autres avant de l'être pour soi. »
Décidément les petits théâtres se tournent vers la morale. — Lepeintre
et Mme Taigny ont été applaudis autant que la pièce.
— La Cape cl l'Èpèe , de M. Roger de Beauvoir, est un des plus char-
mans caprices qui se puissent lire; il y a , dans les cinq ou six poèmes dont
se compose ce volume, une franchise d'allure, un art de varier à tout
moment les tours et de dominer la forme, qui, pour convenir à mer-
veille au titre de son choix, ne vous en étonne pas moins dans l'œuvre
d'un poète qui commence. L'effet esl presque toujours dans le mot, bien
plus que dans ridée. Je le sais, les éclairs qui vous éblouissent dispa-
raissent sans laisser de trace dans le souvenir; mais, qu'importe? ils
sont si chari. I si lumineux, ils se multiplient avec tant d'éclat et de
rapidité, qu'on ne cherche pas a s'enquérir si c'est le monde qifils éclai-
rent ou le chaos. Les vers se croisent comme desépées, et le cliquetis qui
s'i ii échappe constamment vous tient, jusqu'au bout, l'oreille attentive,
l'œil ouvert et le cœur en émoi. Outre les beautés qui le distinguent des
volumes de poésie qui m publient chaque jour, ce livre a pour lui un avan-
I, par lequel il pourra rester; je veux parler de la variété de M
composition. En effet, tooi Mêmes réhabilités depuis le nouveau
mouvement littéraire, avant de disparaître [mur jamais dans le irouffre de
l'ouhli, semblent v avoir laissé quelque chose d'eux-mêmes ; ici ce
, plus loin tes défauts; tantôt nn limon grossier, tantôt une
poussière de soie et d'or qui fait reluire ses pages comme celles d'un papil-
lon d'avril. Sa verre cavalièi ,sa rêverie mélancolique, l'ironie,
tout cela se confond el m mêle i plaisir. Il n'y a pas jusqu'à Jean-Paul qni
• fourni son idée h cette œuvre Le poème de P.<4»iy«, c'est le m] iticisme
suave et frais d'Hesperus el de ! , qui vient de passer à travers l'in-
spiration capricieuse et libn Cl ébilloo lils. Or, peut-être le mérite dont
-:-il aii^si son Côté \ ulnerable. I',n effet , quelle unile VOUlei-
\o' mite de vingt pièces réunies au hasard, et qui i lemblent
ni | eotiment ni par la forme ' Heureusement il s'en but bien que
i ainsi ( I s morceaux que l'on trouve- parfaitement étrau-
276 REVUE DE PARIS.
gers les uns aux autres , quand on s'en tient aux apparences extérieures ,
ont entre eux des affinités mystérieuses qui vous frappent , pour peu que
l'on y prenne garde. M. Roger de Beauvoir possède au plus haut dt [
le don de la couleur , et cette qualité singulière se charge , peut-être à son
insu, d'apporter l'harmonie entre les diverses parties de ses tableaux.
Il suffit de lire Svaniga, Leslino et l'Ange , trois poèmes qui conservent
un air de famille au milieu des accidens les plus divers, pour se convain-
cre de cette Vérité. En effet , sans celle force originale (qu'on l'appelle
talent, verve, couleur, peu importe), ces poèmes dont le premier ail
délihéremment le ton cavalier de Mathurin Régnier et des rimeurs de son
temps , le WCOnd des sirs dt: mélancolie el d'amour, le troisième un cer-
tain parfum de mysticisme allemand, tempère par l'esprit français du
dernier siècle; ces trois poèmes appartiendraient s chacun par l'idée
dominante , à quelque jeune poète en renom aujourd'hui. Mais M. R<
de Beauvoir avait en lui de quoi se l'approprier, cette idée: et désor-
mais nul n'a le droit de la revendiquer. Trouver des idées n'appartient
qu'au génie; l'affaire des talent, c'est de les modifier; sitôt que vous l
fécondé une imagination étrangère d'une qualité qui vous est propre, elle
vous appartient par droit de conquête.
— Sous le titre de la Piété filiale , fraternelle el virginale (1), M. Guil-
lemin a réuni plusieurs pièces de poésie religieuse, qui, si elle- i
tinguent fort de celles de notre temps par leur orthodoxie rigoureui
purement catholique, se rattachent à toute cette série de p< Btei
qui n'ont cessé d'accompagner et de côtoyer la littérature profane. Ceux
qui aiment Corneille dans son Imitation de Jésus-Christ « u rert, OCUI qui
lisent les poèmes sur Jésus-Christ d'Arnauld d'Andilly, et qui ne mé-
prisent pas Godeau, ne liront pas suis intérêt les pièces, d'ailleurs cor-
rectes et fermes de ton, de M. Guillemin. Un accent de profonde convic-
tiou anime ces poésies et en fortifie, en élève, par endroits , le style. Dans
la Piété virginale ON envers soi-im'mr . on peut remarquer le discours
qu'il met dans la bouche de Bonaparte, et qui a un mouvement simple :
Ainsi la voix des mOItt, pleine d'etcrnite ,
Mieux que tOUllM vivans dirait la vérité.
La tomlie des Grandeurs f même danf son -ilcnee ,
Même dans >.i Douanière, .1 plus d'une éloquence ;
Elle chante le Ciel ouvert au repentir
Comme à toute fierté qui veut s'anéantir.
Dans ce petit volume, il n'y a que des pièces composées d'.i!e\,indrin< ,
et c'est le lOU grave et DU peu didactique de UJ poésie morale qui domine :
l'auteur s'est BOnVOM de Pibmc. Dans d'.iutn g pièces recueillies ailleurs,
M. Guillemin S essayé du chant et du patOme, et a dû se souvenir de
Bacine. Quoique le caractère principal chos lui semble moins être
l'onction que l'austérité , cette austérité pourtant laisse a leur place toutes
les vertus évangéliqui 1.
1 Ji nlUon, place Sainl-.'indrt I . «!.
I I Util
•«•«•*•«»«»•*•*•*••«»•»«•*•*»«•«»* !••-•♦«»«•«»
UNE
MAUVAISE PENSÉE.
On remarquait encore, il y a dix ans, près de la petite ville d'Er-
née, en Bretagne, un vieux château seigneurial affaissé sur ses
fondemens. L'une des quatre tourelles était tombée, et ses débris
avaient servi à restaurer quelque peu les trois autres. Les restes
d'une grille indiquaient encore la place de l'ancienne enceinte. Fnc
allée de chênes centenaires avait jadis porté le nom d'avenue;
mais le chemin, détérioré par les pluies, n'était plus qu'on fossé
presque impraticable. Ce respectable manoir s'appelait Antigny.
Par une soirée d'automne de l'année 18:28, une jeune fille, d'une
rare beauté, ouvrit une fenêtre entourée de lierres, sur l'une des
faces latérales du château. Cette fille était fraîche comme les
riergefl princesses de Ilignard. A sa taille mince, à ses doigts ef-
filé-,, à ses attitudes élégantes, on reconnaissait le type de ces
Fraoi tises auxquelles la nature a donné une grâce inimitable : elle
p. h. tirait inquiète et agitée; \<>us auriez aisément deviné qu'elle
attendait un amant, et qu'il y avait déjà BUS passion dans ce jeune
cœur. En effet, un homme arriva bientôt en se glissant le long
d'une charmille épais
— Eh bien! Edgar, dit la demoiselle, ayez-vous quelque chose
de nouveau ;i m'apprend re?
— Bêlas I rien de bon. Vous le savez, je sois voué an malheurl
Pouvais-je croire que mon mauvais génie oe i edoublerail pas d'ef-
rOMl ILIll. JLimr. •-!•>
278 REVUE DE PARIS.
forts pour me faire échouer cette fois encore, puisque ma vie dé-
pendait du succès? I >n sollicitait pour moi une recette d'arrondis-
sement, elle a été donnée à un autre; mes espérances se sont
envolées une à une. Jamais je ne pourrai sortir de ma médiocrité.
Vous seule, Henriette, vous pouvez n'empêcher de iihccwImii
en jurant de m'aimer toujours, et malgré tout.
— Toujours] toujours! mais au lieu de perdre un temps pré-
cieux, pourquoi ne pas courir vous-même à l'avis' Pourquoi ne
DM mit t rc sa monument vos amis, vos protecteurs? On ne réus-
sit point sans se donner beaucoup de peine, et vous ne faites que
de molles démarches.
— Ii faudrait vous quitter, Henriette, et je n'en ai pas le courage !
— Au lieu de vous consumer en plaintes inutiles, il iaut courir
après la fortune. Ce n'est pas ici , dans le fond d'une province, que
vous la trouverez : elle ne passera point sous ces arbres. Oh ! que
ne suis-jc un homme! Que n'ai-je, comme vous, la force et la
liberté d'agir! Écoutewnoi, Edgar. 11 y a plus d'un an que j'ha-
bite ce château. Depuis six mois, au moins , je vous répète sans
cesse qu'il est temps de songer à l'avenir, .le vous ai prédit ce qui
est arrivé. .Ma mère devait finir par s'effrayer de vos fréquentas
v isttes ; jamais elle ne i onsouliiail à nous unir avant que vous cus-
une position sure: et déjà , peut-être, vous seriez, en bon che-
min si vous aviez suivi mes conseils. Aujourd'hui que l'entrée de
cette maison vous est fermée . I ien ne doit plus vous retenir, s'il
est vrai que vous m'aimiez.
— le Slttrei bien vous prouver que je vous aime, puisque vous
en doutez encore. Vous connaîtrez mon amour à mon désespoir!
— Et que feres— vous?
— le me brûlerai la cervelle au pied de cette muraille 1
— Mais quelle étrange manie de se complaire dans le malheur!
Eu vérité, je commence à le croire. Edgar, nous verriez aveerc-
: la destinée vous sourire . parce que ses f.iv 0OTS v oiis pj r\
< 1 1 du plaisir de l'accuser. Soyez. Certain qu'une barrière in-
surmontable fini: a par se loi mer entre nous. Vous connaissez ma
mère, elle ne peut tarder à s'occuper I ientAl de nie miner: elle
sait résoudre et entreprendre ; c'est pourquoi elle réussit. Son-
;;rz. y. BOB ami, dès qu'elle aura en tète un projet . les difficultés
sei ont doublées. ; naque minute de retard nous cause un dommage
RENTE DE PARIS. 279
réel. Partez! je vous en conjure au nom de mon amour ! Demain,
peut-être , vous vous repentirez de votre indécision.
— Eh bien! je partirai, je te quitterai, ma bien-aimée ; mais
accorde-moi, cette nuit, une entrevue. Toi seule, tu peux me
donner le courage de te fuir. Permets-moi de monter par cette
fenêtre...
— Jamais, monsieur ! jamais! Ne m'en parlez plus, entendez-
vous cela? Jamais, vous dis-je! Ah! laissez-moi croire à votre
faiblesse; soyez, à mes yeux, un être bizarre plutôt qu'un traîne
et un méchant.
La jeune fille disparut.
— Elle a raison , murmura Edgar, je devrais quitter ce pays.
Et il s'éloigna lentement, la tète penchée vers la terre d'un air
accablé.
Avant d'apprendre au lecteur ce qui suivit cette scène, il est né-
cessaire d'entrer dans de nouveaux détails. Non loin du château
s'était élevée, depuis peu , une belle maison neuve. Le propriétaire
de cette maison , II. Puymorel , ancien juge à la cour royale de
Rennes, ne cachait pas le désir, qu'il avait depuis long-temps, de
donner son nom à la commune, qu'on appelait Antigny, comme
le manoir délabré. De méchoui avocats de la ville , gens mal vus et
révolutionnaires, assuraient que la libéralité du seigneur bourgeois
pour les pauvre^ du paya était due à cette prétention fée laie. Ge
qui est plus grave , c'est que les langues médisantes ont été jus-
qu'à dire que IL Puymorel avait acquis son énorme fortune en BC
faisant vendeur de justice, et que le droit n'était pas écrit dans la
conscience de ce vieillard en ternies ansai purs que sur les tables
de la loi; mais ou doit se défiel des propos (pie diète l'envie, al
d'ailleurs le vieux juge ayant mmvccu à deux épou-e-, <on\ enable-
ment dotées, a dû mek eocrafcse ses bieni par cet mariages, qui
ne lui ont | as laissé d'héritier. Quoi qu'il en fui, le haoaeaa con-
tinua de s'appeler Antigny, comme le château ruiné, parce que le
simple Mi clou accepte volontiers un bienfait, mais >aus changer
un iutu dans ses coutumes. A lin d'anéantir la puissance de 60; dé-
bris aristocratique , dont la concurrence l'importunait , M. Puy-
morel voulut en taire l'acquisition. I n reste de pudeur fil rejeter
.ses propositions par le maiti e de ce logis abandonné.
Le vaste domaine d'Auligny appartenait depuis long-vmp> i
20.
280 REVUE DE PARIS.
une rare de dissipateurs qui l'avaient réduit à quelquos arpens
avant que la révolution vînt consommer le malheur de cette fa-
mille. Le dernier marquis de ce nom n'émigra point, de sorte que
la restauration ne lui valut que des places, et la mort ne lui laissa
pas le temps de relever sa fortune. La veuve obtint , sur la cas-
s Hte du roi, une forte pension insuffisante pour ses habitudes de
dépense, et comme elle demeurait à Paris, les plantes parasites
s'étalèrent à leur aise sur les murs lézardés du château. La mar-
quise d'Anti{;ny tenait de la nature un esprit ferme et fécond en
expédions, une sûreté de jugement qui approchait du génie, et
surtout le don précieux de la persuasion. Elle avait juré de ren-
dre au nom de son mari l'ancien éclat effacé depuis un siècle, et
pour bien faire connaître cette femme singulière, il est bon de
raconter le premier essai tenté pour atteindre ce but légitime et dif-
ficile. La marquise avait un fils et une fille. EQe s'occupa de I I
cher une femme rit lie pour ce fils qui venait à peine d'entrer dan
vingtième année. Elle jeta les veux sur l'unique héritière d'un ban-
quier millionnaire. Pendant on t oyage que fit le jeune comte d'An-
tigny , la marquise déploya son étourdissante affabilité, pour i
blir une intimité entre sa famille et celle du négociant. Ain un
sacrifice ne lui coûta pour éblouir par les apparences du luxe.
Afin de prévenir les soupçons, elle proclama hautement son in-
tention de ne s'allier qu'à la première noblesse du royaume, et
quand elle jugea les voies préparées, «Ile rappela son fils. Le
comte d'Antigny obéit docilement aux instructions maternelles , et
joua d'autant mieux SOU rôle , qu'il devint amoureux de l'héri-
tière. L'habile marquise n'eut pas même besoin d'à Ireeser une
démande, car les parons de la demoiselle prirent l'initiative. Il
ne faut pas croire que Mm d'Antigny ait manqué à sa fierté par
un bas empressement. Elle éleva mule difficultés, demanda le loi -
sir de réfléchir, et n'hésita pas à parler d'une faillite, qui impri-
mait une tau ne sur le nom du banquier, comme d'un obstacle in-
surmontable. Cependant elle se laissa fléchir. Le contrat de
mariage allait être présenté au roi, et l'aveu do mauvais état de
la fortune des d'.\nli;;ny n'a\ail fait qu'exciter la ;;en du
négociant, lorsque le jeune comte mourut subitement d'une fluxion
de poitrine. Ce dernier coup porta une atteinte terrible au i oui
et à la santé de la marquise. Elle voulut se retirer ivm n fille,
REVTE DE PARIS. 281
âgée de dix-huit ans, dans son vieux château , pour y enterrer
ses chagrins et fuir ses nombreux créanciers. On faucha l'herbe
des cours changées en prairies; on restaura les meubles vermou-
lus, et on parvint à rendre habitable la moitié des vastes pièces
du rez-de-chaussée.
Après six semaines consacrées au deuil et aux pleurs, Mme d'An-
tigny sentit qu'elle n'était point née pour la solitude. Elle essaya
de nouer des relations de voisinage avec M. Puymorel. Le juge se
montra bientôt fort assidu dans ses visites, s'imaginant sans doute
que cette liaison pourrait un jour servir ses projets d'envahisse-
ment. Il venait chaque soir, ainsi que le médecin ou le curé, per-
dre ou gagner quelques fiches au reversi, et cette exactitude di-
plomatique finit par se changer pour lui en besoin impérieux. II
répondait aux politesses de la marquise en donnant tous les di-
manches un dîner d'apparat où assistaient les notabilités de la
petite ville d'Ernée, à savoir : le maire et ses adjoints, le lieute-
nant de gendarmerie, et deux ou trois propriétaires éligiblcs qui ,
pour se préparer aux graves fonctions de député, se grisaient
d'une façon ponctuelle, et n'appelaient jamais l'amphitryon autre-
ment que M. de Puymorel, excellent moyen de provoquer d'autres
invitations.
L'un de ces futurs législateurs introduisit, à ces réunions, son
neveu Edgar. Ce jeune homme, ayant vécu à Paris , réussit faci-
lement à gagner les bonnes grâces de la marquise. Le château
d'Antigny lui fut ouvert, et l'empressement du nouvel habitué ne
le céda en rien à celui du vieux jnge. L'âge et les goûts d'Edgar
le rapprochaient naturellement d'Henriette. L'isolement et l'inti-
mité donnèrent promptement naissance à l'amour. Peut-être ces
enfant se seraient-ils recherchés au milieu des plaisirs tumultueux
de la capitale; doit-on s'étonner qu'une passion les ait unis lors-
qu'il», étaient la seule compagnie l'un de l'autre? La nature n'a pas
besoin , pour manifester son pouvoir, que les circonstances lui
laissent tant de latitude. Edgar fréquentai! à peine le château de-
puis deux mois, que déjà les jeunes gens s'étaient liés étroitement
par des sennens. Les facilités du temps el des localités auraient
pu mettre en danger l'honneur des d'Antigny, si Henriette a'ayail
eu pou mi deroirs ce respect solide que l'éducation ne donne
pu toujours, et qui ne permet pas l'idée d'une souillure. L'inno-
282 REVUE DE PARIS.
ccnce porte en elle-même sa sauvegarde, quand elle est autre
chose que l'ignorance de la vie.
Le regard sagace de la marquise ne tarda pas à \oir le mal, et
le remède ne se fit pas attendre. Edgar reçut une lettre fort sèche
qui lui interdisait l'entrée du château. Il parcourut les bois et les
prairies et prit la nature entière à témoin de ses souffrances,
comme si jamais l'univers n'eût fourni l'exemple d'une infortune
semblable. Cependant l'espoir, pénétrant malgré lui dans son ame,
l'entraîna bientôt sous les murs d'Aniigiiy. Les jeunes tilles devi-
nent sans peine L'itinéraire de leurs amans dans les excursions de
ce genre; c'est pourquoi Henriette pleura plus volontiers à sa fe-
nêtre qu'en aucun lieu du monde. Nos jeunes gens ne taiderent
pas à se voir, et il fut convenu entre eux que tous les soirs, au
coucher du soleil, ils é< Rangeraient quelques mots seulement, car
Henriette craignait trop de s'exposer aux reproches de ai m
Cefit de l'une de ces entrevues que le lecteur a été témoin, el il
avouera sans doute que nos explications étaient néceisairflf) a l'in-
telligence de cette histoire. Nous l'introduirons à présent dans le
salon du château d'Anti;;ii\ , pour le faire assister à une GSM I I
tion qu'il lui importe d'entendre, s'il prend intérêt au sort de notre
héroïne.
Précisément à l'heure où Edgar se glissai! le long des charmille».
la marquise venait de s'asseoir dans un fauteuil, au GOBI d une
cheminée antique, où brillait un feu de sarment, In face d'elle,
dans une bergère de forme surannée, se tenait un homme de cin-
quante ans eo^ron. Ce personnage était le lï ère de M'" d'Anti
nouvellement arrivé au château, et dont la pi é* me dispensait
Henriette de la corvée du boston. On rappelait l'oncle Joseph.,
I munie s'il n'avait eu dans la famille que des neveux. La .simplicité
de .son caractère en faisait un être nid aux yeux de la manpii.se.
Suivant ion habitude, h' bonhomme s'apprêtait i dormii en Bot-
tant de table, lorsque sa sorar rompit le silence d'un ton qui
commandait L'attention.
— Je suio curieuse de savoir, monsieur mon frère, ■ roui roui
êtes imaginé que je unirais mes jours dans ( etta bit BQjnu,
— Je n'y ai point réfléchi, Diarqu se.
— Vous ne .1 rien qui vaille. Ecoutai et pévettlesrvouat
Depuis un an. je mus enleiinee ici. n'ei-,c pas" Depuis un
REVUE DE PARIS. 283
an, notre voisin M. Puymorel vient, tous les soirs que Dieu fait,
jouer aux cartes avec nous. Or, vous savez que je n'aime guère
les cartes, que je déteste la campagne, les provinciaux, le silence,
la solitude et le repos. A mon âge et telle que vous me connaissez,
puis-je m'accommoder de vivre comme un curé de village, ou
comme vous, monsieur mon frère? De bonne foi, cela ne peut
pas durer ; ma patience et mes complaisances pour notre voisin ne
doivent pas être perdues.
L'oncle porta sous son nez une prise de tabac, et se redressa
d'un air attentif.
— Ne vous ai-je pas fait remarquer vingt fois, poursuivit la
marquise, que les façons de M. Puymorel tournent à la galanterie?
Ne l'avez-vous pas entendu l'autre jour assurer qu'un charme in-
vincible l'attirait près de nous? Ne vous ai-je pas appris en confi-
dence que cet homme souhaite acquérir ce château plus que je ne
saurais convoiter tous ses biens? Comprenez-vous maintenant?
— Je comprends, marquise. Comment n'ai-je pas songé que le
ciel a mis en vous la fureur du changement? Vous voulez con-
tracter un second mariage...
La marquise éclata de rire.
— Moi! me marier! Perdez-vous la raison?
— Oh ! je sais bien que le voisin a seize ans de plus que vous, et
que lea femmes de votre âge prennent volontiers de jeunes époux.
— A l'autre! Vous voilà complètement égaré. Suivez donc au
moins le (il de mes idées, si vous voulez sortir de ce dédale. Il ne
s'agit pas de moi , mais de ma (ill'\ entendez-vous bien? de ma lille...
— Quoi ! comment! C'est Henriette que vous allez marier à ce
vieux podagi e !
— Podagre VOUS-mém M guêtres et votre bonnet de
noire.
— Enfin e'esl un \ ieiuard , et vous aurez le tout âge de lui don-
ner une mi,. ,|r dn-neuf ans! ma. bonne el gentille nièce! I
mérite bien qu'on hésite .1 le nuire. l'an lieu ! madame, aaves-voos
à quoi nous servira votre intelligence dont \.>u> ('tes >i li«- 1
causer le malheur de votre enfant. Voilà mon opinion.
— Notre opinion n'a pas le - n> commun. Je \ eus donner à mon
Henriette une belle fortune, un mari vieux, il et vrai, mais qui
l'aimera comme an père...
284 REVUE DE PARIS.
— Marquise, vous ferez tant par votre manie de former des
projets, que vous attirerez pour jamais sur votre maison les pleurs
et les chagrins. Quand on a une jeune et charmante fille, on prend
un gendre beau et bien bâti. Morbleu! agissez donc comme tout
le monde.
i — I.t mes dettes? Est-ce vous qui les paierez?
— Tenez, ma sœur, voulez-vous m'en croire? Vendez au voisin
votre chiiteau, et non votre fille. Payez vos dettes avec le mon-
tant, et venez demeurer en Champagne, dans ma petite maison.
Je trouverai un mari pour ma nièce...
— In paysan, n'est-ce pas? Non, monsieur; je ne vous serai
pas à charge, et c'est moi qui me choisirai un gendre. Votre mai-
son! je n'y pourrais pas vivre huit jours. On y éteint les chan-
delles pour passer à table à la clarté d'un bougeoir; on rallume
d'antres lumières en arrivant dans la salle à manger; puis c'est le
pain qu'il ne faut pas entamer de deux côtés à la fois. Ces habi-
tudes mesquines me feraient mourir.
— A votre sise, ma chère sœur. C'est ainsi qu'on atteint le
chiffre de G, 000 livres de rente, et qu'on dort en repos sans crainte
des créanciers.
— Mes créanciers! Ce sont eux qui manquent de sommeil, et
non pas moi. Laissons cela. Je veux que ma fille >« » i t heureuse, et
par conséquent il faut qu'elle soit riche. M. Puymorel a pins <le
3,000,000 de biens, et la moitié en belles terres au xileil, mon-
sieur, l'oint d'enfans; rien que des collatéraux éloignes.
— C'est un vieux égoïste. Qu'a-tri) besoin d'une femme à son .V
— Cela ne vous regarde pas. Il est encore vert.
— Oui, il tousse fort agréablement.
— Tousser n'est pas un défaut. Il aimera ma fille, 64 setl ma-
gnifique pour elle. Il sentira la nécessité de la conduire à Paris.
— Je n'eu suis pas en peine. Il sentira la nécessité de suiv i e \ OS
avis, s'il vent avoir la paix chez, lui ; mais si notre llrni icite vient
à aimer quelqu'un)
— Kh bien?
— In jeune homme, un joli garçon qui lui fera la OOU1 I
— Kh bien?
— Eh bien! votre vieux gendre pourrait se trouver...
— Monsieur, apprenez, que la vertu de DM fille...
REVCE DE PARIS. 283
— La rendra la plus malheureuse des femmes, car enOn votre
Puymorel a soixante-neuf ans.
— Eh! plût au ciel qu'il en eût quatre-vingts! Henriette est assez
jeune pour attendre.
L'oncle fronça les sourcils et passa une main sur ses yeux,
tandis que la mère, craignant de s'être avancée trop loin, bais-
sait la tète d'un air de confusion. Il se fit un silence d'une minute.
— Voilà une vilaine pensée, murmura l'oncle. Fi! calculer ainsi
sur la mort des gens!
Henriette entra doucement dans le salon. La discussion animée
avait laissé, dans les traits des deux interlocuteurs, de légers
vestiges qui n'échappèrent pas à ses regards inquiets. Lorsque la
marquise prit un ton grave et solennel pour lui dire de s'asseoir,
un messager aérien, comme les jeunes filles seules en reçoivent,
souffla de sinistres paroles dans l'oreille d'Henriette. Elle s'ap-
procha en chancelant, et tomba plus morte que vive sur une
chaise. Tandis que M"' d'Antigny s'engageait dans les préludes
usités par les mères pour annoncer leurs projets de mariage,
l'oncle suivait avec anxiété les progrès de la pâleur sur le visage
de sa nièce. Enfin, quand la marquise prononça le nom du pré-
tendu, Henriette s'évanouit.
— J'en étais sûr, s'écria If. Joseph. Son horreur pour le vieux
mari est évidente. Nous ne voulons pas de cet homme-là : nous ne
l'épouserons pas ; c'est une chose décidée.
Le bon oncle éploré, le genou en terre, frappait les mains
d'Henriette en l'appelant sa nièce chérie. Dans ce moment un che-
val s'arrêta dans la cour, et des pas bruyans résonnèrent sur les
marches du perron.
— Entrez, docteur, cria la marquise.
— Saurez notre enfant, criait l'oncle Joseph.
Le docteur découvrit poliment sa tête chauve et déposa son
e chapeau sur un meuble. Il tira ensuite du fond de sa poche
un flacon de sels, qu'il porta sans se presser sous les narines de
la jeune Bile. Henriette revint à la vie; deux torrent de larmes
happèrent de sea beau yux. La chute avait dénoué ses che-
reui blonds.
— Faudra-t-il, disait l'oncle, que tant de beauté soit vendue au
poidl de l'or?
28G REVUE DE PARIS.
— Silence! interrompit la marquise d'une voix terrible.
On porta la malade sur une ottomane, et l'excellent M. Joseph,
reprenant sa place au coin du feu , tira son bonnet sur ses yeux en
poussant de gros soupirs.
Le docteur levant avec onction sa main droite, et unissant le
pouce à l'index, commem a une dissertation sur les crises ner-
veuses qui agitent les jeunes filles à l'âge delà puberté; M dm la
marquise n'écouta pas un mot.
— Le véritable remède à ces légères indispositions, poursuivait
l'homme de la faculté, c'est le mariage.
— Le mariage! s'écria l'oncle; vous entende/, madame? ni
je ne pense pas que le docteur propOOB -, .(dément eomme reniedt
la cérémonie nuptiale, et c'est tout ce que vous voulez offrir à
notre Henriette.
— Je vous prie de garder vos fines remarques pour vous, mon
frère.
— Est-il question d'un établissement pour mademoiselle votre
fille? demanda le médecin.
— Je vous ferai mes confidences dennrn. do( leur. Avez-\ ou- i
à Puymorel ce matin?
— J'y vais tous les jours. Votre voi-in jouit d'une santé par-
laite, et paraît attendre avec une assurance qui m étonne une
époque fort dangereuse pour les membres de sa famille. Il m'a
même annoncé qu'il délire se remarier, et je n'y vois point d'ob-
stacle, si ce n'est que le mariage I des ineonvéniens.
— Eli! de quelle époque dan^'-reuse parlez-vous, doeleur?
— Vous n'ignorez point, madame, que M. PuymONl t> perdu
quatre frères; ils sont tons mortfl Y la lièvre bilieuse à l'âge de
soixante-dix ans. Cette maladie est fort difficile à dompta (liez les
vieillards, et cette année soixante-dixième est ,-elle de la dernière
révolution clvmalérique amenée par les multiples du nombre sept.
Les deux frères aînés de votre voisin ont passé par les m. mis ,|
feu mon père, docteur en médecine comme moi, M de plus \
dans les sciences physiques, mathématiques et autres.
— Revenez à la lie\ re bilieuse, je \ mis prie.
— La fièvre bilieusea donc enle\ . i m deux frèi es en un tourne-
main, malgré les efforts de la médecine, qui pourtant sont tout-
puissans lorsqu'ils réussissent, comme vous savez. Quant aux
REVCE DE PARIS. 287
deux autres frères, je pais vous en parler plus sciemment encore,
puisque je les ai assistés jusqu'au dernier moment. Ils étaient nés
tous deux en novembre , et chose merveilleuse, ce fut en novembre,
à trois années d'intervalle, qu'ils furent attaqués de ce mal, pré-
cisément à l'âge de soixante-dix ans, comme j'ai eu l'honneur de
vous le dire. J'aurais sauvé le premier par l'acétite ammoniacal
dont j'attendais les effets les plus heureux, si les symptômes pu-
trides n'étaient venus compliquer la maladie. Le second vivrait
encore , grâce au tartrite de potasse , si un flux de ventre ne s'était
jeté à la traverse : cela est incontestable; aussi je garantis d'a-
yance à H. Puymorel une guérison certaine et rapide parla gelée
de corne de cerf et le tartre stibié.
Les yeux de la marquise brillèrent d'un éclat singulier. Elle
songeait à la face jaune du prétenlu, à son âge avancé, à l'im-
puissance de la nature dans un corps usé, à la sottise et à l'igno-
rance du docteur: puis elle se tourna vers sa fille, et ne trouvant
sur ce visage défait que 1a tristesse et l'abattement, elle courut
embrasser Henriette.
— Console-toi, mon enfant, dit-elle avec plus de tendresse
qu'elle n'en témoignait d'habitude, je connais tes soucis; tu ap-
prendras aussi les miens, et nous pourrons être heureuses toutes
deux.
— Vous renoncerez donc à vos projets? demanda l'oncle à voix
basse.
— J'y tiens plus que jamais.
— Eh bien! je ne voudrais souhaiter de mal à personne; mais
s'il faut que ma nièee épouse par force un vieillard, puisse la Gèvre
bilieuse lui rendre bientôt sa liberté!
En voyant l'honni- M. Joseph hn-nêoM donner accès à la mau-
pensée, l.i iniquité fit un sourire dtabofiqoe et entraîna sa
fille hors du salon.
— Qm v.Mit dire ceci? murmura le docteur. Hl m pirlent à
31e. Jo croû que c'est un m
Henriette d'Anti ; ny étal mu- d> - réatlHBfl MOI défense,
qu'il serait facile fie rendre heurt (qu'on roh d'ordinaire
sacrifiées par la domination de cero-U même qui sont respon-
sables Ae hstm Boofl i conaéqueuimeiil delenn lirai
I)an>, les familles oii I ut et d'ambition pas-
288 REVCE DE PARIS.
sent en première ligne, ces êtres délicats ne jouent que trop sou-
vent le rôle de victimes. On les consulte à peine dans les affaires
qui décident de leur avenir; puis, on les jette tout à coup sans < \-
périence, la tête faible et le cœur malade, parmi les écueils du
monde.
Henriette connaissait trop sa mère pour oser former un plan de
résistance. La seule pensée des scènes et des persécutions de
toutes sortes qu'elle aurait à souffrir la remplissait de terreur.
Aussi, comme font la plupart des jeunes filles, elle se bornait à
pleurer amèrement, à implorer le secours du ciel, et à laisser
aller les choses. La marquise, habituée a vaincre la volonté des
autres, avait pesé dans ses balances l'amour d'Edgar pour sa fille,
et n'avait point regardé cet attachement comme une difficulté sé-
rieuse; pourtant les pleurs d'Henriette lui donnèrent de l'inquié-
tude.
— Calme-toi, mon enfant, dit-elle avec bonté; c'est pour ton
bonheur que j'ai travaillé; c'est ton bonheur seul que je désire.
Prends seulement le temps de réfléchir; ne brusquons rien. Mon
Dieu! j'ai bien peu d'années à vivre, il faut au moins que pendant
mes derniers jours, je te voie tranquille et joyeuse, .l'aurais voulu te
laisser une fortune. Nous en causerons demain. Dors paisiblement,
et compte sur la tendresse de ta mère.
En rentrant au salon, M"' d'Antigny trouva la compagnie quo-
tidienne. M. Puymorel était debout à la cheminée. Le lecteur Pau-
rail désigné sans peine au milieu d'une réunion plus nombre
11 portail la culotte COUrte et les bas de BOÎB, les souliers à lai
boucles, le gilet reste, du linge d'une blancheur éclatante et an
jabot empesé; d'énormes bagues surchargeaient ses doigts; la
poudre égalisait les teintes de gea cheveux gris encore fournis sur
l'occiput, et dont il relevait les mèches indociles, ce QUI lui don-
nait de profil quelque ressemblance avec un oiseau effarouché.
Ses petits yeux avaient de la vivacité; les rides nombreuses d<
figure se combinaient de façon à loi nier un soin ire de satisfaction.
et s'il avait eu la bouche moins dégarnie et la peau d'un jaune
moins maladif, oo l'aurait pris pour un vieillard asses robuste S
taille, quoique informe, à cause de l'ampleur incompréhensible de
SI - habits, était droite. Ses mollets, trop haut pi. nés, attestaient
que la culotte n'était pas chei lui une prétention, mais une an-
REVUE DE PARIS. 289
cienne habitude magistrale. Sa voix était claire et saccadée. Il ai-
mait la plaisanterie, marchait à petits pas en tendant le jarret, et
se piquait d'une politesse raffinée à l'égard du beau sexe.
— Belle dame, dit-il en baisant les doigts de la marquise,
qu'ai-je appris"? La santé de votre adorable Glle vient de recevoir
une atteinte?
— Ce n'est rien, mon voisin, rien que l'effet de l'émotion et de.
la surprise. Mais venez près de cette fenêtre, et parlons bas, je
vous prie. J'ai annoncé la nouvelle à mon enfant. La pauvre pe-
tite s'est sentie toute bouleversée. On ne s'accoutume pas tout de
suite à l'idée <iu mariage.
— Ehl j'ai ouï dire que le seul mot d'hymen faisait naître la joie
et le sourire chez les jeunes lillcs.
— Sans doute, monsieur; on désire de tout son cœur se marier,
et puis on pleure quand on voit le jour approcher. Les Gllcs sont
faites ainsi.
— Larmes de fiancée et pluie du matin... Eh! eh! vous savez,
voyons, belle marquise : n'existc-t-il aucun obstacle?
— Aucun, mon cher voisin. Je connais mon Henriette. C'est ta
docilité, la candeur même. Son cœur m'est ouvert, et je vous le
dis en confidence : au fond, elle est ravie de devenir une dame.
— Puis-je annoncer publiquement mon prochain bonheur?
— Assurément, et, si vous m'en croyez, nous brusquerons les
choses. Pour éviter les discours et commérages, nous publierons
les bans sur-le-champ.
— C'est cela. On apprendra la nouvelle quand tout sera près de
linir. Demain, à midi, je vous amène le notaire ; nous signons notre
contrat, et je vole aussitôt chez les autorités municipales. Vous 1
■■/., je donne à ma jeune épouse, pour en jouir après ma mort,
>i je n'ai point d'enfuis, ma fortune entière.
— S'il s'agissaii de moi, je m'opposerais à tant de générositi .
niais pour ma fille...
— .l'aurai quelque petit arrangement à vous proposer relative-
ment a votre château.
— Le château est à rous; il n'j a pas d'autre arrangement à
adre que celui-là. Croyez- tous qu'une d'Antigny se mari
- dot? Ce serait la première fois depuis trois siècles. Nom
sommes pas riches, monsieur, mais nous avons de la Gerté. Ce-
290 REVUE DE PARI s
ruines sont tout ce que je possède. Vous en aurez la clé le jour
même de la cérémonie. Je vous avertis seulement qu'elles sont
grevées d'hypothèques considérables.
— Ceci me regarde, belle-mère; nous n'aurons point de dit.
rend, je le vois. Je serai seigneur de Puymorel et d'Anti;;ny, mais
vous régnerez sur le maître de ces deux domaines; votre famille
est désormais la mienne et ma maison la voir- . Aurons mainte-
nant aux moyens de ramener sur 1<>- jonca de votre céleste fille les
roses effacées par les lis. Demain, à son réveil, elle recevra un
petit présent qui réjouira son tendre cœur. Je parle des diamaiis
de ma dernière épouse, une digne et bonne femme. Elle mourut .
il y a vingt ans, d'une élépliantiasis. à la fleur de son à ,-■. Le
temps calme bien des douleurs. Je voulais la suivre dam la tombe,
et aujourd'hui je convole en d'antres noces. Mais bannissons les
tristes souvenirs, puisque le ciel nous offre d'heureux jour-.
— Vous avez raison, mon cher voisin, ne pensons qu'au bon-
heur de vivre dans l'union et la paix.
M. Puymorel baisa derechef les doègtfl de sa futuie belle-mère.
L'oncle Joseph et le ■ftlwil s'étaient assis devant la lable de jeu;
on se mit au boston. Malgré l'intérêt de cette partie, le lecteui
nous saura gré de lui en épargner les détails. Non* lui dirons m*
l-'inent que le prétendu d'Henriette eut lei nonnenil et I- ■ ■
prolits de la séance. Aussitôt que la pendule marqua neuf heures,
une lourde berline emporta le galant voisin, et le docteur enfour-
cha son cheval. A dix heures précises tout ce monde était coin lie.
<>n s'endormit prompiement à I'uymorel , et les .lus
doux bercèrent jusqu'au matin le fortuné - i tii - . tandis qu'on
passa la nuit entière dans l'agitation au château d'Anliguv.
Le lendemain, dès la pointe du jour, la marquise entra dans |,,
chambre de n fille. Henriette était déjà debout; elles se I- ; ii liè-
rent toutes deux avec hésitation, comme si chacune d'elles eût
craint également de s'expliquer ci île voir prendre la parole à l'autre.
Si Henriette avait osé s'ouvrir la première et Wwn- Y.wvu des
■ennemi qui la liaient à Edgar, peut-être, une fois en in-
rait-elle trouve le courage n- - essaire i>our résister ,1 h manp.
mais la mère prit l'initiative d'un ton si impérieux et d'un I
certain de trouver de la docilité, que la pau\re Henriette M
■COtit par II loi- 1 de lutter ( outre une votante* si foi le.
REVUE DE PARIS. 291
Mroc d'Antigny parla des folles visions des filles qui s'imaginent
voir partout des héros de romans, et se laissent abuser par de
jeunes fats. Elle assura qu'elle avait trop bonne opinion d'Hen-
riette pour penser qu'il pût s'élever de son côté des obstacles à un
mariage qui ferait l'envie de toutes les familles. Elle avoua en
outre que le mauvais état de ses affaires, les poursuites de ses
créanciers ne permettaient ni un refus, ni un retard ; que si le con-
trat n'était pas signé le jour même, elle serait exposée à voir ses
propriétés saisies, et qu'une pareille catastrophe la mènerait au
tombeau. Elle pria Henriette, dans le cas où elle éprouverait de
la répugnance , de ne pas s'en effrayer, et de s'en rapporter à la
prudence maternelle.
— Votre obéissance, ajouta la marquise d'un ton plus doux ,
sera récompensée plus tard. Vous perdrez un jour votre mère et
votre mari. Il serait affreux de désirer la mort de celui qu'on
épouse, mais on doit la prévoir. Votre liberté vous sera rendue.
— Ah! madame, cette arrière-pensée serait criminelle!
— Sans doute, ma fille. Cependant il faudra bien que vous nous
surviviez à tous deux; c'est à nous d'y sunger. Ce mariage n'est
donc réellement qu'une adoption.
— Hélas! pourquoi n'est-ce pas une adoption et non un maria;;*?
— Le bon vieillard a de l'amour pour vous. Il faut bien opter
entre une rupture ou un consentement. Prenez courage, Henriette;
vous aurez plus tard ce que votre cœur a désiré. Les années amè-
neront d'autres chagrina, suivis d'un bonheur plus complet. Ce
serait folie que de ne pas vouloir admettre comme certain l'arrêt
que les lois invariables de la nature doivent prononcer.
Henriette pencha tristement la tète sur son épaule et tomba dans
la rêverie. La mauvaise pensée sortie du cerveau machinateur de
la marquise voltigeait à L'eatonr d'elle , sans pouvoir se poser sur
front où respiraient l'innocence al la bonté. Après de vains ef-
forts pou: >'y arrêter, I oiseau Lugubre fit le tour de la chambre,
al retourna sa blottir dans son gtte.
Pendant qu'elle achevait, en pleurant, sa toilette, Henriette
n •< ut les (li.inii ti s i avoyéf par le prétendu. EkUU ce uniment , ICS
bras étaient nus et ses épaules découvertes. La marquise attacha
bracelets , plat B dans les cheveux le diadème , et passa le col-
lier autour du cou. Elle s'écria que jamais sa fille n'avait été si
292 REVCE DE PARIS.
belle , et s'extasia sur la magnificence du présent ; mais les larmes
continuèrent à couler, et les diamans précieux en furent inondés.
Cependant, lorsque midi sonna, Henriette, parée avec une re-
cherche inaccoutumée, avait séché ses beaux yeux. Le futur époux
entra suivi du notaire et du médecin , qui devait signer comme
témoin.
Après les premiers complimens, dans lesquels M. Puymorel as-
sembla les fleurs les plus pures de sa galanterie surannée , on
s'assit en cercle autour d'une table, et le notaire lit lecture du
contrat. Il y était stipulé que le mari donnait à sa jeune épouse
quarante mille livres de rente en toute propriété, que le reste des
biens appartiendrai! aux enfans, à naître de cette union, à leur
majorité; qne dans le cas où répoux viendrait à décéder sans laisi
d'héritier direct, la fortune entière resterait à sa femme au pré-
judice des collatéraux. La marquise abandonnait à son gendre la
propriété du château d'Antigny et de ses dépendances , à la con-
dition que l'époux purgerait les hypothèques. M. Puymorel, de son
propre mouvement, connaissant les embarras de sa belle-mère,
lui accorda une pension riagère de «ii\ mille francs, afin qu'elle
ne fût pas obligée de vivre chez sa fille, si elle désirait un jour
s'en séparer. L'oncle Joseph, étourdi par cette générosité mer-
veilleuse, commençait à dérider ses muscles faciaux, et regardait
d'un air moins farouche. Le médecin 86 frottait les yeux poui
s'assurer que ce n'était point un rêve, et Henriette soupirail
en songeant à la pauvreté d'Edgar. Le moment décisif arrivé, la
marquise serra le bras de sa fille, tandis que le gendre apposait
son nom au bas du contrat; Henriette signa en tremblant, mais
elle signa , et d'une écriture plus lisible qu'il n'était né) i tsaire. La
plume passa ensuite de main en main : l'acte se trouva complet et
valable. On causa longuement des préparatifs da mariage, puis
l'heureux époux se leva pour procéder aux démarches à Eure près
des autorités. Il obtint, en partant, la permission de déposer un
tendre baiser sur la j tue de son adorable , et prit pour un sourire
la contraction douloureuse des traits d'Henriette . parce que tOUS
les mouvemens de l'ame donnent une expression gracieuse à un
frais et beau visage.
Il restait encore une tâche pénible à remplir pour notre héroïne,
celle d'informer son amant des évènemens de la matinée. Ne H
REVUE DE PARIS. 293
sentant pas assez sûre d'elle-même pour s'exposer à des reproches,
elle prit le parti d'écrire , dans les plus grands détails , ce qui ve-
nait d'arriver. Elle annonçait sa résolution de mettre fin aux en-
trevues habituelles, en suppliant Edgar de ne jamais chercher à
la revoir, d'un ton ferme et tendre à la fois, qui devait produire
un effet différent de celui qu'elle en attendait. Elle ne cachait pas
son intention bien arrêtée de bannir de sa pensée les souvenirs
capables de l'ébranler dans ses nouveaux devoirs; mais il était
aisé de comprendre qu'elle n'y réussirait pas sans beaucoup de
peine, et ses expressions révélaient les angoisses d'une ame qui
ne se croyait pas certaine de guérir. Il est rare que le but proposé
ne soit pas manqué, lorsqu'une femme laisse entrevoir combien il
lui en coûte de donner des injonctions de ce genre; aussi Henriette
aurait-elle pu se dispenser, en terminant sa lettre, d'exhorter l'a-
mant, si doucement repoussé, à ne pas se laisser abattre par la
douleur, carde nouvelles espérances se glissèrent aussitôt dans le
cœur d'Edgar. Cependant les efforts du jeune homme pour ob-
tenir une dernière entrevue furent inutiles. Il rôda vainement à
l'heure accoutumée sous les murs du château; la fenêtre d'Hen-
riette demeura fermée. Plus de quinze jours s'écoulèrent ainsi.
Grâce à l'habileté delà marquise, le vieux prétendu ne s'était
pas aperçu des soucis et de la répugnance de sa fiancée. La veille
du matin fixé pour la célébration du mariage, Henriette, retirée
dans sa chambre, soupirait devant sa parure de noces. Les tou-
relles d'Antigny se perdaient dans le brouillard d'automne, et la
nuit était profonde. Une échelle fut posée sans bruit contre les
pierres couvertes de mousse, et Edgar se trouva tout à coup en
face de son infidèle.
— Henriette ! vous vous étiez donc trompée en croyant m'aimer?
Celte erreur n'empêchera paa votre fortune, niais elle me coûtera
l.i \ ie. Ne \ ou, effraye! pas; je ne suis pas venu pour m'opposer à
votre mariage; j'ai voulu vous parler une fois encore avant de
vous donner la satisfaction que vous désires. Nous serons bientôt
séparés irrévocablement. Afin que rous n*aj es plus à craindre mes
poursuites et que \ous puissiez dormir en paix , je saurai me con-
damner à l'immobilité. Ces! un adieu étemel que je viens vous faire.
— Edgar, soyez doue au moin> de bonne foi dans votre déses-
poir. Je vous connais : si quelque raison devait soutenir no5 me-
TOME XLIII. jlih.it. -1
294 REVUE DE PARIS.
chantes intentions contre vous-même, ce serait la certitude de me
laisser malheureuse pour toujours. Ne feignez pas de L'igBtMi . je
vous aimais, et, je puis vous le dire aujourd'hui pour la derai
fois, je vous aime encore. Je m'étais préparée i n lister aux me-
naces de ma mère, je n'ai pas eu de force contre ses prières. 11
est déplorable que mon malheur entraine le vôtre: mais ai-je be-
soin de vous apprendre que je ne puis avoir d'amour pour et- \ ieil-
lard? Vous êtes généreux, Edgar, vous vivrez pour ne pas ache-
ver de détruire mon repos, pour que je vive moi-même...
— Ah! je vivrai, si tu le veux, si tu me promets de garder ton
amour au fond de ton cœur et de ne pas chercher à le vaincre.
— Ne l'espérez pas. 1 ne lois mariée, j'accomplirai de mon mieux
les devoirs qui me seront imposés. Il faut que je reste en paix avec
ma conscience. Demain nous serons séparée à jamais.
— Ce n'est pas ainsi, reprit Edgar, que vous me rendrez le dé-
sir de vivre.
— Je vous dois la vérité, mon ami.
— Eh bien! puisque mon sort Sel décidé, le plus i <"» t sera II
mieux. La mort va vous délivrer de \ os liens, ii i . à l'instant même.
Edgar lira de sa poche un pistolet qu'il déposa sni la (abl< S
yeux brillaient d'un éclat sinistre; la douleur avait en lui une gl
pai -liculière, et sa figure offrait une belle image du désespoir. Hen-
riette se jeta au cou de son amant :
— El moi? s'éeria-t-elle , n .is-tu pas apporté une arme pour me
mer? Tu ne quitte! as pas ce monde sans moi : le chagrin m'empor-
terait bientôt; il vaut mieux que nous partions ensemble,
— Vous-n'] pentes pas, Henriette; et votre fortune? al rôtie
mère . qui poui rail avoir de rembarras à pt] ar ses cri an< iei 1 1
— nh! je pouvais mire. le sacrifice de ma jeunesse; mais loi,
je ne pois te donner. .1 aime mieux causer la ruine de ma famille
que ta mort le renom irai à ce. mariage; aussi bien, je n'avais
jamais pu me défendre de t'ainur.
Le jeune ho ni nie sentait contre SOU COUT celui de cette i ha r m a nie
lille. 11 soutenait cette taille ravissante abandonnée entre ses mains,
dans un clan passionné; mais Edgar n'aurait pas su abuser de tels
avantages, ai utiliser lâchement, an profil des sens, les mouve-
ment impeliieuv de lame, dépendant I cite situation pouvait dr\c-
nir dangereuse, l n incident abrégea la scène. L'oreille vigilante
REVUE DE PARIS. 295
de la marquise avait entendu un bruit inaccoutumé dans la chambre
d'Henriette. >"os amans furent troublés par l'arrivée de la mère.
— Ouvrez, ouvrez! cria-t-on en frappant à la porte.
Edgar disparut lestement par la fenêtre.
— Vous venez à propos, ma mère , dit la jeune fille avec exal-
tation. C'était lui! Edgar était là ; il veut se tuer. Mon mariage est
impossible; vous ne pouvez désirer la mort de ce jeune homme. Je
l'aime, vous le savez, je ne lui survivrais pas.
La marquise mordait ses lèvres en silence et laissait couler le
torrent , afin de préparer ses batteries pour cette nouvelle attaque.
Le pistolet oublié sur la table frappa ses regards. Elle s'en saisit .
et feignant de l'examiner minutieusement, introduisit la baguette
dans le canon, au grand effroi de sa fille.
— 11 veut se tuer? disait la mère en procédant à cette opération.
Il se serait tué tout à l'heure?
— Rien n'est plus certain, madame.
— Et c'est sans doute avec cette arme qu'il aurait attenté à ses
jours?
— Avec cette arme; vous le voyez, j'ai failli être cause d'un crime.
La marquise haussa les épaules, et prit un ton sévère.
— Ma fille, ce jeune homme est un poltron ou un corrupteur,
- t vous êtes une dupe. Ce pistolet n'est point chargé. On ne se tue
pas ainsi, croyez-moi. On se joue par ce moyen de la sensibilité
des filles sans expérience. On les trouble par la menace d'une ca-
tastrophe. Malheur à celles qui ne consultent pas leur mère, dont
la prudence et la connaissance du monde doivent les préserver des
dangers] <>n abuse de leur faiblesse; on les dé>honore; on se
vante partout d'un infâme triomphe. Allez, séchez vos larmes; j'ai
eu voti : j'ai vu aussi de jeunes cavaliers poser élégamment
le pistolet sur leur front, .le demeurais impitoyable, et pourtant
je n'ai de nia \i<- Cltué une blessure légère. Hassurez-vous ; dor-
mez tranquillement . et si le ilrûle veut recommencer ces pitoya-
ble (Minedies, je vous ordonne de le fuir et de courir pi es de
moi. Bonsoir, mon enfant; occupez-vous de pensées plus séi iev
Demain vous teroi âne dame , la maîtresse d'une fortune consh-
déraMe, bientôt peut-être une bonne mère «le ranrilfe S ez à
• . et non plus a de folles idéi i, 1 p me pardonnables aux filles
de quinze ans.
296 REVUE DE PARIS.
M"' d'Antigny s'éloigna, emportant rinstrument de mort qu'elle
enferma soigneusement sous clé, en s'applaudissant de cette habile
manœuvre.
Le lendemain, Henriette d'Antigny fut unie à ML Puymorel dans
l'église d'Ernée. Il y eut grande fête au logis du vieil époux. Les
paysans donnèrent des salves de mousqueterie. On compléta une
contredanse de seize personnes. La mariée fit bonne contenance,
et garda courageusement ses larmes. On admirait son éclatante
beauté ; on souriait malignement de sa rêverie et de son innocent e.
Cependant des voix tumultueuses s'élevaient dans ce cœur gonflé
par la douleur.
— Tu es la proie d'un vieillard. Tu vivras sans aimer, ou tu
deviendras coupable. Tu seras Ingrate ou malheureuse. Tu crai-
gnais hier le désespoir de ton amant, et tu a> peur aujourd'hui
qu'il ne soit trop vite consolé. Te voilà liée pour la vie à un homme
que tu n'aimes pas.
— Pour la vie? murmura une voix lointaine. Jusqu'à ce que la
mort entre dans ta maison, et sans doute elle a'en est pas loin.
Ton époux a quatre fois ton âge; son pied doit bientôt nm on.
une fosse. Tu seras libre 1
La mauvaise pensée, n'ayant pu pénétrer encore dans l'esprit
de la jeune fille, s'était postée au seuil de la chambre nuptiale.
Elle entra furtivement dans le sanctuaire à la suite de l'épouse
mélancolique, et s'y trouva enfermée pour la nuit.
Trois moi- après le mariage d'Henriette, le château d'Antigny
fut détruit de fond en comble, et le jour où le \ieu\ mari ne \it
plus les tourelles respectables en ouvrant ses fenêtres, on
eut qu'il respirait plus à l'aise.
La marquise lit d'inutiles efforts pour décider son gendre .1
quitter la province et se rendre à Taris. M. Puymorel, >"ii> les
formes de l'urbanité la plus scrupuleuse, cachait un égoïsme plein
de patience et contre lequel échouaient les prières et l'importu-
inté. Ou obtenait aisément de lui ce qui lui convenait parfaitement
«t rien au-delà.
Cependant l'époque funeste aui Puymorel approchait rapide-
ment. Comme si la nature1 eût pris à tâche de servir les inl«
de la marquise, le gendre ressentit les premières atteintes du mal
REVUE DE PARIS. 297
qui avait enlevé ses quatre frères, plusieurs mois avant l'instant
fixé par les praticiens. La fièvre bilieuse se développa bientôt avec
violence, et l'unique médecin de la ville d'Ernée déclara qu'il lui
restait peu d'espoir d'obtenir la guérison. L'honnête docteur n'a-
vait pas un grand savoir; il se trouva promptement désorienté. Le
mal était décoré tous les matins d'un mot nouveau tiré des livres,
et de plus en plus sonore.
Un jour, le docteur, qui avait le mérite d'être timide quand il
s'agissait des remèdes, se résolut à administrer un vomitif léger,
dont tous les ouvrages consultés donnaient le conseil. En faisant
l'ordonnance, son esprit s'embarrassa dans les termes techni-
ques, et, par une coupable distraction de plume, il écrivit l'émé-
tique au lieu de l'ipécacuanha. Ce fut le soir seulement, dans une
visite au pharmacien de la ville, qu'il apprit avec horreur sa gros-
sière bévue. Il courut aussitôt à Puymorel de toute la vitesse de
son cheval; mais il était trop tard, le poison avait été pris scru-
puleusement à la dose indiquée. Après des vomissemens épouvan-
tables, le malade était tombé dans un anéantissement léthargique.
Sans avouer son erreur, le médecin trouvant le pouls insensible
et le moribond couvert d'une sueur froide , déclara que l'agonie
durerait encore une heure au plus , et que les secours devenaient
inutiles.
Pendant le cours de cette maladie, Henriette n'avait pas quitté
le chevet de son mari. Les femmes éprouvent un besoin instinctif
de donner leurs soins et de s'attacher aux êtres qui souffrent;
ce sont là des devoirs auxquels on ne les voit jamais man-
quer. Notre héroïne, plus qu'aucune autre, possédait cette ex-
quise sensibilité qui prend les apparences d'un dévouement sans
bornes ou de l'amour le plus tendre. Aussi le dot leur ayant pro-
DOncé li condamnation, se retira profondément touché des pleurs
de la jeune veu\e, et écrasé >"iis le poids (le ses remords. La
marquise seule conserva toute sa tète au milieu de la consterna-
tion générale : elle s'empara des clés, surveilla les ralets, el fit
appeler au plus rite loi autorités Civiles. Le juge de paix arriva
. • i ^ di\ heures 'lu BOir. Il visitait les armoires , et ouvrait un se-
crétaire rempli d'espèces monnayées; le greffier s'apprêtait à ver-
baliser longuement , lorsqu'au son cristallin de l'argent, répondit
une roii sépulcrale :
298 REVUE DE PARIS.
— Eh! qui est là? Que faites-vous ici , vous autres? Est-ce que
ma maison est au pillage?
Le défunt, assis sur son lit, écartait les rideaux, et agitait ses
bras convulsivement.
— Cet homme n'est pas mort ! dit le juge en s'csquivant.
— NC vous éloignez pas, messieurs, reprit la marquise, je vous
rappellerai dans un moment.
Les gens de loi s'attablèrent au coin du feu dans une salle basse,
tandis qu'on courait après le médecin, pour lui faire constater le
décès d'une façon précise. A minuit , comme ils s'endormaient pai-
siblement, on vint leur annoncer qu'ils pouvaient retourner chez
eux, et que le mort était revenu miraculeusement à l 'existent
En effet, M. Puymorel vit - 1 - roté se rétablir [iioinptetnent. 11
demeura toujours persuadé de l'habileté du docteur, pane que
l'homme de la faculté sut tourner à son avantage cette facétie du
hasard.
Vraisemblablement Hypocrate lui-même n'aurait pas agi a\
tant de sûreté ni de hardiesse, et cette rure aurait pu valoir à
son auteur une réputation brillante devant d'autres témoins et
dans un cercle moins borné.
La marquise haussait les épaules en voyant la joie sincère de sa
fille, et souvent on l'entendit murmurer tout bas les mots de fata-
lité incroyable, ou de mauvais génie du nom d'Anii;;ny.
Nous ne savons si le gendre devina l'empressement qu'on avait
mis à accueillir l'idée de M mon : m, depuis cette époque, on
reconnut , à traders >a courtoisie , qu'il gardait rancune à M belle-
mère. Peut-être aussi l'a;1/- et la maladie a\ aient-ils apporté des
< hangemens à son caractère : il est certain que le séjour du châ-
teau ne fut pas long-temps tenaille pour la marquise.
Le maître se montrant hostile, les laquais ne tardèrent pas à
être insolens. M",r d'Antigny cependant n'aurait point ci^c au\
désirs de son gendre, si elle n'avait en an fond quelque envie de
retourner à Paris : elle préféra s'éloi;;ner plutôt que d'en \enir a
des H eues de r*BtOCHOfl et à .les explications l.'n lieuses . d'où elle
n'était pas sure de se tirer grec avantage. Henriette, d'ailleurs,
n'a\ait rien perdu de l'alt'ection de son mari, cl il était à craindre
qu'en B'obstinant à renier, la belle-mère ne devint un sujet de
di\ ision entre lea époux.
REVUE DE PARIS. 299
Après le départ de la marquise, le silence et l'ennui prirent pos-
session de la riante habitation de Pu ymorel. Les parties de boston
se trouvant désorganisées, et le maître du logis ne faisant aucun
effort pour acquérir de nouveaux habitués, les visiteurs ordinaires
vinrent plus rarement. Les dîners d'apparat du dimanche furent
supprimés, ce qui acheva de mécontenter les gens de la ville.
L'oncle Joseph avait quitté le pays après le mariage de sa nièce.
Le docteur seul continua de fréquenter le château, mais non plus
à heure Gxe. Henriette ne regretta guère la société de ses voisins;
mais elle s'ennuya des longueurs du tète-à-tête avec son vieux
mari. Elle se créa des occupations, et partagea son temps entre la
lecture et la musique. Elle resta pendant des journées entières
penchée sur les livres ou le piano. Son imagination trouvait ainsi
une nourriture plus attrayante, à mesure que la vie réelle deve-
nait plus vide et plus insignifiante; elle s'enferma dans un monde
« himéi ique dont il lui répugnait de sortir. Souvent elle tombait
dans l'extase, s'entourait de personnages imaginaires, et s'élançait
à leur suite dans un tourbillon d'aventures et de scènes où son
ame trouvait à satisfaire le besoin d'émotions qui la tourmentait.
Cet exercice perpétuel de la cervelle ne pouvait manquer de faire
tort aux autres organes. La nature se venge de ceux qui la con-
trarient ; elle ne s'informe point de la position des gens; elle pro-
digue les forces dans l'âge des passions; mais celui qui ne fait pas
usage des trésors qu'elle a donnés, tourne involontairement contre
lui toutes les puissances de la vie, et travaille à sa propre des-
truction. Les maux de ce genre, abandonnés à eux-mêmes, crois-
sent incessamment, parce qu'ils minent avec unelenteurqui les rend
insensibles. Henriette ne sortait qu'une fois la semaine pour aller à
la messe. On remarqua son air triste et morne, la fixité singulière
de ses traits, et CC lut un HBple sujet de discours pour lai < "in-
nieres de la petite ville. Puisque M. Puymorel avait rompu ses re-
lations avec les fOSMM depuis son mariage, ce ne pomait ÔCve
qu'âne sapote de Barbe»Bleue. Quolq— s souscripteurs au Jlyron
eomplsi de Dondey-Dupré D'étaienl pas éloignés de voir dan- le
vieux ju;;e un vampire poisant à petites gorge. 1 les MSmoes d'une
rit i dans le sang de M jeune épouse. En effet, à mesure
que sa femme dépérissait, M. Puymorel semblait au contraire ia
300 REVUE DE PARIS.
jeunir. Lorsqu'on lui faisait compliment de sa bonne mine, il ré-
pondait en se frottant les mains :
« Feu mon père s'est remarié à quatre-vingts ans, et je lui ai
souvent ouï dire que le contact d'un corps jeune et plein de s<
rendait à un vieillard la chaleur et la vie. Le digne homme faisait
sa partie de chasse à cent trois ans, et tirait fort juste. J'ai épousé
une jeune fille , par amour d'abord , et aussi pour suivre l'exemple
de feu mon père, autant qu'il est en mon pouvoir. Lh! eh!... a
M. Puymorel s'inquiéta pourtant des altération! qui t'opéraient
dans la santé de sa femme. Les distractions devenaient m fré-
quentes et si profondes, qu'elles pouvi lient donnei à craindre une
aliénation mentale. Le médeein eut assez de bon sens pour ordon-
ner l'exercice, la promenade, et faire mettre sous clé les li\ i
Comme il n'était pas moins important de trouver à cette maladie
un nom qu'un remède, on l'appela une irritation générale du IJI
téme nerveux. Henriette consentit à parcourir les jardins plu-ii ors
fois iliaque joui ; mais le Siège du mal était s;,iis d<»utc dans l.i
pent ir l'exercice n'amena aucune amélioration. N'ayant pas
la conscience du danger, Henriette ne chercha pas a domptai son
imagination. Bile traîna partout à sa suite les \ isions évoquées pat
s.wi cerveau, et concentra dans cette existence intérieure toute - 1
t ilt«'- de sentir. File se promenait volontiers le soir dans s, m
pire, et BOUVenl , à la suite de CCS BX4 nmiOttS, elle rentrait avec la
Bgure pair, les yeui animés d'un éclat marre, les cheveu en
désordi e ri let lèi res tremblant! > . « >mm • si quelque passion ex-
trême l'eût agitée.
On devine bien que l'image d'Edgar revenait souvent prendn
place au milieu des acteurs qui composaient la société fantastique
de notre héroïne. L'impression laissée par la scène du pistolet
s'était effacée peu à peu. L'amour avait IU élever des dont.
l'avantage du jeune homme. Henriette pressentait que la marquise
pouvait bien avoir affirmé (pie l'arme meurtrière n'était pas CD
étal de nuire . afin de perdre Edgar par une accusation de lad;
Après av.m • a il se le malheur d'un amant . fallait -il encoie lui de
mander, pour preuve de sa bonne t<>i. de mettre lin àses< harjrins
par un crime! Peut-être l'infortuné était-il à la veille de coin-
REVUE DE PARIS. 301
mettre ce crime, et quels remords l'horrible éclaircissement ne
laisserait-il pas à celle qui aurait causé cette catastrophe?
Le pauvre Edgar avait assurément ressenti une profonde dou-
leur de l'abandon de sa maîtresse; mais fort heureusement il
n'avait pas attenté à ses jours, et nous sommes bien éloigné de
lui en faire un reproche. L'indiscrétion est un besoin pour l'homme
malheureux. Edgar s'était choisi un confident parmi les jeunes
gens du pays.
Il se trouva que ce conûdent était d'un caractère simple et fleg-
matique. Ses conseils furent aussi raisonnables que le permettait
son âge, c'est-à-dire qu'il engagea fortement Edgar à faire quel-
ques efforts pour reprendre le bien qu'on lui avait enlevé. Ils in-
ventèrent ensemble les moyens de s'introduire dans le parc. Un
soir donc, après avoir long-temps erré sous les allées obscures,
Edgar rencontra Henriette, qui respirait l'air du soir. Elle ne
témoigna aucune surprise, et s'approcha de lui en souriant.
— Je t'attendais, mon bien-aimé , dit-elle. Viens avec moi de ce
côté; nous n'avons qu'un instant bien court à passer ensemble.
— 0 ciel! Henriette, qu'avez-vous? Seriez-vous malade?
— On dit que j'ai une fièvre nerveuse, comme si on ne savait pas
que c'est mon cœur seul qui souffre. Mais toi, mon ami, tu con-
nais mes secrets; tu m'as pardonné mes doutes. Il ne m'apparte-
nait pas, en te trahissant, de soupçonner ta loyauté. On nous a
jonéfl cruellement, Edfjar. Prends confiance; nous verrons la On
de nos tourmens. •!<■ ne puis croire que le ciel regarde nos amours
avec colère. Tu es DM rie, ô mon bien-aime : Se dire qu'on s'aime,
n'est-ce pas se le prouver? Que nous faut-il de pins pour atten-
dre? Tu reviendras ;iin>i demain et les jours suivans, n'est-ce |
i ,ir demeurait muet d'effroi et d'étonnemenk
— Oh! oui, tu reviendras, poursuivit Henriette exaltée. Nous
ne sommes pas coupables. Il est en moi une puissant •• qui défie le
-"i t et les hommes. Nous serons unis plus tard. Ne perds pas cou-
: quitte cet air sombre qui me désole. Tu ne sais pas tout ce
que mon cour renferme d'amour pour loi. Va, je te paierai un
j"iir des mani que je t'ai l'ait SOUffi ir.
i d parlant ainsi , elle se suspendit avec passion m cou de son
amant ; leur» lél PCS I unirent dans un DSiseï brûlant. Mais COmUM
ri elle se Ml réveillée subitement «l'un long sommeil, Henriette
302 RKVIR M PARI-.
s'enfuit en poussant un cri de terreur, g| disparut à travers les
charmilles.
A peine rentré chez lui, Edgar achevait à son ami la conGdence
de ci'tii' «transe rencontre, lorsqu'un valet du château apporta
une lettre accompagnant un<- botta LUtiaU
<r Est-il vrai que SOUS ni . imi /.. mon ami? Je HH le savoir. S
j'ai quelque empiro -ur voire l «-prit; ri rOUB M voulez pas notre
séparation éternelle; si roua souhaitez comme moi que le eW
nou- enraie de meilleurs jos is partirez aussitôt après a\
i il cette lettre. \ 'mis irez à Konie, a ' ladl :d . <>u l ndret,
pourvu qu'il y ait quatre centa l'eues outre nmi^. Je vous donne
deux heures pour ret, préparatifs. Api lélai, il faut qu
soyez en chemin; il le faut, ou que \..iis renoneiez entièrement à
moi. Si vous m'< z, vous saurez plus tard combien vous
■'aurez obligée. J< roua envoie l'argent n< u re poui
\ >i\ âge. Ne me donnez pas le chagrin de m'oppos t une \ aine déli-
catesse qui vous ferait tort à inee yeux. Dès que tous aures; cli
une résidence en paya étranger, rous m'en avertirez. Ma réponse
roua informera de> motifs qui me déterminent à \<«ii^ 1er.
Cela est nécessaire pour notre avenir. Partes, Edgar, t\ que
m.i tendresse M»iis suivra au bout du monde; mais, je rOUB l<
-. fuyez, ce oir même ; point d'hésitation. Je l'exige. Adieu.
BdgaT ae sentit dominé par le ion dictatoi i il de cessa éplti
Il parlai docilement le soir même, et mit beaucoup i!e célérité
traverser la France et le nord de l'Etat* fc »in,en
arrivant a ftom . fut d'écrire a -a m l.a rép «use d'Hen-
riette était laite à l'avance. Le lecteur en prendra volontiers
connais > il désire apprendre les motifs de l'exil d 'ï.<\\\ n et
de notre héroïne.
V VOUS êtes le meilleur des hommes, mon ami; >i le < ici est
juste, il vous sera tenu compte un jour de votre dévouement ^
me prenez sans doute pour une femme fantasque et
TOUS dois I explication de ma conduite , et la \ oici : les indifférons
ont eu raison d'assurer qui j'étais la proie d'un mal <\.\w
<pii portait le trouble dans mes Facultés. Mon ■ une
vie qui multipliait ses blessures . a ■ loi» lie en lui-même une autre
itence. Je me suis par la p- nsée de t al 1 t qui bsN n
toure. Bientôt le monde idéal ou je m'enfermais m'est devenu si
REVUE DE PARIS. 303
familier, que mes sens ne pouvaient plus reconnaître les bornes
qui le séparaient du monde réel. Encore un pas et je tombais dans
l'abîme de la folie. Vous m'êtes tant de fois apparu dans mes
instans de délire, qu'en vous trouvant sous les arbres où je son-
geais à vous , j'ai cru parler au fantôme qui prenait votre forme.
Vous avez dû comprendre mon égarement et vous savez comment
j'en suis revenue. Mes yeux se sont ouverts alors, et j'ai vu avec
horreur le gouffre qui allait m'engloutii . J'ai senti que l'amour
avait anéanti mes forces, et qu'il triompherait de ma volonté si vos
poursuites amenaient une seconde entrevue. Oui, mon ami, si vous
étiez revenu le lendemain, je serais à cette heure une femme
perdue. Ne regrettez pas d'avoir respecté ma faiblesse; mon ame
a ployé sous le poids des souffrances, les remords la tueraient.
Il faut songer à l'avenir, et n'en douiez pas, la ruine de mon hon-
neur entraînerait celle de notre avenir. C'est assez que je sois cou-
pable par L'esprit sans l'être encore par îles actes. Je ne suis pal
née pour trahir et je serais la première victime de ma perfidie , si
je m'engageais dans les voies souterraines où d'autres femmes
marchent librement.
■ Je n'aurais jamais cru cependant qu'on pût se familiariser a\
une pensé ■ criminelle . aussi promptemenl que je l'ai fait. Il est
abominable de compter sur la mort pour le bug es de ses projeta,
et je ne puis me défendre de calculer les chances de sa tenu dans
ma maison, i.'i -t que ma \ ie aussi asl mi.se en jeu, et que si l'hôte
terrible, dont je sens l'approche , ne tranche pas bientôt les jours
d'un autre, c'est moi qui serai emportée. Il est des tourmens aux-
quels on ne s'accoutume pas* Faut-il vous donner d'un mot la
mesure des supplices que chaque soir ramenai A l'heure où tous
déposez vos peinessur l'oreiller pour prendre du repos, un homme,
un vieillard contre lequel m seul «eut t<mtes ! - fibres de mon
corps, partage mon lit al m'impose sou odieui voisinage. La raison
et les |.,is humain is ne peuvent rien contre le dégoût. Cet homme
i toujours un étranger à nu s yeux. Cent luis il m'est arrivé
d'ou\rir la bouche pour lui ordonner de s'éloigner de nmi. J'ai
lutté d'abord contre le désic de voir brisai li slienequi m'en m fient :
mais aujourd'hui i ien au monde ne peut n'empêcher d'appeler «le
tout mes voeux cette mort redoutée. Qu'elle vienne., tn'aUe vienne
alne-d'ail' ! [ < ■■ n ■ si | uur lui, que ce soit pour nue, car je dur-
30V REVUE DE PARIS.
mirai seule dans ma tombe. Edgar, vous me pardonnerez ce cri
de détresse. «Juels reproches ceux qui jettent ainsi de pauvres AHes
ignorante! dans le malheur n'auront-ils pas à se iaire un jour!
«J'ai résolu de me cramponner à l'existence. Je veux vivre poui
vous, mon ami. Je me suis gui rie de mes dangereux ■> folies. Je
suis jeune et robuste; je ne céderai pas à la tristesse; je la com-
battrai arec énergie. Les probabilités sont de mon côté. L'amoui
doublera nies forces. Soutenez mon courage, el f.iitcs-moi lire
dans le fond de votre cœur. Croyez que je rous rappellerai dès
qu'il en sera temps. 0 mon ami! mon amc volera au-de\aiii de toi!
Adieu ! » ,,
Henriette était douée d'une constitution solide; niais elle ne
dissimulait pas le tort irréparable que lui faisaient les chagrins
Les femmes ont une patience surhumaine pour supporter les m ui\
dont elles aiment la cause. Il semble alors qu'elle unplaiseni
dans leurs souffrances et qu'elles y puisent la joie et l'embonpoint;
mais si leur conir n'est point de moitié, quelques jours suffisent
pour les flétrir. A peine l'imagination d'Henriette était-elle guérie,
qu'un mal indéfinissable attaqua tous ses organes a la fois. Elle
perdit le sommeil et l'appétit. L'éclat de ses yeui lit place à l'ex-
pression du découragement, et le docteur, malgré son ignorance,
ne put méconnaître les symptômes d'une maladie de langueur. La
lettre suivante prouve que quatre mois seulement après le dépari
d'Edgar, Henriette avait bien perdu de son coui.i;;e et de
pérances.
(f En dépit de mes \ ingt ans st des ressources de mon tempéra-
ment, je i ommence à concevoir de sérieuses inquiétudes, mon ami.
L'ennui et l'impatience me dévorent. On ne veut pas m' avouer que
je suis (Mi danger; mais je le sais, ma poitrine est attaquée. A|
avoir passé ma jeunesse dans 1rs ( hagrins . je ne rem pas mourir
au milieu des illusions. Je Ici ai (oui pour m'eclairer sur ma posi-
tion, ci je prendrai mes mesures en i onséquence. Las femmes sont
< ondamnées a un esclavage perpétuel; mais si je dois bientôt mou-
rir, j'aurai quelques dernières volontés auxquelles il faudra qu'on
Cède. le \oiis jure (pie je ne quitterai pas ( ■,< monde sans \on-
voir, ne fut-ce qu'un instant et pour dire un adien au seul •
qui comprendra tome l'amertume de ce mot cntel.
o Au milieu de mes douleurs, j ai lrou\e un adoui issement qui
REVUE DE PARI?. 305
devrait me sauver. Je possède une chambre et un lit à moi toute
seule; je ne donnerais pas cette liberté pour un royaume. Vous me
commandez de prendre soin de ma santé. Ah : croyez, mon ami,
que l'envie de conserver mon faible souffle ne me manque pas. Je
me soigne comme si c'était vous le malade. Les choses allant sou-
vent plus vite qu'on ne pense, vous agirez prudemment en reve-
nant ici. Je veux vous savoir près de moi, aûn que si mes craintes
seconGrment, mon dernier regard trouve votre visage penché
au-dessus du mien. N'allez pas mettre à votre retour une préci-
pitation inutile, au risque de vous fatiguer. Il suffira que vous arri-
viez quinze jours après avoir reçu cette lettre. Adieu, mon ami;
je tremble que nous n'ayons bientôt une entrevue, d
La maladie accorda strictement à Henriette le délai lixé; ce fut
le soir même du quinzième jour que le médecin, assis dans le
cabinet de M. Luymorel , prononça la scientifique condamnation.
— Il y a le phthisies, disait le docteur avec com-
ptai- . On les distingue par les noms de pulmonaire, dorsal-
et laryngée. La |/remiere est la plus commune parce que les deux
autres sont plus rare-. Bien que vous i soyez pas rené dans l'art
dHypocrate, roua /. peut-être que cette maladie est ordinai-
•ii' ni incural !
— nne particularité que j n'i;;nore point; j'ai même en-
tendu assurer que ce mal avait plusieurs degri -. et qu'il n'était
I - - . le le guérir pendant le premier de ce- degrés.
n insi qu'on s'exprime, docteur?
— I - ment, monsieur.
— le tien- beaucoup à n<- j.iniai- employer de termes impropl
et, tte que je commets rarement. J'aurais
elleni médecin , si j" n'arais embrassé la i ai -
strature, dont ira bob père ne parlait que la
\,[i>-. Vous compreoes, docteur il an signe de
i n : » h:
— Cela l'enb nd. Monsieur votre père estimait sa profession. Ce
khi pour mépriser la mienne qui était 1
an
— I i quatre facultés s-»nt quatre sœur- «vilement bell
mais, bêlas 1 ma femme est innocente , docteur, et roui la oondant-
30G REVCE DE PARIs.
nez, tandis que la justice ne condamne que les coupables: \<>us
sentes La différent
— CTesl à regret que je le fuis.
— Va combien de temps penses -TOaM que la chère enfant ait en-
core à souffrir?
— Cola dépendra de ce qu'il lui reste à vivre. La phthisie est
inégale dans sa marcha Ella procède avec lenteur ou rapidité sui-
vant l.l \ ih'v-e (k BCf pi" i ■ B.
— Ne bm . .h aca paa ta \érité. 11 m'importe de la connaît]
— Eh bieatl lassa toutes les apparences, si vous ne perdez i
votre épouse dans un an, ce s< ra dans quelques mois seulement,
et je pois, -m- crainte de me tromper, fixer l'époque fatale .1 - I
semaines.
— Six semaines! ô destin cruel! Cela ne fait que quarante-cinq
joui-! le commença à la croire, hélas! je pleurerai jusqu'à sept
femmes; et pour atteindre ce chiffre, il fainlia que je 1 ire eenl ans
passés. Ehl eh! encore si la dernière devait me douer un fila I
Allons ! préparons-nous pour la troisième fois à la douleur la plus
nante.
M"" d'Anti;;ii\ était revenue à la hâte à Puymorel. I n soir, Hen-
riette pria sa mère de lui mire une lecture. La marquise ouvrit an
volume de la Nouvelle HiloUe; elle tomba, par hasard, sur la
belle scène où Saint-Preux pénètre par force auprès de Julie, i :
gagne dans un baiser la maladie contagieuse qui laisse sur s, m \i-
d s traces ineffaçables. Henriette interrompit la lactaire.
— El moi, dii-elle à sa mère, personne n'a donc encore cher-
ché ft me roii !
— Personne.
— Ah! je ne suis pas aimée comme .lui
Lesmedecins.se trompent moins souvenl dans leurs prédictions
quand ils prophétisent pour la mort que lorsqu'ils répondent d< 1 1
raérison. \ la manière dont le docteur avail rendu la \ io à M l'uv-
morelyOD peut croire que v<- prévisions n'étaient | sur
des calculs bien profonds. Il n» soupçonnait même pas le-
morales de la maladie d'Henri tie. i n'avait point pour habitude
de remonter si haut dans ses recherches; aussi ne doit-on
s'étonne qi > secours île la phniiu. < n'aient produit qu'un
u es faible soulagement.
REYCE DE PARIS. 307
Un jour, le mal prit un caractère de malignité si terrible, que le
docteur put donner carrière à ses sentencieuses menaces. Pendant
une crise violente, il se crut obligé de signaler l'approche du der-
nier moment. Henriette elle-même, craignant de toucher à son
heure suprême, fît appeler son mari.
— Monsieur, lui dit-elle , la mort va nous séparer. Les instans
sont précieux pour moi, veuillez écouter avec indulgence un aveu
et une prière que je vais vous faire. Avant de me résoudre à vous
épouser, j'étais aimée d'un jeune homme, et je ne vous cache pas
que mon cœur n'a pas été insensible aux preuves nombreuses
qu'il m'a données de son amour. Mon mariage l'a mis au déses-
poir; pendant long-temps j'ai tremblé d'être cause d'un grand mal-
heur. Vous pouvez m'en croire, monsieur, ce n'est pas lorsque
je vais paraître devant Dieu que je voudrais mentir : ma conduite
a été exempte de reproche. Ce jeune homme a cherché à me re-
voir; mais j'ai eu assez d'empire sur lui pour le forcer de quitter
ft pays. A présent, il est revenu, et sans doute en apprenant qu'il
va me perdre, sa douleur sera extrême. Moi seule je puis l'em-
pêcher de commettre un crime affreux. Il faut que je lui parle
a\antde quitter ce monde. Monsieur, peu de femmes auraient
/. de loyauté pour avouerceqtic v.iu- ren ■-/. d'entendre. Si j'ai
su mériter votre confiance, vous m'accorderez ma dernière de-
mande. Vous ne voudrai pas dm lai— i lie au tombeau
■VOC lli.nihle pensée que ma mort doit entraîner celle d'un autre.
Le jeune homme , \ mis le DOUMÛSSeï , c'est Edgar. Il faut que j'' le
voie aujourd'hui ,que vous me laissiez la liberté de eau- i ,n BC lui
pendant plusieurs heures.
M. l'uvmorel avait ponctué les phrases de sa femme par des
■MMrvemens de tête approbatifs, et sa tabatière d'or tournait pai-
siblement enti e ses doigte.
— i lien- Henriette, répondit-il, je ne contrarie jamais \
volontés. Qoe dis-je? lorsque cela est m mon pouvoir, je voleaov
de\.int de v rs; mais celte foison obstacle m'arrête dans mon
empressement. Je voudrais vous complaira, j'en cherche leemoyomi,
l" u en trouve pas. I.n nu mot, les convenances s'\ opposent.
— Monsieur, quand il s'agit d'empêcher an suicide, en pré-
sent e fJc la mort qui l'approt ht de moi , les < onvenances perdent
beaucoup de leur poids.
308 REVUE DE PARI-
— Hélas! très chère Henriette, vous brisez le cœur de votre
mari i n parlant ainsi de la mort.
— Eh ! ne savcz-vous pas que je suis condamnée? ne perdons pat
le temps en discours inutiles, de grâce. Vous avez toujours été
bon pour moi, et la circonstance est grave, monsieur. Je veux
avoir une entrevue avee ce jeune homme; il faut que je lui donne
les conseils d'une sœur, que je » aime sa tête ardente, qoe j'exige
de loi le serment de me survivre. Si vous doutez de mes intentions,
songez à l'état où je suis. Oue pourrie/.-vous craindre?
— Je crains de ne pouvoir vous satisfaire. Voilà mon unique
crainte. Essayons pourtant. Qne n'écrives-vous ces derniers i
seils pleins de >a
— Puisqu'il faut tout vous dire, |e désire le \ « >ir : je désire faire
mes adieux a eet homme qui m'aime plus qne la rie.
— 0 pénibles adienxl journée de douleurs! oda m se penl pas.
— Cela se penl el cela sera.
— Impossible, béiasl qne je suis fâché de vous refuser! Jejone
rais un rôle ridicule.
— Vous jonerei !<■ rôle d'un homme généreux et confiant. Je
rais envoyer nne lettre i Edgar, il viendra; rien ne saurait l'ar-
rêter. Donnes moi, je rons prie. ie qu'il tant peur écrire.
M. Pnymorel spporta l»-- plumes et le papier; mais au sjosnenl
d'envoyer la lettre . une discnssiofl pins anim- - a. la mar-
quise intervint ; elle plaida énergiquemcnt pour sa fille, el le m i\
■nri se déso4a obligeanunent d'être forcé de contrarier à la
sa befle-mère et son épouse. Sur i es entrefaites le dm tenr ai t ira.
On le prit pour arbitre. Apres avoir examiné soigneusement 1!
nette, il entraîna ML Pnymord près dune fenêtre et lui dit à
l'oreille :
— Selon tonte apparence, je veux dire qne cels eal à \> ■ près
certain, cette nuit Mil funeste à \oire femme. < »n peut conclure
de ceci qu'elle esl en danger de monrir avant le jour de dessein.
L'oppression s'accroit . les forces diminuent ; ce qui indique |
sitivement que le mal augmente, puisque ce sont la des symptômes
alarinaiis.
— VOUS pensa doue que demain elle sera hors délai de re-
cevoir la \isiie d'un étranger, 1 1 de soutenir nne conversation I
— Je n'en doute pas, parce que j anavoir la presn
REVUE DE PARIS. 300
— Vous êtes habile, docteur, je m'en rapporte à vous.
Dans la persuasion que sa condescendance deviendrait inutile,
M. Puymorel permit à sa femme d'appeler Edgar près d'elle le
jour suivant au matin. Un billet fut aussitôt envoyé :
(f Je vous ai promis une dernière entrevue. Venez demain à dix
heures. Si je ne meurs pas cette nuit, je vous recevrai. Peut-être
vous opposera-t-on des obstacles. Vous êtes un homme, vous les
renverserez pour pénétrer jusqu'à moi. n
Les femmes ont une force particulière à leur sexe et dont le siège
est dans leur volonté. Quand l'imagination les soutient, elles savent
surmonter le mal physique avec une énergie qui tient du prodige.
On serait embarrassé de déterminer les limites du possible en les
voyant agir dans ces momens de surexcitation, car alors c'est leur
ame qui marche et agit.
l'ne heure avant l'instant fixé pour le rendez-vous, Henriette
commanda impérieusement à ses gardiens de quitter sa chambre.
M. Puymorel trouva la porte fermée au dedans, ce qui prouvait
que la malade était sortie de son lit.
Lorsque dix heures sonnèrent, Edgar arriva au château. Il posa
une main tremblante sur la sonnette, et s'y reprit à deux fois
pour attirer l'attention du concierge. 11 traversa les cours à grands
pas et trouva le vieux juge s. mis le vestibule.
— Monsieur, lui dit-il, je désire parler à Mmr Puymorel.
— Klle n'est pas visible, monsieur; elle ne penl recevoir personne.
— Il faut pourtant que je la voie, monsieur.
— Sans doute, Ole fondrait; mais que faire, si cela est impossible?
— Je croyais , monsieur, que j'étais attendu.
— Vous l'étiez en effet, c'est-à-dire que ma femme axait le pro-
ji l de nous admettre près d'elle ee matin : mais il n'\ faut pas
songer, monsieur. Son étal ne lui permet pas de parler ; vous en-
tendez, mon jeune ami ' le suis (liez moi, iei ; je mil un homme
poli, et ne rondrais point vous blesser par un seul mot désobli-
■iit. Cependant, je m; puis rons le tain- , rotre démarche est un
peu hasardée , eh ! eh !
— Je ne l'ai pas faite légèrement, monsieur, ni sans autorisation.
\ / peut-être qu'une lettre...
— Oui, je h- sais, jeune homme; mais cette maison m'appartient:
uis le s.-ul maître ici, monsieur. D est de mon devoir d'être
TOMI KLM. Jl;n • i. M
310 REVCE DE PARIS.
civil. Mille pardons! cette femme que vous désirez voir, c'est la
mienne, et mon consentement est de rigueur. Voua entend
Edgar commençait à se troubler, et peut-être il allait Caire une
honteuse retraite, lorsque Ileni iette parut. KUe semblait sou> l'in-
tlnence de cette puissance m] Btérieuse qui agita les Boiniumbules.
Le fende ses yeux, depuis long-temps éteint, brillait plus ut que
jamais; son pale visage s'était couvert d'une teinte rose qui jouait
l'apparence de la santé. Toute sa personne était animée, sa \
avait un accent nerveux et pénétrant , et sa beauté >'épannuissait
l'éclat de ces fleurs auxquelles la culture donne une \ ie fac-
tice. Sa pâture était r> i h 1 1 bée , i «une si elle eût vouiU jouir une
dernière foia d ta plaiaira de la coquetterie. 1 a iwdflnnplle
i empirait dans tous ses mouvemens. Elle marcha droit I ir.
— le vous attendais, mon ami, lui dit-elle. Manquer a te ieii-
dez-vous eût été bien mal , car demain il ne gérait plus temps.
Donnez-moi votre bras , Je roua pi é-.
Elle s'appuya sur B Igar, ei rentra avec luidans son appartement.
M. Puymorel , stupéfait, ne aecom ra sa présent ipril qu'au
son des verront qui ie niaient derrière les deux amans. 11 cou-
i m frapper à la porte, il appela .-a femme à haute vois : maie on ne
lui répondit pas, et le bruit de plusieurs autres portes fermées
B i pieusement à l'intérieur lui appiit que la COttierence avait lieu
(huis un boudoir 1 eliré, d'où ou ne ci ai;;nail pas les interrupteurs.
Cette entrevue dura prés de quatre heures. Si nous en ignorons
les détails , ce D'est pas qu'Edgar en ait gardé le mi ret . aar il est
eei tain que ion confident les a connue. Jusqu'à pn m M , rien o
encore renu jnsqu'à nous.
A| irèa avoir hésité entre plusieurs moyens de pénétrer jusqu'à
-,i femme, M. Puymoi '• Bougeant qu'il Eaudrai avoii recourue
la violence et au travail des mn riers, préfet a se i ésigner . et at-
tendre qu'il plût aux amans de ae séparer.
Les portes s'ouvrirent enfin. Edgar sortit, et le mari si
dans la chambre.
— Voua conviendrea . madame, dit-il à Elenriette, que \.nis ,(\
abusé de ma complaisante. Je suis fâché de rousparlei ainsi:
l'expression peut vons sembler «luro . mais elle est exacte.
— Serves-vous des expressions que vi u> roudn ■ monsieur, je
prendrai |>as garde, je fOU
REVCE DE PARIS. 311
— Oh ! voilà qui approche de l'inconvenance, madame!
— Oh! monsieur, ne me fatiguez pas la tète de ces sottises, je
vous en prie. J'ai quelques instans encore à vivre, je désire être
tranquille. J'ai traîné ma jeunesse auprès d'un vieillard que je ne
pouvais souffrir, toujours esclave de la volonté des autres. J'ai
eu quatre heures de bonheur et de liberté ; n'empoisonnez, pas mes
derniers momens, je vous en supplie! Il faut que la vérité éclate.
Je vous ai épousé par contrainte , pour céder aux persécut
ma mère; je suis victime de mon dévouement. Vous m'avez tuée .
monsieur! Je veux bien mourir sans vous maudire, mais ne de-
mandez rien de plus. C'est aujourd'hui seulement que je sais tout
ce que je vais perdre. Ah! du moins que votre odieuse figure ne
reste pas devant mes yeux; je ne veux plus la voir!
Le mari chancela sur ses jambes, et s'enfuit épouvanté. Cepen-
dant l'exaspération d'Henriette s'apaisa bientôt et lut rein; lacée
par un accès violent de fièvre-. La malade demanda un piètre à
grands cris. La conférence avec le confesseur ne fut guère moins
ne que celle avec l'amant. .M. Puymorel voulut profiter de son
ascendant de riche propriétaire et de bienfaiteur du clergé de l'en-
droit, pour obtenir une révélation indiscrète; mais 1 euré coan
sait ses devoir-,. Il interrompit les questioni on déclarant que la
balance une fois dé] Dire loi mina do Seigneur, il n'appar-
tenait plus au\ humains de s'immiscer dans les affaires <\u ciel :
— Qu'il vous suffise de saTOÛr, ajouta le digne homme, qe.« rotre
femme \ a paraître pure et s;m^ tache devant son j uénie.
v Ile a commis quelques faut -, son repentir les a i a< I
Une fois qu'elle i emens, Henriette tomba da
un état d'insensibilité dont elle ne sortit plus. Sa n èi e i
nement d'obtenir un regard ou un - n de reconnaissant : elle
demeura impassible. La mort, en se posant ! ;èrement sur celte
proie, ne trouva p;is la résistant dinaire dont le u -
bon i U iouflle gl e destructeur ne provoqua aur
cune convulsion ci fut reçu comme un chaste 1 ai^ i .
Dana nota api a avoir perdu sa feaaaae» M. Pnymorel trouva
n aair dans la < hambr • qu iv ii habitée la m rqu *e . un pi>i<
hé dans un n i rél ire. Il prit < i crai-
gnant sin-. d< me (ju M n'advint qui Iqu » acci leni , il u ulul la dé-
dia an un beau piaiolei à poudri lulini-
) >
312 RKVUE DE PARI?.
nante, garni de m capsule, et tout prêt à partir. L'amorce brûla
et produisit sa petite explosion; mais la poudre n'ayant pas pris
ffii, M. Puymorel souffla dam le canon et s'aperçut que larme
n'était pointehargée. — La marquise, eu eroyanl calomnier Edgar,
avait deviné la vérité.
Edgar était un homme faible, et de la faiblesse à la lâcheté il
n'y a qu'un pasu mélancolique par tempérament, malheureux
presque toujours par sa faute, ee jeune homme aimait a ivj
ses torts sur l'animosité du hasard. La première pensée muti-
lante qui s'offrait a lui, ven. lit d'une Certaine satisfaction qu'on
éprouve à se dire plus infortune que les autres, cette disposition
emphatique était encore exagérée dans le caractère d'Edgar par
le sentiment de sa faiblesse; incapable de sortir de sou néant par
lui-même, il aurait peut-être consenti à devoir une distinction à
des revers extraordinaires. S'il est vrai que le bien et le mal ne
doivent être appréciée que d'une manière relative, les hommes
ainsi faits ne sont pal bien a plaindre, puisque la compensation
aux COUpa qui les happent est dans leur mal même. Edgar n'était
qu'un Fanfaron de désespoir et de malheur, et ns-la sont
plus communs qu'on ne pense.
I.e jour qu'il avait cédé aux ordres d'Henriette, en partant
pour Rome, il était sans doute bien aise de voir du paya et de
voyager en DOSte SUS Irais de sa maîtresse, car nous a\ons ■
qu'il s'était arrêté à Mayenne, dans la nuit, pour se faire servir
un repas luit copieux, et tpi il Jetait remis en roule en t -hantant
à tue-tête.
Après la mort d'Henriette, I tr tomba dans un désespoir ap-
prochant delà fureur. Souvent ses intimes tremblèrent pour ses
jours. Cependant il trouva une consolation dans m manie d'expan-
sion mélodramatique, à laquelle il se lh i a aana rèi rve. Vit
il sa jeta en pleurant dana les bras de aon confident , et uveanu
loua lea jours de nouveaui effet* de acènes. Gela dura jusqu'en
moment mi le Pylade, peu la ut patience, dei lai a qu'il m lait
comme réelles el profondes que lea douleurs qui s ncentri ni et
cherchent l'isolement Cet avia un |>eu sévère amena un refroidis-
sement notable dans l'amitié d'Edgar; l'amant désolé chercha un
autre spectateur plus bénévole de ses souffrant es. Nous sommes
heureux d'apprendre an lecteur que Pembonpoint de son visagn,
REVCE DE PARIS. 313
son appétit et son sommeil furent à peine altérés d'une manière
sensible.
Henriette n'a jamais su que son amant était indigne d'elle.
La marquise d'Antigny demeura long-temps accablée sous le
poids de ses chagrins; mais il ne lui entra pas dans l'esprit qu'elle
dût éprouver des remords. Le temps lui rendit son énergie, et
n'ayant plus personne à sacriQer à ses projets ambitieux, elle
poursuivit intrépidement la fortune pour son propre compte. En
ce moment, elle est sur le point de l'atteindre par des spéculations
hasardeuses sur les fonds publics, à la Bourse de Paris, sorte de
jeu auquel cette femme ingénieuse est devenue plus habile que les
vieux coulissiers.
M. Puymorel était trop pénétré des bienséances pour se rema-
rier avant le temps prescrit 'pour le deuil ; aussi n'a-t-il pris une
quatrième femme qu'au bout de l'an révolu. Celle-ci n'a ni les
regrets, ni les scrupules d'Henriette; elle donne quelques soucis
à son vieil époux, et ne paraît point disposée à perdre la partie
comme ses devancières. On assure que le riche cultivateur est par-
venu à faire donner son nom à la commune qu'il habite; mais si
vous alliez en Bretagne, et qu'en passant à Puymorel il vous prît
fantaisie de questionner un paysan, il vous répondrait assurément
que le village où vous êtes s'appelle Antigny.
Henriette était une créature destinée à parcourir une carrière
longue et heureuse; mais elle trouva dans ses qualités mêmes un
;;> i me de destruction. Trop loyale et trop vertueuse pour mener à
bien des calculs fondés sur une pensée Coupable, elle devait suc-
comber une fois que les circonstances et la domination de >a mère
l'eurent forcée d'admettre cette pensée. Elle avait permis qu'on
ii .1 rie connue le-, comptes subtils d'un notaire, et c'était -">n
arrêt de mort qu'elle avait signé. Tontes les manœuvres emplo]
pour lui faire un sort brillant De lui ont \.ilu qu'un assez joli tom-
beau de marbre blanc dans le modeste cimetière d'Antigny.
PA1 I. DE Mi SSET.
Critique Cittc'rairc.
Œuvres c<mi|>lrU'N île C*cor£c Saml.
LSTTâES dix roy.mr.i n (i).
Si je ne savais que la vertu d'une parole ne suffil pas pluaea matière de
langage qu'en toute autre matière pour faire disparaître lea habitudes
vicieuses qui s'y sont enracinées , j«' proposerais l'abolitioa des mots pW-
losophe, philosophie s philosophique , quitte à les remplacer par d'autres
d'un sens mieux défini. Ce sont là , en effet , de CCS mois gros de m.deu-
tendns, d'équivoques, de surprises, qui sont restés dans toutes les lan-
gues , en nombre plus OU moins grand , Comme un souvenir «le Babel ; de
CM mots qui semblent laits tout exprès pour justifier rot aphorisme célé-
bra, ipie la parole ■ été donnée à l'homme ponr dissimuler sa pet
philosophie est , comme la langue au dire d'Ésope, tont ce qu'il y s <le
bon et tout et- qu'il y a d« détestable, las conceptions les plus e;
l ii plus augustes, 1 b les plus admirables ai les plus fé<
POUX la Spéculation abstraite, suit pour le bonheur il IV lue. imii de
l'homme, sont revendiquées parla philosophie; il n'est pas.de plate
pidité, pas d'absurdité atroce, pas un fruit de l'orgueil en démence on
de l'hypoci isie aux sourdes menées, qui ne vieillir, couvert
du patronage de ce mot Mai-, en retranchant tout ce côté honteux,
ne prendra la philosophie qne dans lesbtnm - i, |u'est-ce em
que 1s philosophie I r cette inquiétude raisonneuse de l'esprit humain
qui le poiie >t s'enquérir du Comment 6l du pourquoi de tOUt Ceque
de la pensée et de la chair peut atteindre en lui on en dehors de lu
ce la somme des i ésultati on l'a fait parvenir cette disposition originelle?
(i) •> vol te-S», ebes Félix Bonnaln, ra I I
REVUE DE PARIS. 315
E-t-ce l'art d'interpréter les faits et d'en ramener l'histoire à des for-
mules? Est-ce l'art de combiner des idées et de conclure? Est-ce une
méthode d'analyse ou une règle de bien vivre? Est-ce le génie, la science
ou la vertu? ou bien, en descendant de quelques degrés, et vers un sens
plus restreint, dans l'échelle des idées diverses auxquelles ce mot a pu
appliqué, le philosophe est-ce l'homme qui sait observer et repro-
duire? Le philosophe, est-ce Cicéron, qui parle admirablement et ne
sait pas mourir ? est-ce Caton , qui vit en homme de cœur et qui se tue?
Platon est appelé un philosophe, Diogène aussi. Jésus, à ne voir en lui
qne l'homme, est un philosophe, et philosophe aussi Voltaire. On dit la
philosophie du Pantagruel, comme on dit la philosophie du .Vorum
Oryanum. Le livre des Maximes ou celui des Caractères est œuvre de
philosophe aussi bien que le traité de la Méthode. Montaigue est philo-
sophe autant que Pascal, Molière et La Fontaine comme Malebranche.
L'auteur de la Sourcil " il pas menas on philosophe que C -
dillac, ni Montesquieu moins que Thomas Reid ou Kant. Celui qui croit
et celui qui nie, relui qui sait et qui aflirme et celui qui dit : Peut-être!
ou : Que sais-je? celui qui fonde et celui qui démolit , celui qui espère et
celui qui blasphème, celui qui souffre ou meurt pour ses semblables et
celui qui les fusti.'e; tout cela est appelé indistinctement philosophe.
Qu'est-ce donc qu'un philosophe?
Or, un jour j'ai entendu crier sur les toits que G Sttnd était, lui
aussi , un philosophe , et je me suis demandé sur-le-champ :Q que
George Sand .' Ce a'est pas que je ne crusse avoir déjà résolu cette qi H
tion suffisamment pour mon usage; nais ce mot de philosophe, qui ne
Ujama esé I noi oasmne la traduction de ma pensée, y I
bait si brusquement et de si loin, qu'il y causait un trouble profond. De
là vint cette première inquiétude sur le ssai réel et incontestable qu'il
peut avoir. Montaigne, pour l'expliquer à sa manière, dit : t Quiconque
cherche quelque chose, il en vient ai t, ou qu'il dit qu'il l'a trao-
. ou qu'elle ne se peut tionvev, on qu'il est en quête. Toute la
philosophie est départie en ces trois genres. Soc desaesaeet de chercher
rue et la certitude. ■ Kn ajoutant que cette i 1e se
fait à l'aide de ; s méthodiques et rigoureu: p ir l'analyse
scientifique des facultés qu'on y emploie, et qui profitcronl de la déeoa>
tpte volontiers cette explication. Elle s de la clarté , de la oêt-
lut formellement tonte prétention Dl u qu'Us
fus»' ii en quête d'un vérité, de fusion* tftoti , il est bien entendu que
comprendrons parmi les philosopfa -tes, par
unumple, qui posaient cette question : A n Virgo V
ineto; ni ces bc '■ as k
31G REVUE DE PARIS.
drame de M. Victor Hugo, viennent demander à Cromwcll s'il faut brû-
ler ou pendre
Ceux qui ne parlent pas comme saint Jean parlait ,
Et disent Siboleth , au lieu de Schibolcth ;
ni tous ces chercheurs ou possesseurs de vérités aussi pou scientifiques
que chaque matin voit éclore autour de nous. Mais, pour maintenir rigou-
reusement les limites des trois genres définis par Montaigne, nous ne de-
vrons pas nous en tenir là , et nous refuserons d'étendre le BOB de phi-
losophe à tout ce qui sortira des domaines de la spéculation pure et dés-
intéressée, de l'étude métaphysique des Idée! ou des choses et de leurs
rapports, pour entrer dans les voies de la réalisation plastique, pour éle-
ver un monument, non à la vérité , mais à l'art. Le philosophe ne voit
dans la vérité (pie la vérité; il la recherche pour clle-iin -me ; ci.
yeux une valeur, une beauté indépendante, ibeelne. Pour l'artiste, elle
n'a qu'une valeur de relation. Il n'en veut que les côtés exprimables par
des sons, par des images, par des couleurs, par les mille combinaisons de
formes dont l'art et le génie lui ont révélé Is puissance sur l'élément pas*
sionné auquel il S'adresse. Le philosophe regarde la vérité en dedans,
l'artiste la regarde an dehors. BUeeat l'objet mime du preeoier; p rur le
rnd, elle est un sujet. Il y a donc une ligne profonde de démarcation
entre l'artiste ou le poète et le philosophe. Que si l'on veut étendre à l'un
le mot indiquant les qualité! propres à l'autre, on ne pourra le faire sans
altérer la sincérité de la langue, et le sens du mot ainsi détourne d
fonction Spéciale, devenant arbitraire et confus, il n'y aura pas d'abus de
langage, pas de fausseté, pas de perfidie dont il ne soit fait le complk
le receleur. C'eat . an reste, ce que l'histoire nous déaaontre rictorhi
ment. Si nous BOUS en tenons à la définition de Montaigne, nous raja
donc île la table dei philosophes la moitié au moins des BOUM que j u
Cités pins haut , et en génél al tons ceux qu'a animés une passion autre mie
raniour exclusif de Is simple al pure venir, tous ceui dont rintelligi
s'est prosternée devant d'autres idoles, NUpendue à d'autres ambitions,
enii rée d'autres triomphes. Le philosopha est relui (pu cherche Is véi
la science , la certitude , et qui dit , ou qu'il l'a trouvée, ou qu'elle M
peut trouver, OU qu'il est encore en quête
Voyons maintenant ce que d'autres en pensant , et (■ tend, eut
autres, dont l'opinion ne peut qu'intervenir d'une manière piquante d
cette question. Les / < Uni d'un Voyagi ur me paraissent résumer admira-
blement l'histoire de Is pensée 1 1 de Is passion de G Sand . c'est-à-
dire que le philosophe SI le poète, leU qu'ils se sont i dans k -
livr. produisenl danscelui-d tout entiers. Ce dernier livre a m< me
REVUE DE PARIS. 317
cet avantage que l'auteur, n'étant plus obligé de plier les opinions qu'il
exprime aux données du caractère attribué à tel ou tel de ses person-
nages , il s'impute à lui- même la responsabilité directe de ce qu'il avance
et nous épargne la crainte de confondre ce qui est manifestation spontanée
de l'homme avec ce qui est concession de l'artiste aux nécessités logiques
d'une position conçue par son imagination. S'il y a réellement un philo-
sophe dans George Sand , c'est ici que nous le retrouverons plus qu'ail-
leurs, c'est ici que sa philosophie sera le plus explicite et réduite à ses dé-
mens les plus saisissables, dégagée qu'elle sera de tout ce qui s'y entre-
mêle d'étranger partout ailleurs. Et qu'on ne s'étonne pas de nous voir
attacher tant d'importance à cette question ; car après la direction où l'on
a cherché à engager George Sand , après les violences qu'on a faites à son
génie, à ses pencbans, à sa nature , pour transmuer le poète en philoso-
phe, violences dont nous retrouverons plus d'une trace dans ces deux vo-
lumes, nous croyons qu'il y va de l'avenir de son talent. Cherchons d'a-
bord ce qu'il entend par philosophe, et comment il comprend l'association
de ce mot avec celui de poète.
I Le poète aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du beau.
Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et d'admi-
rer ne s'applique qu'aux objets extérieurs , on n'est qu'artiste; quand l'in-
telligence va au-delà du sens pittoresque , quand l'ame a des yeux comme
le corps, quand elle sonde les profondeurs du monde idéal , la réunion de
ces deui facultés fait le poète; pour être vraiment poète , il faut donc être
à la fois artiste et philosophe, v P. 1 il , t. II dei Leltret.
\ ici déjà un mot nouveau , le monde idéal .' Ce n'est plus de la vérité,
de la science, de la certitude ou de toute autre chose analogue qu'il >'.i_'it,
mais de l'idéal. Aussi je suis presque tenté, en dépit de la définition nn'iiie,
de prononcer, dès à présent et sans aller plus loin, que ce n'est plus un
philosophe qui parle cette fois , mais bien un poète , et un véritable poète
qui ne s'est gaère inquiété j :i> ra'iri de devenir autre chose et d'apprendre
îutre langue que la sienne. Autre embarras; qui pourra dire au jlMte,
et philosophiquement parlant, ce que l'auteur a entendu par une ame
qui a des yeux comme le i nde les prolnadcori du inonde
1? Cert . le phrase est suffisante comme expression poétique;
mais, comme langage philosophique, combien ne laisse-t-elle p tirer,
sous le rapport de la [ :i et de la rigueur ! I - là donner I".
bien ar: qui est le propre d'un plul V quel
terme bien défini cela correspond-il ? Dans quelles limites (aot-U le eom-
dre ? Qui cmpèelie de reconnaître là l'image d'un simple rêveur a
bien ou plutôt <pie celle d'un philosophe? Je crains bien qu'en Mtreignaat
a être philosophe, api r peint celui-ci de pareils traits,
318 REVIT. HE I'.MUS.
Georae Sand n'ait pas imposé une tache bien difficile au premier. Il
,!;,,,.. tmet aa rague ass ■•/ large pou que toute ambition puisse
trouver à s'y loger. Toute), tant (lutter bu loin les nuages de i
pression , je veux serrer le sens de la pensée au pi ;
doute qu'un homme qui ne sait que renvoyer comme un .'image
des objets extérieurs qi natal dans soo imagination, n'est pas un
poète au grand complet, parce qu'il n'a qu'un sens fort incomplet du
heau , parce qu'il ne l'aperçoit que dans la h :i moines du monde maté-
riel sans s'élever jusqu'au Marinent tics narm< nies du monde moral.
n'est même guère la peine «l'appeler cet homme du nom de poète; celui
de CttèidotOMM suHirait. Mais après avoir donné au porte un sens parti-
culier, le sens du beau , pourquoi le ramener à la condition du philosophe
qui n'a pas <•<• -, iw, puisque c'est le lut particulier du porte ? A quoi bon
lui donner des ail' s pour le condamner ensuite a envier la part dévol i
l'homme qm gravit lentement et laborieusement , les pieds embarras»»
dans la chaîne rifOOWM des déductions logiques. J'aimerais autant
dire à l'aigle: Tâche d'être une tortue, taule oe quoi tu nés.
vraiment un aule. La tortue pourra bien parvenir à la cime du rocher OÙ
l'ai Je s'enlève d'un coup d'aile; mais combien de pas aura-t-elle com|
Ol eomb .lerbe épluches' I. sent le
quelque part; il s'v élance d'un bond, il s'en empare comme de sa pi
"t il en a déjà l'ait MB. festin que le philosophe en est encore a cherchei
quelle voie lui offrent les champs inextricable; de la met ue pour
arriver jusque-là, et de quel pied H faut partir. Puis, en lin .le compte,
la notion du beau n'est pas du tout la même c'oe/. le philo- I chez le
poète. Chez l'un, c'est une idée abstrait. I.ee nécessairement au réseau
d'abstractions préliminaires dont il faut parcourir le labvrinthe pour ar-
river jusqu'à elle, (".assez un des fils , trop pi B ou ma! attache
plus d'arrivée possible. Chez le poète, elle tH un sentiment ne d'un instinct
ou d'un sens particulier, comme dit ( , I, sentiment toujours
M-nt, toujours inséparable de la qualité île . toujours tou-
|ours impatient d'embrasser son objet dans l'.iuviv divine qu'il contem-
ple, ou dans r.cusre humaine qu'il produit. I.e philosophe comprend par
l'imalvse et la déduction; le poète, pnr l'intuition. En quoi donc a-t-il
besum de se taire philosophe ' Il est d'emblée M que le pbtkeopfcc
force de devenir. Celui-ci découvre ou cherche , et lui il crée. Non. il
uYst pas battl MM M philosophe pour être un I ■ . I I I ■*>
.mus de res deux hommes sent imit-à-fait distinct. s, ,. ne peuvent
S€ cumuler : le vrai poète est plus ..u mieux qu'un philosophe par
seul qu'il .st un vrai poète; ce seul mol comprend tout. Je voudrais
bien savoir quelles lacunes Aristote aurait comblées dans le génie
REVUE DE PARIS. 319
d'Homère , et comment Homère , si vieux qu'on l'ait fait , aurait
trouvé le temps d'écrire son Iliade, s'il n'avait pas eu, pour amasser
les trésors de science encyclopédique et de sagesse qu'il y déploie, des
secrets plus expéditifs que les procédés méthodiques d'Aristote. Or,
je crois que George Sand, toute révérence gardée pour Homère,
a , lui aussi , quelqu'un de ces secrets qui sont le patrimoine im-
prescriptible du poète, auxquels la philosophie ne saurait suppléer et
avec lesquels on se passe des leçons de la philosophie, parce qu'ils con-
tiennent, en substance, tout ce qu'elle contient, plus, d'autres choses
qui ne sont pas de son domaine. Je cr is que George Sand, sans s'être
jamais approprié aucune méthode d'analyse ou d'enquête, connaît le
mécanisme de certains mouvemens du cœur humain aussi bien qu'aucun
métaphysicien ou moraliste, et sait, de plus que ceux-ci, le mettre en
jeu dans des combinaisons dont son L'énie a le secret, de manière à lui
faire produire le beau , le grand , le pathétique , h- vrai. Si c'est pour
cela qu'on l'appelle un philosophe et qu'il faille absolument eu passer
par là, j'y donne la mains, tout en faisant mes réserves en faveur de l'in-
terprétation de Montaigne, et en notant que le mot poète à lui tout seul
exprimerait tout aussi bien ce qu'on veut dire; car, comme ce sont là pré-
cisément les qualités qui font le poète , on ne peut pas le concevoir saus
cela. Je ne vois pas la nécessité de fatiguer un mot à porter déni ou plu-
lienn idées, tandis qne d'un autre côté on emploie deux mots à n'en ex-
primer qu'une seule.
I rsqne George Sand a écrit le passage que nous avons cité plus haut ,
il avait déjà subi l'influence des docteurs qui ont, avec un sang-froid si
impitoyable, soumis au martyre son ame de porte DOS* la faire entrer
dam le monte de leurs idées; et oe passage peut donner lien à on rappro-
chement assez curieux. Ici George Sand, nouveau converti, George Sand,
philosophe démocrate, fait de la poésie l'apanage exclusif des forts, des
de la pensée, ues puissances orgueilleuses de l'intelligence, des philo-
sophes, en un mot. Mais la-b.is, bien loin dans le pasté , I : bas, dam .inilri ,
il fa an G Sand qui n'est qu'un aaffet instinctif poète, et qui exprisae
suri une idée bien plus vraie, ce nous semble, bien pins touchante,
[•bis simple et plus élevée en même temps. La , se ae sont pas les grandi
et l( «ont conviés an banquet de poésie , mais les faibles, les
opprimi mines, l< , toaseen qui aiment, qu ut, qui
nt , qui espèrent. Là , la poésie n'emprante p is la rolxd G
! poor chasser de la salle du festin tons ceux qui n'ont p m la
; de philosophe; mais , par la bonebe de G l,elleprono
parvul i
1 I lit que la p meurt ; In | a mourir. N'i
320 REVUE DE PARIS.
elle pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
siècles de vie Elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, elle se mêlera
aux plus naifs détails de l'existence. Lasse de cliauter une langue que
grands ne comprennent pu , .lie ira murmurer à l'oreille des petits des
paroles d'amour et de sympathie. Et déjà , n'est-elle pas descend
1rs \nùtes des tavernes allemandes? ne s'est-elle pas assise au rouet iks
femmes? ne berce-t-elle pas dans ses bras les enfans du pauvre? Compte-
t-on pour rien toutes ces anus aimantes qui la possèdent et qui souffrent,
qui se taisent devant les bOBUMI et qui pleurent devant Dieu?. I I
chants des bardes sont descendus dans la vallées, et les idées poétiques
[ i uvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un porte sa poésie sur
son front , un autre dans son cœur; celui-ci la cherche dans une prome-
nade lente et silencieuse au sein dee plaines, celui-là la poursuit au galop
de son cheval à travei- les ravins; un troisième l'arrose su: tre dans
un pot de tulipes. Au lieu de demander oà elle e>t , ne devrait-on pas
demander mi elle n'est pas? Si ce n'était qu'une langM , elle pourri
I i dre ; mais c'est une l qui se compose de deux chotei : la beauté
répandue dans la nature extérieure et le Mutinent départi à toute inael-
oce ordinaire. Pour condamner à mort la poésie et la porter m cer-
cueil , il nous faudra donc arracher «lu sol jusqu'à la dernière des fleui
dont Genei iève faisait toi bouquets ; car elle aussi était poète , et eroyej
luen qu'il y a au fond des plu< sombres masures, au sein des plus médio-
cres conditions, beaucoup d'existences qui l'achèvent vins avoir produit
un sonnet , mais qui pourtant mm de magnifique! poèmes, il tant bien peu
de chOM pour éveiller ces e-prits endormis dans l'épaisse StSaOSphère de
rignorance, et pour les entourer a jamais d'une lumineuse auréole qui ne
quitte plus, i a livre tombé sous la main , un chant, ou quelques pa-
i oies recueillies d'un passant; une étude entreprise dans un desseio ;
nique ou par nécessité, le moindre hasard proridentiel suffit I une
élue pour découvrir un monde d'il lentimei qui était
arn\< .m, a. L'art frivole d'initer In fleura Pavait conduite I
mina mi nodi lai] I i' - einei . i chercher dans la nature un moyen de
pBI leetionnei s,,„ intelligence ; peu à peu elle s'était identili. elle,
et chaque Jour, dans i , enur, elle dévorait avidement le
livre Immense ouvert d< ranl an yeux. Bile m ipprolondir
d'antN adenee que celle à la«pielle tous ses instans étaient forcément
eonm résj mais elle avait Mrprii l' s. ,i, t de l'univeraolk harmonie i)- »
Bfa bien' eh bien! m est-ce asseal Fa voue qu'en ne rappelant i- 1
tence de ce passage , et en le cherchant pour an citei V - lambeaux que
(I) Aiulri | i et suiv. Edition des Œuvre» complètt».
REVUE DE PARIS. 321
vous venez de lire, je n'avais pas compté sur une aussi riche trouvaille.
La mémoire m'avait singulièrement failli. Cette page est-elle assez belle,
assez convaincante? ces idées sont-elles assez nobles, assez élevées, assez
religieuses, assez consolantes? A combien d'écrivains est-il arrivé d\\-
primer un plus saint et plus magnifique sentiment de la poésie dans un
plus admirable langage? Et c'est vous qui dites maintenant qu'il n'y a qu'un
philosophe qui puisse être un poète, ô George Sand ! Mais voyez d
comme les philosophes dessèchent tout ce qu'ils touchent ! Voyez ce qu'il*
ont fait de vos idées et de vos sentimens ici évoqués par nous, et jugez!
Ah.' c'est maintenant que vous devez croire que la poésie peut mourir,
puisque vous l'avez reléguée daus le cabinet des philosophes!
Il ne faut pas croire cependant que George Sand ait passé brusquement
de l'un des extrêmes que nous venons de mettre en regard à l'autre.
L'auge de la poésie qui habite en lui , qui avait été si long-temps sa joie,
sa consolation et son orgueil, s'est débattu long-temps avant de se laisser
déposséder de la place où il régnait eu souverain. Long-temps il a défei
l'indépendance de ses ailes azurées; long-temps il a soutenu la bitte et
repoussé les assauts que chaque jour renouvelait. Mais enfin, cireoin
harcelé, obsédé, forcé dans ses derniers rctranchemcns, il a dû abdiquer
et reconnaître la loi du vainqueur en lui prêtant foi et hommage. Le p
reconnu poète de par la philosophie. Il en a été un peu moins p
<.t pas beaucoup plus philosophe, car c'est là ce qui s'improvise le moins.
Les diverses phases de cette lutte sont fort bien m irquées et fort COI
ses à étudier dan- Ici Lettres d'un Vof/agt M C >t à la lettre datée du
11 avril 1835 qu'il faut en prendre l'histoire. Dans celles qui précèdent ,
après les trois premières, qui sont consacrées au description! et aux
aventures île son Voyage d'Italie, nous le voyons en proie à une trist
sombre qui s'exhale en imprécations pleines d'amertume et invoqu
suicide. Je connais peu de choses plus tristes que ce désespoir art
mordant, plus tristes surtout que ce rire m et forcé qui vient parfois
éclater entre deux cris de douleur. Mais c'est une douleur qui fait mal,
et qui n'humecte pas les feux. Elle dei ienl plus touchante quand elle de-
vient plus calme et plus résignée , quand elle se change en une mêlai
ble au\ pieuses remontrances de l'amitié. Bile trouve
alors des accent qui remuent , dilatent et soulagent le cœur oppi i -
Je loi ■ lemarqui pré© de; puis» quand nous arrivons aux tpprodM s
du ti avril, elle l'efface, pour ne plus repai titre que de loin en loin,
comme nn «avenir perdu dans la brunie des norisons du
i dans quel état ces lettres nous ssontrent G Sand , à la veille
initiation philosophique.
U ne parait pas d'abord soupçonner qu'il puist iraum
322 REVUE DE PARK.
que autre chose de bon et de bon que la poésie. Il voudrait la commu-
niquer à ceux qu'il aime; il les plaint de lea \"ir absorbés en d'an'
soins. » Paurre homme ne, quelle mission qoe la tienne! dit-il au
pasteur d'hommes , dont il m- paraît pas du tool se disposer a izrossir pro-
chainement le troupeau ; que ne pois-je fommeuer avec moi sur l'ail,
vents inconstnns, te faire respirer le u'rand air des setitodea , et t'appren-
dre le secret des poètes et des bohémiens ! » Du rate, il parait lier et
satisfait audition de poète, de « disenr de métaphores, d'indisci-
pliné voyou. «(Quel chemin MM .in.. usa faii a pbilosophi
Il traite fort cavalièrement les prétentions de SOS amis les philanthrope-,
les agace par l'emphase un peu alïeei . ou par les -aillies
de sa coquette gaieté , et élude par ces artifices tout ce qui pourrait l'en-
gager avec eux en d'autres liens que ceux d'une af ectioo libre cl toute
l'ondée sur des sympathies de coeur. On sent déjà , néanmoins de-
tours qu'il prend, .. «s précautions qu'il juge ne que si , dans
relations d'amitié , tout est dévouement sincère et délicatesse d'atten-
tions de son côté , il y a déjà , de l'autre pas t , commencement d'oppres-
sion. Il f it t «tes les concessions qu'il peut. « I n'< -t pas qi sorte
ta cause, » dit-il; mais comme il ocie guère encore d'être atta-
che au drapeau, et qu'il lui en coûte de l'avouer crueinent , il l
plaisamment sa pull liane ci son inutilité pour se rendre moins regrettable
■ Moi , je fuis le bruit des clameurs humaines, et je «ter la rois
des tOFI eu-. BOÎS sûr que je prierai l'esprit des lacs et les > glaciers
de prendre quelquefois leur Vol vers toi, et île te porter, dans une le
nu parfum des de-erl-, un n\e de liberté, cte. » l.e parfum des d i H.
CI li vient île lui; le reve de liberté, cela l'a II I eux. Le Voilà déjà
qui commence à amalgamer leur langage irac le -ien. CVsl une flatterie,
t-à-dire un signe de FaibiOBSe. l'u reste, il a soin de ne jam.
comprendre dans aucune éoooeiatioo collective, et d'indiquer par I'' ni
ploi exelusil du pow . toujours préféré a nom . qu'il entend fane bande a
part et se réa rver uni1 neutralité amicale. M - t ~ faibles bai
lien ici e lesquelles d se retranche , sont bientôt forcées , les fran<
la neutralité sont violées, l'usurpation déplus en plus envahissante entame
décidément et d'une manière formelle sa liberté. « A quand la conclu-
lui ci ie-t-cllc , c'est-à-dire : quai itrei l'aim<
mieux mou bâton de pèlerin que ton sceptre , réponi I *nnd. K'i
tant bon t rien qu'à causer avec l'écho, 1er lever i> le
Composer des chants mélancoliques ou moqueurs pour les .: i lia n- poètes
et les éOoHei - amoureux , j'.ii pi is l'habitude de faire de ma \ le Dl
table école buistonnière. s Plus loin , le- poursuites de\ iennent pli
MU tes j d tombée qu'il soit réellement appréhendé au ci
REVUE DE PARIS. 323
se décider. Dès le moment où il se voit face à face arec un danger sérieux,
sa gaieté refoulée se contient , sa parole devient sérieuse. Il répétera à
peu près tout ce qu'il a dit plus haut sur sa nature indisciplinée de poète,
de voyou, mais non plus, cette fois, avec cette légèreté piquante qui
semblait dire : Vois comme tout cela t'échappe et se moque de tes grosses
mains d'Hercule philosophique. Maintenant il commence à rougir de sa
qualité de poète. Il est confus, repentant, humilié; il se confesse en se
frappant la poitrine : « J'ai l'habitude de répondre par des sophismes et
facéties à ceux qui me tiennent ce langage; mais ici c'est différent...
Toi qui n'as pas seulement la puissance de l'entendement, mais la force
du cœur, parle; je répondrai comme à un juge légitime , et t'obéirai en
te parlant de moi tant que tu le voudras, car je confesse qu'il y avait plus
de paresse coupable de ma part à l'éviter que de véritable modestie.
O mon frère! ceci est un entretien grave, une époque grave dans ma
pauvre vie ! »
Le voilà déjà venu à dire : Ma pauvre vie! Tout à l'heure il en était
heureux et fier; il n'imaginait rien de mieux que de l'offrir en parta.
ses amis. Il disait : « Viens, je t'apprendrai le secret des poètes et dos bo-
héflO Maintenant ce n'est plus lui qui va donner sa vie, mais il va
recevoir celle qu'on rendra bien lui donner. Son sacrifice est accompli
dans sa pensée ; mais au moment de le consommer, le cri de la nature
chappe du fond de an entrailles. Il hésite, il demande grâce, il cherche
en quelque sorte à se racheter. « Demande mes biens et ma vie , fl
main! mais lai«se mon pauvre e-prit aux sylphes et aux nymphes de la
Que t'importe1 tu trouverai bien assez de têtes qui \ ndronl déli-
plos qu'il ne sera besoin. » s^ra-t-il pas permis aux ménestrels
tut f -mme-J, pendant que vous fi
pour les hommes?» » dirait-on pas le d: !u rossignol au milan
Aussi bien , que immger en qui n'a que le Sun ?
I 'Utez plutôt ma ehans i u ,
Je roua raconterai I u envie
I ■ m'en vais vous en due une cfaansOB si belle,
lie vous ravira : BOB chaut plaît à chacun...
i I n'a ah >r !é <pe par 1 ! ■ \\ l.i d >etrine dont il BSl le
néophyte : il n'a parlé que de la vertu , de la justice . de l'humanité !
voiei que las objets prennent plus «le corps et des formel plus palpables
is entroi - i . dans le spécial des choses. Ce D'est bientôt plus
île la vertu en général . de \>. rertu humaine seulement, qu'il s'agit , mais
1 ' la prenne: ;u'il prOnOOCC M fflOl ;
aussi voit-on qu'il n'v est pas encore bien a.'ncrri. Il en a peur, il y nu t
:MÏ REVUE DE PAR1<.
un correctif en ajoutant : « Ce que j'appellerai , en stylo moins pompeux ,
les qualités de l'individu gouvernable ou du citoyen. » En effet,
pas seulement un philosophe qu'on veut faire de lui, c'est surtout un
publicain. Eh bien! c'en est fait, il est républicain, a Mes .unis, mes
maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent
désormais, en attendant (pie la république les réclame. » Jusqu'ici tout
est bien, et la lin de cette lettre, qui est un adieu à toutes les id
qu'il brise , couronne admirablement ce mourement solennel. Plus loin
nous trouverons à redire; mais faisons d'abord une remarque. Je suis in-
timement persuadé que George Sand est de bonne foi dans sel élans de
républicanisme , niais je suis persuadé également qu'il nV-: p H républi-
cain. La pensée qui l'a fait tel n'est pas en lui , elle n'< M DU Menue ; •
une pensée du dehors enfoncéede vive force dans une des Cases vides d<
cerveau, dont il ne connaît ni la nature, ni la mesure, ni les limites, et avec la-
quelle il se comporte comme un homme qui aurait dans les mains une arme
inconnue dont il ignorerait absolument le maniement, l'usage et la poi
Il ne sait pas par où y toucher d'abord, puis il finit par l'empoigner à pleine
main et par la faire édater.Bn ce moment George Sand en est à l'excès de
circonspection. On roit qu'il n'est plus sur de loi-même et qu'il a besoin
d'être guidé; 00 fOit que BOA juge n'est plus dans M conscience qui ne
possède pas Q< Ileinent les notions de SOS nouveaux devoirs; OB voil qu'il
se sent sous un œil inquiet et ombrageux qui l'observe et devant lequel
il se croit obli :é de justifier, au moins indirectement , les moindres clans
dans lesquels sa spontanéité si fortement entamée se permet de faire en-
core acte de vie. «Et toi, o grande Suisse! û vous, belles moi
ondes éloquentes, aigles sauvages, cbaniois îles Alpes, lacs ,1, cristal,
neiges argentées, Sentiers perdus, sombres sapins, roches terril
ne peut cire un mal que d'aller nie jeter a genoux, seul et pleurant au
milieu de vous, l.a vertu ni la république ne peuvent défendre à UU pau-
vre altiste, Chagrin et Est! rué . daller prendre dans s, m cerveau le e. liqui-
de vos lignes sublimes M le prisme de vos riches couleurs. H i cet étal
de contrainte le fatigue, la tyrannie de ses scrupules derient insuppor-
table, et , par un excès contraire, il se jette dans leg exagérations illimii
de l'exaltation et du fanatisme. Tout ce jeu de réactions auxquell
l'abandonne sans pourolr jamais trourer son point d'équilibre, proure
qu'il est loi ti des conditions de s,i nature pour prendre une attitude toul-
à-fait fausse. Ne pouvant se posséder, il cherche à s'étourdir; il pari, de
faire servir s g corps U hausser une barricade de la bailleur d'un cada-
vre ; il se m,i ,, rire es se contemplant, lui, soldai de i/«.i(i dix
pOttft » . d lait s, .u testament comme a la veille d'une bataille ; il donne ses
biens à la république , ses enfans à ses amis. Tout cela est beau , tout cela
REVUE DE PARIS. 32ô
est triste; cela surtout est faux, non pas qu'il y ait une arrière-pensée
dans l'auteur, mais parce que cela jure avec toutes les conditions vraies
de sa vie , de sa position , et , puisqu'il faut le dire une fois , de son sexe.
C'est un enthousiasme sincère, sans doute, je le répète, mais un enthou-
siasme qui sonne creux, qui détonne et qui glace le sang plutôt qu'il ne
l'échauffé.
Mais enfin il a conclu !
Il croit du moins qu'il a conclu. Mais jamais il ne s'est moins possédé
lui-même, jamais il n'a été moins assis, moins fixé dans une idée ou un
sentiment, jamais il n'a oscillé entre des contraiiictions plus flagrantes.
Ainsi, après s'être mis pieds et poings liés à la disposition d'un homme,
après lui avoir dit : « Mais toi, c'est différent, parle, je t'obéirai; » après
avoir ailleurs poussé l'intempérance de son zèle à des excès où la passion
a certainement plus de part que la raison, il est assez peu soucieux de U
logique pour s'écrier plus loin : « Quelqu'un veut-il de ma vie présente et
future? Pourvu qu'on la mette au service d'une idée et non d'une pas-
sion , au service de la vérité et non à celui d'un homme, je consens à re-
cevoir des lois. Mais hélas! je vous en avertis, je ne suis propre qu'à exé-
cuter bravement et fidèlement un ordre. Je puis agir et non délibérer,
car je ne sais rien et ne suis sûr de rien ( et il veut se faire tuer pour des
choses qu'il ne sait pas et dont il n'est pas sur, et il appelle cela se mettre
au service de la vérité et non d'une passion! ). Je ne puis obéir qu'en fer-
mant les yeux et en me bouchant les oreilles, afin de ne rien voir et de
ne rien entendre qui me dissuade ; je puis marcher avec mes amis, comme
k chien qui voit son maître partir » Ainsi encore, après s'être jeté,
biens, corps et amc dans la partie que jouent ses amis, il prononce ce
grave axiome que le poète « doit vivre et travailler seul, sans jamais en-
trer, de fait ou d'intention , dans le tumulte du monde. » Voici donc où
en est George Sand sortant des mains des philosophes. Il se donne tout
eutier à l'austère vérité, et il se donne tout entier aux sylphes et aux nym-
phes de la poésie; il est un soldat, il est une femmelette; il se jette dans
h barricade, et il va demander aux sentiers perdus des montagnes de la
Suisse un refuge pour le pauvre artiste chagrin et (aligné. Il se met au
. iec d'une idée, de la vente, et non d'un homme, et il commenee par
renoncer à son jugement , par se boucher lei yeux et les oreilles pour ne
rien voir ou entendre ijui le dissuade, et par se soumettre à l'obéiSSaOCC
passive.
Mais il a conclu!
Si donc George Sand est un philosophe, nous définirons le philosophe
un homme qui m -ait m ce qu'il est m œ qu'il veut, définition que le
l'explique plui d'une lois à lui-même. George Sand, au
rom \i.ih. juiiht. -3
32G REVUE DY PARIS.
reste, ii en philosophe que parte qu'il est trop poète, et celui
ses ai, lis qui l'a condamné à mort l'avait probablement j tiuré connu.' i
Ce n'est pas que je voulusse consentir à retrancher une seule des paL
une seule des lignes que je viens de soumettre a une critique -
peut-être, mais consciencieuse , amie, et prenant sa source dans un culte
de l'art et de l'artiste plus sérieux, plus respectueux et plus respectable
que li - complaisais [uieuses dont George Send n'a pas besoin , et
dont j'imagine qu'il sait peu de gré a leurs auteurs. Je ne voudi
dis-jc , retrancher une seule de cet I gnes, parce que, en mettant I nu
certains ciités t'ailil loi qui les a écrites, elles font anesi merveil-
leusement resplendir les parties solidement trempées de son ans/
quelque chose qui vaut mieux en «me objet d'étnde et
exemple, qu'une pensée bien déduite et bien couda te •. c'est an noble -
tissent. Il y h quelque (luxe de plus beau que la logique . «le plus fécond
qu'une rai SOU iv ete et correcte , de plus entiainaiit et de plus commii-
nicatifqne les spéculations de la philosophie: c'est le dévouement. I
sez donc fermenter et bouillonner cette pensée, laisses»' la Mueer et das>
cendre, aller et venir dans tous les sens, au gré des courans qui l'em;
tent ; la cause de CC mouvement , de M déSOfdre exteneur est . au fond .
dans un foyer de chaleur qui ne peut s'éteindre, et qui s'en prend, pOOT
Se nourrir, à tout ee qu'il rencontre. Aussi , fOUS svei a la surface un
pêle-mêle d'i bjeta qui s'entrechoquent; mais, au fond, vous rencontrer
l'inestimable force motrice, la flamme divine qui brille d'un inaltéi
éclat. Aimer, se dévouer, c'est làtontG* ; pSand; c'est là tout eequ'H
sait, tout Ce qn'd peut, tout ce qu'il veut. El si quoiqu'on s'avise de le
en outre à conclure, il s'y prêtera de ion m. eux; car, pour lui.
c'est déjà faire acte de dévouement que de s'appliquer à ce labeni in»
1 1 ,it , pour lequel il n'e>t pal t'ait. Il creusera en lui-même , il met
intelligence en lambeaux- pouren arracha
Ce fruit dont elle n'a pas porté le -.nue; et i
qu'épui- -nié par ee travail d'une BBBC qui veut enfanter eequ
n'a pas conçu . ce qu'elle n'est pas apte à Concevoir, qu'il coupera court
aux fatigues stériles de ceaavortemeni en B*éerianl : » Tiens, prends
vie, et laisse mou pauvre esprit aux sylphes et BUS ir m plies de la poés
La poésie, oui , George Sand . ••'. st .1 la pi i - e qu'il faut revenir - •
tenir; Tous lui ave? été infidèle, vous raves renie.-, roui Kl que,
pour être un véritable poète , il fallait être un philosophe , et rotre livre
est la plus limite et la plus éclatante réfutation qu'on poisse o|
VOS paroles. Ht grâce à la poésie, grâce A la merveilleuse faculté d
thoUSiaSmc dont elle VOUS a < loue , -:raec aux n bli - . I éloquent i s ;
dont elle a allume et « 1 • • 1 1 1 elle entretient . ma' :i e \ os infidélités . le fia m-
REVUE DE PARIS. 327
beau dans votre ame , votre livre, tout labouré de vos faux pas philoso-
phiques, est et restera un beau et grand livre. Il témoignera de tout ce
qu'il y avait de bon, d'élevé , de courageux en vous. Vous aussi , George
Sand , comme cet homme dont les passions et le génie eurent avec les vô-
tres plus d'un trait de ressemblance, vous pourrez un jour, ce livre à la
main, vous présenter devant le souverain jnge, et si c'est là-dessus que
vous êtes jugé, nul , soyez-en bien sur, n'aura le droit de se dire : Je fus
meilleur que cet homme-là. Or, ce n'est pas à la philosophie que vous en
serez redevable; au contraire, tout ce que la poésie avait ouvert dans
votre ame, la philosophie a tenté de le murer, sauf la porte qu'elle se ré-
servait; tout ce qu'il y avait de large, elle l'a rétréci; tout ce qu'il y avait
de sympathies générales, elle l'a localisé à son profit. Voyez plutôt : la
poésie avait fait de vous l'apôtre de la justice , de l'humanité , de la cha-
rité , le patron des faibles et des opprimés, quels qu'ils lussent; la philo-
sophie vous a réduit à être le champion imbellis je vous dis cela en latin )
d'un parti , c'est-à-dire fauteur de haines , et complice du plus Tort et de
l'oppresseur, si ce parti devient le plus fort. La poé>ie vous a inspiré cette
parole que « le poète doit vivre seul , qu'il ne iloit se mêler ni de fait ni
d'intention au tumulte du monde; » et roua êtes descendu des hauteurs
sereines d'où vous planiez sur le monde et sur ses tumultes, des hauteurs
d'où votre voix laissait tomber sur nous des mélodies pleines de ravisse-
mens nouveaux et inconnus , pour vous mêler à ceux qui crient et se dé-
battent tlans la rue, et nous répéter d'en bas des refrains qu'on vous a
inculques. La poésie vous avait donné « no sens particulier, le sens du
i , » et h- beau - ;à d'une certaine ligne,
qui vous enlace d'un cercle étroit; au-delà , lent est pour vous objet de
réprobation ou d'indifférence, au-delà, v* au lors-
qu'il s'y trouve. Tous les hommes étaient vu» frères, poète; philoso-
phe, votre ligne est un rempart [dus d'une foff ensanglanté qui >'clève
entre le reste i famille et TOUS, \ plus être juste,
e que ce que le cri de rotre conscience ap[»ellerait
d'autres l'appelleraient trahison. Après avoir accepté connue
ennemis m nombre d'hommes incalculable , v" >uvez plus par-
i un en* a tùi f .lieraient pas. Cha-
rité, justice, humanité, liberté, 1' rans a tout donné à pleines
mains; la philosophie qu'on vous a faite vous , aKlMlll tout, si II
reille sur tous , oe voos t, poui sanrer, d'heur»
Inconséquences, car vous i entant prr G entant , qui
il mettre n mère, M nourrice en tutelle'
dfe donc que les Lafin M un beau livre, et quand
-'il en etl sorti un pli. de la plume de
228 REVUE DE PARIS.
George Sand. C'est qu'une fois la part faite à la critique des idées et de
l'idéologie on se trouve face à face avec l'homme, avec la passion , arec la
poésie dramatique daus toute sa captivante énergie. Et plus les idées oot
été poussées dans le faux, dans l'outré, dans la contradiction, plus la
force de la passion qui les soulève et les agite comme des tourbillons de
feuilles desséchées se révèle à ces traits. A les prendre comme idéal et
dans leur sens direct, nous avons nié leur valeur. Ha I a voir dans leur
détordre l'expro—jon do détordre intérieur qui bouleverse une asne dé-
chirée par une lutte achan.. | . toutes ces idée-, busses en elles-mêmes
ou par leur oppotitiOD, sont admirables de vérité OOOBJM llgM de | -
sion. Et [»lus le trouble est grand , plus la passion l'élève a une haute puis-
sance poétique. Béniei soient doue , au nom de la poésie, toute- eei mon-
struoiitéi que nous signalions tout à L'heure an nom de li ii gique! Bénie
soit la magicienne qui , des incohérent - et di s maladresses du philosophe
encore novice, fait des beautés pour l'œuvre de l'artiste. Heureuses bé-
rues I glorieuse! maladi em
Mail ces Lettres ne sont pas seulement intén au plus haut point
comme note- biographiques et eomnie étude de l'aine sur un sujet d'é-
lite. Tout ce que tnni renoue de duc t'en résume qu'une partie, partie
Capitale il est vrai, mais qui n'est pas tout. Il faut citer encore la tiois
lettres sur l'Italie comme richetse de couleur descriptive OU de Ml
tion enjouée; les lettres au Malgache ou sur le Malgacl.
surtout , Comme sentiment de la vie intime, de la vie du loyer; UJ lettre
apologétique sur l'art et une multitude de passagi i dam k - a- urne
sel et ingénieuse ironie; celle BUT la BMMeon <l inine clan poétique
de l'imagination; toutes comme vive expression du sentiment de l'amitié,
de l'amour, de la nature; celle surtout qui commence ainsi : "J'ai quitté
ma chambre an jour naissant l'ai passé mon panier à mon m at{ j'y ai
mis mon porte ëuille . nn encrier, un morceau de pain et des cigaretl
Cl |'ai pris le cliemin des couperics.. .. S Je M parle pas de l'éloquente et
sanglante imprécation intitulée U Prince, parce qu'il faut imir.
George Sand ' ils vous ont tlit que l'art , l'iki ne l'attelaient ft leur char-
rue , était une chose inutile et méprisable. Mais foui s.ive/ bien que non ,
n'e-t CC pas \ OUI savez, bien <pie, île toutes le- Cscultés, la plus indl pen-
dante est l'imagination ; que l'artiste ne peut pas peindre ce qu'il ne voit
pas , suit ,uee la reui de l'a me. soit arec les yeux du \pi imer
CC qu'il ne sent pas. \ oiis lavei luen aussi qu'en revanche il ne peut pas ne
pas peindre ce qu'il voit dans le mil ou de la pailioO, m i \pi imer
ce qu'il sent. Vous lavei bien que chaque lit ele amené une
nérale de philosophes, taudis que les grands artistes, Ici | mol
toujours là sur leurs piédestaux . feroM - el debout. \ , / bien que
REVUE DE PARIS. 329
le poète ne peut s'attacher à ce qu'ils font, parce que ce qu'ils font sera
défait daus cent ans, dans cinquante ans, dans vingt ans, et déclaré ab-
surde ou manqué par leurs successeurs, sans quoi leurs successeurs n'au-
raient rien à faire, et qu'il ne peut se résigner, lui, poète, à vivre en pa-
rasite de leur vie éphémère pour mourir bientôt de leur mort. Eh quoi !
éveiller dans des âmes moins bien dotées que la vôtre, le sens du beau;
attirer de ce côté des passions qui , si cet appât ne leur était offert , cour-
raient risque d'aller s'égarpr dans les traverses de la vie; révélera l'homme
les trésors cachés que sans vous il eût pu ne jamais découvrir en lui, ni
en dehors de lui; développer, élargir, ennoblir sa vie morale, eu allant
frapper de la verge de la passion idéale des facultés qui peut-être eus-
sent sommeillé toujours; lui faire sentir, en le faisant pleurer, frémir de
terreur, d'admiration, de pitié, combien sa vie se mêle à celle de tout
nu l'entoure, et combien il la rendra plus intense à mesure qu'il la
laissera se répandre; le consoler s'il gémit, le relever s'il tombe, et,
dans tous les cas, lui faire comprendre, par les émotions qu'on lui pro-
cure et en raison directe de ces émotions, le prix du bon, du juste, du
vrai, c'est-à-dire du beau, c'est faire une chose inutile! Ou, si cette ci -
est utile , on u'y peut arriver sans s'être constitué l'écho des leçons de
vos écoles ! Allez, prêcheurs de l'art utile! laites de la poésie votre bête
de somme, envoyez-la au moulin; donnez-lui à porter votre mouture
quotidienne d'arguties, de controverses et de systèmes! Châtrez l'âme
humaine, afin que le beau, cet époux mystérieux qui , de tous les coins
de la création, appelle et sollicite sou amour et la provoque à de fécondes
étreintes , ne la détourne plus de la sublime besogne que vous lui confiez;
retranchez du monde immatériel tout ce qui ne peut pas se traduit
un svllogisme ou en un article de charte; retranchez de la nature tout ce
qui n'est que beau, tout ce qui n'est pas susceptible d'être inscrit au rôle
des contributions directes ou indu t êtes, et quand vous aurez gorge l'homme
jfwtilitil, quand vous l'aurez rendu heureux à votre manière, quand vous
aurez arrangé lelofl toi goâts le monde qu'il habite, il n'aura plus, pour
y p. lopoorter anesque tempe le bonheur épais que tous lui aurez
procuré, que l'espoir d'en avoir fini bien vite et de rejoindre au plut
dans un monde meilleur les parties iuutlft l de lui-même dont \
?se l'aura sépare.
Auguste Bossib&b
POÉSIE.
A l'Auteur «le* CO\SOI,ATIO\S,
Voua avea laissé fuir le printemps éphémère,
Elle n'esi d< jà plus , cette saison <los floui - 1
\'(»us partr/. cependant . c'est l'heure; roftre m
Vous donne son baiser mouille de quelques pleurs.
Pensif, \"us regardex avec sollicitude
Tous le> objets « '»iimi> qui -.»ut l.i ^"ii^ \«i^ veux,
Pauvres « >l »)<■ t --; s.ms pris . que la douce habitude
A r.une du poète ■> r< adus précieux !
Nous saluez , prenant le bâton «lu roj
1 toit qui vmis abrite au faoboui g 61 ai té .
Humble, étroite maison, < onune i elle «lu sage .
Qni m remplit d'amia, ren le i été.
\ "Us li.ui, hi>se/ I.- seuil, mais votre 1 •)•' Mie:', li 1e
^'.11 réte en < et endroit à plus d'un souvenir;
REVUE DE PAIUS. 331
Une invisible main semble vous retenir;
Vous rêvez; mais bientôt s'enfuit la rêverie,
Vous traversez la ville et les flots agités
Du peuple, qui toujours aux mêmes lieux se presse,
Qui cherche le repos et s'agite sans cesse;
Puis, nous disant adieu, poète, vous partez.
Comme un marin lassé de sa lutte avec l'onde
Et l'écueil immobile et les sables mouvans,
Laisse pour quelques jours la haute mer qui gronde,
Et mouille dans la rade où se taisent les vents ;
Ainsi , pour quelques jours vous quittez cette ville
Toujours pleine de bruit , — mer sans cesse en courroux , —
El vous voulez mouiller dans une anse tranquille
Où nos vaines clameurs n'iront pas jusqu'à vous.
<)n dit que vous allez vera ce lac de Genève,
Où d'illustres rêveurs sont venus autrefois,
Comme vous aujounl liui , se bercer dans leur rêve;
Demandez aux échos, ils vous diront leurs voi\!
C'est la que vint Corinne osbUei set dis;;races.
Loin des regards puissans du soldat couronné;
Là, rous pouvez encor reconnaître les traces
Du sublime vieillard qui fadia lut René.
Boependant pour un jour sa coui se douloureuse,
i • ! ie, dam te i li.'tt'Mu , lord \'<) nu l'acrâ
D'ici soyez la blanche et modeste C.liarlretnai
Qu'ObermaM, votre ami, quel ;ue temps liabi
Tons ces lieux vous sont chers, et dans cea solitud<
Loin du bruit, délivré di vus iaqoiéladei .
Vous trouverez le calme; i\ me semble vous von
*32 REVCE DE PARIS.
Dans les bois, poursuivant quelque grave lecture,
— A l'aurore, admirant cette belle nature,
Que vous admirerez à la lueur du soir!
L'heure légèrement passe sur votre tôte,
Lorsqu'assis sous l'ombrage , ou dans votre retraite ,
Nous tracez à loisir, vers le milieu du jour,
Ou la tendre élégie, ou le sonnet d'amour;
Et, lorsqu'après minuit, l'ardente poésie,
Assise auprès de vous, tient vos sens embi aséfl .
Enivre votre lèvre avec son ambroisie
Et vous ravit aux cieux sous ses divins baisers !
Ah! qu'à jamais alors l'espérance renaisse
Dans votre ame où la foi, sans avoir succombé ,
Chancelle bien souvent; et que \otrc jeunesse
Relève vers le ciel son front trop tôt tourbe!
Vous avez , je le sais , fait une expérience ,
Bien douloureuse, bélftll dot choses d'ici-bas:
Il vous a coûté cher le fruit de la science,
Mai> il donne la gloire. Ah! ne vous plaigne/, pts;
N*appeles point la gloire une grande folie;
Ne désespères pas non plus de rotre cœur ;
Parce que dès long-temps on Pabrew e de lie .
Ne doit-il plus goûter l'enivrante liqueur?
Nous tares cependaal que tarai se renouvelle
Dans la rastS nature et dans le unir humain,
Qu'après l'hiver arrive une laisofl plus belle,
Qu'après I amour d'hier vient [amour de demain ;
Ou il n'est point ici-bas de blSSSIirS profonde
Qui ne puisse guérir, et que l'illusion
REVUE DE PARIS. 333
Qu'on croit morte , un matin peut renaître féconde
Au souffle inattendu de quelque passion!
Et vous savez aussi qu'au fond de la souffrance,
Toujours, si l'on veut bien, on trouve l'espérance.
Eh! qui donc plus que vous a le droit d'espérer?
L'alouette a chanté, l'ombre à grands pas décline;
L'aube pure, au sommet, dore votre colline,
Et les côtés obscurs vont bientôt s'éclairer 1
Paulin Limayrac.
BULLETIN.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on parie d'un traité de coma 90e
l'Espagne accorderait ani exigences de la Grande-Bretagne, pour obte-
nir d'elle, par réciprocité , do secours pins efficace en bommes on an ar-
gent, mais en argent surtout; ce qui est, en effet, le mode de secoui
plus efficace qu'on puisse aviser pour l'Espagne. 1 ne convention a été
discutée, il y 1 long-temps <léjà, entre le gouvernement anglaif
le consul espagnol II. Uarliani ; elle ;i peutrétre même <ie arrêtée an prin-
cipe, nous voulons le croire , puisque tous lesjouroaui ont paru eu
informel et en ont Fait connaître lea données générales. D'après ce qn'oo
a appi i> ou deriné, il l'agirait «l'un notable abaisserai: ni «le droiti dans le
tarif des douanes « spagnolea . qui pi 1 mettrait 1 ui produiti des inauufac-
tuii de pénétrer pins racilement dans la Péninsule, et m
vanche le gouvernement britannique donnerait rie et force an traité «le le
quaili iiple alliance , selon le mode qui loi semble le plus convenable , non
pas en intervenant lui-même plus directement qu'il ne l'a faitjui
jour, ni en pressant la France d'intervenir pour le compte des 11
vis-à-via de Marie-Christine; non pas davantage en faisant lui -
même les fonds d'un emprunt destiné à terminer Is guerre civile, maia
en donnant simplement sa (aranlie aux prêteurs que M Mendixabal se
chargerait de trouver, VoiU . disons-nous, ce qu'on avait <i< riné à peu
près, 11 ne manquait i < ela que deux formalités, difficiles . H est vrai , à
remplir : l'approbation «les <• 1 lès • des <'i le n le >iu pu leanssat an-
REVUE DE PARIS. 335
glais. Et, disons-le , même après que ce double assentiment aurait été
obtenu, il y aurait eu encore à savoir, nous l'espérons, ce que doit en
penser la France; mais on n'en est pas venu jusqu'à cette épreuve.
Le cabinet de Madrid garde le traité in pcilo ; il craint de donner une
cause légitime de soulèvement à quelques régions de l'Espagne qui sont
vouées à l'industrie manufacturière, avec assez d'étendue pour avoir droit
à une protection nationale par le moyen des tarifs, mais non pas toute-
fois avec assez de succès et de fécondité pour voir sans inquiétude s'amé-
liorer les conditions fiscales de la concurrence étrangère. La Catalogne
surtout oppose, sous ce rapport, un sérieux obstacle aux combinaisons
financières de M. Mondizabal , et la politique a dû céder jusqu'ici à la
crainte de remuer profondément, au corn des intérêts les plus positifs et
les plus généraux, cette province déjà tant de fois poussée à l'insurrec-
tion pour des velléités républicaines ou de vaines alarmes démocra-
tiques.
D'un autre côté, à Loudres, on ne fait rien de plus qu'à Madrid pour
mettre à eiécution le projet de traité , qui reste une lettre morte. Ce n'est
pas faute de bienveillante politique pour l'Espagne constitutionnelle, ni
de bonne volonté surtout pour tout ce qui peut concourir aux progrès
commerciaux de l'Angleterre; mais lard Palmerston a fait ses calculs de
majorité, et Usait qu'il n'aurait pas pour lui un tiers îles voix du parle-
ment, s'il osait enlin livrera la discussion publique un arrangement de
douanes, favorable, il est vrai , aux exportations defl fabriques anglaise?,
mais qui fait entrevoir au cbancelier de l'échiquier defl charge* éven-
tuelles et de dorée conditions qu'aucun avantage ne saurait compenser.
Le ministère atulais veut bien ouvrir aux gp culatlOOfl du négoce national
de nouveaux marchés, ou élargir ceux qui déjà sontoaverts; mfltffl l'il
faut pour cela pu i ;ix à qui l'on veut vendre, il ne voit pas que
l'affaire soit bonne , et il M l*| jettera pas tète baissée. C'est bien , selon
lui, de tra\ l étendre les relations commerciales de la tirande-
S il ne faudrait pas atu* faderts arri\at trop \iie
jiour le traite de commerce dont il l'agitj la perte couvrirait tous hsbé-
nétices poflfliblei I i isu- [-ni. rit . dans cette stipulation, c'est la n>
de faire honneur a la garantie de /emprunt.
Il n'y | le fait et même rien de h. eu avance , nous le croyons;
,ii n'empêche paaqno, ers jours, il n'ait couru, dans
un monde d it qui, .ippaiemuicnl , l'est tenu à l'écart du
monde des journ.iuv , puixpn- Qldemeuréfl rets, un
bruit a- ,r un prétendu traité coiumer-
Ddrail .. '« îi mandataire-, de l'Au-
igDti Cela ne pi mme nous avons vu,
336 REVCE DE PARI-.
jusqu'à la double sanction parlementaire, si difficile à emporter. A
en parlons-nous ici moins pour l'importance du résultat en lui-même ,
hypothétique comme il l'est, que pour la singularité des conditions qui
auraient été, dit-on , stipulées par les négociateurs des deux cours.
Il y aurait Jô pour 100 de droits perçus à la valeur sur toutes les mar-
chandises anglaises introduites en Espagne. Cette perception s'opérerait
dans les ports mêmes de l'Angleterre avant le départ des marchandise»,
et par le soin des collecteurs anglais. Le montant des di la I rait af-
franchi de toute répétition delà part du trésor espagnol, et exclusivement
réservé à payer les arrérages et à fournir l'amortissement d'un emprunt
consenti par les capitalistes anglais et garanti par le gouvernement de sa
majesté britannique. L'Espagne ne rentrerait dans la faculté de perce-
\"ir, pour son compte, ces droits de donna spécialisas, que quand elle
aurait achevé d'amortir la nouvelle dette qu'elle désire aujourd'hui con-
tracter.
Le gouvernement de la reine Victoria prendrait à sa charge, hldép
damment de la garantie de l'emprunt, la surveillance dei Bêtes d'Espa-
gne, dans la région de Gibraltar, pour empêcher la Contrebande qui se
fait sur une grande échelle dans ces parages, ci mrtOOt la contrebande
du tabac, qui est considérable , à ce qu'il parait, malgré la fuSM renom-
mée des tabacs provenant «les colonies espagnoles, Cuba et Manille.
i ne dernière clause réserverait positivement sa gouvernement de
Marie-Christine la liberté d'accorder les mêmes svanl nsmor-
ciaux à tontes les autres nations, clause inutile pour la France, qui déjà,
par ses précédentes conventions politiques ou autres avec l'Espagne , s'est
assuré le droit d'être traitée par elle de la même manière Que les nations
qui seraient ou qui pourraient devenir les plus favoril
Voilà donc quel est le pacte commercial qu'où M COmmuniqosil à
l'oreille , il y a deux ou trois JOUIS , dans un certain petit cercle de hauts
financiers; mais n'oublions pas que , depuis quelque temps, dam (ont ce
qui s'appelle affaires d'Espagne, ces hommes, d'ordinaire si bien infor-
mes , ont été dnpeS «le plus d'une mystification _i — ; et parmi eu\ ,
sous ce rapport, il n'y a pas eu d'exception , même pour ceux qui éten-
dent leurs tuas, propagent leur signature et leurs moyens d'information
dans tous les elats européens, devenus pour eux comme autant de grsi
provinces de leur oniverse le monarchie financière.
Aujourd'hui, il s'agit d'un autre projet de l'Angleterre, plus i
plus facile, plus modnttS aussi en apparence, mais qui ne mente pal
riMins d'attirer la surveillance du gouvernement français. le, produits
de l'Ile de Cuba eu impôts de toute nature sont, comme chacun sait, le
revenu le plus clair de l'Espagne; mais il semble toujours à la veille di
REVUE DE PARIS. 337
lui échapper par une insurrection de cette île assez peuplée, assez puis-
sante et assez riche, pour prétendre à former aussi à son tour un état
indépendant, comme l'ont fait plusieurs grandes colonies qu'elle a sous
ses yeux en Amérique. Voilà le danger qu'il faut prévenir : une révolte
de cette Ile lointaine ôterait au gouvernement de Madrid les dernières
ressources qui lui restent pour se défendre contre une autre guerre civile
dans l'intérieur nn'me de la Péninsule. Il est question, pour l'Angleterre,
de s'engager à maintenir Cuba dans l'obéissance et à la protéger aussi,
au besoin, contre toute attaque extérieure. Mais qui ne voit que cette
obligation imposerait aux Anglais l'heureuse nécessité de mettre garni-
son, un peu plus tôt, un peu plus tard, à la Havane et à Santiago de
Cuba? Une fois maîtres de cette position, nul ne peut dire quand ils en
sortiraient , ni s'ils en sortiraient jamais. Nous croyons bien que le minis-
tère français, à la tête duquel nous voyons M. Mole, ne souffrira pas
qu'ils y entrent, sous le prétexte d'accomplir un traité nouveau, rat-
taché d'une manière trop forcée et indirecte au traité de la quadruple
alliance: il sera aidé dans sa résistance, il y sera encouragé et entraîné,
s'il en avait besoin, par l'ombrageuse méfiance des Etats-Unis, qui ne
peuvent accepter le formidable voisinage de l'Angleterre , à la place de
ce paisible et inoffensif voisinage d'une colonie espagnole, presque à demi
émancipée.
Par malheur, tout ce que fera la France pour empêcher que l'Angle-
terre ne contente son ambition en secourant, elle seule et à sa manière,
la cause constitutionnelle de l'Espagne, nuira à ce grand intérêt, qui est
aii->i le notre, bien plus qu'à l'ambition anglaise. Il y aurait un moyen
de faire que l'Espagne soit mieux défendue, et que nous n'ayons aucun
motif de jalousie contre l'Angleterre : ce serait de concourir avec elle au
môme but, à l'accomplissement des devoirs de la quadruple alliance. Un
jour ou l'autre il en faudra venir là , il faudra se concerter ensemble,
cou une d'ailleurs l'Angleterre et la France l'ont tour à tour voulu l'une et
l'autre, en différentes occasions, sans avoir eu la bonne fortune de le roo-
loir tontes deux en même temps. Non-, n'entrevoyons pas d'antre solution
définitive de la question espagnole.
Efl attendant cet heureux accord des deux grandes puissances qui
Seules ont donné par leur signature quelque valeur en espérance au qua-
druple traite , l'organisation de la nouvelle légion auxiliaire de cinq nulle
hommes contii chez nous activement, si Ton on vent croire les do-
illea légitimistes. En attendant aussi que cette légion ait
franchi les Pyrénéw, les affaires du gouvernement espagnol prennent
nue tournure plus favorable , iam que loi lecoura éti sngen v soient pour
quelque Chose |)mi Carl<>s est en pleine retraite cl se porte .1 marches
338 RENTE DE PARIS.
forcées vers l'Ebrc , pour le mettre de nouveau entre lui et les soldats de
la reine : il va repasser ce fleuve . non dans sa partie inférieure I ce serait
encore pour le prétendant une trop belle retraite , mais vers les régions
de son cours supérieur, qui tombent aux provinces dn nord, \entable
foyer, uniqi te incompréhensible guerre. On sait , d'à;
les dernières nouvelles, «pie don ('ailes, dans sa fuite rapide vers le
nord , avait dépassé Dtroca, Calaïayud; nu voit clairement qu'il se diri-
geait, par Borja , mi Tudcla, ville arrogée par l'Ebre, et |
du point où doivent être aujourd'hui ceux de ses soldats qui avaient
franchi récemment ce fleuve près de Miranda, avec la prétention de
venir le rejoindre sous les mars de Valence ou de Madrid. C'est lui
qui va au-devant d'eux; il reparaîtra à leur tête en fugitif, et plus affaibli
que s'il m- les eût pas quittés : de telles ntureuses . quand elles
n'ouvrent pas à un prétendant les portes de sa capitale, ne lui convien-
nent pas? elles vont assez bien à un fi"ine/, | un elu-t de guérillas, qui
peut courir à perte d'haleine et parcourir suis but tout un royaume,
mais non pas à un roi toujours inquiet de -'apurer si son équiv< que cou-
ronne tient encore sur sa tête.
A Alger comme en Espagne les choses ne tournent pas plus mal q
nous ne l'avions prévu. 11 n'est pas nécessaire pour cela qu'Ai ider
ait été assassiné, ainsi que le bruit en a couru, et m - \ évi-
siuns d'optimisme ne vont pas. Dieu merci , jusque-li. L'émir vient de
prouver asses viteque les deux nationalités arabe et française peu
très bien se maintenir en présence l'une de l'antre, en Afrique, se tolé-
rer et mêmeqnelqa 'entr'aider. On a vu avec quel cm pi it il
s'est employé pour vaincre la résistance de quelques tribus rebelles qui
prétendaient nous fermer l'entrée de Belida; on a vu égalerai
quelle confiance il a donné, sur le territoire qui lui a été lai--
à nos troupe; pour aller de Mostaganem à \r/ew. Q i'il persévère a nous
témoigner cette confiance et à mériter la notre, al tOUl le monde convien-
dra que le traité de la Tafna n'< s' pu on tait diplomatique si malbeni
dans la situation présente de l'Algérie et de la France. Tout dépendra
maintenant de l'habileté du gouverneur qui Sera placé à A
agena inférieurs par lesquels il communiquera ses ordres
t. .us les peint toire q • • nous gardons. Pourquoi n'auraii-on pas
i les,. i in.ii s .i \L-rr un gouverneur-gi néral dans l'ordre civil . in-
resti de l'autorité suprême, apportant avec lui un gran ' nom administratil
oo parlementaire, une grande influence incontestable, et qu'il saurait faire
valoir de loin dans les ronse Is de la r inronne pou BUger nue i
taine indépendance d'action dai la d'affain - de rétablissement
colonial? Celé sera t logique . a la s. rail eu harmonie avec le principe qui
REVCE DE PARIS. 339
a prévalu dans la convention militaire de la Tafna , convention si pacifique!
Il suffirait alors de quelques maréchaux-de-camp pour commander les
troupes d'occupation, veiller à l'observation des limites posées entre les
deux nationalités, et frapper au besoin les tribus ou les chefs qui oublie-
raient d'être lidéles à leur parole. C'est ainsi à peu près que l'Inde est
gouvernée depuis long-temps, par des hommes d'un rang et d'un esprit
supérieurs, mais qui n'ont pas fait profession de porter Cépée. Elle l'est
aujourd'hui par une espèce de philosophe qui a été presque doctriuaire,
à distance, dans le bon temps des doctrinaires: c'est lord William Ben-
tinck. Elle a failli être gouvernée par George Canning, et elle ne l'au-
rait pas été sans doute plus mal que l'Algérie par l'illustre épée du ma-
réchal Clauzel.
Nous avons le loisir de proposer de nouveaux principes ou de nou-
velles habitudes d'administration, il n'y a rien eu de grave, depuis huit
jours, dans la vie intérieure de notre pays. Le ministère aussi s'est
senti du loisir, et il a fait des nominations de plusieurs sortes. Il a nommé
ou fait voyager des préfets et des sous-préfets; nous n'avons point à nous
occuper de ces nominations et de ces voyages qui n'ont rien de politique;
un seul nom, parmi tous ces noms, celui de M on Duchâtel, pour-
rait présenter ce caractère. IVous avons déjà «lit. ce qu'il fallait penser de
cet acte du ministère , que : 09 alors comme accompli; nous
avons refusé d'y voir les vestiges de L'influence politique îles doctrinaires,
par l'excellente raison que le trère de H. Tanni gnj Duchâtel n'a jamais
peut-être parfaitement saisi te que pi I , ce que voulaient, ce que
disaient les doctrinaires, ei qu'il n'est plus avec eux depuis quelque
tem] i n'ajouterons qu'un mot : ce n'est pas H. de Hootalivel qui
prêterait volontiers une m de tri l.Guizotel mis,
car .M. le Montalivet est L'homme qui a le plus fait p »ui I - i sciure, il
pendus impossibles au 15 avril en refusant leur alliant ."ou-
blions pas plus q l'il ne l'oublie.
Le mil i nommé aussi des coi :- tatet des maîtres des
Ivant que les ordonnant uut, quilei
avji i probablement et a intérêt assez
mi, et h- mode d'initi . ta de
letii journaux, au secret on au maniement des affairai
pubhqu teut-à-l lu 1 us
qu'il lentiel pour le pouvoir lui-même d'inil pins en plus les
journalistes .1 La connaissai 't pratique de La plupart des dif-
ficultés que : - ministi -savant de -
non» .ne faculté et m •• qu'il est bon de don-
ni\ journalistes, même quand il- i.ius
3V0 RENTE DE PARIS.
leurs journaux. La presse périodique peut faire beaucoup de bien, si elle
est mieux informée; elle se calme, à mesure qu'elle apprend; elle
modère en étudiant les choses de plus près et découvrant peu à peu de
combien d'obstaeles, qui lui étaient inconnus, la route du pouvoir est
Souvent traversée, sans qu'aucun ministre, comme le monde l'imagine
parfois, ait pris soin de les susciter de ses mains par manière d'amu-
sement.
L'admission d'un certain nombre d'écrivains dans le conseil d'état est
peut-être un bon moyen de donner à la ; ; ériodique l'éducation
dont elle a besoin, et nous pensons que le service extraordinaire pour-
rait très utilement ouvrir ses cadres élastiq ir faire un peu de
place aux hommes qui veulent apprendre, servir l'état , apporter eux-
mêmes, qui sait? le tribut de quelques lumières tcqokci dans l'iso-
lement, et ne réclament ni salaire pour leurs travaux, ni indemnité
pour leurs études. Le service extraordinaire, dai :nc, au lieu
d'être, comme sous l'empire, une institution de vétérance pour les
serviteurs émérites, soit des départemens ministériels, soit du conseil
d'état, deviendrait une école d'affaires pour ceux qui commenceraient à
apprendre et qui auraient même quelque ehose à oublier, une pépinière
féconde d'où sortiraient des administrateurs, et tout au moins dei hommes
sachant assez comment s'administre un pays pour n'en plus troubler
dre par des théories impraticables. Ceux qui auraient fait preuve de
talent, de zèle, de science, le conseil d'état : rait définitive-
ment, s'iN y consentaient; ceux qui préféreraient continuer leur vie a . • t i % o
dans la polémique quotidienne, ou qui seraient p vtremité
par l'avènement d'un parti au ministère, ou par quelque ^'rand fait po-
litique, porteraient avec eux des habitudes plus modérée* et un esprit
plus conciliant , on peut nous en croire. > - MOU* sait
au-si combien l'adjonction des écrivains et leur concours actif dans les
affaires peut aider au succès de ai* il faut ■éprend
distinguer parmi eux la esprits nets, pratiques, et les hommes d'ima-
gination : c'est sur cette distinction nécessaire que repose tout l'avan:
toute la légitimité de l'initiation nouvelle qu'on réclame pour les hommes
de lettres, parmi les noms cités par un journal, comme preuves \i\antes
de l'aptitude des écrivains aux affaires, ivnis voyons, par exemple,
M. L- sourd , qui est devenu , en effet , un administrateur habile et inlel-
. M - de t' 1s écrivains, à vrai dire, n'ont fait que traverser la lit-
térature, en y séjournant plus ou moins, parce que la restauration refu-
sait tin autre aliment plus solide à leur activité, à leur connaissance des
h mines et de* I bOM Ils ont cessé d'< crire , lui qu'ils font pu, pour agir
et administrer.
REVUE DE PARIS. 541
Mais de grâce, n'allons pas pousser de force tous les écrivains, ceux
qui font des romans ou du théâtre, dans le tourbillon des affaires politi-
ques, et encore bien moins dans le dédale de l'administration. La littéra-
ture et l'état y perdraient également. L'imagination se concilie peu avec
les affaires. Il y a long-temps que le savant et spirituel M. Lércnger, du
conseil d'état, voyant venir à lui tant de petits jeunes gens, sous le nom
d'auditeurs , que le garde-des-sceaux d'alors lui envoyait pour faire plai-
sir à leurs familles, s'écria , sans tenir compte de la maxime évangélique
S ■'• ■ i m rulns , etc. ) : « Si l'on m'en donne un de plus, il faudra donc
que je le mette sur mes genoux. »
Nous espérons que l'on ne continuera pas d'en agir ainsi avec le con-
seil d'état, la dernière école administrative qui reste, parmi nous, à qui
ne veut pas être commis , ou ne peut pas être membre d'un conseil géné-
ral, honneur qui n'est guère prodigué à la jeunesse par les électeurs.
Disons-le, il nous semble que M. Baithe, depuis qu'il est rentré au mi-
nistère avec M. de Montalivet et sous la présidence de II. flfolé, a été
beaucoup moins prodigue qu'autrefois des nominations dont il est le dis-
pensateur; et nous pourrions à peine citer deux ou trois actes de faiblesse,
qui prouvent que cette espèce de feuille des bénéfices, heureusement
presque toujours sans traitement, est dans des mains bien faciles. Mais
qu'on s'en tienne là; sinon, il arrivera du conseil d'état ce qui arrive de
toute institution qu'on ne ménage point. Après avoir déprécié et usé les
honneurs subalternes, on vise plus haut; après avoir fait une presse
d'auditeurs, on en vient à un rumprllc intrare pour les maîtres des requê-
tes en service ordinaire, ou plus ou moins extraordinaire. On enverra
sur les genoux de ce hou M. Bérenger, qui déjà fléchissent, de grands
garçons, sous le nom de maîtres de requêtes, un peu trop lourds pour
s'y asseoir, quoique ce ne soit pas en eux la seienre administrative qui
. Par contre-coup , il n'y aura plus de place pour des écrivains po-
litiques qui n'ont pa- fait autre eboae, depuis quinze ans, que de dis-
cuter au point de vue pratique toutes l< lions dh
dans l,i presse , et qui , déjà admis au conseil , attendent en vain l'avance-
ment promis.
Plusieurs elitiiv (mt t te heureux cependant. M. Boude
place, et, cenfenoos-en, à Is place qui lui convient le mieux. Ce qui
le (ail remarquer à la ohanlbri , n habileté dai - les dis*
riens de détail , et il est Impossible , après l'avoir entendu , de ne pas
dire : Cela Mt bien; n tat.
\ rasrt de finir, rendons honni
plus d'un titre, celle d M. Nisard , que M. Salvandy a pris
pour (lui de bob f. ail Bsses
unir \i.iii mii
3i2 REVUE DE PARIS.
Lies articles qu'il a donnés à la Ilc> Pétris, est un do nos collabora-
teurs les plus justement ap; du public : il est , pour quelques-uns
(rentre nous, plus qu'on collaborateur. 11 sera bien placé au ministère
de l'instruction publique. Après avoir cherché assez long-temps sa \
naturelle, il l'a trouvée il y a déjà plusieurs aunées, et c'est dans la Revue
'arts qu'il a annoncé avec un certain éclat , qu'il l'avait enfin troir.
Elle lui était indiquée, du reste, par ses beureuscs études universitai-
res, son goût difficile et toutes ses habitudes qu'il avait peut-être mécon-
nues, mais non étouffées. Il est, avant tout, un écrivain classique, j'ai
presque dit universitaire dans le meilleur sens du mot.
— L'Opéra est décidément dans une grande voie de prospérité. Cette
semaine Guillaume Tell et les HugutnoU ont attiré un immense concours
de spectateurs. Quelles chaleurs ne braverait-on | i pour aller en-
tendre Duprez ? Jamais plus merveilleux chanteur n'avait paruàrO]
cl l'engagement de Luprez sera un titre pour la direction de M. Dupon-
chel. Si la présence du célèbre ténor porte un coup runeste aux petites
putatious qu'on comptait avant lui à l'Académie royale , elle i ien e une
salutaire influence sur de jeunes talens qui lui devront peut-être un bel
avenir. Ainsi M"'c Dorus a beaucoup gagné au voisinage de Dupres;
i ^rès ont été bibles , surtout dans GuWauMt '/'< //, où on la roi!
maintenant avec une grande faveur. Cette semaine, Dupres paraîtra dans
la .luire ; nous aimei ÎOOS mieux, quant à nous, qu'il continuai à charnier
J.i Boute en chantant Guillaume Tell et U» Hmpunotê. La direction de
l'Opcr.1 déploie , connue on voit , mie grande activité ; demain hindi i
aurons la reprise de /■' FUle du Damné*, et CS ne sera pas cette
M"<- Fitx-James qui remplacera la légi gliosai; nom
félicitons H. Duponchcl.
— La Comédie-Française, qui se charge, et qui seule pouvait l
quelques chances de succès, d'exploiter l'Odéon en même temps que
le Théâtre-Français, vient d'engagei m Dorval pour jouer le drame
rue de Richelieu et à l'Odéon, selon l'occurrence. Cest une excellente
acquisition dont il faut louer M. Védel, mais qui doit en amener une autre
non moins utile, celle de BOCSge. Qui le ni. I ■■ a nmquis une
popnkrité que personne ne peut contei Cet ssir"
quée de droit à I i ; i iie-l'ian. ;..i>e. Nous insèstOBS sur M point,
parce que l'on n'a jamais su Caire le- chose- COBBjnC il faut rue de l'.iche-
lieu. On a bien '. i t de M* DOTVSJ d tOUT de
tles a pris l'un après l'auti lemble qu'il
r.
— . iiie et : -Royal attirent tonj ur.> du monde, l'uu
\rual, ! D t'mlimaj:
REVUE DE PARIS. 3i3
— Le Gymnase, assure-t-on, ayant joué sept pièces nouvelles ces jours
derniers, a réussi à pousser ses recettes jusqu'à 43 francs, 3 francs de plus
qu'à l'ordinaire.
— On n'a pas oublié la charmante nouvelle d'Inès de las Sierras que
M. Ch. JN'odier avait écrite pour la Revue de Paris, il y a quelques mois.
L'auteur vient de la réimprimer en un joli volume qu'on trouve chez le
libraire Dumont, au Palais-Royal. M. Ch. Nodier a fait précéder sa
nouvelle d'une préface fort piquante.
— Le poème des Xicbelungen , si célèbre en Allemagne, n'est connu,
en France, que d'un petit nombre de personnes auxquelles l'ancienne
langue germanique est familière. Une dame qui habite le Nord depuis
longues années, Mmede la Meltière, vient de nous donner une traduction
complète de ce curieux poème, qui embrasse la vie de Siegfried, et une
foule d'aventures, tantôt touchantes, tantôt gracieuses ou terribles. Cette
traduction des Niebelungen est précédée d'une préface de M. Riaux,
sur l'origine de ce poème 1
— M. Castaigne, bibliothécaire d'Angouléme, qui se livre à des re-
cherches archéologiques ou littéraires, et a publié plusieurs notices in-
téressantes, vient d'en donner une sur Marguerite d'Angouléme (2), sœur
de François Ier, l'auteur des contes et nouvelles. Toutes les particularités
relatives à la vie de cette princesse y sont rassemblées et discutées. M. Cas-
ic fait justice de ses prétendus amours avec le poète Maint, desquels
le suspect Lcuglet-Dulïénny s'était porté garant. La seconde partie de
la Notice traite des poésies de Marguerite et de ses contes. C'est un pi-
quant chapitre de l'histoire littéraire du xvr siècle.
(1) Chez Charpentier, rue des Beaux-ArU, ti
(îj Techeiier, \>\<iw du Louvre, 1*.
F. BONNAIRH.
— Nos lecteurs se seront facilement aperçus dTnne transposition dans
l'article de M. Emile Sonn le notre dernière livraison. Nous nous
«•m I ■ ■ de réparer ■ ette erreur grave de nos imprimeurs) en envoyant
one demi-feoille qui rétablit l'article tel qu'il doit être,
et destinée! remplacer les pages transposées de notre numéro de diman-
< bo dernier.
TABLE DES MATIÈRES
COSTKWCES DASS LK QUARANTE-TROISIÈME VOLCME
DE LA REVUE DE PARIS.
Le Roi de Carreau , par M. En. i m. SOIN 5
De la Peinture en Ecosse. — Exhibition d'Edimbourg, pur M. 1
DKiin. Hncn 28
Critique littéraire. — Jféaaoin I ûé Lafctyi tic. — Origine du Droit
français. — Histoire de Fronce . p;ir M. Michelet. — 11<>m\\s
hopvbapx. — Bmwurick deMcmrogtr, etc. 4G
Blli.i.iin
Aventures du grand Balzac, pour Cure suite aux Mystifications du
petil Poinsinet. — III.— Le Voyage au château d'Arthénice,
par l>. L.Jacob, bibliophile
Galerie de M. Lgnado,parM. F. Mkbgbi 9i
La Littérature sons Richelieu et Mazarin. — Voiture, par M. Cri.
L.vitiTTi: loi
Souvenirs de Voyages. — Pejeag ■> danois, par MX. M vkmier.
Blli.i ii\
La Pierre-Lisse, par M. .I.-L. I.n.w 137
Avciilun ■ du grand Balxac. IV. — La chambre du cardinal de
Richelieu , pai ■ P. I. I \c.on , bibliophile 1ÔT
Critique littéraire. - Lai foim Infarirarei de M. V« Hugo, par
M. Cil \i- m .s-An.i h |H
P.i i.i.i un If]
Sultan Mahmoud II , par M. Al.runsM. liOYEn - .
i P laeport, par M. Booéhb Gomov -«'
lue Rencontre, par M. Banu Sourani
r.i i m:ii\ • m
l ne M.iuvai-e Pensée , par M. P\i I. M afOBffR 1H
Critique littéraire. — Lnt ru d'un VofûgturtdeC I, par
M : Bl ssn m: ni i
poésie, a l'amfceor dea CeneoltHew , par M. Papum Limatbac.
BUUURD .... 33 J
REVUE
DE PARIS.
XLIV.
l.Ml'HIM! Kl! Dl II. FOI UMI I ET I
ni i; i>i w im:, li bis.
REVUE
DE PARIS
xS~*«
TO.UE QUARAHTE- QUATRIEME.
PARIS.
M Bl ù\.\\ DE LA BEVUE DE PA1
QOAl M M v«.'i vis, 17.
1837.
LES
AMANS MYSTIQUES,
oc
Amoureux, Poète et Fou.
FR\GME\S DTX J011WL L\ÊDIT DE W1LLIÂ1 COÏÏPER.
I. — INTRODUCTION.
Il est des villes dont le vieux nom nous reporte à un passé si loin
de nous, que la tradition seule peut en justifier l'étymologie histo-
rique. Si vous visitez jamais la petite cité d'Huntin;;don \payt de chasse),
capitale du comté du môme nom en Angleterre, vous y chercheriez
en vain les traces de la forêt giboyeuse, au milieu de laquelle quel-
ques chasseurs fondèrent ses premières maisons avant la conquête
normande. Sa belle rivière, l'Ouse, n'aiTOseplus d'autres arbres
que les rares saules de ses bords; sa grande plaine, où broutaient
jadis le cerf et le daim, rerte prairie an printemps, marécage sou-
vent inondé pendant l'hiver, n'offre plus guère au chasseur d'autre
gibier que le canard, la sarcelle el les diverses espèces d'oiseaux
qui se plaisent dans les contrées humides.
Vous aime/ peut-être les ruines : rousarez In dans la Britanni
iden et dans 1 1 ( (ironique d'Henry, qu*Huntingdon avait autrefois
quinze belles églises, do prieuré de chanoines, un couvent de domi-
tins , un*- léproserie , nu hôpital richement doté , un château l>àti
primitirement par les légions romaines , puis restauré au moyen
par un prince d I -, qui prenait le titre (fa COnM d'iluntiir;-
6 RENTE DE PARIS.
don, etc. , etc. Hélas! pas plus de vestiges des églises, des monastè-
res, des hospices et du château, que des chônes de l'antique forêt!
Toutes ces choses , que regrettent l'artiste et le poète, sont fort in-
différentes aux habitans actuels dlluntingdon, occupés, la plupart,
de la fabrication de leur excellente bière. Cependant cette industrie
n'est plus ce qu'elle fut du temps de Cromwell , dont on sait que la
famille ne croyait pas déroger à sa noblesse en vivant du produit de
sa brasserie dlluntingdon. Les compatriotes du lord Protecteur vous
montrent encore, avec une certaine vanité, le site de sa maison pa-
ternelle; c'est leur monument, le seul. Je ne sais si c'est par resj
pour cette grandeur de l'histoire ou par amour du confort que
cette maison a été trouvée trop petite par un des derniers proprié-
taires : elle a été convertie en une habitation plus reste et plus com-
mode sans doute; mais il est bien permis de déplorer que oet hon-
nête Anglais de notre siècle n'ait pas laissé subsister au moins la
simple chambre on la femme du brauacr mit au monde celui qui de-
vait trôner a la place des Btuavts dans les palais de la Grande-Bre-
tagne, cette chambre où l'enfant prédestiné \it un jour un spectre
ouvrir brusquement les rideaux de son lit , pour lui dire comme à un
autre Macbeth : Tu tenu roi !
En l'année 170."», Huntingdon n'avait guère, comme de DOSJOurs,
qu'une population de deux mille anirs : c'était donc DUC petite VllU où
tous les habitans se traitaient de voisins, où le moindre événement
faisait époque, et où il était impossible qu'un étranger pût venu
Gxcr -.ois provoquer autour de lui les mille et une questions de la on-
riosité. a Rome ou le déserti » s'écriait je ne sais plus quel ancien : il
n'y a que dans h^ grandes foules OU dans mie solitude complète
qu'on peut passer inaperçu, ('.elle réflexion n'avait pas «le faite -ans
doute par un jeune homme venu depuis quinze jours à lluntingdon
avec le projet d'y vivre dans la retraite, de foir le monde pour se
livrer à l'étude, de ne fréquenter d'autre réunion queeelle de ',
et de borner ses distractions à une paisible promenade sur les i
de l'( hisc. 11 a\ ait retenu une ehainbi e garnie . 00 il I tait M ri i par
on domestique qui l'avait acoofapagDc , et qui, presque aussi silen-
cieux que ion maître, éludait toutes les jntOfTOglliOll «pion lui
adressait, lien résulta bientôt une extrême einie de qui ce
pouvait être. Livré aui conjei unes du proi bain, le modeste inconnu
pass.i luoCOSsivement par tous les degrés de l'échelle soi iale . tour I
tour prou i ii et prin< e déguisé , suivant le caprice daœnx,qui va*"
laient à tout ptiv IVOÎr devioé son histoire. Eo général cependant ,
REVTE DE PARIS. 7
toutes les suppositions lui étaient favorables, tant son air souffrant et
résigné, tant sa physionomie, plus timide que sauvage, intéressaient
tous ceux qui le rencontraient. Son assiduité aux offices, l'attitude
de sa prière, indiquaient un chrétien pieux. Or, quoique les familles
d'Huntingdon ne fussent pas ennemies des plaisirs mondains, on
y eût peu estimé quiconque n'aurait pas rempli ses devoirs de bon
protestant ; et le révérend pasteur, M. Hogdson , n'avait pas à se
plaindre que la danse et le jeu détournassent aucune de ses ouailles
les jours où sa parole les rassemblait autour de sa chaire.
Dans cette congrégation de fidèles, qui formait la majorité des
sages habitans de la petite ville, on distinguait quelques familles ani-
mées encore d'un zèle plus ardent pour leur salut, et qui, écartant
toute récréation profane , suivaient plus rigoureusement ce que , dans
la langue du catholicisme, nous appellerions les pratiques de la vie
dévoti'. La famille Morley-L'nwins aurait pu être citée comme le type
de ces saintes maisons, toutes parfumées du baume des bonnes
œuvres, et où la parole la plus insignifiante semblait faire partie
d'une prière ou d'une exhortation chrétienne. Cette famille se com-
posait de son chef, M. Morlcy-l'nwins , patriarche par ses années,
et respectable ecclésiastique, qui préparait des élèves pour lTniver-
sité. Sa femme riait plus jeune que lui, et, quoique mère d'un fils de
vingt ans et d'une lille de dix-huit, la douce sérénité d'une vie dont
la piété réglait toutes les émotions lui avait conservé une fraîcheur
de jeunesse qui la faisait prendre souvent pour la sœur aînée plutôt
que pour la mère de ses enfans. Il y avait dans le caractère de
M. Morlcy-liiNvins quelque chose de la simplicité du vicaire de Wa-
hafield; et le jeune William, destiné par lui à l'état ecclésiastique, ne
ressemblait pas mal . par sa candeur, à cet excellent Moïse, que (iold-
smith a donné pour second Bis à son héros. Mais M. Morley n'avait
l»as | combattre ches loi ces petites \ anités , qui ne contribuèrent pas
pan aux infortunes de la famille Primroee. Dans leur toilette des
dimanches, sa moitié et la jeune miss Qnwina laissaient roir
qu'ellei se paraient pour le Seigneur et non pour les hemmBS. AUSSI
jamais on ni sémillant comme le squire Thornill n'eèt attiré leurs
ml> ; il n'auraii pas méi u l'honneur de leur inspirer de l'an-
tipathie en cherchant à se mire remarquer d'elles; il serait resté
inaperçu . ou tant an plus il lût parreaa à exciter i s genre de i nrin-
bité froide que nous éprouvons pour un être d'un'' nature tout-à-flût
différente «le la notre.
; ■ : il . ii o : i ta ne pouvait manquer d'infaV
8 REVUE DE PARIS.
resscr, au plus haut degré, la famille Morlcy-l'nwins. Par une at-
traction mystérieuse, ce fut là surtout que la charité chrétienne
s'émut pour lui, et devina qu'il était envoyé providentiellement a
llunlingdon par quelque ange consolateur. Une sympathie fraternelle
le rapprocha tout d'abord du jeune Morley-I n\\ ans; et, chaque fois,
le même hasard plaçait dans l'église, à côté l'un de l'antre, ces deux
hommes qui, avant de s'être parlé, se regardaient comme s'ils se
fussent déjà rencontrés ailleurs. Enfin, triomphant d'un reste de
discrétion , un matin que l'étranger se rendait , après la prière, sous
une alite d'ormeaux, où, depuis son arrivée, il avait plusieurs
porté ses rêveries, William Iforley l'y suivit , l'aborda, et lui demanda
son amitié. In quart-d'hcuie d'entretien leur suffit pour s'ouvrir
leurs cœurs. En se quittant , ils se serrèrent la main avec une étreinte
qui équivalait aux plus solennelles protestations d'un attach nient
inaltérable.
Le jeune Morley-l'nwins rentra sous le toit paternel avec un air
de bonheur inaccoutumé qui frappa sa famille. ■ le < "iinais enfin
l'étranger, s'écria-t-il, el je roua le présenterai dimanche. Ce n'est
ni un grand personnage qui garde l'incognito, comme le prétend le
voisin Ratclife, ni DO joueur ruiné, comme le disait hier encore le \ni-
sin Iferwin; mais si rien d'illustre ou d'extraordinaire dans >a \ie
n'est capable de contenter la curiosité qu'il a tant fait parler dans
Huntingdon, tout justifie cet amour de frère que j'ai ressenti pour
lui; c'est un vrai chrétien qui a beaucoup souffert et que Dieu a
éclairé providentiellement par la souffrance: il s'appelle Cowper,
••t comme moi William.
— Nous le recevrons de notre mieux , dit M. Iforley le péri
vous amie/ dû , mon cher William . lui offrir de partager notre dinar
du dimanche.
— J'\ suis à temps encore, mon père, car je le n \ errai demain.
Le lendemain , l'invitaiion l'ut faite et acceptée. Lt dimain lie .sui-
vant l'étranger passa |a plus grande partie de la journée dans la fa-
mille .Moiic\-i iiwins, ci ur la quitta qu'après avoir promis de fi
queutes visites.
Quinze jouri à peine l'étaienl é< oulés, on eût dit qu'il avait n -
noué, dans (tu," >.iin(,> maison, les liens d'une ancienne parenté;
mais quelque obscur que s,.ii encore William ' '<>\\ i er, < omme te nom
doit être un j.mr celui de l'un de> grands poètes de la Grande-Breta-
gne, I ! que nuire but asl de révéler à nos Ici leurs les senlimcns les
• plus intimes de ce génie, qui s'ignorait alors lui-même, c'est lui qui
REVUE DE PARIS. 9
va continuer son histoire : nous allons citer les fragmens d'un jour-
nal où il enregistrait les pensées et les actes de sa vie, espèce de
c infession adressée à une amie d'enfance , ou plutôt à une muse mys-
térieuse, dont il évitait de prononcer le nom devant les hommes.
Journal écrit a Hintingdon (l). — Huntinqdon, année 17Gj.
« J'avais renoncé à vous voir et même à vous écrire, Théodora;
mais vous m'approuverez d'obéir à la voix de ma conscience qui me
crie de rétracter une coupable malédiction, et de justifier à vos
yeux, comme il est justifié aux miens, celui que dans mon cœur
j'avais accusé d'être un mauvais père.
« Oui, Théodora, j'avais maudit celui que je croyais l'aveugle
ennemi de sa fille, celui qui luiavait défendu d'être à moi, celui qui
avait pu vous dire que votre amour ferait votre malheur, celui qui
n'avait que trop raison, celui dont la prudence sévère vous a pré-
servée d'être la compagne d'un insensé Il avait raison; qu'il me
pardonne, et pardonnez-moi vous-même, vous, sa fille, vous qui m'ai-
mez toujours, je le sais, mais que je délie de vos sermens, et à qui je
ne demande plus qu'un peu de pitié.
a Voici trois mois que j" >uis sorti de Saint-Albans , de la maison
des fous! Théodora. Voici trois mois «lue je suis calme, niais non
;;néri, car toute ma raison consistedans la force de dissimuler ma <lé-
mence, de mentir à tous, excepté à rous, de peur que, généreusement
imprévoyante comme vous l'êtes, TOUS D l persistiez à vouloir con-
rei \otrc vie à votre William, pour être pauvre avec lui et mal-
hcuien c lui, ainsi que vous le «lisiez à votre père, lorsqu'il
masqua «le pi étextes charitables son refus d'approuver notre amour.
! lui doifl l.i réparation de un' montrer à VOUS tel (pie j • SUÎfl , et de
vous I entrevoir le cercle fatal où j'ai failli vous emprisonner,
en voua i.i sanl partager l'espèce dédouble existence que je mène
au milieu «U-> hommes , existence affreuse qui me li\ re a l'incessante
lutte <li' mon imagination «'t <!»• mes sens, de l'illusion ei de la réalité.
1 i ni'. ri il.- Th. .il Cou
■ l'un.' fiuli' iTalItuloDJ a un -.-s prem |nel-
■uiici de «es lettre*. Théodore ttowvttgéa de \i\n- de iputre-vingu
■ wln , . i >'• ml i.iHi le mtombI le e'eimei j un u> qae la , Bile ti ill ■tu-
'ii tilatolre .i nnc d une (rai mi • i; \
de la révolution, et qv'oae eJtaâUon analogor -
' , '/. ■ /,• iTtiw .■".,-, L- I.Tt.ur |. .'in i ■ M l!
1 1 {Ui n'a M4éf4
1 • d'j mm probêJbletMOl dm ptblM.
10 REVUE DE IARI-.
a Si encore je n'avais à combattre que les erreurs de la vue ou de
l'ouïe; mais non, c'est avec les yeux de lame que j'ai d 'étranges
visions, c'est une voix intérieure qui me parle pour me dire si je
suis abusé ou non par ma vue et mon ouïe. Cependant je parais
calme, je me môle à la conversation tel qu'un interlocuteur paisible
et raisonnable qui voit et entend comme tout le monde. Ah! si l'on
serait ce que me coûtent ce calme, ce sang-froid , cette logique, on ne
s'étonnerait pas que je sois quelquefois tenté de m'écrier : « Qu'on
me ramène à Saint-Albans ; je suis fou , je veux retourner au milieu
des fuis pour me reposer des efforts do nia prétendue raison. Là du
moins je pourrai pousser le cri du désespoir qui m'étoidïe i< i : je
pourrai, sans contrainte, faire connaître M (pie j'entends dire, ou
crois entendre, ce que je vois ou ce que je crois voir, répondre tout
haut à mes amis ou à nies ennemis visibles et invisiluN
c Mais déjà, Théodora, ce langage ne rous parail-il pas appar-
tenir à la démenée.'... .Me comprenez-vous, Théodora, vous qui m.
disiez, vous en sou\ient-il .' que toutes mes pensées vous étaient
connues par divination, et (pic, dans notre silence même, vous sa-
viez interroger mon aine, lui dérober ses pensées une à une et la
forcer de se révéler à la vôtre ? Helas! je m'en BOOTÎeilS, Mi; vous
deviniez souvent juste, et je me rappelle entre autres ce soir où.
ieniphu ant votre pédagogue, je dictais une leçon à retire sœur i
vous. Quoique vos deui grandes pages continssent à peine une phi
du livre, je fus obligé de convenir que votie eopie n'était pas m
< te que celle d'Henriette, avee * ette différence qu'elle avait rendu
la letti is Peeprit de la dictée du professeur.
«Mais alors, Théodore, votre William était encore sembl
aux Mitres BjOUMMS ; il n'avait de set i -ris que ceu\ de notre amour:
aujourd'hui je ne -is h voire perspica< ité ne serait pas mise en
faut par le masque d'impassibilité dont je courre mon via ne
- -i roui ne série/ pas abusée la première par la sérénité de mon
fard et l'intonation naturelle de ma voix. Apprenne dont de ■
même ce que je snis dei enu et bénisse/ la préroyanee de retire p
us doute, Henriette n<»us aura communiqué les lettres que je lui
tte excellente cousine - sera empi le roni * «Miiir-
mer la DOurelle de mon entière guérison. N ous savez donc que mon
frère ni'avaii trouvé ici un appartement garni où le Gdèle Robert l
voulu m'accompagner. Vprés quinze joui s d'isolement complet, je me
suis \ u liait a i • »up re< lui < : ■ ucilli par la famille MoiIcn-L nvvins
comme un parent qui arriverait d'un pays lointain.
BEVUE DE PARIS. 11
a Toute cette famille est sainte; c'est une maison où habite la paix
du Seigneur, et lorsque j'y suis entré la première fois, l'ordre qui
régnait dans l'arrangement intérieur, l'ameublement simple, mais
brillant de propreté, le petit jardin parfaitement cultivé dont j'aper-
cevais les platebandes régulières de la fenêtre du parloir, la tenue
décente delà servante, et jusqu'au chien qui, au lieu d'aboyer à
l'inconnu, s'était levé pour venir me lécher la main avec une pré-
venance respectueuse; tout me pénétra d'un sentiment de bien-être
que je n'éprouve plus qu'à de longs intervalles depuis long-temps.
Je ne sais , me disais-je, quelle douce conGance m'inspire cette mai-
son, à moi, timide comme je le suis ordinairement, et tourmenté
d'une si pénible incertitude quand je vais rendre la visite la plus in-
signifiante. Serait-ce enfin ici le port après la tempête , où je pourrai
me livrer à ces affections douces qui doivent peu à peu me rattacher
à la vie et au commerce des hommes?
a Ainsi préparé par l'aspect des lieux, que vous dirai-je de l'effet
que produisit sur moi la vue des personnes? Il n'y eut pas entre nous
un moment de gène ni d'embarras, lorsque mistress Morley descen-
dit et commença avec moi une conversation à laquelle vinrent succes-
sivement se mêler son fils et son mari.
a Depuis je fus leur hôte assidu, l'hôte de chaque jour, mêlé à
tou> les détails de leur vie et attiré vers eux comme par une ancienne
habitude. .le ne vous raconterai pas toutes les prévenances dont je
me vis l'objet; on semblait ne s'occuper que de moi, et à quelque
heure que j'arrivasse, à quelque travail, à quelque plaisir que Je
vinsse ni'aiMM in, ma place était toujours prête, ma présence lou-
jours attendue. Je me demandais par quelle secrète influence je me
trouvait pre\ enu dans mes désirs : tantôt c'était le vénérable .M. Mer-
qui me proposait de me conduire à Cambridge dans sa petite
voiture , et justement j'avais écrit la veille a mon frère (pie je ne tar-
derais p.i> à aller le voir; tantôt c'était mon homonyme, mon ami
William qui venait me chercher pour aller nous baigner ensemble
dans 1< lase «>u monter à cheval : et cela loi SCJUS je terminais à pe
le billet par lequel je lui demandais >'il ne pensait paa comme moi
que la ohaienr de la matiaée nous invitait à cette partie favorite pour
l'après-midi. Mais vous ne sauriez tous imaginer toutes les attentions
de! de mistress Morley la môret avec quelle ingénieuse indus)
«lie insentuit chaque jour nue aouveUe distraction innocente- ou ■■
sujet nouveau d'entretien. El moi que la souffrance a rendu é;;où»te,
rcevsji toujours l sa tard que j'abusais indiscrètement
12 REVUE DE PARIS.
peut-être de l'intérêt qu'inspirent sans doute mon reste de pâleur et
mon titre de convalescent. Mais en vérité il y a dans la causerie de
mistrcss Morley un charme irrésistible; c'est un délicieux mêlai
d'onction et d'esprit, participant à la fois de sa charité toute chré-
tienne et d'une gaieté naturelle que sa dévotion éclairée modèle
peut-être, mais n'étouffe pas.
« Il ne me manquait plus qu'une chose, c'était de resserrer les
liens d'une sympathie si intime en obtenant la faveur de vivre tout-
à-fait sous le même toit que cette famille, et bientôt la Providem B
accomplit encore ce vœu. Pourquoi, me disais-je , ne deviendrais-je
pas le pensionnaire de mistress Morley, puisqu'elle a justement une
chambre destinée à être occupée par un des élèves que .M. Morley
prépare aux études de Cambridge? Celui à qui elle était louée vient
de partir et son retour paraît bien incertain, rendant trois jonn je
demandai, avec une sollicitude particulière, des nouvelles de <e
jeune élève sans oser encore annoncer mon espoir de lui sUOOèdi i:
enfin le facteur apporte une lettre, on la lit tout haut devant moi :
elle annonçait que le jeune élève donnait congé de sa chambre. —
Kh bien ! dit mistress Moi ley en nie re;;ai danl . nuire DOUVeau loca-
taire est trouvé déjà. — Quand trenesrvous \"u> y installer! me de-
manda M. Morley sans attendre que j'eusse répondu au regard de m
femme. — J'irai demain matin, si vous voulez , préparer avec VOUS
votre déménagement, ajouta mon Frère William.
« Nous avions tous, depuis trois jours, la même pensée.
" Maintenant je vais trous dire. Théodore, comment se passent à
peu près toutes uns journées. Nous déjeunons entre huit et neuf
heures; jusqu'à onze noua lisons l'Écriture ou lessermons de quel-
que fidèle prédicateur de la sainte parole; à onze nous assistons au
service divin qui se célèbre ici deux fois par jour; demidiàtrOÎS
heures nous nous séparons pour nous amuser chacun de noire tôle
comme il nous plaît. Pendant cet intervalle, je lis dans ma chambre,
ou je me promène, ou je monte à cheval. OU je travaille au jardin.
Nous ilinons , et api 68 le dîner, si le temps le permet . nous non-, i < n
dons ;m jardin où généralement je goûte avec la famille Morte] le
plaisir d'une conversation religieuse jusqu'à l'heure du ilié. S'il pleut
ou s'il fait du vent, nous causOM dans le parloir OU «haillons des
hymu s, et . grâce à la harpe de m itreai Morte] . nous toi mous un
concert passable dans lequel nos cours sont plus d'accord que nos
voix. Après le thé nous lortoni pour nous promener tout de boa).
Vlistress Unwins est une excellente marcheuse^ et nous ne misons.
RE\TE DE PARIS. 13
guère moins de quatre milles dans la campagne; pendant les jours
courts, cette excursion a lieu entre l'heure de l'église et le dîner.
Quand vient la nuit, nous lisons et continuons l'entretien du matin
jusqu'à ce que le souper soit sur la table ; habituellement nous ter-
minons la soirée par des hymnes ou la lecture d'un sermon; enfin
au signal de M. Unwins , chacun se tait , la servante vient se joindre
à nous, on s'agenouille, et toute la famille fait la prière en commun»
Vous le voyez, dans une journée ainsi remplie, le temps nous man-
que pour aller chercher ce que le monde appelle des amusemens :
nous en trouverions facilement à Huntingdon, il est peu de maisons
où l'on ne se livre à la danse et aux jeux de cartes; mais nous avons
toujours refusé de prendre part à de pareils plaisirs : aussi nous ap-
pelle-t-on méthodistes.
« Telle est ma vie, Théodora; dans cette douce retraite, dans ce
sanctuaire religieux, je pouvais espérer de rencontrer la paix qu'un
catholique va chercher dans un cloître. Eh bien! ici encore l'ennemi
de mon repos me poursuit de ses chimères; ici encore, à côté de
cette vie régulière et tranquille, je suis condamné aux fréquentes dis-
tractions d'un songe qu il me faut suivre tout éveillé et dont 1 image
fantastique, mais palpable, vient sans cesse exercer cette seconde vie
dont je suis fatalement doué.
i Vous voyez, Théodora, par quels détours j'arrive à cette confi-
dence que je dois vous faire; vous voyez combien j'hésite à TOUS dire
que je suis hanté par une apparition , un spectre, un esprit, comme
vous voudrez l'appeler, car moi je renonce à définir ce qui a un
corps et n'est cependant aperçu que de moi. Avant de continuer ce
récit, je vous assure que j'ai mis un doigt sur mon artère; mon pools
est régulier, je ne suis point malade "'t je pourrais vous répéter de-
main commr j'aurais pu vous écrire hier mot pour mot ce que je vais
vous écrire aujourd'hui.
cr En vous parlant de tOUS loi membre* de la famille qui m'a adopté
à Huntington, Je n'ai presque rien dit de miss Fanny. Miss Fanny
semble à sa mère; mais c'est le poitrail à coté de l'original. Chez
la mère et la fille, c'est le même air, la même taule, la même attitude;
mais Pane parle et l'autre écoute. Une ex* lenre, surtout en
présence de la mère, impose à la fille on silence presque continuel.
Ss physionomie ne s'anime que par le reflet de celle de mistn ss Mor-
ley. \ oui diiir/ i.i Perdit* de ShsJkspearc i < 6té de son Hermione;la
inec de foi mes, I* mémeroix, la même doue m : mail « «'tte
ice est froid manque d'accent, cette douceur est
14 RE VIE DE PARIS.
plus résignée que caressante. A dix-huit ans, Fanny n'appartient plus
à l'enfance et n'est pas femme encore. Tout en elle est habitude, imi-
tation; rien de spontané, rien de réfléchi; c'est sa mère, en un mot,
moins son ame.
i Jugez de ma surprise , lorsque je me suis avisé tout à coup que
cette jeune fille, s'ignorant elle-même, douée tout juste du mouve-
ment et de la parole comme un automate et comme un écho, prête à
son insu son corps à un esprit qui vient, sous cette forme usurpée,
m'imposer sa présence pour me surveiller de son regard et me do-
miner de son geste. C'est Fanny et ce n'est plus Fanny, à moins que
ce corps auquel je refuse une ame en ait deux ; mais comment ex-
pliquer alors que ce corps puisse être à la fois présent et absent, ou
qu'il ait la conscience de l'une de ses deux intelligences et pas de
l 'autre? jo me perds a chercher l'explication de ce mystère, et je
doute quelquefois moi-même de cette singulière dualité, quand je
n'ai plus que la mémoire de ma sensation; mais comment la nier
quand je la subis?
«Maintenant, Théodora, vous faites-vous une idée de ma situation
et de la force dont j'ai besoin pour m'envclopper dans une conti-
nuelle réticence. Toute la famille est rassemblée : mistress Mortey dit
à sa fille d'aller donner quelques ordres dans une autre partie de la
maison, ou c'est Fanny qui, d'elle-même, sort et s'absente. Lh bien!
un moment après je tourne la ttte du aâlé do la place que Fanny a
laissée \ ide, et qu'y vois-je? Fanny revenue sans bruit, et qui , un
doigt sur les lèvres, me fait signe de ne pas trahir son retour: 1
c'est moi md qui l'aperçois; elle ne redoute que l'expression de ma
surprise, et, une. fois sûre de ma discrétion, la voilà établie à Mi
pflMe et entrant avec moi dans un singulier échange d< - et dt
coups d'o-il. l'eu à peu réconcilié avec » otte apparition, si j'ose IV \
miner plus attentivement, cette Fanny, naguère si indifférente à tout
ce qui se passait autour d'elle, a changé, DM de v isago, mais de phv
sionomie : ce corps si froid est doucement illuminé et animé jmr son
nouvel esprit, connue une statue d'albâtre dans laquelle l'artiste au-
i.iii ména;;é la plan intérieure d'une lampe. Enfin, elle disparaît
<omme ell I était venue, et lorsque la véritable I.uiin revient, elle
trOQVC toujours sa plane inoccupée et la reprend avec sa ligure im-
sible qui brave a son tour mon examen attentif par me 111-
e, tomme la I ann\ de tout à l'heure le bravait avei la de
■rouie d'un sourire intelligent.
7 (l'est un meiis,u,;e de mes sens, n'est-ce pas, Théodora? uuo
REVUE DE PARIS. 15
hallucination, l'illusion d'un fou? Ce fou, ayez-en \ itié, et cependant
félicitez-le de n'avoir plus entre lui et le monde, tel qu'il est pour
tous, excepté pour lui, qu'un fantôme du moins gracieux, au regard
bienveillant, presque tendre, qu'il prendrait volontiers pour sen ange
gardien descendu à ses côtés, afin d'y disputer la place à quelques-
uns des fantômes horribles qui le conduisirent, il y a dix-huit mois,
a :^aint-Albans. »
COSTINIATION DU JOURNAL. — Quinze JODl
(f Je ne sais si c'est un bon ou un mauvais ange; mais il exerce sur
ma pensée une singulière fascination; toutes les fols que son appari-
tion est là, je n'ai plus de volonté à moi; je dépends de ion regard
et du moindre signe de sa main. Cette servitude me révolte, et je n'ose
m'en affranchir. Une vive curiosité me tourmente : Fanny a-t-elle la
• onscience de l'espèce de possession à laquelle son corps est livré? II
me semble que sa simplicité s'altère, et que tout son être s'est peu à
peu modifié; j'ai surpris dans ses yeux une étincelle de la flamme
dont ils sont illuminés lorsque c'est l'esprit qui vit en II . et, hier,
un moment j'ai pu croire que ses deux ame mies, car
• lie m'a parlé avec une émotion inaccoutumée. Nom seuls:
deux fuis j'ai été sur le point de l'interroger sur sa double existe!»
iu risque de lui révéler ma folie, si c'est bien une folle: niais M
mère est survenue.
m aurait-elle qm Ique soupçon de cet inexplicable commerce
qui existe entre mon esprit intérieur et l'esprit dont est po
Fanny... si, dans celte transfiguration, Fanny est encore sa Gilet
Quelques moi- | : adroitement ou peut-être sans intention, dans
eus entretiens, par mistress Alorlcy, m'ont fait craindre qu'elle
ne se doutât de quelque mystère. Le révérend M. ftforley lui-même...
Mais, non; il est, quant à lui, préoccupé, i ■ d'une antre
• •, d'un projet quil médite dans sa consd i i le-
quel il cherche l'occasion de s'OUl rir à moi. Quoiqu'il en puisse être,
ma apalion du spectre me tient dans une défiance continuelle;
je tressaille chaque loi-, qu'un mot à double entente semble y faire
illusion.
Je dois \ .»ii^ : ,i! onter une promenade que j'ai laite hier tête«a-téte
treei Morley. Nos finirons ne sont pas raie : II"
pays est plat; l'Ouse et sc-> bord- eu font le principal ebarfl
«eu mous les plu-, fréquentes nous oonduiscnl tu joli i i llei t-
lurd. L'église; est piltorc>quement située mit un oui •
1G REVUE DE PARIS.
ccnd en pente douce jusqu'à la rivière, dont l'eau baigne les mui -
du cimetière. J'aime ce cimetière, et Je comprends qu'un lieu sem-
blable ait inspiré à tiray sa mélancolique élégie. Hier, mistress Mor-
ley et moi, après avoir prié dans L'église, nous nous sommes avisés
de lire les épiiaphes des tombeaux; il en est une sur laquelle j'avais
plus particulièrement appelé l'attention de ma pieuse et ajattbk
compagne, comme exprimant avec bonheur les regrets de l'amour
conjugal; c'est une veuve qui s'adresse à son époux :
THOD WAST TOO GOOD TO LIVK ON KAHIII \HTIl ME.
A.M) I NOT GOOD BNOUGH TO MB WITO THEE.
Tu fus trop bon pour vivre ici-bas avec mui :
Et je l'étais trop peu pour mourir avec loi.
— N'admirez-vous pas comme moi ce sentiment qui a dieu
deu\ vtr>.' dis-je à mistress Morley.
— Si la femme irai la Bl graver sur ce tombeau, ma répondit-elle,
.1 persisté dans ce deuil religieux, le ciel n'a pu pa rester longtemps
fermé à ses regrets et à aea priérea. Combien la ax>n a dâ lui être
douce! il est si rare, pour nous autres pauvres femmes, de n \i\
pas à regretter un chois que nous avons fait à l'âge où nous étions
incapables de choisir.
— Mais, lui dis-je en souriant, pensex-TOUS donc que la SUgUi b
.supérieure <pie vous nippoaea aux hommes sans doote, ne aoil pu
trompée quelquefois?
— Oh! je sais, William, reprit-elle, que nous a\ez beaucoup de
prérentions contre le mariai,
— \ ous lareal lui demandai-je, ne comprenant pu quelle pou-
vait être ion idée.
— Oui, je le sais, continua-t-elle, et je suis loin de fOUS H blâ-
mer, quoique rotre manière de voir à ce sujet m soitpuapproar?<
• le tout le monde; eroye/.-le, quoique fOUS ptt UM a DM femme DM
riée, aune mère. le conçois tout ce qui peut roua éloigner de n
riage, vous, ame tendre i -t chaste, dont toutes lee Uhi tiona i
lent une perfection idéale. Bî TOUS tfOl aimé, William, aime d'amour.
reux-je dire, Je doute que rona i] i été comj ris, et wmi »ti i n\
espéré de toutes 1rs t", mines api I - I 6ttC premiei e épi 1 u\ e.
— I ii vérité, ma. lame. lepomlis-je. voulant éluder toute allusion
au ptaaé de ma fie et à une passion qui doit reetei eneereoe dans
mon cœur, comme l'inutile tréSOI de l'âtlN : M vérité, vous m
REVrE DE PARIS. 17
tribuez des opinions bien sévères sur les femmes, et en même temps
une opinion de moi-même par trop orgueilleuse. Permettez-moi de
vous assurer que je ne suis convaincu que de mon imperfection, et
que je ne doute pas, au contraire, de la perfection des femmes.
— Pour un solitaire, vous avez conservé encore trop des expres-
sions de la galanterie de ce beau monde de Londres auquel vous
avez renoncé, William, me dit mistress Morley en souriant; mais
laissons de côté les perfections de votre sexe comme celles du mien,
ou plutôt, déclarons-le franchement, il en est peu qui résistent à
l'épreuve du mariage.
— C'est cependant une institution sainte, un sacrement de toute;-
les églises chrétiennes...
— Oh! interrompit-elle, voulez-vous soutenir une thèse? vous êtes
battu d'avance; je suis la femme d'un théologien ; vous défendriez mal
une cause qui n'est j as la vôtre. Et puis , je n'attaque ni 1 institution ,
ni le sacrement, mon ami : je veux vous justifier à vous-même comme
je vous justifiai l'autre jour auprès de mon mari, car c'est lui qui
VOUS blâmait d'avoir renoncé à unir votre sort à une compagne digne
de vous. Ah! si le mariage n'était qu'un symbole, une consécration
de l'union des âmes; mais ce n'est pas ainsi que L'interprètent notre
nature corrompue et notre civilisation san> poésie.
— Les femmes ont un talent particulier pour soutenir un para-
doxe . dis-je à mistress Morley. Continuez, madame, je ne vous in-
terromprai plus.
— Mais je roos parle sérieusement, Wflham, reprit-elle, car je
tiens à vous prouver qu'en prenant votre parti auprès de M. Iforl j .
en le prenant contre une proposition qui, d'ailleurs, devait, sous tant
de rapports, nm sourire à moi-même, je n'ai fait que prévenir une
explic ition inintelligible pour lui. M. Morley est un excellent homme
un homme craignant l>ieu et un homme plein de -avoir: mais m sim-
plicité ne saurait s*< s délicatesses, qui ne sont le partage
que de qu natures plus épurées. Jamais M. Iforfov n'a VOUld
1er que le mariage pouvait être nne union toute mystique
Pour vous faire mon entière confi lenos, William . pour vous montrer
nbten j-- lympathii ros vrais sentimens, je ae vous dissjmu-
u pas que telle était mon aversion pour le mariage, qu'il m'a fallu
toute nu loumissioa à I >i< -u pour m'aot outumer lui deux premièi
années de noir.' nniofl . lorsque j i oimiis que j'- m'étais trompée
en croyant qu'un mari qui avait trente ans de plus «pu' moi était
autre efcosc qu'un MCOUd père.... Mais, mon ami, notre promea I
TOME .\L1> . Autr. -
18 RE VIE HE PALI
a été plus longue qu'à l'ordinaire; asseyons-nous au pied de ce saule
tjui incline une partie de son tronc sur les eaux de l'Ouse, et je vous
conterai toutes mes infortunes de jeune fille : vous n'en rirez p
vous, William, comme M. Morley se permit de le faire un soir a\
mon père. Celui ci était un drapier d'Ely, honnête marchand, et tout
occupé des détails de son commerce: ma mère, heureusement , m'ai
donné le goût de la lecture, et ce fut une grande ressource pour moi
quand je la perdis, dans le courant de ma quinzième année. Quoique
vivant très solitaire, voyant peu le momie, je fus bientôt recherchée
par un jeune homme que je vous nommerai Arthur, et mon p
i m ouragea ses visites de préférence à tilles de déni on teohl au-
tres soupirans qui lui paraissaient moins convenables ou qui s'étaient
laÎMé devancer. Je ne vous cacherai pas qu'Arthur ne m'était pas
tout-à-fait indifférent. Doux, respectueux, attentif, il vivait heun u\
des soins qu'il me rendait, satisfait d'un sourire, et je ne sais combien
de temps se serait prolongé ion innocent bonheur, lorsqu'au bout
-i\ mois mon père, qui méditait lui-même de me remplacer auprès
de lui par une seconde femme, s'avisa de prendre Arthur à paît. d<
le traiter d'enfant, de le faire rougir en n'appliquant un mot plni
dur (jue celui de petite prude, et en prétendant que jamais <i\.ilier
timide ne plairait long-temps à une belle. Mon cher père traduis
là en prose bourgeoise je ne sais quel couplet de théâtre qu il t han-
tait quelquefois en nia présence, sans égard pour la 1 le s
fille. Bref, j'ai su depuis qu'il avait même monté la tète d'Arthur t n
vidant avec lui, à la taverne, une bouteille de Wi es. Ai thur, ce jour-
là , devait venir m'achevai les l . ret de Ttlémaque,fUê(fUlg$* . I
plu mondain de tous les livres que je m'étaii permis de lire. Bl le
rovam entrer dans le parloir, son « hapean sur l'oreul an ail
de hardiesse fanfaronne, je 1 l'abord le* \<u\, MM s,i\
trop pourquoi, et Arthur, se rappelant tous 1,-s IOt£ propos dont on
\t nait de troubler M tête de \ ingl et un ans. a'hésiUl \ .\- I I
-on rôle de conquérant Sans nulle transition, lui qui n'a\ait ja-
mais baisé un swul doigt de ma main, h' \odà qui saisit ma taille dans
bras et presse de ses lèvres brûlantes mon COU HMlgitTlBl :
— 1 i donc] moiisii ur, m éci iai-je, épromant un sentiment d'indi-
ition , de honte et de dégoût, qui nie donna I de re|
l'audacieux, le m'échappai du parloir, où je le l iblé de
< cite e\< lamation et du regai d de ma méprisante colère.
« Arthur alla | M OOter sa dél OOVanM a mon père, qui lui promit de
faire sa paix et lui conseilla cependant de lais- | pajanf un ou deux
REVUE DE PARIS. 19
jours sans reparaître, prétendant que c'était encore un moyen parfait
d'intéresser l'amour-propre d'une prude. Quant à moi, j'étais si hon-
teuse, cette espèce d'attentat m'avait inspiré contre tous les hommes
une telle horreur, que si une vieille servante ne m'avait pas révélé le
secret de l'impatience de mon père, je lui aurais déclaré la première
que je renonçais au mariage pour la vie; mais cette servante, qui
avait fermé les yeux de ma mère et l'aimait avec une sorte de jalou-
sie, me Ot un tableau si affreux de l'esclavage où je serais réduite
sous une marâtre, que je préférai quitter la maison paternelle. Je
feignis de ne pas apercevoir les grimaces moqueuses de mon père;
je ne relevai aucune de ses grossières allusions à la pruderie des
filles dévotes; et quand, me trouvant sourde à tout ce qu'il put me
dire pour excuser Arthur, il s'écria : — Il faut pourtant bien, ma fille,
prendre un mari; celui-ci ou celui-là, peu m'importe; un mari riche
si votre vertu peut l'espérer, un mari pauvre si les riches se retirent,
un vieux si les jeunes vous font peur, M. Morley-l "invins, par exem-
pte^ notre ministre, qui vous admire de si bonne foi, quoiqu'il ait dix
ans de plus que votre père
— Eh bien! oui, lui dis-je, mon père; ML Morlcy, plutôt que tous
les autres, est le seul qui puisse me rendre lu urcuse.
« Mon père me prit au mot, et je devins la femme de M. Morley-
Inwins, qui venait d'obtenir une cure à Norfolk, où nous allâmes
nous établir, et d'où nous sommes Tenus habiter Huntingdon, parce
qu'un incurable ennui s'était emparé de moi à Norfolk.
crCet ennui ne provenait pas dn lieu que nous habitions, mais de la
perte de mes illusions virginales. Ce n'est pas que j'eusse regret d'avoir
épousé, plutôt qu'Arthur avec ses ringt ans et sa jolie tète blonde,
un révérend ministre , parvenu aujourd'hui à son soixante-douzième
hiver, et qui, à cette époque, en comptait déjà cinquante... Hélas!
non, William, j'aurais, au contraire, moins pleuré s'il eut été plus
vieux encore pour rester tout-à-fait mon second père. Mais que miu-
les-vous, mon .uni, tout eu respectant M. Horley, tout en aimant sa
: tu modeste et si franchise on peu bourgeoise, je ne pus me dàv-
simulerque mes rêves romanesques de jeune et chaste lill<" s'étaient
un bonheur moins rulgsire que celui dont je jouissais av< • lui.
Mes émotions < i mes devoirs et mère, mon eipériem • et ma i aison
de femme faite apportèrent enfin de véritables distractions .1 des
chagrins qui : iraient avoir de confident, pares que tout le
monde ' trouvi ■> 1 i < 1 ■ « ules; mais, mon ami , je 1 1 comment,
Bl ai connu, votre rèuiie, un je M Mis quoi dans \os
^0 RENTE DE PARIS.
yeux de vague et d'enthousiaste, le son de votre vois, la simulta-
néité de nos sympathies, tout en vous, enûn, a réveillé mes sou\ -
nirs de jeunesse, et j'ai cédé au besoin de les conGer à votre ami-
tié. Ne vous étonnez donc pas , mon cher William , si j'ai interprété
jusqu'à vos réticences. Que j'ai attendu long-temps un ami tel que
vous! et combien je remercie pourtant le ciel de ne me l'avoir en-
voyé qu'à un âge où notre intimité ne peut non-seulement être cou-
pable, mais encore ne saurait donner lieu à la médisance du monde!
Je serais presque votre mère, William , a ajouté mistre-- Motiejj en
me serrant la main.
a A ce récit, qu'ai-je répondu? rien. Vous le dirai-je"? il m'avait
ému et même troublé, sans que je pusse trop définir cette émotion
et ce trouble. Dans l'amitié d'une femme, il faut bien le dire, et dans
la plus pure, dans la plus chastement chrétienne, il y a quelque
chose de si tendre, que l'amour pourrait, à bon droit, en être ja-
loux. Bêlas! Théodora, -i y- ne dorais, à tout prix, rOMgoérir
de votre funeste amour, je romi aurai- , je crois, dissimulé n nou-
vel attachement . qui est venu réchauffer mon naurrecœur d*iasei
ou plutôt je l'aurais déjà rompu.
a Après avoir essuyé quelques larmes, mistn --.M ri j l'est 1
en silence', et je l'ai surfin jusqu'à la maison, ayant oublie pour la
première fois, pendant quelques heures, le spectre que S6I pre-
mières paroles, encore inexpliquées, semblaient deTOtr évoquer.
a En rentrant, nous avons trouvé la famille rassemblée pour la
prière. Mon ame était menreflleosemenl préparée pour adorer Pieu.
\ i> r©J vi bien . Théodora . que l'amitié de mi>tress Moi ley est ap-
prouvée du ciel.
COSTOUATIM m J.'tnvAi. — Cinq jonr» après.
" Quelques paroles de mon dernier entretien ave. mi-tr • — M ri' y
ont dû roui paraître obtures. Je puis roui donner aujourd'hui la
» le «le l'éni;;ni
a II y a deux jours que M. Moil,\ me proposa de l'.u o»ni|U;;n
Cambridge. le rii bien que . site fois ce petit * j était un prétexte
m part pour avoir à son tour ma entretien s?ec moi. Cepend ai
00 allant , nous ne parlâmes qns de » hoses indifférentes . ou étran-
gèrei du moins | ,v qjm mon vénérable ami avait sur le OOMUr.
soir, après roirj la journée chacam de notre IL Marie]
I m ienscoll( ■ e, noua remoi
ni en \ . lien | lin a
REVUE DE PARIS. 21
avait une question à discuter entre nous qui ne tarderait pas à être
entamée. Nous avions à peine franchi la porte de la ville, que je me
reprochai d'imiter, à l'égard d'un vieillard, ces gladiateurs qui crai-
gnent de se livrer à leur adversaire en frappant le premier coup. Je
pris donc la parole, et fis remarquer à M. Morley que nous ressem-
blions à deux duellistes, se rendant à un champ clos, bien plus
qu'aux deux voyageurs si bien d'accord ce matin, ne discutant que
pour avoir la courtoisie de se donner raison alternativement.
— Je vous remercie d'avoir rompu la glace, William, me dit-il;
je suis si contrarié de vous savoir opposé à un projet qui souriait à
mes plans domestiques, que, malgré moi, j'ai comme une certaine
rancune contre vous.
— En vérité , lui répondis-je, mon vénérable ami , je suis coupable
MBS le savoir, car c'est la première fois que vous allez me parler de
vos plans.
— Moi, oui, sans doute; mais non ma femme, à qui vous avez
fait vos confidences et donné des raisons qu'elle trouve sans répli-
que , je dois en convenir.
— Mais, mon cher monsieur Morley, que m'a-t-on fait dire qui soit
à la fois si cruel pour vous et si raisonnable ?
— Pourquoi tant de détours? vous avez prononcé vos vœux de
célibat comme un moine catholique. Vous êtes libre, mon ami; et,
quant à mon désappointement , je ne dois m'en prendre qu'à moi-
même,: si je m'étais flatté, sans tous consulter, de l'espoir de donner
à ma fille un mari que nous aimions d'avance comme un second fils.
Au reste, je serais bien injuste de vous en vouloir; votre refus n'a
rien qui puisse blesser l'amour-proprc de Fanny et mon or;;ueil de
— Mais, mon>i<iiir Moi h y, lui disje . c'est \"iis , je le répète , qui
m'appn nés un refuserai n'a pu être mit par anticipation.
— Justement , reprit M. Morley, \<»ila 1<- moi : par anticipation ! En
\"ns prononçant contre le mariage d'une manière générale, que roua
eussiei derme on non mon projet, tous m'ayez épargné l'amertume
d'un refus , et je tous en remercie, rai pu, lans aucune réticence
. répondre à une demande qui m'agrée moins tans doute,
qui peut-être me séparera à jamais de ma iill<'.
i. Morle] poureuivait *<>\\ idée avec tant d'obstination, qu'il
m'étaii près impossible de lui exprimer ma lurprise de roir ma
avec mistress Morle\ si singulièrement ami \
■m p h i omme quelque! nés, aui [uela je n •
±2 REVUE DL l'AIU>.
drc, parce qu'ils étaient d'un sens si obscur pour moi, étaient de-
venus un texte fécond, grâce à l'imagination de mistress Morley. Je
pris le parti de subir cette scène sans trop répliquer, de peur d'être
amené, par la vivacité de ma justiln ation , à en dire plus que je n'au-
rais voulu, tant sur le passé de ma vie que sur cette hallucination ,
qui suffirait bien , certes, à me faire renoncer à épouser l'anny, si
j'y avais jamais pense
« Heureusement, le théologien vint à mon secours contre le père-
sur la question de ménage; car, eprèi avoir dit sur sa fille tout ce
qu'il en pouvait dire , M. Morley se laisse aller au plaisir de ne pio-
cher sur ce texte de saint l'aul, qui déclare que l'homme ne doit pas
vivre seul. J'étais trop aise d'éluder les explications particulières ,
pour ne pas lui donner beau jeu sur les généralités. Il eut tout
l'avantage, et je lui fournis bien volontiers les moyens d'être mon-
tent de sa science. Hélas! combien de prédicateurs se consolent,
mène dans la chaire chrétienne, de ne pas convertir leurs auditeurs,
pourvu qu'ils aient la satisfaction de les étonner! ML Iferli y suc-
comba à la tentation de briller aux dépens de sou interlocuteur, au
lieu de chercher à le convaincre; il me pardonna d'avoir contrarié
ses plans, lorsque je lui déclarai (pie jamais M. Ho;;dson, le ministre
de notre é;;lise, n'avait parlé avec tant d'éloqnenœ. M. .Morley n'a
qu'une petite vanité, celle de remporter quelquefbil Cfl genre de
triomphe sur un Collègue plus jeune que lui, et qui de son cèle peut-
être l'a quelquefois provoqué à cette innocente rivalité.
ff Nous arrivâmes un peu tard à Hunlin;;don; c'était l'heure de la
prière en commun, et nous n'eûmes pas le temps de parler beau-
coup de notre voyage. Jamais je «Lavais été plue distrait pendant nos
dévotions, ne pouvant m'empécher de cherche! à deviner dans les
yeu\ île l'anny si elle était dans la conli lence de ce qui se | asM.
depuifl quelques jours dans la famille. Son recueillement aurait dû
rappellcr le mien; elle ne tourna pas une fois les yeux de mon CÔtéj
mais quand elle fut partie, car elle monte toujours la première dans
sm chambre, avec se mère, je la rie revenir eveee pas** Je vev
dire, je fil ioa rpectre qoi De lit que traversai le parloir pour me
jeter an regard plein de mélancolie et de reprtcha. .Maintenant, je
VOni le demande, \enail-clle me reprocher mes mauvais, s j ■ n*
depuis quelques jours, mes disl raclions pendant la prière, ou la ma-
lice BWC laquelle j'ai flatté la vanité de M. Morley, pouf éluder I
reproches paternels? Depuis je n'ai plus revu l'apparition; mais je
sens qu'elle est là, toujoun là à 1 .i-étre en ce mo-
RE VIE DE PARIS. 23
ment sa tête invisible, invisible même pour moi, se penche-t-elle
sur mon épaule pour voir si je manque de franchise avec vous, Théo-
dora , comme avec mon hôte vénérable. »
CONTINCATIOS Df JOURMAL.
(( Je n'ai à redouter que le ressentiment du spectre, qui, comme le
Brownie, esprit familier des maisons d'Ecosse, semble prendre les
intérêts de la famille, plus vivement que la famille elle-même. Il ne
cesse de m'apparaitre triste et presque courroucé; quel pronostic
tirer de sa tristesse et de ses menaces muettes? Si c'est sur moi qu'il
s'afflige, que peut-il n'armer de plus cruel que par le passé? Serait-
ce la pauvre Fanny qui doit être la victime de quelque malheur? Ah!
y aurait-il pour elle un malheur comparable à celai dont votre père
vousapréservée,Théodora, et que l'instinct maternel de mis tressMor-
ley eût écarté aussi de sa tille, si, par impossible, j'avais pu entrer
dans les projets imprudens de mon hôte vénérable.
f Du moins ma conscience fut rassurée dans le calme de mes ré-
flexions, et ce qui me rendrait toute ma sécurité, c'est que tous les
membres visibles de la famille me témoignent toujours la même con-
fiance.
I Rien de changé dans l'amitié si tendre de mistress Morley, ou
plutôt elle devient chaque jour plus affectueuse.
u M. Morley m'appelle toujours son second tils.
f William, qui n'a rien ignoré, me traite toujours en frère. Fanny
iilin, la seule, il est vrai, qui, je le sup; ose, ne soit pas dans le
secret, Fanny, de jour en jour moins réservée avec 100 second frère,
répond annomée sœur par un sourire qui commence à indiquer
que toi BOtfl ont un sens pnwr elle.
roui une preuve du prix «pion attache à ma pareille
d'adoption ? Pour rounsadeani oser ceux s qui jappai-
tien^ par Le MUg, mais, quoique unis n'a\ez pas assisté sans doute
,\u dernier conseil de famille, vous ne pouvez ignorer que notre cou-
sin le colonel a pria la parole pour bc plaindre de mes prodigalités et
conclure au retranchement d'une moitié de la pentiitn qu'on ajoute
mu i> déjà si incertains du pauvre i ouais assez (ou... j'avoue
tte démence... que n'est-eDe la seule . Théodore ! ti
servir par un domestique dé vont' comme Roberts,
et pour m < harger de l'éducation d'un enfant inconnu, l'ai remercié
Robertt: ses ^oius ru effet étaieni wpetflus ici ; mais l'enfant inconnu
s abandonné. Tant que je ne mendierai pas mou pain
2V RENTE DE PARI-
ne le rendrai pas à son père véritable; ce serait le rendre à l'ont-
auquel ce père le destinait (1 . Je regrette même de l'avoir 1
Saint-Albans si près de lui, et je veux aller le chercher, l'amener à
Huntington et le mettre en apprentissage chez un ouvrier honnête.
Alors que j'entendais encore la voix terrible qui m'a révélé mon
exclusion du ciel, j'avais espéré racheter mon aine en rachetant moi-
nv'mc une autre ame de l'éternelle damnation, et si cette TOÎI -
tue, si mes fantômes ont pris peu à peu une forme bienveillante,
qui me dira que cet acte n'a pas contribué à cet adoodaseneal de
mon supplice? qui me dira que cette adoption chrétienne ne m'a •
valu, en échange, l'adoption que j'ai trouvée dans la famille Morl
Continuez donc, mon cher cousin, mon redoutable colonel, I
plaindre de ma prodigalité.
c Cependant, en voyant approcher le terme du semestre . je n'étais
pas peu embarrassé à l'égard de mes hôtes; car je remplace un peav-
n nnairc qui payait bien , qui payait en fils de famille, et je tenais à
payer comme lui. Je n'ai pas voulu attendre le dernier jour du I
pour prévenir mistresfl Morley que je serai- probablement fort é de
chercher une table plus économique (TOC la sienne. Ah ! comme j'ai été
accueilli, Théodora! Gomme misti 1 m» Morley serait grondée Bi elle
dépendait d'un cousin colonel. Elle m'a positivement déclaré que -on
mari et elle avaient toujours entendu que je ne paierai- que I • moi-
tié de la pension de mon prédécesseur I
Pour \ou- rassurer complètement sur mon budget annuel, il
faut. I le odora, que je vous apprenne que ma pi odigalité a encore une
autre protection contre la sage Opposition du colonel. Pas plu- tard
que < •• malin, j'ai reeu de Londres une lettre ai \iiic; je n'ai pu
• umait re récriture, mais je -et ai» bien étonne -i VOUS ne eonnai--
pas celle qui l'a dictée, car il n'e-t pas un mot qui n'ait fait battre
mon cœur : « Tranquillises-rous, me dit cette main mystérieuse
Mil- \on> blâment . d'autre- \ou- Rppi ornent , et -i \olre peu -ion
diminuée, la somme réduite tous sera enroyée par une personne
qui tous aime -2 . » Mon cousin le colonel, que je roui remercie,
mis plus riche que Tousl En conséquence, Théodora, je me d
i aller payer mes detl S us peu de joui- j*' rail Eure une
i huallta dflCowpei s'.i.ui réetleoeal plaint I d' eettt
ikle.
li mort i . i Dt qui èUU rem
. lui a%yui.r. U confia i "ol-
kwim nous en donnent la prtt
RE VITE DE PARIS. 23
absence de deux mois ; cette absence a plus d'un motif: d'abord je
sais qu'elle arrange M. Morlcy, bien qu'il ne m'en ai rien dit, mais
j'ai cru comprendre qu'il attendait un visiteur auquel ma chambre
serait nécessaire; ensuite je désire consulter le docteur Cotton, à
Saint-Albans, sur cette vision, ou plutôt voir si elle me poursuivra
ailleurs qu'ici. Vous le voyez, il n'y a plus que cette ombre sur mon
bonheur, sur le seul bonheur qui me reste, depuis que j'ai renoncé
à celui que nous avions rêvé ensemble. Si je suis menacé, je ne suis
pas abandonné; j'ai dû me sevrer de ma famille naturelle, mais j'en
ai trouvé une autre. L'amour n'était pas fait pour moi, j'ai les con-
solations d'une amitié presque aussi tendre que l'amour. L'être mys-
térieux que je commentais à prendre pour mon bon ange, me boude,
un autre bon ange m'écrit la lettre la plus tendre.... Ah! Théodora,
que cette lettre m'a donné de force contre ma démence même. Quelles
ilnuccs larmes elle m'a fait répandre ce matin! et à présent elle ré-
chauffe mon cœur d'un reflet de cette gaieté qui nous fit passer tant
de délicieuses soirées à Southampton-Row (1) ; vous rappelez-vous
que la grave figure de notre ancêtre le chancelier, elle-même, sem-
blait rire dans son cadre gothique?... 0 mes visions de ce temps-là,
qu'êtes-vous devenues? s
iimati'iv nu JuruNAf , (I .ice (t.- S.iinl-Albans, el «'-erite dans la maison d'aliénés, ou
le | oètfl avait DlgaèN passe dix-huit mois.
i .l'iii prolongé mon absence d'Huntingdon et je la prolongerai en-
core de quelques jours , quoique M. Morley ne cesse de m' écrire que
]>■ suis attendu pour une fête de famille qui, selon tes premiers plans ,
ajoute-t-O , n'aurait pu te faire sans moi. J'ai trouvé heureusement
quelques prétextes pour masquer le véritable motif qui me rail hé-
siter a m'y rendre. Fanny ra bc marier: Elle ne sera plus chez son
mon retour; le do* U m, qui, -«ni , a le Becref de ma super-
stitieuse folie, est d'aria, puisque l'apparition ne franchit pas pour
moi le cercle du lieu habité par «elle dont elle emprunte rima
qu'il esl f du - prudent de laisser éloigner Fanny et son ombre on son
donl>|e i 01 | S.
\u reste, la distraction «lu royage m'a (ail du bien: mais j'.u'
ni t'.nt ;'i me féliciter d'ôti e i enn analyser ma dernière hallucination
1 le docteur. J'ai auprès de lui nue force d'aine qui m'étonne
1 - i! dtoi ir ju.r Cowpar, qva V loro-
i ma féindc d'an prt> nrear.
26 REVIF ■ PARIS.
moi-même. Médecin et pacte, chrétien croyant et homme du monde,
le docteur Kathaniel Cotton, qui m'a déjà arraché une première fois
à la plus sombre démence par ses consolations spirituelles encore
plus que par ses remèdes pharmaceutiques, exerce réellement mit
moi une magnétique influence. Je comprends comment les démons,
alors que les démons s'emparaient d'un homme, se taisaient, trem-
blaient et prenaient enlin la fuite aussitôt qu'un habile exorciste,
leur adressait sa redoutable allocution. Le docteur Cotton n'est pas
de ces médecins au ton impératif qui attaquent de front les préjugés
de leurs malades. Il commence adroitement par admettra les idées
ou les impressions les plus absurdes; il a toujours à vous citer un
exemple de divagation plus extraordinaire que le vôtre, afin de
capter votre confiance cl de ne pas humilier le peu de raison qui
vous reste; puis peu à peu, il vous force à faire vous-même la part
de l'erreur et celle de la vérité. J'ai remarqué encore avec qael art
il exerce une tète faible à la fatigue du raisonnement, comme il l'in-
terrompt à propos lorsqu'elle touche à la pierre d'achoppement où
son bon sens habituel irait encore se heui lei , ci par quelle rose il la
ramène sans cesse au point de départ jusqu'à ce qu'elle .lit i ii-^i
pas à pas a atteindre une conclusion logique. D'ailleurs il a pour cha-
que malade un traitement moral différent et presque une nouvelle
méthode, ce qui n'empêche p.is que tous ne profitent de l'excellent
système général qui préside à SOI! établissement. Enfin, c'est an i
au milieu de ses enfans plutôt qu'un do< leur. 11 se prête à leurs ca-
prices, faisant des vers avec les poètes, on mieux, an \ rai connais-
seur de Cette folie, écoutant BUnS ennui les mis qu'Os lui lisent;
musicien avec les musiciens; broyant des couleurs au\ peintres, Bl
respectant les fresques bizarres dont ils badigeonnent ses mors;
argumentant avec les métaphysiciens ou aidant les ouvriers dam
leurs travaux les plus vulgaires, au point que je l'ai vu se faire la
manuMi\ re d'unancien prédicateur occupé à aligner delourdes pierres
dans sa courj mais un peu surpris toutefois lorsejne ce grave i
sonnage lui déclara qu'il venait littéralement de parer l'enfer tUt
bonnes intention» de tes ouailles, réalisant ainsi le mot connu de je ne
sais quel s.iim portugais.
a Pour me montrer combien il avait confiance en ma parfaite gué-
rison , il m'a permis, ce matin .de renouveler connaissance avec tous
mes anciens camarades d infortune, à la seule condition de ne pas
prolonger cette triste i isite. le n'en .w aïs nulle eni te , je \ dus assure,
et je ne la recommencerai pas. Quelle bizarre différence entre, mi
REVCE LE PARIS. 27
démence et celle de tous ces malheureux ! il n'en est pas un qui ne
croie sa raison inébranlable, et je tremble sans cesse de la fragilité
de la mienne, a
Continuation du Journal. — liuntingdon , juillet 17o7.
If solid happiness me prize
"VYithin our breast this jewel lies,
And they are fool who roam;
The world has nothing to bestow;
From our own self, our bliss must flow,
And tliat dear but our home , etc. (1).
a Ces vers si simples que nous avons quelquefois lus ensemble,
Théodora, sont du bon docteur de Saint-Albans, et je les récitais
en apercevant de loin les paisibles maisons d'IIuntingdon; mais sans
aller au-delà de la stance où le poète se compare à la colombe de
l'arche, trop heureuse de retrouver son asile, imprudemment aban-
donné.
a J'ai été reçu par ma famille adoptive comme l'enfant prodigue
de la parabole : on m'en voulait un jeu de mon absence prolongée;
mais mon retour a suffi pour faire oublier tous les reproches dont
on s'était promis de m'accabler. Il faut dire que ce retour venait à
propos remplir en p rtie le \id"qu'a laissé ici depuis quelques jours
le double départ de Fanny qui, devenue mistresse Poley, est allée
avec son mari habiter le Vork-Shire, et de mon frère William , qui est
allé à Londres dans l'espoir d'y obtenir le vicaira;;e de Mary-le-IJone.
Vous êtes notre dernier enfant, nia dit IL Morley en me serrant
dans ses bras : — Vous De nous quitterez plus, a ajouté mistress .Mor-
ley en essujanl une larme, et moi de promettre de ne plus les quit-
ter, comme m j'étai> maître de l'avenir. Je ne saurais me repentir
de cette pi on. est une si ti iste situation que celle d'un père et
d'une mère , quand tans leurs soins, pour rétablissement et le bon-
heur de leurs eiir.in>, les ont conduits eux-mêmes à une complète
solitude en ce has monde. C'est maintenant que je suis de nouveau
prix lann le Gis providentiel de mes hôtes. Quant à moi, je ne peu
me défendre d'une oertain tmetion an me voyant capable de
(l Si r | or réel, < trouve e< Kirn
foa» sont t |,|, h |,,m mûrir après. Le MMdi n'a r
nouft-méWs dépend BOtti Lonlaur II n'existe <]u< a maison qui no^
a ÉMM
Le Coin du feu cm i pot-me du docteur Lotion.
28 REVUE DE PARIS.
payer une partie des dettes de ma reconnaissance, quoique je ne sois
pas, vous le savez bien, de ces natures soi-disant susceptibles qui
ignorent que, dans les véritables affections de la vie, l'avance d'une
obligation ou d'un bienfait n'humilie jamais celui qui espère avoir
l'éternité pour s'acquitter.
ff .Mais il vous tarde surtout de savoir, je pense, Théodora, ce qu'est
devenue la vision, qui n'a pas peu contribué à prolonger le séjour
que je viens de faire à Saint-Albans, comme un voyageur qui se COS>
damnerait de lui-môme a recommencer sa quarantaine après être
entré dans le port. Eh bien ! ma cousine , soit que la présence seule de
Fanny causât cette vision, soit qu'avec la grâce de Dieu dans le ciel ,
les derniers soins du docteur et ses bons conseils à SainfeAlbaM
aient tout-à-fait raffermi ma santé, plus de vision depuis mon retoui ;
il ne me reste qu'une vague inquiétude chaque fois que M. Mode]
me parle de sa fille , et me dit dans ses regrets : « Mon ami , je crois
encore la voir...» Je regarde, je crois la voir aussi, mais comme lui,
par le souvenir; et ce n'est plus son spectre v isiblf me menaçant ei
me souriant tour à tour. Je ne sais .si mistresfl Morle\ a Bai pria d IBI
le temps quelque signe de l'émotion singulière que j'éprouvai-, par-
fois en voyant paraître Fanny, ou quand son nom Frappait inopiné-
ment mon oreille; elle a la délicatesse de m'en parler plus rarement,
et s'occupe plus volontiers de son (ils.
a A propos de celui-ci, je viens de lui envoyer DM lettre d intro-
duction jtour notre cousine, la femme du colonel. Vous comprendras
pourquoi j'ai préféré l'adresser à mistress Cowper plutôt qu'à ladj
Hesketh (1). Je sais que votre sœur, avec m Franchise habituelle,
craint, tout en rendant justice au vertus de mes botes, qnelevi
piété ne soit exagérée jusqu'au méthodisme, tandis qu > ce» rail la
justement ce qui recommanderait mon Frère William à mistn m C m
per. El «pie je VOUS lasse un aveu qui vous montivi | . ..mbien j'aura's
besoin (pie tout ce qu'on a dit de mes \ei lus , -hrétiennes fût un peu
plus \i,ii. Ma vanité est pour quelque chose dans cette lettre. 9i le
colonel n'est pas le plus généreux, il est le pins riche des mem-
bres de notre liere famille : or. je ne inifl DM «ché que William
Morley ait 1 0 les Cowper dans leur gloùt mondaine , pai M qu'il \ a
des gens i( i qui , jaloux de l'amitié que les Moile\ ont \ouée à un in-
connu, se sont permis de représenter cet inconnu comme un paurre
i I idj 11. -k 1 1 h .i.iii l.i MBV teTbiodoA. GOWBSI lui rUftltthUti dïireun tn'U mondaine
comptraUrement i ion autre cou
REVCE DE PARIS. 29
diable sans feu ni lieu, faisant le malade pour se rendre intéressant,
et plus amoureux de la bonne table que des saintes paroles de ses
hôtes. Ses hôtes, il est vrai, ont haussé les épaules à ces méchan-
cetés. J'ai feint , à mon tour, de les mépriser ; mais le sang des Cow-
per s'est secrètement indigné en moi : au lieu de m'abaisser chré-
tiennement dans ce monde pour être exalté dans l'autre , je n'ai pas
été fàclié qu'une occasion s'offrît pour effacer toutes les mauvaises
impressions que laisse toujours après elle la calomnie la plus gros-
sière; et quand William reviendra, il pourra dire enGn : a J'ai vu la
noble famille de l'inconnu, du pauvre diable, du parasite; il n'en
est pas une à Huntingdon qui pût opposer son arbre généalogique
au sien, et, dans la collection des portraits de ses ancêtres, l'ar-
mée, la jurisprudence et l'église saluent quelques-unes de leurs
{•lus hautes illustrations. » Ce sentiment d orgueil ne vous semble-t-il
pas aussi , Théodora, une autre preuve de mon rétablissement?
Quand javas à combattre des ennemis dans le monde invisible, peu
m'importaient ces ennemis du monde réel. Encore un autre symp-
tôme : tant que mes visions persistaient, une fausse honte me faisait
éluder toute allusion à ma démence; aujourd'hui, rejetant le passé
bien loin , je ne cherche plus à dissimuler combien j'ai été humilié
dans ma dignité d'homme raisonnable. Je veux retracer, pour mes
hôtes comme {tour vous, le récit des cruelles aberrations d'esprit
par lesquelles il a plu à Dieu, dans sa miséricorde, de me ramener
au pied de sa croix. »
COSmUATIOfl Di JotMAL. — Juillet 1707.
c Hélas! Théodora , par quel nouveau malheur la Providence vient
de m'arracher à nui téméraire sécurité! je m'accoutumais trop faei-
lenit-nt -vins doute aoi doux loisirs de ma retraite, et ma confiance
en mi rauom sérail peu à peu doyenne de l'orgueil. Adieu le bon-
b ir qne j'avais trouvé à Hnntingdon. Nous trôna perdu M. Morl
quelle perte pOOI noua ! quelle mort pour lui ! Klait-cc donc là C€ que
■e prédisait l'apparition .'
" M. Iforley, em m e i obnste malgré mm grand âge, n'iTiii jamais
ceaié d'aller desservir, le dimanche, sa chapelle de Grimstone. W-
l' lie dernier, il monta a < beral «le boa matin . selon son usage, et
mil eu roule. Au boni île trOÛ heures, un paysan frappe à BOtTC
porto, nu- demande, et, d'un air effaré, m'apprend que mon vénérable
ami ait .1 anc lieue «le la ville, étendu >ans \ ie dans m chaumière, par
suite d'une tliule qui lui a fractaeé le ( i aie- ; ton < levai l'était eni-
30 REVUE DE PARIS.
porté et l'avait violemment jeté sur le chemin. Je voulais dissimuler
d'abord cette affreuse nouvelle à sa compagne, et courir seul au lieu
indiqué; mais, pensé-je, comment lui expliquer mon absence, et à
qui laisser le soin de l'instruire avec la précaution qu'exige un si
fatal événement? D'ailleurs, peut-être M. Morley n'était-il pas mort;
il pouvait avoir dans ses derniers momens quelque confidence à faire
à sa femme. Je pris le parti de dire une moitié de la vérité, pour la
préparer doucement à l'autre. Je ne saurais vous peindre sa douleur.
— Partons, me dit-elle aussitôt; c'est à moi de lui fermer les yeux
s'il en est temps encore. — Nous partîmes. 11 n'y eut plus un mot
échangé entre nous jusqu'à l'endroit où le paysan nous dit : C'est
ici. Mais au moment où je serrais la main de mislress Morley . >aos
savoir encore par quelle parole je lui révélerais que e'était un ca-
davre qu'elle allait voir, la femme de notre guide vint à nous
criant ; // vit encore! Nous nous précipitâmes dans la chaumière. Il
vivait encore, eu effet, mais d'une vie convulsive et sans en avoir la
sensation distincte peut-être ou, du moins, sans l'exprimer que
par les cris étouffés de sa souffrance. Il ne pouvait nous reconnaitn
ni nous répondre. Un chirurgien avait été averti en même temps que
nous, et il arriva une heure après. A p ine l'eut-il examiné, qu'il
hocha la tête. Il n'y avait plus que Dieu qui avait le pouvoir de le
rendre à nos larmes, et Dieu l'avait destiné à nous donner cet aver-
tissement sévère qu'il nous rappelle à lui au moment où nous y son-
geons le moins, lue (forte saignée Calma ses tortures le premier jour,
mais le lendemain la fièvre le reprit avec une intensité nouvelle, et
jusqu'à son dernier soupir, ce dc fui plus qu'une agonie... Di
nie de quatre jours et de quatre nuits, | héodoral car il n'expira que
le jeudi matin. Quel ipei tade pour nous dans cette chaumière, d où
il fut impossible de le transporter à lluntingdon! Le malheureux
vieillard avait encore l'énergie d'un homme robuste, et il eût vécu
vingt ans encore, disait le chirurgien, Mai cal accident épouvantable.
Il fallait le voir dans sa lutte contre la mort , ee dresser tout à coup
sur s«m aéant, promener autour de lui ses veui ha-:anls, étendre
ses bras violemment contractés, comme un vieux gladeutaur dont
la colère jette un impuissant défi à l'a<l\ t-r-aire qui vient de le ter-
rasser; pas une parole articulée ne sortait de s.i boni lie, engorgée
par les caillots de sang, et ses veux éi neelaient sans y voir. ÛO
était son ame' p| quel horrible cauchemar sabissait-ellc dans cette
angoisse de l'homme physique, prolongée jasqu'a l'épuisement du
principe vital T William, à qui j'avais envoyé aa exprès, am\a le
REVCT DE PARIS. 31
mercredi, et il ramena sa mère, me laissant seul pour recevoir le
dernier soupir du moribond. Je crus que j'expirais moi-même en
voyant enfin ses yeux rutilans s'éteindre et sa tète tomber sur l'oreil-
ler pour ne plus se relever. Le paysan et sa famille s'étaient éloignés.
Malgré mon respect pour le défunt, je me sentais saisi d'une indéfinis-
sable horreur; car, me rappelant mes anciennes visions , je ne pouvais
m'empêcher de penser qu'il venait de soutenir l'assaut de quelque
spectre, et je m'attendais à voir l'invisible vainqueur se retourner tout
à coup contre le faible témoin du combat. Je fermais donc instincti-
vement les yeux; mais en commençant sous cette impression mon
examen de conscience, je trouvais dans mon cœur de si noires pen-
sées, que j'eus peur de moi-même, comme le gouverneur d'une place
qui, serré de près par l'ennemi, verrait tout à coup ses propres sol-
dats le menacer d'une émeute et l'accuser de trahison. Il me sembla
que j'avais je ne sais combien de torts à nie reprocher contre mon
ami, mon bienfaiteur, et que s'il avait pu articuler ses gémissemens,
c'eût été pour m'accablcr de mes remords. Aussi, quand je relevai
mes paupières, je me jetai à genoux au chevet du mort. En ce moment,
soit que lame ne fût pas encore sortie de ce cadavre tiède encore,
soit que ma terreur seule le ranimât, je le vis se dresser sur son
ut, je senti-, sa main presser ma main, et j'entendis sa voix qui me
dirait : Adieu, William; je te par lonOftJ
" Quand on rentra dam la cabane, on ma trouva évanoui.
a Depuis la cérémonie des funérailles, je suis resté plus de quinze
jours dans un état affreux, entendant bourdonner -m à mes
11 -, « ea mots : Je te pardonne... Pourquoi ce pardon, ou plutôt
• proche, dont je ne me rends paa compte'.' l'eu à peu la con-ola-
lioa de pouvoir mêler maa laxaaea à cellea de nuatieaa Morlcy et
lOB ilf ,i triomphé de » cite superstition et <U- ce remords men-
teur. ComhaenJDOtce commune affliction a resserré eaOOMnûail
Cependant aoni na nona lenteos paa la force, mieireefl Kiorlay et moi,
d'habiter Buntingdon. Quand William nona aura quin an>
mm réaoloa I émigrer n'importe dana quelle antre \ille. William i a«
rae demain an aain da aon troupeau ; i ar, ;,i ai e .1 la recomman-
dation de non in, 1«' roili miniatre h Londres, u
Amùu.i: l'iciioi.
j ••• m
t
AVENTURES
DU GRAND BALZAC,
POm FAIRF. SUITE AUX MYSTIFICATIONS
DU PETIT P01NSIXET.
V. — LE TRIOMPHE DE L'ORGUEIL LITTÉRAIRE.
Le rieur de Baisse était émerveillé de sa réception triomphale aux
BODJ «les instrumens , dan- le palais de la mystérieuse Ai iIh't, e : il
ne se repentait plus d'ayoir cédé sas sollicitations <: ■. iiî*l** » qui
le fit consentir à être introduit les yeus bandés, sons prétexte de lui
her les effrayant abords de ce palais , consti ait au milieu «les prê-
cipices et défendu par de menaçantes machines de guerre. Bautru
s'était décidé à imaginer ce prétexte, appuyé d'un ordre expi
d'Ârthénice, pour que l'arrivée de Balxac, au château de Richelieu,
en plein jour , ne lût pas troublée de quelques soupçons qui naîtraient
naturellement à la \ ne des anses du i irdinal . peintes <>u sculpt
sur toutes les faces des bâtimens. L'entrée de «<• magnifique séjour
•'t. lit soumise d'ailleurs à certaines précautions de police, capable
d'effaroucher le nouveau renu, déjà inquiet du roj ige qu'on lai
.i\,ut mit mire en poste . sans lui apprendre en quel lien on le trans
ferait. Balzac ne ^ î t doue rien des difficultés que Bautru déguisé eut
beaucoup de peine ft surmonter . quoiqu'il se lit reconnaître par li s
gardiens du pont-lerisj il serait resté dehors et peut-être l'auiait-
(I) VejM les livraisons du II 1 1 .' ■ min, ilu I M 1 r. juillet.
REVUE DE PARI<. 33
on arrêté avec son compagnon, qui s'indignait tout bas de passer
pour un moine, si Boisrobert n'était venu le tirer d'embarras et n'a-
vait emmené le carrosse dans la cour d'honneur.
Bautru, avant de se rendre avec Boisrobert auprès du cardinal,
ne voulut confier à personne le soin de mettre son prisonnier en
sûreté; il s'autorisa du nom du cardinal, pour tenir les cariera à
distance, et pour empêcher qu'une indiscrétion révélât à Balzac l'en-
droit où il se trouvait. Mais Boisrobert avait si bien [iris toutes les
mesures nécessaires, mis dans ses intérêts les officiers et les domes-
ques, distribué les rôles subalternes et fait sonner haut la volonté
de son maître, que Bautru put exécuter sans obstacle le plan qu'il
avait concerté avec Boisrobert et Faret ; pas un éclat de rire, pas une
parole équivoque, n'accueillirent le passage de Balzac, qui avait l'air
de monter au Capitole, et qui faillit crever d'orgueil, au bruit des
applaudissemens préparés pour 1'' recevoir. Il pria, d'une vois émue,
son conducteur, de remercier pour lui les personnes honnêtes qui
applaudissaient, et de leur jeter de sa part une poignée d'éens
blancs, qu'il lui rendrait sans faute sur les revenus de la terre de
Balzac. Les musettes et les hautbois le quittèrent au bas du grand
perron. Il traversa plusieurs galeries . toujours accompagné de Bau-
tru , qui lui .'. a -on bandeau, lorsqu'ils fuient entrés dans la cham-
bre destinée à |fhôte d'Arthéni .
Balzac fut ébloui en ouvrant les \ eux : il n'avait vu pareil luxe que
dans le. descriptions du palais d'Astrée : cette chambre imn
soutenue par des colonnes de mai lire, avait un plafond en coupole
représentant l'olympe avec les dieux et le- déesses de la mythologie;
les lambris don- étaient couverts d'attributs galans, de c rquois ,
de lacs d'aiBOUr, «le flamme-, de CŒUr percr- de part < ', la
tenture de soie rer te, parsemée de bouquets de rose admirablement
brode - . tjoutail au caractère erotique de l'ameublement , qui offrait
des latyret, des nymphes, des amour- , de- pied- de bout -, des
tétet de cygnes, des griffes et des cornes dans ton- les orneoa
des i et du lit: le pavé en mosaïque offrait em
le- mêmes symboles qui annonçaient clairement l'usage fondamen-
tal de cette « hambre ou avaient figuré tour a tour M' ' de Chanlo
afarion de Lorme et M de Combalet, les trois mattresa s atitr<
du cardinal. Balzac s'abandonnait avec t int de bonne foi à sa sur-
prit nenattentif de chaque objet, qu'il ne s'aperçut d
■iia i it ion dr ion conducteur qu'an bruit de la porte qui se refl i -
- il ne se tourmenta pas beaucoup d'être prisonnier, an
roua \i i\ . *«or. ^
RRVi K DK PARI-
s'étonnant sans cesse davantage de la prison splendide qu'on lui
il donnée. 11 retrouvait parti un autour de lui, dans ces emblèmes
amoureux, le témoignage des seatimens tendres et délicats que
lui avaient expriméfl déjà les lettres de l'inconnue. En ce moment, il
oubliait sa terre de lîalzac, le prieur Ojjier et surtout M de Chenil-
lac; il se : -ait de sa 1 fortune, el s'appropriait les plus
agréables scène» des pastorales de d'Urfé pour an composer de
noovi 11 n prolit sur le tli u il allait paraître avec tous les
prestiges de la gloire littéraire.
Il recommença d • % imiter en détail les beautés Je cet appartement,
qui s tnblait avoir été décoré, à son intention, dans le goût le plus
;uis. U remarqua pour la première fois un habit loinp!
et de velours, étalé .sur le lit , et il devina pjne CI t habit, qui eut paru
gulier à tont au re que Babac, était destiné à rempl : iasa-
que monacale. Du fond de sa pensée, il remercia la main invisible
laquelle il di i moyens de se montrer honorablement aux yeux
, et il se mit aussitôt en devoir de revêtir la fcv/1
d'amant ou plutôt de berger, qu'on L'invitait à prendre, pour n'être
l'étranj autrement que le hasard lui estai
donné. Il se fût affublé du plus es [ue d ment, sans s.iup-
mer qu'il ferait u:: li ,ui e I idicule, et il ne s'étonna pas de ■ trou-
ver é juipé à la | île, quoique la houlette , la panetière et les
pipeaux rustiques m n niassent à ce plais istasee qui aurait eu
bonne grâce sur I rds du Lignoi profusion de ru-
dentelli -, de broderies d'argent et do boutons de na< re,
Urtin jaune et vei I. à i an blane,
et! ii loursnacaratravei des bas couleur oran
s plumes dm h.i
iim. ofTï njffii iln loin ■loniitiaaan as— itilo
un lu,; ! baudriei se bleue hr.>, hé an or . coaune pour m haï
laressembl le plumage d'un perroquet, supportait une
l.i i -.-^a pendre fièrement le Ion;; de sa cuisse
droite. 1 -ieur de tabac, ainsi habille, aurait
fort nablera nt représenté le bei |ei Sylvain dan»/' Imsamasi
i • du poète Veronno, jouée l'ann< édente
ir.
avei complaisance , dans une glace qui
ne lui lit \ tout ce qu'il y tvail de divertissant et «le
m [U I i il M i" âne; il fut au «outra : >.iti*!.iit de voir que
. nven , n'étaient point ausi lam
REVUE I)E PARIS. 35
que lui, et il regretta plus d'une fois que Mlle de Chenillac ne pût être
témoin de ce qui allait se passer ; mais il ne sentit pas un seul remords
de son ingrat abandon , et l'idée même de la douleur de cette femme
abandonnée, ne lui causa pas la moindre envie de revenir la conso-
ler ! Il se félicitait trop d'une aventure qui s'annonçait sous des aus-
pices extraordinaires, et qui pouvait aboutir à quelque événement
imprévu; il vint à songer qu'il n'était pas marié, et qu'Arthénice se
proposait peut-être d'accorder sa main à celui qui avait déjà son
cœur; mais il se rappela tristement qu'Arthénice , si grande dame
qu'elle fût, ne serait pas libre de faire choix d'un mari, puisqu'elle
en avait un jaloux et cruel, suivant l'aveu de son ofûcier ; là-dessus,
IJalzac arriva naturellement à se souvenir des confidences de Iiautru,
qui lui avait fait de ce mari un portrait redoutable, bien propi
épouvanter l'amour le plus intrépide; Balzac réfléchit donc avec in-
quiétude au péril qui le menaçait, en cas que le tyran d'Arthénice
le surprît dans ce chàieau; il se rassura toutefois par degrés, et ne
craignit plus d'être écorché vif, en se répétant qu'Arlbénice était
assez intéressée à éviter la vengeance de son époux, pour n'avoir
épargné aucune précaution de MÏreté. Il aurait voulu alors savoir
mieux se servir de son épée, pour faire une veuve de cette victime
du mariage.
Quelle était cependant l'héroïne d'une aventure si romanesque,
l'auteur inconnu des lettres charmantes que I>;d/.ac recevait de Paris
cfepnifl plusieurs moisi Son imagination avait souvent vi dans le
vague pays dei conjectures , et nul indice ne B'était offei t à loi pour
l'aider à découvrir la vérité. Tousses commentaires 1. plus ioj
nJMU ne servaient qu'à lui prouver que cette aimable épislelaire était
fortement inu : .mler l'anonyme; mais enfin \< - obitai l< s qui
■'opposaient à la rencontre des deux amans tombaient donc devant
Il volonté et L'impatience de II puissante Arthénice. Balzac n'eut qu'à
rapprocher les inductions que lui fournissaient sou enlèvement, le
Mime «t le i aractèi e l>i/ai re de bob i ompagnoo de route, quelques
pnafti plus ou moins explicites échappés à ce dernier, l'aj pareil raj i-
eu\ dl -"il entrée (Luis |« rh.'i ti.iu , et la richesse du logement
qu'on lui avait assigné; il demeura convaincu qu'Arthénice était au
nu pi us une grandi dane de la COOr, peut-être une princesse i!u -.:ng ,
et qu'elle avait quitti peux m rendre dans m
aûn d'j avo r oae entrai m avec lui.
i bauteo qu'il avait delà oaisi ; de la fortune. d<
Arthénice fut confirmée par le ipectacle qu'il eut aux an
3G REVtE DE PARI s
ouvrant la cr !o du corps-de-logis où il se trouvait,
percée de plus de soixante fenêtres, et construite nouvellement en
fo De pierre blanche, avec des colonnes et de* pilastres (Tordre do-
rique, resplendissait de statues et de bustes antiques en marbre et
en bronze, placés dans des niches au premier et au second étage; un
i fond de cuve, rempli d'eau do source, entourait le château,
qui m composait de bàtinuns liés ensemble p.ir de* tours <t
des pavillons de différentes formes; des boulcvarts et dee terrasses
b ndaient de chaque côté pour Pagrémenl plutôt que la d
de cette royale deaaeore, et ao-ddi de • — inait un parterre
délicieux, dont les plate-bandes nserées de buis formaient ;u-
oenétriques, ni < uni 1-' goût de l'époque, <t encadraient dos
3 Ds dans les fl< ur- et la verdure. Aux quatre coin* d tr-
terre, quatre sirènes \ « rsaient de leurs urnes une eau claire 1 1 abon-
dante; à l'extrémité, une petite ri\iére, emprisonnée dans un cafJfJ
lar^o de neuf ou dix toises, séparait le jardin d'un parc immense,
qui déployait au loin s. - ( ses * en I ix, ses
charmilles taillées en murailles et ses tscades Iles. Du riant
paj semé de moulins 1 1 de fabriques, Fermait l'horixon.
Balzac compara de nouveau en s3
tout ce luxe d'an hitecture et de planlalio: | | dont il
était si fier au] m colombier qu'A t ti iveaCai
/h il , à son manoir île hobereau angoumois . a M b — <ur où
gloussaient canards et dindons, à son potager et à son forger qui lui
d allaient à peine des légumes et des h uitS pour M table II soupira
d'envie et convoita 1s n du mari d'Arthénice; mais il s'étonna
pi'une si merveilleuse résidence n'était pas plus tranquille et
plus solitaire. On entendait de toutes parts une rumeur pareille à
Celle d'un port de mer: les VOIX, les cris, les t liani- des ouvi
mêlaient au bruit des martiaux, d< i et des crics. Oi royait
partout circuler des hommes armés de pelles, des chevaux et dan
charn soldats et des valets. D y avaHwccaame une colonie de
maçons, découvreurs, de menu «ers, de jardiniers et de travailleurs
de toute es] Bal ne put s'empéi her de réflé< liir aux m oui
DS qui pourraient résulter pour lui d'une telle quantité de témoins
plus ou moins dil t capables d'alli rlir de si venue «
trois ennemis, ].■ mat i , OU le frère, OU le père d'Arthén " - idées
rembrunirent tout a coup des sombres couleurs ai nielles
< hide i peint le supplii e du rché vif et changé en
T | n Apollon.
REVUE DE PARIS. 37
Balzac n'avait pas achevé d'examiner en détail le paysage qu'on
voyait de la fenêtre, lorsque Bautru rentra, ayant une longue robe
de brocard , avec un bonnet conique de velours noir, étoile d'argent ,
et tenant une baguette d'ébène, à l'instar des magiciens de comédie.
Il était suivi de quatre valets, vêtus en bergers, et de trois flùteurs,
portant le costume espagnol, la colerette tuyautée à trois rangs, le
justaucorps à fausses manches, les chausses amples et bouffantes,
le chapeau de feutre gris à plumes , comme de véritables gentils-
hommes de Castille. Balzac les prit pour des seigneurs, et les salua
profondément, pendant que ceux-ci se mettaient à jouer des airs
tendres et langoureux. Les valets commencèrent, aux sons de cette
musique, à inonder d'huile odorante les cheveux de Balzac, et à les
arranger en boucles flottantes sur ses épaules; ils vidèrent deux ou
trois flacons de parfums différens dans cette longue chevelure, qui
exhala bientôt toutes les odeurs d'une boutique d'aromates. Balzac
s'était laissé accommoder en cadence par les quatre perruquiers, et
sa pauvre tête tournait sans cesse au gré de ces bourreaux, qui le
tiraillaient en tous sens.
— Vous allez me conduire aux pieds de la belle Arthénicel dit
Balzac à Bautru, qui avait peine à s'empêcher de rire de la toilette
laquelle il présidait.
— Oui, monseigneur, dit-il en s'inclinanl à l'orientale, les mains
croisées sur la poitrine; mais arant de vous donner audience, elle .1
désiré relire tout le volume de rosi it effet , elle s'est
enfermée dans son cabinet. Cependant il y a là bien des gens qui
attendent la faveur de rons eue présentés.
— Lli! quels sont ces gens, monsieur? repartit Balzac, qui eût
ihaité plutôt que sa maii: it \euve, orpheline et fille unique;
brutal de mari?
— Il n'aurait . monseigneur, répliqua Bautru méditant déjà
■M BOUTelle malice; je lui ai annonce que VOUS n'aviei pa>> d'égal
pour le maniement de l'épée.
— De 1,1 plume, roulez-vous dire.' cai je ne sais pas de meilleure
aime, ii j'en userai quelque jour contre Daniel Heinsius, qui s'est
raillé de moi.
— Hélas 1 monseigneur, m rons écriviez contre tous ceux qv
lient de rous et de ros ouvra ;••>, le, jour> ri les nuits ne rous
pourraient suffire, et votre plume se lasserait plus vit'- que la langue
plaUans. Ne faudrait-il pas une mer d'encre pour} noyer la
.
08 RKVIK 1>K IAR1S.
— La critique ! >'<éeril r..il/-ac en se redressant avec dédain; elle
est pour moi telle que le cydope Polyphème : Monsirum horrendm
informe, mgem, cui Immim ademptuuu
— Quoil monseigneur, vous parlez latin? dit Hautru, qui feignit
l'étonncment et l'admiration. M. de P.alzac a parle latin!
— Ce n'est rien que cela, répondit Balzac jouant la candeur d'un
véritable savant; j'éc i is en latin aussi Gnement qu'en français: je fais
des vers latins que Virgile et Horace n'auraient certainement pas
faits, et tôt ou tard j'imprimeraàXawwHi un l'tbri tresac Ephtolœ sclcvtce.
— Vr. liment, vous excellez en tout ce que vous faites, et en vous
voyant tant faire, on est surpris seulement de ce que vous ne faiti -
pas.
— Vous êtes, monsieur, tout confit en politesse. Mais quels sont
les gens qui souhaitant de m'étre présent*
— Ils viennent à VOUS BB députation de divers endroits : quelques-
uns, ce m'a-t-on dit , arrivent de Rome azprèi ponc faon voir.
— De Home! 1>< 01 DieuJ interrompit Baliai afflfl émotion. Serait-
ce le saint-père qui m'envoie s,i bénédiction!
— l'avais penaé d'abord que le pape était mort et que le conclave
vous allait élira à sa place.
— Ohl non, ceci n'est point préaomable, repartit Balzac , qui prit
au sérieux cette bouffonne supposition : je ne suis pas encore cardi-
nal , et, d'ailleurs, j'ai reçu dernièrement une lettre familière du pape
I i bain \ 111, qui n'était pas eu humeur de mourir.
— Nous vomi aussi des gentilshommes qui sont envoyés des
Paya-Bai fora vous, et d'autres qui ont quitté Paris afin de vous
admirer.
— C'est sans doute le cardinal Ferdinand, gouverneur desjl'.i
lias, de «pli les officiers ont ordre de me complimenter en se rendant
à Madrid : ce cardinal m'écrit sauvant qu'il périrai! d'ennui dans son
uvernement, si mes lettres M lui Bai 1 1 I ni de mcdei in et <\c\\; o-
;;ucs. Quant aux ;;en> \enus de Paris . je ne doute pas que ce ne soi!
le < ardinal de Richelieu i qui je dei rai obligation de cette hoi •
— ûui-da, vous l'avei deviné , monseigneur, et le cardinal lui-
même » si peut-être déguisé parmi sas ambassadeui i.
Bautru tendit la main à Balzac cl le conduisit hoi - de la « liaml
en marchant d'un pas majestueux que réglait la mesure musicale. . t
qui était en harmonie avec les airs solennels que les flûtes pu. lient
derriei e l'orgueilleux amant d'Arlhénicc; ils iia\ erséi i ni de la sorte
plu.sieuis galeries, dont l'étendue ei la décoration enflèrent davan-
REVUE DE PARIS.
tage la fierté de Balzac, qui se regardait déjà comme maître de ce
palais ainsi que du cœur de son hôtesse; partout, sur son passage,
accourait une foule de dames, de seigneurs, de pages, de valets, qui
se rangeaient en haie pour le laisser passer et qui témoignaient une
curiosité que Balzac était fier d'inspirer: il ne remarquait ni les sou-
rires moqueurs, ni les chuchotemens ironiques; mais il s'enivrait des
regards qui pleuraient sur luiet n'entendait rien des rires qui se succé-
daient assez haut pour que Boisrobert soulevât une tapisserie et leur
imposât silein- e avec un ton impératif que fortifia l'apparition du < ar-
dinal auprès de son favori. Balzac était si rempli de joie et de son
propre mérite, qu'il ne fit aucun" attention à l'ordre que Richelieu
avait donné par la bouche de Boisrobert, et qu'il continua d'avan-
cer, en saluant d'un signe de tête complaisant les dames qui se pro-
mettaient tout bas i:c lui faire payer cher ces gracieux semblans de
protection.
Bu, :ait seulement aperçu que la plupart de ces dames, qui
composaient sans doute la cour d'Arthenice, a\ aient pris des costu-
mes de be . tels qu'on les portait au théâtre d'après les descrip-
tions de romans. Les hommes , au contraire , sans se rapprocher de
la vérité local , étaient vêtus d'habits orientaux, également dénatu-
par l'imagination des poète* français, qui avaient introduit le
faux en tout genre sur la scène comme dans toutes les représenta-
tatansdelai rdàaaire ; les | raids , bizarrement affu-
Méf des frij - pie leur avait offertes la ganlerobe drama-
tique du châ: • tm liaient à entrer dans t'eaprit de leur- i
in<li<ju«s par la défroque qui leur était échue a obai un. Mais Balzac,
habitué aux manies pastoi aléa et aai déguisemens grol de son
Al iaadni do mauvais goût qui avait atteint les
habitant «lu Palais des Amans I rtui ~ , et qui se montrait
leors costumes ext ravageas; il en acquit beaucoup d'estime poui la
reine invisible «1 i bergères , de ces Persans et de ces masques
emprunté-, aux tragwxHnédies d do la ( ..'./•• et de
ip il s au milieu d'un' galerie de portraits que
lai ornemanistes n'avaient point acaefé Me doi er; il avait lu son aoai
au m île ces ' a<lre>, dans lequel la figure mal - mbre d'un
<he. alier arme de pied eu cap paraissait ><«rt r de la t>> I : 1 -uppœa
tout d'abord an t boaune d'armes da xi\ devait apparte-
nir a la famille des Baliac . poîsqa ou avait place « e nom au-do^ous
du tableau, <t il ne sentit pas '.e plofl mm< e s, i u; -u! • <! f
W REVIE DE PARIS.
à titre d'ancêtre le personnage de cette peinture, quoiqu'il se sou-
vînt des commcncemens de sa noblesse, qui ne remontait pu méim
à son aïeul, et quoiqu'il m reconnût pas son écusson dans celui des
Duplessis-Richelieu qui signalait l'origine du chevalier que la généa-
logie des Gnez n'eût jamais pu accaparer. Mais la satisfaction de
lîal/.ac fut au comble lorsqu'il vit smi nom répété dans les inscrip-
tions de chaque poi n ail avi c différentes dénominations, qu'il n'avait
pas fournie, ;'i l'auteur pancartes imposantes : Fréderû Y/1,
rieur de Balzac, dit te l lutin; Jult i XX . B \kac, dit le Bel;
■l< an \ I. , rieur de Bahac, dit le Superbe, etc. Balzac . qui jusqu'aloi -
ne s'étaii ; as douté de l'ancienneté de sa rai e, se rejouit de retrou-
ver cette nombreuse suite de héros du même sang ou «lu moins du
même nom que lui, et il se mit a les examiner l'un après l'autre ai et
le plaisir qu'on éprouve à revoir de vieilles connaissances; loin de
concevoir le plus léger soupçon sur l'authenticité de cette filiation de
Balzac célèbres, sans B'étonner seulement du caractère récent de i
pancai tes écrites à la main sous ces tuiles enfumées, il ne tarda |
à se persuader qu'il était en présence de quarante générations
de sa maison et antérieures à Hugues Capet.
— Que vous semble de cette galanterie, monseigneur? dit I! i i
tru, qui n'avait pas voulu interrompre l'exl ISS de ï( an-Louis Guea
avant que celui-ci se fût accoutumé aux \i - prétendus
aïeux , < t qui laissait le cardinal s'amuser do spet tarie de cette usur-
pation généalogiqu i.
— Laquelle? demanda Balzac, infatué déjà de ses nomeaux
aïeux : eiilende/.-\ mis parler de te- 1 tes d'amour qui ornent la .
saque de mon trentième aïeul, très haut et très puissant seigneur
Honoré de Balzac, fameux par ses conquêtes amoureust
— Je parle, monseigneur, de la surprise que vous a mém
M Arthéuice. en faisant peindre les plus grands hommes de votre
maison.
— En \éi ilé, « lie n'aurait BU faire un plus noble et plus -loi
« hoix eu toute la noblesse de Fi a née, et je l'estime davantage d.w
honoré ma famille par ces peinturée , qui » ertainement oni
au naïui 1 1 . tant elle- sont ressemblant
— Ainsi vous eussiez reconnu ces portraits, sans qu'il roua lût
nécessaire d'en lin' les noms? reprit Bautru, stupéfait
Mirant e.
— Dieu merci, ce n'eatpaa d'aujourd'hui que je sais de qui je d
•ls ! repartit lîal/.ac sans hésiter ; 1 histoire de ma maison loin Le a
RENTE DE PARI>. i£
celle de la maison royale, et j'ai retenu tout au long les belles actions
desGuez... c'est-à-dire des Balzac, qui ont illustré ce nom depuis
l'iiaramond. Je tiens même de feu mon père que ce nom de Balzac
est purement gaulois et signifie bel esprit. Vous ignorez peut-être que
les Balzac ont à diverses fois sauvé la monarchie?
— Je l'ignorais vraiment , interrompit Bautru, que démangeait
l'envie de lancer un bon mot; mais j'ai ouï conter que les oies aimè-
rent le Capitole de Borne.
— Il >'agit de l'histoire de France et non de la romaine, répondit
naïvement Balzac préoccupé de sa filiation : je puis vous en appren-
dre quelque chose. Le plus célèbre de mes auteurs fut Boffec de
Balzac, qui vivait au \i\ siècle; il fit rebâtir de ses deniers l'église
de l'abbaye de Saint-Julien à Brioude, et il eut l'honneur d'y être
enterré en habit de cordelier...
— Je gagerais que votre aïeul, après sa mort, ne portait pas cet
habit d'aussi bonne grâce que vous-même de votre vivant.
— In autre seigneur de Balzac, non moins fameux, fut lloffec,
troisième du nom, qui eut la gloire d'être le parrain de la grosse
< loche de Brioude : c'était là un très grand et très renomme person-
jeyous jure, capitaine de trente lances et sénéchal de Beau-
! c pour le roi Charles V\ chaque année, il ouvrait la foire dans
cette ville par une cheTauchée magnifique...
— Connue font les bouchers de l'ai ifl escortant le bœuf gras, au
. le <lei nier jour du carnaval?
— El Robert de Balzac, quel homme! il avait >i\ pi )àa de haut,
monsieur, et il était plus robuste que IfOon de Crotone.
— Brioude est une heureuse rifle, je dirai même la j lus heureuse
de toutes les villes, puisqu'elle fut le berceau des Bal/ .1 rai-
son d'en être li re, monseigneur, 1 si elle eût produit les
Duplesa s-R helieu et le p 'lit cardinal de cette m tison.
— Il e^t \ r.ii que je pui- mimai . m le saint ; ère j 1 onsent ,
tandis que le cardinal-ministre ne ^aurait derenir ce qa • j , en
dépil de toutes les bulle-, <iu pape.
— A moins que le pape m m i b tngeât en Apollon pai les mérites
du Saint-Esprit.
— N - rons encoi G iffiroi de Balzac, en faveur do qui la roi
\ il établit une foire au bourg de Saint-Clément...
— Mon Dieu! monseigneur, si votu texl'hia m-
les roû leFran I de leur 1 ie pour >oua faire*
pla
\2 HEM'l
— Je ne dis pas cela; mais je prétends que ma race remonte aux
premiers temps de la monarchie, et je regrette seulement que mes-
sieurs d'Entragucs m'aient enlevé plusieurs de mes auteurs pour les
mettre dans une généalogie pleine d'erreurs , où je ne figure pas. Je
vous donne à penser limpertinence que c'est! aussi j'ai préféré re-
noncer à la branche d'Entra^ues et la retrancher de la véritable
souche des Balzac.
— Je vous prierai alon de faire dresser un bel inventaire de tons
les Balzac ancien- et modernes, afin de diriger les inscriptions de
ces portraits.
— Y<>u li.z-vous, en même temps, faire entendre au peintre qu'il
s'est mépris sur les armes des Balzac?
— Comment donc? ne portez-vou- pas •lu ■ m à troi- theifOM
de gueule-? Le peintre TOOS ■ l lioi-i pourtant les plus belles armes
qu'il put trouver. Voyez : cclan'.i-t-il pas bon air. et ne croirait-on ;
que TOUS êtes doc et pair?
— Le peintre avait assurément une honnête intention; niai- j
m'en tiendrai . >'\\ \ous plaît . à mon >'■. u-wi d'azur à Lroii nnloiri
d'argent, au chef d'or charg utoirs d*asnr; i mm
les armes que j'ai fait peindre sur les girouettes de nia maisou de
Balzac.
Le sieur de Balzac se reo i et parut -enfler d'orgnefl en ;
lant de - - ronetteas Bautru, qui crai;;nait que l'areugle vanité de
noble de (niche date ne fût pas dupe long-temps de ses illusions
en prose» este longue suite de portraits n pi esentant les aïeux
du ( ardinal, entraîna l'écrn ain angoumois dan- la salle d'audiem e. oè
ils fuient introduits par l'huissier qui annonça d'une reiz de Stentor:
.( L leur de Balzac, -re (t historiographe de ta belle
Aiihenice: i Cette double quaUÉcatioa étonna beaucoup celui qui la
lit pour la preniiei lésant une nombreuse assembh i qui
ail émue a MW aspect et qui n'a\ait point assez d'yeux pour le
considérer.
— Oh! monsieur, qu'e-t-ce que cela? demanda-t-il à demi
MU guide; ne sommes-nous pal I la COUr? Quelle autre que la reine
me nommerait s.>n set réiaire et historiograph La belle Arthéniee
ne serait-elle pas -a majesté elle-ruénu
— Il ne m e-t pas permis ois répondre là-dessus, reprit Bau-
tru . qui faillit ci.uiliei do rire à < cita làaguln n supposition de Bail
ma,- le- reines sont comme les grandi ècrrrajnj : on les reconna
RENTE DE PARIS. 43
leurs œuvres, même anonymes; voyez donc celles qu'on va vous pro-
duire?
— Oui, j'ai bien deviné, c'est la reine Anne d'Autriche, s'écria
Balzac transporté de joie, et je suis présentement dans un de ses
châteaux, à Fontainebleau ou à Saint-Germain.
— Je ne saurais vous dire davantage en quel lieu vous êtes ; mais,
fût-ce un château royal, un génie tel que vous ne s'y trouverait
pas trop glorieusement logé. Voici les ambassades qui attendent de
vous être présentées : faites-leur bon visage , je vous en prie au nom
de Mme Arthénice qui est bien aise qu'on vous fasse honneur et à qui
l'on rendra compte de ces réceptions.
.Balzac s'assit sur un siège élevé de trois marches, que Bautru lui
désigna, et, promenant autour de lui des regards protecteurs et
satisfaits, il prit un air d'empereur romain et inédita le plus gracieux
sourire pour recevoir les ambassades qu'on lui promettait. Cependant
il sentait dans son estomac vide les tiraillemens d'une faim impérieuse,
et il s'étonnait de ne pas humer quelque odeur de cuisine révélant le
•Minage d'un bon dîner; il n'osa pourtant exprimer les espérances
de son appétit qu'en roulant sa langue dans sa bouche. Il ne s'était
pas aperçu, en «'asseyant, que ses chausses de velours s'attachaient
fortement au cuir noir du fauteuil, enduit de poix résine.
Deui pages soulevèrent une portier'- de brocard et l'on vit s'a-
vancer une douzaine de valets déguisés en magistrats, avec la grande
impie, l.i robe noire, le chaperon sur l'épaule et la baguett
d ébènc i la main. Boisrobeit, habillé de même, et le visage à demi
couvert par ses faux cheveux et sa fausse barbe blanche, mari hait
à la tête de cette bande.
— Monseigneur, dit-il à Ii.il/. k en saluant à plusieurs repri
— que la déesse Itenommëc a embouché sa trompette pour nous
apprendre votre venue dan- latent , IOQ8 loi beilbi et léoéOBam
dei enyirooj m sont réunis à l'effet de tous complimenter, et c'est
moi qu'ils ont chargé de ri m plie ce devoir. le De SOU laipOTtUliei i
pas de beaucoup de paroles; car l'admii ation que noms inspires
nous oie presque l'usage de la voix; OU p. nie de fOS fff âges |
qu'aux « onlius de l'univers, et j'imagioe qu'on les goète pareille!» nt
dans le « ni, si le pari. ut boahoar est donné aux élus.
— Voila un orateur de bean «style, dit Baisacen se penchent â
1 oreille de bautru, mais i • déjeunerons-nous pas aujourd'hui .'
— M'Uiv tontii. L Boil Obéit, qui entendit la question
entres* i .1 Bautru, .sitùt q e la provim e fut iu~.ii uite de \ \ ri-
\\ REVUE DE PARIS.
vée, chaque bailliage, chaque château, chaque maison de paysan
\( us eût voulu recevoir et faire fête; mais la chose n'était pas aisée,
d'autant que personne n'aurait consenti à céder cet honneur incom-
parable; en conséquence, il fut arrêté entre nous...
— Monsieur, mon cher monsieur, interrompit Balzac avec impor-
tance, venons au fait en \ eu de mots ; car nous sommes pressés.
— M'y voici, monseigneur: on convint de dresser le projet d'un
dîner solennel qui aurait lieu en vingt endroits à la fois, afin (pic
chacun de nous vous pût servir un plat à sa façon; ainsi, on vous
donnera à laver dans un endroit; puis, <l.ms un autre, vous trou-
verez le potage; plus loin, vous tâterez de l'oie; plus loin anCOI
on vous servira du poisson; ailleurs, ce sera du gibier; ensuite, de
la venaison; ici, vous attendent les entremets sucrée : là, le fruit et
les confitures; dix lieues au-delà, vous aurez goûté le vin des meil-
leurs crus, les mets les plus exquis de notre cuisine et 1 estime pro-
digieuse qu'on fait chez nous de vos livres.
— ("/est un dîner en poste que vous m'offre/, dit Halzac en souriant
d'un air agréable, et je serai heureux si je ne chevauche pas une
demi-journée avant de gagner le rôti; mais pour la singularité delà
chose, j'accepte votre invitation, quoique j'aie refusé relies des pins
grands seigneurs, même des ministres et des cardinaux : vous vou-
drez bien apprendre cela aux hôtes que j'aurai.
— .le leur ferai savoir cette honnête parole, reprit Iloisrobert I
force salutations; préparez-vous donc, monseigneur, à venir bientôt
dire votre hcnnl'n Ut à t'arpenlras et vos OTOCa à Amiens , \ille natale
du fameux M. Voiture.
— Amiens! Voiture! sYei ia BakaC étourdi de CM deux noms qui
le firent repentir de s.i promesse imprudente; quel est ce M. Voi-
ture? quelque marchand de \iiis. j'imaginai Assurément, je n'irai
point à Amiens, et plutôt que d'y aller, je boirai de l'eau jusqu'à la
mort.
— Nous boire/ le | llice jusqu'à la lie, repli. pia BautTU indign-
i 1 ne allusion à l'étal bien ( onnn da père de Voiture.
M ùa Boisrobert l'étaii retiré arec n suite de baillis, pour ( ha»
i de costume, et il ne m lit guère attendre, pour reparaître dé-
guisé en ipadassin du bel air, le visa e ten ible et menai ant . ai
deux ou Iroil ' M au icea < 1 1 1 i le divisaient comme un damier, la BOUS*
tache longue et pendante, la chevelure éparsc nu les épaules; il
portait une Itauie fraise, un grand chapeau à plumes noires,
I "ttes en cuir de buffle à Cûl éfiséj une Culotte ample de vélo
REVUE DE PARIS. 45
violet râpé et taché, un pourpoint de peau enjolivé de taillades mon-
trant la chemise, une casaque à manches en laine brune; mais la
partie la plus caractéristique de ce nouveau costume était une lourde
épée qui traînait à six pieds derrière lui; les valets étaient vêtus à
peu près de la même manière; mais aucun n'avait son assurance
martiale et sa tournure formidable. Le cardinal de Richelieu, qui
regardait cette comédie à travers un rideau, crut voir sortir de la
tombe François de Rosmadec, comte des Chapelles, qui servait de
second à Bouteville dans tous ses duels et qui avait eu la tête tran-
chée avec lui en place de (irève.
— Messeigneurs les libellâtes de Hollande! annonça l'huissier cit
les introduisant dans la salle au milieu du cliquetis des épées sonn
sur le plancher.
— Ah! monsieur, dit Balzac en se penchant vers Bautru, ne me
livrez pas à la merci de ces gens-là qui ont pour plume une lame
affilée.
— N'ayez aucune appréhension, monseigneur, reprit Bautru, ils
ne tremperont pas cette plume dans votre sang pour écrire vos faits
et gestes.
— Monseigneur, dit Boisrobert en s'appuyant sur la poignée de
nous sommes envoyés par nos confrères de Bruxelles et
d'Amsterdam pour vous exprimer notre admiration touchant votre
beau traité dû-Prime, qui ne le cède pas à celui de Machiavel, m pour
vos lettres qui surpassent hardiment celles de Pline le jeune et de
Cicéron.Gette admiration est telle que nous avons juré entre nous de
poursuivre par le fer et la plume quiconque oserait s'alta [uer à votre
>t\ le el reprendre un seul mot dans VOS livres.
— C'est trop d'honnêteté, messieurs, répondit Balzac charmé
d'une pareille déférence qui rehaussai! em - m mérite à sespro-
- reux ; je m'estime heureux d'avoir trouvé devant la -<'•-
vérité de ros seigneuries qui n'épargnent pas les têtes couronné*
— Il est vrai que nous disons de i udes vérités à M. le cardinal el
que nous cherchons noise bui puissans de la terre; mais Vi.ii>,
mon sieur de Balzac, vousétesà< tnt pique-, an-dessus desroiset des
p ri uer-, par la gloire de vos œuvres, el nous rous considérons i on
une personne
— Messieurs, je vous remercie de cette considi
Balzac, dont la vanité s'enflait de plus en plus
— Oui , monsieur de Balzac, continua Boisrobert
'jli REVCE DE PARIS.
moustache , nous avons déclaré une guerre à mort à vos adver-
saires
— Eh ! messieurs , il faut bien que tout le monde vive; je vous de-
mande le pardon de ces insensés qui ne savent ce qu'ils font.
— Cet oubli des injures témoigne de votre grandeur d'ame, et je
vous loue de pardonner ainsi à vos ennemis; mais souffrez que
nous en purgions le monde, comme fit Hercule dans ses mémorables
travaux contre l'hydre de Lerne, le lion de Némée et autres bétes
féroces.
— Je consens que vous les frappiez à coups de plume, mais je
vous prie de les laisser vivre de même que les rats, les puces et tels
animaux malfaisans.
— Nos confrèies de Hollande nous ont chargés d'appeler en duel
les mécrôaas qui s'avisent de critiquer vos ouvrages,
— Vous auriez encore une grosse besogne, monsieur, ei il PBSM
faudrait d'abord lancer un défi contre l'Académie en corps.
— C'est notre intention, et nous couperons les oreilles an x acadé-
miciens qui relii-.ii ont de se battre; je vous prometl I M 01 1 illcs-la
pour en l'aire un collier qui I audi a celui de l'ordl B du roi. En Outre,
j'ai dressé plusieurs cartels que je ferai porter à \os en\ieii\, au\
écrivains qui se sont raillés de vous dans la querelle «les FeuiDans,
au frère \ndré, au père Goulu, au sieur de Javerxac...
— Ce dernier seul vous répondrait, mais les autres sont [\cn>
• l'église, et vous excommunieront, ta lieu de vois rendre raison.
Croyez-moi , monsieur, ne \oiis exposes point au\ rigueurs de l'edit
contre les duels, et serves-moi de votre plume aussi gaillardement
que de votre épée.
— Quand nous aurons fait main basse sur tous roa Aiistarques
en fiance, nous irons en Allemagne châtier l'insolence d'un certain
Heinsius, <pii proclame que \ oit ure VOUS I ravi VOS plus veftS lau-
riers, et que VOS lettres auprès des siennes sont semblables au fu-
mier à i ôle des Hem
— Voilà un impertinent maraud, s'écria Ital/ac rouge ^\^
i \ous le rencontre! par hasard , faites-le dégainer, à moins qu'il ne
rôti acte ses calomnies.
— En attendant, accepte/ cette offrande que je VOUS pi- sente au
nom de tous mes confrères, di( Boisroberl en tirant de ss poche une
imite de plomb.
— Oii'est-ce. mon ami? Du taba< ! dtS OOnfiturCOl des <\\,\:<
peut-être ki brc\ei île quoique ardre de chevalet m .'
BETTE DU PARIS. ,7
— Ce sont les cendres d'un de vos plus mortels ennemis, que
nous avons tué pour vous venger du tort qu'il vous a fait en Hol-
lande.
Balzac reçut d'une main tremblante ce singulier présent, et atta-
cha ses yeux sur la boite sans oser l'ouvrir, pendant que Boi>robert
s'empressa de disparaître avec son cortège pour subir une nouvelle
transformation, à laquelle se prêtait son excellent masque de comé-
dien. Balzac regardait toujours le vase de plomb qui devait contenir
les cendres d'un homme, et il éprouvait une secrète joie de posséder
ce monument terrible d'une vengeance qu'il n'avait pas sollicitée et
dont il ignorait l'objet; enfin, la curiosité fut plus forte que la ré; u-
tnce qui l'empochait d'examiner le contenu de celte boite m\ -
rieuse, et il la dévissa lcntom nt avec une sorte de majesté accom-
modée à la circonstance La boite ouverte, il y vil des cendres qui
provenaient de papier brûlé plutôt que d'un corps humain, et un
manuscrit, dont il ne lut (pie le titre, avec autant de surprise que
d'indignation, constatait que ce mortel ennemi qu'on lui avait Ih
en cendres n'était autre qu'un de ses ouvrages. Ce titr ait seu-
lement : !' - il/ut de ta condamnait m du l\ re '< tilulê le Prince,
teur de Balzac, lequel fut in hic publiquement à Bru elles,
tence d ; marquis d'Ail mu, comme rempli de ma tmes /<
toiret à Chômeur i /> de l
vrage <i digne du feu.
i-verbal concernait on fait récent dont Bal/.i il en
a\K et qu'il s'était bien gardé de publier à eau
i Datten i et auto da-fé littéraire, accompagna
vingt mille spectateurs. Balzac remit le manuscrit dans la e, et
ne se vanta pas de ce qu il avait lu; il s'imagina que les libellâtes de
Hollande avaient voulu recueillir les cendres de son Prim .
anti oo ramassait j tiques : mais
lorsqu'il ouvrait la 1 pour demander font basl'expl i de
la métamorphose opérée dans le contenu de la boite, il oe trouva
plus ses prétendus champions de plume et d'épée, qn B rob
t emmenés avec lut; il s'empressa de cacher dans sa \ he le
[ulier hommage qui lui venait de Hollande, et il affecta de parai*
t satisfait , quoique son embarras fol aussi \ isible que sa rou-
ir; il commençait à entendre gémir ses entrailles qui ne pou»
eoi se repaître des mêmes aliment que m vanité d'auteur.
— Mon ami, dit-il à Bautru , je ne ->ai> si ci Cjoi m'i
donné de rappétit, ma» ]•• me mettrais à table *
'(S REVUE DE PARIS.
— Ne parlez pas de cela, reprit Bautru ; les génies ne boivent ni
ne mangent, et vous seriez ravalé au niveau de Boisrobert, si l'on
VOUS voyait la bouche pleine.
Balzac ne se fût pas rendu aisément à celte considération de jeûne
perpétuel, si Boisrobert n'avait repara avec sa troupe, tous habillés
en bourgeois de l'.nis. avec des étoffes de laine brune, des bas
de couleur, et un petit chapeau Bans plante*; la simplicité de leur
costume dénué de galons, de rubans et de taillades, annonçait la
profession de marchands, bien qu'ils ne portassent aucune marchan-
dise de leur commerce.
Boisrobert s'était affublé d'une perruque rousse et avait donné I
son \ isage l'expression niaise de celui dn libraii e I oui bé . qui tenait
alors sa boutique dans la galerie des Merciers, au Palais, et qui édi-
tait la plupart des grands ouvrages qu'on imprimait à Paria. I arbé
était devenu, par l'entremise de Costar, L'éditeur qui ne
l'avait jamais \u et qui ne le connaissait que par s i coi respondaii
et son .i gent. Courbé passait généralement pour le plus généreux
et le plus honnête «les libraires; aussi s'attendait on à sa ruine pro-
chaine, que devaient accélérer les sacrifices qu'il avait faits afin
d'enlever l'exploitation des éi rits de Balzac aux libraires Toussaint-
Dabra] , Rocollet et Camusat. Coui bé aimait son état avec passion,
et il ne croyait jamais trop payer la gloire de faire figurer au rroa
tispice des éditions son enseigne héréditaire, représentant \m pal-
mier entre quatre petits génies, ai w: Curvaia rena
par allusion au nom de Courbe; lUutru avait tiré de 08 nom-la un
autre jeu de mots, en disant que Balzac choisit expies le libraire
Courbé pour n'être pas accusé de l'avoir rail fléchir sous le poids d
chefs-d'œuvre qu'on \an:e et qu'on ne rend n ls.
— Messieurs les libraires de la galerie du Palais 1 cria l'huisaiei
qui leur montra l'.al/.ac immobile de stupéfaction.
— M. de Balzac, permettez-moi de baiser le bout d<
qui ont conduit la plume à laquelle nous devons tant de belles
choses, dit Boisrobert en l'emparant de la main droite de Balsa
et «n la -errant i\.u s ! j siennes an point de le faire crier; i pi •
je voudrais essuyer avec mes lèvres une tache de e. ne ancre di-
rine qui sert à tracer ce galant style plus dur que le brome et le
gi anitl
— Holà! monsieur, voua me brises la main! s'écria Balzac, ton-
Ché jusqu'aux larmes de cette ovation que lui faisaient les librai-
res. J'.d besoin de cite m un jour achever mes plus parfaits ou-
REVUE DE PARIS. 49
vrages, le Ministre d'état, mes Entretiens, le Sacrale chrétien, et
quantité de lettres nouvelles.
— Monsieur de Balzac, je vous supplie de me vendre pour dix
années le privilège de ces œuvres qu'on brûle déjà de voir éclore; ce
privilège me sera de meilleur rapport que soixante arpens de vigne
bourguignonne; moyennant ce privilège, j'élèverai mesenfans, je
marierai ma fille, je ferai repeindre mon enseigne, j'agrandirai ma
boutique, et j'achèterai des dentelles pour M"' Courbé.
— Nous verrons auparavant la couleur de vos écus, monsieur
Courbé, reprit Balzac, qui prit l'air et le ton protecteurs. Je ne refuse
pas de contribuer à votre fortune, mais je serais content de toucher
au préalable une somme de six à dix mille livres, sur notre marché.
— Oue vous êtes noble et magnanime! Vous voulez bien vous conten-
ter de six mille livres, quand je venais vous en offrir vingt-cinq mille !
— Vingt-cinq mille! répéta Balzac interdit. Il se fait donc une fu-
rieuse vente de mes ouvrages?
— ("esta n'y pas croire, monsieur! répliqua Boisrobert qui sin-
it les mines et les intonations de Courbé, avec si grande vérité,
que Richelieu se pâmait de rire derrière le rideau. Il n'y a pas jus-
qu'aux petits enfans qui ne préfèrent vos livres aux dragées et aux
oublies.
— Vraiment, j'en mus satisfait pour vous, mon cher Courbé, dit
Balzac qui exultait d'orgueil. Combien donc vendez-vous d'exem-
plaires !
— Tant, (pie je ne les compte plus; voici la vingtième édition que
je rou* Bppoi te dans ce coffre, et elle ne peut manquer d'être épui-
avant mon retour.
— Vingt éditions, monsieur Courbé I Cela fait bien de l'argent.
Vingt éditions! SaYez-vous si Virgile a vu imprimer \ingt fois son
Èoéidi
— Assurément son, répondit Boisrobert qui se fit violence pour
OC DUS rire tOUt haut de cette igttOl auee. Bientdl vos li\ i ont
répandus en plus grand nombre que la Bible et 1 Evangile; on met
un ri prodigieui empressement à les relire, que dans chaque maison
us se trouvent aux mains de quelqu'un à toute heure dn jour et de
la nuit. Je sais des pei sonnes qui en sont amoureuses , de telle sorte
qu'elles ne se lassent pas de les admirer et de les retenir par cœur.
On les rsV lie au assemblées , ans promenades, aux soupers; on les
mettra bientôt en musique et en peinture; on les gravi ra sur des ta-
bles da ii. i in , au milieu des< arrefbursj on en tapissera les rueuN ia
roua mv. a 4
S i BEVUE DE l'ARls.
on les imprimera sur satin pour en faire des robes et des justau-
corps; on les écrira sur les feuilles des arbres, comme les oracles de
la sibylle; on les Apprendra par cœur aux enfin» , avant la pateno-
tre; on les chantera au lieu de l'évangile du jour, dam Itfl « ;;lises...
— .Monsieur, monsieur, interrompit Ual/.ac enivré d'éloges comme
un perroquet gorgé dt \in Muré, ne dites pas cela : <>n penserait
que je songe à détrôner Nôtre-Seigneur Jeans Christ, tandis que je
n'en eus jamais la pensée impie!
— Enfin, monsieur, reprit Hoisrobert , VOUS êtes à moi désormais,
nonobstant 1rs envieux. Je vous imprimerai, je VOUI brocherai, je
vous relierai, je vous dorerai, comme bon me semblera» I ad BSJ
l'arrêt de moi t de tous les libraires qui ne .sont pas mes asso< i< s et
c]ui n'ont , pour vil re , que des livres d'académii il n à \ en Ire au ra-
bais. Avant un mois, vous motcs que u bonhomme Rocoiel t\
|)cndu à la poutre de sa boatiqne, que le petit Gamnsal s'est do
sous le pom Notre-Dame, et queToussaint-Dubrajineurtde faim, en
attendant «pic Ri. Voiture ail recueilli ses oeuvres, < i< >m chaque ligne
de prose lui mule pins d'effort et de travail que si c'était un volume
entier; en outre . je VOUS annoncerai que vos ouvragl s sont U aduits
en sept cent qnatre— vingt«dix-sept langues 1 1 autant ds patois.
— Sept cent quatre-vingt-dix-sept langut ris Balzac émer-
\ cillé. Bfl a-t-on fait le comp!cc\a< 1 1
— Il d'obi pas encore au complet , monseigneur, car il j h une infi-
nité d'Iles désertes où l'on trouverait encore dei traductions «le vos
• l lits, faites dans 1 idiome du pays. M.iis vous l'aves en tendu, reprit-
il eo.SO tournant VOn s.i suite, nous aurons seuls, messieurs Ie6
libraires du Palais , le droit de vendre les cheis-d'œavre ds M. de
lî.d/.ae , et je prOB lr.ii des ,i mais la (piaille de son libraire ordina
— N'oublies pas mes si\ mille livres, mon bon monsieur t.ourbe,
repartit Balzac à qui la faim arracha un bâillement mal dissimulé.
Mais ce D'est que six mille livres, et si \oiis y pouviez joindre dix
mille autres, cela m aiderait à faire placei dt s ( anons sur les tours
de ma maison de BalzSI .
— I.n \ ouïe/.- \ ou s vingt millo, 1 renie mille, cent mille .'vous n'avez
qu'à dirai On ne saurait trop payer li s bettes < hem t* I afin, mon»
leigneac . la compagnie des libnàrns du Palais, désirant vous offrir
un don qui \«uis lut a;;rcahle. ma | liai ;;e de VOUS présenter le plus
carions de vos onrragoai lavoii i<ms les . . nt«> qui ont été imprimés
à leur louange dans l'JEaropet, en voua promettant ceux qu'on a vu
paraître dans les mus Bittes pat lies du monde.
REVUE DE PARIS. 51
Boisrobert remit dans les mains de Balzac, qui s'en saisit avec
empressement, une boite de bois ou layette, fermée de lacs de soie
et cachetée, et aussitôt il salua jusqu'à terre , ainsi que sa bande,
laquelle sortit avec lui pour prendre de nouveaux rôles ; mais Balzac
était trop occupé à ouvrir la layette , pour s'apercevoir de la retraite
des libraires du Palais, et sa main tremblait d'émotion en rompant
les cachets qu'on avait multipliés, afin de lui donner tout le temps
nécessaire aux plus agréables pressentimens; enfin, il brisa le der-
nier sceau de ce coffre mystérieux , et l'ouvrit avec autant de fierté
que s'il avait dû y rencontrer les preuves de noblesse de son qua-
rantième aïeul; mais il resta pétrifié et rougit de colère, autant que
de surprise, dès qu'il aperçut une collection de petits volumes in-
octavo reliés en maroquin rouge, portant les attributs de la folie et
de la satire, gravés en or sur le <los et la couverture. Un nuage lui
passa devant les yeux avant qu'il eût pu déchiffrer les titres de ces
différens ouvrages qui concernaient tous la querelle de Balzac avec
le père Goulu et les Feuillans. Balzac les avait lus naguère, lors de
leur publication , dans le feu de cette terrible guerre déplume, mais
il ne les avait jamais vus réunis en faisceau, comme pour accabler sa
gloire, et il s'était flatté que pas un n'arriverait à la postérité; il
contempla donc d'un regard morne et furieux, ces critiques amères
et sanglantes qui n'avaient j >é de pleuvoir sur lui pendant plus
de deux ans : Lettre de Phi,llarquc à Anstc, oit il eu traité de tétoqnenee
française; AdhaH s ii Paterne* pour la défense de Phnllarque ; Lettres de
Polijdecque sur l, s lettre* du nenrde Halzac; Tomheaude l'orateur chré-
tien; Conf renée académique sur le différend de \ et de Pli /tur-
que , etc. Jamais la célèbre puce de M l'esroches n'avait inspiré pfcu
devers, que Nareit t on Babac de lignes de prose dans ce grand
différend littéraire, dont le sujet était plus mince que celui de la Ba-
il arhomyomachic.
Si ta Libraire* -lu Palais eussent été encore pré^-ns, le sieur de
Balzac leur aurait j>'té à la tête le> pu 5 ennemis .
en les UN iiant à repi endre leur don insultant : mais il craignit que les
titans ne -'■ pu tageaeeent le> opuacafes du rrèi André, du i •
'du, de J.i- \ iii\, de Mus.e . s'il ne le-, acceptait pas
ime d'agréables et pompe i\ panégyri pi •> : d'nilleuni , il « lien lia
eue s persuader qae le* librairei n'avaient pas en l'intention de
jouer de lui , et que le hasard >• ul était l'auteur de ce quiproquo
iblc par le lit de la substitution d'un objet .1 an anu
il alla jusqu'à pontfir qu 1 mij • ■rtincnl avait été formé I Kl
».
52 REVl'K M PARIS.
prièro d'un de ses rivaux de renommée, et que Voiture, si c'était à
lui qu'on devait adresser cette bibliothèque anti-balzacienne, rece-
vrait peut-être à la place la collection également nombreuse des écrits
composés en l'honneur de Narcisse. Cette pensée I onsola Balzac, qui
referma le coffre et pria Hautru de le mettre en lieu de sûreté jus-
qu'à ce qu'on pût le déposer dans les archives du château de Balzac,
comme un monument de la reconnaissance et de l'admiration des
libraires du Palais.
— Eh ! monsieur, ne dinera-t-on pas aujourd'hui! demanda Balzac
dont les entrailles vides poussaient «le sourds gémissemeas.
— Monseigneur, <>n a retardé lf dîner pour (pu1 vous ayez le loisir
de donner audience aux gens qui vous veulent roir, répondit Hautru,
car ces gens-là viennent de tous les points de la France et même de
l'étranger : ils sont fort affamés de votre vue, et je les Crois « .i| i-
bles de mourir d'impatien e B ils tardaient d'être admis devant TOtre
;;énic; ne leur refusez pas le pain et le sel de votre parole.
— faites seulement qu'ils se hâtent . monsû nr, Binon je me -
défaillir, faute de nourriture. Je n'ai pris que «le l'air, depuis hier
midi , et je vous jure que ce régime ae confient guère à un amoureui
qui en est encore à se faire COnnalti e.
— La patience est la vertu des grandes aines, monseigneui
dans six ou sept petites heures qui seront bientôt écoulées...
— Six ou sept heures ! s'écria Balzac découragé qui manifesta son
angoisse par un triple bâillement, .le suis un homme mort.
— La louange a'est pas une viande creuse et malsaine, monseigneur;
on vous en donnera plus que nous n'en pourrez digérei '■
— Six ou sej.t heures ! répétait Balzac ai ec abattement. Ah ! moa-
Bieur, c'eut pour m'asaaasinei I de grâce . ai 1 1 que je mai
au moins un potage !
— .le vais m'efl'oner de vous contenter, monseignenr, mais pi ri-
dant qu'on dressera le couvert, continuez la réception des amba--
-, Meurs.
— Volontiers . quoique je n'aie plus uses de satire pour leur i
pondre. Mais comment a-f-on appris ma venue ici?
— M \nhéniee a dépéché des courriers dans l is quatre parties
du monde, et ils ont fait si bonne diligence, que le sultan d P
et le Prêtre-Jean de Tartarie doivent être atw tis . dans l'instant oè
je parle. le m me rappelle pas néanmoins que roui i konoi
de quelqu'une de ros lettn
— Je ne connais ]
REVUE DE PARIS. 53
seuls que j'aie oubliés dans l'envoi de mon Prince ; mais je réparerai
cet oubli en leur transmettant un exemplaire evdono auctoris. Mon-
sieur, dites qu'on mette le couvert , je vous supplie.
— Les envoyés des très illustres et très magnifiques académies
d'Italie! cria l'huissier, en levant mal à propos le rideau de la porte,
derrière lequel le cardinal de Richelieu se réjouissait de la nouvelle
mascarade de Boisrobert.
— Dieu te bénisse, maladroit I dit vivement de sa voix éclatante
le cardinal, qui referma la portière avant que Balzac eût proOté de
la faute de l'huissier et apcrru ce qui ce passait dans les coulisses
du théâtre. Les académies sont encore en route.
— Lorsqu'elles arriveront , je n'aurai plus la force de leur parler 1
reprit tristement Balzac; sauvez-moi, hélas ! en m'annonçant que la
table est servit' !
— Courage, monseigneur! dit Bautru qui revenait de prendre
des nouvelles du dîner, la broche tourne et le vin est tiré! Mais voyons
d'abord ce que souhaitent de vous les Académies d'Italie.
— Je pensais qu'il n'y avait au monde qu'une Académie, celle qui
fut créée par le cardinal de Richelieu, il y a deux ans à peine. Cepen-
dant il semblerait que l'Italie possède plusieurs A< adémies?
— Quarante environ, monseigneur, mais aucune n'a le droit de
se comparer à la française, qui seule vous possède en son giron.
— Vraiment! dit Balzac qui réfléchit pour la première fois à la
distinction que c'était pour un littérateur de faire partie de cette Aca-
démie. Cesl grand dommage toutefois que le sieur Voilure ait été
élu académicien ! ajouta-t-il avec un soupir de regret.
PAU! L. Jacob, bibliophile.
{La suite au prochain numéro.)
Critique fitterairr.
lea cornelia,
PAR MAliAMi: IHi MARIE.
On a prononcé, à propos de ce livre, le mot de réaction , et nous avouons
hamblemeot ne pas avoir parfaitement comprii le sens qu'on y attache, .s'il
s'agit ici d'une réaction contre le roman vulgairement appelé roman I émo-
tions, c'est-à-dire contre le roman bounooflé, plein d'incidens plus ou
moins faux , plus ou moins absurdes , vide de MU et d'étude , -.111- rérité,
MM couleur, MUM alitai '\ .nions , nous remarquerons que l\ruvre I été tentée
déjà, et victorieusement , par l'auteur de Jacques. Depuis Imlianti jusqu'à
Maupiat , George Sand n'a en effei , de lutter contre le genre bâtard
dont nous parlons. L'auteur de l.rlin s'est proposé précisément île substituer
la réalité humaine à la réalité hypothétique , si tant est que ces deux mots
puissent aller ensemble ; il a MMHU remplace! le taux par le \ OBI , soumettre
I,. r.ipi m v | la réflexion , tempérer les élans de l'imagination par une philo-
sophie consciencieuse, el nul ne contestera qu'il n'y lit réussi. En ce sens,
Lea Cnniclia ne sciait donc point une chose neuve.
Si Mme Anna Marie, au contraire , a voulu réagir contre les romans de
1 , 1 é Sand; si elle s'est propose le but spécial de protester contre les ten-
dam es prétendues Immorales de l.rnu, /< mi et de Valent inr; si , épousant
la querelle des esprits chatouilleui pour qui les oeuvres que nous venons de
nommer sont Irréligieuses, ■■" Inna Marie a voulu ramener le roman a
l'étude pure et simple des lois chrétiennes, noua ne lui cacherons pas qu'elle
a eu tort. L'art, aujourd'hui , pas pi us que la charte de 1880, m pont re-
connaître la Suprématie d'un culte sur un autre. C'est de la moralité absolue
qu'il doit l'inquiéter, non de la moralité relative. Les chicanes de mots ne le
irdent pas. < lr, noi. > le répétons . ce désir de la moralité absolue, 1 1
Sand l'a eu a\ant personne. TOUS les efforts BOUT entrer dans la \oie 0UV6J le
par George Sand nous semblent donc dignes d'encouragemens , et mémo
d'i logi 1; mais nous ne -.unions leur attribuer une pins grande importance
sans être Injuste envers l'auteur de /ecejMts. Ls grande, Is réri table Initia-
tive, c'est lui qui l'a prise, ICuilres peinent marcher glorieusement sui
traces, lui seul a l'honneur d'avoir Imprimé le mouTement. - 1 itioa
une fois posée de la sorte, ouvrons I H msito.
Lei Caractères principaux de Ce roman se réduisent à deui ; encore celui
de Les Cornelis . l'héroïne dn livre, absorbe-t*il presque tout-à-fail l'autre
Lea Cornelia est une jeune Bile d'une nature impétueuse el ardente. Rien
dirigée, surveillée avec prudence dès le jeun elle eût pu devenir
créature SOI omplie. slalh< ment, née d'une union que la loi et la rc-
REVUE DE PARIS. 55
ligion réprouvent, abandonnée, le jour même de sa naissance, aux soins
d'une étrangère , elle n'a reçu qu'une éducation imparfaite; elle a passé sa
jeunesse dans l'oisiveté et l'ignorance, libre de ses actions et de ses paroles,
et peu inquiète, comme on le pense, d'orner son esprit ou de former sa rai-
son. Jusqu'à quinze ans elle vécut à la campagne avec sa mère adoptive, lady
Bell , bonne vieille femme qui rêvait mille plans d'éducation pour Lca, mais
qui, toujours peu satisfaite de ses inventions de la veille, en remettait l'exé-
cution au lendemain. Pendant ce temps, Lea prenait goût de [dus en plus à
l'inaction et à l'indépendance. Chaque jour qui s'écoulait enracinait davan-
tage en elle le désir de ne se plier à aucune contrainte, à aucune loi. Aussi,
quand le moment arriva où lady Bell crut pouvoir mettre sa méthode en
pratique , elle trouva une écolière si rebelle qu'elle dut renoncer à tout
essai. Reproches ou conseils, douceur ou sévérité, tout vint échouer
contre l'obstination de la jeune fille. La vue seule d'un livre ou d'une ai-
guille lui soulevait le cœur, et dès l'aube elle se hâtait , par une fuite à tra-
vers champs, de se soustraire aux persécutions moralisantes de lady Bell. La
pauvre lady mourut donc sans avoir pu constater la valeur de sa méthode
par le succès, et cette pensée ne fut pas de celles qui rendirent sa mort
moins amère. Lea Cornelia, deux fois orpheline, se trouvait ainsi à quinze
ans livrée à elle-même, lorsque Mlle d'Auherville, jeune femme d'un remar-
quable talent pour la peinture, et voisine de campagne de lady Bell, résolut
de donner asile à Lea.
.Mais la maison d'un artiste, on le pense bien, n'était point pour offrira
Lea t les leçons qui lui auraient été nécessaires. Une fois in-
stallée clie/. M1 c d'Auberville , la liberté exil i.t elle vit que chacun
jouissait ne lit (pu- la confirmer davantage di - et l'y retenir. Son
ame commençant à s'ouvrir alors à des émotions qu'elle n'avait [lis connues
, au lieu de chercher à 1rs combattre, elle s'y livra avec tonte l'ar-
deur d'un aveugle qui hâterait le passa bord d'un abîme, ignorant le dan-
ger. Tout ne concourait- il i perte ! I raetterie de tP* d'Auher-
ville , son indifférence pour du inonde, Baconduite légère el
insouciance de l'opinion n'autorisaicnl-ell | pal l.e.i à faire de même, à ne
point l'inquiéter de la conséquence <'>■ -, a inivre librement la i
facile du plaisir? Ainsi lit-elle. Quand l'amour vint se révéler s elle comme
en un i - ' . . i. aelei epeusss point; elle le reçut dans son cœur ainsi qu'un
ho' chéri ; elle se livra à lui suis i énerve. San.- armes centre lui ,
n, elle vil dans l'amour le bot unique de la
: aile L r. garda comme la loi rapréme. Ennuyée el lasse de son oisiveté
habUu< ment affligée de n'avoir pas un fonds de croyances ou de
"ir qui [n'it lui rendre les heures moins lourdes et moins ICUtCS , ell
félicita <le trouver dans l'smtnr un aliment pour chacun (h
qui la : m. L'amour, n'est-ce pas la foi ' n'eeUce pas l.i icience
pli. '-ee pas mieux que la foi et (pie II - ! { le crut. All-1.
qu'elle eut aperçu le prince Albert de Castellanuro» une révolution soudaine
se ht en elle, i - ses bras ave:- imite l'insouciance d'un enfant;
elle lui confis née, n.- pu que le bonheur qu'elle épron
put avoir un terme. Poussée a l'exaltation par l'indépendance dent elle avait
joui depoi.s -es première, .muées, elle se mit à aimer jusqu'à la fol
l. Albert de Caitellauiare, jeuue homme éproui
56 RENTE DE PARI-
infortunes, ne put se défendre d'aimer Les. Exilé de sa patrie, wol el
sombre, il regarda comme un bonheur inespéré d'avoir pu plaire à ni.
inlle jeune fille, et il répondit avec nn enthousiasme inexprimable à la |
sion qu'elle lui montra. ÂJbert de Castellamare, cependant, n'en riait
à sa première maîtresse. Souvent déj i sa ne aventureuse , il a\
pire pour des femmes jeunes el belles; souvent il avait en occasion de fi
des sermens de constance et de fidélité, «'t les dénooemens de ces '
qui promettaient d'être éternelles, étaient toujours renus lui apprendre que
tout passe , que tout s'use, que t«* i » t l'oublie , et qu'il n'y a p
me pour l'amour, ici-bas. L'ardente affection de Les lui rendit-elle con-
fiance en lui-même? Pensa-t-il que, cette fois, il avait trouvé celle qu'il
devait aimer à jamais et sans lassitude ' i t-il que .veau ch i
n'avait rien à craindre du temps? Albert ne se posa pas nne seule de
questions. Heureux de sentir son cœur ouvert encoi e à d< s impressions pour
lesquelles il se croyait déjà vieux, il ne voulut point analyser - >n bonheur,
ni se demander d'où il renaît. Il remercia Dieu et s'en remit an hasard peur
la durée de cette passion naissante, il ne p. nia point do passé à Lea. Il ne
l'interrogea pas, et ne se donna pai le plaisir des dai onfidei
Décidé à conserver ses illusions le plus long-temps | ossible, il ne s'occupa
que de poétiser smi amour, puni- lui , Lea devint musicienne , et tous deux ,
après les heures de répanchement el de l'ivresse, ds s'enchantaient an •
de leurs iiislruniens et de leurs foix. D'autres luis ils couraient ensemble,
I heval , au travers des forets sombre-; ,00 ' SU bord des e.mx
DOUr se SOUrire l'un à l'autre et se contempler. Dans l'excès de II .et
comme s'il eût prévu l'avenir, Albert conjurait alors 1 1 i de devenir
épouse; c'était Lea qui refusait. Bile ne voulait pas d'une affection oblig
disait-elle. Qu'importait , d'ailleurs, le mai iage, puisqu'elle devait toujours
être aimée.' Quant à l'opinion do monde, à quoi bon s'en occuper.' Les lois
divines n'étaient pas non plus un obstacle pour elle. Albert n'ctnit-il pal son
monde el i m 'heu ?
II était possible assurément, avec ces deux personnages . de créer une
action intéressante par ses détails et sa péripétie. M"* Anna Marie, plus pi
ii quantité que de la qualité , du nombre de ses personnages que
de leur valeur poétique, de l'eteiuliie extérieure de l'action «pie de son dé-
veloppement intérieur, a cru devoir multiplier 1
et , à notre avis, elle a eu tort . (l'était déjà hn D ISSeï de l .ni y Hell , qui ilis-
parall BU milieu du premier volume, MM taire intervenir encore une foule
d'individualités peu importantes qui paraissent pour paraître, et n'aboutis-
lenl a rien. \ quoi bon, par exemple , la duchesse de I 1 Héri
bien qu'elle est l.i mère mystérieuse de l.e i , et que, I ce titre, elle a\ait
droit A un îole. Mais alors M \nn.i Marie devait prendi. M-
lures eu conséquence, et donner à la duchesse de Las H / d'in-
fluence sur les évènemem qtll l'entourent pour Intel Baser k lecteur. \u lien
de cela , nous n'.ipeieevous cette femme que pour rebeller sai i n
que l'auteur en aur.iit pu tirer. Il \ a\ait l.en , lorsqu'elle nronnait H lille
i Imirable scène que M1** Anna Marie i tentée d'é-
baucher, n tus ati euii surtout dn peu de développement donné à cette
ûgure au moment ou la duchess,-, s'apercevant que le nouvel amant qu'elle.
a est amoureux de sa Bile , s'u rite contre elle et cherche à la déeuonoi
REVUE DE PARIS. 57
{iubliquement.il était inutile de mettre enjeu une pareille jalousie, puisque
le dénouement du drame n'avait rien à y gagner. Mme Anna Marie, avant
de commencer à écrire son livre, aurait du se décider franchement pour
tels ou tels developpemens, pour telles ou telles scènes, et ne pas faire ainsi
un effrayant mélange de situations pathétiques qui promettent ce qu'elles
ne tiennent pas. Son livre aurait été plus simple, moins dramatique, peut-
être, dans le sens théâtral du mot, mais, à coup sur, [dus émouvant.
Pour en revenir à l'analyse que nous avons commencée , après quelques
mois d'un amour sans mélange , nous voyons Albert de Castellamare se dé-
icr insensiblement de Lea. Il l'aime encore, mais avec réserve , avec
calme, avec réflexion. Il se sacrifierait sans hésitation pour elle, mais plutôt
par devoir que par amour. Hier, Lea lui faisait oublier la gloire; aujour-
d'hui, la gloire lui fait oublier Lea. L'Italie est insurgée, et Castellamare
qui , quelques jours auparavant, aurait tout fooléaax pieds pour sa maîtres
ne songe plus, à cette heure, qu'à mourir en défendant la liberté. Lea,
toujours éprise , cherche d'abord à détourner son amant du projet de sépa-
ration qu'il a conçu. Elle redouble de tendresse, elle pleure, elle se lamente;
peine inutile: Castellamare est résolu à partir. Déjà la voiture esl prèle; il
va fuir Lea sans lui adresser un dernier adieu, sans lui demander une der-
nière entrevue dont il redoute les suites, lorsque sa maltresse indignée se
présente devant lui. En cet instant suprême elle épuise tout ce qu'elle a
de volonté et d'énergie, elle tente de fléchir le cœur de Castellamare; mais
voyant enfin qu'elle lutte contre une invincible indifférence, le désespoir
s'empare d'elle, et Castellamare tombe poignardé.
Dans la dernière partie du livre nous trouvons une confusion plus grande
■ pie tout à l'heure. Lea est dans un cachot, condamnée à la peine
capitale. M||c d'Anberville s'épuise en démarches de toutes sortes pour sau-
les jours de son amie. Castellamare est à l'agonie. La duchesse de i
Héridas, à qui les danj • sa Bile ont rendu les seotimeos matera
joint 'irts à ceux de M'** d'Anberville, tandis que Lea, pleurant SCS
erreurs et SOU Crime, Se décide à croire en Dieu. I n prêtre est parvenu à
la convaincre , et elle monte sur l'échafaud pleine de foi et de repentir.
lie est la conclusion île ces sombres aventures ' Quel but peut-on penser
que s'esl prop «é l'auteur? A-t-il voulu montrer qu'une jeunesse mal em-
ployée est une source de misères et «le catastrophes? ou bien que l'amour,
poussé trop loin, mène au précipice N n ne savons. Le fait est que le
doute esl inévitable en cette circonstance , et que l'intention de Mmr Anna
Marie reste un problème sans solution.
maintenant que nous connaissons / I lia d'un bout à l'autre,
lerchons dans quel sens l'auteur a voulu réagir, notre emban
i moindre. D'abord, nous ne pouvons nous empêcher de recon-
naître que M"» Anna Marie -' le le pb, ,t de moyens m< i dra-
matiques. Nom m pas qu'il j ail beaucoup de romans oà se trou-
ves)) itant de scènes I nt de situations plutôt terril
; . i reest à peine ouvei l , que I' ■■
meni d'une jeune Bile, dans une .m! i plus m néons
qu<- ■> il »'. le Richard Darlington ou d'Antonj. i ne femme désho-
norée ei '■ illégitime,i i début plein de prom N
le dire : M'"' Anna m rie n'i lier une seule d
58 REVCE DE PARI-.
fautes qu'une pareille entrée en matière devait amener naturellement. Aussi,
au milieu du livre , dooiithm iro assassinat compliqué, et le cachot, les
fers, le bourreau pour fontllllfl II est malheureux «pie Mn" Anna Mari.'
n'ait pas rejeté de tels moyens; les beaux cote- I ■ < yrmlim y auraient
gagne ROI aucun doute, et le livre serait plus littéraire qu'il ne 1
La véritable réaction qu'a voulu tenter l'auteur de / ■ | nu lia , il faut
bien tfl reconnaître, c'est une reaction religieuse. Elle vomirait que le roman
revint à la foi pure, au dogme cliretien. Nous avons dit plus haut ce que
nous pensons d'une telle tentative; montrons ici en quoi M" r Anna Marie
s'est trompée. M""" Anna Marie, avant tout, dut sa conclus. on n'être pas
.que, s'est très certainement p: • faire voir (pie, sans religion, il
n'y a pas de bonheur ici-bas. La maxime l neuve , assurément; mais
nous avouerons volontiers, rependant, «pie cette matière, pOUT être an-
cienne , peut , entre des mains habiles, n'en pas être moins féconde, pour
cela, il ne faudrait pas une trop exclusive préoccupation de l'idée chrétienne.
Il conviendrait bien qu'elle dominât, qu'on la sentit vaguement au fond de
tout, mais non qu'elle absorbât. Or, ce dernier cas est ceJni du livre de
H1** Anna Marie. Toujours, ou presque toujours, le prédicateur lève le
masque du romancier, la doctrine k montre sooi la description ou le dia-
ie, jusqu'à la troisième partie do livre qui , tout entière , e<t m véritable
sermon. .Nous le demandons, l'accouplement d'une idée Série m
avec une l'orme usée BSt-il possible L'une |> mri a-t-elle ne pas mire à l'au-
tre'\ ai as doute, it précisément ce qui est arrivé dan mette
Zx'ous n'avons pas hésité a montrer pour Mmf Anna Marie une sévérité
excessive, parce qu'il y s bien assez de côtés louables dans son Uvi
que la critique perde ses droits. Par exemple, nous <!• I (i liciter l'auteur
des eObrtS de Composition qui se révèlent dans le plan de / I m< I <i ■ I -
trois partit i dont le roman est forme sont très adroitement . très méthodi-
quement d . L'enfance, l'amour, le repentir, pourraient être
titres des différentes parties. dont nous parions, l. ityie de M \nua
Marie, en second lieu, mérite SUSSÎ de sérieux i \ que d'une
Simplicité SOUVent affectée,!! eit presque toujours limpide. t, har-
monieux. On sent que M",r tani Marie s'attache autant aux mots qu'aux
idées, et qu'elle ne croit pas devoir acheter le brevet de penseur par de
lourdes phrases. Parmi les s s dont nous pariions tout à l'heure , disant
qu'elles étaient, pour la plupart, plutôt ébauchées que raites, il en est plu-
sieurs qui , bien qu'inutiles ft l'action , ainsi que OOUS l'avons dit , n'en NBl
pas moins • lissantes el tics belles : celle , entre autres , OU la dm liesse
«le I. s || ridas, doutant encore «pie I ' sa Bile, l'interre.
anxiété , la questionne, 1 1 pn wmble craindre et désirer à la fois de
roirla vente, lue autre icène non moins reniarqiiabi . Ile .11 I
ne pouvant supporter Tidée de voir partir Casteliam lem-
tenlr. Le pathétique J déborde, el les larmes roulent dans les % , ux sans que
Pou puisse s'en défendre. Si louti lu livre étaient aussi natu-
relles, tendrissantes q »lles-ci,J ■< 1 contre-
«lit , un chel -d'.euvie.
Au lieu «le cela, Lca < rmlia n'est qu'un livre très sérieusement conçu
et exécuté, mais dont les qualités sont trop SOUVent obscure
I
BULLETIN.
Les bruits de dissolution de la chambre s'amortissent peu à peu. On con-
clut de là, en certains lieux , que le ministère a renoncé , pour cette année,
à obtenir de la prérogative royale cette grande mesure politique. Oq a
tort; le cabinet n'a [tas eu encore à délibérer formellement, ni à compter
ses voix sur cette question , et si quelques-unes àt al exprimées d'un
ton décidé, quoique sous la forme d'une simple conversation politique à
huis-clos, tout le monde sait qu'elles ont été pour l'aflirmative. Il y en a
une au moins qui ne variera pas, nous l'espérons, c'est celle de ML le pré-
sident du conseil, qui a pris au sérieux M p pour nous servir d'un
mot attribué à l'un de ses col , et qui croit avec raison avoir iatl -
duit dans le système du gouvernement, par deux ou trois actes, une modi-
fication profonde, à laqm lie il faut maintenant assurer quelques chances de
durée. Le ministère du 15 avril , à cette condition seulement , aura laissé une
trace de son passade, que d'autres, plus glorieux, dans de meilleures cir-
. -tances, n'eflaceront pas.
La question viendra donc BC poser de nouveau devant lui , à l'approche
du délai de rigueur pour la clôture des nouvelles listes électorales, qui, aux
termes de la loi du lfi avril 1831 , doivent être arrêtée- le 16 0CtODre< I
nui, de septembre verra sans doute s'en_v. mont, fil l&vîdsjr
• nlin cette discussion, qui n'eu sera que plus vive et plu- , pourSTOif
. 5 ii n'appelle pas une nouvelle chambre à l'appui d'un
e qui veut se i enoui . noua diross que c*< >t une bute , a laqneUe
i veuille que l'avenir ménage un rena paratioo , t<
-Misante I lonient, il y a bien; ux quelque timidité à
n'avoir pas déjà annon Ton reui prochainement leur aria
toutes les questiona plus ou moins amures, qui -ont venue- I maturité
ou qui peuvent aurgir d'un jour a l'antre , et qui seraient la trou-
ver la chambra actuelle areesa mène m. solution déplorable de la dernière
SSSSion .
l'est laissé cffr.-i ■ la reille d'u qu'on Tondrait
■i faite, parles éventualités qui apparaissaient menaçantes dan- :
res • .r. ■-. M ut la d nti-
memeot liée à la noire» par exemple, en ! minuit If- nu.
quelle rapidité impi éi ue lea fanl
sis par un singulier effet de l'éloignement u réduisent au jourd'h
€0 REVUE DE PARIS.
proportions mesquines. Remarquez aussi que, s'il y a quelque part uu
royaume, notre allié, comme le Portugal , où le désordre commence et où
il n'est pas facile de calculer encore les conséquences de ce désordre, i
un état du moins qui nous intéresse de plus loin , et qui ne saurait, par ses
convulsions intestines, influer en rien sur le mouvement des opinions fran-
çaises. Voyez, enfin, l'Audi terre, qui court la même fortune (pic nous, plus
également, plus complètement: quels changement l'y préparent, qui ne
nous soient favorables? Les résultats de ses élections déjà i -ont-ils
de telle nature que nous n'osions faire les DOtTCS N tait de MM
(pie le peuple anglais recevait l'impulsion politique. L'atteudrous-nous de
lui aujourd'hui ? Et après l'avoir attendue et unie, puisqu'il le faut , ne sau-
rons-nous la comprendre et nous y abandonner a?ec un peu de confiance?
S iuj avons nommé les trois états qui sont entrés arec nous dans la qua-
druple alliance. L'Angleterre, avant les deux autres, mérite d'attirer Mire
attention.
Du haut des k*$tfag$, le drapeau qui domine est toujours celui de la ré-
forme, d'une réforme modérée, calme au fond, malgré quelques désordres
extérieurs , et vraiment politique , telle enfin que notre révolution de I8M,
qui a su se contenir elle-même, peut s'applaudir encore de l'avoir mise m
monde, si , parmi les partisans primitifs de cette glorieuse réfoi me , quel-
ques-uns restent sur le champ de bataille des éleCtiOl ni et u\ qui ont
\"iilu quelque chose «le plus et sont tombes dan- le i adicaliSflM. La vieille
Angleterre, même alors qu'elle se sent rajeunie par le mémorable bill de
lord Orey, les repousse de tout son pouvoir, de tout. I | instinc-
tives pour les innovations qui bouleversent au lieu d'amender. l.< lies
plus riolens expient, dans la solennelle épreuve du poil , leurs prêtent!
obstinées et la folie incomparable de leur chef, le due de Cumberland; ils
voudraient en vain le renier aujourd'hui; 80fl mannequin plane mit 1"
les opérations électorales, comme un pallëdiwm conquis par le parti whig
sur ses adret -.mes, pour mieux issurer leur défaite. Le tri pi i mré
aux réformistes purs, i oeui qui oui continué de marcher avec lord .Mel-
bourne el de suivre la bannière tenue si liante et il ferme par le Rer d
rendant l< i B Iford , lord John Rnssell. Il r a, ] our sinsi due , i
d'élections pour les îles britanniques. Dans i i des bourgs et < tés de
l'Angleterre et do. pays de (.ailes, || majorité pour le ministère actuel
de plus de quarante roix. Dans les électioi i l'on trouve moins
de lumières, il parait que l'avant. pour l< ndant il \
I encore beaucoup de réformistes qui surna.'ent, quoiqu'ils ne Soient pas lî
dans leurs eaux. Mais c'est en I , en li lande surtout, que la réforme
achèvera de triompher, en gagnant plus de roii qu'il n'en faut pour com-
penser celles qn! lui au mi i été contraires dansles comtés de l'Angleterre. Une
majorité imposante lui est donc , des aujourd'hui, promise et garantie; et
même quand les réformistes ne devraient p - i , si sltre i n plus grand docbh
brC qu'ils l'étaient dans le dernier parlement, US v rrviendi ont cependant
plus forts el plu résolus, car ils pourront appuyer leur majorité sur le nou-
vel assentiment di s assemblées électorales, qu'on d us m \.dn,
et d'où l'on suit plus puissant, IVeC dCS OOOrictioOS plus tenues, lortqu'M
en SOfl victorieux.
Il n'y | plus de doute possible; le gouvernement de la C.raiide-llrcta«':i
REVUE DE PARIS. 61
va se trouver avec une politique assurée pour sept ans, si on la laisse aller
jusque-là. C'est une bonne occasion pour nous d'assurer aussi la nôtre pour
cinq années, durée légale de nos législatures, qui, en général, vivent beau-
coup nmins.
En Portugal , une insurrection a été essayée au profit de la charte de don
Pedro, mais elle a été purement militaire et n'a point eicité les sympa-
thies de la population; elle a donc échoué, on peut le croire d'après les nou-
velles les plus récentes, et c'est le sort inévitable de toute révolte où le
peuple laisse les soldats s'agiter, sans vouloir se mêler à eux. Le peuple
portugais s'est montré sage dans cette circonstance. On peut avoir la liberté,
l'ordre, la paix, tous les bienfaits du gouvernement représentatif, sous
n'importe quelle constitution ; le point essentiel , ce n'est pas son origine plus
ou moins légitime, selon les divers points de vue; ce n'est pas même ce qu'on
a pu y insérer de vaincs formules et de garanties écrites: c'est la manière
dout on l'interprète et l'exécute; la pratique seule lui donne la vie qui lui
manque. A quoi bon, d'après cela, renverser encore une fois la constitution
de 1823, reprise l'un dernier, et relever de nouveau la charte pédriste?
Il eût mieux valu peut-être que cette charte, liée au souvenir de l'émanci-
pation du Portugal, eût continué d'être sa loi suprême; elle était plus
appropriée à l'état peu avancé de sa civilisation: mais il faut l'oublier,
puis (d'elle est remplacée, et ne pas habituer ainsi les peuples à croire
que tout va leur réussir, s'ils ont le bonheur de substituer à une vieille
pancarte un autre chiffon de papier, qui n'a de valeur que par l'ha-
bileté et le coQi - ommes chargés de le déchiffrer. Le sort des na-
tions dépend bien en partie de leurs lois, et notamment du bill des droits
qu'elles sa ri r, mais pins encore de leurs mœurs, de la volonté
de leurs chefs et de l'active surveillance qu'elles exercent elles-mêmes sur
cette volonté pour l'empêcher de dévier du chemin de l'honneur et de l'in-
térét public. Ou sei .lit tenté d'imaginer que cette profonde vérité , une des
dernii-rcs vérités que les peuples entendent, a été comprise du Portugal; ou
bien il faut croire que l'extrême lassitude des révolutions lui a tenu lieu
d'intelligence politique. L'insurrection, après avoir éclaté! Ura^a, s'est
pro| . dit-on, à Barcellos, Aro>s, Ponte-de-Lima, Castello-Branco, Es-
trei . Santarem, - -à-dire que, descendant delà province d'entre
Dut M i elle a pris no , elle a essaye de se répandre dans
plu- ,tr<> provirier*, celles de BeilS , de Œslramadiire et de l'Alen-
•Ite prétorienne, après on facile de quelq
beoi tombée devant l'indifférence du peuple ; i lie n'i pas même eu de
chefs militaires d'un grand nom pour la diriger. < ta avait supposé que Sal-
danlia accepterait ce rôle, qui pouvait plaire en effet .1 -on ambition mécoo-
un peu aventui 00 < ut vu trop clairement que c'était de
plus: il tant toujours quelques prétextes lu râbles
pour colorer un p. mil iii-^rm, m Saldanha n'en pouvait alléguer aucun
dan- un soulèvement qui prenait pour drapeau la charte pédriste, et préten-
hr la constitution . beaucoup plus démocratique, sous laquelle •
jjoord'hui le l'oit Idanhai toujours passé pour plu- libéral
quel us qui ont été données a ion pays depuis quinxe ■
il > irei de prévoir que, dan- un conflit entre «.lie de îsjj.t la
: • UCC, quoiqu'il ait et le Compagnon d'aruid*
02 RE VITE DE PARIS.
de ce prince, serait pour les institutions qui se rapprochent le plus des prin-
cipes républicains. Il ne paratt pas avoir pris part au mouvement militaire
qui avait compté sur lui. Peut-être n'a-t-il pas compté lui-même sur le suc-
cès, et son immobilité pourrait s'expliquer par sa clairvoyance au moins
autant que par ses opinions.
Il serait désirable, pour l'honneur de la politique anglaise, que son re-
présentant à Lisbonne, lord Howard de Walden , eut été aussi clairvoyant.
Ou lui reproche , non sans raison , d'avoir encouragé cette malheureuse ten-
tative (l'insurrection. Il n'aura l'ait qu'aggraver et presque ju-tilii r lis mé-
liances qui s'élèvent de tOQI côtés, dans le pays et dans les chambres portu-
gaises , contre Le ministère de doua Maria. Il a cntuuré de mille difficultés
nouvelles la situation de cette jeune reine, imprudente el légère, et de son
mari, si mal conseillé et qui sait si mal se conseiller lui-même : on n'ou-
bliera pas facilement, s'il marche ainsi de fautes en fautes, son origine
étrangère, les princes plus éclaires sur lesquels il l'a emporté, ni ses mal-
heureux détail an Portugal. Mais tout cela Bit l'affaire du l'.u tugal d'abord,
de l'Angleterre ensuite , et la notre beaucoup moins. N Bl IOM '.i tirer
seulenient cette leçon, utile dans l'occasion : c'est que le iiement
britanni(|ue au'it , dans les deux royaumes de la Péninsule, d'après des
principes tout 0|)poM s , \ «.niant détruire d'une main la constitution «pi.
républicaine de 1S2J, quoiqu'il ait rétabli, de l'autre, la constitution
démagogique de L8£2.
I/Bspagne , voilà ce qui m irde personnellement , voilà un pa\
il ne peut y avoir un seul événement grave qui laiatela France indifférente.
Il ne faut pas toutefois qu'on s'alarme , au-delà de toute no iun . de < ■ qui
s'y passe , et la France doit s'estimer rende Bl aaaex libre pour oser
remuer che/. elle et faire ses affaires, - - l'informer tics moindres muu-
vemens de don Carlos, qui, à vrai dire, n'ont jamais eu l'impôt lance qu'on
leur a prêtée. Aujourd'hui la faiblesse et l'impuissance du prétendant sont
plus manifestes que jamais. Cette semaine, par les nouvelles qu'elle nous a
apportées d'Espagne, nous semble féconde en enseignemens que doivent
comprendre même les plus timides.
On a la certitude que 11 dernière expédition de don Carlos \
avec le projet annoncé de marcher ensuite sur Madrid , lui .1 été c mandée
par les exigences de l'Europe absolutiste, qui , lasse de l'appuyer depin-
lon^-temps avec mystère, sans aucun résultat , et pressée de lever enfin le
masque OU de l'abandonner toul-a-lait , a voulu le Voir tenter un dernier
essai pour expérimenter ses forces. Don C.irlos a obéi .1 «ont 1 «■-< .1 ur, il a
pas m: Il bre; mais a la première 1 encontre qu'il a eue avec les troupes de la
reme, au premier petit échec qu'il a t prèi de Chiva, il a été dém
ralise , ci sa retraitée commencé. Est-ce lacet nomme qui doit aller i Ma-
drid . ou l'attend la reconnaissance "Sic. elle des puissances européennes. lit
S'il y entrait , serait -il aSSUfé d'y rester -eu le ment \ in.; t -quatre heui
.Sa retraita n'a.paaété une déroute complète, un sauve qui peut, i
tout ce qu'on eu peut dire avec indulgence , al la faute en > il i l'incroyable
conduite des généraux de Christine. La direction qu'on dit avoir été su.
par don Qarll s dans sa mita Bal la seule chose qui Mil aUSal incompréhen-
sible. 11 1 paru d'abord se diriger de Cantavieja, place assez forte osb il ■
craint d'avoir à h détendre, veraCénia,, comme pour passer l'Èbre dans
REVUE DE PARIS. 63
sa partie inférieure; puis on a dit qu'il revenait sur ses pas, et on a cru
que c'était pour trouver un chemin île Cantavieja à Daroca et Calatayud ,
et de là jusqu'à l'Eure supérieur, qui borne ses chères provinces du nord,
les seules où il puisse vivre un peu tranquille , et trôner dans les montagnes,
en roi fainéant, pendant que ses guérillas se battent. C'était la direction
qui lui était indiquée naturellement; il eût rencontré en chemin , pour l'ai-
der à rentrer en ISavarre , les bandes carlistes qui viennent de passer l'Èbre
supérieur, et qui semblent s'avancer au-devant de lui selon une ligue qui
serait tracée de Miranla a Soria. Ces bandes toutefois, sous les ordres de
Zariateguy, de Gucrgué, de Rovesa , sont loin encore de cette dernière
ville. Et d'ailleurs , on l'a vu d'après les nouvelles les plus récentes données
par les feuilles publiques, don Carlos, qui n'a pas su risquer une pointe
hardie à travers les provinces centrales de l'Espagne , n'a pas eu non plus le
courage de fuir franchement rers les guérillas qui lui tendent les bras dans
le nord; il est resté dans les environs de Cantavieja et de Fortanete.
Le bruit s'est répanda aujourd'hui , dans le monde diplomatique , qu'une
dépêche, tout fraîchement arrivée de Catalogne, donne sur la situation
actuelle du prétendant et sur toutes les phases par lesquelles il a passé pour
en venir là, de* récis et du plus grand intérêt. Quelques
détails de cette dépêche sont venus à notre connaissance, pendant que nous
écrivions ces ligne- DonCai - avait avec lui iy,500 hommes lorsqu'il
s'est avancé vers I ! air passer de la Catalogne dans le royaume de
Valence. Il n'était pas encore sous les murs de Valence , que déjà la
famine, la misère, l'accueil hostile des populations, avaient réduit son ar-
mée à i:{.ooo nommes; àchaque pas, même lorsque c'était un pas en avant,
la désertion éclaircissait les rangs d lais improvisés. Aujourd'hui
qu'il est vaincu et qu'il cherche à fuir, il n'a plus que 9,000 hommes , mou-
rant de faim et de (aligne, avec 1. s |uels il erre à L'entonr de Cantavieja.
Du rest . ni sa pi temple , qui apprendra aux siens
à supporter patiemment les plus dures extrémités de la guerre; il est invi-
sible, et toujours à l'arriére-garde, enfermé comme dans une châsse i al
environne d'une espèce de bataillon sacré, qui le défend contre tous les
dangers et le protège contre tous Is.DonS ibaatien, au contraire,
itamment à l'avant- . mus lahravoace-ne peut tenir lieu de
capacité militaire et ne suffit ; S iné-
raux de Christine le roulaient, «vite goerae finirait priât tira lent d'un
ji par la captivité de don Cai i
. en attendant, va faire un dernier effort. I attribution de
guerre que pr 'l. Ueodrzabal aux
exti l'iveut les en , lorsque les peuples it bien accepter
Sens murmure loul -.ees par m. nement qui a leur
. mais il faut, pour cela, un enthousiasme et m haleur de
triotisme que I ; ic n'a p n le cri
justes même a ndizabal; il n'i L'emprunt qui
• a l'étranger n'ayant pas n usai ( et il ne pouvait réussir, él
i on traite de commerce «pie m l'Espagne, ai li France ne devaient i
I , "n .i : : irlr a l'imp
i ' >m mares , <kn» u dernlerr trjnsfbr»
CV REVUE DE PARIS.
il ouvre la porte à l'arbitraire; mais il faut à l'Espagne de l'argent à tout
prix. Croirait-on que le commandant Dumcsnil, chargé de recruter une
nouvelle légion de volontaires en France [tour le service espagnol, -
assuré des officiers , i des wldats pour remplir se> cadres, et qu'il ne peut
rien achever néanmoins, faute de 550,000 francs qui loi ont été proao
Félicitons du moins le cabinet de Madrid, au milieu de tant de uii-éf
d'avoir noblement exercé les représailles que méritait la Bardaigne. Il y a
long-temps que le gouvernement de Charles-Albert s montré combien d
était hostile à l'Espagne constitutionnelle: il s'est chargé de transporter des
armes, des munitions, des habits, des vivres à don Carlos; plus d'une fois
ses navires ont été surpris en flagrant délit de contreban le de guerre. Ce-
pendant il ne s'est point découragé, il s do« né su prétendant - de
toute nature, et de l'argent surtout, avec une générosité à laquelle le 1 1 .
d'un si mince étal n'eût point suffi , s'il n'avait été dans tout cela l'intermé-
diaire de quelques grandes puissances continentales, qui rvaienl
d'agir pins tard en leur nom. Mais ce n'était encore qu'une hostilité qui
prenait le soin de se dissimuler : le cabinet de Turin en est venu à mani-
fester sa haine plus ouvertement; il a retiré V- à tous les
espagnols établis dans les états du Piémont et de la Sardaigne. Le minist
françaises! intervenu aussitôt d'une manière ofBcieuse; M. le comte M
a essayé de faire révoquer cette étrange disposition; il s exposé ans minis-
tres de Charles- klbert les vrais principes qui ont présidé à l'institution do
consulat, et qui ont en pour but d'en faire une sauve-garde de certal
rela tiens entre les- peuples, bonnes a conserver même en temps de guerre ;
il a proposé , en dernier lieu , comme une sorte de palliatif, de laisser au
moins les consuls remplir toujours leurs fonctions , sans titre , sans c.mt
tur, et par tolérance. S - remontrances n'ont point prévalu. Le cabi-
net de Turin, sans déclarer à l'Espagne qu'il cesse d'être en paix Ile,
sest obstiné à rompre des relations commerciale! pic
civilisation, que l'étal de guerre même ne suspendrai! pas aussi complète-
ment, aujourd'hui, entre les autres peuples européens. El quand nous dis
•e cabine) de Turin, c'est un seul de ses membres que nous- ac<
M. Solar de Marguerite, premier ministre ou ministre favori de Char! i-
cYlbert, est le seul coupable, al il s conseillé à i a mettre une violet
inutile, parce qu'en Espagne, on il a rempli une mission d plomatique, il ■
noué, il y a long-temps, des relation- presque d'amitié avec don <
mm l lis t , i.iit n,. ;, Penpnuil de teHa -'>rt< ojos rc ii'i i.iii, pooi tfnii dln .
>jh n" i boas, <»n aaeoratt ta eooonaetonnalre dt rompront, i inUr le pal< ment
Intenta «t le fond d'amortlisemi ni , un prélèvement surlcs droit- qu'auraient l<»
mnrrli.niiiiM i ne en vertu du traité. Cet di bcot êtr«i]
erre. L'arrangement se trouvait aceepU | iverBenaeal bril nnlqui >i
par le capitaliste qal l'était pi ur l'emprunt; mats la I • 1 1 «•
eombtnalaon, et N Heodli bal , dans la crainte de déplaire a la I doJovoi
i< - pins tadostrteoeei •.! • i i reDoeeé, nrtoal loreqoll ■ vu «pie
CeapédltJ d da < il trloe dana te royaume < N . Il eit poeetble,
ffallleora, qu'il m Mtt troovd ofSanaé d'avoir eU mil trop en dehon de cette transacUon
fUtaoeJèro. Les principales condition! étalent en sffot : l#qo< l'argent provenant «le l'emprunt
l r.ul employa* qo'aui dépt u- s tir 1 | fu I p tr le* mains «l'une romm
■ton spéciale établie a Bayonne, ei non pal eallei da ministre <li< finances d'Espagne;
poaa dlntéréta ècbaa da la dette ac-Uva bo aéraient point p '<tcm-
prunt ; > que l'on conserverait en *\> poi <i«u\ asm < - «1 1 téréu du noavaj i sapraati
REVUE DE PARI-. C5
Ainsi, sons les gouvernemens absolus, 1rs rapports les plus sérieux de
nation à nation sont à la merci d'un seul homme! les rapports les plus na-
turels sont intervertis ! ear la Sardaigne n'a pas d'appui meilleur que la
France contre le voisinage qui lui est le plus redoutable, celui de l'Autriche
en Italie. Le roi Charles-Albert, nous le savons, comprend cette nécessité
de sa position, tout engagé qu'il est dans les voies de l'absolutisme; et voilà
qu'il est poussé par des passions étroites, qui ne sont pas tout-à-fait les
siennes, à blesser le gouvernement français dans une question que celui-ci
avait prise avec chaleur sous son patronage officieux! Le gouvernement fran-
çais ne peut avoir, pour un tel procédé, d'autres représailles que le dédain.
On sait que l'Espagne a répondu en fermant tous ses ports au pavillon sarde
et retirant aux consuls et vice-consuls de cette nation leur caractère diplo-
matique.
Le sentiment de dignité et de modération qui a inspiré toute la conduite
de M. Mole dans cette affaire , nous garantit qu'il n'en montrera pas moins à
l'égard du prince Loais-Napoléon. Plusieurs journaux ont pris sur eux de
déclarer qu'il était interdit au fils de la reine Hortense d'aller embrasser sa
mère mourante. Nom n'avons pas besoin de rien savoir pour déclarer que
cela n'est pas, que cela ne peut pas être , et nous ne serions nullement sur-
pris d'apprendre, un jour ou l'autre, par ces mêmes journaux, que Louis-
Napoléon est arrivé au château d'Arenemberg , sans avoir été inquiété par
les agens de la police française.
Un autre prince, qui jouira long-temps d'une douce popularité en France,
parce qu'il l'a mieux comprise, le duc d'Orléans montre, en ce moment, à la
jeune duchesse, une de DOS plus belles provinces. Parmi tant de discours qu'il
écoute, il est difficile que tout -»>it de bon g> fit et vienne à propos. I)'e»tima-
- industriels, magistrats il est vrai, niais industriels et Normands" avant
tout , <>nt cru bien faire d'entretenir le prince et la jeune princesse des droits
différentiels sur la houille, dont ils ont lieu d indre. Le prince a
|i indu qu'en effet il y a beaucoup de droits à abaisser dans notre tarif de
, et sur un grand nombre de matières. Ou ne lui en demandait pas
tant, et les consommateurs de bouille, qui ont d'autres produits a protéger,
• rident bien ne déclarer la guerre qu'à un leul article «lu tarif. Aire
isonnea pense du duc d'Orléans est bien spirituelle : elle
lui a été dit île par un sincère amour du progrès en t> au -
ms gramme, pour D'avoir pas été dam le rond ■ !'■
que plus parfaits et plus délicate. Elle rappelle ces tempi de l'enqué
merciale où tous les ioi étaient ligués contre M. Ducbltel p
rire ti mi-, \> - oaamc l'arche sainte.
I de l'industrie doit trouver un remède, en attendant la réforme
i tarifa , dans la i ction des chemins de fer, et que
ie deviennent don* fer ' ^
imea ailes eu • i • aouvellea à la l
loul de celui de Sa ut-G< raisin, qui va être, dans quelq
ou publie. Les aetiom baissaient; noui i
i | un. us juste .1 pareille question, à la 1 1
mille efforts Combinés, dans la pi i parquet, dans la coulisse, pour
|»r< I pas pi i nt que le elie-
i main ait beaucoup d'atnwn , inquiète g
C6 RE\TE 1>E PARIS.
lui personnellement, et ses actions ont pour amis tous ceux qui les attaquent:
U, dit-on publiquement, qai veulent la avoir à meilleur prix ,
pour tirer plus de bénéfice! de la hausse démesurée qu'on espère bien ob-
tenir après un mois ou deux decircui raie entre Paris et le IVcq.
Singulier terrain que celui de la 1 Nous irons plus souvent I
dicr, et nous ferons part au public de < e que nous apprendrons, non pour le
corriger, non pour le pervertir, mais pour l'amuser. Nous n'CfUM pas la
naïveté de croire qu'on puisse empêcher le jeu des actions et
Point de crédit sans opérations journalières sur les fonds; point d'opérat
où la spéculation ne vienne plus ou moins se mêler, quoi qu'on I ■ Nous
acceptons cette loi; mais il n'est pas défendu d'ol , et puis de rire ou
de censurer, selon les circonslam -t ce que nous ferons eu toute li-
berté.
— Duprez a chanté deux fois In Juive cette semaine. Dans ce sacrifice que
fait le chanteur à M. Halevy, il n'y a (pie 1 - 'Opéra qui peut y ga-
gner; ni la réputation de Duprez, ni la mus Mil lery n'y gagne-
ront. Ce n'est pas que les applandissemeos aient manqué à Duprez; mais le
chanteur n'avait rien de eel élan, de cet enthousiasme qui le transporte
aux dernières limites de son art lorsqu'il chante le grand air du troisième
acte de OuIIImnm T<u : âsiU héréditaire, il est évident que Du|
croit pas a la musique de M. Etaler] . 1! est trop grand artiste , en effel , pour
nlir une bien vive sympathie pour cette musique tarante , si 1*00 veut ,
mais vide ei sans inspiration. Tous ses efforts , tout le talent qu'il a depl
dans le rôle d'Elén/ar, n'ont servi qu'à mieux Constater la faiblesse du com-
positeur, ainsi que cela était déjà arrivé pour Slnulrl la. Lorsque le public,
fc quelques jours de distance, entend Duprei dans €httllaum et H iue-
netff, et dans la Juive et Straéella, il se demande iorotontairesnecH
le grand chanteur de la veille, et la comparaison ne peut qu'être terrible
pour M ll.ilevy ou M. \ ledermeyer. Ainsi, malgré runaniine - pi'a
obtenu Dupre/ dans l'air du quatrième acte : Fillt rh in , la représentation
I paru longue. Mn,r DOTUS n'a rien .i bure non plus dans /./ Jim, , et
M. Alexis Dupont s trouvé moyen de faire regrettei M. Lafbnl , ce qui était
difficile. Mais de quoi n'est pas capable M. Dupont '. Après quelques repré-
sentations de In ./" . M . Duponchei nous dédommagera , bous re»|
ifs Onj et in Mm n, , auxquels Dupres rendra tout l'attrait de
la nouveauté.
Nous irons eu deux débats . a i joon derniers, à la CosBédie-Fraav-
çai- rément une chose louable que cet empiétement de
MM li i imédiens ordinaires à faciliter rentrée de leur théâtre aux débo*
tans. Il est de leur Intérêt, Uns doute, de chercher dans la nouveauté
acteurs et des matière à bug lerait être injuste, néanmo i,
que de m' pas reconnaître la bonne volonté qu'ils apportent dans l'accom-
plissement de ce deroir. Malheureusement les deux débats dont nous par-
lons n'ont aussi brillant qu'ils auraient pu l'être, ni agalsjsnesM
heureux. tt.Rey, danel n tartuffe, s'est montré intelligent, noua
M la nierons pas, I! l'est applique avec Bail •> rBOdl i les DUanceS ilu
ractère qu'il «levait interpréter. Peut-être même a-t-il étudie et médité
son rote, loDf-tjSjSBpj et laborieusement; nous voulons bien le croire. Malj
REVUE DE PARIS. 67
cela, M. Rey n'est point parvenu, il faut le dire, à satisfaire les hommes
degont. Son coup d'essai est loin d'avoir été un coup de niaitre. D'abord
nous lui reprocherons, chose grave, la monotonie de sa voix , qu'il lâche
avec une désespérante préoccupation. Il n'a pas un accent qui vienne vrai-
ment de l'ame, qui s'échappe spontanément. La poitrine de M. Rey est à
ses ordres, comme son gosier. Rien n'est imprévu dans son jeu, dans ses
intonations, dans ses attitudes, et c'est là un sérieux défaut. Il ne suffit
pas d'avoir pris pendant quelques mois des leçons de déclamation pour
être un comédien habile. On peut apprendre, au Conservatoire, à réciter
plus ou moins convenablement une tirade; mais ce que l'on n'y apprendra
jamais, c'est à sentir. Or, voilà le grand défaut du débutant que nous
avons vu ces jours derniers à la Comédie-Française. Il ne sent pas. Il a joué
Tartuffe avec une intelligence , assurément suffisante pour les pièces de
Mrae Ancelot, mais non point pour celles de Molière. Dans l'École des vieil-
lards , il n'a pas été plus heureux. La comédie de M. Casimir Delavigne
était d'un moins difficile accès, pourtant, que Tartuffe. D'où vient donc le
peu de succès de M. Rey dans la comédie de Molière, et dans celle de
M. Delavigne? Nous l'avons fait entendre: de ce que M. Rey se préoccupe
exclusivement de la déclamation. Franchement, nous ne trouvons pas en
lui les germea d'un boa comédien.
M Rouvière a été plus heureux que H. Roy, et, quoiqu'accueilli avec des
manifestations ni moins ni [dus favorable-; que son concurrent , il nous a
semblé plus réellement né pour le théâtre. Le rôle de Néron , dans Hrilan-
nicus, que M. Rouvière avait choisi pour pièce de début, est l'un des rôles
les plus difficiles que nous sachions, et qui demande le plu-, d'expérience ,
sans même parler ici du talent naturel. M. Rotniere, en faisant abstraction
de l'expérience, qu'il est impossible d'acquérir en quelque! mois d'études
solitaires, a montré beaucoup de sens et de tact dans la manière dont il a
pris le rôle de Néron. Il a senti avec finesse et bonheur ce qu'il doit y
avoir de rude et en même tempe de timide, d'humble et de féroce, I cer-
tain! momens, dans ce jeune homme qui commence à comprendre qu'il est
empereur, c'est-à-dire mahre de Rome et du momie, et qu'il peut, s'il le
veut, fouler aux pieds le* entraves qui le retiennent emprisonné comme un
nt. Il faut qu'à la parole brève et hautaine du Comédien , .1 BOO g MC im-
périeui attitude presque fanfaronne, on devine tout l'avenir de Né-
ron . bauebt - mies , ses folii 1. i>ji^ le Britsmnietu de Racine,
tout it parfaitement indiqué. Le foçoo dont Néron exprime ion amour
: ii. m ne tient do jeune tigre. On derine bien ce qu'il aéra par ce qu'il
— M Rourière ■ réfléchi sérieusement, ou le voit, sur les intentions de
. et il a réussi I en exprimer nne grande partie. Nom dévoua louer
luiete .le m \ 'U ardeur, quelquefoii trop fougueuse peut-être,
1 qui révèle un sentiment réel de la passion. Si M. Rouvièn - lait
d'un viee de prononciation que nous avons remarqué cbei lui, a'il continue,
(OUI, de travailler avec le zèle dont il a lait pieuse, il tiendra roineua-
aem sa place rue de Richelieu.
Le Va ad mtinue d'être en va] . / M \ lu ville est ont
tite pi* 1 bien dialog blement composée, m. imme,l
spirituelle. Les détail! v rachètent suffisamment lapuuwcic un peu OMe>
08 REVTK 1»F. PARI-.
mime du fond. Il s'agit, dans le Jflnrj ù lu tille, d'un jeune époux libertin,
H Lamberti, qui, pour se livrer en toute sécurit antaisies, s'est fait
-t pour assassiné dans les Abruz; - S reure, inconsolable d'abord,
comme toutes les veuves ilu moud - offrir les assidui-
tés de deux prétendais à sa main. Entre les deux concurrens, dont l'un a
vingt ans, et l'autre soixante, Mmc Lamberti, on - ure, u'hésilerapas
long-temps a se décider. 1; lemeot pour la morale publique, M. Lam-
li reparait plein de rie, et pins amoureux que jamais de son épons
'. — Ce cadre tir- -impie, pour ne pas dire plus, est habilement rem-
pli. Les deux rôles de M et Mmr Lamberti sont assez délicatement tracés
pour rivaliser avec les plus jolies boutades de H. Scribe. — Mlle Louise
Mayer et M'"" Taigny ont été fort fort applaudies, et avec raù . RtSJI ne
pourrons en dire autant de M- Emile Taigny, qui minaude perpétuellement
comme une jeune pensionnaire.
— Notre impartialité nous fait un devoir d'accueillir la lettre suivante,
qu. nous adn 9M M. Harrault :
4 août 1837-
Hovsii i
séjour à la campasne ne m'a permis qu'assez tard de prendre con-
nais-, me. ■ de la lt' ras 4ê Paru, dn 29 juillet. Dans un article sur Mahmoud,
M. A. Royer nous représente', M. de Cadalvéoe et moi, comme nous étant,
de compte à demi, eomttituh l foerem) teka tÈfïftt.
Je n'ai aucun motif d'attribuer à cet écrivain l'intention d'attaquer notre
indépendance et notre loyauté. Mai- auprès de la plupart de SCS
auxquels i it inconnues , l'expression risque de dépasser la
parlée de vin intention. C'est pourquoi je ni'' er<> - • de faire publiquc-
lt justice d'une expression qui aurait toujours le tort d'être irréflec!
lors même que nous aurions, s. ms le vouloir, manqué d'impartialité.
Ce n'est point dans la ■ -épierions un tel reproche.
Si, en traçant le portrait de Rhosrew, - - 11. -ni son immoralité
mire, si nousavoi - la licence de la Bdéliti dire boiteui et
laid, nous avons hautement reconnu l'intelligence orj de ce \i*ir.
us tenu à rehausser la gloire du pacha d'i
nous besoin de lui Sacrifier cette rictin I partie n'était point entre le
pacha et Rhotrew, mais bien entre Méhémet-Ali et le sultan Mahmoud.
ne latte, un d les plus {rares de l'Orient moderne , que i
BVOnS entrepris de raconter, et je suis étonne que M Uover n'ait su voir
qu'un réquisitoire fa-8" cooln K m « dans le récit détaillé d'une long
--ne et de trois mois d.- .nous. Est-ce d rt une preuve
d'impartialité '
i -i de la \c>tre, monsieur, que j'attends . au nom de M. <' I Irène
absent . t en mon nom, l'in-erli lie lelti «ire prochain num.
Agi 1 BUUUI LT.
— Le noiiv.au roman de G Sand, tfauprat , paraîtra demain.
2 fol. in-s" , ifec le poitrail de l'auteur, gravé par Calamalta.
F. BoWAlRt,
UNE
FAMILLE DE PARIAS.
Vers la fin de l'automne dernier, ne sachant que faire à la campa-
gne pendant les longues et pluvieuses soirées, je proposai de lire un
fond de bibliothèque oublié depuis vingt ans sur les rayons d'une
vieill .11 moire. Quelques volumes dépareillés de Bernardin de Saint-
Pierre étaient la plus récente nouveauté de celte Collection.
Notre lecture se faisait, tout haut, à la table de travail. ( >rdinaire-
ment, nous avions pour auditeurs le percepteur des contributions
et un ancien avocat à la cour royale de Ntmes.
I." | en epteur lisait au bel-esprit et à l'érudition ; l'avocat était un
brave homme , simple de manières, et de bonne conversation : on
l'accusait de faire le madrigal ci d'aimer les romans comme une pen-
sionnaire, le n'ai jamais pu vérifier -<i c'était une médisance.
I n soir que non- venions d'achever lu (.lia xmïbrt indienne, le per-
avisa de dire (pie c'était une histoire fort poétique, mais
dénuée de tOUte \ èl ité et , qui pis est , de tonte vraisemblance. < >n M
i m ; les femmes, surtout, voulaient croire en ce pauvre paria,
qui avait de si nobles sentimens et me' Ni haute philosophie.
— l.ii ! mesdames! s'éci ia I'- percepteur, cela ne se peut pasl Corn-
ât voulei- vous que cette race, i éputée immonde , ne soit pas des-
tans aucune exception individuelle, à la bassesse de
ition. Le mépris engendre l'infamie. I ne caste, ainsi Frapp e de
réprobation, doit néce m arriver a une horrible pen raitf
M ujv. * I
70 REVUE DE PARIS.
ds sentimcns et d'habitudes, Lcux que le préjugé a marqués au front
de ce terrible sceau doivent n ster au niveau de leur origine : un paria
ne peut pas plus être un grand philosophe qu'un honnête homme.
— delà s'est vu, pourtant, dit gravement l'avocat, qui regardait
les gravures de ta Chaumière indienne, cela s'est vu. Moi, qui \nus
parle, j'ai beaucoup connu une lamille de parias, : de très hon-
nêtes gens, je vous assure, et je prenais plaisir à leur conversation.
— Monsieur a donc été dans l'Inde? demanda le percepteur
une curiosité goguenarde.
— Non , monsieur, jamais.
— Ah! pavais cm... comme monsieur semblait parler m t. moin
oculaire et auriculaire...
— C'est en France que j'ai connu une famille de parias, répondit
l'avocat avec simplicité; oui, des parias, de vrais pai
que les plus pauvres hères regardaient comme bien au-dessous
d'eux, que chacun fuyait , dont le contact était déshonorant, des gens
qui vivaient isolés an milieu de monde, dont un invincible préju
les séparait. Personne ne se rot assis à leur table, personne ne leur
eût touché la main ni adressé la parole; et pointant ('étaient des
êtres bon>, inoffensifs , pleins de résignation et d I ;|'iu'ieu\ lauti-
mens. Voulez-vous que je vous fasse cette histoire?
On se pressa autour de la table ei taisant silène-. L'avocat passa
la main dans les cheveu de <a perruque , et denian la un \crre d eau
sucrée; puis il nous raconta ceci :
— Il y a quelque trente ans, j'étais ((Mine, et j'étudiais en droit à
Aix. I.a vieille capitale du comte do Provence éiait bien déchue, la
révolution avait ruine sanobleesc de robe el d'épée, s, m nombreux
clergé, el même une partie de sa haute bourgeotl
étaient rentres pourtant, mais humbles, dépouillés. Encore meur-
tris, ils s,, cachaient an fond de leurs hôtels, jadis si magnifiques . et
maintenant dépourvus de vitres et de volets. L'herbe croissait dans
les i u,-s désertes : il j .n ait comme un pré devantceriaines poi t
fréquentées, et notamment devant celle de l'unn rais mon
d'ennui à Aix sans le voisinage de Marseille. Aus-i Dieu B
VOJ ■ ;ea ' i était un va et vient continuel ; on erit dit que j tvak élu
domicile sur la grande route. I ne fuis, c pendant, il m'arriva de
ser toute nue semaine dans I Oisiveté de rues études uni\
c'était durant la session i s s. < ni jugeait une affaire demeui tre
avec pi e méditât ion. Je m- \oiis dirai pas les détails. I. accusé appar-
tenait a une famille riche, el qui ax ait joué un rôle dans ton
REVUE DE PARIS. 71
réactions politiques, un rôle sanglant. Sous couleur de parti, entre
royalistes et républicains , il y avait eu dos vengeances, des assassi-
nats commis par le père, par les enfans, sur la personne d'un frère,
sur de proches parens ; tous les membres de cette nouvelle famille
des Atrides mouraient les uns par les autres. Plusieurs avaient été
[es par contumace; le dernier venait d'assassiner sa femme par
jalousie; il fut condamné à mort. L'affaire dura cinq jours : il y avait
une foule immonse; j'arrivais toujours trop tard pour avoir une place.
Ine seule fois je vis l'accusé : c'était un grand blond fadasse, une
vraie tète de mouton. Son frère, un homme de bien, disait-on, se
tenait près de lui, et l'assistait avec beaucoup de courage: tout le
monde était touché de son dévouement; pourtant, quand il venait
prendre l'air un moment dans la première salle , chacun se retirait de
lui comme s'il avait eu la peste, et il n'eût osé adresser la parole à
personne. Cette famille semblait vouée au crime ; tout ce qui portait
ce nom était honni et méprisé.
Quand l'arrêt eut été prononcé, le condamné fut embrassé par son
frère qui l'accompagna en lui donnant le bras jusqu'à la prison. Je
les vis passer de loin ; c'était un pitoyable spectacle qui arrachait des
larmes. Le condamné ne voulut pas en appeler, el quelques jours après
on annonça que l'exécution aurait lieu à Marseille, le surlendemain;
rar c'était à Marseille que l'assassinai avait été commis.
J'étais sur le Con quelques désOBUYréfl comme moi, quand
on annonça cette nouvelle. Il fut aussitôt décidé que nous irions i
Marseille, non pour assister au supplice de ce malheureux , mais pour
voir la foule qui allait accourir des campagnes en\ ironnantCS Lei
:-rous fut donné sur le Cours à cinq heures précises : nous devions
partir tous dans un char-à-bancs; malheureusement je m'endormis
trop bien cette nuit-là , et le lendemain à m\ heures . quand j'arrivai
sur le ([ours , je ne trouvai plus personne, .l'étais piqué qu'où fût ainsi
me \ uir au moins Frapper à ma porte , el je résolus de mire
la route à pied . seulement pour prouver que je m.' passais d'une voi-
lure quand ene n- roulait pas m'attendra.
is étions au mois d'avril, il faisait an temps si doux que les
nols avaient chanté toute la nui: ious ma fenêtre; les mûri rs
ut des di a de la route, les champs araienl un air
de niait de loin le parfum des prairies sdenarcni
blarn - 1 1 de |
m'en allais léger, rafraîchi par la l » r î «=< • matinale et comme en-
ivré dos influences d'un si beau jour; je me trouvais lieui u\ mm>
72 RE VIE DE PARI-.
savoir pourquoi; la vie me semblait fleurie et vaste comme l'horizon
que j'avais devant moi. Mon Dieu ! m'écriai-je , qu'il fait hou vivi
et aussitôt je vins à penser au malheureux , qui, quelques heures au-
paravant, avait fait sans <!oute le nu* me chemin; cela me fil mal et
refoula toutes mes sensations de bonheur. J'eus une grande pitié
cet homme encore jeune et si plein de vie, qui allait fermer ses feu
au soleil, dire adieu à la terre et quitter violemment ce monde OU je
me trouvais si bien. Ces pensées m'obsédaient, je marchais plus rite
comme pourleni échapper; j'eusse donné tout an monde pour trow i r
à qui parler ; mais il ne passait que des rouliers sur le i h min ; quand
j'avais salué sans ôter mon chapeau en disant: Bonjour, lu a\ e homme,
et qu'on m'avait répondu : Dieu vous le donne . monsieur ; la conver-
sation s'arrêtait là.
Enfin, un peu avant d'arriver à l'auberge «lu Nas-de-Velu, j
Bai un homme vêtu de noir qui allait au bord de la roule les mains
derrière le dos, comme un promeneur qui D'est point pressé d ar-
river. Je doublai le pas pour l'atteindre et je l'examinai du cou de
l'œil, en marchant presque côte à côte arec lui, - m- qu'il tournât
seulement la vue de mon côté. ». était un homme de cinquante ans
environ, de très haute taille et un peu voûté: de grandes lunettes
vertes et rondes cachaient ses j eus , et son menton se perdait dans
une cravate lâche doni les bouts flottaient au vent: son habit de fin
drap noir était d'une coupe déjà antique, il portail d chinés
dans des souliers de peau retoui née, el loui l'ensemble de sa toilette,
quoique propre et BOigné, annonçait un homme l'oit arriéré en fait
de modes. Ce que je voyais de sou visage < otre les lunettes rertes et
la cravate avait une expression «aime et bénigne «pu me 11
me semblait avoir déjà mi cel lnunine «m sa ressemblance quelque
part . de nés loin , el tout à coup j** me rappelai la cour d le
condamné et ce frère qui marchait près de lui, le visage caché der-
rière son mouchoir : c'était bien là sa taille, SS tournure, s. >ii \ élé-
ment. Ceci produisil sur moi un certain effet : je ne dirai p \n que je
reculai, mais je restai «u arrière de dis pas; puis, poussé par js ne
sais quelle cm iosité, quelle ai nlite d'émotion . étonne surtout de ren-
contrer cel homme . je regagnai «lu terrain vu i la foi me intention de
lui parler. le m'ai rétai encore tout couri : ensuite je repris mon élan
ci je le dépassai arec la résolution de l'attendre; mais je le laissai al-
ler seul en avant une le fois. Nous fîmes ainsi un «pian de lieue,
moi le suivant on le dei ancani toujours dans ma mari he inégale sans
qu'il parûl s'apercevoir le moins du monde < Bien ré-
REVUE DE PARIS. 73
solu enfin et ne sachant comment entamer la conversation , je lui dis
avec une niaiserie digne d'un étudiant de première année : Monsieur,
voulez-vous me faire le plaisir de me dire l'heure qu'il est?
Cette question avait l'air d'une impertinence, et je le sentis aussitôt;
mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir ; et tirant de sa poche une
fort belle montre, il répondit sans me regarder : Monsieur, il est
huit heures moins le quart.
— En allant au petit pas, on peut encore arriver à Marseille vers
midi. Voilà un beau temps, monsieur.
Il hocha la tête en signe d'assentiment. Quand je vis qu'il ne voulait
pas parler, je repris résolument : C'est un temps des dieux ! pourtant
je m'ennuyais un peu le long de la route, en tête-à-tête avec moi-
même; j'étais impatient de rencontrer quelque voyageur pédestre ,
comme moi...
Il s'arrêta, et me regardant en face, il me dit avec une sorte de
dignité humble et mélancolique: Je suppose, monsieur, que vous me
connaissez?
Ce mot leva tous mes doutes; j'osai aborder la situation, et je m'é-
cria avec emphase :
Le crime fait la honte et non pas l'échafaod!
Je suis sans préjugés, monsieur, c'est le fruit d'une forte éduca-
tion; tous les hommes devraient penser ainsi.
— Ah! monsieur, lit-il avec une certaine émotion, vous êtes le
seul peut-être...
— Le monde est absurde, lui dis-je, lier et satisfait de ma profes-
sion de foi philosophique, il méconnaît les grands prineipes de justice
et d'équité; moi, je pense que chacun est Dis de ses œurres...
Je m'arrêtai, de peur de me perdre dans quelque tirade dont
l'entreroyais confusément le plan, mais pour laquelle les mois me
manquaient; et revenant par une brusque transition à l'idée qui
m'avait d'abord préoccupé, je m'écriai: Que je vous plains, mon-
ir, demain I... Quel horrible jmir pour vous!
— Asses, monsieur, interrompit-il d'une \ <>ix troublée, assez, au
nom du ciel! N'en pai |0US DUSl...
AJoiï je ne tn.in.ii plus rien | lui dire, tant j'étais aDSOrbé dans
l'horreur de ce Estai lendemain. Lui marchait, de son coté, la tête
je ne royais pas SOU regard a travers ses lunettes vertes, mais
je me le Qgurais morne et plein de larmes. Nous allAmei iflcsi
nient pendant quelques minutes, | u > le bOU mOnsiCUt DM dit
"l'v RE VIE DE PARI
avec une tranquillité qui me parut le plus sublime effort de résigna-
tion et uV philosophie :
— Que ce beau temps me fait de bien! Il y a dans l'air quelque
< hosc de frais, de suave qui ne repose de corps et d'ame!
— Vous aimez la campagne? dis-je au hasard.
— Oui, j'aime l'a-p< < t dm (hamps, et surtout la solitude; la je
respire et me sens vi\ re. Ifefl meilleurs jours .sont ceux que j<
en famille, dans le petit coin de terre où je culti\e nos fleurs et mes
arbres fruitiers.
— Fou '"tes marié, monsieur?
— Je suis veul après avoir été marié deux fois , répondit-il avec un
soupir.
— .Mais vous avez des enfant. '
— J'ai eu de ma première femme une fille qui a maintenant ;
de vin;;t ans: la seconde m'a laissé un petit enfant, un bel angel
— Cest nih' ;;i. unie con>olation pour SOUO, dis-jc avec comm
ration.
Il secoua tristement la tête et ne répondit rien à cette banalité.
Soua allions tout-à-fait do pas de la promenade. Après un silène- .
me hasardai encore à dire :
— Monsieur, je ne m'attendais certainement pas à rOU rencontrer.
Permettez. Comment vous et es -vous décidé à lancée chemin tout seul?
— Je ne suis pas seul, répondit-il en s'arrêtant et en dant
en arrière, une main sur ses veux en faeoii de ;;arde-vue: m
et mon équipage viennent 1 à - 1
I M nmt d'équipage je me tournai aussi, mai- je m \is rien. Mon
compagnon se mit à marcher d'un pas qui devait permettre .1 -es
gens de non- rejoindre, ressayai encore de renouer l'entretien, qui
bombait toujours , malgré les Irais que je faisais.
— Monsieur, dis-je, il me parait que vous aimez la culture des
fleurs; aYCz-vous des espèces raie-.'
— Plutôt belles que rares. J'ai des tulipes et de- renoncules de
lOOte beauté, mais je ne les crois pas unique-, tani -Vu faut, .lai
Masi plusieurs variétés de rosi - : ma fille les amie. Kll<
gnifiques Cette année. Il y a déjà des boutons fort avam
Je fus stupéfait «le la remarque, .le pensai à 1 ette ici 1 ible soÉM de
cour d'assises, au but de ce voyagi , au lendemain... Comment < 1 1
homme avait-il eu le temps de regarder se- 10-1.1-: Il continuait à
me p.n 1er paisiblement de sou jardinage; tout » e qu'il disait 1 tait na-
turel, bien pense, plein d'observation; pouilanl il me M-mbla alors
REVTE DE PARIS. 75
que sa conversation tournait un peu trop à l'idylle, n appelait sa mai-
son de campagne un ermitage, il s'extasiait sur sa volière, il me di-
sait les noms de ses chevrettes apprivoisées et qu'il allait traire lui-
même. Au milieu de son enthousiasme pour les plaisirs champêtres,
il s'arrêtait de temps en temps et regardait venir l'équipage que ma
vue plus faible n'apercevait pas encore sur ce Ion;; ruban poudreux
qui se déroulait derrière nous. Je finis par prendre grand plaisir à
la conversation de cet homme, peut-être parce qu'elle ne ressemblait
à aucune autre. C'était un pêle-mêle assez décousu, mais plein de trait
et d'originalité. Après avoir parlé de jardinage et de botanique, une
brusque transition nous jeta sur l'histoire du pays. .Mon compagnon
la savait bien; il me raconta des faits infiniment curieux.
— Mais où avez-vous lu tout cela? lui demandai-je.
— Dans de vieilles archives, au palais de justice, me répondit-il.
Mon père m'amenait ordinairement avec lui, niais je ne pouvais res-
ter dans la salle: le cœur me manquait. Dès que j'entendais venir les
prisonniers , je m'enfuyais, j'allais me cacher dans un grenier de la
tour de Saint-Mitre, et là je m'amusais à lire un tas de paperasses que
les souris rongeaient peut-être depuis cent ans. Il y avait des cho
fort curieuses, je vous assure.
Bien que la conversation ne languit plus, je commençais à trouver
la promenade un peu longue; mes jambes alourdies allaient d'un j is
de plomb. NOUS arrivions au Pin.
— Monsieur, tfis-je à mon compagnon de route, voulez-vous que
non-, non» arrêtions ici pour attendre vos gens? Je me sens «le l'ap-
pétit, et m fous voulez mej'aire lejplaisir de déjeuner avee moi Bans
m an i ibaret?...
— Monsieur, je suis bien sensible... c'est un honneur auquel je ne
m'attendais pas... balbutia-t-il d'un air encore plus surpris qu'< m—
se.
tmpris combien il était étonné de me trouver -: fort au-dessus
de tout préjugé. Au mit c'était étrange d'oser inviter à déjeaner un
mme dont le i il avoir la tête coupée le lendemain. Je
■sue p.i iphiqae cours n'avais été bût «pie \
mm n'en sérail témoin.
1 > | i h la p i de paui re apparence, 1 1 I
laquelle lira; » pin servait d'enseigne, .l'entrai le premier
dans |,i cuisine; l'h l - e qu'elle appelait
tumgrr. (Tétait un bouge noir comme l'enfer, meublé de quatre
i lia es rlc paille et d'un'- t d le boiteo
76 REVUE DE PARIS.
— Il n'y a pas moyen do rester ici, m'écriai-je, un peu honteux de
convier quelqu'un à déjeuner dans ce chenil; voulez-vous, monsieur,
que nous allions jusqu'à l'auberge de la Porte-Rouge? Ce sera mieux
sans doute.
— Mais on est très bien ici, dit le bon monsieur en chassant pour
s'asseoir un gros chat endormi sur la meilleure chaise, restons-y;
j'aime autant ne pas aller là-bas.
Puis il ajouta avec quelque Incitation :
— Pardon, je ne m'arrêterais pas volontiers à la Porte-Rouge, sur-
tout par rapport à vous , monsieur. Je crois que le maître de l'au-
bei ge me connaît.
— Peu m'importe, je vous assure! Gs-je d'un air dégagé. Pour-
tant jr n'étais plus du tout fâché de rester, et je me hâtai de com-
mander le repas.
Tandis que la maîtresse du logis arrangeait le déjeuner, mon
compagnon allait de temps en temps regai d< i le long de la route. Au
bout d'un quart d'heure environ, il rentra en disant :
— Enfin, les voici 1
Je me levai à mon tour, curieux de voir la livrée de ce bon mon-
sieur qui faisait route à pied, a\ec sa voiture derrière lui. I M cha-
rctte était arrêtée au milieu du chemin, dessus il \ avait je ne sais
quel échafaudage .surmonté de deux montant , peints en ronge. Alors
je reconnus véritablement l'homme et l'équip I était la guillotine
et le bourreau!...
L'avocat s'arrêta sur ce mot prononcé pins bas; nous nous r, i ;,v
tout d'une \oi\ :
— Et vous ne rons êtes pas enfui 1 !..
— J'allai en courant jusqu'à Marseille, répondit-il.
— El après .'
— Après je ne me \ aniai ni de la rencontre que j'avais faite, ni du
déjeuner que j'avais commandé.
— Monsieur, du le percepteur d'nn ton suffisant, ceci m prouve
absolument rien contre mon opinion. Je conviens «pie VOUS SV( I fait
la rencontre d'un véritable paria; mais pour lui avoir parlé dorant
ii ois quai ts d'heure, lavex-vous I fond quel était cet homme? il lui
a été facile de nous en imposer, de mire des phr i ni i ment. des , t
philosophiques, de dissimuler un moment la biss ss< de ses senti-
ment et de ses habitudes : je suis sûr qu'elle était d'accord av« i sa
situation ; d fallait le roii de plus près, monsieur, pour le bien ju,.
REVUE DE PARIS. 77
— Sans doute, répondit tranquillement l'avocat ; mais attendez,
mon histoire n'est pas Gnie.
— C'est différent! fit le percepteur. Vous avez donc vu le bour-
reau en famille?
— Oui, monsieur, nous nous rencontrâmes encore, et cette fois ce
fut moi qui l'allai chercher. Après cette étrange aventure <!e grand
chemin , je demeurai livré à des préoccupations profondes. D'abord
j'avais été dominé par un sentiment de répression et d'horreur ; puis
ces impressions s'étaient effacées, et par une inconcevable bizarrerie,
par un caprice que je ne peux expliquer , et qui naissait sans doute
du besoin d'émotion qu'éprouvent les âmes désœuvrées, je désirais
revoir cet homme dont j'avais presque peur. D'abord je ne fis qu'y
penser, puis je m'enhardis à en chercher les moyens. Il y a aux
environs d'Aix un endroit qu'on appelle en provençal Ici Bnoinncilos,
ce qui signifie les petites grottes. Ce sont des cavités creusées aux
flancs d'énormes rochers noirâtres, nus, stériles, et aux fissures des-
quels croissent quelques maigres figuiers. De pauvres femmes mè-
nent pâturer leurs ehèvres sur ces hauteurs incultes, dont les pre-
mières chaleurs de l'été dessèchent la pâle végétation. C'est sur ce
coin de terre que le bourreau avait sa maison de campagne. Je le
In jour j'allai me promener du côté des grott ait un
muh après le voyage de .Marseille. Je m'engageai presque en trem-
blant dans ce chemin Bolitaire et profond qui montait, montait tou-
jours comme pour aboutir à un calvaire; l'herbe y i n t mire
les cailloux; les longues branches de la clématite traînaient sur les
buissons d'où B'exhalait une faible odeur de muse; l'empreinte d'au-
pas humain ne se retrouvait sur cette route agreste, semblable
au lit desséché d'un torrent. A mesure que je montais, le sol deve-
' plus aride; les roches I 'am<>tn < laient âpTOS et Dues; leUM
cônes sans rerdure étaient couronnées de genêts d Espagne, dont
pis d'un jaune d*or se balan< aient sous le rent
n'assis an boni du chemin , j'éiai> dominé par une inconceYa-
ble émotion ; j'éprouvais nue terreur rague, comme ri j'eusse péné-
tré >\.m*, le domaine de quelque être surhumain, comme ai quelque
midable apparition allait tout à coup se dresser devant moi. J'ai
des battemens de coeur; une sueur froide me renaît aui tem]
j'étais tremblant, et pourtant je me complaisais dans cette situation
riolente; jamais je ne n'étais ainsi senti remué jusqu'au fond de
rame. Tandis que j'étais livré agitations, tout restait paisible
et »Uen< ieui autour de moi Je n'entendais rien que ;
78 REVIT. DE PARIS.
grillons cachés sous les bram ! ;enét. Le soleil i l'ho-
rizon ; ses rayons obliques jetaient de magnifiques teintes sur i
roches s; l'air était transparent et suave, le ciel d'une pun
resplendissante.
Je n'étais pas encore arrivé; mon (eil suivait les sinoositée du che-
min, jusqu'à l'endroit OÙ il se perdait entre deux i - ■ utiere-
ment nus. A travers cette brèche régulière comme le chambranle
d'une immense poi te , j'apercevais les cimes de quelques grenadii
en Deurs. J'allais me décider à franchir ces limites, dont personn
avant moi peut-être, n'avait approché, lorsque je v i> monter le long
du chemin , un groupe dont l'aspect me cloua à ma pis
i bourreau marchait le premier, les mains di le clos: il
portait le même COStume que loi - l'avais rencontre'': il avait
toujours l'allure indifférente et posée d'un flâneur. Derrière lui l
nait une jeune fille, petite et toute mignonne. 1 d grand chapeau de
paille encadrait son frais visage; elle avait une robe de mairie des
Indes, un tic lui de MH6 et un tablier festonné; cette toilette n'appar-
tenait à aucune mode , mais elle était fort
La jeune fille >e tournait de temps en tei un bel
enfant qu'un homme de la j lus étrange tournure portait dans ses
bras. Ce | ersonnage, presque \ ii u\ , avait an habit noir, un
quette de loutre, de et on gilet de satin: tout cela trop
long, trop large, évidemment fait pour on antre que pour lui. 11 était
impossible de dei in million, a sa tenue qui participait de c elle
du paysan, de l'artisan et de l'homme portant chapeau. Sa laideur
était eom ii pie; il avait de longs cheveux roux et plats, les yeux chini
un cou de grue. Chaque fois que l'enfant lui ( : le visage de
petites mains potelées, il souriait jusqu'aux oreilles et moatraii
des dents blanches et pointues comme celles d'un o,
Lorsque < - personnages furent à quelques | is de moi, ils
lèrent surpris et indécis; jamais sans doute ils ■'avaient rejv-
itré quelqu'un si près de leur domaine. Le pire m'avait reconnu,
et il semblait être le plus embarrassé. Alors je me levai el j'allai !
rement à lui. le oc sais i uniment i fit; mais 1 froid d
tait tout à i oup revenu.
— Bonjour, Coquelin, dis-je en le saluant par ion nom : bonjosn
l.h bien! \on> \ene/. à VOtrc einiita,,
La jeune fille me regarda stupéfaite, le | rconeal peur de
moi , et cat ha son \ ai 1 < paule de son t trangi bonne : Coque*
quelin me dit simplement ;
REVUE DE PARIS. 79
— Monsieur, je ne comptais pas avoir jamais le plaisir de vous
revoir.
Pour rien au monde, je ne lui eusse donné une explication franche
et avoué ma méprise. Je lui dis de l'air le plus dégagé que je pus
prendre :
— Vous ne comptiez pas me revoir? Eh! pourquoi donc? Parce
que je vous ai brusquement quitté l'autre jour? Ce n'était pas vous
que je fuyais... Mais c'est plus fort que moi, voyez-vous, j'ai eu
peur... peur de la machine !...
— C'est tout simple, dit-il avec un soupir.
— J'ai agi comme un écervelé, comme un fou; je devais ne pas
regarder, voilà tout. J'eus grand regret de vous avoir quitté ainsi,
et vous voyez que je suis venu jusqu'ici vous chercher. Ètes-vous
fâché que nous nous soyons encore une fois rencontrés?
— Non, monsieur, car vous êtes, ce me semble, un bon jeune
homme. Voulez-vous visiter mon petit domaine? ajouta-t-il en se
rangeant pour nie donner le pas.
— Sans doute, lui répondis-je; mais n'allons pas si vite, vos en-
fans restent en arrière.
— Ma fille n'ose pas s'approcher; c'est la première fois qu'un étran-
ger m'aborde devant elle; personne ne lui a jamais parlé, si ce n'est
mes valets. Ah! monsieur, quelle terrible barrière il y a entre cette
pau\ i e innocente et le reste du monde! Il n'y a pas de recluse dont
la vie soit plus séparée de tout commerce humain.
— 1111*- a des liens de famille qui doivent lui tenir lieu de toutes les
amitiés (pion trouve dans le monde. Vous devez être un bon père.
— Oh ! oui, certainement, et pourtant quand je regarde le sort de
s enfans, je regrette di les ■voir. J'aurais dû n pas nie mai:
monsieur; j'aurai-, dû rester Mol. Mais qu'A fallait pour cela de iOU-
i ' i.: rie est ri affreuse dépouillée de toute affection] I i us
qui rhrent dans |e monde ont des amis, des relations intimes j ils
n'ont qu'un pas à faire pour sortir de leur isolement ; mais DOUA !...
là pourquoi il me fallait une famille; qui aim | qui par-
I rais je), - |e n'avais ce* otax enmnef Mais c'est pour moi que je
Ir m eu\ de les avi.ir, mm pour eux, pauvres, an;;.
Sevoiv s'altéra, les larmes lni Tinrent tuyeux; puis, honteei
de insi livré, il reprit avec plus d • S Mg-froid :
— Pardon, monsieur; \oii~. deVOI trouver que j'ai des faibles se.
bien ridicule! poOT un Immme de mon âge Ot de moi
— J'ai beaucoup de sympathie ci d'intérêt pour les peines ds
80 REVUE DE PARIS.
votre position, et je suis fort touché de la confiance que vous me té-
moignez.
Il n'osa pas me tendre la main; il se contenta de me sourire avec
gr&litade. Puis, se tournant vers sa fille, restée à quelques pas der-
rière nous, il lui dit :
— Viens, Julie, viens ici; nous allons montrer à monsieur ta col-
lection de rosiers.
Elle vint prendre le bras de son père, et répondit sans me re-
garder :
— Les boutons de roses mousseuses vont s'ouvrir; c'est la pre-
mière fois peut-être que monsieur verra celte espèce, qui est fort rare.
Nous arrivions, et je m'arrêtai plein de surprise à l'aspect du
paysa;;e qui tout à coup se découvrit à mes regards. Cette enceinte
de rochers chauves et calcinés renfermait un étroit vallon couronné
de frais ombrages et tapissé d'une admirable végétation. C'était
< omme une corbeille de Ileurs jetée sur un tas de pierres. Une allée
sinueuse conduirait à la maisonnette appuyée sur le roc; un ;;r.m<i
lierre en masquait la façade; tout à l'entour, il y avait des nOM 1.1- « t
«les arbres de Judée.
— Ceci est un paradis! in'éeriai-je.
— Le paradis où Dieu nous a enfermés, dit la jeune fille avec uj\
mélaneolique sourire; vous êtes le premier, monsieur, qui ait i
nous \ siii\ re.
Ce mot, fort simple, me surprit par l'accent avec lequel il fut dit;
je fus près d'j répondre par nue fadeur; mais il y tvaii daas l'air,
dans le sourire ;;raeieu\ et naïf de celle qui me parlait, quelque cb
qui m'arrêta; je compris qu'il n'était pas possible de lui tenir le
même langage qu'aux antres femmes; elle ne l'eut pas entendu.
( n homme travaillait devant la maison; Détail >ètu à peu près
comme celui qui portail l'enfant, avec lesaèsae pèle ■mets de tous
états.
— Vous n'êtes point absolument teull dis-je à Coquelin.
— Ces hommes sont mes den\ ralets; ils maillent à cultiver mon
jardin, ils prennent soin de la maison; je n'ai pas d'autres don
tiques... Qui voudrait nous tei \ irï l ne pau> resse déguenillée, mou-
rant de froid el de faim, réinsérait de se mettre à nés quan I
même je lui donnerais en un an plus qu'elle M pourrai) ; i i
toute sa rie.
— Voici mon jardin, dil la jeune fille en ouvrant la porte d'une
i e i laire-voie.
REVCE DE PARIS. 81
C'était un carré planté de rosiers ; entre leurs feuillages sombres
éclataient toutes les nuances depuis le blanc pur jusqu'au rouge
pourpré. Les roses s'ouvraient à la fraîcheur du soir, et répandaient
dans l'air un parfum ravissant. Au milieu de cette moisson de fleurs,
quelques jeunes cyprès levaient leurs tètes sombres; ils ombrageaient
un puits environné de jasmins et de rosiers muhiflores. Nous nous
assîmes tout près de là; j'étais comme étourdi; un trouble, un éton-
nement singulier, me préoccupaient; tout ce que je voyais était
si différent de l'idée que je m'en faisais depuis un mois ! Cette jeune
fille surtout... J'avais souvent songé à elle avant de la voir; mais
mon imagination ne se 1 était pas ainsi figurée. lime semblait qu'elle
devait être d'une beauté sombre, pâle, sévère, et le visage que j'a-
vais devant moi était d'une fraîcheur rosée; ces grands yeux bleus
et doux avaient un calme regard, et sur ce front si pur éclataient
une molle quiétude, un profond repos.
L'enfant jouait sur les genoux de sa sœur : il était blanc et beau
comme elle; leurs joues en se touchant confondaient les suaves nuan-
de l'incarnat le [dus doux. Je croyais voir un tableau de la ma-
done; c'était ainsi que je me la représentais, belle et pure jeune fille
caressant son enfant Jésus.
Coquelin me parlait de son verger, de ses fleurs ; il se plaisait à me
raconter comment il avait créé ris au milieu de rochers brûlés
et stériles. Celait le travail de toute sa vie. Aidé seulement de ses
valets, il avait remué cette terre ingrate, creusé des citernes pour
: i i i les « aux pluviales, et bâti sa maisonnette , dont le fond était
une grotte.
— Je compte planter là-bas un boifl de pins, dit-il en me montrant
une élévation ^ur laquelle il ne (in ssaii pas un brin d'herbe. Il l\m-
• le rOI «'t la pou Ire, pui-* a; porter de la
l U!i Mil fat liée mit 08 lai de [ij : | | >.
— liais, observaî-je, rous avez déjà ici tant de beani arbres,
qu'un l«»is de pins n' ijoatera rien à l'agrément de rotre propriété.
Qu <-\mj> .1 « e Iran 11
— L'emploi «lu temps, me répondit-il. Je uns naturellement actif.
inlez-voufl que je liasse? depuis long-temps je oe touche plu-
i user • n moi 1 - qui me m l
•m en communication av< le monde. I i : nn grand malheur
ir moi de i omprendre on cei tain lanj
elligeix e. J'aurais do m rien appi •
du ! des homi >mmc je >u le leui
82 REVL'E DE PARIS.
société. Je me suis aperçu trop tard que, pour un homme comme
moi, il vaut mieux végéter que vivre, et, malheureusement, je n'ai
pas appliqué cette conviction à l'éducation de ma famille.
Il dit ceci plus bas en regardant sa 611e, qui s'était levée et M pro-
menait lentement au milieu de ses rosiers. Je hochai la tête d'un air
surpris.
— Oui, reprit-il, j'ai mal élevé Julie selon sa position. Au lieu de
développer cette belle intelligente par l'enseignement, il fallait te
comprimer <t l'éteindre, il fallait l'eafi mm i dans un étroit horizon.
La plante qui a vu une fois les rayons du soleil lan;;uit et s'étiole bien
plus vite quand on la laisse dans l'ombre, Ma fille comprend trop
bien tout ce qu'il y a au-delà du cercle borné où nous sommes en-
fermés. Elle a l'esprit cultivé, l'ame noble, lien soarimons lier-
généreux. Pauvre enfant! que fera-t-elle de toal Elle fil parle
cœur, par l'imagination; j'aimerais mieux la voir stupidement \<
— Elle me parait heureuse.
— Oui, à présent qu'elle a vingt ans à peine, à nroaonl que je sui>
encore II ; nuis plus tard...
— Plus lard? Oui sait ce qui peut arri\er?
— Rien, monsieur, rien. Sa position est de celles qu'aucun pouYoil
humain ne saurait changer; la tache imprimée à son nom est indé-
lébile.
— Son nom ! elle peut en changer ! dis-jc étourdiment.
— ( )ui , répondit Coqoelin a\ ec une amnntunui profonde; oui , elle
i.i de s'appeler la tille du bourreau d'Ail pour s'appeler la
femme du bourreau de Grenoble.
I - mots DM l 'ternirent au » OBUT : je niée ri.ii plein d'indignation :
— Quoi! nous (lonne/ \olie enfant, une fille si belle, >i pUfll .
malheureux!
— Eh! qui l'épouserait, si ce n'est lui?
Je baissai la tête. Goejuaun M tut; M lille revenait VUII 101»,
— Monsieur, me dit-elle timidement , ne ch. , is (pu-!
(pies fleurs? N'oie i de belle- i ipucines; vous n'en trouvère/
nulle pan de semblables. Elles sont encore eu boutons; prem
demain vous les verre/, s'épanouir. Ne voule/.-\ou> pas les cueillir,
monsieui f
Elle me mollirait du doigt le i . ffiS oser loui h
qu'elle m'offrait.
— Je les prendrai volontiers, lui dis-jc, si tous me les donnez de
votre main.
REVUE DE PARIS. 83
Elle se baissa en rougissant, et fit un magnifique bouquet, que je
reeus avec des remerciemens pleins d'émotion. J'éprouvais une sorte
d'attendrissement mêlé de compassion et de respect en présence de
cette infortune si grande, si dénuée de tout espoir, et qui semblait
accompagnée de tant d'humble résignation.
Coquelin tournait autour de moi comme s'il avait eu quelque chose
à me demander. Enfin il se décida à me dire :
— Monsieur, vous m'avez une fois offert à déjeuner; oserai-je
maintenant vous prier de souper avec nous?
— Volontiers, lui répondis-jc sans hésitation.
Nous entrâmes dans la maison. Le couvert était mis à l'entrée d'un
petit vestibule tapissé de gravures et de mauvais tableaux. L'ameu-
blement me parut ancien , tout dépareillé et fort riche, l'ne argen-
terie massive couvrait la table; le linge était magnifique. Coquelin
t'aperçai de mon t'tonnement.
— Je suis riche, me dit-il, fort riche relativement à mes besoins
et à la vie que je mène. J'emploie volontiers mon argent à acheter
tout ce qui peut embellir cette petite maison de campagne, seul en-
droit où je me plaise et que ma lille aime. Notre maison de la ville
si triste! d'un côté le rempart, de l'autre le cimetière. Nous y
■mes de père en (ils depuis cent cinquante ans. 11 n'y a que m
qui puissions l'habiter; j'en ai le séjour en horreur. Cest ki (pie nous
nous réfugions. J'y ai apporté des meuMes de prix, des tableaux,
surtout : j'ai une bonne bibliothèqnc.
.-> ooiu mim«- à ta! le. Les valets servaient les yeux fixés bot
moi et comme stupéfaits de me roir là. Ils étaient empressés, atten-
tifs, silciK i"u\ . < mme des domestiques «le bonne maison. Coquelin
M lille leur parlaient a\ee une ;nilorité familière. Quant à moi , je
n'osais les r; d'horribles choses me revenaient à l'esprit
iliaque fois qu'un île ces hommes avançait le bras pour prendre
mon assiette; amies m.iins osseuses me faisaient peur. Sans
doute leur j. -une maitn .ina mes répugnant r-
rangea de manière à me servir elle-mèmr. Dès qu'elle vil que -
prérenancei m- me causaient aucune répulsion, elle s'enhardit. On
i Al dit ipic l.i p;ni\ re fille «Hait reconnaissante de la différence que je
'■ntre elle ci les valets de mm pire. Il fallait qu'elle fût d
long-temps i de bien horribles mépris pour sentir si \ i\
■ ''tte prél . D'abord ma présence l'avait fort troublée; mais
une fois revenue de sa surprise, clic fut totit-à f.iil .i l'aise. III'' a\:u't
ij -ursrécu dans une trop profonde solitude pour être timide; elle
81 REVIE HE PARI-.
n'était pas habituée à calculer l'effet de ses paroles, de sa conte-
nant: elle ne connaissait ni la coquetterie ni la vanité; elle avait un
n.uf abandon, une adorable franchise. Au boni de deux heures, elle
me parlait comme si nous nous étions vus toute notre vie. J'ai beau-
coup rojagé , j'ai beaucoup vécu ; mais je n'ai jamais rencontré au-
cune femme nui, de prèfl ou de loin, ressemblât à celle-là , tant il y
avait en eue de piquans contras i conversation était celle d'une
personne qui a appris à parler et à \« oser dans les livres; elle avait
l'esprit On, curieux et crédule d'un enfant, a\ Idées d'un homme
accoutumé à voir la vie de haut. Son aine ignorait les pas* trot-
tes et mesquines que développe le contact du monde : ses sentimens
étaient grands, exal oéreux, hors de tonte proportion avec
que l'on met dans le commerce ordinaire de la \ie.
Après le souper, Coqnelin prit un Dambleaa et me lit roii h mai-
son; elle était d'un goût et d'un arrangement fort bizarres. Il y avait
des fleurs partout; les chambres i ^semblaient à des serres
on y vo\ ait le plus singulier assemblage de choses rares et rosnmni
C'est ainsi (jue je remarquai -tir une cheminée de I - une pen-
dule en bronze doré do meilleur goût entre deux calebassi - lies
en guise de porte-allumettes. Le vestibule serrait à la fo don
et de salle à manger; la bibliothèque était à coté; j'y vis quelques
beaux volumes et beaucoup de bouquins. Au fond .. petite
piè< •'. | i\ ta ii encore une porte devant laquelle retombait un ample
rideau de toile peinte, j'allais le soulever lorsque Jutte me toucha
le bras et m»* dit simplement : C'est ma chambre , monsieur.
Je laissai retomber le rideau: j'aurais pourtant donné tout au
monde pour jeter seulement on coup d'œil mr ce réduit, où jan
les pas d'un homme n'avaient pénétré. Quelle pureté égalait celle de
celte jeune fille qu'environnait un li te: i Me rempart! Jamais nul ne
l'avait souillée d'une parole, d'un désir; c'était un beau h au
l d'un précipice, a l'abri de tout regard humain.
x i irnàm. s >tir la terra^e; la nuit était sombre et -.ereine;
les étoiles tremblaient an nrmameot; pua un souffle d'air n< lait
lea i^-r" endormis; les Oeurs courbaient leur tète humide de
i isée, et leur- parfuma affaiblis l'exhalaient dans une fi ai( heur hu-
mide; < es lénèbn lence, la paii protonde de tout ce qui m'envi-
ronnait , bu jetèrent dan- une disposition d'esprit et de cobui qui
n'.iv.iis jamais < onnne; c'était une tristesse, un attendi -
ment indicible, le me lentis tout à coup détaché de ma vie |
je regardai le monde d'un nouveau point de vue ; .1 me inoihla que
REVUE DE PARIS. 85
tous les intérêts dont j'avais été jusqu'ici préoccupé étaient mes-
quins et frivoles, et que les seuls biens désirables ici-bas se trou-
vaient dans une position solitaire, ignorée, remplie par les seules
affections de famille
Les heures avaient passé comme des minutes, et pourtant il me
sembla que j'avais vécu plus long-temps pendant ce jour fécond en
émotions que durant le reste de ma vie. Il était près «11- minuit quand
je m'en allai. Coquelin et sa fille m'accompagnèrent jusqu'à la limite
de leur domaine. En les quittant je leur dis : — J'étais venu ici par un
sentiment de commisération et de curiosité; maintenant j'y retour-
nerai pour continuer de bonnes et amicales relations qui déjà me sont
chères. A demain.
Je ne dormis guère cette nuit-là, et le lendemain de bor.ne heure
j'étais aux grottes. A dater de ce jour, j'y allai régulièrement deux
ou trois fois la semaine. Rien ne démentit mes premières impressions;
j'avais bien réellement rencontré deux belles et saintes âmes, deux
êtres à paît, humbles, justes, résignés, sans haine envers le reste des
hommes qui les retenaient impitoyablement au fond de leur position
abjecte. La pauvre famille de parias subissait sans plainte les mépris
du monde; la boue qn'on lui jetait ne l'avait point souillée, et elle
tiquait à l'écart des vertus ignorées de ceux qui la foulaient aux
L'avocat prononça ces derniers mots d'un accent ému, avec une ex-
pr ission profonde; chacun écoutait en» ore, mémo le percepteur; mais
le vieillard s'accouda sur la table et se remit à feuilleter lu Ckawmibre
indienne d'un air distrait et comme absorbé dans les souvenirs qu'il
venait de rappeler.
— Ehl comment Unirent voa relations avec cette famille? lui de-
mandante après nu silen
Il passa une main sur ses yeux , et répondit d'une voix basse :
— Ceci est âne autre histoire.
— l'.t voua ne roulez p
— C'est une histoire plus douloureuse que celle dont voua venez
i la confidence d'un malheur qui a luise nu
vie ; je peux vous en fain 1 1 récit; tous ceui dont je parlerai
sont morts depuis long-temps, et les < lins, s que je vais r* ontei
'eut plus (pie moi seul.
i Mil un moment , et reprit avec plus de sang-froid : — H]
ai es de tout ceci; le tempe a emporté les court*
tbles douleurs de cette époque de nu vie; mail le souvenir
rom \i.i\ . t
8G REVUE M l'\lll .
m'en est toujours yif et présent. Dès ma première visite aux sjrotl
j'avais senti que j'aimais la fille de Coquelin, et cet amour ne me lit
point peur. Un besoin effréné d'émotions me décorait avant de l'a.
connue; il fut satisfait dès que j'eus abordé cette formidable situation;
je trouvais tout à coup un but, un intérêt puissant an milieu de ;
impressions vulgaires et monetont s; j'existais enfin par le cœur, par
l'imagination. le fermai les yeux but l'avenir, je me lamsai aller tu
ardentes émulions, au bonheur poignant que m'offrait le prénom.
(.'était une étrange vie! l'étais loin cependant d'en jouir avec sécu-
rité. Il fallait beaucoup d'adresse et de pré< autionpour dérober mes
nouvelles relations aux regarda curieux d'une douzaine d'amis <l
œuvres. Je compris que je n'y parviendrais pas si j<* restais à la
ville. Tour être libre et seul , je louai une maison de campagne à une
demi-licue des grottes. D'abord on s'étonna de DM \.'ir installe là :
on pensa que c'était le caprice d'un jeune homme ri< ne 1 1 qui rou-
lait s'amuser en toute liberté ; puis, quand on sut que j'étais seul et
que je ne voulais plus retourner à la ville, OH me traita d'ouïs,
maniaque, et les amis se gardèrent de me \enir trouver. Mais que
m'importait ma solitude pendant le jour".' Tous j'allais aux
grottes. Depuis le première fois que j'avais ru Julie, je l'ai; er-
duement, et au bout de deux mois, je n'ava u la hardiesse de
le lui dire; pourtant j'étais sur qu'elle m'aimait aussi. IVul-étre
fut seulement l'occasion qui DM manqua, car son père était toujours
entre nous. Je n'av lia aucune impatient e «le cette contrainte : j'aimais
de trop bonne foi pour calculer les Chances d'une séduction. I. "inti-
mité île cette pauvre famille m'était bien douce; [e n'ai jamais ren-
COntré dans mes relations du monde autant d'affectueuse bienvcil-
lance, d'exquise discrétion, de politesse aisée et franche. Cnquchn
me témoignait beaucoup de * onfiance; cepsjudant il était m point sur
lequel il gardait avec moi un silence absolu: malgré mes insinuations,
il ne s'expliquait jamais sur l'avenir de sa fille, .l 'avais lèVoeucUS «les
« raintea épouvantablea el dont je détournais ma posai i em i hor-
reur.
J'analysais trop bien mes propres inmreaaious pour ne pan
qui M passait dans lame de Julie; la sérénité «le son regard
m ; nue langueur étrange leaaUait i eralj aar toc
OU sourire était triste et anime, «.es parole*, plu*- bi t «l'un
plus ;;i and sens. Mu md j'arriv ail . alk se tenait .l'abord a 1 il ut.
puis elle n v «'liait peu à peu . elle hésitait toujours a\ ant d<
entre son peicclinoi; mais une lois là, nomme an 1 cœurs se parlaient!
REVUE DE PARIS. 87
comme ils s'entendaient dans ces longs entretiens où le mot d'amour
n'était jamais prononcé!
Un soir, en arrivant aux grottes, je trouvai Julie pâle et abattue;
on eût dit qu'elle avait pleuré long-temps. Coquelin était moins trou-
blé; mais je remarquai aussi une certaine altération dans sa physio-
nomie. Il me tendit la main comme à l'ordinaire et me fit signe de
m'asseoir.
— Qu'est-ce? qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je frappé d'un triste
pressentiment.
— Rien, me répondit Coquelin avec effort; notre situation est de
celles que rien d'imprévu ne saurait frapper. Mon Dieu! comment
avons-nous mérité d'être si malheureux!
Il cacha son visage dans ses mains ; Julie fondit en larmes.
— .Mais qu'est-ce donc? qu'avez-vous? m'écriai-je avec violence,
au nom du ciel dites-le-moi!... Ouelque insulte?
— Hélas ! non, dit Julie en passant son mouchoir sur ses yeux et
sur sa bouche comme pour contenir ses larmes, je suis une folle de
pleurer ainsi... Pardon, mon bon père!
Elle baisa les mains de Coquelin, et i^ retint un moment sur sa
poitrine cette belle tète blonde en la caressant doucement.
— Allons, dit-il, allons ! soyons calmes et résignés. Pourquoi i
an;; ! \e devrions-nous pas être habitués à cette vie! Qu'avons-
nmis à nous reprocher) Ce ne son! pas nos fautes, c'est notre mal-
heur qui notu accable : nous sommes bien à plaindre; mais notre
co— cionoo eet tranquille.
J'étais surpris et navré; je voyais pour la première fois Julie pleu-
rer sur m position. Que s'était-fl donc passé qui la lui avait tout à
;> rappelée? Je n'osai faire aucune question, j'attendis; mais on
ne me dit rien de plus. Il me sembla que ma présence consolait Julie
• ni du moins avait pu la distraire de son affliction, elle se calma;
Coquelin aussi lut moins triste, et la so coula à peu près comme
à l'ordinaii
Je mVn allai obsédé pat les plus douloureux-, pensées < t par le
liment de quelque malheur ; je i ,i liais de n'avoir pas in-
Coquelin. É\ idemment il se passait quelque chose «pion rou-
lait me < .m lui; je me souvenais de ce qui m'avait été dit du bourreau
d • Grenoble, et j'éprouvais, en - anl , quelque chose qui n'avait
de nom; c'était un mépris, une one effroyable jalousie
nomme. Ma nuit hit sans I, et le lendemain, au point
parmi lea rochers aux enriro
88 REVUE DE PARIS.
des grottes; enfin, dévoré d'inquiétude, je me décidai à me présen-
ter chez Coquelin, bien avant l'heure accoutumée.
Il faisait un temps orageux , les nuages, incessamment déehii es par
«le livides éclairs, s'amoncelaient au ciel. 11 n'y mil persxtSSM dana
l'allée, personne sur la terrasse; les fenêtres de la maison étaient
fermées, et nulle fumée ne l'élevait au-dessus du toit. J'avam ai m
tremblant, je regardai d'un œil Btupide autour de moi; un moment
je crus que Julie était partie et perdue à jamais...
Tout à coup 1rs batlemens furieux de mon cœur s'arrêtèrent , mes
genoux fléchirent; je joignis les mains pour remercier Dieu ; la roil
me manquak : la fille de Coquelin était là, seule, assise m tord «lu
puits dans une morne attitude. Le vent rejetait en an
cheveux et séchait les larmes qui tombaient lentement mii Ml ÎOMI
pâlies; son regard fixe et accablé ne se détournait pas de ioa jetUM
frère assis à ses pieds. J'arrivai prés d'elle sans qu'elle m'eut aperça.
— Julie, lui dis-je doucement.
Elle se dressa comme ri une main invisible l'eût soulevée : le faible
incarnai de ses joues s'effaça entièrement; elle mil nneasain su
sa poitrine et murmura : Monsieur!... c'est VOUSl... ah! rOUfl <
venu !.
Je la regardai tOUf éperdu sans lui répondre. 11 y eut un silence.
Enfin je loi dis : Vous êtes » nie ici; pourquoi? Notre père, Tesq et
Jigé, où sont ils?
Elle se œha le risage et répondit d'une roix étouffée : I..1-I
à la \ille... C'est lini maintenant... vous ne lariei pas... nous n'avons
pas osé nous le dire hier soir... Oal mon pauvre père ! quel horrible
jour...
Je frissonnai, ferais COmpril enlin. Julie retomba comme an. D
tic sur le bane de pierre; j<> m'assis près d'elle; je baisai ses maki
froides et tremblantes.
— Voilà donc pourquoi nous pleuriez ! lui dis-je; < omme j'ai été
malheureux hier sotrl mais l'idée de ce qui t'esi | assé aujourd'hui
ne m'était point renne... Pauvre Bllel je doaaerais la moine de ma
vie pour changer rotre sort! ne le . roy< i ro u pas I
Elle sourii tristemeoi et me du : Vous êtes boni... roi juste
.' i rapetissant envers urne pauvre famille bien malheui ■
— Oui . mais, hélas I je ne peux rien que nous plaindre, vous i
I icter, tous aimer... Mon Dieu 1 prenexcoui ' auisaitl l'avenir
ri long devant nous, Noua pourrons être lu o eux . Julie...
Bt main frémit dans la mie nu me regardaave d
REVUE DE PARIS. 89
d'égarement et détourna aussitôt la vue en s'écriant : Nous! vous
avez dit nous! eh! qu'y a-t-il de commun entre le sort d'une pauvre
fille méprisée, honnie, repoussée de tous, et celui d'un homme
heureux, honoré , haut placé dans le monde? Ah! ne me parlez pas
ainsi ! cela me fait mal ; cela me force à regarder jusqu'au fond de
l'abîme qui nous se pare.
Je saisis ses mains qu'elle me retirait , je lui dis en l'attirant vers
moi: L'amour l'a comblé cet abîme effroyable: Julie, ne suis-je pas
devenu votre ami , celui de votre père? Ai-jc hésité à venir m'enfer-
mer dans le cercle défendu où vous vivez? J'y suis heureux : que
réimporte le reste du monde? je donnerais tous ses succès , toutes
joies pour une heure du bonheur ignoré que j'ai trouvé ici. Ce
bonheur il durera long-temps, il durera toujours, si vous m'aimez
eoSBBBe j<- vous aime.
Elle appuya son front sur mon épaule et pleura. M'aimes-tu? dis-
je si bas qu'elle dut à peine m'entendre. Elle releva la tête et répondit
-errant mes deux mains dans ses mains jointes :
— < >ui. Dieu fasse que je meure bientôt!...
— Mourir, tu veux mourir !... mais je suis ici, près de toi, pour
toujours...
e secoua la tête.
— Vous ne me croyez pas? repris-je , eh ! pourquoi? est-ce impos-
able ce que j«- \eu\? Je suis à peu prés libre: depuis long-temps j'ai
: lu ma niere qui m'a laissé une fortune indépendante; mou p
ii<- as mes vol«»ntés; son autorité ne va pas au-delà de quel-
ques r ►• in ^ conseils, <]<■ quelques projets qu'il forme pour moi. Je res-
terai a la campagne, j'y passerai ma vie; ne dites pas que ce serait
- kcrifier mou avenir... Eh ! puis-je vivre sans rous maintenant ?
s qne j'ai souffert hier, quelles craintes j'avais !... I
mystère que vous m< - certaines paroles de Totre père qui sont
- dans ma mémoire... Julie, il y i un nomme qui - i \"u-<
épouser, je ne l'ignore pas... Cet nomme, irez qui il est.
Elle me fit ligne arec 11 main de me taire , et ria d'une rois
brisée : Moi, me marier! jamaii ! j-' ne resji pas mettre au monde
malheureux et réprouvés comme moi. le m-- souri as du *'>rt
re, slk épouvantable souillure,
iiemont «lu meilleur des nommes ne la pascon
de notre infamie ttant de me laisser en ce monde...
u .\\nr- l'immensité de notre malheur; a présent
bon la 1-1 : je donnerais ton
90 RE VIE DE PARI-
nées de ma vie pour m'y soustraire un seul jour... Mais il n'y a point
do rachat, point de réhabilitation j)o>>iljk' ! mon Dieu? éles-vous
just !
L'enfant , qui jouait à ses pieds, tendit vers elle ses petites mains ;
elle le regarda avec une pitié profonde, aa ajoutant :
— Et ce pauvre innocent, il sera forcé de faire 06 qu'a fait aujour-
d'hui mon pire!... Que maudit soit le jour où il aal I
Ses larmes s'étaient séchées; une moine douleur .mimait son re-
gard; j'étais brisé, je pleurais prés d'elle les mains join:
— COSBBM je n'étais trompé, lui dis-je ; \oiis me sembliez si I
gnée! Je ne fOUS Croyais pat malheureuse, pauvre Jolie I Bi riaa aa
l .eut vous ooasolerl rien, pai même mon amour!... Ah 1 je vois mieux
que vous-m'ine au fond de rotre COBUT» vous ne m'aimez pas!...
Elle leva sur moi un regard plein de tendresse et d'abattement :
— Je ne nous aime pas! dit-elle, plût à Dieu pour IOUS deu\! \ 0*8
ne feriez, j >a-> de raina efforts pour vous jeter en dehors df POti B ;
sition , et moi, je me résignerais mieux à la mienne. Le inonde où
vous avez votre place m'est à jaunis fermé; je le regarde de loin iaaa
espoir de TOUS] suivre... Qu'elles sont heureuses les femmes que
vous pouvez publiquement saluer, qui osent s'appuyi i i rotre bi
marcher bous rotre protection , se montrer ai ec * ous i tons les re-
gards] "h! oui, Dieu fasse que je meure bientôt!
— Non ! lui dis-je en l'entourant de BM8 deux brasj non! tu n h
pour celui <]ui dès M jour ne \. ut plu» d'autre \ ie que la tienne... le
t'arracherai à cet horrible sorti... ouand? comment? je n'en sais
rien encore; mais, TOis-tn, rien n'est impossible à quiconque aime
( onmie moi... NOUS fuirons... Je t'emmènerai; BOUS ÛTOM BOUS I
cher dans quelque pa] i éloigné... lu seras ma femn
— Ne me parlez pas ainsi! s'écria-t-elle en palissant; je pouri
espérer, je pourrais vouloir... Ohl que Dieu m'en garde !.. Moi, dé-
truire \otre position ! moi, VOUS faire quitter sans i tiour \ oiiv pa\ -.
VOtre famille! El SI un jour vous veniez a regretter «et immense sa
orifice? .Non, non ! Restons ce que nous sommes... A vous l'arenèr, à
vous toutes les chances de bonheur! A moi le repos dans mon lit
le me nus à ses genou; je lad dis tout ot qu'un amour effréné
peut inspirer de prières, da plaintes, et de reproches; je la suppliai
d'aroir pitié d'elli moi-même, de consentir à mes résolutions,
à mes projeta. Elle ne me répondait que par des pleurai et tournait
i le ciel ses reu qu'elle a'oaajl plu» arrêtai >ur moi.
REVrE DE PARIS. 91
Il y avait dans les airs comme des voix qui semblaient se mêler à
nos larmes ; le vent résonnait sourdement dans les profondeurs du
vallon, le ciel était sombre, les nuages montaient vers nous noirs et
menaçans, l'orage était près d'éclater sur notre tète. Tout à coup le
vent tomba; un bruit sourd passa au loin et vint mourir au pied de
ces hauteurs d'où nous dominions un paysage immense.
— Rentrons, dis-je à Julie, un moment distraite par ce grand et
terrible spectacle; rentrons, voici un orage effroyable, il pleut déjà
là-bas...
In épouvantable coup de tonnerre me coupa la parole; mon regard
ébloui ne vit plus rien; je sentis Julie s'appuyer sur moi et tomber aus-
sitôt sur ses genoux la tète baissée; elle laissa aller l'enfant immobile
et penché sur son bras. Je la crus foudroyée , j'étendis les mains , je
l'appelai avec des Ctia frénétiques. Au bout d'une minute, je recou-
vrai la vue. I.' tonnerre était tombé à côté de nous, sur un cyprès
dont il avait brisé la cime et entièrement dépouillé le tronc. Je referai
Julie. Elle serrait convulsivement l'enfant contre son sein; ses lèvres,
pâles et tremblantes, remuaient sans articuler aucun son.
— Oh! mon Dieu! murmura-t-elle enfin, la mort nous a ton
de ; lie nous eût pris ensemble!
it autour de nous avec une horrible furie; aveuglé
par lea é< toardi par les formidables roolemena du tonnerre,
j'entraînai Julie vers la maison; en y entrant elle s'agenouilla comme
pour prier; l'enfant s'attaehaii à elle en jetant <: d'elïr
l'élreignit avec transport et le couvrit de baisers : puis, me tendant
i i main, elle dit avec un soupir profond :
— Dieu n'a pas voulu de nous!
En < e moment, Coquelin arriva. Il était pâle, haletant, trempé par
la plu
— Mon pèi Folie, tous êtes rerenu parce temps effroyableJ
— .Mon enfant, j'ai eu peur pour toi; je te i royaia leole, 1 1 pais ,
j'avais tant besoin de t'1 retrouver, ainsi que mon petit Louis!
D les attira sa ;eooux, et les lintembi l eût
rq ■ tête à l'abri d deux téteaiimoceiitea. Je m'approchai,
lia mes deux mains à la sienne qu'il n'osait a\an. | i yen moi:
ne rem ur un sourire plein de triste reconnais*
Je restai aux grottes plus tard que de coutume. I temps s'était
i .1 : la lune m leva pure et bridante; une < ahae m .■ < • -
dait d (<■ j i oquelin vint me rei onduire jumju a l'endroit
92 REVrF. H PARIS.
où nous nous étions retrouvés deux mois auparavant. Là, il s'arrêta,
et me dit tout à coup :
— Il m'en coûte de vous quitter ce soir, car nous ne nou>
rons pas demain; j étais heureux d'avoir trouvé enfin un ami, niais
il est mon sort funeste que ce qui lait la joie et le bonheur des au-
trc>, fait notre désespoir à nous... Je redoute votre présence pour
Julie...
— Ehl quoi! i:iterrompis-je violemment, me croyez-vous i
d'une lâche séduction?
— A Dieu ne plaise que je vous soupçonne d'une mauvaise action!
mais l'assiduité de vos visites peut avoir pour Julie de terrible ré-
sultats. Je ne vous parle pas de son honneur, de sa réputation com-
promis par vous... Hélas! rien ne peut déshonorer la tille du bour-
reau... Mais sa tranquillité, le peu de bonheur qu'elle trouve dans
notre misérable vie, seraient perdus si elle vous aimait. Vous I
bien qu'il faut ne plus revenir. J'aurais peut-être dû VOUS dire i
plus tût : le courage m'a manqué... Si vous sai ies i e qu'il m'en coûte
pour renoncer à nos relations]
Je m'attendais vaguement à une explication de < e geai je la
redoutais beaucoup. 11 fallait parler avec franchise pour s'en tirer en
honnête homme, et je n'hésitai pas.
— 11 e»t trop tard \ OUI rompre cas Ti lations, dis-je av ee l'en:
j'aime Julie, elle m'aime aussi, le ne sais ce qui sa adviendra; d
ma ferme intention est de tenter par tous les mo] ens possibles de la
soustraire à sa position. Ecoutes . I îoquehn : je suis jeune et i \< '
i ai an i sur une volonté inébranlable; il a*j .i i m d dont on m
\enir à bout, quand <>n e-t décidé à ne rei aler devant aucun mm
i i. Je vous donne ma parole d'honneur d'être le protecteur de
votre fille, de ne jamais l'abandonner. Quel que soit -■ g son i
moi, il vaudra toujours mieux que celui auquel vous étii
DOUI elle. PenSCX-y; demain seule me ni je VCUI -.ivoir vol ri
Je m'en allais. Coquelin me retint; il me parla long-temps; il me
dit des i hoses pleines d< ;énéi osité , de formaté. Il avait
raison ; j'étais un fou , j'allais tèie bais mtre des obstacles où je
ilev.iis aécessairemenl me briser; mais le sacrifice qu'il exigeait était
au-dessus de met forças ai de ma volonté. Je maudis m ci nette prt>
dente; je lui demandai comme un de ne pas me bannir tout
a I Ùi , de ne pas i oindre violemment notre intimité , de me l.iis*( i
temps de prendre moi-même une résolution.
Noua nous sépan mes fort n istes tous deux , nuis eooleni l'ai
REVUE DE PARIS. 93
l'autre. J'avais fait preuve de franchise et de dévouement ; lui s'était
montré juste, indulgent et ferme, comme devait l'être le père de
Julie.
Le lendemain, je retournai aux grottes à l'heure accoutumée. J'a-
vais la tête pleine de projets, de résolutions violentes; j'étais trans-
porté de courage et d'espoir. Une cruelle déception m'attendait ; la
maison était fermée, je ne trouvai ni Julie, ni son père; il n'y avait
plus personne aux grottes.
Mon premier mouvement fut un profond dépit , une violente colère.
11 me sembla que Coquelin abusait de son autorité, qu'il violentait sa
fille, qu'il m'avait trompé; puis j'eus quelque espoir qu'il n'avait pas
emmené Julie pour muter les moyens de la revoir, et qu'il allait re-
venir. Je m'assis devant la maison, j'attendis jusqu'à la nuit close;
personne ne revint. Je retournai chez moi furieux, malheureux au-
delà de toute expression. Huit jours durant je revins aux grottes dès
le matin, pour ne m'en aller que le soir; j'espérais voir du moins
arriver un des valets et en obtenir quelque explication. EnGn, le
huitième jour, je me décidai à retourner en ville, à aller frapper à la
porte de cette maison infâme, de laquelle nul n'avait passé le seuil,
pour demander à Coquelin ce qu'il avait fait de sa fille.
Fattendifl la nuit, et vers les dix heures du snir j'entrai par la
porte Notre-Dame. Je suivis le rempart; personne ne passait par la
tuc , où l'herbe croissait comme dans un pré. Les murs d'un vaste
jardin la bordaient d'un côté; de l'autre, j'aperçus une maison avec
un perron de trois mari h is BUT le devant, et une vigne qui tapissait
la fa ad . (l'était là, je le savais, le m'arrêtai le cœur palpitant. Il y
avait de la lumière à une fenêtre du premier él , . qui était toute
mli' ouverte; un silence absolu régnait dans l'intérieur de la mai-
son, le nu- glissai i omme un malfaiteur le long du mur, el gagnai en
tremblant le perron. La porte était fei mée; je soulevai doucement le
marteau de F< i . et frappai un seul coup sourd et timide. Ce lut Tony,
l'un des valets, qui \inl nn>u\ i il .
— Ali! mon Dieu! lit-il stupéfait, c'est trous, mon bon monsieur?
— Où est Coquelin? lui dis-je en refermant la porte; je viens pou
le vi
1 nomme ne me répondit que par un gémissement qui me lit
tressaillir. Il posa sa lampe de terre roi un vieux bahut, et comme
jeta au-devant de moi les bras étendus. I n frisson
■ ourui t'»ut n kre, je sentis mes « baveux m di ur
je i, de quoi , et je m'éct iai ;
9i REVUE DE PARIS.
— Où est Coquelin? je veux parler à Coquelin sur-le-champ ; où
est-il?
— Il est là-haut , répondit Tony avec une espèce de sanglot; il est
là-haut couché dans sa caisse de sapin. Vous pouvez encore le voir.
— Il est mort! interrompis-je frappé de stupeur.
— Mort depuis ce malin, après une maladie dune huitaine de
jours.
Je montai l'escalier, j'entrai dans la chambre du premier éta^e, où
je ne jetai qu'on rapide coup d'u il. Coquehn était là dans son inaire;
l'Mtre valet veillait près de lui en lisant DU livre de prières. Je re-
endis.
— El Julie? demandai-je à Tony.
— Elle esl là-haut enfermée dans sa chambre BTeC le petit Louis.
Le prêtre qui est venu ce matin n'a pas voulu qu'elle restât près du
pauvre trépassé. Il reviendra demain la voir; c'est un brave homme
bien charitable.
— M6Î aussi je reviendrai.
— Alors n'attendez pas midi. Demain matin la paorre Blk retour-
nera aux grottes aussitôt après l'enterrement. Si aHe fwA . je la sui-
vrai et je résinai à son service; je n'aimerais p is à me metti
l'autre ipii va venir, quand même il doublerait les profita.
Je donnai hO francs à Tonv en lui recommandant d'avoir bien soin
de n maîtresse, et, Bans m'arrdter ma aaoment dephiaen ville, je
retournai à ma maison de campagne.
Julie me trouva aux grottes : j'y étais depuis une heure quand elle
ani\a. Il faudrait avoir passé par la situation exceptionnelle où elle
était placée pour comprendre l'immensité de sa douleur. Elle avait
perde le seul être qui Tact ompagnât daus sa triste vie , celui qui ne
s'était pu séparé d'elle depuis qu'elle existait . et BUT lequel ell
si long-temps pi | orté toutes s,>s affection». Je n'essayai pas de la
« onaoler; j'attendis que le temps calmât ses profonds regrets. le |
sais ma rie aux grottea; j'avais rompu toute relation avec le monde;
je ne recel ais aucune fiaite, je ne répondais aux lettres de ma famille
que par quelques lignes insignifl mti i. reusse rotda être oublié de
l'unirers entier. Nous arriTions pourtant à l'époque des racam
m ni | ■ pe m attendait ; je lui écrivis, je motivai m i i isolation «le 1
ter a la i amp igné paT ( i ae sais quelles raisons entortill • >s . et aux
quelles il ne dut i lire.
Que pouvait Juin1 contre un tel dévouement cl les faiblesses d
propre cœur? Quelle \ >rta surhumaine eut résisté aux puis
REVrE DE PARIS. 95
Influences d'un amour exalté, d'un complet isolement? Elle fut mienne
enfin! Alors seulement je vis jusqu'au fond de cette ame ardente;
j'étais sa religion, l'arbitre souverain de ses joies, de ses douleurs,
l'our quiconque a été aimé ainsi une fois, tout autre amour est insi-
gnifiant et frivole. Je me laissais aller à ce bonheur si grand , si com-
plet, comme si rien au monde n'eût pu me le ravir. Ma sécurité
épouvantait Julie; tandis que je me reposais dans le présent , elle re-
gardait en pleurant l'avenir, et me disait souvent :
— Ami, Dieu fasse que je meure assez tôt pour ne pas voir finir
mon bonheur!
Mêlas! je lui en voulais de ces pressentimens, et alors elle m'en
demandait pardon. Elle essayait de croire que cette vie durerait
toujours; mais combien de fois, lorsque, appuyée sur mon épaule,
elle venait de me dire : « Va , je ne crains rien ; je sais bien quo lu ne
me quitteras jamais ! » je relevai son visa;;e pâle et couvert de larmes
silencieuses ! Un événement que j'aurais dû prévoir mieux qu'elle vint
m'éveiller au milieu de ma sécurité.
Ufl soir, en revenant des grottes, je trouvai mon père chez moi.
11 m'attendait depuis le matin: on n'avait pu lui dire de quel côté j'é-
tais allé. Je demeurai stupéfait à son aspect, et mon premier mou-
vement fut une sorte de frayeur.
— Eh bien! me dit-il d'un ton moitié riant, moitié fâché , il faut
donc que je vienne te chercher, méchant garçon?Mais quelle est donc
fantaisie oterrer I la campagne 1 1 d'y vivre comme on
ours? D'à] dernière* lettres, je t'ai cru malade: voila un visage
qui me rassarOti Ça, monsieur, embrassez-moi donc?
I ï ait un brave homme ojne mon père. l'avais eu lui un ami indul-
gtntot qui comptait sur toute ma confiance; car jeuneencorelm-uiémo
d comprenait qu'on fit quelques folies, et H n'entrais dans ses repro»
i ni autorité, ni raideur. L'indépendance de ma position ne m'a-
mancipé île fait; son ascen lant me g Hivernait, à mon insu
peut-être; il DO m'imposait aucune de SOS volontés, mais je les adop-
tais aisément comme miennes. \ os pourtant ni le même cœur
ni le mèrm ;je prenais la vie plus sérieusement que lui: fe
tenais de ma mère une ame impétueuse . des sentimens obstinés ; lui
au contraire ét.iit plein de laisser- aller et de modération : il avaii des
ip.nlnes ..il ries répugnai!' es, i ien au-delà : l'afflOVT OU la haine
n'avait jamais remué son i oui. \n^i comprenait-il mal les passions
• I M Im < raignait-il point pour ne i.
Comme te \n;| ; i.i-l-ll QIC \ov.lllt SllON iel|\ et troublé de-
96 REVIT. DE PARI-.
vant lui, voyons, que sepasse-t-il? on dirait que ma présence t'em-
barrasse...
— Ah! mon père, vous ne le pensez pas!...
— Kh! « h ! je crois que tu as quelque plaisir à me revoir après une
absence de huit mois, mais il y a des, riironiUm M , di s positions...
Je frémis, je crus que quelque funeste hasard l'avait instruit d<
vérité.
— Oui, reprit-il, on est amoureux et trahi; cela se voit tou>
jours, on rient enterrer son dépit à la canq >n renonce à l'u-
nivers entier parce qu'on a été joué par une coquette; mai- lu .
mon ami, il n'y a riea qui pme CO— ne ces chagrins-là, et tu aurais
bien pu venir t'en consoler ailleurs qu'ici.
Je compris l'allusion: mon père s'était renseigné à Ai\. st les ca-
quets de la petite ville lui avaient appris une certaine bis irmée
depuis plusieurs mois , et dont une bonne moitié net ail pas v raie; je
tentai pas de le désabuser.
— Tonl cela ne vaut pas qu'on le regrette plus de quinse grandi
jours, reprit mou père, et voici tantôt quatre mois que tu bond
Vo\ eus, que faut-il faire pour te distraire de ind I hagi m .' d a-
DOrd BOUS ne resterons pu i< i : je t 'emmène. Kbus irons OU tu vou-
dras. Te plairait-il de passer tes rai an m .i Paris.
— M^rci , mille fois merci . mou père : l V>i un trop long |
nous le ferons plus tard . inlei rompis-je effrs
— Efa bien ! il faut aller à Marsefllej BOUS y WffOni très agréable-
ment, non- %• 1 1 "ii> du monde, nous forons des parties , et puis dé-
cidément . je ne veux plUi me séparer de toi ; l'hiser prochain je ■
tablirai à âii , et j'y attendrai l< i etour dV - \ l a* i - pour l'emmener
tout de bon. Il n'est pus - i tlors que nous lotions en l'i'
j'ai de- projets. Eb bien I tu si mbles eOBUtarné. Ah! ça, mon ami.
dis-moi, qu'as-tU iloni |
— Hien , mon père, rien que beaucoup de reconnaissant e poui
bon'
— De la reconnaissance, c'est ti s je voudrais aussi de
la confiance, de l'abandon; là, comme m en aurais avnt m bon
marade. le sais que les pères on les trompe toujours un peu; ■
moi. pourtant... Allons, courage; aurais-tu lut quelque grande >ot-
t » ' bis-lé, et nous aviserons ensemble aux moyens de la n parer.
Si c'était, par exemple, des dettes; j'ai quelques nulle dans à ta
disposition...
— Ah! mon père, TOUS MTUI que mon revenu est plus que suffi-
REVUE DE TARIS. 07
sant pour des fantaisies même dispendieuses ; et comme je ne suis ni
débauché, ni joueur, j'ai de l'argent de reste.
— Alors je reviens à ma première idée. Tu es amoureux d'une
femme qui, vraiment, ne vaut guère la peine qu'on se fasse ermite
pour elle et qu'on pleure si long-temps sa trahison.
Je ne répondis pas.
— Cela ne sera rien, reprit mon père; décidément nous allons a.
Marseille. Veux-tu me faire servir à souper, Léonce? puis nous nous
coucherons : je suis cruellement fatigué. Sais-tu que je me suis pro-
mené tout le jour pour te chercher? Les paysans m'ont indiqué un
chemin par lequel on t'avait vu passer; j'ai été jusque là-haut, sur
les collines, et il a failli m'arriver une étrange aventure. Figure-toi
que je marchais au hasard, le long d'un petit chemin fort solitaire,
qui m'a conduit au milieu de rochers effroyables. Je pensais qu'il
devait aboutir quelque autre part, j'allais toujours, lorsqu'une pauvre
femme qui gardait ses chèvres m'a arrêté à l'entrée d'un petit
vallon. — Mon bon monsieur, où allez-vous? m'a-t-elle demandé. —
Je vais m'asseoir là-bas à l'ombre, lui ai-je répondu en pressant le
pas, car le soleil me fendait la tète. Elle m'a couru après en criant :
— Arrêtez, mon bon monsieur, arrêtez; c'est la battide du bourreau!
moi qui allais m'y reposer! Ma foi, j'aurais pu entrer dans la
maison et demander à boire... Tu as là un triste voisinage, mon cher
I
J'avais alternativement senti le rouge et la pâleur me monter au
vis, es mots si simpli !fl et -i « rueis. .Mon père ne vit pas mes
angoisi a esprit était trop éloigné de soupçonner quelque co-
relation entre ma situation et 06 qu'il venait de me dire. Nous sou-
mes ensemble, et je lai laissai faire , Bans observation, les dispo-
sitions de notre \ .1 Marseille; aucune raison, bonne ou mau-
vaise, aucun prétexte ne pouvait me le faire éviter. Si mon père
m'eût parlé ai m autoi lé, j'aurais résisté ; mais il avait une manière
de m, faire mire -a volonté, a la [uelle je ne savais pas me soustraire.
Il était près de minuit quand je le conduisis a >.i chambre : il m*em-
en me disant bonsoir; et passant la main dans mes che-
:i" quand j'étais enfant , il ajouta :
— N'est-ce \ as, Léon< e, que tu es content de me revoir 1
Lee larmes me van eut eux veux do honte, de remords , de do u-
leoi moment, je me trouvais 1 ten coupable envers mon |
OJM j'1 UrOUiptis , • Julie que j allais quitter. Une heure api
a nai BUI ;;ioti .
08 REVUE DE PARI-
Il faisait une de ces nuits de septembre, sereines et blanches de
légers nuajjes sous lesquels se voile la lune : aucun bruit ne s'élevait
des campagnes endormies; mes pas seuls résonnaient le long du
sentier désert qui montait aux rjrottes. En arrivant au seuil de cette
mai>"i). que j'avais quittée quelques heures auparavant avec autant
de sécurité que m j'eusse dû y rei • nii tous les jours de ma vie , et à
laquell | \ nais dire adieu maintenant, je fus saisi d'une si grands
douleur, d'une si profonde pitié pour «elle qui allait y rester seul'*
désormais, que le covage me manquait pour lui apprendre notre
malheur. J'éprouvais d'ailleurs une sorte de honte à démentir m
promptement toutes les n solutions que je lu îanifestées; moi,
■ plein de ravage et de volonté, moi . que nul sacrifice n'eût é|
vanté, et qui, prêt à lutter eontre ma position, contre le monde,
av.!!*. m.iiIu renon<< r a tout pour Julie, je me laissais dominer par
un simple désir de mon père , je « <m ascen-
dant. à la foi * choses. 11 faut l'avouer, en ce moment je me
trouvais moins à plaindre que Jul >on malheur surtout qui
m'.i<< al'l.iit.
Tontes les fenêtres ot fermées , à l'exception d'une seule, celle
de la bibliothèque, derrière laquelle j'apercevais une faible clarté.
Je m'approchai pour regarder entre les joints .' tait
li , elle \eillait encore, asi - dam le profond fauteuil de cuir où je
me repoeaû SOnrent Dne lampe de terre éclairait en
' he vnr un herbier dont elle arrangeait machinalement les fou i 1
Au bout d un moment , elle se relei a , et jetant en arrière ses loi
veux, elle passa I - deux mains inr son front en «lisant tout haut
d'un ton plaintif:
— Mon Dieu! ne pfaj dormir!
lient le volet de la fenêtre. Julie jeta un faible
— Ces! moi , ne crains rien , lui «lis- j ntrani.
— Ah! mon bien! interrompit-elle, qu'est-d doue arrivé? Pour-
quoi \iens-tu me trouver ainsi au milieu de la nuit '.' EitH que lu ne
«lois pas retourner demain".'
J<- lis un .si;;ne alïirmati!. bile s , n arrière, j»àle et le re-
1 fixe.
— Ah! t-t-clle. .si-ce que le pmr de notre séparation i si
venu?
Alors je lui rm Mai qui j'avais t r . retournant cher, moi , ci
tout ce que m'avait dit mon elle m'ecouta . s, > main
REVCE DE PARIS. 99
miennes, le regard Cxc et sans larmes. Quand j'eus fini, elle me dit
avec fermeti :
— Léonce, tu as un bon père, ne lui donne jamais de chagrin :
pars avec lui, puisqu'il le veut. Va , je savais comment tout ceci de-
vait finir ; j'y étais préparée... mais, hélas! si tôt, mon Dieu!
Elle passa la main sur ses yeux , et reprit en se contenant :
— Dis-moi tous les projets de ton père; je veux savoir ce que tu
feras, où tu iras après notre séparation.
Je lui parlai avec détail de la vie que j'allais mener loin d'elle; je
voulais que du moins sa pensée pût me suivre au milieu de ce monde,
de ces habitudes qui lui étaient si étrangères. Elle m'écoutaitavec une
triste et jalouse attention , mais sans aucune explosion de douleur. Je
ne m'étais point attendu à la trouver si résignée; et, tel est l'égoïsme
de l'amour, que j'en éprouvai un secret dépit. J'aurais eu moins de
regrets en la laissant pins malheureuse.
Les heures avaient rapidement passé ; la lampe ne jetait plus que
de mourantes lueurs. J'allai ouvrir la fenêtre; Julie se leva en fris-
sonnant. Les clartés qui blanchissaient l'horizon tombèrent en plein
sur son visa et l'environnèrent d'une pale auréole.
— Le jour! s'écria-t-elle, Mjilà le joui !
Nous sortîmes ensemble de la maison, elle appuyée sur moi, qui
marchais chancelant. Nous allâmes ainsi jusqu'à l'entrée du vallon;
alors , ! ix pleins de larmes , (pic je a'essa] .ii> pas de retenir, je
i dans mes bras en lui disant :
— Adieu ! je rei iendrai Julie ; je m tendrai , tu le sais bien.
oua la tête en me montrant du doigt 1>- chenria.Je la re-
gardai en face , elle ne pleurait pas.
— Adieu! laicriai-je encore en m'enfuyant* adieu, Julie!...
ind je fus en b.is da sentier, je m'arrêtai . y regardai là-haut,
derrière m<>i, entre les rochers; Julie avait déjà disparu.
— Ah! m'écriai-j irte ds je croyais être mieux
aiiii
Deux heures plus tard mon père entra dans ma chnobre.
— Lli quoi! s '.'■! i i.i-t-il , déjà lerél Mais comme le \<>ilà prises et
démit , U ••:,' • .' Si tu ét.iis souffrant, nous différej tons notre départ.
— Non , mon p«re, non , aujourd'hui, < < matin si vous voulac; il
ui le d'être hors d'ici, i épondis-je subitement décidé.
Lu srrivant .1 Marseille, mon père ne me laissa pour ainsi dire pas
le temps de ■ i in.iitie. Il me lit l.nie t.iut de \isile», il m en\i
ion n. 1 ds tant de distractions, que j'en fus d'abord étourdi; mais une
100 REVl'E DE PARI-.
sorte de fatigue s'ensuivit bicntùt , et tout en ayant l'air do m'y pi i ter
encore, j'étais, au fond, dévoré de mélancolie el d'ennui. Le souvenir
de Julie me causait un douloureux attendrissement, une sourde ir-
ritation; je lui en voulais de nos adieux, d'avoir pris si résolum
son parti, de notre séparation; fausse \oulu pouvoir être heureux
loin d'elle, puisqu'elle était tranquil! ■ el consolée loin de moi. Ce fut
ainsi (pie je tachai de briser au fond de mon cœur l'idole que j'avais
tant adorée, et que j'essayai de réduire une [ assion, dont j'avais fait
un moment dépendre non bonheur et mon avenir, aux proportions
mesquines d'un amour ordinaire.
Nous habitions un des beaux hôtels de la ('anebiére, et je me liai
avec une famille anglaise qui y était descendue presque en même
temps que nous. C'étaient des (;cns riches et fort répandus dam le
inonde, où ils reparaissaient tous les birei S tpi es une promenade en
Suisse ou aux Pyrénées qui durait toujours juste SÎI mois, ni plus.
ni moins. Vingt années de séjour sur le continent avaient fram
"William Neal; il n'avait d'anglais que ss tournure tout d'uni' pièce et
l'habitude de p. nier entré les dents. 8s sa m . miss Anna Val. était
une de ces vieilles filles intrépides qui ont courageusesnent arbi
leurs quarante ans, et qui feraient seules leur tour d'EuropesOUS la
triple sauvegarde de leurs chereux gris, dé leurs besicles et de leur
plaid écossais. Tous 1rs soirs nous prenions le thé ches eue; du thé
de caravane préparé par une Anglaise; c'était rare, an temps de
l'empire.
I n jour William Noal me dit sans préambule, et la bon. lie encore
un peu | lus serrée que decoutum
— Mon cher, je suis très amoureux.
— Amoureux, vous! Bfa ! comment cela rous est-il resra I
— En regardant du matin an soir une jolie femme <pii ne se doua
sculemenl pas de mon amour.
— Mais ou donc la \ o\ e/.-\ ou- 1
— Sur la petite terrasse de l'hôtel, par la Incarne de mon cabinet.
le Die pi is à rire, car je DM BgUl ai SUS8Îtôl Willism Ncal pei » lit-
sur une table, le cou tendu cl tâchant d- Bf aux lui rcaux
de cette lucarne, étaréc de dis pieds an-dessus du sol.
— C'est dm femme très comme fl faut, reprit-il imperturbable
ment; eue est reure, elle s'appelle Mm OUrier, J'ai été aux rensoi
gnemens. On ma du qu'elle ne recevait personne, et qu'elle ne eonr
11 ùsanil i» i ame qui rire: elle doit s'ennuyer extrêmement, i me
donne beaucoup d'espoir. Ne fttt-4 I que pour emplov i -a
REVUE DE PARIS. 101
elle ne refusera pas l'invitation de miss Anna, elle viendra au bal...
Ce n'est pas maladroit de ma part d'avoir décidé ma sœur à réunir
pour ce bal toutes les personnes qu'elle connaît, de prés ou de loin.
Les étrangers qui se trouvent dans l'hôtel ont été priés en masse, et
M""" Olivier a reçu ce matin sa lettre d'invitation. 11 n'y avait pas
d'autre moyen de l'aborder. C'est bien imaginé; qu'en dites-vous?
— Pourvu qu'elle vienne.
— Certainement elle viendra; miss Anna ira lui faire une visite
pour l'y eii{ja[;cr.
— Et vous raccompagnerez?
— Non pas, diable! non pas. Il ne faut pas aller si vite. Me pré-
senter ainsi, ce ne serait pas convenable; M" Olivier n'aurait qu'à
se douter C'est une dame très comme il faut, vous dis-je, et elle
pourrait trouver mauvais que j'osasse donner un bal à son intention.
— C'est pourtant d'une galanterie très raffinée, ce que vous faites
là, et les femmes se laissent prendre volontiers à ces façons d'agir
romanesques. Bonne chance, mon cher William.
Une fui-, (pu- j'eus entamé ce rôle de confident, il m'en fallut subir
toutes les charges. William Neal me faisait faire parfois avec lui une
(action de deux heures dans le jardin , seulement dans l'espoir d'en-
trevoir la dame de Bes pensées à une Fenêtre qui ne s'ouvrait jamais.
Nous montions vingt fois par- jour l'escalier où il l'avait deux fuis sa-
luée; mais on eût dit qu'elle mettait autant de soin à se c. h lier que
nous d'empressement à tâcher de l'apercevoir. Au bout de quinze
jours je ne lavai-, pas encore entrevue; William Neal grimpait inuti-
lement à la lucarne de son cabinet, la terrasse restait déserte et les
fenêtres Fermées. Cependant j«' li- one remarque qui ranima fort
l'espoir de William. Chaque fois que QOUS étions dans le jardin, I s
jalousies du balcon restaienl inexoral lemenl baissées; mais souvent
il me sembla qu'une ombre payait derrière les lames obliques, et
qu'une main furtivement avancée leur imprimait unv légère oscil-
lation.
L'avant reine du bal, William vint tout désolé me raconter que
miss \rin.i V Mm présentée Chei .M ' <»!ivter, la femme de
• bambre lui avait dit avec mille excuses que >.i maîtresse était ma-
lade, ei qu'elle ne pouvait recevoir personne. Cela avait tout l'air
d'un prétexte , et je m'en fâchai comme si ce désappointement m'eût
personn Dément regardé.
— \ tes un fou . di- je a William ; je roui demande «in peu ce
que cela signifie de faire ainsi I'- pied de grue pour une !. mme qui
roui n. i iv. s
102 REVUE DE PARIS.
ne s'en doute peut-être pas? Ceci est de l'obstination , et vous aile/
vous rendre ridicule: il faut renoncera cette invisible Mcc olivi
I ;urez-vous qu'elle est partie, que vous ne la reverrez jamais , et
oubliez-la.
— le crois que c'est ce que j'ai de mieux à taire, répondit piteuse-
ment William.
Le soir au thé , miss Anna nous dit : Je crains bien que nous n'ayons
pas après-demain Mnr Olivier; c'est une personne bien originale; elle
passe sa vie assise derrière les persiennes à regarder ceux qui vont
et viennent dans la cour de l'hôtel; c'est là tout son amusement,
toute sa distraction; la nuit, elle veille, et parfois on l'a vue des-
cendre dans le jardin pour ne remonter chef » lie qu'au jour. C'est
comme un oiseau de nuit; jamais elle ne voit le soleil.
— .le l'ai aperçue hier, dit mon père; j'avais sonné de très bonne
heure pour ou'on ouvrit mes fenêtres; et comme personne ne \enaii.
je me suis levé moi-même. Alors j'ai vu sous le balcon une femme
qui m'a pan belle et toute jeune. Mlle .s'est I \ éc aussitôt et a iv;;,i;;iir
lentement la porte; elle était seule.
— Voilà qui ne ressemble à rien! lit Yilliam tout poneif.
— Gela n trembla aux manies d'une folle, dis-je dédaigneusement
Nous nous générâmes fort tard, et avant de monter chezmoi, j'en-
trai dans la chambre de William pour prendre un livre: tandis que
je parcourais les rayons de sa bibliothèque , il alla dans Ifl cabinet.
— Venez, me cria-t-il doucement ; \ le est là.
.'hésitai, car il me sembla que nous étions ton-; deux bien ridi-
cules; pois, la curiosité me ;;a;;nant . je me hissai à grand' | | ro-
ques à la lucarne, cl je regardai en bas. 1. \ teiTtSSe attenante à un
petit corps «le logis séparé s'avançait aor une cour intérieure; une
femme .tait accoudée sur la balustrade: la lune nous montrait son
visi blanches mains; sa riche chevelure flottait défaite pal
l'humidité de la nuit. le la considérai un moment d'un regard stupe-
fail ; je passai la main sur mes yeux, pensant être abusé par une illu-
sion , une ressemblance étrange : mais quand elle sa r < tel s . quand je
la ! is marcher, je n'eus plus aucun doute; cette femme, c'était Julie...
— Eh bien ! me dit William, maintenant que ^ ou s l'axe me, tms>
\ re/vons (pi, , s'ils un grand fou si je roata attma qu'il ne tiendra
qu .i elle de d( venir ladv Ne il '
— Ah ! m'i criai-je, rOOJ OSeiiesI...
— Bhl mais, pourquoi | u I me répondit il ctonné; puisqu'elle Oft
veuve et que j'en suis aaatu ai
REVUE DE PARIS. 103
Le lendemain je trouvai un prétexte pour rester, tandis que Wil-
liam et mon père sortaient ensemble, et j'envoyai un des gens de
l'hôtel à Mmc Olivier avec un billet cacheté qui ne contenait que mon
nom : Léonce Debray.
l^n moment après je montai.
Julie m'attendait debout, mon billet encore à la main. Elle était
pâle et tremblante, et quand je m'avançai vers elle, ses yeux se dé-
tournèrent de moi, ses genoux fléchirent, elle s'appuya au dossier
d'un fauteuil sans avoir la force défaire un pas. Irrité d'un tel accueil,
poursuivi de je ne sais quels doutes, je lui dis froidement : Quelle
imprudence !
A ce mot cruel, la triste victime baissa la tête et me répondit d'une
voix éteinte :
— ("est vrai... mais je n'ai pu résister au désir de vous suivre...
Je voulais rester cachée ici près de vous... j'espérais que vous n'en
sauriez rien.*. Que Dieu me garde de troubler jamais votre tranquil-
lité... A présent, je m'en irai, et personne au monde ne saura qui j ■
.suis et ce que je serai devenue...
Les sentimens que je tâchais d'étouffer depuis deux mois se ra-
vivèrent tout à coup; cette résignation, ces larmes nie touchèrent au
cirur; encore une fois, je me sentis aimé; j'éprouvai un poignant re-
mords d'avoir Ontragé de mes susceptibilités injustes, de nies soup-
BS, < "i être soumis et dévoué dont je n'avais pas cessé d'être
l'unique amour. Comme autrefois, je me mis aux ;;enou\ de Julie, j
lui dis que. je voulais \ ivre pour elle, et je jurai qu'aucune puissance
humaine ne saurait nous séparer. Elle m'écouta a\ - unbre at-
tendrissemeni : ses larme* tombaient sur nos mains unies: une singu-
lière exaltation animait ses yeux d'un bien M (aime; elle se taisait,
dominée p.ir une \ iolente émotion, et ne me répondait que par de
mets regards. EnGn, elle me dit d'une roix faible el profonde :
— Tu m'aimes toujours... y t'ai retrouvé... ne fut-ce que pour un
jour, une heure seulement; c'est plus de bonheur que je n'en espé-
rais encore... Léonce, )•• rais venue jusqu'au seuil de ce monde ou il
idu de le suivre; la porte en est ouverte devant moi...
Elle prit la lettre de mi>> Anna Neal el la mil sous mes yen :
— Écoute, iinua-t-eiie après un lilence, si m voulais, j'accep-
1 elle invitation; une nuit, toute une nuit, je pren Irais plao
ton côté, j«' m. H' lierais appuyée sur ton bras, heureuse el fiére de
ta protêt lion... Ce bonheur tant envie n était donc pas impossible'
rêve pool m réaliser L., Waie pas peur,, Léo» el rien ne nous tra-
10V revu: i>f pari-.
hira...Qui pourra me reconnaître ici?... Ce terrible sceau de répro-
bation et d'ignominie n'est pas empreint sur mon front... Qu'une f.
une seule fois, il me suit permis de te suivre au milieu de ce mon
où je vais te laisser... Dis, le reux-tu?
— Oui, lui répondis-je épouvanté, <»ui; mais après, quelles craintes
effroyables! Crois-tu pouvoir rester inconnue à ce monde devant le-
quel tu auras une fui- comparu? Il te poursuivra de son attention;
il voudra Baroir qui tu es. Qui >ait ? on osera peut-être s'en informer
directement, et alors que répondras-tu à ceux qui te feront cette
formidable question?
Elle sourit avec une expression indéfinissable, el me répondit tran-
quillement :
— Fie-toi à moi ; je sais comment échapper à leur curiosité.
— Hélas! je n'aurai de repos que quand no isi ai aan ore aux
grottes : ne désires— tu pas j retourner, Julie?
Elle lit un signe affirmatif el répondit en me serrant les ma.
Oui , bientôt.
Je la quittai; d'un moment a l'autre mOfl père pouvait reul
cette visite ne devait être sue de personne; que! prétexte turais-je
donné? Tout le reste du jour, tout le lendemain, j'eus sut l
William Neal, qui me poursuivit de ses « oui lences; enfin, l'heure du
bal arriva.
MÎSfl Aima Neal a\ait voulu ouvrir avêC éclat la saison d'hiver;
rien n'avait été oublié poui que cette première fête lût gaie et bril-
lante. La grande salle de l'hôtel était tendue en blanc avec des tro-
phées entre chaque panneau ; il ] avait profusion de lumières, de
Heur-, de parfum-: l '< lait un coup d'OSil cbloui--ant: a\ant di\ lieu
i i, trois cents personnes étaient déjà arrivées. Je me tenais ai
William près «le la porte; il était suffoqué de dépit et d'inipatseai
Quand Onze heure- sonnèrent, il me «lit :
— C'en e-t fait , elle ne viendra pas... liions jouer; cela asedis-
traira peut être... le donnerais tout au momie pour que cette nuit
foi finie...
le pensai qu'au moment de venir, le courage avait manque à Julie,
«■t. par une bizarrerie inconcevable, je lui en voulus de n'avoir |
accomplir cette résolution, qui m'avait tant épouvanté. J'allai
m'asseoh* à une table de bouillotte; an bout d'un quart d'heure,
William (féal \ inl à moi tout raj onnant , et m'* dit à l'oreille :
— Bile eet là!...
Quand je rentrai dans || lallede bal, je vis Julie est
REVUE DE PARIS. 10Ô
miss Anna Neal. J'avais tremblé de la trouver timide et embarras-
sée; le premier regard que je jetai sur elle me rassura; calme, sou-
riante, maîtresse d'elle-même, il semblait qu'elle eût passé sa vie
au milieu de ce monde qu'elle abordait pour la première fois, elle
palitpourtant à ma vue; mais, aussitôt revenue de son trouble, elle -
tourna pour saluer mOD père que lui présentait William Neal. Tous
les yeux la suivaient : qu'elle était belle entre toutes ces femmes si
belles et si parées ! Les plis transparens d'une robe de mousseline
des Indes l'environnaient comme d'un nuage, sous lequel éclatait
la suave blancheur de ses épaules chastement voilées. Sa blonde et
soyeuse chevelure, relevée en nattes, formait à son front une cou-
ronne qu'eût enviée une reine. Son visage avait une divine expres-
sion de sérénité mélancolique, mais au fond de ses prunelles bleues
luisait un éclair ardent, un reflet de son amc.
La présence de cette femme si jeune, si belle et inconnue de tous,
avait l'ait sensation; la foule (.les danseurs l'environnait; elle se dé-
roba a ces empressemens , en déclarant qu'elle ne dansait point.
William Neal ne la quittait pas, il l'entourait de soins, il semblait
fier d'être à peu près le seul homme auquel elle eût parlé, le seul
qu'elle eût l'air de reconnaître dans cette foule. Son rôle de maître
de maison l'obligeait pourtant à s'occuper de quelques antres
femmes, il me lit signe <!<■ venir prendre sa place.
— Madame, «lit-il en me présentant, c'est mon ami , M. Léonce
Debray; il D'est pas moins reconnaissant que moi «lf l'honneur que
vous nous ave» fait en daignant paraître à cette 1er
Julie ne répondit (pi'1 par une inclination. Je m'assis près d'elle. H
me semblait que nous étions tous deux sons l'influence d'un rêi
is peur 'If cette étrange situation; j'aurais fui m un regard sup-
pliant ne m'eût arrêté.
— Encore deui heures! «lit Julie en me montrant la pendule qui
marquait minuit. Puis après un silence elle ajouta : Lé «ce, voulez-
vous me donner lf bras pour faire lf tour du bal?
Quelle nuit ! quel moment unique dans la \ if de cette pauvre ré-
prouvée : Le monde l'environnait d'admiration et d'hommages . lelle
niiiM h ut l'égale «lf ces femmes dont elle avait tant envie l.i condition
libre et n spe< lée; elle «tait la reine «I» ce bel où tant «le rœux si
luaient sa beauté, liais elle m- \>>\.iit que moi .m milieu de cette
Irak cuipi isé;j »eotais sa mais > et tremblante serrer moi
bras ; eue promenait autour de dooj un regard rague et troublé;
I battemens impélueui d mnaicut jusque dans le
10G REVUE DE PAJtlg.
mien. William Nerf étah revenu vers nous, il observait Julie avec
inquiétude; il l'obsédait de soins et de questions, .le saisis le uniment
où il était occupé à donner quelques ordres, pour dire tout bas
Julie :
— Rentre, je t'en supplie, les émotions de cette soirée t'accablent...
elles me brisent... lia tête se perd... Aie pitié de moi et de toi-même;
ne prolonge pas cette dangereuse situation...
Elle s'approcha d'une fenêtre et leva les yeux au ciel en soupirant
profondément.
— Hélas! dit-elle, comme cette nuit d'automne est nébuleusi
sombre : voici l'hiver, bientôt il n'y aura plus aux grottes, ni fleurs,
ni ombrage... plus rien...
Elle se tut subitement, et se penchant sur la main que j'appuyais
au rebord de la fenêtre, elle l'eflleura de M DOW lie en murmurant :
Adieu, Léonce!
Ce geste fut rapide comme la pensée. Julie se leva, et plongeant
un long regard dans ces s,,i,,iis resplendissant , où la foule ondulait
étim clante et joyeuse, elle parut adresser aussi BU monde un muet
adieu; puis, s/appuyant à mou bras, elle me dit : Allons!
.le la reconduisis jusqu'au bas de Peseaker, et elle reasoota chez
elle en me faisant encore un signe d'adieu. Uors je l tspirai plus
librement ; il me sembla que BOUS étiottS sauves tous deux. I.e bal
dura jusqu'au jour; je sortis des derniers. Quand je rentrai die/,
moi , Julie ne .s'était pas couchée; la lampe veillait encore d-n ici e
les jalousies.
J'étais encore au lit à midi; un sommeil de plomb pesait sur mes
ycu\ ; je luttais eOUtl e je ne sais quel ré\ e effroyable. I ont a coup
aws rideaux s'ouvrirent brusquement, ja m'éveillai an irtaut et
trouvai devant moi la li;;ure blême al consternée de William NaaL
— Kh bien ! qu'est-ce? qu'estai] donc arrivé? lui demandai- je.
— Oh! pas grand'ohose, moins «pie rien, un caprice de femme,
lit-il d'un air qu'A voulait rendre calme et dédaigneux : M" Olivier
est partie ce matin... Ella ne reviendra pas... Hier son départ était
arrête, car elle a congédié une jeune fille qui la servait depuis >on
arrivée à Marseille, l'.n sortant du bal, elle a fermé UM malles; à
aa havres, aile montait ea voiture».. Mais quelle est dont aaMe
femme? Le fait esl que personne ici ne peut dire Aon elle v h m . ni
OÙ elle va... Il faut pourtant que je le BM lie . je le sauiai... .le la ic-
trouvorai, dussé-je pour cela recommencer mon tour d'Europe...
Tandis qu'il parlait ainsi d'une voi\ animée, j'avais pris en trem-
REYCE DE PARIS. 107
blant une lettre posée sur mes journaux, William Nea] s'interrompit
subitement et s'assit à distance :
— Lisez donc! fit-il avec un grand soupir ; il me paraît que vous
êtes plus heureux que moi dans vos amours.
La lettre ne contenait que ces mots : « C'est à genoux que la pauvre
Julie t'adresse son dernier adieu ! Sois heureux, Léonce!., ne m'ou-
blie pas!... Ici-bas nous ne nous reverrons plus... mais là-haut,
peut-être... J'ai foi en la justice de Dieu... »
— Eh bien ! dit William Neal , qu'est-ce donc? vous avez pâli...
— Vous me parliez de Mm' Olivier, interrompis-je en froissant la
lettre; voyons, que disiez-vous? Il fallait tâcher de savoir, du moins,
où elle va; si c'était en pays étrangers !... Demain elle pourrait avoir
passé la frontière...
— Eh non! répondit William, étonné de la véhémence avec la-
quelle j'entrais dans ses intérêts , elle a pris une voiture de louage
«lui doit la mener jusqu'à Aix. .1 attends le retour du postillon pour
savoir où elle est descendue , et puis nous aviserons.
A ces mots, je respirai. J'avais craint que Julie eût plus sûrement
accompli sa résolution : elle possédait des valeurs considérables :
aucune impossibilité matérielle ne la retenait ; elle aurait pu partir
pour les pays étrangers, s'aller cacher dam quelque grande ville de
France ou d'Italie, où je n'aurais pas retrouvé sa trace. Mais je ne
craignis plus de la perdre dès que j'eus la certitude de pouvoir la
rejoindre aux grottes : il me sembla que. déformait, les moyens ne
me manqueraient pas pour assurer la durée 61 la sécurité de mon
bonheur. Il fallait partir, s'en aller à Paris, l'immense ville où per-
sonne ne se connaît. • mmener Julie. Mon père ne tenait pas à
ter en province; il m'était facile de le décider. Tout celarele\.t
mon espoir ; j'entre! il encore mi avenir heureux ; je m'étonnail d'a-
i h Ion ;-temps hésité à prendre !<* parti qui seul pouvait me
rendre notre bonheur passé. Le même jour, j'annonçai qu'il me (al-
lait aller à Ai\ pour BM affaire imprévue. Mon père . qui ne me ques-
tionnait jamais quari 1 il entrevoyait quel pie my me dit simple-
ment :
— Pars demain , si tu veux . j'irai te rejoindre dans deux ou trois
: nos \ - sont fini
— Bi si nous allions ai never noire droit à Paris? lui demaedai-je
lement.
— Sot) , si tu le désii N nu reparlerons de û la à Ai\.
is tonti lu monde à me défa : N^ illiam
108 REVIT DE PARIS.
Neal : il voulait absolument venir avec moi. Enfin , il se décii la à rester
pour attendre le postillon qui avait mené M ( >livier. Le lendemain
au point du jour je montai à cheval , et vers midi j'étais aux grottes.
Jamais plus d'espérance et de bonheur ne m'avait souri : j'allais
rendre à la vie, à nos amours, une ame désolée ; j'allais faire succé-
der à L'affreux désespoir d'une séparation sans terme la joie de ma
présence et le pressentiment d'un autre avenir; j'allais dire à Julie :
cr Tu as voulu me rendre mon indépendance , ma sécurité; tu l'es
retirée de moi pour ne pas être un obstacle ilan- nia vie, tu t'es OOU>
damnée à des regrets , A une solitude éternelle pour me laisser heu-
reux et libre ; eh bien! mon amour n'accepte pas ce tri-tr - 1 I lice,
je riens y renoncer. »
Kt je voyais ce doux \ [sage se tourner vers moi cou\ ci i de larn i,
et ces belles mains jointes m'implorer, car je m'attendais a une
néreuse résistance; mais j'étais sûr maintenant de Jolie, je
qu'elle me suivrait, puisqu'une fois déjà elle avait osé me venir
trouver.
l'éprouvai une grande émotion en i nt ces lieux ou j'ai
.si aimé, si heureux naguère. Comme autrefois, tout «t.iii solitaire
<'t silencieux dans le vallon ; l'automne avait jauni ses frais ombragea;
les rosiers, dépouillés, montraient tristement leurs branches épi-
neuses, entre lesquelles éclataient quelques baies rougi i.
Alors je me souvins de ces mots que m'adressa Julie au moment
de nos adieux : « bientôt il n'y aura plus aux grottes ni fleurs, ni
feuillage, plus rien... •
— >i fleurs, ni feuillage!... répétai-je mentalement, il est vrai!...
Quel deuil!... le | n isai le pas ; mon • aux buttait I rompre dans ma
poitrine; j'avais les larmes aux \nn. En approchant de la maison,
j aperçus avec une inexprimable surprise quelqu'un d'étrangei ar-
ièie au seuil ; c'était une pauvre femme (pie j'avais souvent rencon-
trée aux environs . gardant ses i bei i as. Eue « taii A genoux . le rim
tourne vers le vestibule, son bâton al son panier po d'elle,
be petit bonis courait tout seul sur U tei il m prit i ■
me voyant; il ne me reconnaissait |
— Ah! mon bon monsieur, dit la pauvre femme an se levant, ni
N,)" la charité de venir garder cette pauvre Rue avec moi,
Dieu vous le rcndia '.
— Que voulez vous dire? interrompis-' ippé d'une horrible
i rainte; \ a-t-il quelqu'un de m < • .
REVUE DE PARIS. 109
— Je garde la morte, répondit cette femme en me montrant du
doigt toutes les portes ouvertes.
— Qui est mort ici"? m'éeriai-je.
— La 011e du bourreau! Devant Dieu soit lame de cette pauvre
créature, morte sans confession! Elle s'est tuée, mon bon monsieur!
Le valet est allé avertir la justice. J'étais là-bas quand il a passé; il
m'a offert de l'or et de l'argent pour venir garder le corps. J'ai re-
fusé ce qu'il voulait me donner, cela me porterait malheur le reste
de ma vie... Je suis venue pour rien; c'est une bonne œuvre...
Elle se remit à genoux avec un geste de terreur; j'avais passé de-
vant elle pour entrer dans la maison. En ce moment terrible je ne
sais quelle impulsion me soutint, car toute force physique était anéan-
tie en moi; je ne sentais plus ma vie que par les horribles battemens
de mon cœur. J'allai droit à la chambre au fond de la bibliothèque,
je regardai. Jolie était là, étendue sur son lit; le drap, relevé jus-
qu'à ses épaules, était ensanglanté; sa tête reposait ensevelie dans
i neveux; son \ affreusement pâle, n'avait gardé au-
cune expression de souffrance; elle ne semblait pas morte, mais en-
dormie pour l'éternité.
Je la baisai au front... puis je m'en allai...
Deu\ jours après, mon père me trouva à la campagne, malade
d'une fièvre nerveuse qui faillit m'emporter. Dès que je fus un peu
rétabli, nous partîmes. Depuis je ne suis jamais revenu à Aix. Je ne
veux pas mourir cependant sans avoir revu les Lieux où j'ai été si
heureux, où j'ai subi la plus affreuse douleur de ma \ ie : quelque
jour j.' retournerai aux grottes.
L'avocat laissa retomber SOU front sur ses mains jointes el ajouta :
— Si du moins je pouvais retrouver la place où repose la pauvre
Jul:
I n long iflence suhil ce triste récit; DOUA avions tous les laine
aux
— Ali ! bah! murmura 1<- percepteur 60 étouffant un BOUpir, et tte
toire m'a tout 1 aii d'un conte, comme celle de l'autre pariai
H. \H\ \l n.
(M'c- CUARLI | lit \ D \
LA VIE DEVOTE
CHEZ LES PAÏENS
I.
Les hommes de ce temps-ci, et nous sommes du nombre, qui atta-
chent le plus grand prix , pour la bonne conduite, la en ilisation d< s
peuples et le bonheur des Individus, aux idées religieuses en géné-
ral, et aux idées île la religion catholique on particulier, ne peuvent
liasse dissimuler que depuis deux siècles à peu près les rapports d<
ce qu'on appelle la puissance religieuse et la puissance civile sont
dans un état de crise violente, et par conséquent dans un état de
transition. D'abord, la lutte a commencé par la séparation complète
des protestans d*av< c la « ommunion romaine. Cette séparation i eu
pour résultat , dans toutes les parties de l'Europe qui l'ont a< cept<
de détruire la puissance temporelle du catholicisme, en détruisant
les abbayes et les monastères, lesquels, en raison de leur existent e
terrienne et seigneuriale, avaient juridiction et puissance du glaive.
\ niià tout l'appauvrissement que le protestantisme a tait subir au <
tliolieisine; mais, et eeei n'avait pas été prévu pu les réformateurs,
l'esprit de révolte, inauguré par Luther dans les idées religieua
a acquis des forçai en marchant, comme la renommée de n ir;;iie,
et de même que les i e\ olutionnaires de la \eille sont toujours trou\ I -
tiédes, trembleurs et suspects par les révoluttonnairas du londt*-
main, la philosophie sceptique, vanne depuis le \m siècle, ai
formé la réforme, et lui a mil son royaume dam ce monde bien plus
petit qu'elle-même ne l'avait l'ait à la papauté.
REVUE DE PARIS. 111
Depuis que le christianisme s'établit jusqu'à la réforme, il avait
toujours été en possession de régler les actes principaux de la vie;
ainsi, il baptisait, il mariait et il inhumait. Il faisait cela seul, sans
partage. La réforme a donné naissance à quelque chose qui s'est ap-
pelé la i'IISsanœ civile. Cette puissance civile s'est mise à partager
les prérogatives du christianisme, et a Gni par se les approprier ex-
clusivement. Elle laisse bien le christianisme baptiser, marier, et
inhumer comme autrefois, mais de son côté aussi, elle baptise, elle
marie et elle inhume, ne considérant comme bien baptisé, bien
marié, bien inhumé que ceux qui ont passé par ses mains.
Pour cette puissance civile, un homme qui n'a pas été déclaré à
sa naissance et inscrit sur son registre , n'existe pas. Pour cette puis-
sance civile, un homme et une femme qui ne sont pas venus déclarer
à un homme qui s'appelle maire, qu'ils se marient, ne sont pas ma-
riés. Pour cette puissance civile, un homme dont la mort n'a pas été
officiellement inscrite >ur le registre municipal, existe encore, paie
mpo-iiions, etc.
Les actes principaux de la vie se font donc par duplicata, depuis
qu'il existe ce quelque chose qu'on appelle la puissance civile. L'égl
f.iit de son côté, la mairie de l'autre. Du reste, l'église considère
comme nul tout ce que peut taire la mairie, et la mairie considère
<oinme non avenu tout ce que peut faire l'église. Néanmoins, comme
la mairie a les gendarmes de son côté, elle B'est fait les bonnenrs de
la position, et elle exige «pion soit né, marié, et mort pour elle,
avant de l'être pour l'églisi
nce civile e-<t née depuis la réforme et de la réforme.
alte née d'une petite, un Robespierre fila d'un
tte. Pu r> ^t<', en ceti «lotion comme en tontes, 1<' lende-
main a détrôné la \eillo. Luther, en réfomumt le christianisme, n'avait
entendu lui ôter le dn-ii exclusif de consacrer la naissance.
mariage et la mort; il entendait bien que les ministres protestans
n'auraient pas besoin d'être doublés dans lenrs fonctions par d
maires; mais il a été puni selon qu'il avait péché, il i été réformé
< aanme il avaii if.
\1 In nie qu'il est, cette puissance ci\ile dont nous parlions
pleinement en -ion de tout. Llle \<ut bien souffrir le pu
Luther, et elle leur f.iil leur part , selOO qu'elle l'entend.
it , quelque paisible el patient que soit le christianisme, il
M pa- >.m«. trouver étranges quelquefois les prétentions de m
1 ; t l'SSpi il
112 REVIE DE PARIS.
i évolutionnairc prennent part chacun de leur côté pour l'Évangile et
pour la loi municipale.
En cet état de choses, il nous a paru curieux de rechercher la
place que la religion occupait dans la vie des païens. Les esprits
forts, qui se prétendent issus en droite ligne des anciens philo-
sophes, trouveront peut-être en ceci des leçons auxquelles ils no
-attendent pas.
Ce n'est pas une histoire complète de la vie religieuse des païens
que nous prétendons faire; ('est seulement une esquisse rapide de
l'organisation de leur clergé, de la valeur de leurs dogmes religieux
dans la vie politique et administrative , et des pratiques pieuses aux-
quelles ils se livraient individuellement.
II. — Dl CLERGE* PAÏEN.
Non- devons dire à ceux qui trouveraient étrange que nous em-
ployions le mot de clergé pour désigner les prêtres païens, que ce
mot, qui esl grec d'origine et qui est antérieur an christianisme . a
long-temps signifié fonctionnaire avant de signifier prêtre, et que
-lors il peut être appliqué sans profanation aux prêtres | tiens4
en tant qu'attachés à des fonctions spéciales, qui étaient les fonctions
erdotales. Il nous faut encore prémunir le lecteur contre l'ex-
pression de collège da augura ou de e Uégedct pouft/î i , qui i>i ti
Fréquente dans les histoires anciennes, et d'après laquelle quelque
uns pourraient s'imaginer peut-être que c'était quelque façon de
séminaire on d'établissement d'instruction, comme et nient les <«//<
jésuitci ouïes collèges det aro!< riras. D'abord, nous Terrons toute
l'heure que les fonctions sacerdotales n'exigeaient p.ts, tii
fi. liens, une éducation spéciale et préparée de longue main comme
dans le christianisme ; ensuite il esl facile de concevoir que les
léges, comme nous les entendons, étaient impossibles parmi Ifl
anciens.
En effet, nous autres, peuples modernes, nous sommes le fruit
d'une longue civilisation préalable, qui nousa faits ce qu'on noua
voit, et que noua sommes forcés d'étudier, pour nous comprendre
nous-mêmes. Nos idées morales el religieuses sont chrétiennes; a
idées littéraires, artistiques, philosophiques, s, .m plus au moins
i, ra< ou romaines. Enfans de la tradition, nous devons savoir
la tradition. Or, notre tradition, à n rite dans d'auti
langues que ht nôtre. H nsnepom sance critique
REVUE DE TARIS. 113
de notre religion, de nos lois, de nos arts, de nos lettres, de notre
politique, de notre philosophie, qu'en apprenant l'hébreu, le grec et le
latin, qui sont les trois langues traditionnelles du principe chrétien
et du principe païen, dont la civilisation des peuples modernes est le
résultat, le résumé, la synthèse.
Les anciens n'étaient pas dans cette position. Il n'avaient aucune
tradition, écrite dans quelque langue étrangère, à apprendre et
à inéditer. Les Grecs ne relevaient , ils le croyaient du moins, que de
leur propre histoire. Aux yeux des Romains , les Grecs étaient un
peuple sans foi, sans dignité, sans loyauté, mais spirituel dans sa
souplesse et gracieux dans sa ruse. La Grèce fournissait l'Italie de
chanteurs, d'escamoteurs , de grammairiens , de peintres , de philo-
sophes, à peu près comme l'Italie du XVIe siècle fournissait la France,
d'hommes retords, dissimulés, fripons, galans, se mêlant de vers,
de musique , d'alchimie et d'amour ; mais jamais l'ancienne Italie ne
songea sérieusement à copier l'ancienne Grèce, l'our donner une
idée du mépris que leur inspirait ce pays qu'ils avaient vaincu, les
Romains appelaient le geai, qui est à la fois le plus nul et le plus
vaniteux des oiseaux, vu petit Grée, Grceculus. Les anciens, soit les
Grecs, soit les Romains, n'avaient donc point à étudier, comme
nous , une civilisation préalable , une tradition et des langues mori
il n'y avait pas lieu à fonn i ainsi parmi eu des universités, des
collèges, et quand on lit ce mot, ou son équivalent eoilegia dans les
histoires anciennes, il faut bien se garder de le prendre dans le sens
que nous lui donnons. On verra d'ailleurs ce qu'il signifiait.
Ce qui trappe tout d'abord dans le sacerdoce des païens, c'est qu'en
général il n'imprimait pas caractère. Nous disons en général, parce
qu'il l'a m excepter certaines congrégations religieuses dans lesquelles
rcBui étaient perpétuels, par exemple, lu congrégation des re/i-
i/icu i de Cy bêle, où le célibat était rigoureux, même Bi rigoureux,
qu'on n'entrait dans la congrégation qu'en devenant eunuque. Il fout
placer dans le même cas l'ordre dearctigieu de Jupiter, qui por-
taient le nom Flam tu - dioL , < h « eux qui <'^ faisaient partie étaient
loi. ■ t et ne pouvaient pas divorcer, ce qui constituait
une exception caractéristique, et eu qu Iquefa ici amen telle dans
les lois romaines.
1 n'est | as ians motif que nous employons le mot de re/i .
lieu de celui de pi n parlant de la congrégation d< s Galli, rou<
Cy bêle, et de celles des Flumine$Ui . \ tés à Jupiter. Il y avait di-
vei païen, comme il y a
HV REVIK M PARIS.
chrétien, les minorés, les tonsurés, les sous-diacres, etc. Le mot de
pivlre entraine avec lui l'idée d'une consécration spéciale, tandis m
le moi de reliyicu i s'applique également à tous les <1< gréa de la Ihérar-
chic sacerdotale, et surtout aux congrégations, qui constituaient la
base du clergé païen.
In autre caractère également fort remarquable du sacerdoce
païen, c'est qu'il n'exigeait aucune initiation, et que tout citoyen
Une famille honorable pouvait légitimement M promettre d'obtenir
quelqu'un de I6f degréa. Il parait néanmoins que M n'était gué
que parmi les nobles que le MCerdooe se recrutait . à en juger par le
.udaleque produisit la nomination au souverain pontificat, qui
fut faite an peu .nant la dictature de César, de Ventidius Bassus,
qui était alors consul, mais qui avait été palefrenier dans les écuries
de Pompée. II y eut dans Rome une multitude de placards en rers,
comme c'était l'usage , appliqués au piédestal dee statues des i ai re-
fours, et dans lesquels on signalait aux augurée la nomination de
Veatidius Bassus comme le prodige le plus surprenant qu'ils eussent
à consulter.
Il n'est pas bien aisé de dire combien il y avait . à Rome, de sortes
• le piètres, par exemple s'il y en avait autant que de dieux. Néan-
moins nous pencherions vers la négative. Il résulte de divers témoi-
gnages ajUS le même prêtre pouvait servir à plusieurs dieux. Tertul-
lieit dit dans son livre adressé \i\ x\imns, que imis |t>s rfteiu
publk et. uent réunis dans le temple de lupiter an ('.apitoie, et que tous
Les dieu étrangers étaient dans le temple de la déesseCarna. Tertullien
ajoute quelque chose qui est an < tu i d'une grande) importanc
qu'en outre des dieux publies et des dieui étrangei i, roi oanus pai
- Romaine, il y a\ait encore la foule sans nombre des dieux iu-
,: , i -'esl-à-dii e des dieux de tous 1rs peuples, des dieu\ pi>.
qui. s, philosophiques et autres, qui étaient lout-a-lail sans OOSM
quenee . et <pii n'avaient ni pn'ti es , sj templ
Peut-être de\oiis-nous , avant de passer OUtre, expliquer un peu
lie expression de */. MX public* , dont I ici Terlullien. !?
vouloir toucher en cet endroit la question relati\ 8 a la libei té de COB
m >• < hei les anciens, il faut dire qu'il ne dépendait pas dn ]
mier venu de fonder une religion dans l'empire romain . et qu'on
n'adorait publiquement que les dieux qui axaient i onnus par
décret du sénat. Ainsi, durant les deux premiers sii < Il s de l'ère I ul
tire, il se lit une grave révolution religieuse dans toute l'Italie;
' ii i i i iix furent CEI l leur culte défendu : l étail ni Bacchus,
REVUE DE PARIS. 115
Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis. Il parait qu'alors, comme lors-
que Valentinien II défendait au clergé païen les offices et les prières
de nuit, Ips consciences s'alarmèrent et la populace se révolta; car les
cinq dieux proscrits venaient d'être solennellement rétablis lorsque
Tertullien écrivait son Apologétique.
Nous croyons donc, à quelques exceptions près dont nous parle-
rons tout à l'heure, qu'il n'y avait qu'une seule espèce de prêtres
pour tout le paganisme romain, et que ces prêtres étaient seulement
partagés en diverses catégories d'hiérarchie et de fonctions. Aulu-
Gelle fait connaître avec assez de précision quels étaient les degrés du
sacerdoce païen; il les nomme dans l'ordre suivant : les (lamines, les
augures, les quinze sacrificateurs, les sept maitres-d hôtel et les pon-
tifes. Il y avait encore les joueurs de flûte pendant les sacrifices, le
grand-sacrificateur, les congrégations religieuses, et, au sommet du
sacerdoce, le souverain pontife. Reprenons.
Il résulte de divers témoignages que les (lamines et les augures
étaient des clercs qui, indépendamment de leur place dans l'ordre
{[(•lierai du sacerdoce, tiraient encore leur importance de la spécialité
de leurs fonctions. Par exemple, et nous espérons qu'on ne verra
dans n que nous allons dire qu'une simple comparaison destinée à
faire comprendra notre sujet, il y avait à Rome (lamines et (lamines,
de même qu'avant la révolution et dam l'ancienne constitution du
clergé en France, il y avait chanoines et chanoines. Ainsi, pour de-
venir chanoine de Lyon, il fallait foire des preuves de noblesse,
me pour l'ordre de .Malle, et de plus, il fallait être comte. Dans
la plupart des antres chapitres, au contraire, tout prêtre pouvait de-
ir chanoine. Il y avait donc autrefois une grande différence dans
le corna du clergé entre un chanoine de Lyon et un chanoine de Paris.
flamines, qui étaient un seul et même » OrpSj présentaient au--i
prande n raison de la spécialité de leur i onaéeration.
( u llamine de Ouii inus , par exemple, était un homme de médÛM
importance, tandis qu'un flamme de Jopiter n'avait au-dessus de
lui, en fait dé préséance, que le grand-sa( rilicateur. Aulu-delle ra-
conte 1rs diverses prérogatives de graves personnages ; il ] en a
de » in , I m flamine m- pouvait sortir qu'à cheval. JOUI prison-
nier (pli parvenait a touiller son vêtement était libre. 11 fallait un
ruquier citoyen romaia pour le raser. Ses cheveux et 1> tu-
(k ses ongles et. lient des reliqi it llamine était marie, saos
I divtt m ii it • tout le morne'. J. JOUJ oA il I •
nait reuf, il cessait d'être llamine.
l!«i tJ \ i B l'i PAJUS.
Les augures, qui formaient également un seul corps, avaient
rangs entre eux. Aulu-Gelle mentionne un Messala qui était presniei
augure. Erj outre, les augures prenaient le nom d'mujurcs </<
triées, on d'augures des haruspices, selon la spécialité de divination à
laquelle ils étaient appliqués.
Les quinze sacrificateurs étaient, comme leur nom l'indique, les
membres du corps chai gé des sacrifù es, lesquels s'élevaient à quinze,
avec une espèce <ie supérieur <>u de prieur, qui s'appelait rex Mcre-
rum, ou grand sacrificateur.
Les s< |>t maltres-d'hôtel , tepteuunri epulonum, étaient, i ce qu'il
parait, un corps fort précieux dans la hiérarchie Baoerdotale des lin-
mains. Us étaient chargés de régler les repas qui suivaient toujours
- sacrifices. Du reste, il résulte de divers témoignages que la gotn-
i .rie occupait une grande place dans toutes les cérémonies reu-
uses\ Il faut se représente] , en effet, l'énorme quantité de victi-
mes qui étaient offertes au\ dieux, soit il. ni- les offices réguliers et
quotidiens et aux dépens de l'état, soit aux oiii - i isuels et por-
nels , et aux dépens des particuliers, et h nécessité où était le
corps sacerdotal de manger beaucoup, pour éviter l'en» ombrement.
Tertullien lui reproche, en divers endroits, de passeï s.i m,- dans
I > festins , et il le raille , en chrétien austère . sur les couronnes de
fleurs «pi" portaient les prêtres païens à table, leur demandant s ils
tient, par hasard, l'odorat aui cheveux. Il tant ajouter que les
ironnes de fleurs étaient, parmi lespaiens, une marque d'hu-
milité religieuse : on en portait toujours pendant les saci iii'
le signe des supplians.
au-dessus «los maltres-d hôtel venait le corps des pontifes. Ceux-
ci tenaient le premier raie; du sacerdoce; c'étaient les cardinaux du
i ;anisme. Les pontifes avaient , comme les augures, m chef, un
prieur ; c'était le souverain pontife, dans lequel résidait la suprême
autorité religieuse, et qui était le père spirituel de la patr •
\ sm de parlerde l'organisation intérieure des différens corps
clergé païen , que nous venons de mentionner , il est à pi [UC
nous disions quelques mots de quelques congrégations religieus
qui se groupaient autour du sa< ei dot s.
• i plus notable, la plus riche, Il plus vénérée de
tions, était, suis contredit, celle des religieuses de Yesta. qu'on
appelait Fillcf de I I Vesi Les idées ii i qui cou-
rent a leur égard parmi les modernes mentent une courte explica-
tion. Quoi que paraissent en penser les auteurs d< l'opéra de I I -
REVIE DE PARIS. 117
taie, la congrégation des Filles de Vesta n'a jamais eu que six mem-
bres. On les prenait à l'âge de dix ans , dans les trois ou quatre
familles les plus nobles et les plus illustres. C'était le souverain pon-
tife qui les présentait, et le sénat qui les nommait. Depuis dix ans
jusqu'à vingt, elles étaient novices; depuis vingt jusqu'à trente, elles
étaient religieuses. A trente ans, elles étaient libres de sortir et de
se marier.
Les Filles de Vesta avaient une supérieure. On sait le vœu de vir-
ginité qu'elles faisaient. Du reste, il parait que ce vœu de virginité,
même jusqu'à trente ans seulement, était une terrible chose pour les
paient. Saint Ambroise, dans sa querelle avec Symmaque, à propos
des dieux du paganisme, leur reproche de ne pouvoir trouver, même
à force d'honneurs, de richesses et de privilèges, que six filles qui
voulussent rester vierges jusqu'à trente ans, tandis que le christia-
nisme en trouvait par milliers , qui le restaient toute leur vie, au mi-
lieu du travail, de l'obscurité, de l'abstinence et des prières.
Rien n'égale la \énération dont jouissait, dans tout l'empire, la
congrégation des Fille» de Vesta. Leur maison n'était pas fermée aux
hommes, comme on se l'imagine. Le sénat avait même avec elles de
mentes relations, car on leur confiait le dépôt des actes publics
de grande importance. Leurs archives étaient un charnier immens
00 les familles mettaient leurs litres. Soétone rapporte que le testa-
ment de César y fut dép< • fut \eis l'année Vos, à peu près, de
l'ère vulgaire, sous le règne d'Honorios, que, dans la ruine géné-
ral»- du ( nlie païen , la congrégation des Filles de \ e$ta fut dispersée.
Zo vme raconte le fait avec une profonde tristesi . car il était nn
dévot austère de la vieille religion de son pays. L'impératrice-mére
S éna entra fièrement dans le temple de Vesta, dit-il, et remarquant
que la i il au coo un ri» be coKer, elle le prit et le mil au sien.
1 i are des vestales, qui était resl , fit des imprécations sur
elle et la menaça du coorroux de la d [u - réalisa, ajoute
Z 3 réna fui étranglée, i ett-a-dire mise à mort parla
l m corps qui avait profané le collier de Vesta.
1 Filie» de Kevin n'étaieui pas la seule congrégation de Gemmes
qn il y eût dans le paganisme. Il j en a\ ait beaucoup d'antres, en U
ind nombre, par exemple les religieuses de Gérés, qu'on appe-
lles fi | Cen ri».
I.'s eou;;réj;aiions d'hommes étaient fort nombreuses dans 1e paga-
N m ne p. u i, -mus que -les HtHgieux de Cséèfe, qui et liaM tel
i'1" i un ordre de m ndians. i t R
mur. i >\
118 REVl E M MW.
lifjicur de C>jbi'le, qu'on appelait des Gaul<>i<, oudes Coqs, Calli, par
une triste dérision peut-être, étaient tous eunuques. Ils faisaient vœu
«le pauvreté, et ils erraient partout, une 1 sur l'épaule, portant
de petites images de la déesse, et demandant I aumône. Ju vénal repré-
sente ces pauvres frères lo;;és dans les tavernes des bords du Tibre,
M les toldats, les matelots , les valets du bourreau , les fabrieans
dt cercueils des pompes funèbres de Home, mais prenant toutefois
la vie assez paiement et dormant sous la table quand ils étaient ivres.
Il faudrait se garder, dans l'intérêt dee malheureux < ■ q$ . de prendre
le récit hyperbolique de Juunal au pied de la lettre. Seulement, il
paraîtrait que le-, poèlei latins ne traitaient pas mieux les mon
païens qu«- l<s poètes modernes n'ont traite le> moines chrétiens.
Il >erait curieux maintenant de rechercher les costumes que por-
taient les différens corps du sacerdoce païen; mai rail là un
travail qui nous entraînerait au-delà des limites que nous nous
sommes imposées. Nous dirons seulement que, sans parler du ce;
des ptètree propn ment dits, il y avait autant d habits que de con-
grégations. Les Dame* de Cérèi étaient entièrement \ élues de blanc,
i\i HM immense perrmpie en forme «le corbeill> un
ruban, et ItmOBlM d'un gâteau plat et rond , en forme i Ue.
Lee religieux de Hcllone étaient vêtus d'une longM soutane noire,
DU chapeau de laine noire, les religieux de Saturne portaient
une tunique blanche à larges bandes <1 'écarlate, et par-dessus U
manteau couleur de f« M. CTeet Terlullien <pii donne ces détails ilans
D traité du Manteau.
D -ins également quelques mots de certaines pratiques auxquelles
uni- loi ptétiee paiena, a\ant <le parler de leur organisa-
tion. la>s religieux de Saturne avaient une rè;;le fbrl dure. Ils étaient
obligés de prendre un bain dans l'eau froide, au point du jour, en
tOMe MiaOBL IVrtullien les rai llt^ fort plaisamment >ur ce qu'ils .sor-
taient raides et \erts de leurs baignoires, aux fêtes de Saturne, qui
tombaient en décembre. Les Q aminés de Jupiter ne pouvaient pas
<"iter leur chapeau en plein air, M cVùt été un MH n! oir
un nrrud à une partie quelconque de leurs vétemei
I - prêtres païens allaient tOOJ à II glM
II n< it pas aisé de reconstruire avec rigueur l'organisation
complète «lu Clergé païen. Les livres nombreux de théurgic et de
théologie qui existaient encore au m* et au i\ siècle, et qui sont
souvent cités dan- l.-s auteurs, ont complètement disparu, rout ce
• pion sait bien, c'est que les divers ordres de prêtres ou de religieux
REVUE DE PARIS. H{|
que nous avons mentionnés formaient un corps, une confrérie, un
collège, eollegium , comme disent les auteurs latins. Combien de mem-
bres avaient ces collèges? Il serait fort chanceux de l'affirmer. Il n'y
a que les sacrificateurs dont on sait qu'ils étaient quinze par collège,
et les maîtres-d'hôtel , dont on sait qu'ils étaient sept.
Par exemple, il est tout-à-fait certain que le nombre des membres
de ces collège» était limité et fixé , puisqu'il fallait attendre qu'il y eût
des places vacantes pour y entrer. C'est d'ailleurs un caractère qui
est commun à toutes les confréries de l'empire romain. Il y a, dans
les épîlres de IMine-le-Jeune, une lettre dans laquelle il demande à
Trajan de lui donner l'une des deux places %X augure ou de mahre-
(t hôtel, qui venaient de vaquer.
Nous avons vu que c'était le sénat qui nommait les vestales; c'é-
taient les consuls qui nommaient dans tous les ordres du sacerdoce,
sur la présentation du corps où le candidat voulait entrer. Cicéron
dit, dans la seconde Philippique, qu'il a été nommé augure, sur la
demande du collège , par les consuls Cn. Pompée et Q. llortensius.
Du temps des rois, c'était le chef de l'état qui était souverain pon-
tife. Xosyme, qui est très instruit sur ce qui touche la clericature
païenne, et qui en parle avec amour, dit que Numa fut le premier roi
qui exerça le souverain pontificat. Ce prit-il de son autorité royale?
le reçut-il de l'élection des pontifes? C'est un point fort difficile à
décider; néanmoins nous pencherions vers la seconde liypotle
Sous la république, le souverain poniife était électif et annuel. ( )r-
dinairement c'était Pun des consuls qui était choisi. Etait-ce le sénat,
et, lit-ce le collège des pontifes qui le nommait? C'esl ce que 1 état
I résent de nos lectures ne nous permet pas d'affirmer.
Sous les empereurs, oèlni qui prenait le trône prenait en même
temps le souverain pontificat. Depuis Auguste jusqu'à Valons, imis
le^ empereurs -,m> exception lurent souverains pontifes, même Con-
stantin. Cratien lut le premier qui refusa les suprêmes fonctions
erdotales du paganisme, et qui renvoya sa robe an collège «les
pontifes.
Les dii ers 01 dres de clergé païen formaient , avons-nous dit , des
rporations, <le^ . //, /.s, coilegia. Ces collèges étaient capables de
posséder, et c'est, en effet, des biens dn clergé païen que nous allons
!• 1 n1.11ntr11.1nt.il sera curieux de remarquer ^m ce point que
I histoire moderne ressemble quelquefois è i'j méprendre .1 l'histoire
.in< ienne.
1 1 biens du < païen provenaient de cinq sources ; 1 les do-
9.
120 REVIT. DE l'AHK.
talions de létal; 2° les dîmes; 3° les legs pieux; +° les offrandes;
.") le ( asucl des temples.
C'est à Numa que remontent, au rapport de Plutarque, les dota-
tions en terres et en argent que l'état accorda au clergé païen. »
dotations étaient immenses. Quand le du i-i;anismc renversa lis faux
dieux, le quart au moins de l'empire appartenait aux prêtres. <
biens consistaient en terres, en inai>"ii>. I n rentes et en redevint I
féodales. On comprend alors Facilement avec quelle ardeur étaient
recherchées ces fonctions sacerdotales , auxquelles étaient attachées
de si grandes richesses. Les terres du clergé étaient affermées par
des traitans, comme les domaines de létal. C'est, du reste, une
matière qui est touchée fort au long dans les lois romaines, et princi-
palement dans le code de ThéodOM.
Les dîmes étaient pour le clergé païen une source permanente de
i evenus; tout citoyen était tenu de payer annuellement la dime de
ses récoltes. Sylla, qui était une façon de Louis XI , lout couvert de
s( apulaires, et qui poi lait à nu sur sa peau des images de plomb des
dieux auxquels il était plus pai liculièrement dévot , «'tait exemplaire,
dit Plutarque, pour le paiement exact de ses dur
L'usage des dîmes était général dans lout le paganisme, en Italie,
en Grèce , en Asie. Xenophon, qui était un homme tort pians . quoi-
que philosophe et ami de Socrate, est plein de détails a < e sujet. 11
faut même mire cette remarque au sujet des dîmes, qu'elles n'étaient
I \i seulement de rigueur pour le- revenus de la terre , mais encore
pour toMt ,i, froissement de richesse. Ainsi, quand les 1».\ Mille fu-
rent revenus de l Asie en Europe, ayant lait un riche butin d'ar-
:;''iil cl de prisonniers dans une excursion aux en \ irons du Bosphore,
ils en prélevèrent religieusement le dixième pour Apollon et pour
Diane. Ainsi encore, api es avoir ruiné les Lydiens, Cj ■ us lit pren
sur le butin la dime qui était dm- aux dieux de la Pei se. NOUS DOUS
bornons a CM deux exemples. | ai i e que les Lois analogues abondent
dans l'histoire ancien ne. Peux endroits de Thucydide prouvent même
(pie la dime se prélevait lUI les amendes judu ïaires imposées pai
tribunaux, et sur les confia ations opérées pat les lois poUtiqn
Les] as rapportaient aussi considérablement auclei d.O ré-
sulte des ti . mes de la lettre (h1 Sj mmaque, préfet de Rome, a \ alen-
tinien II, pour la défense du paganisme, que les h ttameni >t
donations en Faveur des dieux et des temples venaient, tout récem-
ment , d'ôl indus. Du reste, les l«es des emp< reursdu tv* siècle
mais ont conservé la forme de.- u stamens pieux ; c'étaieni de- codi-
REVUE DE PARIS. 121
cilles ordinaires, par lesquels on léguait, douo , lego, etc., à Cérès,
à Pluton, à Jupiter, à Saturne et aux autres. Cet usage passa des païens
aux chrétiens , car le code de Justinien referme plusieurs lois qui dé-
rogent à la jurisprudence établie à cet égard , et qui valident des legs
aux saints, aux anges, à Jésus-Christ, au Saint-Esprit, et ainsi de
suite.
Les offrandes volontaires n'étaient pas la branche la moins impor-
tante des revenus du clergé païen. Les riches veuves, les vieillards
dévots, se répandaient en fondations pieuses, comme autels, chapelles
et temples, sans compter les bijoux et les habits de soie et d'or pour
revêtir les statues des dieux; car c'est une grande erreur des mo-
dernes de s'imaginer que les statues des dieux étaient exposées nues
dans les temples. Il y avait donc, disions-nous, une grande émul.i-
tion parmi les païens pour se répandre en une foule de fondations
pieuses. Xénophon raconte lui-même, avec détail, comment il éleva,
de ses deniers, à N illunie , prés d'Olympia, un temple et un autel
a Diane. Ce temple était entouré d'un grand terrain , qui fut consacré
-si. Il ajoute qu'il ne cessa jamais de payer exactement la dime de
revenus à la déesse.
Cesl Ici tuilier» et Ikuucius Félix qui nous apprennent de quoi se
composait le casuei des temples. Il fallait payer pour y entrer ; il fal-
lait payer pour s'y asseoir; et la place était d'autant plus chère, que
étaient plus rapprochées de fautel. Ifinurius Félix ajoute
que les prêtres allaient aussi quelquefois foire des quêtes à domicile,
poi tant avec eux de petites images th's dieux.
Les cinq sources des revenus de clergé païen, que nous avons
-, ,i savoir la dotation de l'état, 1rs dîmes, les legs, les
offrandes et le casuei, avaient fini par lui constituer des biens im-
1 i biens i onsistaient . pour le ( ' «main , en maisons à
Rome , et en i a Italie. Ces tei res el i es maisons , qui portent ,
isdui ode de Théodose, le nom dv I. ea templorum . étaient
affermi mme le domaine de l'état, soit à des particuliers , soit
.i des comj ignii s. l es baux en étaient à long terme . la plupart i "ur
l .m- . Quelques domaines étaient concédés à perpétuité. C'étaient
rs de véritables inféodations : ce qui fait qu'il j avait dans l'his-
e romaine, comme dans la nôtre, des serft des seigneurs, et
i h de 1 église.
iand le christianisme commença de se répandre , I
pab n, qui n'étaient employa • - qn I ** jo«
J 22 REVUE DE PARI-
sanccs propres, sans qu'il en fût distrait quoi que ce soit pour de*
établissemens de charité, lin ni peu à peu murmurer. Déjà, dus |,
premier siècle de L'ère vulgaire, Néron, qui se trouvait souvint à
court d'argent, soit pour aller aux « aux de Il.ua , avec son train de
mille voitures et deux mille muta l I rées d'argent , soit pour peV lier
danfl le Tibre avec son filet de mailles en lil d'or teinte- de pourpre,
soit pour I. ure semer de poudre de Bâfrai les voies ronniiw. >ui
lesquelles il paaaait ave» - uireurs manies el M garde à cheval.
avail donne l'exemple de dépouiller les temples , el île fondre jus-
qu'aux peintes de la ville de Home; mais les temples dépouilles, les
biens restaient , et c'était là ressentie!.
» fui \er s la fin du IVe siècle que les biens du < 1er;; • païen p<
Cillèrent sérieusement. Les empereurs, appauvris par les gui
avaient réfléchi, à ce qu'il parait, à la ressOOfCe dont h m seraient
les richesses du « lergé, surtout depuis qu'étant chrétiens il- m con-
servaient plus là-desSUS aucun SCI upule. \ alentinien II fut le premier
(pii n risqua. Il voulut tuer le clergé d'abord, pour pouvoir le dé-
pouiller ensuite. ZoOfSM raconte comment cet empereur, mort si
jeune, avait déjà fait défendre lefl cérémonies de Doit dans les tem-
ples, et comment la populace révoltée l'avait contraint à retirer son
édit. C'est sous Valentinîen II qu'eut lieu la polémique célèbre antre
9j arnaque, préfet «le Rome, et saint Ambroi jue de Milan , au
sujet du paganisme, dont Synunaque était un ardent y et même un
éloquent défenseur, il resuite de leurs lettri - i iproques, adi
i .1 l'empereur, qu'une partie des boui mis du clei
avaient été taries; par exemple, les fondations et les donations
avaient été prohibées.
Le grand OOUp fut porté par Théodose. Il se rendit un jour solen-
nellement au sénat, rapporte Zosjme, et lui adressa un long et beau
disCOUl > , pour l'engager à renoncer à la foi Oe ses pèi I s. Le s,' nat
en maase refusa. AJors l'empereur confisqua tous les biens de clei
et les sacrifices ne se firent plus qu'au moyen des offrandes volon
taires des dévots. Quelques mo s après, les sa< rificea furent défén
(lus, les temples fermes, le . [< i gé païen dlsp4 i Si , I • ' <i n\a durant
li s années :w:i et 3M de Père \ algaire. (Test durant les aan< es it'.u
et 17'.»', de la même ère que les églises chrétiennes ont été fera
en France, les biens du clergé vendus, et 1 - | rétres dispei
guillotinés.
A. 6i \ ^ 1 1 1 M Cassaou v< .
/ tic au prochain mimera. }
BULLETIN.
Il n'y a peut-être pas un journal qui , dans ces derniers jours , u'ait com-
mencé un article par ces mots : i La dissolution est décidée, » — Nous la
jugeons inévitable, pour notre part, et il y a long-temps que nous l'avons
dit; mais nous ne croyons pas la chose aussi avancée qu'on le prétend. Com-
ment la dissolution aurait-elle pu être décidée, après tant de résistances et
d'objections, dans un moment où les membres du ministère se croisent tour
ir en chaise de {Mite sur le rente de Normandie, et sont hors d'état
de se réunir tous ensemble, soit aux Tuileries, soit au château d'Eu? La
volonté royale, en supposant qu'elle ait été seule à résister jusqu'ici dans
le conseil (et elle n'était pas seule), a dû observer plus de ménagement pour
les justes prérogatives de ses ministres, et cela dans l'intérêt même de sa
propre dignité et de respect auquel elle a droit, comme pouvoir inviolable.
Tool ce qu'il est possible donc de savoir, quant à présent, c'est qu'une op-
position , qui partait de liant et qui aurait été décisive sans doule pour em-
pêcher la dissolution de la chambre, mais aussi pour forcer à la retraite un
plus honorables serviteurs de la royauté, coiiunenee à se laisser Béchir
'•lairer par la leçon rassurante des evénemens extérieurs et par la pais
profonde qui règne dan- le paya, Rica h'' -t l'ait encore; mais tout -oln
facilement et promptement, nous l'espérons, après le retour de M. Mole da
d'Eu, où tant de fausscsjalarmes, tant d'intrigues ambitieuses Tien-
nent expirer, et ou mille \< ix doctrinaire n'a péuel !
gués entendront du roi non plus de cesobjectîoni qui prévoient
les melhenrade trop loin, mais des paroles d'encouragement, des conseils
miment politiques, qui aideront Ici plus timides | o>ri IV qui eet leur uni-
que lut et le seul moyeu d'affermir I me de conciliation
du 1") avril. On n'aura plus lion qu'a attendri- le jour où I i, réuni
.1 Paris, eaus la présidence da roi, irr linitivement la grande mesure
qu'il est dans >a destinée d'accomplir.
( >:i voit que 1rs partis, et non dément le parti doctrinaire, attachent
Ique importance ft rnières conli qui sont ouvertes, en
moment même , entre le mi et h' ehttf du Cabinet, In journal , il y | qui I-
* 1 « » • . donnait cette grave nouvelle t. \iuellement : rr On assure que
M- ' !i , < i -111.11111 , ni' uijmto, pour le ( h.ïte.ui d'Eu. ■ I n.eili.
sait cette phrase non moins singulière : « Décidément, H. Mol \ *
tir .... i> Il est permis d'espérer qu'après a\<>ir l'ait tant de bruit des plus
simples démarches du M. Mole, et signalé ainsi pai il M réïélaliami snper
Hues sa persistance à demander la dissolution, ou ne wendra pas, plus
12+ RE\XE DE PARIs.
lard, lorsqu'il l'aura obtenue, déclarer qu'il l'a voulue accidentellement,
dans un intérêt de circonstance, j»«>ur parer à qu . rentualité impti
q i se rencontrait sur son chemin. N'j-t-on pas dit lors de l'amnistie, que
le chef du cabinet l'avait proposée au roi à l'improviste , p .11 r l'en faire un
moyen de gouvernement et une ressource in extremis qui lui permit
1 Mer ministre , ap . - beaux et inutiles discours échangés à la tin de la
•ion entre M. GtÙSOt et M- Barrot N ~'est-il pas trouvé, il y a t;
j m I peine, une feuille, la seule qui reste aux doctrinaires, pour re-
cueilleret développer encore une fois cette incroyable accusation? Il fallait
I ir cela, oublier que M. M >le s'était lait le promoteur des projets de clé-
mence, il y a long-teeapa; que toute sa conduite, depuis trois ans, a •
dictée par cette opinion; qu'il n'est entré au ministère que pour assurer
son triomphe, et qu'enfin il s'était attaché à l'idée d'amnistie, par une vue
politique et raisonnée, presque au*si anciennement et avec autant de con-
viction que le maréchal Gérard Tarait pu Mre parmi mouvement instinctif
de généro-/ Mais le Journal d> I - - avenir de ries. La
haine a quelquefois bien peu de mémoire!
Sur l'amnistie, tout le monde est d'accord maintenant, si on en excepte
un petit nombre de doctrinaires renfoi :,t le Journal «'- /'
plus même se faire l'orsane dans cette question, qui n'en est plus une. Il en
sera ainsi bientôt <!. h - ti<>n : tout le monde la voudra, ou y consentira,
honnis la doctrinaires. Sur ce point, leur rouille officielle 1 pas re-
lée sa illence, comme sur l'amnistie; le Journal -'• Purii promet :
les jours de se taire et de ne plus luit 1 contre une mesure plus me
lui; Déanmoins il revient I !a charge '! s', xprime sur les pr.
du cabinet avec un désordre d'iiees ,]Ui montre s ,[i désespoir. Prenant sur
lui de supposer, par exemple, que le» élections générales doivent 610
du irr au 10 novembre, il s'indigne qu'eu proclame, trois mots d'avance, la
té d'une dissolution, pour baver, fendant (oui sa («urne, l< pays a
l'agitation électoral*, et il oublie que lui-même, en maint ate,
il a constaté findifft n tu </< tj % finiiffértncc croissante il eux
laêorfsiii et /> las fbucttoiu électorales multipliées *n»>
mtmtnt. Que d'entrés entreprennent d'accorder entre ,ir-
malions contradictoires du dernier interprète des doctria ires. N
mieux célébrer une conversion, plus importante que ne le pourrait être celle
du Jmtrnnl <i Péris, dont personne, au demeurant, n - Il ipé.
I Jour nul des l)rh.ii< a demandé , le s mût , la dissolution qu'il combat -
tait à outrance le lô juillet. Il n'y a pas un mois qu'il recueillait tout ce qu
lui reste de faculti 1 et d'argnmens pour démontrer que le gouvernem
Jt Insensé de faire ippel I des - générales; il déclarait « nue
p.u 1 . s'il , 1 , in ,1 in, i, deys'épargner les risques et V - frais de rédu-
cation d'une cliambre nouvelle. i> — Aujourd'hui, il fait un double m
pour ilcux erreurs; il applaudit à l'amnistie, « dont l'effet immédiat 1 été
de désarmer l< nier les esprits; » il souhaite la dissolu-
tion , nui lui parait , comme à nous, une COUSéqueS pie de l'amnistie :
il ne comprendrai I pis 1 qu'un gouvernement qui a ose taire l'ainn lti< .
qui a 1 éussi , n - fan.- les élection* »> Ce qui l'a décidé a < r la
dlsselotiou sous un nouveau point de \ue . toui-a-fail favorable , Ion
lui , l'heureuse to;iriiure que prennent les évcncnic
nous devons nous intérrwr, chez les trois peuples qui ont s
REVUE DE PARIS. 125
le traité de la quadruple alliance. Ici encore nous féliciterons le Journal des
Débats de sa conversion , d'autant plus volontiers que ses raisonnemens sout
exactement ceux dont nous avions fait usage deux jours avant lui. Regret-
tera qui voudra de voir le Journal des Débats désormais à la remorque des
idées d'autrui , lui qui avait une si libre allure autrefois , et tant d'initiative
hardie , au point de gêner bien souvent les ministères qu'il défendait , en les
devançant un peu à l'aventure. Tout cela est bien changé : ce n'est pas à nous
de nous en plaindre.
La sécurité qui nous venait, pour oser conseiller un grand mouvement
dans nos affaires intérieures, de l'état de l'Espagne, du Portugal, et de la
marche des élections anglaises, n'a pas été démentie par les faits, quelle que
soit l'apparence équivoque des dernières nouvelles.
Pour l'Espagne, on est habitué dès long-temps à cette incertitude qui
vient planer de nouveau sur les deux camps ennemis , au moment où les po-
sitions commençaient à se dessiner et la fortune à se déclarer. Cependant,
et malgré la lenteur des généraux constitutionnels à profiter de leurs avan-
tagea, on peut dire que don Carlos a prouvé son impuissance aux yeux de
l'Europe , et il est permis d'espérer qu'il n'ira point à Madrid. C'est du sein
de cette ville seulement qu'il aurait pu influer sur le mouvement de nos opé-
ration! électorales. Dans les montagnes où il est réfugié, aux environs de
Cantavieja , l'Espagne peut bien encore s'inquiéter de lui, mais non la
France. Le problème pour don Carlos est de savoir comment il parviendra
à franchir I Ébrc pour opérer sa retraite vers le nord. Les chefs qui comman-
dent l'armée de Christine le laisseront sans doute échapper encore une fois;
mais il faudra, pour le sauver, toute leur inhabileté ordinaire , et , de plus,
renforts de. troupes qui lui arrivent de l'Ebre supérieur, moins pour
relever sa fortune que [tour l'aider à fuir et le tirer de sa captivité. Il sor-
tira donc de ses montagnes, mais il en sortira démoralisé, perdu de répu-
tation et d'honneur.
I • élection! anglaises, voilà le seul fait qui ne semble pas avoir tourné
i bien que nous l'espérions. Cependant il restera encore au ministère
whi^r, dans la nouvelle chambre des Communes, une majorité au moi: - -i
nombreuse que celle du dernier parlement , et elle sera pin! forte , car elle
it retrempée dans l'épreuve électorale; elle sera plus pure et pin! inti-
mement unie , elle pourra voter et une un seul homme , Car elle s'est
dég o plusieurs endroits , de l'alliage radical qui l'empêchait d'avoir
1 pari 'Ut et d'être apprécier ,i s,i mie valeur. Toutefois, on peut le
prévoir déjà, elle ne H i. imposante | r donner au cabinet do
lord Melbourne le courage d'employer contre la chambre des lords les
grands moyens qui chaogent une majorité el triomphent de tontes Y
tarife >. il v aura donc probablement une balte dans l'accomplissement des
ue, législatives qui devaient compléter la ici.. nue. Mais
qu'importe 1 l'étal des esprits, en Angleterre, n'en s, ri que pins en har-
monie avec i.i situation morale de plnsieui Bui ope . « t de la France
entre autres , qui l'a | Is pren l l'a dirigée dans une rôle de
n politique. On remarque un besoin impérieux, chei nous <i
tOOt lill IJ0Urd*h0l , de faire une halte sMr les débl il des s lel
qui ont nversees. Il \ n de temps à autre, dans ||
nations, de ces r<j ;ui leur permettent de reprendre •
leur ut avec plus de confiance el de nouvelles Ibrcei I an-
126 RKVIF. Dl paris.
glcterrc en est peut-être arrivée là, comme nous. Un jour, lorsqu'on
jugera les travaux de notre temps sans les passions qui nous obscurcis-
sent la vue, on sera étooné de ce qu'on fait de ruines chez nos voisins
et en France depuis sept années. Observons seulement que la majorité,
qui va se constituer dans la chambre des communes, sera fournie par l'Ir-
lande; et, en Irlande, tout n'a fins été détail de M qui doit litre, de ce
qui peut l'être dés ce moment. Si O'Connell fait servir la majorité qu'il a
donnée au ministère à renverser tout ce que les siècles et la violence de la
conquête ont entassé d'abus dans son malheureux pays; si c'est sur ce ter-
rain exclusivement que se porte la faux de la reforme; N , enfin, les lords
du parlement anglais, pour détonner d'eus le danger personnel qui hs
menace, pour éloigner de l'Angleterre l'ouragan des révolutions, consentent
à laisser l'Irlande se délivrer île ce qui la gène et dépenser à M M avail tonte
son activité contagieuse, nous n'aurons pas assea d'admiration peuf une telle
sagesse et pour une destruction aussi saint; et h _itime. L'Aogl terre main-
tenant, pour ce qui lui reste à abolir, peut bien attendre. Qu'cll une
pause, qu'elle donne à l'Irlande le loisir de la rejoindre et d'atteindre SU
même niveau qu'elle-même par les institutions ; ce sera bien. Le gouverne-
ment des iles britanniques aura toute la puissance qui lui OSt réS6fT
alors seulement qu'il commandera à une population homogène.
Nom en sommes à os point eu France, et aussi dos débati intérieurs
sont peu de Chose OU comparai sou de ces grands débats OÙ s'élabore, coin me
dans une fournaise, toujours prête à fane explosion, la constitution nou-
velle d'un empire qui étend ies bras sur toutes les régions du globe. On en
631 réduit à chercher, parmi nous, quels objets microscopiques, a l'heure
qu'il est , servent à distraire l'opinion publique , eu attendant les dédions
générales qui seules pourront l'occuper lérieusemenL
Il faut, pour trouver quelque intérêt à nos propres affaires, porter nos
regards jusque vers l'Algérie. Li <>n voit que le traite de laTafna réussit :
pour des traites aussi modestes, c'est une condition plus rigoureuse (pic
pour d'autres ds réussir et d'assurer d'une manière incontestable h^ evan-
i - dont ils se sont contentes. D'après les correspondances d'Oran , les
nrebej affluent sur nos marchés. Des approvisionnemens coosidérabl
surtout en bestiaux., nous an ivent de l'intérieur de la province. Le pris de
la viande, dans nos e mips et DOS \ illes, BSl lOUtbé I \m UNIS si bas . qu'il S
fallu en autoriser des exportations, jusqu'ici prohibées; on a même vu di s
na\ ires qui étaient arrivés avec des pro\ isions pour les troupes, en e vécut ion
de marches antérieurement conclus, et qui, VOJ ut le: . «n inutile,
trouvant même du superthi à ( )ran , lui ont emprunté des n oupMUS entiers
qu'ils iront vendre ailleurs a\ec de grands protits. QM le traite delà l'alna
soit toujours exécute ainsi, et d opérera la oonrersiou da oouat'li mume qui
prétendaient y trouver un texte d'accusation contre le cabinet.
Gbes DOUS, dans le domaine de la politique et des alla
que le conseil d'état qui ait attire l'attention publique, depuis une
qujniaine de jours. La destitution de sK Denis Léger de a ouvert bien des
J SUS , qui ont pénétré curieusement dans les profondeurs du conseil d'étal
Nous n'avons pas voulu, dans le premier moment OÙ l'ellervesceiKe USS
mécontenleinens , \ rail OU faCtil I s, était au comble , dire uoli e a\ is de I
destitutlou , qui, se présentant lao i a, nous parait en effet un acte ds rigueur,
mais qui , si elle avait i te pu le plusieurs autres retraitas t plus m-
REVIT. DE PARIS. 127
gentes et mieux justifiées encore , aurait annoncé au moius , de la part du
ministère, l'intention arrêtée , systématique et dès-lors honorable, de rani-
mer ce vieux corps, même au prix de quelques sacrifices de personnes, dont
les services datent presque d'un autre siècle et leur ont bien mérité la vété-
rance. Le ministère osera-t-il faire comprendre à certains conseillers d'état
ce qu'on dit d'eux publiquement 1 II y a tel homme, parmi eux, qu'une
surdité complète empêche de prendre part utilement aux discussions et qui
iiarde sa place sans la remplir , qui ne veut pas sans doute , comme le ma-
réchal Soult, se séparer de son traitement , dont une fortune considérable
lui permettrait de combler facilement le vide. Il va tel autre qui est aveu-
gle et n'entend pas beaucoup mieux, mais qui trouve commode >ter
héroïquement sur sa chaise curule du comité de la guerre , où l'on peut très
bien vivre en paix et cacochyme, tant que les seuls ennemis qui viennent
assiéger la place sont des solliciteurs éperdus que le garde-des-sceaux se
charge d'econduire : il est vrai qu'il est de-; noms que tout gouvernement,
par une sorte de nécessité proverbiale depuis cinquante ans , doit toujours
avoir dans ses cadres, à ce qu'il parait, sous peine de se faire dire qu'il
n'est pas ne viable.
N BS ne voulons nommer personne ni désigner plus distinctement tous
ceux qui pourraient l'être: ce n'est pas une liste de proscription que nous
dressocs. Mais quelquefois un conseiller d'état, qui a fait des rom.
déporté d'emblée au comité des lioances, où il lui faut discuter avec des
hommesaussi profondément instruits que M. de Frétille et .M. Bérenger,qui
plaisantent parfois aussi bien qu'ils discutent. A ce même comité des nuan-
ces, d'ailleurs, on a donné rendez-vous, dans le service extraordinaire, aux
hommes les ploa éclairés de notre administration active, devant lesquels
la position est difficile à tenir pour ceux da - ordinaire: il suffit de
nommer MM. (Jalmon, Jules Pasquier, l'iorine ni d'Audiffret , David , le
baron R di.-r.
ir rendre faciles et naturel-; les ehangMMM de pei • , on eonçoit
qu'un changement de quelques parties de l'organisation actuelle da i i- 1
•l'état serait néoaasaàre. M- Situe! av. à l'amender sur un i oint. Le
comité de l'intérieur et du connu depuis la mort île (ieor.c CttV C",
est uni- trop lourde charge pour le - lier qui a mission de le présidi r :
nous n'attaquons point Celui qui remplit cette tâche aujourd'hui, M M.» il—
lari. n'est pas île croire intérieur à G Cuvier,
qui lui-même n'était pas supérieur • cet immense travail, le dernier honneur
et I ' jer le fardeau , avait ré-
i de le ;\ comîl elui de l'intérieur
'■lui du cou chacun leur président spécial, M. Vivien au
etSnraerce, M d a l'intérieur. Dam cette combinaison , ou concevait
lard i ci ii ; .1 .. ut la moitié de M. Cuvier; mais |oOl cria est :
i que c'était un projet d<ja ancien, qui date d'un ti-uq I
l'on n'en) s parler de M - ii-mémi I l ainsi que letsneil-
nt la plus grande peu. si de la chano i-
li n'en sortira peut-être jamais, c'est Pinamovihilité
r su m la c..ntcniieu\, véritable magistrature pai
attribut i qui peut bien avoir le mérite de riodépendance, d
n'eu aura pas l'honneur au\ yen du monde, tant qu'elle ne sera pas
128 RENTE DE PARIS.
vible. La restauration elle-même avait pemé à lui donner cette garant
mais elle y avait pensé seulement, comme à beaucoup d'antres prinn; i
Le public n'a pas eu d'antres sujets plus animés de conversation politique,
cette semaine : le conseil d'état et ses octogénaires, le Portugal, dont M ne
sait rien d'exact, l'Espagne qui l'endortTeucore une fuis, les élection! an-
glaises qui ne résolvent rien avec décision. C'est vous dire que la Bour»
été inactive. Il y a des -eus qui sont fort embai n pareille circon-
stance, ce sont ceux qui ont mission de faire précéder la cote des fonds pu-
blics, dans les journaux quotidiens, de certaines observations explicatif
Comme il lant loot expliquer, OU s'en tire à peu |irès ainsi : « La Stagna-
tion des ronds publies tient à 11 rareté des affaires, et la rareté des affaires
vient de la stagnation des fonds publics : le tout procède de l'absence de la
spéculation. »
Il serait plus simple de dire que le môme phénomène se reproduit tou>
les ans à la même époque, et pour la même raison. Les banquiers sat;
les agens de change vont an moins à Sceaux, ou S -eut, ou à Meudon,
les coulissiers à leur maison des champs de la barrière de l'Etoile. M è>guado
est à Dieppe, lui qui menaçait, il y a peu de jours , de reparaître I 11 I
triomphalement . à la tête d'un emprunt de 250 millions. M. de Rothschild
est aux bains île Neris, dans le Bourbonnais.
S'il n'y avait, en ce moment, quatre ou cinq chemins de fer, dont les ac-
tions sont cotées a li Bourse, et rendues au comptant, à terme, à prime,
diversifiées enfin sous toutes les formes, pour dissimuler les lacunes des
rentes françaises et étrangères, on n'aurait | de spéculations entre
mie heure et trois heures et demie, pour faire vivre seulement trois cour-
tiers marrons et une don/aine de COUliSSierS.
Mais qu'un événement grave rappelle i Paris tous les absens ; nous les
rons bientôt s'abattre à Is B mise , tous I leur poste . avec plus de noetia
UC me mu ire locale que leurs pigeon] BUI I : M , Foui ! . u premier
pilier, près du bas-cote gauche de ee temple de l'agiotage; M Rotschtld,
dans la nef même, su milieu du Denve de ceux qui entrent ou qui s, .ri.
et n'étant appuyé sur rien que sur lui-même; d'autres le suivant i
pectueusemenl dans le sillage mystérieux qu'il trace; quelques-uns enfin
y.mt de remonter, en lace de lui, le courant qu'il domine; au milieu
d'eus tous, M. Léo, se promenant de l'est ft l'ouest et do nord tu midi, |
SlOt en revue ses actionnaires pour le chemin de la rive gauche : <J
I 9 i/ii, ni ih m ni C'est II s. ■dément un corn du tableau de la Bourse. <l««i
peut Se dérouler tOUl cntiei DOS yeux, un jour ou l'an"'", sur un
signe du télégraphe.
— / 1 /.'« m pi , uut , que i'( Inera-Comique .i donné, pour Is première fois.
Vendredi, est une de Ol s partitions que le théâtre de II H uns, a l'habitude
de tirer de ses poudreux cai tons pour les produire pendant li nia m d'<
aux grands sppliudissemens de trois ou quatre habitués intrépides de l*<
chestri' . qui, grâce è cet artifice ingéuieux , passent là des fraîches
I • 'reines, tandis qu'UO peu plus loin 00 ctonlTe a (iuilliiumr Trll. Il est im
possible de voir dans le caprice de MM Scribe et Bayard autre chose qu'un
lie nie donné SOS roulades de M. Couder, , île M. RevUI cl de M. Moeau-
Sainti. On don due | li louange des chanteurs dont noua parlons , qu'ils ne
sont pas pestes, pour leur part,au-d le leur rôle ; pièce, niusiqu
REVTE DE PARIS. 129
exécution , tout s'est maintenu, durant trois heures, à la même hauteur, et
sans quelques intonations fâcheuses de M. Moreau-Sainti , rien ne fût venu
troubler l'harmonie de cette médiocrité agréable. En général, les gens qui
ont la coutume de chanter faux, ne se déconcertent guère. H. Revial entonne
une note pour une autre avec un sang-froid remarquable, M. Couderc de
même; mais, dans ce genre d'exercice, rien n'égale l'aplomb héroïque de
M. Moreau-Sainti : il se promène, il fait traîner son sabre à grand bruit, il
sourit d'aise, et pour que vous sachiez bien qu'il ne croit pas s'être trompé,
un moment après il recommence. La musique de cet opéra est de M. Batton.
Dieu merci! M. Batton n'en est pas à son début dans la carrière ; voilà tan-
tôt dix ans que la renommée s'enroue à proclamer son nom de fleuriste hors
de ligne; ses magasins de la rue de Richelieu abondent en bruyères déli-
cates, en épis blonds et charmans, en jasmins si frais épanouis, qu'on vou-
drait les sentir. M. P.atton possède en outre des connaissances rares en hor-
ticulture; il sait, à merveille, apprécier tous les trésors d'une belle serre,
et distinguer un gardénia d'une passiflore.
— Le Théâtre-Français a donné, cette semaine, le Château tl> ma Nièce,
comédie en un acte '!'■ M Ancelot, qui ne vaut peut-être [jus beaucoup
moins que Marie, mais n'est [tas destinée à fournir une aussi longue car-
rière. Mme Ancelot, après avoir fait pleurer M11' Mars pendant tr ois actes,
il y a bientôt un an, s'est dit qu'il était temps de la faire rire aujourd'hui;
elle veut épuiser à son profit les dernières larmes et le dernier sourire de
M'1- Mars. Voilà tout le secret de la pièce nouvelle. Quant à l'intrigue, elle
est Simple et bien connue. Il s'agit d'une tante encore jeune, toujours spiri-
tuelle et de belles manier - qui a le tort d • venir de province, d'être
la veuve d'un président à moi tier du parlement de Dijon, et de tomber à
l'improvise dans la société de quelques étourdis mauvais coût, amis
n nièce, et qui lui OUI prépare une mystification. Elle s'en tire à mer-
veille, parle pendant toute la pièce, qui n'est qu'une série de con\ ersations
où les autres personnages D'assistent que pour lui donner la réplique. C'est,
comme on Toit , une espèce de ft Pourceaugnac femelle , moins la
■cène des apothicaires qu'on veut bien lui épargner. Fui reste, M' ■ Mars
porte de la poudre , ce qui , dit -on , rajeunit , et elle devient amoureuse .
comédie, d'un beau marquis urès fat, qu'elle corrigée! qu'elle épouse
— L'Académie fi .1 tenu née annuelle \< it; l'audi-
toir nombreux et ■ été tour à tour charmé par les piquantes
du ttuel, et vivement èmu p.ir le récit des belle,
l'adjudant an rr de culnmien, Mathieu Martinet. M. Villemain s oui
vice par son rs »r les prix . . par l'Académie un
qu'elle n jugés les plus unie, aux 100 i |,i pjeee <l , ni
nu. litre l'expression la pins complète dea sentimens inspirés par l'arc
de triomphe de l*Ki >ile i .1 lecture attentive de ce rapp >rt prouvera, nous
"'•"" doute* que r académie elle-même com-
'• qu'elle < voie et ne s*abu ror l*insuf-
■■1 -Ile couronne. Ce jn M \ illemain dit avec une
réserve ingi > modération qui convient an « ael
*!'' ' le dir< bise; mais la eti-
l"l" be «lu
130 RKVLE DE PAR1-
iiicl, nous dispense de tout commentaire. L'innocence des théories de
M. ksaffl , les vues bienfaisante-; et presque toujours inutiles de M. h jfau,
la sol»riùté d'imagination empreinte dam les contes moraux de MM. \. Sain-
tine et Ernest l'ouinct, sont clairement exprimées dans les mmplimCM si
finement railleurs de M. Villemain. IS'ous ne poofom donc mieux faire
que de citer en entier l'excellent rapport du secrétaire perpétuel.
« Mi:ssir.LRs,
« L'Académie, en couronnant, L'année dernière, le beau livre </<■ la b< //.<>-
cratieen Amérique, exprimait la crainte de ne pouvoir de long-temps dé-
cerner avec autant de justice et d'éclat ce- prix annuels établis par la muni-
ficence d'un sage, et qu'il faut rehausser encore par le mérite de ceux qui
les obtiennent. Ce langage était mi. Toutefois, si l'importance du sujet,
l'élévation de vues, le talent, et cette pureté d'ame qui embellît le talent,
plaçaient d.ms un rang à part l'ouvrage de M. «le Tocqueville, on peut sup-
poser sans peine des travaux moins emmens , moins rare- , BUIS dont l'uti-
lité morale frapperait davantage tous les esprits et paraîtrait plus exactement
remplir la pensée du fondateur de ce concours. I ut surtout les ou-
vrages qui l'adressent à un mal présent de la société, pour le consoler ou
pour le guérir, les ouvrages qui proposent quelque réforme praticable, quel-
que bien à faire aux hommes, quelque manière de K rendre soi-même
meilleur, en les rendant plus heureux.
« A ce titre, l'attention de |' \cademie a dû se porter, cette année, sur un
ouvrage récent , consacré à une clasae de malheureux qm le nature elle-
même S faite au milieu de la BOCÎété, et dont la chante ne peut qu'adoucir
le sort, sans le changer jamais, les aveugles-née. Attaché depuis vingt
ans à l'instruction de quelques-uns d'entre eux, dans un établlOSOment
public, l'auteur de ce livre a ('tendu son Intérêt sur tous. Il a calcule leur
nombre en France , et l'insuffisance des asiles qui lec BfOTtS. ISSMu
témoin de leurs inclinations , de leurs études , de leui S progl s, il a décom-
posé M travail de leur intelligence; et, dans l'absence même de l'organe
qui leur manque, il a vu briller d'une plus \i\e lumière l'action Kofi
intérieure de la pet
« I ii écrivain célèbre avait dit, dans le dernier siècle . que la morale dé-
pend tOUt entière des -eus, qu'elle change avec l'organisation physique , et
qu'un aveugle, par exemple, e>t tutlurcllt nu nt mu I, parce qu'il M t( itp H
le - og couler. Le nouvel obeert ai eu r, en repoussant cette étrange Ihe.
défend et les droits de l'infortune et la dignité même de la nature humaine.
Si lame, tout ensemble noble capiivfl 1 1 maîtresse nnpei'eo-e du corps, oe
peut se passer de tous |,s -eus a la Ims |mur a :n au d. bois, du BMHOJ elle
peut les remplacer l'un par l'autre, leur apprendre i taire ce qui o'
leur ouvrage naturel, el montrer d'autant mieux , par l'instrument impar-
fait qui exécute, la lubHsne c-sence qui dirige; a peu pi es oooune la su,
riorité d'uo grand chef apparaît dans la médiocrité même des serviteurs
qu'il emploie, et qui suffisent à son génie.
i \ asi . l'aveugle tait les objets par le tow bar, mesure l'< - ir le
son, comprend la lumière par la pensée. Tel fut ce célèbre mathématicien,
aveugle de naissance , Saunderson , qui . dans de- le.ui.s publiqtn s , expli-
quait l'optique de Nea ame \r. [0 le compléterait , cl, du tond
scs uuebres, anal] sait la lumii i qui la royaienl pour lui.
REVUE DE PARIS. 131
« La première partie de l'Essai sur les aveugles, de M. Dufau, peut deve-
nir une leçon de spiritualisme, d'autant plus persuasive qu'elle n'est pas
cherchée, qu'elle e:t involontaire , et qu'elle sort de l'observation même.
Bientôt, à ce principe qu'on peut tirer de son ouvrage, viennent se réunir
en foule les expériences ingénieuses et les conseils d'utilité pratique. La vé-
ritable nouveauté de ce livre, c'est que l'auteur, en perfectionnant l'éduca-
tion spéciale des aveugles, c'est-à-dire l'art de substituer un sens à l'autre,
veut en même temps leur donner, dans une proportion habile, l'éducation
commune; de telle sorte que ces hommes soient rendus à la société, en même
temps qu'ils sont secourus par elle, et que, dans les sciences, dans les arts,
les métiers , ils puissent devenir tous laborieux et utiles, comme quelques-
uns ont été grands et sublimes. Voilà ce que l'auteur expose tour à tour
par des inductions ou des exemples. Ici, l'aveugle instruit est professeur
plus attentif; là , par la subtilité d'un toucher plus infatigable et plus délicat
que la vue, il fabrique des ouvrages d'horlogerie. Ce sont des prodiges,
dites-vous. Oui , sans doute; mais, sur un nombre annuel de quarante mille
aveugles-nés qu'a supputés l'auteur, il y a place pour les exceptions et les
prodiges. Et il est beaucoup d'autres industries que tous pourraient appren-
dre , et qui leur permettraient plus tard de vivre de leur travail daus la
société, qui seulement les aura.t élev
a Pour atteindre ce but , l'auteur propose de multiplier dans les départe-
mens, et d'après un système sagement gradué, les institutions d'aveugles-
nes, qui n'existent encore que dan-; deux villes du royaume. Aux détails
is qu'il donne, au résultat qu'il annonce, on reconnaît, non pas les
rêves d'un homme de bien, mais l'expérience d'un maitre habile, et les
plans praticables d'un bon citoyen, qui, en demandant quelques lacrifi
nouveaux à l'état, lui montre, à coté de l'utilité morale , un profit de travail
et de teaapj l ii cependant, meai . li les rues del'anteurne
seront pas lentes et difficiles à rcali-<r. Mais qu'il est beau d'entrer dans
. et de continuer ainsi l'œuvre de Yalentin Hauv, ce premier
instituteur des aveugles, qui rappelle un nom cher à l'Institut ! Ou'il est
beau de projeter le bien, Ion même qu'on i.c peut l'accomplir encore!
« Il y a quati ■ ^, en France, à Paria, devant la cour, la destination
qu'on donnait au\ aveugles, c'était A'm mettre quelques-uns aux prit
ici et armés de longs bâton-., pour égayer h s tateurs pas
'•' mald h coups qu'ils m portaient. De cette barbarie , on < si resta
ilaT i'<\ us, auv di DgénieuseS de h charité i -
:i1' ' r<- q m un espr ox propose, pour cette classe d'hoav
> , nombreuse -parmi les pas mplet u" . ifensei-
i. i. public j prend intérêt, les académies en
•nt , et l'état ne peut Banquet d'être attentif au DOS I nfait qu'on
lui demande.
End i rnant le prix à M. Dufau, à l'auteur de l'J mrrftaJpayriqur,
i av0uç kcadémiene prétend pas payai son
lier de nouveau soo nom et son pi I i vraie récompei
ira lorsqu'une de nos riiles industrieuses
ra fondé, d'api mseils, un étal int de plus pour 1< i
infortunés dont il s si bien plaidé i
i malheur irréprochable qu'il est li juste de secourir, la bienfaisance
•rie tes 1 1 satané mr i> i rime.
132 REVl E HE PAMA
On «ait ce que la législation a déjà fait [tour adoucir les peines, et écai 1er
les flétrissures ineffaçables. L'administration publique, sous la saésne in-
fluence, s'occupe, chaque jour, de reformes util -, I lit pour préparer l'amé-
lioration morale des condamnés, soit pour épargner à la foule le spectacle
dangeretn de leur impudence. La pensée des écrivains a dû se porter
quelques points des mêmes questions. L'Académie ne pouvait oublier la ten-
tative d'un poète ingénieux et facile pour donner i on problème sasea triste
la forme de l'intérêt d'une œuvre dramatique. Le /.<&- n de H. de La Vil*
Mirmont a été remarqué par elle. L'auteur, sous ce titre, a voulu peindre
l'hostilité sociale qui suit le condamné après sa détention, el qui s'attache
peut-être moins à la faute qu'il a commise qu'au lieu d'expiation d'où il sort.
a Sans doute , en lisant l'ouvrage de M. de La Ville, quelques ineertitndea
se présentent sur la vérité de la leçon. [I s'agit d'un orphelin , condamné
dés l'enfance, pour un vol d'aliment, à di\ innées de prison, et qui, de-
venu, dans sa captivité, un modèle de vertu , plein d'honneur, de savoir et
d'industrie, n'en reste pas moins, lorsqu'il rentre dans la société, SOUS une
insurmontable disgrâce, est chassé de partout, exclu de tout travail, et
revient, après dix ans, commettre un vol à la porte de BS prison, pour oh-
tenir la grâce de s'y réfugier. La supposition est-elle seses rraisemblabl
Et le poète qui, -ans doute, ne\eut pas détruire le pn 'Mal, ii -
seulement l'avertir, et qui conseille , non l'indifférence sur le passé , mais le
discernement , n'a-t-il pas choisi un exemple auquel h' préjugé lui-nietur
aurait céd<
<' QUOI qu'il en soit , l'effort de M île la \ die pour attirer l'intérêt public
sur un grave problème, la pureté de. sentimens qu'il exprime , et le pathé-
tique louchant de quelques scènes, ont trappe l'académie, lui approuvant
l'intention générale et le talent de l'auteur, elle désire (pic a I i isai l'engage
lui-même à composer d'autres pièces morales qui Soient JOU r C'est
;iinsi siM tout qu'elles seront utiles.
« Le même ordre d'idées , sous un sspecl différent . a valu le suffrage de
l'Académie à l'ouvrage intitule: Allan ou U Jeun, Déporté. L'auteur,
."M. Ernest Fouinet, homme savant, et occupe de profondes étO ris
une forme décomposition romanesque pour atteindre un but sérieui S a
livre n'est pas sans quelques défauts ; mais sa morale, belle et persuasive,
entremêlée d'aventures attachantes , peut occuper utilement l'imagination
oisive du jeune lecteur des grandes villes. Les tentatives do vice, les sonf-
frai il repentir y sont peints avec force, el surtout avec onepun
sévère.
« Qoelquei traits de ce tableau ne semblent pas ind^o. s du I iniirr iê
Vnrhrflrlil . le meilleur des livres de inonde aUlUMM qu'on ait jamais t. ils.
Dans notre existence moderne. Surchargée de travail et avide de distrac-
tions, les romans. [| t'aut l'avouer, sont de pnlssans précepteoi ipour le i
et pour le mal Cdl la seule lecture de tous ceux qui n'ont p | - de
1 surs fictions agitent les âmes ; leur philosophie impose , leurs passions;
font des imitateurs; on les cite à la tribune, <•' ls ri« réelle le- copls quel-
quefois I 1 société devra donc reconnaissance aux hommes de talent qui
font servir cette vota de communication rapide ci populaire a l'eneeuraf
nient de nobles penclians , ft |a culture de l'amc, on même a d« puise! :m-
( ieux délassemena de l'esprit.
x ce titre, un autre roman, à demi psychologique, à demi mondain,
REVUE DE PARI*. 133
Picciola , l'histoire d'une fleur et d'un prisonnier pour principaux person-
nages, a paru présenter un intérêt moral.
« Il y a bien des siècles, un écrivain fort grave, presque un père de l'Eglise,
disait aux athées de son temps : « Une fleur, non pas de la prairie, mais du
buisson, ne suffit-elle pas pour vous montrer quel sublime artisan que le
créateur de l'univers [i)7 » M. Saintine a-t-il pris dans Tertullien cette
pensée, sujet de sa fiction? ou plutôt ne l'a-t-il pas trouvée dans l'étude
chérie de la hotanique, dont il s'occupe comme des lettres? Il suppose un
homme comblé de tous les biens de l'esprit et de la fortune, mais devenu
sceptique par l'abus du raisonuement et la satiété du bonheur des sens. Ce
bonheur cesse : prisonnier d'état tout à coup, l'homme incrédule à Dieu et
aux affections de la vie est averti de la Providence par l'aspect d'une petite
fleur, qui croît entre les pavés de la sombre cour de son cachot. Il s'y attache
comme à la compagne de sa solitude; il la contemple, il l'aime; et ce faible
ouvrage de la nature le ramène insensiblement vers le Dieu qu'il a méconnu,
et en attirant sur lui, dans sa prison même, d'autres regards humains, le
conduit vers une affection plus réelle et plus douce, à laquelle il doit bientôt
la liberté et le bonheur de l'ame.
o Cette fiction, placée s >us la date deMarengo et de l'Empire, contraste
un peu avec la Uerié politique et guerrière d'une telle époque; mais cela
même n'est pas sans quelque charme. On croit lire parfois un de ces poètes
mystiques de l'Orient , qui , dans les jardins délicieux de Schiroz , chantent
les amours du rossignol et de la rose, et d'une image gracieuse font sortir
un élan vers le ciel. La raison et le goût sévère ont bien quelque chose à
dire. Mais le roman de M. Saintine a deux mérita rares, même de nos
jours : l'imagination y est pure, et la sensibilité vraie.
« Les trois ouvrages si divers que je viens de rappeler ont paru à l'Acadé-
mie mériter une distinction semblable : elle décerne à chacun des auteurs
une médaille de 3,uoo fr.
« Loin d'être embarrassée, comme on l'a dit , pour répartir le dépôt qui lui
est coolie, l'Académie regrette quelquefois que ce dépôt ne soit pas plus
riche encore : elle voudrait en faire un supplément à ces récompenses litté-
raires que, dans l'ancienne société, le talent rencontrait sous tant de
formes, quelque-lois même sous des abus, et qui, . - nt plus dis-
putées et plus rares. Elle voudrait y voir non seulement un pria p
~-tis un appui durable pour ceux qui parcourent la carrn
Elle De v».ui encore, bienfaits de M dfl Muilhyon, acquitter que
faiblement telle i,.,i.|t. ,j,.u,. . t||c \\ . .J,, nim.
a Parmi les ou\ LulOSupktqnea dont elle l'est M . cette année,
arec le regret de se point admettre le plus éminenl de tous, elles distin-
gué un dernier écrit qui rappelle une vie entière, ni «templath
labon. .le d'un écrivain tecoininaiiilable pat ^>n talent et sa p>
■Ml dans un même ,\ ItéSM, M AzjÏs. Il y a li ente ans , lorsque le génie
des conquêtes, du haut de la France Impérisle, pesait mm 1*1
M Aaab était i devant la grandeur demi Mirée d'un h< m me,
■ les iré 1 tombant, il taisail i
1
i
1UMI. Ml ». 1°
194 REM I- DE PARIS.
théorie dos mmpensnVons. Depuis, la face du monde a changé, plusieurs
fois changé; et M A /aïs, à travers toutes les fortunes, continuait de re-
produire son explication universelle La science en avait condamné quelques
parties, et lui refusait le droit de recommencer Newton, dont rcrarre ne
peut être égalée, puisqu'il o'y a qu'un système du monde. Mais la morale
approuvait ses vues consolantes, ses douces illusions, et les vérités qui s'y
mêlent. L'âge et peut-être te malheur ont encore ajouté au caractère tou-
chant de cette plulosophie, et rendu respectable l'ingénieux auteur. L'Aca-
démie décerne a M kials , auteur de la Pfcyi ■■■et de la m
une médaille de cinq mille francs. Le talent de M \ tS, ses l Ipé-
rances pour l'humanité, son ambition modeste (mur lui-même, attachent a
son nom beaucoup de lecteurs que ses écrits n'ont pas convaincus.
«J'ai vu , quand il parlait, M. Cuvier applaudir pu fois en souriant , et
l'homme de génie exact et sévère s'intéresser avec une affectueuse estime a
l'éloquent démonstrateur de conjectures douteuses, mais de nobles senti-
ui. -us. Que n'est-il donné à l'Académie de réaliser toot-à-fait cette illustre
recommandation, et d'assurer le repus et 1 aux dernières an:
d'une vie long-temps active et toujours désintl PeSS
« Ce vœu , qu'a plus d'une l'ois formé I' \i\a iénue, de poOTOfr, dans quel-
ques rans eireonstanees, aider efficacement les lettres, honorer les travaux
du vieillard , doter pour l'avenir l'indépendance d'un jeune i I talent,
tous léserez, messieurs, la générosité d'un émule de M. Monthyon nous
met à portée de le voir bientôt accompli ; et je dois l'annoncer aujourd'hui,
non pas aux candidats, car ils n'auront nulle démarche à faire, mais au pu-
blic, dont le jugement précédera le notre. A partir du M mai- If
l'Académie s'occupera de désigner le morceau éloquent d'histoire le plus
digne à ses > eux de la dotation fondée par le baron Gobert , et annuellement
affectée au même OUTTage, tant qu'A ne s'en présentera pas un meilleur.
Elle décernera également le second pris annuel fondé par le testateur, en
rattachant à ce double COnOOUrS les écrits historiques publiés depu h It
première date de ce bienfait singulier dans l'histoire des letw
Célèbre un jour, s'il inspire DU beau travail.
a A | h es toi, s ces concours , il reste I \"iis parler de relui qui n'est pas le
moins difficile , le concours de poésie. Le sujet annoncé' était l'.lrr de IWsuv
jilir d, l'Etoile, ce monument si long-tempS interrompu «le nos Mctoires,
à bon droit achevé par la règne nouveau, qui les a toutes adoptées e* re-
connues. Tant de souvenirs devaient Inspirer le talent , s'ils n* ''•" câblaient
pas Mais il y avait à craindre l'uniformité dei » images, la monoto-
nie de la grloii e.
s Dans cet amasde célébrités guerrières, entre les noms de trois cent qua-
tre-vingt-quatre généraux inscrits inr ce portique do triompha et de sa
moi ! et tOUS n'] - lUt pas), l'admiration hésite épouvantée ; ellr M ia4t à
quoi s • prendre Diri -t-cHe les gran i ' taéuea béai I |
de notre révolution, H iche, Marceau , K Iber, su celui qui sernaa ut
I - renommé) s, eu les couronnant de la sienne t Ah ' que l'iuiagMiation d
un tel sujet l'attache surtout I li ii <• ' qu'elle ne redoute aucun
.•..us de la France! que II France a unité poéUqui l
la France qui i souffert . q il s i ilncu . qui s mardi . et qui , debo
U ni', aux de ceux qui l'ont Ml vie cl de ceux qui ont don.
I
REVrE DE PARIS. 135
«Cette pensée de patriotisme et de civilisation, qui s'offrait d'elle-même,
a été trop néslisée; la plupart des jeunes talens qu'avait attirés le con-
cours , ont faiblement répété ce que le nom de l'empereur a déjà fait dire à
des voix m fortes. Ils sesontéblouis eux-mêmes, en réfléchissant des images
éclatantes, mais connues.
«Toutefois, l'Académie ne se plaint pas de cet essai : d'éloquentes inspira-
tions, de belles promesses de talent s'y rencontrent. Le concours était
achevé avant la pompe nationale et touchante qui a dignement inauguré
l'arc-de-triomphe par l'entrée civique et paternelle du roi , sous les auspices
d'une amnistie désirée. Nos jeunes poètes, sans allusions au présent, ont
donc respiré surtout l'atmosphère du passé; ils ont tâché de revivre sous ce
ciel de gloire et d'airain. Une jeune fille même n'a pas eu peur de os rudes
souvenirs, et s'est essavée à eu redire les bruits éclatans. Vous croirez sans
peine que la force lui a quelque peu manqué. On reconnut Herminie qui
chancelle et qui tremble sous la pesante armure. D'heureux traits de senti-
ment et l'élégance ont frappé du moins l'Académie, dans l'ode guerrière de
Mllc Eiisa Moreau. L'auteur peut cultiver ce goût des vers, qui a tant de
grâces dans une femme , et qui , de nos jours , en a si glorieusement inspiré
quelques-unes. A seize ans , elle a déjà du poète l'acceut pur et l'harmonie.
Moi, triste et frêle jeune fille,
Au son de voix plaintif et lent,
Oiseau caché dans la charmille,
El qui ne chante qu'en tremblant,
Si pavais la voix prophétique,
Au timbre vibrant et magique,
Q l'on - m t les mains;
Comme autrefois la pythonisse,
Sur le trépied du sacrifice,
Ouvrait l'avenir iUI humains ;
Je dirais : Le ciel de la Krauce,
Semé d'astres éblouissana ,
Rayonne comme l'espéraoee
Sur un visage «le seize ans;
rais : D'ans ère nouvelle
I ve r.ilme et bel e ;
Sur les loti d'un lac I
Le vaisseau da l'état i avance «
Laissant limier >a voile imm<
Au - n.lil ■ le la liberté !
a Une autre pu-..-, placée plus haut, i été jetée dans le concours par un
homme (],• lettl ceotM , et q lsiin^iir l 'élévation du talent critique.
Habitué a l'éto. le comparée des Ktiéretom , il i conçu le sujet bom la forme
d'un ivmeote, oo. Bsbyloueet l'ISgj pie sont poétlquecaent évoquées devant
la France nouvelle, qui l< - ei leur répond. A cette Betioo , qui [tout
surprendre pluto que pi lire . l'ing mieux auteur a mèl • de beaux vei •« et
ition orientale. Void qu traits da son (aboli l
dialogue :
I IB1 1.OM
v' lu qui H lie jeune guerr
, quand j'ai des ms
1 . était pas.
136 REVUE DE PARIS.
L'ÉGVI'TE.
Sous la forme d'un aigle, aigle aux ailes rapides,
Qui réveilla d'un cri le tombeau de Memuon ,
Je la vis s'élancer au front de* Pyramides,
Et j'appris quel était Bon nom.
LA FRANCE .NOUVELLE.
Je suis la France nouvelle.
La vieille France, avant de descendre au tombeau,
Eut comme vous ses jours d'une gloire éternelle;
Puis ma mère mourut , et je pute comme elle
Dans une main un glaive et clans l'autre un llambeau.
« D'autres pièces , les n°' (i, il, 39 et 18 , se sont fait remarquer par des
traits de talent môle- au\ erreurs du -nul. Le n"33a plus longtemps fixé l'at-
tention de l'Académie et partagé ses suffrages. Malgré trop de diffusion peut-
ôtre, on y reconnaissait l'art habile et l'éclat élégant d'un écrivain qui l
initiée tous les artilices de l'expression poétique. Cette puce, qui I le plufl
approché du prix, sera sans doute publiée, et nous craindrions d'en aflai-
blir l'effet eu ne la niant que par fragment: l'auteur esl 11. Bignan . souvent
couronne dans ces concours, et estimé dans les lettres à plus d'un litre.
« Le prix enfin I été i emporté fur un émule moins exercé, mais dont quel-
ques inspiration! ont frappe davantage. Dn plan poétique et simple, de la
force et même du naturel , quelque cbOM de DOrveUI el d'agile qui semble
marquer l'élan du jeune athlète rail pour vaincre, un sentiment vrai sons
la parure des vers , voilà ce qui , malgré les fautes, s Usé uni
S I. 'auteur esl M. IJoulay-Paly . Plein d'ardeur el d'expél lence. Il merile
cette faveur qui anime le talent, et que le talent justifie, H ra lire lui-même
sou ouvrage: vous l'accueillerez pour lui donner la force d'être mieux en-
tendu ; car il n'a besoin que de l'être. »
M. Boulay-Patv a lu, en effet , ss pièce de vers, qui i été fort applaudie.
Nous ne contesterons pas l'élan el la verve de plusieurs strophes de eetes
pièce; mais méritait-elle bien la seconde Couronne que lui a décernée M le
ministre de l'instruction publique 1 NOUS Connaissons de beaux volumes de
vers qni resteront , et qui n'attirent ni l'attention de l'Académie ni celle
de M, le ministre de l'instruction publique. Noos tondrions voir ce ministre,
qu'animent de m bonnes intentions , rechercher avec le même soin tous le
travaux dignes de ses cm nui a^euien».
Quanti l'Académie, nous savons que ses statuts semblent *■ ' ■*•
paihe des laule- quelle commet chaque année dan- '■' distribution |
pril qu'elle accorde I la poésie, à l'éloquence, à la morale; mais, sans
espérer, pour chaque année, un liavail philosophique, oratoire M B
tique, d'une valeur éclalanle el incontestée . non- BOB IS Sûl s que I' \ca-
deuiie, qui sait, paris bouche de M. \ die main , railler svnc tant d'esprit
les ouvrages qu'elle couronne, pourrait, en oonaultanl le goût éclairé de
son secrétaire perpétuel, trouver moyen de g mronnardes ouvrages capables
d'échapper I la raillerie. Si , par amour de l'égalité . elle ne veut pas i iosar
Ses statuts, qu'elle I ; la littérature et le bon sens s'en applaudiront.
1 D nsMRE.
SOUVENIRS
DE CATALOGNE.
Je me trouvais à Barcelone au temps du choléra et je n'avais que vinpt-
quatre heures à y passer. C'était trop encore dans un pareil moment. J'é-
tais recommandé à un moine, à on médecin et à un négociant; le négociant
était mort, le médecin invisible, le moine en fuite. Rédoit à moi-même,
je courus la ville au hasard, faisant, pour ainsi dire, un voyage de dé-
couverte.
Barcelone a quelque chose de Palcrme, dans son apparence extérieure;
mais quant aux mœurs et à la civilisation (ce mot < si si vagœ et il est devenu
si banal, que je l'emploie, faute d'un autre sous ma plume ) , elle est à
pagne, ce que Milan est à l'Italie; les usages français y combattent pied
à pied et auront bientôt achevé d'\ détrôner la vieille coutume indigène,
ille de commerce et de vanité. <)n v poursuit ardemment la for-
tune, et, la fortune atteinte, on la dissipe en luxe et en plaisir-;. CTeSt la
ville d'Espagne où le théâtre est le plus suivi, il l'était même au milieu de
idémie, et Pop l quelquefois bien compi m; mais il n'y a pas de
musique nationale R -ne en maître absolu et solitaire sur le COBUT
des tHii itniin catalane. La salle d i éclairée; ce n'est
nein ■. la demi-obscurité d ! provoque aux mystères de la
rie , et la beauté des femn tante dans l'amoureuse
auréole de ces clartés doutent S lementje regrette la mantille que les
immolent imprudemment au chapeau franc, . I 'est les
Innovations ultramontaines la plus malbi : il serait à désirer qui
tion do veau de Louis XH t, qu'en fait
latte , il v eût toujoi
■ I. X I I \ . il
138 REVUE DE PARIS.
Il y a une architecture catalane dont on saisit les caractères avant même
d'avoir franchi les Pyrénées, en mettant le pied dans le Roussillon; Perpi-
gnan est déjà presque une ville espagnole. Le type «lu genre est le palais de
VAudieneia Real, palais de justice, l'édifice le plus saillant de Barcelone.
Ilien n'égale la grandeur de l'enscmhle , si ce n'est le fini parfait des détails :
il n'y a pas jusqu'aux monstres de pierre servant de gouttières qui ne soient
sculptés avec cette I >nsciencc, cette perfection que nos ancêtres portaient
dans leurs moindres travaux. La cour est plantée d'orangers à l'orientale ; ce
mariage de l'architecture avec la nature est ravissant.
La même union se retrouve à la cathédrale , ou , comme on dit en catalan,
la Scii , lu 1 é lifice gothique du \ive siècle. Lu bosquet d'orangers et de ci-
tronniers parfume l'intérieur du cloitre, remarquable d'ailleurs par la
finesse et par l'élégnance des voûtes. La fraîcheur, la grâce, la folttpU
ce terrestre J^dcn, contraste avec l'aspect Révère et imposant de la basi-
lique. 11 en est de l'Espagne comme de l'Italie : il faut à ces imaginations mé-
ridionales toutes les séductions profanes pour les conquérir nu\ mystères
sacrés; la foi n'arrive, à leur intelligence que par les sens; leur déTOtion
toute physique; le dogme les rebuterait dans son aridité primitive : ils ne con-
çoivent l'idée et ne l'acceptent que sous une forme charnelle. La VI
une Eemme pour le croyant qui ûUe et pleure a ses pk une
et moins belle, elle aurait moins d'adorateurs; et C*i le noble \i
du Christ, dans son doux regard, dans la mélancolie de son sourire, que la
piété féminine cherche les preuves de lion divine.
Deux choses surtout me frappèrent à Barcelone : les clochers oeti
ries à COlonnetteS qui couronnent les maisons. Ce sont là b s deux
traits distinclil's de l'architecture barceloi . qui donnent à la \illt*
sa physionomie propre.
Il y a cependant <;à et là quelques monument d'un autre ordre; tel est, par
exemple, le palais du duc de Medinaceli , \ cri table bijou à mettre
comme le fameux campanile 11 >rentin de GiottO. Il est tout eu marbre blanc
Ct reporte aux jours les | lus purs et h s plus exquis de la EU
l'intérieur a été livre aux \ and. des, il est abîmé. Le duc de Medinaceli t st
comme le marquis de Carabes : il n'est pu de ville ou de village où il n'ait
quelque palais, et il pourrait presque faire le lOUT de 11 IBM U
prince de butera faisait le tour de la Sicile, encouebant loi. IrSChesluL
Parmi les couvris, il en est un . le la M I ei , dont le xcsiilmle <
couvert de peintures sur faïence représentant la < y
[ues d'Aragon. Le nom de tous les chevaliers qui l'accceofagnaienl d
son expéditii n belliqueuse est tracé sur la . el ceux qui manquent
sont pas il,' lion a loi pour la noblesse catalane : c'est le h\ i e d'or de l'.ai ce loue.
La plupart de CCI noms sont Drançail et appartiennent à dl s l.iiiu.
DO et île ROUSSU!
Le belveder du pn\ I l I rt du Monjuic h , qui commande la ville el la.
REVUE DE PARIS. 139
protège de ce côté, comme la citadelle la défend de l'autre. On y monte par
un chemin taillé en zig-zag dans la montagne et accessible aux voitures. Le
site est beau , mais triste , malgré le grand nombre de villages et de maisons
de plaisance, dispersées dans la plaine ainsi qu'au pied et aux flancs des
collines qui la ceignent. C'est vers le midi surtout que la vue est morne, et
les bouches du Llobregat, fleuve jaune et paresseux , ont quelque chose du
silence et de la désolation des Maremmcs italiennes, à l'embouchure du Tibre
ou de l'Ombrone. L'horizon de mer est magnifique; emporté au loin et mé-
lancoliquement bercé sur les lames bleues et frémissantes de la Méditerranée,
le regard s'égare et s'oublie aux dernières limites de l'horizon. Ramené sur
la ville infortunée par le murmure incessant du peuple qui tombait à cette
heure et mourait sous les coups invisibles de l'épidémie , je me mis à songer
aux scènes de deuil et de désespoir dont la cité maudite était alors le théâtre.
Rien n'annonçait cependant que la mort planât sur elle; l'air était tiède et
pur, le soleil radieux, le ciel en fête et les brises de la Méditerranée toutes
chargées du parfum des orangers; cette amère ironie de la nature avait quel-
que chose qui serrait le cœur et qui rendait plus terrible l'idée du fléau.
Tout en me faisant les honneurs de sa forteresse, le gouverneur, vieux
soldat de 1S08, me racontait dans une espèce de langue mixte, comp
à dose égale de français et d'espagnol, les destinées militaires et politiques
de la cité dont la garde lui est confiée. Le souvenir le plus vivant à
Rarcelone est celui du comte d'Espagne; c'était un émigré français que
l'exagération de ses principes absolutistes et la brutalité de -m caractère
avaient rendu cher à Ferdinand VII. Il l'avait envoyé à Un: en qua-
lité de capitaii. -g rai, concentrant ainsi dans sa main l'administration
civile et militaire de la Catalogne ; car les capital] - virent une
véritable dictature: armée, police, justice, administration, \\< président
tout. Le comte d'Espagne usait sans ménagement et sans pitié de son pou-
voir exorbitant, et l'épisode des Àfnviaioê a marqué son passage d'une
tache de s ... < >:» cite de lui des traitN singulièrement excentriqi
quelquefois il allait se promener de grand matin dans la ville, et mettait à
ramende les marchands dont les boutiques n'étaient jms encore ouvertes.
I il fl lit retenir sa femme prisonnière entre les deux
la port- qu'elle était sortie i ùon. Lui-même se mettait
. comme Soiiwaroff s'imposait des disciplines à la tête de
armée. Il avait proscrit V loutre comme révolutionnai
un ridicule atroce étaient le châtiment des infi
• avait acheté de le rendre odieux aux Cata-
lans; on qualité de Franc i entouré de Français, el en arait|
1 1rs postes importanj de son administration.
I i essentiellement marin; d aime la m< t, les avenr
et la grande sans* qui, d .allaient
< tune au Ind tient d i iple maritime n
11.
1 VO REVl'E DE PARIS.
son quartier à lui ou plutôt sa ville : liarcelonettc lui appartient tout en-
tière Barcelonette | en effet, est plus qu'un faubourg, c'est nie ville dan
la ville; on y compte plus de sept crut-; maisons qui sont toutes bâties sur le
même modèle, et dont aucune ne dépasse un étage, afin de ne point iater-
cepter la vue dccelles de B ne. Tool ues sont tirées au cordeau,
i; reelonette est une construction moderne; elle oe remonte pas au-delà du
siècle- dernier; le marquis de la Mina y mit la dernière main en 1775. Il j
règne une grande activité; c'est là qu'on fabrique les ancres» les voil
cordages, tout ce qui concerne la navigation, et l'on y construit DM
bâtimeus marchands de toutes grandeurs. Le peuple catalan a , se
rapports, une supériorité qu'il sent et qu'il fait volontiers sentir aux aut;
i ne pouvais, sans imprudence » demeurer plus long-temps dans une
ville infectée; je partis donc de Barcelone pour m'aller purifier dans
montagnes.
Tandis qu'on chargeait la diligence qui devait m'emmeoer, la cloche d'une
petite église, située sur la llambla, sonnait la m
matinale que celle des chasseurs; mais elle sonnait en vain, pas u:
gcur n'y prit garde, et la messe se cél dans le vid I roix
rde et monotone à celle de la cloche argentine, le guet criait: Deux heui
et annonçait ans bourgeois endormis que Le temps était serein. Or, comme
il l'est en Espagne les trois quarts de l'année, le guet ;i été baptisé do mot
qu'il répèle le plus souvent : on l'appelle le \, n no. A Paris ce serait le plu-
vieux ; à Londres, le nébuleux. ('. I US) _ • du guel D vigueur dam
toute l'Espagne, et il donne aux nuits sinistres de ces vieilles cités du moyen
une pli lie qui leur sied merveilleusement bien.
La diligence; chargée, on pari . bruyantes sonnette . t mul< -
sacramentelles carillonnent dans les rues ténébreuses et muettes. La ,
de la ville .s'ouvre devant nous, le pout-ie . me comme le pont mjtho
logique de Salmon pagne; mais il est nuit ci
et Ton galope dans l'ombre jusqu'à Martorell, b ifianletqui
a un arc de triomphe et un pont d'origine romain* . rat.
i. diligenc mole diffère de la diligent b qu'elle
lusivement destinée an des voyageurs, et non au transport i
marchandi atquel'i ire; elle» ù beaucoup |
chèi e. i. - plus grandi self d usent , et l'on y voj sge côte .'i cote i
duchesses et des ambassadeurs. Ce n'< il | ai dire qu'on i'j trouve tou-
i"in> en bonne com] Au contraire des conducteurs français
dèi anl li i roj 51 in connue la pu lie la plus incommode de Icui »on ,
le conducteur espagnol, noyorsU, est plein d'attention et de , 1
diligence espagnole couche tous l< rsdansdes]
en étape parle Iministration; 1 irdquotidi
mine plus vite- que les nôtres; une i.os lancée , elle \.i pi rajouta
au galop. 1 ordinairement Urée par sept mules, mais ou eu met jus-
REVUE DE PARIS. 141
qu'à dix et même douze , — une fois j'en ai vu seize, — suivant la longueur
du relai ou les difficultés de la route. Les mules sont attelées par couples; les
deui dernières font l'office de limonières, et le mayoral les tient en rênes
assis sur le siège. Les autres vont sans bride et obéissent à la voix. Chacune
a son nom et y répond par un coup d'oreille. Ces noms varient peu et sont
les mêmes d'un bout à l'autre de l'Espagne, c'est toujours Carboneru , Dra-
goncra, Jardinera, l'iatera, Cupitana , Coronela, Generala , Colegialti ,
Amorosa, Yali-rosa , Borrasca, Lcona , et d'autres semblables, tirés de la
couleur ou du caractère des mules qui les portent; elles sont parées de
housses jaunes pour l'ordinaire, et toutes caparaçonées de sonnettes étour-
dissantes. La première mule est montée par un petit postillon qui mène la
caravane sans s'occuper de ce qui se passe derrière lui; jamais il ne retourne
la tête. Le zagal est un piéton qui court à côté de l'attelage, distribuant,
selon l'occurence, le blâme, l'éloge et les coups de bâton. C'est lui qui fait
le métier le plus rude; il faut des jarrets de fer pour y suffire. Tout i
firme un ensemble des plus pittoresques, et rien n'est plus amusant que
de suivre, dans tous ses détails, le gouvernement de cette armée rétive et
bruyante.
Au village d'Esparaguorra commence le Mont-Serrat, Jeté au milieu de
la plaine aride et nue comme un vaste écueil au mdieu de l'Océau. On eut
dit, en le voyant de loin se dresser à travers les brumes du matin, quelque
Babel myitérii - Titans antidéluvieus pour escakuler le ciel;
mais les brumes s'eelaircissent, l'aurore parait, et les formel brusque! et
hardies de la citadelle gigantesque se dessinent de plus en plus nettes sur le
fond rose de l'horizon. La solitaire montagne n'est qu'une énorme masse
Calcaire taillée en aiguilles et en Sèches , Comme le mont l\ llcgrino de l'a-
lerme, auquel elle ressemble beaucoup. Elle est isolée comme loi, dépouillée
comme lui, et, comme lui, coupée en tous sens dfanfractaosités profondes
et pittoresques.
Arrivé au chétif village du Iirucli , je mis pied à terre, et m'acheminai
- Bénédictins, aujourd'hui •opprimé , qui occupe le haut
-de la mont - . t tuquel elle doit m célébrité. La montée est t. .rt douce
1; "H ii i.i,t commodément par une r<>uie pratiqua iiids
/rais par la moines au temps de leur opulence , et qui \a se dégradant tous
le> j m i depuis qu'elle D'est plus foulée par le pi pèlerins ni enti
par leura offrandi a. B «dée, a droite, de grandi rochers, tantôt noi
i tapissé* de mousse 1 1 converti de pin te le préci-
pta m haut et décrit d< i. A mesure qu'on i
la i end sur un paya triste et abandonné; nn brouillard d'automne
voil.nl le C4 I Bt ajoutait à la nul. meule La SoU-
tndedecei rti n'est troubk quelquei bivouacs de
charbonnier-, qui tachent le gaiOQ de larges plaques ii'i.re-.
1. lidj que ftvail pr.i au Uruuh e^t reste pour moi le type du paysan
1V2 revit de paris.
espagnol, la meilleure race de la Péninsule; vêtu d'un simple caleçon, il
portail lierement sa manta sur l'épaule, et, tout en marchant, rejetait der-
rière lui le bout de sa yorra avec une impatience qui n'était pas sans grâce.
11 s'était pourvu prudemment d'une OOtre [bot*] pleine de vin, et quand la
l'aim le prit, il DM lit sii'iie de m'arrèt'T d'un air SSSez d< .uit
sur le bord du rlicinin, il tua de m bnSSCe M morceau «le pain et une poi-
e de noix qu'il mangea tranquillement , DOS toutefois sans m'avoir offert
de prendre place à son banquet frugal. Il fallut bien, sous j>eine de
ser profondément, faire lionneur à sa bol a.
Il y a dans ce sans-gène quelque chose qui me plaît, car il vient d'ui.
liment de dignité personnelle qui a de la grandeur, et qui fait prendre eu
dégOOt l'obséquiosité basse et servde. La fausse honte i; M I --
pagne : le dernier paysan parle au roi sans se décontenancer; mais, BSSSf
Ja liberté et l'aisance de ses manières, il est plein de tact , de convenai
dam ses paroles , et ne sort jamais awc son Mipél leur, OU celui qu'il juge
tel, des limites de la politCSSC et d'une réserre NOpai • ( >u n'a jamais
.1 craindre qu'il t'apprivoise trop et qu'il devienne indiscret et importun par
trop de familiarité.
Le eoufom r*aunoncede loin par une de pierre qui plane
sur le cbenùn, et qui semble placée là pour [aire scnueil sa pèlerin. Comme
je me disposais à pénétrer dans le dattre, une nuée d'nroonos bsrceloi
fondit sur moi et DM barra le icnt là pour sur\ i:ll< i- les moi-
nes, fort soupçonnes d'entret» nir des relations arec don I "W"ii appa-
rition était suspecte; j'étais un émissaire, comment en douter? J'exhibai mon
passeport; mai- d< - passeports, ire de faux tant qu'on eu veut;
cela ne prouve rien. Le destin voulut qu'un iW> urbains écorcbal quelques
mut-; de rrencaJs; c'était en ancien Mldal . qui, jeté se loin par les commo-
tions de l'Empire, avait été fusqu'i Genè* I enatstanee fut bientôt faite,
et il me prit sous m protection. Cependanl le chef du ; otinue à est 1 1 -
I ,|cr de mauvais œil; objet des sou p. on- \ a-. I ivile, je
(ni su r\ cille et suivi <le [Mes il niant tout DBOD sej uir au couvent , et de leur
cOte, 1« I BMtnt . uant de se c promettre, se tinrent à dislance et s'm-
tcrdircul toute coinmuncation avec moi. A peine en api rçus-je quelques-uns
errer sa milieu *w> reoheri dans leur robe noire. n> di* paraissaient à mon
approche comme des ombri
L'ancienne église sétébrulée, la nouvelle est Ignoble; le badigeon a tout
envahi, et le Cloître est , d'aill M architecture. Aussi bien quelle ar-
chttectors de ma m d'homme, o i boessne fm-d ItMbel-Aege, ponri
tenir la eOOOpSraiSOa STOC l'aie lu lecture pu i s-ante de cette monta
,t taillée pm la main de lueii ? I.c site est admii ablc ; de magnifiques I-uffeS
de veidiire coupent l'ami ne du RM OU. Lfl monastère est hSjSj à
l'entrée d'une gorge étroite qui coupe le mont en deux, d'où lui est venu le
nom dcMont-Serret, corruption de monte $crrado , moût scie. Toute,-
BEVUE DE PARIS. 14$
crêtes voisines sont couronnées d'ermitages, suspendus aux rochers comme
des nids d'aigles. Ces asiles du recueillement ascétique et de l'éternelle con-
templation étaient depuis long-temps abandonnés. La foi de notre âge n'est
plus assez robuste pour soutenir l'homme en de si austères Thébaïdes. Ces
sauvages sanctuaires ne sont plus là que pour la décoration du paysage. Tout
autour s'ouvrent d'énormes précipices. Le Llobrégat serpente au bas à tra-
vers la plaine aride et monotone de Monestrol. Un groupe de mendians ve-
nus de ce pauvre village étaient accroupis à la porte du couveut, attendant
la sportule.
La fondation du monastère remonte au ixe siècle; il eut au moyen-âge de
glorieuses destinées; le xvme siècle lui porta un coup irréparable par le
bras de Charles III. Il en est de la Vierge adorée sur ces hautes retraites
comme de toutes ses pareilles : exhumée miraculeusement des entrailles de
la sainte montagne, elle opéra pendant mille ans des miracles attestés par
un nombre prodigieux d'ex-voto suspendus aux murs de sa chapelle. Il y en
a de tout.: espèce : des jambes d'argent, des doigts, des bras, des seins, des
bateaux, des chars, des chaises, des bijoux; que sais-je encore? C'est tout à
la fois un cabinet d'anatomie et de bric-à-brac.
Il y avait autrefois, au-dessus du monastère, un château-fort avec citer-
nes et pout-levis , qui était devenu le repaire d'une bande de voleurs. Les
malandrins s'abattaient de là comme des oiseaux de rapine pour piller les
vallées voisines, et ils forçaient les moines à leur donner des vivn s en loi
menaçant d'écraser le monastère sous les rochers. Ils étaient ieexpugna-
Eafin, une troupe de miquelets parvint, à force de mystère et d'au-
dace, jusqu'à la forteresse et s'en empara. Le repaire fut détruit, et, en
commémoration de cet événement, l'ermitage qui se trouvait au-dessous du
château fut consaci I Dimas, le bon larron de rÉYangile.
là I iiioin. iraient précieusement parmi leurs reliques la mémoire
et les ceodrea d'un frère fameux, JeanGnerin, dont voici l'histoire. I
disciplines et la retraite l'avaient si peu mortifié, qu'il sédnisit, poù
sina la iille d'un coati Barcelone. Il eut un si grand repentir de son
•pi'en châtiment d<- >:\ brutalité , il se condamna lui-nu -me a l'état de
bru; i lane les forêts et 3 r nourrissant de
rehaut à quatre p. i' Mime n I I de
ot à la efcasse, prit le Murage dam ses Blels, et l'assena à la
ville pour le montrer camuse unecuriosta I ire/, le miracle' le fila
du < . -ment d'ut. lit tOOt oTon «■■■up à parler à haute)
et Intelligible vois , ordonnant au péniteol de le r<l
tient pai I .ua en effet, et comme
J .ti U m tau ehote ,J"
i marche comme
Ji les Jour» les de. '
■\\l REVCE DE PARIS.
mettait en quetc pour trouver le corps de la princesse, elle parut elle-même
aussi jeune et aussi belle que le jour du crime. La vierge Marie lavait res-
suscitée.
I ii souvenir plus sérieux est lié au Mont-Serrat. C'est ici qu'Ignace de
Loyola vint déposer son armure lorsqu'il quitta la guerre pour l'apostolat.
Ame ardente et belliqueuse, il ne faisait que changer de lut I ans
le recueillement et le silence de CCI lieux solitaires, qu'il vint passer sa
veillée des armes, etse préparer, par la retraite et l'abstinence , S M loogM
vie d'aventures. Sorti blessé de la généreoae guerre det Coimnoncroo, le
gentilhomme biscaleo dépouilla ici le vieil homme; il se lit hoaaaae nou-
veau : il en sortit saint Ignace.
Contemporain de Luther, Loj< 1 1 « t itint d'une main ferme l'édi-
fice battu en brèche par le réformateur allemand; rordrc deajéanitei fut
l'une des plus fortes colonne-; du trône ébranlé de Saint-Pierre et lune
plus hardies conceptions du catholicisme. Il nom ml permis, maintenant
que la victoire nous est restée , de juger cette institution vivace, mais enfla
frappée à mort, comme an jnge un ennemi couché sur le champ de bataille
Il n'y a plus ni courage ni danger à être juste, et l'un peut dès aujourd'hui
se mettre au point de vue de la postérité. L'histoire dira que l'teuvn
Loyola tut une grande Ouvre , et qu'elle ne pouvait sortir que d'un •
puissant. Heureui celui dont la vie est, comme tut la sienne, remplie par une
idée, et qui a la conscience profonde, sincère, inébranlable, d'une mission
à accomplir; c'est || le souffle des prophètes et l.» muse de l'art.- -t le
levier irrésistible qui soulève les peuples et 1. s pousse comme des troupeaux
dociles mr les routes inconnues de l'avenir, lleureuv le bras à qui la Pro-
vidence le confie, ce levier miraculeux! plus heureux celui qui en use vail-
lamment! Que d'heures d'messe et de ravissement Ignace dut pu
la montagne dans cette
PrOOellosa e trépida
Gioja d'un gran disegno
dont parle le poète lombard ' Que tic VOIX mystérieuses durent parler à sou
illel que de visions magnifiques éblouirent ses yeux nlin quand
il se fut bien pénètre de la grandeur île s, m OBUVre, lorsqu'il se fut cuirassé
le CCeur contre tous 1rs tiaits qu'il allait affronter, il sortit un jour d
traite, laissant en fttage au cloitre lorieui trophée qn'OB ] montra
loog-tempi : il quitta le désert , il descendit la montagne . et , dei aler apô-
tre militant de l' église . il se Dit en rOOU I IraVUri le monde , et le remplit
de son nom. Quand m lâche fut laite, il ^''^ s'endormira Home.
ade ombre du Vatican.
Je quittai le cloître si fortec •• :upé de Toi dcstinéi poire
biscaleo, qu'il s'en fallut de peu que je ne cher. :ier la IMCC
de l'aima- qu'il avait passe par-là et q
REVUE DE PARIS. Ii5
contemplé les mêmes sites dont les miens étaient frappés; lien mystérieux et
tout puissant des souvenirs, qui unit les temps , attache les générations pré-
sentes aux générations passées et fait que l'humanité n'est qu'une grande fa-
mille immortelle ! Je redescendis la montagne par le côté opposé à celui par
où j'étais monté ; le chemin est plus court , mais il est affreux, tout hérissé de
rochers pointus et de racines à fleur de terre. J'étais étonné à chaque pas du
la profondeur des précipices, de l'horreur des gorges et des escarpemens
prodigieux du roc. Je me croisai, dans ces défilés sauvages, avec plu-
sieurs caravanes de Barcelonais des deux sexes, qui venaient accomplir les
vœux faits à la Madone dans l'épouvante du choléra. Pèlerins soigneux de
leurs aises, ils arrivaient juchés sur de honncs mules et me donnaient tous,
en passant, le salut de paix : Ya>j '-on J)io«!
A un coude du sentier on découvre tout à coup une nouvelle plaine grise ,
silencieuse, mélancolique comme celle qu'on vient de perdre de vue; semée
çà et là de pauvres villages, elle s'étend tristement jusqu'à la mer; mais la
mer était invisible , cachée par le brouillard. Enfin, arrivé au bas du pré-
cipice on se repose des fatigues de la descente à l'ombre des oliviers et des
pans.
Je revins au Druch à TAvë Maria, après avoir fait le tour entier de la
montagne; le lendemain, je pris au p 1 a diligence de Saragosse.
Je n'avais échappé au choléra et aux urbanos que pour tomber aux
mains... Mais voici comment se aventure. J'avais donc pris au Bruch la
diligence de S La première journée fut sans intérêt. Le pays est
el montagneux; le brouillard ou la pluie éteignait toutes les
couleurs de la nature. Ignalada est une petite ville insignifiante, on l*on
jeune <-t qu'on n'a même pas le temps de voir. Le jour tombe vite en no-
pesnbre, et il était onit close quand nous arrivâmes A Cervera. Cest, comme
on sait, une ville d'université; nuis ne fîmes que la traverser au milieu d'un
groupe d'étndians coiffes du claque universitaire et drapés dans les lam-
ix de leurs manteaux i - prennent place dans la diligence, et
l'on t autre petite 1 ir jumelle d'Igualada.
I -t ignoble; le tonné immangeable, même pour di eurs
allâmes; les lits, d'aillem ^ loin d'inviter an sommeil, comman-
t la veille, tant ils sont sales; la place manque p >ur m . elle manque
D plus pour dormir; en se dispute les matelas et les paillasses; ils api
t nnent au premier occupant. Je me relire prudemment de la m car le
pria de la lutte- ne vaut pas la lutte, ,-t envelopt - mou manl
m'empare d'une table dont pi i r la possession.
I ttfnslon à rompre la tête ; les muletiers jurent ,
chiens burieot,laj ii brutalise ses servantes, les voyageurs rient,
lre< rolt, le bruit redouble, i pleine I
I
milieu de i -mêle as [Utl un homm
14G RE\TE I>K PARI .
mauvaise mine qui allait et venait d'une pièce à l'autre et observait touu-
choses d'un mil sournois. Comme je le faisais remarquer à mes compa-
gnons de voyage, il disparut. Etait-ce un espion de la police, des fac-
tieux ou des bandits?
Cependant le calme s'était peu à peu rétabli; les pavots nyttoleftqpH
avaient plu du baut du sale plafond de la posada sur les yeux appesantis
de la C ie, et l'on entendait ronfler sur tous les tons aux quatre
coins du raravanserail immonde. Cet beureux calme ne devait pas durer.
A deux heures du matin, tout le monde était sur pied, à trois heures,
la diligence roulait sur la grande route, et le zayal causait amicalement
avec ses mules. Il faisait encore nuit ci
La diligence était au grand complet. Le coupé appartenait à la c»m-
■ de M., jeune veuve andalousc, qui \. . d*m r..té,
par une chambrière, de l'autre, par un jeune Italien, qui remplissait
auprès d'elle les fonctions de cavalier servant.
J'étais dans l'intérieur avec les trois étudient de Cervera , un de
;, amnistié, qui revenait d'Angleterre, et un joui.. Pliais, qui
•liait à sa maison de campagne et qui pariait assez bien français. La :
tonde était occupée par un valet de la eomleaM et par deux bonnes dames
portant chacune une petite Bile de ira . 1 1 accompagnée!
d'un honnête bourgeois. Le rôdeur suspect de la veille complétait la
chambn
.l'ai dit qu'il faisait nuit, et la nuit était sombre, car il pleuvait. Nous
étions dans la plaine d'iruel ; mail OU ne Noyait rien , »t Poo n'entendait
que le tintement des mille sonnettes des mules et la I du
al] tout le monde dormait, et je donneil dans mon coin comme tout
le monde* Tout à coup la voiture l'arrête. Réveillé i
brusque tempe d'arrêt, je me dispose à me rendormir, m'imagiuant qu'une
mule est tombée ; Cela nous était déjà arrivé et le chemin tôt;
mail la balte se prolonge, et j'entends une glace du coupé
tracas; je b ; mienne, je mets la tete à la portière pour I qui
BSSe, cl je nie trouve nez à DM IfSC dOU carabines qui me couchaient
CO joue.
I ,. nt-ce des factieux.' eLiient-co des v.> leu
Dans tOUS 1 le rencontre ne promettait rien île bon, <t BBC ren-
fonçant dan- mon coin, je gUoSSJ I iMt hasard une vingtaine <lc louis
dans \mc de mes % , et ma montre dans l'auln »
l'événement.
II ne se lit p.-cs attendre. La portière s'ouvrit; on nous fit mettre pied à
t.rre, .1 j.- m- tfOUVal au milieu d'une douzaine d'hommes armés
labres, de piStoletl et d'eSOOpcttcs. I ■ SSaSS de sabre avait jeté le pos-
tillon à bas de ma cheval, an coup de crosse avait lancé le zagal dans
le loisé, il le tnayoral était couche >ur le ventre, la téle sous la roue.
REVUE DE PARIS. 147
qui l'aurait broyée au premier pas des mules. La jeone comtesse avait été,
comme nous , arrachée de la voiture; la pluie tombait sur ses beaux cheveux
noirs, et son petit pied andaloux baignait dans la boue du chemin. Elle
était fort effrayée, et son cavalier servant ne lui servait à rien; il était
plus effrayé qu'elle, et fit une assez triste figure; tous les autres, du reste,
étaient muets et consternés. Quant au rôdeur inconnu de la posada, je ne
sais ce qu'il devint, car je ne le vis plus. Les deux femmes de la rotonde
étaient tout en larmes; l'une surtout serrait son enfant sur son sein avec une
terreur passionnée, en poussant des cris desespérés. Ln des bandits, je crois
que c'était h: chef, s'approcha d'elle le fusil à la main; la pauvre mère s'ima-
gina qu'il venait tuer son enfant , et ses cris redoublèrent ; mais le bandit la
rassura : il prit l'enfant et se mit à le bercer paternellement dans ses bras.
Pendant ce temps la bande travaillait et n'y allait pas si doucement.
— liora ubmjol nous criaient-ils en lançant au hasard des coups de sabre
et des coups de crosse, et chacun d'obéir et de se coucher ventre à terre
sans faire la moindre résistance. Seul je refusai de me soumettre à cett
honteuse formalité, et malgré les injonctions réitérées, malgré les menaces
et les coups, je m'obstinai à demeurer assis sur le marche-pied de la dili-
gence; le poste était périlleux, car les bandits se mirent à la décharger, et
ils jetaient les malles du haut de l'impériale sans s'embarrasser qu'elles
écrasassent, en tombant, quelqu'un des patiens étendus sur la route. Un
des étudians de Cerrers en reçut même une qui pensa lui casser la jam
femmes seules étaient à l'abri. On les avait mises ensemble à une dis-
tance raisonnable; je m'attendais de ce côté-là à une scène d'un autre
genre, car la jeune ffttrm était faite pour éveiller de tout autres i
que des idées de cupidité; elle le savait bien, et se rappelait sans doute
l'aventure arrivée rtctUMl sur la route de Pampelunc à ia fille du
comte P.
— Soi/ unu i>rnbrr infirivi, disait-elle en sanglottant; je suis une pauvre
malade, et peut-* tre avait-elle un butSOCret .ii se faisant passer pour mal.
le fait est qu'elle- M portait fart bien et qu'elle était charmante. Toutefois
80 lut quitte pour la peur; elle avait caché ses bijoux dans son Corset;
on n'alla pj> ne nié loi f elierelier.
Quand les bandit! rcurenl quej'éteif étranger, je d le leur
part l'objet d'une attention particulière. — « .1/ rahuUero fYuncej. |
répétai. nt-iU l'un à l'autre en HM montrant du doigt, et ils ne me per-
le l'œil, /étais fort einkii: naaprendra et suri c
pour leur répondre, car jVn était al'.rs aux pr< |a lau-
ignole. .!.• n'. Dtendaii que les mots qui m rapprochaient de l'italien,
Bl italien .pié I gne n'était
'»' t l'inipat. m'.tlliia plus d'un Clip dé sabre.
L'un menai , • : • os doute que j'] mattaii da laaeauv
ul-u-fait, et m'appujant ;a « aiabiue sur la poiUil
U8 REVrE DE PAR M.
— Carajo! s'écria-t-il furieux, lias a morir.
Je compris fort bien cela, mais je ne pris pas la menace au sérieux :
— JVo scûcr! lui répondis-je tranquillement en faisant un mauvais mé-
dYspagnol et d'italien , no se muerc cosi.
L'idée de la mort ne me vint pas alors, et mon calme avait par eon* ■■-
quent peu de mérite. Toutefois un linistrc me prit à la gorge. Je me
mis à songer que mon titre de cahnllem franres me plaçait dans une posi-
tion périlleuse, car il se pouvait qu'un dernier levain des passions politiques
de 1KOS se réveillant tout d'un coup dui le cœur de ces sauvages, ils n'as-
BOQrineot sur moi quelque vieille rancune. Alors seulement j'eus un mo-
ment d'inquiétude; mais le nuage se dissipa, ils n'en voulaient qu'à ma
bourse. Mon sang-froid avait fait sur eux quelque impression, et après s'être
répandus en menaces féroces et stupides, ils renoncèrent à leur i<!< e fixe de
me faire mettre b»cu ahnj» , comme les autre-;, et ils liuireut par me traiter
une certaine considération.
Si j'avais su la langue, je me serais bien mieux tiré d'affaire; mais j'étais
toujours, .1 cet égard | dans un horrible embarras. J'avais bien appel
mon aide le jeune Borct -louais , qui parlait Iraneais, le priant dl I vir
d'inlerpn'te, mais il faisait le mort et ne me répondit pat. C'était une II
.l'espagnol un peu rude pour la première; puis-je dilt qu'elle me prolita,
i que pat on de» mots entendus cette nuit-i.i ne - nit de ma mémoire, Ge
Ojne mon oreille perdait, je le comprenais par lefl J BOX
— Duurti'. dinci'i! fut le premier mot que j'entei >t celui qui
minait tous les autres. Je donnai le menu que /ava^ gardé dans ma bom
or centaine île francs environ; de la part d'un I _uol , la somme I
été loflBianle; ils furent bien forée! contenter de moin-., lee ctu-
dians de Carrera n'araient entre soi troie qu'un dwro 5 francs ; il eet rrai
que les banditi se vengèrent de la modicité de la rai ■ lee épav
prieonniere; ili lee rouèrent de coupa,
i me rappelle un Ai. -lais qui \ oytgeoil I H Andalousie fort I la légère,
et qui se plaignait tic n'avoir jamais rencontre de rotoon. — Qoe m'im-
porte, disait-il, ils ne KM prendront nen, car je ne porte pas d'argent.—
Enfin Ntromi lurent exaucés; il l'ut arrête par une bande aux envi'
tatequera el le laé pour mort mr la place pane qu'on se trouva nen sur
lui. Ou le rapporta mourant à Seville, et il fut guéri |">ur tOUJOUTI 00 II
i ■cherche des bandits.
1 n malheur seiuhlable arriva à l'ambassadeur de RunriC : : r Wl
voleurs dans une partie de Campagne, à la porte même de Madrid, il fut
rudemenl battu, pane qu'ils ne lui trouvèrent pal assez d'argent: —
amb r, lui duent-ils, doit porter plue qoe cela dam sa poche.
bandit! eepa{ UOll n'entendent pas perdre leur temps, et ils veulent
cbej si on ne Bnanee pm, on att battu, el il u
<le s.- n el - le bourse «les \ Il faut leur rendre la jttt-
REVUE DE PARIS. 1+9
tice de dire qu'ils ne sont pas trop exigeans ; vingt piastres (100 francs) sont
une rançon raisonnable, et avec le double, on est réputé par eux muy cabal-
lero et traité avec toutes sortes d'égards.
Toutefois mes 100 francs ne suffirent pas aux malandrins catalans, ma
qualité d'étranger leur faisait espérer davantage. Ils se doutaient de quelque
stratagème; un déjà commençait à me tâter les jambes. Ce fut pour moi le
quart d'heure critique; s'ils eussent trouvé l'or celé dans mes guêtres, ils
m'auraient tué sans nul doute, pour les avoir trompés. Ils veulent qu'on y
aille loyalement , et quand on leur cache quelque chose, ils disent qu'on les
vole- J'avoue que je passai là un très mauvais moment , et que je maudis du
fond de l'ame ma dangereuse précaution. Mon bourreau allait mettre la main
sur mon petit trésor, et ma dernière heure sonnait, lorsqu'un de ses com-
pagnons me sauva miraculeusement la vie en me demandant ma montre; on
se rappelle que je l'avais glissée dans l'autre guêtre; je dis qu'elle était dans
la voiture , et j'y montai comme pour la chercher. Je la tirai de sa cachette à
la faveur des ténèbres, et je la donnai. Cette capture fit diversion, et l'on
ne songea plus à me palper les jambes. J'aurais mieux aimé sauver la montre
que l'argent, mais on ne me laissa pas le choix et c'est ma vie qu'il s'agis-
sait de sauver.
I s s'étaient emparés de ma malle et de mon carton à chapeau ; la malle,
ils la dédaignèrent, mais la chapelière, qui était de cuir et fermée par un
cadenas, fixa leur attention. Us s'imagirèrent avoir mis la main sur le cof-
-fort, et ils palpaient déjà en imagination les onces qu'il renfermait; ils
coupent les courroies, ils ouvrent... Un chapeau. O mécompte! Ils lai: -
• loin d'eux avec rage l'insolent carton, et leur désappointement fut si
burlesque, que je ne pus retenir un éclat de rire [je M croyais pas rire en
pareille affaire); ils ripostèrent par un coup de sabre qui taillada mon
manteau.
Elaient-ce des factieux ou de simples voleurs? C'étaient des voleurs qui
voulaient se faire passer pour factieux. Afin de nous faire prendre le change,
ils : mandèrent bien nos papiers, qu'ils ne lurent pas. et en s'adi --
celui qni paraissait le chef et qui présidait à la cérémonie, ils lui
ïlopidement le titre de capiidn faecioso] preuve évidente qu'ils
n'étaient | ctieux , car ils ne s'en seraient
; îalificati D. Il n'y a de factieux pour les carlistes que les christinos.
.t simplement une bande de voleurs, qui , erre
ile, essayaient ner un caractère politique à leur brigand
•pie l'obscurité m'ait empêché d'étudier le ir ;
lenr équipement. Je crus remarq i lement qu'un d tait
ivait plo irequel'ex] i durait, et en pareil tion
■ :.li:i le elief dOUOS ! I de I>1 l ' tt.ut"
r intimé i i prisonniers 1
150 REVUE DE PARI*.
mort, l'armée ennemie se retira avec son butin. Elle disparut bientôt dans
les ténèbres.
Les voleurs partis, le sdence continua à régner; personne ne remuait;
c'était un spectacle grotesque que de voir tous ces hommes couchés sur
le ventre, au milieu du chemin, et plus immobiles que des cadavi
comme j'étais resté debout, le rôle d'éclaireur m'était échu naturellement;
c'est donc moi qui sonnai, pour ainsi dire, la trompette de la résurrection.
Une tête se leva timidement , puis deux, puis trois, puis toutes, et le cœur
revenant aux morts avec la vie, ils se levèrent un a un du sépulcre de boue
où ils étaient ensevelis.
A peine étions-nous sur pied, qu'un long convoi de mulets arriva sur le
champ de bataille. A la vue des malles et des bardes qui jonchaient la route,
les wrritTOê ne s'informèrent pas seulement de ce qui nous était arrive; car,
en Espagne, un fol à main armée est un événement qui n'en est pas un;
c'est une des mille chances probables du voyage, OOflUnc de verser ou de
s'enrhumer. On parle de cela comme d'un simple désagrément , Bf personne
ne s'émeut pour si peu île chose. Les arrieros passèrent donc outre en ebau-
tant des n>}>Hlas; ils auraient trouvé les voleurs en fonction, qu'ils m- se
seraient pas dérangés davantage; seulement ils auraient passé un peu plus
vite, afin de ne pas les gêner dans leur onvrs
On devine le désordre du premier moment. Olui-ei repéchait sa malle
noyée dans le fossé, celui-là ramassait ses bardes d spersées dans la bc
l'un supputait BM pertes, l'autre ses Ml I8QJ I. C'était un chaos umversrl , et
la pluie, l'obscurité , ajoutaient à la confusion. Rnfln la rfiCOIWllilHianTfl laite,
il se trouva que personne n'était mort, ni même blessé grièvement; l'émi-
gré seul avait reçu un coup de couteau dans le dos , ce qui ne l'empêcha pas
de continuer son voyage. La VOitnrc rechargée, chacun reprit sa place et la
triste caravane se remit en route à pas lents.
i œ demi-heure iprès nous avions atteint le village de ( . D faisait
encore nuil. Nous niinies pied à terre et nous allâmes en niasse chez le bdlê
(bailli) faire notre déposition. L'ascrtèono ( greffier ) la coucha sur pa]
timbré, et ttOOS signâmes ; tout cela pour la forme. Chacun d. | i [u'U
lui plut. Ceux qui avalent perdu cent francs accusaient cent louil
coups de bâton se transfoi maienl , sous la plume de t*eecribano . en oon] -
poignards. A les entendre, personne n'avait en peur. Je leur ai Bèrement
parlé , (lisait l'un : il était resté muet comme une huître. — Il fallait \
disait un autre, comme je les |j tenus en rOSpeCl : celui-là avait pli
comme une Madeleine -t demandé la vie à genoux.
Le fait est que |.,is un n'.nait BOOgé à nue résistance qui n'était |
pai impossible . car nus étions douze hommes; il est vrai que nous , ;
sans armes , et qu'en I il D.'l -t pas d'USage de faire tète aux \olcurs.
Les rodomontades de mes hidalgos n'en étaient que plus bouffonnes , et
la comtesse, qui avait tout observé, ne leur épargnai! pas !
REVUE DE PARIS. 151
Le bruit de notre aventure s'était répandu dans le village, et nous fûmes
bientôt entourés parla population tout entière; comme étranger, j'eus les
honneurs de l'attention publique : Pobre Franrcs! répétaient les femmes, et
plus d'une me tira par mon manteau pour savoir si j'étais blessé. C'est mon
manteau qui l'était, ce n'était pas moi. Quant aux hommes, ils étaient plus
les, et drapés dans leur couverture, ils nous regardaient passer avec
l'œil d'une profonde indifférence, presque du mépris. Quelques-uns portaient
une escopette sur l'épaule ; c'étaient des urbains qui faisaient la garde du
village ; jamais je n'ai vu de figures plus sinistrés. Ils eurent l'air de se met-
tre en campagne pour aller à la chassedes bandits, maisc'était pour la forme;
qui sait môme s'il n'y avait pas dans leurs rangs quelqu'un de ceux qui
avaient fait le coup , et si ma montre ne battait pas dans leur poche? Go-
mès a une fort mauvaise réputation dans la contrée.
Ces groupes villageois, mystérieusement éclairés par des lampes ou des
tisons ardens, ces hommes drapés, ces autres armés, ces femmes de tout
3ge, les unes en mantille, les autres nu-tétcs, plusieurs à demi vêtues,
l'heure, le lieu , la pluie , les petits enfans qui se traînaient tout nus sur le
seuil des portes, les chiens qui jappaient, les oiseaux de nuit qui fuyaient, et
puis cette longue caravane de voyageurs qui regagnait le coche dévalisé,
avec le conducteur en tète, les étudians en claque* . I - bourgeois en bon
les deux mères éplorées, la jeune comtesse encnrt' t<>ut émue, tout cela : -
mait un tableau bizarre, pittoresque, et tout-à-fait digne du pinceau satiri-
que et populaire de Goya.
Le jour nous prit au milieu de la plaine d'I rgi ! , la plus riche, la mieux
cultivée et la mieux arrosée surtout de la Péninsule; mais il pleurait toujours,
et le coup d'œil était terne, la nature morte. Les oliviers, dont la cam;m_'nc
est couverte, ne faisaient que rendre la vue plus grise encore et plus mono-
tone. Nous marchâmes toute la matinée sans autre aventure. Enfin j'aperçus,
à travers le brouillard , une ville pittoresquement bâtie aux flancs d'une col-
line , aver toutes les apparences d'une place forte el couronnée d'une église
'était Lérida , ce fameux mvnieiphm I «•/• ,dont le nom rê-
vent dans les guetn i t <!e Pompée. On y entre par un
• rre jeté tur le Ségré , Heuve t"tir à tour bienfaisant et
ar, où les bonne-, femmes prétendent que le roi Hérode vint se DOjer
ianseusc bon»
I nouvelles formalit urs het.
reparti i:
I fi ehanpe après Lérida : la culture cesse, les olivier*
paraissent par le chemin mén t l'on i : 00
passe à gué la périlleuse Noguera, et, saluant bientôt «Tua dernier regard
I , on entre dans l' Aragon, l -ont
; partout des montagnes arii! cnaatpe pierreux ,
point oTarbl . à peine rà et là quelques touffes de gazon
152 REVUE DE par:
jaune et maigre au milieu des rochers. La première ville aragonr. -
Fraga, méchante bourgade bâtie au bord du Cinca.
La rivière passée, ou gravit une montagne dont l'aridité défie II
lion. Le rocher gris et nu s'ouvre à peine pour laimer passer la route , et un
ravin profond qu'elle < anace do vertige les meilleures tel - i ! ri—
dite engendre la solitude, et l'une est complète comme l'autre- On rencoi.
seulement , de loin en loin , quelques Énes chargés de racines qu'on lu ub
guise de hois. On ne saurait rien imaginer déplus désolé, de plus solila.
l'Afrique n'a pi i - jaunâtre se déroule à perte
'le Vue, l'aucun accident en vienne jamais interrompre l'éternelle
monotonie. Quelques maigres ronces sont la seule régétatiOO de,
solitudes. Quant au\ arbres, il n'en faut | ;o chercher, l'œil se !a-
rait en vain et n viendrait, sans avoir rien trouvé, des dernières limites de
l'horizon. L'eau est encore plus raie , s'il est possible; de loin en loin seule-
ment croupissent des mares verdatres fétides.
Le désert est traversé par la charriera royale, carrera rcal, lar min
à peine indiqué, que les boucs rendent impraticable en lnvi r ; eue. Te i rit,
route ébauchée u'est-elle point t*OUVrage du _ ir t i i.einent , mais d'une
opagnie de Catalogne, qui exploite depuis trente ans le monopole des di-
ligences, et ijiii a lait des I - Considérables. 1-a route n'est établie que
pour son service et celui de la ; me autre n'a le droit <.
•er. Il faut que les arrière .:, sous peine d'amende, de mauvais sen-
tiers fangeux, h droite et à gauche de la carrera. Voila un système de
routes bu n entendu , et lient la civilisation doit tirer de grandi
Nous galopions, depuis plusieurs heures, au milieu d'un silence infli \iblc;
u n'avioni pai rencontré une habitation, pas un visage humain. Enfin,
je crus voir un toit poindre à l'horizon : c'était l.i poste de ÇandaSUOI , dont
la terrible maîtresse , asfi mi-douzaine de palefreniers
çons de ferme, a la réputation île résoudre, tu à la main, lesqn
lions de tarif. Malheur au voyageur que u mauvaise et, oie amène seul ;
Le relai suivant est à Pefialva, hameau Chétif pi mine un a
arabe au milieu du naines à la chute du jour. '1 an .i- que
non vaux , les habitant du village entouraient la voita
cm! leur manteau et leur large chapeau rabattu BUT les yeu\. Il \
lit là des physionomies de mauvais L'heur* iit,lai it<
solitaire, nous avions l'imagination frappée par U catastrophe du matin;
bref, nous cédâmes à la tentation de noua fait par dons
la petit" garnison qui garde ce U u inspecta
Nous partîmes rassuré! I lune brillait; des massifs de rochen
i'i cet endj l du désert pi OJeUienl , sur le chemin, des ombres înqiiic-
tanl i mdant noua arrivâmes -ans rencontre, quoique fort tard , au \il-
lage de Bnjan i nous d la mut. Voyageurs, ai
conducteur, tagal et \ -, nous noua touj autour du feu
REVCE DE PARIS. 153
clair et pétillant de la posada, et l'on commença par nous servir du thé,
bouilli dans le pot-au-feu, puehero. C'est le choléra qui a mis à la mode, en
Espagne , cette boisson reléguée jusqu'alors dans les pharmacies, d'où il
aurait mieux fait de ne jamais sortir. Le petit territoire de Dujaraloz passe
pour l'un des points les plus fertiles du royaume d'Aragon; on y a vu, dans
années d'abondance , le blé rendre jusqu'à cent pour un; cependant la
charrue, et quelle charrue ! écorchc à peine le sol trainée par un mulet, ou
plus souvent par un an .
.Notre inutile escorte de la Pcnalva nous accompagna, le lendemain Jus-
qu'à la Venta de Santa-Lucia , où nous arrivâmes au lever du jour. La ma-
tinée était froide, mais pure, et le soleil se leva magnifiquement sur la plaine
nue et déserte. La sierra de Meubierre court à droite; mais elle contribue
peu à la décoration du paysage, car ce n'est qu'une chaîne de collines d'ar-
. -, comme tout le rest : ace, couronnées de quelques tours
ruinées; à gauche coule l'Eure , et c'est non loin , à l'autre rive du fleuve,
que s'élevait l'ancienne sse; il n'en re>tc aucun vestige, mais le lieu
a gardé le nom de Saragoxa la Yieja , Saragosse-la-Yieille.
i et là de petites croix de bois sortent du sol; elles indiquent le théâtre
d'un assassinat; et l'on appelle Cela un milagro, miracle; à quelque dis-
tance de Villa-Franca, la route passe par un mauvais délilé de sable , où le
courrier de Barcelone avait été arrêté par les bandits quelques jours aupara-
vant. Tous ces lieux sont pleins de speclr» s.
Poebla de Allindeu est le dernier relai avant Saragosse. La diligeno
d'ordinaire une halle, dont je profitai pour aller faire une promenade
au bord de l'Elue, qui paSM à deux pas. J'ai été désappointé ; je n'ai trouve
qu'un fleuve étroit et bourbi aXft odeur, sans poésie, coulant le:
ment dans un lit à Heur de leur. Déçu par le monde extérieur, je me réfu-
giai dans le monde Invisible des souvenirs; antique limite de l'empire de
Charlemagne, l'Èbre a toujours pour lui, comme le Tibre, l'auguste ina-
.re.
— Don Carlos! nie dit un de mes compagnons de voyage comme je ren-
trai ' . bous avons formé m qu'on appelle en Espagne amitié
au premier degré, ui i tad de primer rumeur; nom avons couru un
• de moi. Voua ai rolé, \
étia;i_- r, et voua ne cem peut-éti ir \ou>
pr< at. Moi, j'y ai des amis; ne vous g us offre
ma boui
— Miii. i, répondis-je en tuant de ma guêtre qui y
i -, ii les dépliant aux yeux des essistans; i
ta . : leurs, qui tous offre la mienne-
Le rin dieux d'Homère part,; de la corn] . si le
mr uu franc Ourladm. Deux beures spri -
i.s à Sa- Ciiahli.s Dii'ii.n.
luMLM.H. i 1J
AVENTURES
DU GRAND BALZAC,
POCR FAIIU. SUITE AUX MYSTIFICATIONS
DU I'KTIT POIKSWBT.
§ YL — OC COMMFM i El I'IMM'II\\T1M1'N7.
Les députés des académie! d'Italie ayant achevé enGn leur toilette,
entrèrent sous la conduite de Boisrobert, qui avait pris, arec un nou-
veau costume, le caractère tic physionomie et le son dfl voix conve-
nables à ce rôle nouveau. Les acteurs de cette sc'iie académique
s'étaient parta;;é lee habilleniens grotesques d'âne troupe de « 00)6-
diens italiens que le cardinal faisait renir quelquefois à Richelieu pour
jouer des parades aCCOmpagnéeei de danseï et de chants : il y avait
là les diffèrent personna;;- l de ces parades qui ne furent natura-
lieéee en France qoe sous le ministère de liazarin, le BonnoMMche, le
Zani, le Pantalon, l'Arlequin , le Docteur. Ce dernier, remarquable
par .ses ('nonnes sourcils et M lon;;ue barbe postiche, par H face
blême semée (le mouches et RM ENM I oreÉtes flottant sur
épaules, par son firos ventre et son dos proéminent, n'était autre
que l'abbé de Boisrobert qui avait mis en jeu les académies italiennes
pour le faire un prétexte d'offrir sans cesse en parallèle l'Académie
française. Qnant à Mac, il srali frémi inTolontairemem à ridée de
M trourer en pi< des académiciens, comme Orphée Brré aux
bacchantes; il ne put s'empêcher, toutefois, «le remarquer que CCS
académiciens n'avaient pas l'air respectable qui appartient à de graves
satans; il en augura mal pour l'honneur des lettres et des science:
de l'Italie
REVUE DE PARJS. 155
— Monseigneur, lui dit Boisrobert en grasseyant, vous m'excu-
serez de ne point parler dans la langue toscane, mais la vérité est
que je ne la sais pas plus que le chinois, , depuis que j'ai appris par
cœur vos lettres dorées.
— Oui-dà! monsieur, répondit Jean-Louis Guez qui s'étonnait que
des académies eussent un aspect si plaisant, je ne comprends guère
les rapports qui peuvent exister entre mes lettres etla langue toscane?
— Eh! monseigneur, vos lettres nous ont révélé des beautés qu'on
ne soupçonnait pas dans la langue française, et depuis leur appari-
tion , les cinquante académies de mon pays ont adopté cette langue,
de préférence à l'italienne.
— Eh quoi ! monsieur, reprit Balzac dont les yeux se gonflèrent
à fleur de tète, le beau langage français prévaudrait en Italie?
— Assurément, monseigneur; grâce à l'influence de vos livres,
avant qu'il soit deux ans , la langue toscane sera reléguée au rang des
langues mortes, et déjà les petits enfans de Rome et de Florence
écorchent le français en jouant à la cligne-musette.
— L \ -t un merveilleux triomphe pour la langue dans laquelle j'ai
l'honneur d'écrire! Mais que puis-je faire pour vous, s'il vous plaît ?
— Tout ce que vous ferez sera bien fait, monseigneur; cependant
il dépend de vous de nous sauver la vie?
— De moi! monsieur, j'en serais fort aise, si la chose est en mon
pouvoir : que faut-il donc pour cela?
— Terminer un débat qui nous tient en suspens depuis quinze
mois, et nous dire votre avis sur le mot équivaut,
— <Jue voulez-vous que je vous en dise, monsieur? lavez-vous
rencoiitié dans mes ouvrages? Je me lave les mains de la figure qu'il
:it.
— Accord, z-nous sur ce point délicat et dé. idez si le substantif
U doit être du genre féminin ou du masculin ?
— I l u des noti est plus diffl< ile à reconnaître que celui des
per pliqua Balzac, qui n'avait pas sous la main ses d.uv
- , le père < >,;ier et M ' de Chenillai : je vous demande le temps
•suaire pour • r ledit mot et pour vous en rendre l»>n
inement, on doit s'étonner qu.' le sexe d'un substantif
H ittyiil qu'il existe, .t. pour M -ni
fait, j.- suU d'arii de le déclarer neutre, à moins qu'il ne prenm
genr.1 féminin en l'honneur des d.im.-.
— \ oilà une lumineuse di><u»-i'>n de grammaire ! s'écria 15 auli u ;
M- de Vau ndra do ne l'avoir pas entendue !
12.
15G REVUE DE PARIS.
— La difficulté est résolue par un jugement digne de l'académie
tJcs Inlronnlï! dit Boisrobert; le mot éau roque ne sera donc plus,
selon le caprice des gens, féminin ou masculin, mai» neutre M tou-
jours neutre jusqu'à la consommation des siècles, sinon jusqu'à ce
qu'il plaise au sire de Balzac de lui rendre l'un des deux sexi s qu'on
lui a ôtés à la fois.
— Je vous invite aussi, messieurs, à vous en référer aux étymo-
logies, dit Balzac tout fier d'avoir une opinion en matière gr.unma-
ticale; il y a un petit avocat d'Angers, appelé Gilles Ménage, qui cx-
celle à découvrir la racine des mots, si bien qu'il a prouvé que notre
mot français, cheval, dérive du latin equus. C'est la nouvelle que nie
donne IL Chapelain dans une de ses plus éloquentes lettres.
— Cela ne nous surprend euére, repiit Boisrobert, depuis que
nous savons que le mot iqmmoque est venu de votre nom de Balzac.
— En vérité, ce mot-là aurait ainsi cinq ou six
mais je ne vois pas trop de quelle façon s est opérée celte métem-
psycose.
— Le plus aisément du monde, monseigneur : de la syllabe />«/,
on a fait iqui, et laterminaison tac est devenue voque, Voua D'igno-
rés pas que los fils ne ressemblent pas | Kurs | ; pourquoi
les deux mots ne paraissent pas de même famille.
— .l'annoncerai celte curieuse étymolo;;ie à M. Chapelain |
qu'il en fasse paît à son ami d'Angers ; mais que signifie mon nom
60 remontant à sa source?
— Il signifie confusion en langue copte, répliqua Boisrobert nve<
un sang-froid imperturbable.
— ConfàÛcml repartit lîal/ac mécontent du sens qu'on prêtait à
nom. Qu'est-ce < piécette langue copte, que j'ai CU84 I ai»\ olon tiers d'im-
pertinence effrontée, si je savais en quel endroit la rencontrer pour
lui dire son fait?
— Cent la langue dont se servaient Adam et Eve dans le paradis
terrestre, et elle était seule en DSage I h I les hommes avant la COU-
-miction de la tour de Babel, qui amena la confusion des lange
lin/ < ! ou Baisse, c'est tout un.
— Ah! monsieur, les prodigieuses i h Ton apprend dans
■dénies! le porte le propre nom de la tour de Babel?
— Je regrette que vous ne parliez pas ls lan ;uc copte, je voua
aurais récité dans cette laie; ne les principaux traits de vos ouvrsj
— Dans la langue d'Adam et d'Ei Bakac frémissant de
joie et d'orgueil. I.e DOO DÎCtl le» I donc pu i
REVUE DE PARIS. 157
— Ce n'est pas tout, dit Boisrobert, qui ne s'attendait pas à trouver
tant de crédulité et de bonne foi dans l'amour-propre exorbitant du
génie angoumois; je viens , de la part des diverses académies qui
llorissent en Italie, vous prier de recevoir les titres et les insignes
d'académicien que je vous confère en présence des illustres députés
desdites académies.
— Eh quoi ! vous voulez que je sois académicien de vingt académies?
reprit Balzac, qui redoutait fort les embarras académiques.
— De cinquante, s'il vous plaît, monseigneur, lesquelles se dis-
putent déjà l'honneur de vous avoir pour protecteur.
— Ainsi que M. le cardinal est protecteur de l'Académie française?
demanda Balzac revenant déjeà de ses préventions.
— Oui, monseigneur, dit Boisrobert en faisant apporter un grand
coffre de velours rouge à clous dorés , et je vais, si vous me donnez
licence, vous présenter les insignes ou armes parlantes de ces fa-
meuses académie .
— l'ai peur de vous retenir trop long-temps, dit Balzac dont l'es-
tomac vide criait grâce; nous reprendrons cette affaire après le
diner; car j'entends d'ici résonner la vaisselle, et j'aurais grand tort
de 1 lisser les plats refroidir.
— Les plats, monseigneur, n'auront pas cette malhonnêteté, re-
prit Boisrobert, tirant du coffre différens jouets d'enfans qu'il offrit
n» ment à Balzac, qui les prit et les examinait avec surprise,
lanl qu'on lui en donnait l'explication.
— Comment, vos académiciens s'amusent encore de ces bagatelles?
objecta Balzac, agitant des grelots et une vessie gonflée qu'on lui
:t nii> dans la main; j'étais donc académicien chez ma nourrice!
— Voici le symbole des Intronati ou hébétés de Florence, dit
Boisrobert i n désignant les grelots : les Intronati passent leur vie a
mire du bruit par li> monde. Cette vessie, où roulent si harmonieuse-
ment dea |" -, représente l'académie des Addormentati
endormii de( ils emploient leur tent] nourrir d'air, à
l'instar de cette vessie , qui en est pleine. Ce bilboquet est l'image
on oieifa de Bologne; dana cette boule, qui ne demeure
igitati ou agités de Gtta di CasteUo;
dans cette toile d'araigi u rerre, lesP< tn/ion
pei os de Trérise; dans ce Jen ûTécbei i, les hnmobiii on im-
mobil< - <! Dette marotte . les Imauati ou ineeni
: mieux être d'une académie d'escrime et de dan
158 REVUE DE PARIS.
interrompit Balzac, rejetant avec dépit tous les objets ridicules dont
lîuisrobert l'avait chargé. Excuses-moi, monsieur l'académiste; mais
je suis pressé de me mettre à table, et je boirai à la santé des gens
qui vous envoient. Kemerciez-les de ma part, et dites-leur que,
par les statuts de l'Académie française, je ne saurais accepter d'être
d'aucune autre académie, quelque entie que j'en aie; c'est pour-
quoi je vous rends mis ;; reluis, votre vessie, votre boule et le reetfl.
— Sur ma parole, j'ignorai! que vous fussiez membre de l'Acadi
mie française, dit Boisrobcrt, jouant l'étonnement.
— N'ai-je pas les qualités qu'il faut pour en taire partie? répliqua
Balzac, piqué de ce qu'on avait l'air de le rabaisser ra-dettOOfl des
académiciens. Tous ceux qui en sont, par malheur, n'ont pas la va-
leur de M. Chapelain, et depuis ({n'en y a reçu M. Voiture!...
— Vous valez seul assurément plus que les quarante académiciens
ensemble! répondit Boisrobert; aussi, ne rons propesé-je pas d'en-
tier dans une académie, mais dans cinquante à la lois, afin de ra-
cheter la qualité par la quantité. Nous avons encore J<isti<.i
ou fantasques, et les fiSumeristî «ni humoristes de Home; I lui
ou sourds de Viterbe; les Ûsmri ou obscurs de Lucques; les offus-
culi ou offusqués de f.eséne...
— Par la morbleu! je n'ai pas l'estomac assez robuste pour me
paître de votre litanie! interrompit Balzac, qui \oulm m lever de s,»u
siège, et qui y resta comme enchaîné, seachanSSOS étant ineorporéea
au i uir du fauteuil par une épaisse couche de p< ne. Bhl qu'est
celai Suis-je ensorcelé?
— Quelle inouihe rous piquet dit Bautru, feignant d'ignorer la
cause des efforts M des grimaces que faisait Balzac pour ne pas em-
porter avec lui le fauteuil attache a SOS » hausses.
— Voyez donc, mon ami, pourquoi 08 fauteuil l'obttÎM à me
sui\ re !
— Les choses participent sans doute à l'humeur des personnes,
qui ne roui renient plus quitter dès qu'elles roui possèdent.
— J'y laisserai le fond de mes grèguesl dit Balsac, qui s'agitait
comme un patient sur le siège de la question. Je m'< tais as->is >m île
la glul .ij< »u t.i-t— il an rompant le charme an grand préjudice de sea
culottes, qui se déchirèrent de la façon la moins honnête.
— Quand rOUS serez, enracine dans nos académies, on vous en
arrachera HOÙll aisément ! du Boisrobert . qui irait attendu, pour
continuel son row, que la lutte du fauteuil et des t haut ler-
minée par la défaite de tes derniéi
REVUE DE PARIS. lo9
— Ce qui vient de se passer est d'autant plus malheureux qu'on
en voit les marques, lui fit observer Bautru. Je vous invite à ne pas
tourner le dos aux dames.
— Monseigneur, reprit Boisrobert, gardez-vous de tourner le dos
à nos académiciens d'Italie.
— Monsieur, monsieur, disait Balzac en s'en fuyant vers la salle
du festin, j'estime que vos académiciens ne jeûnent pas plus que
l'Eglise le commande.
— Je ne les ai pas nommés tous , monseigneur, continuait l'impi-
toyable Boisrobert, poursuivant Balzac avec leseuménides des aca-
démies; n'oublions point les Caiujinoû ou ténébreux d'Ancône, les
Adacj'iaù ou proverbiaux de Rimini, les Laicnaù ou enchaînés...
— Monsieur, délivrez-moi de vos académies et de tous ces diables
verts ! Ayez pitié de ma digestion qui a besoin de repos et de silence.
— Vous serez académicien de ces académies! ajouta Boisrobert,
qui menaçait do pénétrer avec Balzac dans la galerie où le repas
était servi.
— Bon Dieu! je serai ce que bon vous semblera! reprit Balzac,
Tésolu d'acheter la paix au prix de toutes les promesses qu'on Mi-
rait de lui.
— 11 y a, en outre, les Filarmonici ou amis de l'harmonie de Vé-
rone, reprit 1 bert avec Ivolubilité ; les Oeeutti ou cachés de
Bresse: les Osthiatï ou obstiné-* de Yiterbe; les Hicuirati ou recou-
s de PadoiM : les Aulcnti ou ardens de Naples...
— Monsieur, êtes-vous le bourreau pour m'infliger ce suppli.
ria Balzac, qui s'indignait davantage contre les académies, à
que minute de retard qu'elles infligeaient à son appétit auv abois;
.s'il est une académie en enfer, allez-y M>ir!
— Cm braves gens, monseigneur, ont l'ait deux cents lieues pour
Il institut i ancien , reprit Boisrobert, montrant sa bande
qui entourait et regardait Balzac comme une proie. Vous prendrez
d-'iic rang parmi I. -ii ou mystérieux de Milan; les Affidati
ou affidés de l'ai niiti ou désunis de Fabiano; les (Hympici
ou olympiquei de Vieri,. ; |j | Jummunati ou MM Mi de l'aime;
llumorusi ou humides de Cortoatj les linatjlùii ou amoureux de
— nue |.' < i.l confondi idémies, h •> académies . t I, ■> .1, a-
i I; ilzac, qui, assourdi par celte litanie et impatient
de te remettre d'un long jeûne, repoussa Boisrobert et N uii.
dans la galerie où Bautru le rejoigiùt.
1G0 REVUE DE PARI s.
A peine fut-il entré, que les musiciens, placés (tans le vestibule qui
conduisait aux cuisines, jouèrent de leurs instrumens et ne cess
d'exécuter de joyeuses symphonies, tant que le sieur de Balsac fut
à table. Celui-ci s'étonna do voir le couvert mis pour lui seul, n
que la belle Arthénice parût pour présider au banquet: au 1 il
l'ordonnance de ce banquet était vraiment royale : il y avait profu-
sion de ragOÙtfl habilement apprêtés et de vaisselle d'argent précieu-
sement ciselée; le> xins de «irèce et d'Espagne brillaient comme des
topases et des rubis à travers les cristaux : le> (leurs en ;;uii lande!
en bouquets "exhalaient de suaves partons; des aromates brûlaient
en des casaoli ttOS de vermeil. Le nombre et la livré • des valets ré-
pondait a ce luxe éblouissant : les plats étaient portés par des homn
habillés eu satjl OS dei nit lesquels marchait un héraut d'armes vêtu
de sa casaque armoiriée; puis, les é. uyers tranchans, qui a\ai
emprunté à la garderobe du théâtre leurs costumes mythologiques,
ajoutaient encore à la ressemblant •«• de 08 festin avec ceux de l'< Hympe,
lits par les poètes anciens. Pour compléter le splendide coup
d'o'il de la fttO, Boisrobert lit introduire, par une autre porte,
personnes qu'il avait invitées à cette comédie et qui se rangèrent sut
dinsoù Balsac aurait pu roi onnattre les plus jolies femuM
cour, ce qui l'eût confirmé i ans . ette opinion que la reine Anne d'Au-
triche m cachait sous fa faux nom d'Arthénice par respect p"
mari Louis Mil, afin d'être plus libre de n conduite < t de ses esaou i.
h n-Louis Gnex oapendanl trembla d'avoir pour rival un roi
Frai
— Ah! monsieur, dit Balzac qui l'assit brusquement it se tourna
ensuit' Bautm, d'OÛ vient que la reine Wlheiiiee n'c-l |
— Ifonseigneur, répondit Bautru . la divine Aarthéni ucie
plus de boire ni de manger, depuis qu'elle roua aime.
— Lu vérité . monsieur, reprit Balsac, que l'odeur des \ iand
Il i OUleur des \ins a\aient mis en gaieté . \"iis me feriez, eroire \
I i qu'elle m'aime depuis moins de temps qu'elle ne dit ! il faut avouer
pourtant , ajouta-l-il en rentrant dans ion rôle ordinaire de sobn
qu aads pei tonnages ne botrent ni ne mangent autant «pie les
petits, et, t.| que \ous me \ove/. , je r< | privé de
Doorriture pendant nae semaine ou deux.
— \ oui ira ainsi certaine similitude arec le pélican qui r«
onfans de sa propre rubstaix ••: \ous nom ; an-dedans uv
mémeleplui profond philosophe, le plus diiert orateur et le phu
parfait cet i\ain,ipie l'on puisse trouver tlans le monde entier. Ce sont,
REVUE DE PARIS. 161
à vrai dire, trois grands hommes dans l'étoffe d'an seul; mais je
vous supplie de ne pas les laisser se consumer d'inanition.
— Je vais, pour cette fois seulement , me départir de mes bonnes
habitudes de continence, dit Balzac qui avait vidé un plein verre de
vin de Chypre pour aiguiser son palais, tandis qu'on achevait de
couvrir la table; je dois faire honneur à la magnifique hospitalité
qu'on me donne céans, et d'ailleurs ce que j'en ferai n'aura pas
d'autre motif que de satisfaire la belle compagnie présente à mon
dîner.
— Je vous conseille, monseigneur, de ne pas compter les morceaux
et de goûter à tout ce qu'on vous présentera.
— Je profiterai du conseil, monsieur! dit d'une voix altérée Bal-
zac, qui venait de lire ces mots écrits à la plume sur la manche
d'ivoire de son couteau : On veut vous empoisonner ! Mais je m'aper-
çois maintenant que je n'ai plus faim.
— Allons donc! tout à l'heure encore vous aviez une faim dévo-
rante; vous vous prépariez, disiez- vous, à faire main basse sur tous
les plats.
— Peut-être, monsieur, reprit froidement Balzac, qui se défiait de
Bautru comme d'un complice dea empoisonneurs; mais à présent je
ne toucherai à rien... A rien ! répéta-t-il sourdement en écoutant les
murmuiTs de B08 intestins qui se tordaient sur eux-mêmes.
— Cela n'eat pas possible, répliqua Bautru, dont l'insistance redou-
blait les défiances de Balzac; M°" Arthénice n'entend pas que vous
jeûniez dans sa maison, et vous aurez beau vous en défendre, vous
mangerez pour voir si l'appétit ne rotU viendra point.
— Oh! il ne nu- viendra pas, je vous assure, dit tristement Balzac
• n contemplant < ea meta dont lea raccolentea exhalaisons irritaient sa
faim et son désespoir. Je suis font mal à l aiae, monsieur, et je ne
paa davantage .1 table, tous peine <l<- rendre rame...
— Demeurez , monseigneur, intei rompit Bautru , qui l'empêcha de
m lever et le for< .1 de humer lea rapeura exquiaea dea lancea ramant
dorant lui. Si l'on remarquait que \"u> êtea indisposé, Païenne ee
répandrait -\ la ronde, et Mr Arthénice en pourrait prendre une
douleur mortelle. Faitea bonne contenance, )<■ roua supplie, et fi-i-
: du moins de manger, ai voih m mangez p.i^.
— Ymis irez raison, monsieur, répondit Balzac, qui s'ima
qu'on lui donnait cet aria indirect pour le murer, et qui jugea plus
blement lea intentions de Bautrn; mais je compte >oii 1
obtenir on œuf Irais à la coque, lequi 1 je mangerai réellement.
1G2 BEVUE DE PABIS.
— Ordonnez dans le palais des Amans-Fortanés, comme si vous en
étiez le maître, reprit Bautrn, qui se divertissait des appréhensions
comiques de ce pauvre convive. Monseigneur demande un œuf à la
coque!... Mais ne buvez-vous pas, en attendant ?
— Boire! j'ai bu! s'écria Balzac qui changea île couleur et se serra
le ventre à deux mains. Hélas ! mon Dieu! n'ai-je pas bu ce coup de
vin? L'en est fait de moi ! je suis perdu ! je n'ai plus que peu d
à vivre ! Monsieur, quelle œuvre de charité ce serait que demander
le médecin?
— Le médecin! Eh! qu'avcz-vous, monseigneur? Est-ce une arête
de poisson que vous venez d'avalei !
— Je sens déjà l'effet de ce détestable vin! Les coliques M tar-
deront guère... Aie! quel guet-apens! In médecin! un apothicaire!
— Gilmez-vous, ne laites pas oYéd u . <lii Bautru en clignant de l'œil
eten baissant la voix avecunaird'intelligencequi remit un peu d'e<|>oir
dans l'esprit de Balzac; on vous épie, on vous tint ne, on s'inquiète
de ce que vous ne mangez pas. Que craignez-vous, lorsque j mil là?
— Je crains d'avoir l'ait aujourd'hui mon dernier repas, répondit
Balzac, qui prenait pour des symptômes d'empoisonnement la con-
traction de ses entrailles affamées. Ah ! monsieur, pourquoi ne m'a-
voir pas averti, quand j'approchais de mes 1. rrea M iitaJ brem.i
— Ah! monseigneur, est-il bien certain que vous ayez bu? reprit
lîautru avec un air de consternation qui redoubla celle de B
non, vous n'avez pas bu.
— Ilclas ! je s, rais heureux d'en pouvoir douter ! Vie ! je corn-
ée à •ooffrirl J'ai comme un feu dans la poitrine et tics -• ipeos
dans le ventre.
— Si vous ne dissimulez pas ces légères souffrances, je frémis de
ce qui peut aiii\er, dit Baulru en lui versant à bon
— Que peut-il arriver de pli (pie ce qui est Mme .' repartit Balzac
en reculant d'horreur à la vue de son verre rempli jusqu'aux bords.
— Ils sont capables de vous tuer sur la place, dans le cas où ils
verraient que vous échappez au poison!
— Bon Dieu ! monsieur le chevalier d'honneur, quels ennemis ai-jo
donc qui M.ut si tort acharnés contre ma misérable Hit dit liai,
i n èmisi oit.
— Trois ennemis qui ont juré votre mort et qui s'occupent de tenir
leur serment, le | ère, le frère et le mari de M"' Arthénice, outre
une infinité de galansàqui vous ave/ ini toute r-p, rance de plaire;
à cette enchanteresse cl qui vous gardent d'implacables hain<
BEVUE DE PARIS. 163
— Monsieur, je vous conjure de me ramener en ma maison de
Balzac! dit l'innocent écrivain, lisant sa perte dans tous les veux
comme dans tous les plats. Je promets de vous adresser une épitre
de remerciemens et de rendre par ce moyen votre nom immortel.
Si vous m'aidez à sortir de ce mauvais pas, la France et le monde
vous auront gré de leur conserver un auteur qui n'a jamais eu son
pareil.
— Je vous sauverai, monseigneur, ou je mourrai avec vous;
seulement, laissez-moi faire et ayez soin que votre assiette soit tou-
jours pleine.
— Que'la Providence nous protège! murmura Balzac en dépliant sa
serviette d'où tomba un billet qu'il ramassa et ouvrit à la dérobée.
Le colloque de Balzac et de Bautru avait eu lieu à demi-voix, en
sorte que les assistans, à qui Boisrobert apprit le sujet de cette
scène burlesque, en devinaient les plaisantes péripéties d'après la
pantomime de Balzac se palpant l'estomac, se tatant le pouls, s'es-
suyant le front inondé de sueur, joignant les mains et levant les yeux
au plafond. Le rire circulait sur les gradins, et même les gens de
service ne s'en préservaient pas, lorsqu'ils voyaient Le convive tres-
saillir d'effroi ;'i chaque morceau qu'on mettait sur son assiette. Le
i linal, assis derrière on rideau à peu de distance de l'acteur
principal, s'amusait beaucoup de l'entretien engagé entre son hôte
et lecfcei alifj d honneur d'Arthénice; il s'abandonnait par intervalles
à une imprudente gaieté qui arrivait aux oreilles de Balzac et aug-
mentait m^ frayeurs; car celui-ci se persuadait que les empoisonneur s
it ainsi de sa mort prochaine, ai ses cheveui sa dres-
nt alors sur >a tête. Le billet qu'il trouva dans sa sejviette n'était
dénature à le tranquilliser sur les desseins de .ses ennemis;
mais il y vit du moins qn uaté h avait riee i 1 raindre de la pre-
mière libation , qu'Use reprochait , ni d< - qu'il pourrait faire
pour tromper sa faim dévorante : il soupira profondément en
( ontemplani \< i appétissantes apparences «le ce perfide banquet , ca-
chant la moi t dana chaque plat.
• Bouveiain prince des lettres, on m'apprend à l'instant qu'un
traître cuisinier, à l'instigation de mon mari jaloux, a empoisonné
tout ce qui \"u^ sera offert sur la table, à l'exception destins, qu'un
ëV ni i officiera a eu le ^<>in de préaerrer de tout mélange funeste.
Abftett /-\<>u-s donc de lOUi ber i quoi qui i it . en feignant néan-
moins de manger de grand coura ;e; car \<>\\> tomberiez mort avant
d'avoir avalé une seule bouchée; prenez palicm e en goûtant aux \ins
16i REVCE DE PARIs.
qui sont purs et véritables. Je fais, en ce moment, préparer un sou-
per auquel vous me tiendrez compagnie, et je vous donnerai ensuite
le spectacle de la pendaison aux flambeaux de l'empoisonneur qui
vient d'être saisi au milieu de ses fourneaux et de ses drogues. Vous
devinerez, sans que je vous le dise . pourquoi je roua prie de ne rien
faire paraître de ceci dorant les personnes que j'ai envoi »ur
vous faire honneur : aussi bien , aurai-je mille cli- roos dire
là-dessus, dans un langage que je voudrais aussi noble, aussi so-
lennel, aussi divin que le \ôtre. mais qui De -aurait être, malgré tout .
à l'équipolenl d'une éloquence que vous envient I < • ■> < i : atins.
Le dmerqui vous était destiné sera réchauffé et servi de nouveau,
quand reviendront mon père , mon frère et mon mai i , furieux de ne
vous avoir pas rencontré dans votre maison de Bal ine
qu'ils ont mis tout à feu et à sang. L'amour ne prendra pas le deuil aux
funérailles de ces trois tyrans, que je vous sacrifie avec une joie in-
compatible.
\it i ■iii'mck. d
— Le père, le frère et le mari de la belle Arthéni al dont
revenir? demanda Babac, qui se reraail à boire pour se donner du
cœur.
— Pas encore, monseigneur, à moins que votre château
rendu MUS résistance , répondit liaulru ; mais la place est forte , il y
a d< - fossés profonds et de bonnes murailles : le poot-levii est tou-
joui s levé , et la garnison se tient prête à courir aux arm i.
— Hélas 1 monsieur, ma maison n'a pas soutenu de siège depuis
plusieurs siècles; f ai changé les tours an colombier, le pont-l
h ^ >t qu'en votre imagination, et la garnison se compose «l'une an
tique demoiselle, de mon secrétaire, d'un valet et de deux
— On a \u ce que peut la résolution d'une femme : la demoiselle
dont VOUS parle/. | peut être quelque < host> de l'héroïque Jeanne
d ta I
— Bêlas ! non monsieur, elle ne manie pas d'autre Uum e que la hou-
lette, ni d'autre épéc que la plume dont elle é» i it les [dus belles < hose.s
du monde: le serais désespère qu'il arrivât malheur i ma 1
Alcinadure.
— Il arrive de ton ibles * atastrophes aux dames dans le sac d'une
ville ou d'un château '■ une sainto mémo n'< n sei ail j as exemple.
— Ali ! monsieur, VOUS BM laites ireinbler ! je ne me pardont)
jamais d'être cause de ces violences soldatesques l
REVUE DE PARIS. 165
— Comptons sur un miracle pour que la demoiselle échappe saine
et sauve aux assiégeans ; et mangez votre œuf en toute sûreté.
— Yuilà donc de quoi se composera mon dîner ! dit Bal/ac en sou-
pirant à la vue de l'œuf qu'on venait de lui apporter cérémoniale-
ment, un œuf à la coque pour un homme qui n'a rien mangé depuis
vingt-quatre heures I un anachorète ne se contenterait pas de si
maigre chère ! mais du moins cet œuf ne saurait me nuire , si l'on ne
l'a point empoisonné au ventre même de la poule.
— Donnez-vous patience , monseigneur, et ne ménagez pas les ra-
sades en attendant l'heure du souper.
— Je vous avoue, mon ami, dit tristement Balzac, qui proGtait de
l'exhortation pour faire honneur à la cave du cardinal, que je ne
souperai pas de bon cœur avec ces craintes d'empoisonnement : le
cuisinier, qu'on pendra ce soir, a peut-être des complices, et je me
souviendrai de ce dîner en soupant.
— Lu effet, on distingue le poison mêlé à toutes les sauces, et je
suis sûr que vous tomberiez mort si vous y goûtiez seulement.
— Je m'en garderai bien; j'aimerais mieux mourir de faim! Mais
j'espère ne mourir d'aucune sorte, avant d'avoir mis la dernière main
à mes ouvrages commencés. Je bois à vous, monsieur!
— Vous me faites plus glorieux que je ne saurais dire, monsei-
gneur, car l'histoire enregistrera cette santé.
— Je bois aussi à la b< Ile Arthénice, afin que l'éclat de ses yeux
ne f'effaee pas plut que celui de 08 vin pétillant.
— Bien, monseigneur! ne vous lassez point de boire, de môme
que DOUA ne nous lassons point de lire vos écrits.
— le bob bsens, s'il roua plaît, s'écria Balzac, qui
changeait son appétit en soif, et qui se vengeait sur les bouteilles
d'un jeûne rigouj ; faites savoir aux personnes présentes
que je bois i el!
— Mesdames, dit Bautru en élevant la voix , le sire de bal/ac vous
porte une santé a pleine coupe !
A i es mot* , B ilzai . moins troublé de cette allocution laite en son
■ que par le \in qu'il avait déjà bu a en diam elaul , la I
rubiconde, le-> reui clignotant, la bouche épanouie et le \ la
main. Tout les assistans s'étaient levés à lai >is, et avaient salu
de profbfl aonstrations de i ironique. En même temps,
l'orchestre joua une marche triomphale pour accompagner le coo-
v h lortie de table. Balzac , jetant un coup d'oeil de terreur et
deregret lomptu uin encore intact, accepta 1 de
iGG REVUE DE PARI-.
lîautru comme un appui nécessaire, et se disposa lentement à quitter
la salle, sans savoir où il irait, sans s'informer du chemin que lui
faisait tenir son guide, sans voir où il mettait le pied: car il nr l'était
pas préservé de l'influence bachique aussi prudemment que des at-
teintes du poison, et sa léte l'abandonnait à chaque nuage que for-
maient dans son cerveau les fumées du vin et de l'orgueil.
Tout à coup il se sentit arrêté par derrière, comme si une main in-
"\isible le saisissait pour le terrasser. Son sang se figea dans ses
veines, et un frisson glacial pénétra jusqu'à la moelle de ses os ;
tous ses rêves de gloire s'effacèrent (forant la crainte d'un danger
plus immédiat et plus inévitable que celui auquel il venait d'échapper,
en quittant à jeun ce repas de mort; il crut que ses ennemis, qui
avaient échoué dans leur tentative d'empoisonnement, allaient l'at-
taquer à force ouverte , et il comprit en ce moment combien toute son
éloquence était faible vis-à-vis d'un poignard : mais, en retournant la
tête arec an risage effrayé et suppliant , il ne fut pat peu surpris de
voir, au lieu d'un assa»-in armé jusqu'aux dents , une jeune et jolie
fille, à la physionomie piquante et malice nue, fléchir le ;;enou de-
vant lui , et attendre qu'il la relevât avec un certain air de protection
et de di;;nité naïvement comiques.
— Mademoiselle, lui dit-il d'un ton galant pour dissimuler la
frayeur qu'il avait eue, ètes-\ pus l'étoile matinale qui précède le le-
ver du soleil? Ne venez-vous pas m'annoncer (pie la di\ine Arlhénice
consent à m'éclairer de ses rayonsl
— Monseigneur, reprit la demoiselle en présentant une bague à
Balzac . je \ iens de la part de ma main esse, que je oe vous puis nom-
mer, \ous offrir cet anneau cl vous demander le don d'une boucle
de vos cheveux.
— Mes che\eu\, comme toute ma personne, appartiennent à la
princesse Ai ihénice, repondit humblement BalsaC.
— Ma maîtresse n'est point celle (pie ■sous pense/, mais elle
VI mourir, de l'ai is des niedei in-, ■ TOttfl M lui OCtrO] 'e pré-
cieuse boucle , qui a det \ ci tus pour guél ir tous les mau\ , depuis la
pleurésie jusqu'à...
— Jusqu'à l'Académie, plus dangereuse mille loi- que la gaie et le
farcinl interrompit Hautru, «pic démangeait l'envie de lancer une
épigramme, connue s il craignait «l'en perdre l'habitude.
— Puis-je, sans offenser l'adorable \rthéniœ, demanda Balancé
Bautru, disposer d'un seul de mes cheveux?
— Attendu qu'elle n'en mh pas le compte, je ne TOÛ pal d'incon-
REVUE DE PARIS. 167
vénient à ce que vous en donniez qui seront considérés comme re-
liques.
— Voyez donc, mademoiselle, à couper de votre main quelques
cheveux seulement, que vous porterez de ma part à votre maîtresse.
Le sieur de Balzac s'assit sur un tabouret qu'on lui présenta, et la
malicieuse comédienne, qui n'était autre que Marion Delorme, abat-
tit d'un seul coup de ciseaux une épaisse touffe de cheveux tranchés
jusqu'à la racine. Quand Balzac se retourna pour lui adresser des
complimens à redire à la dame qui l'envoyait, il ne vit plus cette mes-
sagère d'amour, que venait de remplacer un nain vêtu de la livrée
du cardinal, et armé d'une paire de ciseaux énormes, qu'il ouvrait
comme ceux do la parque Atropos : Balzac, épouvanté de cette appa-
rition grotesque, prit pour un poignard les ciseaux menaçans, et crut
qu'on en voulait à sa vie, non plus à sa chevelure.
— lié! qu'est-ce? dit-il en essayant de se lever du tabouret où
son état de faiblesse causée par un long jeûne le retenait autant que
le bras vigoureux do J5autru. Messieurs, éloignez ce nain, qui n'est
pas en son bon sens , ainsi qu'il semble à ses yeux égarés et à ses
gestes furieux !
— Monseigneur, dit le nain enflant sa grosse voix, je suis à la
marquise de Fignac , qui m'a dépêché vers vous pour avoir de vos
cheveux et vous rendre cet anneau.
— I)o m. loxl reprit Balzac , qui n'osa refuser, parce que le
nain paraissait dil i se servir de ses ciseaux bon gré mal gré;
mon Dieu! qu'eu veut-elle faire? fa la remercie de son anneau, et je
vous autor>. | i mpm -ur ma tête avec de grandes précautions les
cheveux qu'il faut.
— La marquise do Fignac en voudrait assez pour composer un
matelas, répliqua le nain en faisant tomber sous ses ciseaux tout ce
qu'il put atteindre.
il av. lit >>i largement ouvert ses ciseaux, qu'il faillit, en I< ^ refer-
mant , enl< iiDut de l'on-illr do Jean-I nuis Goez , qui frémit au
COOtact froid de l'ai i.T, tf qui M piit a goui mander la maladresse
du nain. Mais celui-» i avait disparu pour faire place a un coureur de
iiamrn ut habillé a reepagaele, <'t MMthériaaf di [frelon
qui sonnaient à chacun de uvemens. < > < «air. ur -. a ;> nouilla
ffrit un anneau a Bakac, qui ! mine les pre. édens, on
faisant jouer des ciseaux semblabli -. a d< u\ lames de d.i ;u> s liai-
chenieni aiguisée-
— li> MfeOM dcTroufouillac, apprenant votre passage au] I n-
1G8 KEVUE DE PARIS.
■virons de son château , dit le coureur, se meurt du désir de posséder
de vos cheveux : elle se propose d'en faire fabriquer une brosse
molle qui soit digne de toucher vos beaux livres et d'en ôler la pous-
sière.
— Cette invention me plaît pour sa délicatesse , reprit Balzac en
abandonnant sa tête à la discrétion du coureur. Homère, Déni
tliènes et d'autres illustres orateur» de L'antiquité, ne furent pas ho-
norée de la sorte par cette raison qu'ils étaient chau\
Le coureur ne se fit pas répéter la pei mission qu'on lui accordait,
et il emporta de quoi garnir trois brosses, sans que Bal ùt
qu'on le tondait entièrement. Un quatrième acteur, déguisé en musi-
cien, la guitare en sautoir sur le dos, avait Mm èdé au coureur, i
l'anneau et les ciseaux, qui étaient des armes parlantes que Balzac
comprenait du premier coup d'œil.
— Encore! s'écria-t-il tout consterné : pense-t-on que mes che-
veux repoussent à mesure qu'on lefl taille?
— Ilonaeigneur, je riens an nom de la dnchesae de Ifarognac, la
plus habile joueuse de guitare qui soit en France, dit le musicien :
clic serait bien aise de Bler une corde harmonieuse < heveu
pour jouer en présence dn roi et (le la reine.
— Je ne saurais faire autrement que de me rendre à cette requête,
répliqua Balzac, ■imaginant se conformer aux volontés de la reine
et d'Arthénice qu'il identifiait de plus en plus : 1 ni qu'on
m'a déjà coupés gâtent-Os ma coiffurt
— \ raiment, on vous en I COnpé sans qu'il y pai le moins du
monde; et d'ailleurs tous les ares si touffus, que \<>us pourries oon«
tenter à la injs les \teu\ de cinquante belles damée, qui les
raient comme retiqui ».
— le ne \eu\ plaire qu'à la divine Aitliénice, repartit l!al/;u ci;
l'accompagnant d'un involontaire bàillemem d'inanition.
l.e musicien ne .se borna pas à un seul coup de ciseaux, m
promena lefl siens avec tant de rapidité sur I I dépouillé de
Balsac, que le peu de cheveu qui y rostaient dans toute leur lon-
gueur furent fatt< lies en un moment. BahUM n'axait pas en up-
conné ce complot contre s.i chevelure d'Apollon, et le bruit d
eaui « ouranl autour de ses tempes mises à découvert 1 • tira subi-
tement de ses orgui illeu» » préoccupatioas. Il porta la main à eon
occiput et jeta un cri de surprise en n'y trouvant plus Pornement
naturel qu'il avait entouré d'une . de culte, comme si la foi
<le son génk tenait a la ia<iue de BCfl ch< reux. Il maudit les dames
REVUE DE PARIS. 169
qui le privaient de sa plus chère parure; il maudit leurs envoyés, qui
avaient sans doute dépassé les instructions en vertu desquelles ils
agissaient. Il fut tenté de fouler aux pieds les anneaux dont on avait
chargé ses doigts. Il s'élança hors de la salle où les odeurs culi-
naires insultaient à sa faim, et couvrant de ses deux mains le dessus
de sa tétc demi-rasée, il courut au hasard pour échapper à la pour-
suite de ciseaux qui n'étaient plus que dans son imagination. Tous les
spectateurs se précipitèrent sur ses pas, et Boisrobert eut beaucoup
de peine à les empêcher de s'attacher impitoyablement à sa victime,
qui retombait entre les mains de Bautru, placé auprès d'elle à l'in-
star du vautour rongeant le foie de Prométhée.
— Ah! monsieur, dit Balzac en lui montrant son chef dégarni,
comment se montrer en cet équipage à une dame qu'on aime et qu'on
admire!
— Kn effet, vous n'auriez pas une mèche de cheveux à bailler en
hommage à M"* Arthénice, répondit Bautru, feignant de se mépren-
dre sur la nature de l'embarras où était Balzac; mais laissez-moi user
d'un plaisant expédient : nous choisirons quelques jeunes pages qui
aient le poil de même couleur que le vôtre, et nous leur emprunte-
rons tous les cheveux dont vous aurez besoin pour les dames.
— Ah! monsieur, quel supplice que la faim! s'écria Balzac avec
une touchante grimace, qui eût ému un cour moins inflexible que
celui de Bautro : je donnerais une de mes plus éloquentes lettres
pour un morceau de pain! Ne soupera-t-on pas aujourd'hui?
— Boni roua sortez à peine de dîner, dit le cruel Bautru : atten-
que la digestion se fesse , s'il vous plaît. Mais la dame, que rous
dei ntôt, ne \eut pas (pie v j ez exposé <lans son pa-
I à de mair : ennui: : i; i ir les ennemis qui rous ont tendu
m- vous pardonnent pas d'avoir goûté de leurs sauces sans
mode. J'ai dune ordre de roua mettre en un lien ou roua
\ ri i et tout et ne i rez vn de personne : je ne tarderai guère à roua
délivrer pour roua mener dana la chambre de ma trèa excellente
dame 1 1 malti
— Hélas 1 monsieur, j'1 roua supplie de ne point nu- laisser long-
temps en captirité, reprit Balzac arec un ton et on air homblea qui
ne lui étaient pas habituels; i I acte de piété chrétienne que
de n'apporter le pain qu'on distribue aux paurri
ma lui répondit-, araii ourert une porte et introduit Bal-
an milieu d'une grande rolière vitrée . n rètue de SI d'an hal et
enrironnée de pUn( i dans dea rasea de I nie. Deux
roui lui . * . i ;
170 REVUE DE PARIS.
ou trois cents oiseaux de différentes espèces, indigènes et étran-
gères, volaient, (hantaient, gazouillaient, criaient, s'ébattaient le
long de cette cage, où des arbres étaient plantés pour leur servir de
perchoir; des auges de terre cuite contenaient l'eau et Im graines
nécessaires à la nourriture de ces oiseaux; des nids de mousse et
d'ouate abritaient les œufs el let couveuses. Cette volière, destinée
à égayer la principale galerie, dont elle occupait une extrémité, était
couverte par une toile tendue, sur laquelle les rayons du soleil arri-
vaient à travers une coupole en verres de couleurs.
Balzac ne fut pas médiocrement étonné de la compagnie ailée qu'on
lui donnait, et, lorsqu'il allait s'en plaindre à Uautru , il ne troma
plus ce dernier, qui s'était retiré en fermant la volière, où il laissait
un nouvel habitant peu satisfait de sa prison. Balzac entra d'abord
dans une terrible colère, et menaça de briser les ritres ri l'on m lui
rendait la liberté; mais il se calma presque aussitôt en se rappelant
que son guide n'avait obéi qu'au intentions d'Àrtbéaice, et que
l'endroit où il était alors devait le soustraire à lOUS les regards, mal-
gré la transparence de la clôture de verre qui lui permettait de tssi
les dames et les seigneurs réunis dans la galei ie. 11 fut confirmé dans
l'opinion que ce verre avait la propriété de le rendre invisible, en
remarquant que les personnes qui s'approchaient de la volière, et qui
passaient en revue les oiseaux , OC paraissaient |'as le distinguer
debout à OOté de la poi le contre laquelle il frappait en vain sans que
Bautru vint à ce bruit. Boisrobert avsil averti tonte l'assemblée,
afin qu'on n'eut pas l'air de prendre garde à l'étrange oiseau qui
effarouchait tous ceux qu'en lui avait donnés pour compagnons; et .
quoique chacun i istans se sentit saisi d'un foi rire à I
de » G pain i e bipède honteux et indéeis eomme un hibou assailli par
les oiseaux de jour, on évitait de le regarder en face, ou bien on af-
fectait d regarder la place qu'il occupait et de n'j rien voir. Bal
demeura tellement convaincu , enpeud'instans, de son invisibilité
Complète, qu'il ne se lût pas montré plus réservé que leavolltilai
enfermes a\ee lui, s'il eût été moins serupuleux gardien du x in
qu'il avaii bu pour se dédommager de ne dîner que i m.]
cardinal de Richelieu, qui oe perdait pas le moindre détail de la i
méilie . i iail plus haut que ne eriaient ses pei nu h<
Cependant Balzac, pei siiadé de I. \aula;;e qu'il axait sur celte
foule qui ne le \ u\aù pas, chercha un i s'en hi un avec de
la mOUSSe | sous laquelle il écrasa plus d'un suf prêté él lore : puis
il se mil a ramas, i dans les auges quelque. CTOÙtl I de pam . quel-
REVUE DE PARIS. 171
qnes biscuits tout becquetés, quelques fruits déchiquetés, qu'il man-
gea lentement, comme s'il savourait ces restes du repas des oiseaux ;
il recueillit jusqu'aux miettes, qu'il avala une à une en soupirant par
intervalles. Ensuite il se coucha sous le juchoir, et s'endormit de las-
situde. Les oiseaux, certains des dispositions paciOques de l'envahis-
seur de leur volière , recommencèrent leurs jeux , leurs sauts et leurs
chants, en venant, par degrés, se poser jusque sur son épaule, et
lui picoter les oreilles; ce qui ne réveillait pas le sieur de Balzac, mais
lui inspirait des songes dignes de l'enfer de Callot. Ces audacieux
oiseaux poussèrent l'irrévérence au point de traiter le fameux auteur
du Prince de même que Tobie fut traité autrefois par une hirondelle,
avec cette différence pourtant que Balzac n'en perdit pas la vue. Cet
intermède bouffon divertit le cardinal plus que les scènes exécutées
par Boisrobert , et il en Gt compliment à Bautru , qui avait mis Balzac
en ca;;
Vers le soir, le cardinal , à qui le sommeil du héros de la pièce
avait permis de prendre plusieurs heures de repos en vaquant à des
affaires du gouvernement, fut prié par Boisrobert d'assister à la re-
prise de cette comédie. La galerie de la volière avait été évacuée , et
la compagnie s'était transportée dans les jardins où devait avoir lieu
l.i suite d 1 aventures de Balzac; les oiseaux Vêtaient perchés pour
mir à l'imitation île ce malheureux grand homme, qui ronflait de
tout son cœur en rêvant à des galas capables d'apaiser sa faim, irritée
par le tableau de la bonne chè i tains chardonnerets, plus fa-
miliers que les autres , n'avaient pas quitté le dormeur, et Semblaient
guetter SOU réveil pour lui faire rendre gorg .àteaux et des ce-
rises qu'il leur avait volés, Bautru arriva doucement à la porte de la
volière avec une chaise fermée et quatre porteu
— Ah! Seigneur mon Dieu , chai d pains ! murmura
Balzac, quand bautru le lit par le bras. Donoez-moi à man
— Monseigneur, il e>t temps, lui dit lîautru en se penchant vers
lui , \o:< i que j-- rais rous conduire vers M"' Arthénû
— Il <[ soit I i Balzac, qui i i en ore tonf
soupi , et qui trébucha en pan onrant la i leatu « iTr
voletaient et criai' ut à la foi-, : vrimib Mir-le-( hamp , pourvu que le
■par soit prêt ! 9 lare davantage , je me dévorerai
bras et lei mains.
— Vc, Insatiable, monseigneur! reprit bautru avec i
rasée; roc teza peine de souper, et rovi roolei souper dê-
1 :.
J72 REVUE DE PARIS.
— Je sors de souper, bourreau! moi, j'ai soupe, dis-tu? moi,
qui me sens défaillir, faute d'avoir rien mangé depuis deux jours!
— Vous avez, ce me semble, mangé fort copieusement à souper,
et vous seriez incommodé en ayant égard à une fausse faim qui vous
trompe...
— lue fausse faim! reparti! Balzac, qui commençait à douter de
ses propres souvenirs, confondu avec ses derniers réves.
— Dépéchons! dit Bantrnen l'entraînant pour troubler sa mé-
moire et y faire entrer des faits qui n'avaient pas existé. < m vous
attend , et une puissante dame, telle que votre Aithénice, serait
grièvement blessée d'un seul retard.
— Êtes-vous bien sûr que j'ai soupe? interrompit avec dés isj oii
Jean-Louis G nez, interrogeant son estomac, qui était plus creux que
jamais, et son cerveau encore rempli des plus agréables rémii
cences de ses son;,
— Si j'en suis sûr, monseigneur! s'écria Bautrn en le poussant
dans la chaise, qu'il referma aux verrous; faut-il vous énumén i
qui est passé de votre assiette dans voire bouche? une caille cuite
dans des feuilles de vigne» une cuisse d'oie grasse aux Bgues <!«• Pro-
vence, trois pieds de porc salé, six merlans rôtis, deux pans
demi de boudin...
— Puissiez-VOUS l'avoir au bout du ne/, comme disait ma nourrice !
s'écria Balzac B'agitant dans la chaise, heurtant aux parois, lançant
des < oups de pieds dans la portière, b'< lion ,mt de rompre cette nou-
velle prison : je Veux être damné et ne point aller à l'immortalité plus
(pie M. Voiture, si l'on me prouve que j'ai soupe aujourd'l
Mais Bautrn ne répondait pas, 1 1 les porteurs qui avaient enlevé
la chaise, balancée sur ses deux brancards par les secou
de Balzac, marchaient à pas Comptés, entre des \alels munis de
flambeaux: le cardinal se mit derrière la chaise, pour ecouti i i i
monologues tour à tour furibonds et supplians du prisonnier, qui
fut conduit ainsi dans une basse-cour jonchée de fumier, < boisie pour
former l'arène d'un exercice inconnu aux Grecs >t aux Romains.
reniant (pie Richelieu écoulait a\ ec un malin plaisir les lamentations
et les Fanfaronnades de Balzac, bautrn ôta un ècrou soutenant le
fond de la chaise : le plancher se déroba aussitôt sous le poids de
Balzac . qui se troui a debout à tei i e, et toujoui s « mpi isonné dans la
(liai se , que les porteui i se ;, trdèrenl bien d'arrêter; au contraire,
malgré les < i is de Bal •" . d^ continuèrent a promener cette ( baise .
que celui-ci (tait force de inivre eu dedans, tel qu'un colim >ui
REVUE DE PARIS. 173
sa coquille; et plus il enjoignait aux porteurs de poser leurs bran-
cards, plus ils hâtaient le pas, sans sortir de la basse-cour, où le
terrain mouvant et couvert d'eaux croupies présentait à la marche
des difficultés qui augmentaient à mesure que le fumier se trouait
sous les pieds. Balzac se cramponnait inutilement à la boite pour
l'empêcher d'aller en avant, il ne pouvait rien contre la force de
quatre hommes robustes, qui lui donnaient à chaque instant une
rude impulsion et le jetaient d'un bout de la chaise à l'autre, en sorte
que celui-ci, las, essoufflé et meurtri, était obligé de régler sa course
sur celle de ces bourreaux allant et venant dans la basse-cour, aussi
vite que Bautru le leur commandait. Le cardinal riait si fort que ses
courtisans, qui ne voyaient rien, riaient de l'entendre rire.
— Insolens! criait Balzac d'une voix entrecoupée et haletante, in-
fâmes ! n'ètes-vous point aussi des assassins? Je serai ven;;é de votre
insolence, canaille-)! la belle Arthénice vniis fera battre de verges et
I ndre , avec le poing coupé! () mon petit prieur Ogier, que n'es-tu
l,i pour défendre ton maître? Akinadure, si je fusse resté entre tes
brebis, je ne serais pas réduit à subir cet affront?... Arrêtez, bri-
gands! ou sinon je vous tue! Je viens d'allumer la mèche de ce pis-
tolet; voi; morts, vilains , si vous ne cessez.
— L'aventure se complique 1 dit Boisrobert qui accourut armé de
1 en cap, avec le casque, la cuirasse , les brassards, 1rs crissai
et toutes les piècei d'unv vieille armure qu'il avait tirée d nal
du château : voilà deux spectateurs que je n'avais point invités à la
. le prk ur < tgier et demoiselle Alcinadure de Chenfllac.
— Ne son: - les amis du sieur de Bal/.u .' reprit le cardinal,
ne diminuaient pas, quoique la chaise eût fait quatre
le tour de la basse-cour. /. B , que t'1 semble de cette 1
qui marche a\ U d'homme?
— I r aller une tortue, dit Boisrobert, jaloux <\u suc-
■ de « eue m] itification; je préfère le bernemeot de San ho Pinça*
— Monseigneur, reprit Bautru, souffres q honte à l'ima-
gination d< / /< en obligeant le prieur Ogier et la demoiselle de
Chenfllac à prendre chacun leur rôle dans notre joyeuse com<
balza< hique.
i\ i. L. Jacob, bibliophile.
I.i jm a un prochain numi.ro.)
O'COXN'ELL
Aux Elections de Dulili
11.
Dublin envoie quatre députes au parlement; deux sont nommés parl'uni-
■ Été et deux par la cité. Les élections «le l'univt i lité m'ont peu in'
Mire qu'elles m présentaient aucune physionomie pai ticnlière , le torisnsa
y régnait eu naîtra; on le \o\ait de i<>: a qu'on avait pris «le leur
affecter le beau OOHégC de la Trinité, monument à colonn I, el
surtout aux lires et aux quolibets a- S étaient accueillis !•
des rarei partisans de la réforma. Là, la partie n'était point sérieusement
; les huit on neuf cents joneni • leurs politiques jooaiaal à coup
S'ir : I. - lient pipés. Aii-si deux jours de poU ouvert ont-ils sulli pour
faire élire les deux candidats luii.-, MM. >li.i\\ et I le premier par
I, et le second par MfTotaas Ledoci et , qni s'était préseté par
pure forme de protl Station, s.ms doute, a' I lecncilli «pie I m. - n
Tonte ma curiosité, et franchement ;mssi toutes mes sympathie"*, se -
donc p ,-s , h-ctions de la cité. A lui seul , l'endroit où siégeait le
. lais. nt pressentir qu'il allait être question de la vieille Irlande, dans la
vieille ville, non encore alignée par l<" cordon stratégique pour le •
ment facile de la i contre la rébellion, non encore grattée, lavée
el ; .'U badigeon par la minutieuse recherche de propreté du vain-
queur pour lui donner un air de nationalité nouvelle. I <
Sfretf , où l'on n'arrive qu'après avoii serpenté d ns quelques rues étroites
< t BOtnbfl - la s'( appuyant l'un sur l'autre, deux SJjOm
Jiumen.s, première fondation tic toute ville du moyen-ége : la prison et l'hô-
REVUE DE PARIS. 175
tel-de-ville, la maison qui protège et la maison qui punit. Le shériff pré-
sidait le poil à l'hôtel-de-ville, et en face, dans l'angle formé par deux
maisons, dont l'une avançait dans la rue plus que l'autre, un réformiste avait
prêté toute la façade de son logis , deux fenêtres par lesquelles on arrivait
de plein pied sur le balcon improvisé avec quelques soliveaux, et qui devait
servir de tribune aux orateurs des hustiugs.
De plus, le nombre des électeurs, pour la cité, est de sept ou huit mille.
Les intérêts de patrie et de fortune y peuvent donc plus facilement être
faussés, car la corruption et l'or y ont la partie belle; mais aussi les raisons
de résistance y sont plus puissantes. C'est là que s'étaient portés, avec toutes
leurs forces de conviction ardente et de vénalité facile, la réforme et le
torisme, pour savoir si enfin l'or de celui-ci cesserait d'entraver la marche
de celle-là dans le foyer même où, dit l'Angleterre, bouillonnent le plus la
misère, l'ivrognerie et la démoralisation irlandaises. Là, pour la première
fois, O'Conncll venait demander la sanction de ses patriotiques efforts, et
posait face à face , pour une lutte , la puissance de son nom et de sa parole
avec la puissance de l'or et des pamphlets du torisme. L'Angleterre enfin
allait savoir quel compte elle aurait à faire désormais des menaçantes pro-
phéties du grand agitateur, et si la voix qui l'épouvante depuis tant d'années
i en réalité que la voix perdue d'un misérable coin de terre, qui a nom
Kiikenny, ou si elle est l'écho avoué de toute la vieille et trop long-temps
malheureuse Irlande.
La lutte a duré cinq jours pleins. Je n'en ai perdu ni un épisode ni un dis-
Omra, < t a chaque heure, a chaque minute, je m'attendais à voir se dérou-
ler quelqu'une de ces scènes extraordinaires dont , en l'ranee, 00 nous parle
tant , et dont, sur la foi des broderies de certains journaux, j'espérais être
enfin le témoin. Pendant ces cinq jouis, je me suis convaincu que nos politi-
QUOI ne se doutent p«> le moins du monde de ce qu'e<t l'Irlande, de ce qu'est
le peuple en Irlande. Ce que j'ai vu ici m'a tout-a-lait désappointé, non que
ce que j'ai vu M fan niurem* ut réfléchir et ne - .il empreint d'un certain
caractère le beauté calme et légère; Je veux dire •eeJeeuent que m que j'ai
vu n'est nullement M que j'avais n'\ M |, .1 tout prendre, il vaut mieux
qu'il en soit ainsi ; la réalité r>t lu-n au- NI letiOB.
Les élections d'Irlande m'ont offert un contraste frappant avec les élec-
tions auxquelles l'avais n>-.Me en \n_'h ' ■ I ditfn 1 -no qui l :itre
allai montre quelle cenadeai i - ""t de l'inégalité de leur con-
dition. I.a lurhulenre lievreu-e de celui-là, la ténacité froide de celui-ci ,
indiquent aates qu'Us ant l'un al l'autre la mena mrtsi peuvent im-
msenent omra
I I . à Dublin du moins je ne veux parler que de ce que j'ai vu ),
point, comme a Londi processleni Ignobles nés mettras
dans l'art de la mieuserie dandinant fier • «eleSCOOt
soyeuses et fcea que leur ont jetées les parti-., au milieu de la bona
1TC BEVUE DE PARIS.
des rues, pèle-nicle avec les chiens, les chevaux et les voitures; ce ne sont
point , comme à Wolwich , les dames de la ville ou des châteaux voisins qui,
la tôle chargée de rubans politiques noués dans leurs cheveux, agitent du
haut de leurs baleoDS, sur la foule, des handerolles et des mouchoirs bro.
ou s'en vont de porte en porte, dans les tavernes, achever, par un sourire,
de faire perdre au pauvre électeur un reste de raison déjà fort compromis
par les libations d'ale et de porter faites en compagnie du noble épooi de la
noble dame.
Durant les assauts oratoires des hustings ou les proclamations des chai
di\ erses du poil , ce n'est point, comme à Birmingham, tout un peuple d'ou-
vriers, qui, le visage enfumé, lis bras nus, désertent leurs bruyans ateliers
et les fournaises de leurs forges pour camper, des journées entières, en face
de brillans équipages et de richei maisons, et, pour se mer contre loyal
Inilrl, faisant passer meubles, draperies et cristaux par les : . mon-
trant ainsi tout ce dont le peuple serait capable s'il n'obtenait point ses can-
didats. Ce ne sont point, comme à Manchester, les cent cinquante mille
machines vivantes auxquelles, dans les rues sombres, on lit à la lueur i
torches d'atroces pamphlets contre l'aristocratie et les bano' I -
payeurs de taxe n'osent pas ici , comme là, en face des landaui arum:
des lords, conduire le tOmbereaO pavoisé SUT lequel ils bêchent la terre ou
pétrissent l'argile, et, par cette allégorie du travail, taire ri""ttir l'odieux
de la vie inactive et pourtant honorée.
Ce n'est point, comme à Liverpool, nu tory traîné dons les rues api
avoir été nus à mort pour avoir crie $temal si, mue sur le peuple, et a\
refusé de se racheter par un kotmrak pour le candidat de la réforme.
A Dublin, tories el réformistes évitent tout ce qui, en dehors du poil,
pourrait amener le choc des opinions : les tories , par prudence, pour m
point faire jaillir, par la vue de couleurs détestées, une étincelle d'OU sor-
tirait peut-être UD incendie; que leur importe le symbole fan! la
puissance , quand il en ont la réalité ' l«s réformistes, par habileté , poui
point éveiller des craintes par le dénombrement et l'étalage de l inrs fon
Que leur importe d'ailleurs le signe extérieur d'une opinion qu'ils oui dans le
COSUr, dont tout ce qui \ il , tout ce qui soiilïr -à-dire tout ce qui
irlandais, leur rappelle la sainteté et le bon droit] — Les drapeaux ^~> par-
i il mon Dieu] levés la tète, regardez, non dans des carrefos
obscurs, non dans des impasw - inf< 1 1-, ms - dans d< s rues pins ;
notre rue de i.i Paix . dans des rues où notre place Vendôme i -
les voilà, ds pendent à CCS Scelles que des p.-irln s en .-aillic portent loin d
lr< i pour chercher le soleil; regardes, vous dis-je . t des t-|
qui refusent la solidité du tissu primitif à l'aiguille réparatrice qui an vou-
drait rapprocher les morceaux; ce sont des robes et des mouchoirs dont :
longu i déchirures flottent en bander deui - :
i ns d'été dont les jambes semblent étn ttn a I
REVUE DE PARIS. 177
"tant le frottement entre le talon et les pavés les a rongées; ce sont enfin des
lambeaux de toute sorte, qui ont perdu leur forme première. Des haillons r
des haillons! voilà le drapeau du peuple irlandais, celui au nom duquel et
sous lequel marche la réforme.
Maintenant portez vos regards sur la maison voisine : d'étage en étage,
derrière les vitres, voyez des tentures de moire et de mousseline entrelacées;
sur le péristyle , derrière les grilles de fer en saillie aussi sur la rue et à tra-
vers lesquelles le pauvre , qui n'a point de pain , jette tristement ses regards,
se montrent des valets de pied en bas de soie , en riche livrée , l'œil insolent ,
le teint fleuri. Voici l'étendard du torisme, celui sous lequel marchent hum-
blement et chapeau bas les professeurs de l'Université, les gens de justice
et de police, les tenanciers, les fermiers, et quelques banquiers ou mar-
chands qui n'obtiennent qu'à ce prix l'honneur d'avoir pour chaland l or des
hautes seigneuries. Vous voyez que l'Irlande n'a pas besoin de se ruiner en
rubans de couleur, pour trancher ses opiuions politiques. Le luxe et la mi-
• , voilà son double drapeau.
A Dublin, le peuple ne laisse rien arriver, ni dans ses yeux, ni sur sou
,'c, de ce qu'il a dans le cœur, crainte , espérance ou joie ; il ne s'en va
point tumultueux parcourir les rues en criant: llourrah! pour ses amis,
ou: D<)"n wilkl pour ses ennemis. Il sait trop bien qu'on feindrait de se
méprendre à cet exercice de la liberté électorale, et que ce qui, en Angle-
terre, est regardé comme un droit, serait ici traité comme un commence-
ment de révolte; au moment même de la proclamation du poil, le hourrah si
rgiqne, si furibond, si écherelé dis Anglais, n'est plus, en sortant des
bouches irlandaises, qu'un cri inintelligible, comprimé, ressemblant assez
au bruit d'une crécelle.
Durant les deux premiers jours des élections de la cité, le poil, à une
grande majorité, a été favorable aux tories. Aussi, faisant la nique au pauvre
'•■il allaient-ils de boutique en boutique colporter la
joyeuse nouvelle, et le ioir, i leur divan , situé dans GrafUmStn • t , le quar-
tier de l'L. Il accablaient de leurs lourdes railleries, et Us pré-
unell et les niendians d'Irlande dont ils le disent le chef:
inhr pares/ Pendant ces deux jours, le torissae a jeté, dans les
ta\> les pot s, sur les tables des hôtels . dans les
ballots de marchai: otre deux p. nies de gants , les feuillets d'un U
■ ut' s de pamphlets anonymes oa onell; l'épiciei
sa earelopp ^:t le suen gingembre, si le fruitier en fa ; nets
• les (rail I. ' SSl ries, dans CM deux JOUTS, I I
plus d'infamies que la meilleure d nations ne semble en poni
vr; il a faite pin mettre plus de| USdS lâchCS déSSI t i- »n- ■ t don-
ner plu-, de baisers d ■ Ju las que n'en peut Imaginer Is b onde d'un dra-
; ie n'en peuvent produire tous le.- parti--, politiques ejneetnble
eu dix ami.
178 REVCE LE PARIS.
Après avoir attaqué lui-même, directement et corps à corps , O'Connell
dans sa vie et dans ses opinions, par ses journaux et ses libelles, le turisme
a recruté, moyennant finances, des hommes qui, naguère, suivaient la
bannière de l'agitateur, et s'en disaient les meilleurs amis. J'ai eu en main ,
sur papier grand \ clin , magnifiquement imprimées, les deux lettres des
frères patt et Tliomas Finn, «le Carlow. Elles ne sont pas nouvelles, elles
remontent à l'année 1835, il est vrai; mais , vu la circonstance et faute de
mieux i on les a rajeunies par une réJmprcMion sans date. Entre autres
aménités, on y trouve : 0'<<>niuU is a knavc in poiitiet, and a hypo-
crite in reliijion; O'Connell est un fripon en politique et un hypocrite en
religion. C'est le révérend Amlrcœ Fitz-ll> raid , du collège de Carlow, qui
avait trouvé cela avant I<s deux frères. Ces lettres, gonflées de poison,
m'auraient fort peu occupé, si elles ne m'avaient donné la dé de» attaques
dont O'Connell est l'objet de la part des radicaux en Angleterre, et, depuis
quelque tempi, de la part de l'opinion démocratique la plus avancée en
France. Ceat une histoire qui vaut la peine d'être conti
Dans une association unli-tonj, O'Connell avait reproché hautement aux
deux ii' read'atoir, en is:;.j, en compagnie de trente-cinq autres cathoiiquee,
fait manquer Uchemcntrélectiandu candidat réformiate de Carlow, M. Yi-
-. Jusque-là le parti radical n'avait rien à voir; niais O'Connell ajouta :
« Parmi ces déserteurs de notre cause, il se trom • itilshommes qi.
prétendent patriotes; Q en eatxoéme un qui cet tout parfuméde républicanisme
(savurcd of ici>ublicmiism ). Je n'aurais point déjà d'autres rai- dé-
répubficaina (pie celle-ci me suffirait. Ces messieurs s'echauf-
at à la recherche et à la dii b de théories abstraites, et quand ils
en vinrent à l'application <le la liberté pratique. il- renfoncèrent le républi-
canisme au fond de leurs pochci MMU le poids de I' dont ils h-s avaient
; ,,-./;,',..- , | ,tr,in < htiail lilicrhj,thc sunk theirr
liltrunism in tl kds icith the uriijhl <f tin «P— M Ihnl teent a.
'h il. a
C'était de II part d'O'Connell un cri de gUClYe, et le radicalisme riposta
I n criant a la trahi--. n. Il pouvait y avoir déclaration de guerre, sans do>.
je ne ] - qu'il y ait eu trahison.
I une tous les hommes qui ont une idée, O'Connell a 'OSé à ne
Onpril tout d'abord. Comme tous les hommes qui OUI le courage
de lepri COUTiCtioni . I » '< OUnell I dû grouper autour de lui bien «!
timides, qui , pour marcher, n'attendaient qu'un homme de cour qui leur
ouvrit une \oie. Comme tous les hommes qui veulent arrm i lisalmn
de l'idée qui les poueae, tfCnnneU a leuti le baaoia d'avoii ppuia;fl
n'a pas eu le choix , il ■ du les prendre partout d'où ils lui -ont venu- .
t an temps et au frottement d< in «le séparer de lui les traî-
nard- qui tombent dans les fossés, ou les indi-< iphius qui veulent marcher
avant que le jour ne soit venu éclairer la route.
REVUE DE PARIS. 17D
Si, du premier bond, O'CoQnell avait dit son dernier mot , il n'aurait pas
soulevé un brin de paille. S'il n'avait fait entendre que le cri : Liberté pour
l'Irlande! il aurait eu contre lui l'égoîsme et les terreurs de toute l'An-
gleterre, tory, wigh ou radicale. En proférant le mot de liberté dans le
sens abstrait, sans application particulière, il a fait venir à lui les utopi-
qui rêvent la liberté pour l'univers. Cela fait, il s'est tourné vers eux, et
concluant du tout à la partie, il leur a dit : « Si vous êtes de vrais radicaux,
vous ferez taire en vous les intérêts d'une nationalité étroite, et vous don-
nerez d'abord à l'Irlande la liberté que vous demandez pour le reste du
monde. a Les radicaux n'ont pas osé dire non , et leurs voix se sont mêlées
à la voix d'O'Connell pour demander la liberté de l'Irlande; et ce cri s'est
formulé depuis en celui de réforme.
O'Connell me semble s'en être tenu là. Lorsque le radicalisme a voulu
mareber plus avant, O'Connell a refusé de le suivre; il avait ce qu'il vou-
lait, il avait fait honte à l'Angleterre du long ilotisme dans lequel elle par-
quait la plus belle, la plus active population des trois royaumes, celk qui
avait des devoirs sans avoir des droits, celle qui lui donnait les plus brave-
de ses enfans , le plus clair , le plus net de ses biens et de son or ; il avait fait
entendre le cri formidable qui a été répété par toutes les nations, et que
nulle puissance aujourd'hui, ni la mitraille, ni l'or, ni le carnage, ni
corruption, ne peuvent plus étouffer, et qui retentira jusqu'à l'achèvement
de l'œuvre régénératrice qu'il deman
Et c'est pour cela, c'est parce qu'O'Counell, sans haine systématique,
I fait l'ami de tous ceux qui venaient au pouvoir avec l'intention de sa-
tisfaire un à un les besoins et les droits de l'Irlande ; c'est parce que , chaque
qu'il avait une espérance, il n'en compromettait point la réalisation par
des exigences hors de saison; c'est parce qu'il a pensé qu'avec la vieille
ne monarchique, à laquelle l'Europe est façonnée, plus peut-être qu'ai
la forme républicaine, dont le monde ne posntdti pas encore les vertus*
stitutives, l'Irlande pourrait redevenir libre, indu -, florissante.
nourri- enfans qu'elle | ' qu'il a dit anathème sur le>
.m s qui, voulant la liberté pour tous les p talent à la seule
Irlande, qu'< y'I'.imwM ->Y>t vu diflamé d si honnête, ,1 -,
m" pour cela qull a été traité de renégat, •censé de \
nalité , et qu'on le raille sur sa vire-royauté de l'Irlande, à laquelle ra.li-
1 1 toi ies r l de monter son ambition,
rv ■ ' ' I SenneU n'a rien renié; ce qu'il était il y ■ dix ans, il r.
1 :ir.tr. t de l'Irlande, U à obtenir pour l'Irlande
qu'il pourra arracher aux Orayeun de l'Angleterre qu'il ■ - m
> i dit qu'il lut autre chose qu'Irl
• I M (aol mt voulu inscrire son nom
approbation t lition d<
. '. ird'htti, O'Connell
180 1ETU1 DE TARIS.
pour dire son dernier mot, ce dernier mot qui devait enfin résumer les prin-
cipes et les ambitions du grand agitateur. Eh bien! on le sait aujourd'hui.
Principes et ambitions se résument dans ce cri : / VMtn
Je conçois la colère des partis qui avaient compté sur O'Connell et à qui
O'Connell fait défaut; mais, loin de !<■ blâmer, il le faut louer haut
• l'avoir renoncé à être le héros futur de républiques encore dans les brouil-
lards de l'avenir, pour se borner à être le sauveur de sa terre natale, qui
lamente journellement sous ses yeux dans la misère et l'ilotisme. T tir
certain que c'est là aussi l'avis du peuple irlandais. O'Connell est béni de ce
qu'il se borne à être le bras sur lequel l'Irlande se puisse appuyer pour
pleurer, souffrir et espérer. Trois fois j'ai entendu O'Connell bai r la
foule du haut des huttingl de (in i n -Street , et trois fuis O'Connell n'a pat lé
que de ce qui intéressait l'Irlande , el la foule ne lui demandait ni pourquoi
il ne parlait pas des autres nations, ni ce que faisaient h
France , d'Allemagne ou d'Italie. C'est que, lorsqu'on est si malheureux ,
<»n a bien asaei de sonder ses propres infortunes; c'est que, lorsqu'on a
tant de misères sous les yeux, il ne reste plus uses de larmes pour en dont
aux misères lointaines. Quand on est Irlandais, on ne peut qu'être triand
et je roua le répéterai éternellement, O'Connell n'est tt ne veut être qu'Ir-
landais.
C'e^t même là ce qui fait le caractère si original de son éloquence tribu-
nitienne. Avec trois mots, qu'il tourne et fait rouler sans >u-
che , il improvise les plus admirables discours que fale entendus I
réforme! Irlande! voilà les trois mots qui reviennent incessamment
lèvres , comme le glas monotone de la cloche qui sonne le tocsin , b mm
refrain plaintif d'une ballade le soir à la raillée, c me les répons d'un
h. mue à Dieu, s Si TOUS n'.ive/ |,ns de pain . li VOUS fit
.1 l'air, c'est le torisme qui en est i Si tous voulez du pain , du
nn toit pour tons abriter, veuille/ la réforme; la réforme rousles dont
la réforme roos débarrassera du torisme! Irlande' Irlande' pauvre Ir-
lande Irehitui! trtlamii paour trtUmâl : ta seras féconde quand tu n*au-
torisme; ta seras poissante el libre quand tu aurt
\ oilà les thèmes éternels de CCS unpro\ is itioOS don! l'Europe est \\ cho , i t
qui ébranlent Is puissance des lords d'Angleterre.
trois mots seulement que le second jour *\u
O'Connell parut sur les huslings, el qu'il répondit au:
OQtl DtW lui. Il semblait ne venir là, en
montrer aux tories l'impuissance de leurs efforts, Pinébranlabl nce
de son nom, «I la fol qu'il avait dans H mission de deliuanee. Je l'j :
le lendemain et les Jours suirans; mais sJon9cosnme d l'avait prédit, li
chance du poil avait i Iques neun
une majorité de cent el quelques votes. En ce i oment , le talent '
! : tsar m'apparnl Mm n ne nouyelle, celle qui ta h :
REVUE DE PARIS. 181
à la multitude. Comme s'il se fût reproché d'avoir pris la veille ses adver-
saires au sérieux et d'avoir contristé ses amis en les arrêtant trop long-
temps sur leurs misères, il commença par faire pleuvoir sur ses deux con-
currens, Hamilton et West, des railleries et des accusations qui les per-
çaient à fond, et qui excitaient à la fois l'hilarité et l'indignation de son
auditoire.
g Où sont-ils maintenant, Hamilton et West? Je crois en vérité qu'il sont
partis pour se frayer un passage vers le Xorlh-West; et un de ces jours nous
entendrons dire qu'ils ont été trouvés gelés dans les glaces du Kam-Chatka.
( Hilarité.) Je leur pardonnerai tout , excepté leurs prétentions à la dévotion.
(Ecoutez.) Il y avait dans Londres uu voleur céléhre nommé Jonathan
Wilde, il était à la tétc de tous les pickpockets. Ce gaillard affectait heau-
coup de religion, et il parlait sans cesse de ses principes. Un jour qu'il
s'étendait complaisamment sur cette matière, un de ses amis lui dit : Quel
rapport peut-il y avoir entre la piété et un fripon de ton espèce? — Re-
tiens ta langue, répliqua Wilde; je vais entendre tous les sermons des
méthodistes en plein air, et quand ils ont les yeux au ciel, je mets la main
dans leur poche. (/ pich their pocket*.} Ainsi font West et Hamilton! Et
.ment montrent-ils leur piété? Est-ce par des sentimens purs de reli-
gion et par la charité? Est-ce par la bienveillance envers leurs frères, est-
ce en rendant justice à tous? Est-ce en calmant les passions orageuses? en
rétablissant la paix et la concorde parmi vous ?... Non! non! c'est en soule-
vant les haines, c'est en rédigeant les articles sanglans de la Malle du soir
I. ening-Mail), c'est en faisant de la bigotteric productive dans VEvening-
l'.ul; i : S'ils avaient une foi sincère, je ne m'élèverais point entre elle. Je
crois fermement à la religion que j>' professe, je suis catholique romain
jusqu'au fond du cour; mais pour et la je n'en respecte pas moins les con-
fierions protestantes de l'honorable ami que voici prés de moi. A Dieu seul
il appartient de décider entre nos deux cultes! Ce n'est point à la légère que
je vous parle de tonl ceci , et je n'en eusse point fait mention , si mes enne-
mis ne m rossent rendus coupables de blasphème. Remarquez bien que je
1rs ar leur- ageni -ont de véritables blasphémateurs.
Je me soutiens de Watty-Cox , éditeur du Dublin Magazine , qni disait
que contre ses ennemis , an moyen d'un faui serment, il se serrait de la
Bible connue d'un poignard qu'il lavait plonger an coeur.
\ oulez-TOUi savoir comment eux Hamilton el \\'i >t propagent la
religion ? I Par Is subornation , 1 1 c irruption el le blasphème !
i • comme ces hommes qui , dans les papiers publics, mettent desi
M. Button ci moi. On les appelle wetleuant. Eli bien' un
ut épicier, appels un jour son commit. Harr . mon
i , lui dit-il , as-tn mil <\>- l'eau dans le tabac 1 — < rai , maître, rép
il 1 1 \ . — 'h' i bien ! Harry, tu mis du
— ( )ui , mail i . çon '
est, et prl Dieu que 1 1 pratique vienne.
182 REVUE DE PARIS.
a Les agcns de West et d'Hamilton font des saints de cette classe. Ils
mettraient volontiers du sable dans la cassonnade et de l'eau dans le tabac,
pour que la pauvre vieille femme ne put avoir moitié de la valeur de son
penny (demi-sou anglais). »
Après avoir ainsi préparé favorablement son auditoire, et s'être mis avec
lui en rapport d'idées simples, par des paroles simples, O'Connell jk.ii à
peu laisse sa passée s'élever jusqu'aux plus hautes considérations n -es,
morales et politiques; l'esprit du peuple le suit sans peine dans les bat.
ions de l'intelligence, et ils en redescendent tom deux , l'un , pour pro-
férer et l'autre pour entendre de saintes paroles, toutes parfumées le
patriotisme et de poésie.
« Vous êtes tous calmes, paisibles, amis de l'ordre et de la sobriété, et
vous retournerez, j'en suis sur, à vos demcui litOI (pif j'aurai quitté
les bustings (oui! oui! ); que chaque homme qui connaît un électeur, aille
vers lui, et le chapeau à la main, le supplie , pour l'amour de l'Irla:
ne point manquer de se trouver aux bustings demain de bon matin. l^u'il
l'engage môme à avancer sa montre d'une heure; ayons un grand jour de
plus pour la religion et la liberté, pour la religion sans tache, que lanctifieat
les plus purs sentimens de bienveillance et de charité! pour la liberté qui
ne reconnaît que le joug de la loi, et Qui est indépendante des caj r
de l'oppression des hommes! Oh! puis-' une telle liberté visiter
nos plaines riantes et nos vert» s jnoutagnnt I PniSM cette liberté , COOnaSC
l'éclair qui traverse la nue, diaprer de tel feu Im Sans de DOS I •"MM,
réchauffer nos charmantes vallées, et luire radieuse sur les plus hautes
cimes de l'Irlande. Alors un boSSUM universel retentira de Connemara au
imet de Ilowth, et du Gianl's Cawscway au Cap (".Icare : ll,>urrah!
Ii'iurriih ! mc-n nfuits , pour la liberté, ls vieille Crin ! et la reine! u
La foule s'éCOUUI en effet calme et lUeucieUM, Comme -i O'Connell ne
venait point de l'agiter au gré de SOU souffle puissant. Sans doute elle lit ce
qui lui avait été reCOUUnandé, et, chapeau bas, elle alla quêter d< -
r l'niiviiir île VlrUmd» , SOflUne un autre jour elle \a demander l'aun.
pour l'amour de Dieu, car le lendemain , jour définitif, la reforme triompha,
et le shériff proclama O'Connell et Hultan députes de Dublin , pour la cite
I avaient réuni : O'Connell trois mille cinq cent Soixante»! \ 1 1, et
Ilutton trois mille cinq cent quarante-deux. Ilanitlton et West, leurs Con-
CUrrenS, avaient obtenu, l'un trois mille quatre cent SOixantC-sept ,
Feutre omis milie quatre cent soixante-nne.
( ;.>,.i DC rolr que le Chiffre mesquin de la majorité obtenue , il sem-
blerait que l'on ne peut tirer de cette élection aucune induction fax oral
l'avenir de l'Irlande , et qu'il n'y a pal a faire sonner bien haut l'a
que Dublin a faite d'OTODDell. <);:i , en effet, au premier abord . I on
.pelle O'Connell, qu'l - l'une majorité de qiia'.re-vin
I
Ce que h 1-1 ; "i se courber enm et plein d'admira-
REVUE DE PARTS. 183
tion même devant elle; pour apprendre aussi à connaître O'Connell , et à
bénir cet homme si grand et si simple ; pour savoir au nom de quelle puis-
sance il parle , et ce qu'il pourrait oser, et de quelles espérances , de quelles
garanties de tranquillité et d'attente paisible sa nomination est le symbole,
il faut avoir parcouru Dublin le jour et aux heures avancées de la nuit; il
faut s'cHrc rnélé aux groupes, qui, manquant de pain , attendaient dans Green
Slreet l'heure où leur Muise devait faire descendre sur eux des paroles de
consolation; il faut avoir entendu uu vieil Irlandais , tout courbé par Page
et par la misère, se redresser les larmes aux yeux pour vous bénir des six
pence que vous lui aviez glissé <!ans la main, et vous dire avec une orgueil-
leuse joie : « La souscription master O'Connell en aura la moitié ! » Il
faut surtout, durant cinq jours, à sept heures du soir, quand le poil était
fermé, il faut, pluie, vent ou soleil , il faut avoir vu sur les hustings O'Con-
nel, l'homme grand et fort, le front large et élevé, la poitrine large, haut
de prés de six pieds, les bras nerveux , la bouche dédaigneuse , l'œil mena-
çant , carré par la base et par le faite , taillé pour la lutte à mort qu'il a en-
gagée avec la vieille Angleterre, égoïste, oppressive, orgueilleuse, sans
entrailles et sans intelligence; il faut avoir entendu sa parole rouler, rail-
leuse, tonnante, plaintive ou provocatrice, sur les tètes de tout un peuple
sans linge et sans coiffure, et faire courir le frisson de l'enthousiasme sur
toutes ces chairs, dont le nu parait à travers les déchirures de vêtemens.
Car, sauf quelques exceptions rares, c'est là tout l'auditoire d'O'Connell :
des enfans nus, des vieillards nus, des femmes nues, des pauvres, — et
les pauvres, c'est toute l'Irlande! — qui se pressent dans la rue étroite des
hustings , se suspendent aux frontons des portes , rampent le long des murs
et des fenêtres , «t s> penchent aux bords îles toits qu'ils ont envahis pour-
voir, pour entendre minier O'Connell. Il faut surtout avoir vu tout re peu [de,
buveur pnwionnfl de wiskey, se condamner à la tempérance, perce qn'O'Con-
■d leur a dit que l'ivrognerie était la mère des lâchetés et de la corruption.
ud TOUS aurez: vu et entendu 10 , la majorité obtenue ,
quelque minime qu'elle ptnwiflft, root semblera imposante, sublime! car
■ comment il se fait, (pie dans toute une ville ainsi peu-
plée, 00. le bâillon est roi , il M trouve des malheureux qui ont faim , qui ont
Ht nus , etque l'or du tOrytflM n'a pu acheter, n'a pu pou
suicide politique; votre imagination alors plongera dans lefCBOvrei riv<
la vénalité; rooi la rerrei a la i e, profitant pour son oeuvre tentai!
du moment où la faim , la soif, dévorent davant entraillei du père ,
de la rie' re , <|e l'entant , et ou la nudité rend le plus la chair froide i
pé>. VOUS aSSI- .UM au m nih.it de Satan et de I' I du
; lOtJMM et ilu bMOio ; et lion , au nom de la dignité «le l'homme , \nu,
Cerar un peuple qui M BOUM Dm lui-m- nie , n
ewnpt' venir au profit do présent , et met les mur. t- du | . J - au-
dessus des de la famille.
18V REVIT. DE PARIS.
Alors vous comprendrez aussi la puissance d'O'Connell, et vous le bé-
nirez de sa modération; car vous vous direz que, si l'homme irai calme
flots populaires ou leur «lisant : Calinez-vous, voulait leur crier : 1 inai ut pour
la vieille Irlande! demain, ce soir, il no resterait plus rien ici du pouvoir
de l'Angleterre. Mais où cela irait-il? et c'est ce doute qui effraie O'Gmnell
peut-être, et c'est parce qn'O'ConneU s'arrête devant lui, qu'O'Counell ne
jtarait un habile politique et , ce qui est mieux, un bon citoyen, un honnête
me !...
Alors vous comprendrez aussi que l'aristocratie anglaise va de
se reposer plus qu'il ne faut snr la conscience qu'elle a do cotte probité; et
quelques concessions qu'elle ait faites jusqu'ici, elle sentira qu'il eu faut
faire de nouvelles, car O'Connoll n'est ; llemeot l'homme de kilkenny;
ce n'est pins au nom de quelques centaines de pauvres paysans qu'il élève
sa voix! Dublin, qui jusqu'ici s'était tenu en dehors de l'agitation , vient
«l'appeler à elle le grand agitateur, elle l'a proclamé son enfant da«:
tion , elle l'a avoué pour défenseur. O'Connell, aujourd'hui, c'est UMte
l'Irlande!
Moi, qui avais pesé et senti tout cela; moi, qui avais vu pass
sous mes fenêtres, dans le Strand, 1 l iphal des électeurs de
Westminster, promenant , après leur victoire, leurs candidats Brans
Leader, dans dos voitures ornées de lauriers et «le rubans, suivies de plus
décent autres voitures pai 'les couleurs de la réforme, entouré* i
chargées d'un monde fou, gesticulant à outrance, criant à l'avenant, en-
voyant th's saints, des baisers el des aourroa , à des dames qui do haut de
leur balcon , leur renvoyaient ulutS, Imurrtih et baisers politiques; en com-
p r.mt Dublin à Londres | la différence di i s dont chaque ville avait a
demander le re In uement, et de l'intérêt qu'elles avaient au triomphe de
la réforme, sachant combien on cola Dublin l'emportait sur Londres, j'avais
rêvé, d'après celle échelle de proportion, ce que pourrait être Is manifi K
tion triomphale des Irlandais. En bien : le peuple qui souffre le pus ■ été le
moins broyant. Le succès delà réforme, la victoire d'O'Connell mémo ,
n'ont pu élever à de> notes plus liantes le diapason de sa VOIX ordinairement
si Faible, qui accuse d'une m nière si énergique Is longue compn tsion qu'il
a fallu employer pour l'obtenir. Il n'y a eu ni illuminations , ni \
pav . -, ni chants, ni clameur-. 1 i victoire a été aUSSji CalSM , l'Ius «\dme
que la bataille. Seulement, en \ ri -inlant do près, on pouvait lire, •< l! te
daii> i - feus des pauvres, on peu moins combes que i.i veille, le mot
eiefory, non damé dans les rues, on poité MU le chapeau , sur le ventre < l
sur le dos des bommes-placarda, comme I Londres, mais timidement ifficbé
«lovant la porte «b-s eommiltti n - v Dublin, douleur on j»ic. tes beo-
ehes soûl muettes; les murailles parlent seules, comme dans la vu ille Rosne
parlait Is statue de Pasquin< Si quelquefois elles m peuvent
retenir un cri de joie, ce Cri a q u Ique chose de celui de la douleur
REVUE DE PARIS. 185
dirait que les malheureux Irlandais espèrent ainsi que leur ennemi , s'il se
réveillait en sursaut, pourrait prendre le change, ou tout au moins regar-
der comme un hommage à son pouvoir, cet éclat timide du triomphe d'uu
jour. Il se peut que les tories se réjouissent de ces cris étouffés, et qu'ils les
préfèrent aux hurlemens de Londres, de Birmingham et de .Manchester.
Mais que les hanovriens (nouveau surnom des tories) y prennent garde!
Moi qui ai entendu ces cris effrénés et ces cris étouffés, je serais plus
effrayé de ceux-ci que de ceux-là, pour peu que j'eusse quelque in-
térêt de domination ou de fortune. A Birmingham, à Manchester, quelque
vive qu'elle ait été, la fermentation populaire s'en est allée pendant trois
jours en chaudes et bruyantes vapeurs; le lendemain, vainqueur et vaincu,
tout est rentré dans le repos et le silence. Ici, les ames bouillonnent sur
elles-mêmes, l'ébullition comprimée ne se fait jour par aucune issue. Elle
n'est pas plus active aujourd'hui qu'elle ne l'était hier, qu'elle ne le sera de-
main, et sans doute elle ira ainsi jusqu'à la consommation île la matière
qui l'alimente... Quami ce moment sera venu , si par orgueil ou cruauté
l'Angleterre le laisse arriver, l'explosion se fera tout d'un coup et tout à la
fois, et un jour peut-être verrons-nous la mer d'Irlande apporter aux mers
terre et de France les débris de l'impitoyable pouvoir aristocrati-
que, qui dort insouciant et orgueilleux, couché sur le volcan qu'il croit
éteint, parce qu'il en ferme la bouche.
C. Felillidl.
Dublin, 8 août 1837.
TOVL M IV àOUT.
LES MINES
DE DAMMORA ET FAIILEM.
Dans une des provinces les moins riantes de la Suède, dans lTppland,
après avoir traversé les bruyères l 1 les pAturagei rocailleux d'Andcr-
on aperçoit une vallée encadrée dans une l'on t de lapins, comme un |
du midi dans une bordure D0ÎT6. Là sont les champs de blé f de
bluets, li 1 haii 1 d'aubépine qui sillonnent la prairie, et les allée-; de bou-
leau qui ombrageai le sentier. Prei de II . on i otend le bruit de l'eau qui
tombe fur lea 1 bon. Ceet la riTière d'Otterbj qui lantOt jaillit à tra-
versée! < cluses, et tantôt se plonge dans m largetbaai aplani t comme
un miroir et s'endort comme un lac l 11 maître de t ■ustruit
élégante demeure , et les 0UY1 "iers |0Ul renuf l*una[)rès l'autre bâtir, le I
du chemin, leur maison de boisa la suite de celle du matin D l'autre
Côté de || rivière est |g |\m't a. I mflhef, 00 l'on entend au loin
tinter la clochette du troupeau , comme auprès dl s chà! anchc-
Comté. Tonte cette nature est calme, recueillie, et cependant anin: I
matin, les ouvriers ferment la porte île leur demeure champêtre et m ten-
dent à ! : les pajaam deaeni nous transportent, sur leurs petits char-
1 lots suédois , le minerai ou le charbon; la moissonneurs liguiaeut leurs
l.m\ ,rl la jeune fille, avec ses cheveuv blonds tressés, tombant sur l'épaule,
les piedf mis, 1, s épaulei onea, l'en vu, connue Rnth, chetchat m (i.i:
parmi les m.'iss,, mu uis. Lune || |, ■ e , en l'ace du bois de
■ us, l'auberge d'Oftterb] l*0UTn dl do Novateur, et quand
j'y suis entré, et quand on m'a présenté le lifTS oq tous les étrangers avaient
REVUE DE PARIS. 187
exprimé leur admiration, les Anglais avec des vers de Byron, et les Alle-
mands avec des citations de la Bible ou de Jean-Paul, j'ai cru me retrouver
eu Suisse, dans un de ces hôtels où il est convenu qu'on dînera à trois francs
par tète et qu'on écrira six lignes de banalités ou d'érudition.
Hais laissez l'auberge avec ses verts enclos et prenez le chemin du vallon.
A l'extrémité de l'allée d'arbres qui le traverse, voici les appareils indus-
triels qui se dressent dans les airs, voici les pompes qui plongent dans les
entrailles du sol, et les poulies qui crient sous le poids du fardeau qu'elles
entraînent; voici les mines de fer de Danemora. Sur une surface d'une
demi-lieue, les rochers ont été brisés, la terre s'est ouverte comme un
volcan. De tous côtés, on n'aperçoit que des amas de pierres, des machines
en mouvement, et au milieu, l'excavation ténébreuse et profonde. L'œil y
oge avec terreur. On n'y voit que l'abîme, on n'y entend que le sou loin-
tain du marteau des mineurs.
Au bord de ce goulïre béant, s'élève une poulie à laquelle sont suspen-
dus deux larges tonneaux. L'un sert à monter le minerai ; l'autre est la bar-
que flottante destinée aux ouvriers et aux curieux pour descendre dans les
mines. On n'entre pas dans cette nacelle de bois sans une certaine émotion,
:uand les manœuvres lâchent le câble qui la retient, quand on quitte la
terre ferme, l'imagination la moins ardente a le temps de faire toutes sor-
te rêves singuliers, et l'homme qui entreprend pour la première fuis
te exploration souterraine peut adresser du fond du cœur une dernière
pensée à ses amis et se recommander à son bon ange. Le terme du
i quatre cents pieds KMU1 terre. Le long du chemin, la corde peut se
le tonneau peut se rompre sur la muraille de roc contre laquelle on
va M heurter. Qui sait? l'abîme peut se refermer tout à coup et vous en-
gloutir. Mais au moment où l'on parcourt tonte cette série de catastrophes,
'• un sentiment d'héroïsme qui chatouille la vanité, on rencontre trois
ou quatre ouvriers debout sur une vieille cuve, qui montent avec une par-
faite insouciance, en causant, en allumant leurs pipes, et l'on reutre dans
son tonneau, honteux d'avoir en peur.
Tonte la mine est ose longue suite de - humides , creusées comme
ithédrale, rapportées par des ; le pierres ferruginen-
D distance par les fend PI la haut
tel bleu; ici , la terre noire, le sol bourbeux et souvent courert d<
glace. I.a plnie oui tombe par les ouvert la moi
Ces . tailler le liloti de minerai, il faut cnl<\. r |i -
ivrent. Do grand canal traverse tottl a-
lombe dans on r, et la pompi .
mit o moavement tout le jour. Quelquefois, on ne
.1 l'anti urbant ji
une plancbi
I à un in
li.
188 REVCE DE PARIS.
tes, et alors il est beau de voir le foyer des mineurs pétiller sous ces i
meures sombres, et les rayons de la torebe de résine se refléter sur les parois
de murailles où le cristal étincelle, où le grenat rouge brille do.
fer. Là, dans ces profondeurs silencieuses de l'abîme, la voix humaine a un
accent solennel, le bruit du marteau qoi tumbe sur la pierre se répercute
de voûte en voûte avec un son sinistre, et quand on met le Ira à l'une
mines, quand le roc éclate, tout l'< souterrain en est ébranlé, et toutes
les arcades semblent chanceler sur leur base.
La mine de Dancmora fut découverte au xV siècle. Cest l'une des plus
riches de la Suéde. Le minerai qu'on en tire donne soixante et quelque
quatre-vingt pour cent de fer brut. Trois cents ouvriers y travaillent chaque
jour. Ce sont presque tous des le famille qui ont leur habitation dans
la campagne à une ou deux lieues de distant l'i que tout habita-
tions sont entourées d'un cmT s et protégées par quel upesd'arbi -
Elles sont fraîches, riantes, et entretenues avec soin. La femme est là qui
veille tout le jour sur le petit domaine qui lui <>t confié et travaille l
e a l'embellir. Quand le printemps vient, toute cette maison est couron-
née de verdure, des branches de sapin Ombragent lei fenêtres, des bran-
ches de sapin jonchent le parquet , d< BUS d'arbres forment un ber-
ceau de feuillage an-di la porte, on dirait qne le mineur condamné
a \ivrv tout le jour dans ses retraites ténébreuses, demande à trouver, en
rentrant chez lui, toute la verdure et toutes les Oenrs du sol dont il
exilé. Il doit quitter à regret cette demeure ornée par une main \ igilantC ,
1 1 cependant il la quitte chaque matin et n'y revient que le soir.
La plupart de ceux qui travaillent aux min gneut pas plus d'un
rixdaler par jour (1 fr. ôoc). Beaucoup gagnent moins. Bo devenant mi-
neurs, ils Ont fait Ce que lapaient leurs pèl 1 S. Le marteau de fer a été leur
héritage, et le souterrain leur patrimoine. Dfl J lOOl enli
ils ne se plaignent pas de leur sort. Cependant cet isolement de la nature
entière, cette rie | lam les ténèbri peu à peu sur eux. Di
penchent sur le sol qu'ils doivent creuser, et ils accomplissent av< ; a-
tion cette parole de Dieu : 1 <> gagnerai lOO pain à la sueur de UM front.
Hais ils sont rêveurs et silencieux. IN ne rient pas et ils ne chantent |
Quand j'étail parmi eux, au fond de l'abîme, un enfant de I>aneinoi a, qui
devait travailler connue eux un jour, et qui descendait dans la mine pour
la première mr un bloc de pierre et chantait D chantait un
chant de mineurs, composé par un |' l'aldern, M. KœoigSVtcrl L> -
ouvriers le regardaient avec ti 1 semblaient lui din
O paUt ; Ql !
( qu'il y a de plus douleureuz, c'est que 1 ge leur vie. Tout
. leur \ i-.i ■■• se ride, ils vieillissent > te cl meurent ordinain -
sut du mal le trn-, du mal de consomption. L'ouvrier qui me d
naît ces détail*, étiil 1 -memi reuve évidente de cette fatale Influai
RENTE DE PARIS. 189
des mines. Il avait le regard terne, le visage amaigri , et sur les joues cette
fausse teinte rosée qui annonce la fatigue intérieure. Il était là depuis dix
ans. Il sentait ses forces décroître, et il pouvait compter le nombre de ses
jours par les coups de marteau qu'il donnerait encore. Il me conduisit dans
sa demeure pour me donner quelques échantillons de minerai. Sa femme et
ses enfans vinrent à notre rencontre, et il était triste de voir cette femme
bientôt veuve et ces enfans bientôt orphelins s'asseoir auprès de lui.
Fahlcm est à vingt milles de Danemora : on y arrive par les routes escar-
pées , par les forêts de sapins , par les beaux lacs du pays de Gèfie et de la
Dalécarlie. Mais quand du haut de la moutagne on regarde dans la plaine,
on n'aperçoit que des tourbillons de fumée qui flottent à travers la vallée , et
entourent toutes les habitations. Puis, peu à peu, à travers cette vapeur
isse et continue, on distingue le clocher de l'église toute couverte en cui-
vre, puis les maisons. Ces maisons sont bâties en bois, très étroites et ti es
basses, assez semblables aux frêles boutiques de planches que les marchands
l lèvent pour six semaines snr la place de Leipsig : elles ont été [«ointes en
rouge ; mais elles sont devenues noires, et noir aussi est le pavé de cette ville
de forges, et noire l'atmosphère qui l'enveloppe. De toutes parts, à travers
la campagne, on ne voit que des huttes en terre, où l'on fond le cuivre, des
ateliers couverts d'un nuage de fumée , des amas de minerai entassés par la
main de l'homme pendant des siècles , et à une longue distance, une terre
aride, une chaîne de collines dépouillées de végétation, point d'herbe, point
de Heurs, point d'arbres , le loi nu , ebaure , rongé par la vapeur du enivre
qui se renouvelle sans cesse. Depuis l'IIécla, je n'avais rien vu de plus som-
bre et de plus désolé.
rnore l'époque précise à laquelle ces mines furent découvertes, mais
elle remonte très haut. Eu 1347, le roi M gfl S-Smek accorda à ceux qui
devaient les exploiter un privilège spécial; et cette ordonnance , qui ei
encore, en cite d'autres beaucoup plus anciennes, notamment une de 1200.
peuple, qui 8 toujours une tradition pour tous les évènemens dont il ne
raconte celle-ci. Un Finnois, nommé Kare, qui habi-
tait cette contrée , s'aperçut un jour qu'une de ses chèvres, qui avait |
lajoun os le bois , était couverte d'ui > de terrer
I • tait du minerai de cuivre. Il s'en alla faire une perqu
tiOO i forèl , el la mine fut découi 'i te.
le mine était tutrefois d'un merveilleuse : ou y voyait briller
plus beaux Bloos de cuivre , el ou n'attachait pas I l autant de
prix qu'il en a aujourd'hui N - 11 ns \u au musée d'I psal «les ne. m
lans le temps veines fécondes s'ouvraiei I
tien i du mineur. Ce i ot < [ues de cuii i e pur,
• ii i dalei i mme un In-quarto ; le double dater
t demi i > ii r La monnaie de fer 108X1
peli te i
190 EEVLK DE PARIS.
.Maintenant cette mine, creusée par tant de mains différentes et pendant
tant d'années , s'est appauvrie. On en tire encore du vitriol, du soufre, du
grenat , un peu d'or et d'argent; niais les veines de cuivre sont plus rares et
plus maigres. Le minerai que l'ou arraclo /ine aux entrailles du sol ,
De donne, après truis fusions, que quatre ou cinq pour cent de vrai métal;
et l'on revient sur ce qui a été fait autrefois. On reprend les pierres 'léjà
fondues et abandonnées dans on temps de richesse. On les fond de nouveau,
et on en tire environ un demi pour cent.
Lu H.oo, cette mine fut élargie par un cboiilemcnt, où plusieurs personnes
périrent. En 1683, dans une nuit d'orage, toute la ferre qui l'entourait
s'écroula, toutes les roches sur lesquelles elle s'appuyait lurent renversée».
La veille, on ne voyait encore qu'un espaça arrondi et creusé as- liè-
renient,le lendemain c'était un abîme. Les "tivriers étaient heureusement
absens quand la ferre S'ébranla J mais cette catastrophe eausa dans le \
une profonde terreur, et les habitant de l'ahlcm qui l'ont entendu raconter
à leurs pères, eu parlent encore avec une singulière émotion.
Autour de ce gouffre s'élèvent la maison îles chefs de travail et les ma-
chines. On a construit une muraille pour affermir le terrain , et une balus-
trade en bois pour servir de sauvegarde aux pnwyyf C'est là qu'il arriva
un jour une scène touchante, que If. Arndt rapporta dans sou loi/,!;/,
Suiiic, et qui m'a été confirmée parles Détournai lent
de - r un chemin à tTS le pierre et las Ilots de sable
amassés par un ancien eboulemeiit. SOUS une couche de terre épaisse, ils
trouvèrent le corps d'un jeune homme en habits de (été, et portant un
bouquet de Heurs à II boutonnière. La forme îles habits était celle d'un
autre temps; mais la figure du jeune homme n'avait subi aucune altération ;
i la voir ainsi couché sur le sol , le ^ eût
dit qu'il s'était endormi à la suite d'un bal. I habitant de la vill
eeui de la campagne accoururent pour le voir, et personne ne le cosui
sait , quand tout à coup <m \ it venir une Vieille femme qui n'était pas sortie
mis plusieurs années, mais qui n'avait pu résister au désir d'observer
cette i tran merle. La pauvre femme avait les cheveux blancs cl le
front ridé; aile était faible, et ne nsarrhait qu'à l'aida d'une béquille. Elle
lia du jeune homme. pTTTT BU cri de douleur, et tomba à genOUl
devant lui . C'était un ouvrier avec qui elle avait été fiancée cinquante .
auparavant. Le jour même où il devait se marier, il avait disparu , et la mine
au bord de laquelle il nattail l'avait BOgloOtL < >n l'enterra en grande
pompe, et, qualqa n an s, sa fiancée snourut. Cette eanvation ian-
menae, que le voyageur contemple avec étonnosjont , n'est que resnbou-
« hure de la mine. C'est au fond par la tempête que coni-
nii ine le SOUterrain. < >0 entre par une porte étroite , on pote le pied >ur un
lier tortueux , et , une fois la . adieu In lumière du soleil, adieu l'aapi
de la nature liante; le tombeau n' plus DOir, et le chemi.i t • 1 1 -
REVUE DE PARIS. 191
par lequel les Lapons croient que les morts s'en vont en l'autre monde n'est
pas plus triste que ce chemin étroit par lequel on descend dans ces cavernes
de cuivre. J'ai ri de l'école terroriste de Mme Radeliffe et des émotions naïves
que j'éprouvais jadis en lisant ses sombres descriptions. Si jamais Mme Rad-
clifïe était venue à Fahlem, elle aurait brûlé tous ses livres, anéanti toutes
ses tours mystérieuses et ses châteaux.
Le chemin tourne autour de la mine. Des piliers de bois soutiennent, de
chaque côté, la terre qui menace de tomber, et des poutres transversales
forment le plafond de cette longue galerie. Tout ce travail est une œuvre
d'une merveilleuse patience; et quand on pense qu'il n'a pu être fait qu'à
travers tant de périls et à la lueur des flambeaux, il faut admirer l'audace
avec laquelle il a été conçu, et le courage persévérant avec lequel il a été
achevé. L'escalier est étroit et fangeux; on y glisse souvent, et il faut prendre
garde de s'en écarter. Prés de là est une mare d'eau ou un abîme. Les mu-
railles, contre lesquelles on s'appuie, sont humides et gluantes. L'eau filtre
à travers les couches de terre ; le soufre et le vitriol s'amassent sur les piliers
de bois ou sur les rochers; et quand le flambeau les touche, une fumée
noire s'élève sur ces parois de la voûte, et cette fumée exhale une odeur
infecta.
L'étranger qui entreprend d'explorer la mine se revêt d'une longue robe
noire d'ouvrier. On lui donne un chapeau à larges bords et de grandes
bottes. Un homme le précède, portant une torche de sapin ; un autre le suit,
■ iivcnt il est obligé de s'appuyer sur ses deux guides, car l'escaliei
.al et dangereux. A moitié chemin, c'est-à-dire à environ trois cents piedfl
sous terre, l'escalier cesse, l'espace se rétrécit; on aperçoit un trou dans
le sol, on pote le pied sur une échelle: c'est par là que l'on descend; c'est
lj que les ouvriers-, après avoir parcouru toute, 1 ;,s de ce monde - -
terrain, s'en vont chercher une nouvelle veine de minerai. Si, lorsque j'étais
memora, j'avais plaint le sort des ouvriers, combien ils nie parurent
■Ion plui heureux que ceux de Fahlem! car ils travaillent encore à la lu-
mière du jour, Ua volent, par intervalles, le ciel au-dessus de 1' ni i
Ifj s à Fahlem, il n'y I plus ni ciel bleu, ni rayon de lumière, ni l>
rafraîchissante. On n'y entend plm le retCDtiatement de Ce qui | au-
tour de || min", la Tagne romenr qni annonce la présence d< ri vans;
c'est la nuit dans toute >.i profondeur, c'est le silence de la saorl L'ouvrier
; fangeux, entre les murailles humides. One lampe lYrl.iire,
DBM montagne de fer p" m' mii lui. Si la lampe s'éteint, m les piliers de la
mine chancellent, c'en est fait de lui. Quand ■ i\ deux eafa-
plies des shVIis précédenij u'a-t-oo pas le droit d'en redouter
troisième?
M. le gouverneur de Fahlem avait en la boute de donner des ordres pou
• pie l'on dm ut voir la mine complètement , et notre promenade sootei raine.
mima par une Illumination. Nous étions au milieu d'une des plus VS
192 RE\TE DE PARIS.
et des plus hautes arcades de la montagne. Sur les bancs de roc qui la di\ i-
sent en plusieurs galeries, les ouvriers allumèrent des torches de sapin, et
je vis un étrange spectacle. Au-dessus de nous, la voûte de roc noire et
élevée; au Las, le gouffre , et tout autour les torches flamboyantes dan
ténèbres, et projetant, de distance en distance, des teintes ai i et des
lueurs blafardes. Près des galeries, l'eau qui ruisselle sur les mur.iil
les paillettes de fer du minerai, et les grains de cristal, renfermés dans le
roc, brillaient comme des paillettes d'or, comme des gouttes de i i aux
rayons de la lumière, et les étincelles qui s'échappaient des torches pétil-
lantes voltigeaient à travers la grotte comme une fusée, ou descendaient
daoa les profondeurs du souterrain comme les étodes qui glissent sur un ciel
sombre. Et tout était calme, on n'entendait que les gouttes d'eau tombant
tristement l'une après l'autre, comme les larmes d'une veuve, dans le
silence de la nuit. Je restai là jusqu'à ce que la dernière torche fût con-
sumée, joiqa'à ce que la dernière étincelle jaillit dans les ténèbres; poil je
m'en revins rêveur avec mes guides, et, quand nous sortîmes de ce goufre
sans fond, le ciel me parut plus riant, l'air me parut plus pur que jamais,
et je saluai, avec une joie d'enfant, les montagnes v. la DaléctxUi ,
les beaux lacs, les frais jardins et l'heureuse maison de Rothcnby.
\ MuvMiin.
BULLETIN,
Le fait le plus considérable de ces derniers huit jours, dans nos affaires
intérieures, a été , le rrnirait-on ? la distribution «les prix du concours | -
néral. M. de Salvandy a joui du dangereux privilège de concentrer presque
sur lui seul toute la puissance d'attention dont le public dispose chaque se-
maine. C'était une éprouve délicate, il l'a traversée avec bonheur. Les élèves
et tous ceux, parmi les pi s, qui se rapprochent le plus des élèves
par leur âge et leurs vives sympathies, ont adopte M. de Sa! vandy. I ne seule
téance, un seul discours lui ont sufti ; il leur a parlé avec cette chaleur de
cœur qui fait honneur à l'homme sans rien ôter à la dignité du ^rand
maître, et il a et-'' applaudi , parce qu'on le savait convaincu. Même les
prits plus sévères et plus froids rendent justice de [dus en plus à ses bonnes
i -a lovante, à son artivité infatigable, qui n'ont besoin eue d'être
mieux connues, pour qu'il soit lui-même apprécié comme il mérite de l'être,
il ne l'a jamais été, nous devons le dire, linon | lOOJielS
t-èiro s'est-il montré uu peu trop facile à promettre ans jeunes gens*
que !<■ Il .i\ ail , et le travail seul , égaliserait DOUT eux tOUÛ I les I • ' n < 1 1 1 î < >ns
du se i tant de chances farorables qu'il en a touIu Tolr d
notre société actuelle; mais une pareille illusion d'égalité, qui part «l'un
I , était bien ible le jour où le toi u-nail pour l.i pre-
, depuis qu'il est sur k -ter au cooronnemenl univer-
nfans , les ducs d'Annulé et de Montpensier. i i présence
iropi ii de cette fête de la bourgeoisie, dans le quartier
populaires et de la jeunesse . î . - . • 1 1 il porte rarement ses
le donner un autre sujet de triomphe sérieus i ' de joie réfléchi
H, -!■ Sahandj et a tout le cabinet auquel d appartient, car rien ne prouve
19+ REVUE DE PARI g.
mieux la sécurité qu'a faite à la personne royale le ministère de l'amnistie
Nous ne rechercherons pas curieusement , avec d'autres journaux , t; - - -
vans en histoire, s'il faudrait remonter plusieurs siècles dans nos annales
pour trouver un roi de France assistant à une pareille solennité; mais nous
affirmons hardiment, sans faire remonter bien loin nos investigations ar-
chéologiques, que, si le ministère du 6 septembre, cette dernière et mal-
heureuse tentative de l'ambition de M. Guizot, avait persisté jusqu'à ce
jour à s'imposer au pay- , 1. roi n'aurait jamais eu l'idée ni le pouvoir d'al-
ler àlaSorbonne, avec sa famille, embrasser ses deui jeunes fils , et les
prendre par la main , au milieu de leurs camarades, aux applaudissemens
de toutes les autres familles, [magma quel rôle , sous la férule d "W I '.ui-
Z'4, aurait joué la royauté, si elle avait eu l'imprévoyante faiblesse de pa-
raître à la distribution des prix, comme pour couvrir de MO inviolabilité
impopulaires doctrines d'un tel grand maître; elle aurait couru le risque
d'assumer sur elle , en échange, quelque chose de la responsabilité minis-
lle , qui , dans ce pays latin, si libre de gestes et de pan parfois
mise en pratique par une multitude irrespectueuse. La route même,
Tuileries à la Sorbonne, aurait paru semée de périls qui eussent interdit à
M. Guizot d'espérer un auditeur de i tte autorité. Aujour-
d'hui , le roi peut accompagner les siens quand ils vont jouir, à l'Univer>
de ces innocentes vict ic le maréchal de Villars avait la sioguh
fantaisie de préférer à d'autres trophées plus nlorieux.
Plaise à Dieu que la famille qui nous gouverne ne pense pas toujours
comme le maréchal de Villars, et qu'elle donne à In elle-même
d'autres triomphes plus grands et plus positifs, auxquels puisse applaudir une
puissante et peu littéraire, la \oix du jtouple , qui dicte pourtant aux
historiens : | qu'il y a de rrai , de profbod et de durable dans leurs
écrits! L'amnistie a déjà fait beaucoup pour atténuer ce qu'il y avait eu
d'e\ lias le système de gouvernement suivi depuis bientôt sept ans:
mais il reste encore à faire une bonne moitié du travail qui
nous semble nécessaire.
L'imperfection de i me, qui a eu sa valeur utilité incoote»-
tables, éelate aujourd'hui par deux cotes principaux l.e besoin de résie-
MB émeute^ | finir avec le désordre intérieur avait tendu à l'exeèf
^••rts du i-uv.ir. Pendant la lutte , il y avait des humni
<!re et de laejeaae . aaaii qui ont ieseatraflles plu* t "7«>t et M. I
sil,et qui, t' ut en reconnaissant à la ICCiété k «lr>it de te défendre , tout
en concourant même à cette défense par Ici il pas eu de gortt pour
se faire s des hautes oevvrefl d'un régime impitoyable : ces
urnes M sont levés après la défaite des partis, et ont prêvhé la
Meils, elle a f«it entendre , par leur
gane, des mats de pardon; elle a desarmé les haines qui n'ont pu être étouf-
s, enlevé ■UVSasmai laftté publique dont ils abusaient et qui seule le*
HEYrE DE PARIS. 195
rendait redoutables, et maintenant la royauté se présente dans nos fêtes avec
la même assurance et presque avec la même faveur et les mêmes sûretés
qu'aux premiers jours de son avènement. Voilà l'ouvrage de l'amnistie à
l'intérieur.
Mais, dans notre système de politique extérieure, il y a eu aussi de l'exa-
ation, et disons-le, une exagération de la pire qualité, celle de la fai-
blesse; il faut l'attribuer à la crainte, a=sez légitime, il y a sept ans, de la
propagande universelle que prétendaient organiser certains esprits aven-
tureux. On s'est jeté d'un bond à l'extrémité opposée, de peur de paraître,
aux yeux de l'Europe, les encourager dans leurs périlleuses espérances.
Une crainte semblable serait bien chimérique aujourd'hui ; on peut se
remuer, agir ou se poser fermement vis-à-vis de l'étranger, sans passer
pour des rabâcheurs d'anciens clubs, qui voient à tout propos, dans les
affaires, les fantômes de Pitt et Cobourg, la convention de Pilnitz, le con-
grès de Laybach , de Troppau , de Vérone. L'Europe sait à quoi s'en tenir
irmais sur notre modération. N'ayons qu'une inquiétude maintenant,
c'est d'avoir été trop modérés. Et qu'on ne nous réponde pas en portant
trop haut 1rs deux ou trois choses qui ont été faites en sept ans, pour re-
lever le nom de la France , quoiqu'elles n'aient pas été sans gloire. L'expé-
dition de Belgique était une question de vie ou de mort pour notre révo-
lution et notre nouveau gouvernement; c'est pourquoi elle n'a pu être
essentiellement une question de grandeur : or, nous disons que la France
doit aspirer aujourd'hui à quelque cliose de plus qu'à vivre seulement. La
prise oTAoedM S bien été un fait de quelque hardiesse; niais comme il n'a
été Miivi d'une collision qu'on pouvait craindre, nul ne peut dire s'il
aurait été soutenu avec la même résolution de caractère : ce n'est jusqu'à
présent rien de plus qu'un coup de tête de Casimir Périer, inspiré par les
jeunes doctrinaires qui , pour la plupart , n'y rat rien compris.
En Espagne, plus que partout ailleurs, le gouvernement français a, de-
puis UM0-ttmpB, une occasion de prouver sa loue et SI liberté d'action.
Là, en effet, que don Carlos l'emporte, et MM M croyons pas que la France
MM destinées nouvelles nient en péril; mais la dignité de sa revolut |
serait compromise, et c'est uses.
N ■ demandons pas to. 'intervention : il est peut-être trop tard,
après avoir livre l'Espagne à elle-même, dans une ■ longue et si lab
épreoti ■ lie doit se tirer maintenant sans intervention » 1 i r -Ile
ne vent p.is en sortir d> pour ainsi dire etneéodn rang des ne*
lions. Mais il est du moins possible et juste, il serait dans l'intérêt de la
nceife. en lait de i conditions de la lutte
olutismc, représente pardon' , Ot l'ordre constitutionnel,
qui se penonoi! Mu i.-Cliristino.
I ntre do I et les poiOMBV es européennes, qui sont ses alliées natu-
relles par la force même de leur gouvernement, il n'y a point di
190 BEVUE DE PARIS.
mol , ayant dato cortainc ; mais voilà quatre ans qu'elles font mille sacrif
d'armes, de munitions, d'habits et d'argent, pour le soutenir. Elles eom-
meoçaient à se lasser, il est vrai, de le voir COOfiné dans les provinces sep-
tentrionales et de nourrir l'insurrection sans rien résoudre; elles lui ont
ordonné de passer l'Ebrc, il a obéi , et les voilà de nouveau d - à four-
nir leurs subsides de guerre, tant qu'il sera sur la rive droite de ce lieu
où il manœuvre en ce moment. Quoique soit le sens de ses marches et con-
li -marches, auxquelles les puissances européennes comprendront » qu'elle!
pourront, leur appui, s'd peut se maintenir sur es théâtre d'opération*, lui
est acquis pour quelque temps encore, pour tout le tempe néo Mdre à une
dernière et décisive expérience.
Noua avons eu la preuve, il y a déni jours, par une source particulier!
digne de toute notre confiance, que le gouvernement pi II toujours
On des banquiers du prétendant. Le cabinet de Berlin vient de livrer à une
maison de cette ville , goe nous pourrions nommer, \ iii-'i-eiiii] mille roi -
pour le service de don Carlos, et il a imposé au> de ce prince, pour
unique condition, que ees armes ne soient pas transportée! suis pavillon
prussien en Espagne. On pourra employer ce pavillon pour les faire pu
de Dant/ick dans le port libre de Hambourg, OU commencera l'obligation
de recourir, pour leur transport ultérieur, à un navire dont l'orlj
puisse compromettre la Prusae. La Hollande, et qui sait? la Sardaigne en-
core, peut-être, se chargeront de ce bon office pour le prétendant.
Et, après un pareil exemple , nous, les premiers signataires de la qua-
druple alliance, et les plus mtéreseésàsa généreuse exécution selon eon
esprit, et non pas seulement selon sa lettre inanimée, nous ne ferons rien de
plus que d'exercer une surveillance exacte, mais mesquine, sur la ligne
frontière des Pyrénées! Nous H,' saurons porter secours i l'Espagne consti -
tutionnelle qu'en remplissant pour elle le sen ice de douaniers | i. comman-
dant Dumesnil n'a besoin que de 550,000 fr. pour mettre sur pied m légion
tout entière, officiers et soldats, et la conduire à la frontière; il ne trouve
personne pour les lui prêter : la munilicence publique, à défaut du gOQVar-
neinent, qui est entravé visiblement par une volonté puissante . I \>''it pas
se souvenir qu'elle a prodigué autrefois aux (irecs, par enthousiasme, des
trél VI dont une faible partie viendrait bien a 01*0001 aider une cause qui
nous touche de plus pi
Il est permis de Croire que cinq mille hommes de plus, dans le nord de
l'Espagne, lui auraient été d'une grande utilité dan- les dernièrea circon-
stances, car DOUa ST0OS entendu U)l I (DOll loi plu- et l.urc-, qui M trou-
vent aujourd'hui à Pans , expliquer II marche en avant des h.uides carlistes,
jusqu'à Ségorie et au-delà, par le rappel Inopiné da i du
baron i > »s Amas, qui irait une ligne d'opérations a défendre et s'est TU
forcé de l'abandonner. < féal ainsi, pour le dire en passant , que l'Angli terre
sert quelquefois sas alliés : elle provoque, on Pot tagal ,une révolte militaire .
REVUE DE PARIS. 197
pour le rétablissement de la charte de don Pedro, qui doit ramener au
pouvoir des ministres plus disposés à subir le vieux joug commercial du
traité de Methuen, des hommes moins pénétrés que M. Passos et ses amis
de la nécessité de donner enfin au peuple portugais une nationalité distincte,
des intérêts qui lui soient propres et le courage de défendre cette indépen-
dance nouvelle, le plus honorable des rêves tout au moins. L'Angleterre,
pourvu qu'elle espère réussir dans son dessein, se soucie assez peu de
susciter, en Portugal, des difficultés et des périls, qui enlèvent une force à
l'Espagne, son alliée aussi, pour laquelle elle a jugé bon d'appuyer un
système de politique contraire. Le baron Das Antas est rappelé par son
gouvernement; il laisse, sur le point dont il s'éloigne, un vide que le gé-
néral espagnol Escalera, placé d'abord plus au sud, s'efforce de remplir.
Le capitaine-général de la ZS'juvelle-Castille, Meniez Vigo, n'étant plus
protégé d'assez près par le corps d'Escalera, qui était pour lui comme une
espèce de garde avancée , se croit trop faible pour défendre la province qu'il
commande et donne accès , jusqu'à trois lieues de Madrid , aux bandes car-
Zariatéguy. Voilà ce qu'à pro luit un déDcit de troupes dans une
seule des cases de l'échiquier militaire où l'Espagne constitutionnel!'
tient sur la défensive : l'incapacité des généraux christinos, leur désunion,
leur jalousie coupable, il faut le répéter sans cesse, ont grandement con-
couru aux déplorables effets que nous voyons.
Il ne s'agit pis encore, heureusement, d'un résultat définitif. Le gouver-
nement de Madri i : _ e, dit-on, pour conserver à son service le corps
du baron Das Antas, et il a chance d'y réussir, depuis qu'on voit, en Por-
1 , l'insurrection chnrlsle aller beaucoup moins vite et moins bien que
il nt les Anglais. Il a d'ailleurs appelé à lui toutes les foi
nationales qui lui sont ni , et sur tous les [oints, un corps de
christinos est opposé à un corps de carlistes. La lutte va linir par s'en-
gager, nous devons l'esj ni : il y a pins, et parce que nous aimons V ■
lions nettes et tel promptes solutions, nous regard ,rne un
bien que les injonctions d pe absolutiste aient ol u < "ai l
s'en aller \ ider m querelle sir des champs de bataille plus rapprochés de
M si toutefois il <ï"it y avoir enfin des champs de bataille dan- cette
rable guerre. T< n! combat sur le terrain "û >"nt les deux partis
, ni.iL'i plus décisif que par Ii , quel q ombat,
et bien qu'ils n'y \etnllent mettre, ni l'un, ni feutre tOOt leur enjeu.
aux christinos , el que le
tendant, pour avoir quelques-uns dexes ch uérillas auxpoi
M lrid,n'( i la veille d'y entrer. Si nous nous trompons, notre
• par les i ersonn - - lea mieux pi Madi me,
• le v< rit kble él it d< (avorab
malgré toutes les apparences , au _• Qvernexnent de la reine Isabelle N
limples prévitioi panons n'avons jan
108 REVUE Ï)E PARIS.
données poar quelque chose de plus, ne sont pas démenties par les rensei-
gnemens qui nous arrivent, à l'heure qu'il est, des sources les plus véri-
diques. Un observateur, bien placé pour voir exactement, écrit à peu
près ceci : « Tout ce que vous pourriez imaginer, à Paris, de la faiblesse
du parti de don Carlos et du peu de racines qu'il a en Espagne, D'appi -
che pas de la vérité. Ses bandes sont à quelques lieues de la capitale, et
l'on y est tranquille : on a la confiance qu'elles seront battues et < -. o
Nous avons besoin de partager cette confiance pour nous expliquer com-
ment le gouvernement français n'a point agi davantage en faveur de la
cause constitutionnelle : cela serait inconcevable, s'il ne s'était dit que
l'Espagne pourra suffire seule à la rude tache qui lui est imp<
Plaise à Dieu ! mais l'œuvre est bien lente , et en attendant qu'elle tourne
favorablement, ses incertitudes et ses haltes i :it d'une mani
lâcheuse sur nos propres affaires. Voici, dit-on, la dissolution qui i.
plus aussi bien accueillie qu'elle l'était, il y a huit jouit, par la 0 -
ronne. Il faut compter encore sur la persévérance qu'a déjà mont
M. Mole dans cette question capitale et aussi sur une heui
évènemens extérieurs, contre lesquels il n'irait pas, avec son esprit calme
et vraiment politique, se cabrer imprudemment , s'ils étaient tout-à-fait
graves, aussi graves qu'on le dit et que plusieurs le souhaitent.
M. Mole | déjà terminé quelques grandes affaires, qui ne semblaient pas
très près d'une solution définitive : il I signé, av , l'amn.-
dont il avait fait la base de sa politique; il a montré le roi au peuple, jus-
qu'à quel degré de confiance mutuelle et dam quelle familière sécurité,
vient d'en jager tout à l'heure; il a conclu le mariage de M. le duc d'Or-
léans ( )n voudrait que d'autres question-; qui SOUt à résoudre , dam un ave-
nir plus ou moins prochain, lui fussent i : le coins prospère des
érènemem : Mil parait appartenir à sou habileté et découler de ce qu'il a
déjà fait. La dissolution e>t la première de ces qu . et pour celle-ci,
il est important qu'il profite de son alliance avec M.di Montalivet, l'homme
le plus capable d'agir sur les élections par les influei
et de les obtenir bonnes pour la royauté , boonei pour I' DOntrail
une coterie qui ne BOOge ni au pays, ni à la royauté, ne fuit qu'elle-
même dans les affaires publiques, et , tà elle devait un jour convoquer le
corps éleet mirait y Faire exclusivement refléter son image cor,
dans un miroir trompeur. Il y aura , de plue, pour le gouvernement fran-
çais, une chose à faire, que M Holé pourrait faire avec plus de mesure,
d'indépendance et de délicatesse qu'un autre; il y aura à suivre, un jour,
les diverses eaudi latures qui se présenteront pour le n de la H
\ toria ; il faudra chercher s'il v a mo\en i! 1er les unes, d'écarter
ISS I ItreS, autant qu'il sera donne à la Traitée d'influer sur une affaire qui
leuible , au premier abord , purement an;
Parmi Isj candidats que l'on cite déjà, U J I le prince 6*1 . que la
REVUE DE PARIS. 199
jeune reine et son gouvernement ne choisiront pas, s'ils gardent quelque
estime pour leurs plus proches alliées, la Belgique et la France. Les affec-
tions de famille qui unissent la reine et surtout la duchesse de Kent au roi
Léopold , leur feront sans doute une obligation personnelle de ce refus ; mais
le gouvernement britannique pourrait vouloir demander à sa jeune souve-
raine ce sacrifice de ses senti mens; et qui sait si la balance, où l'on se met-
trait à peser des engagemens antérieurs de parenté et des intérêts politi-
ques, ne pencherait pas en faveur du fils du roi Guillaume ? Ce ne serait
pas la première fois que l'Angleterre , foulant aux pieds les liaisons du sang,
aurait trouvé avantage à faire cause commune avec la Hollande. Nous ne sa-
vons pas quel intérêt nouveau peut surgir, et rendre à ces deux peuples une
alliance désirable.
Entre les autres noms cités par un journal tory, répété par plusieurs
feuilles françaises, il n'en est pas un qui mérite qu'on s'en inquiète. Le
prince George de Cambridge a été nommé; il n'y a rien à en dire, si ce n'est
que ce serait là un arrangement de simple^cousinagc, tout naturel et très
facile, qui épargnerait bien des frais de négociation et des voyages diplo-
matiques. On a désigné aussi, dans la feuille tory , les beaux régens des mai-
sons de Cobourg et de Holstcin-Glucksbourg. Il y a bien, à l'égard de
ceux-ci ou de l'un d'eux au moins, un peu de parenté encore. Nous igno-
rons, du reste, ce qu'ils sont, nous n'avons pas eu le loisir de consulter l'al-
manach de Gotlia ; mais nous souhaitons à la jeune reine de n'avoir qu'à choi-
sir entre eux , puisque leur beauté, qu'on signale, parait être leur principal
titre de candidature.
A ces candidats dont le rang justifie les prétentions qu'on leur attribue,
la renommer , dit le journal tory, ajoute un noble jeune homme en ce mo-
ment il'in.s l'Est ri quiprobabUwunt n'a jamais eu l'idée d'un èrènement pan il
dans ses rivet I | orientaux. — Qui veut-un désigner? un sujet de sa
majesté britannique, évidemment. Peut-être un tel mariage est possible en-
core, sans compromettre la di 'aie, dans cette Angleterre oà l'aris-
tocratie, mèiiie jusqu'à nos jours, a formé une classe toul-à-fait séparée du
B de la nation , et tellement distincte et à part , que les illustres parvenus
dont elle daigne admettre les noms dan-; MU livre d'or, se trouvent, dès I !
lendemain, Complètement ÏSOUl de la tare d'où ils sortent et ne paraissent
pluMoiiserveraucum; trace de leur obscur D ins cette disposition de
la société SI : vrai que la jeune reine eût déjà jeté le^ yeux sur
MM kOWmt, un de SOS Niij"ts , il vaudrait mieu\ cent fois le pi en-
dft pour époux que pour farori. Mais no isejuef rat
l, et que , d'ici S deux ans, il ne s'a - sérieusement du ma-
B d'Angleterre : son extrême jeiim iplexion cm
plus frêle quel lui font une loi d'attendre.
Etevaao aux intérêts plus directs et plus immédiats de 1s iranœ.
Il eu e>t un ojui ni négligé depuis dix . liciers d'il ilti .
200 REVCE DE PARIS.
M. le ministre des affaires étrangères s'en est occupé , et déjà l'on annonce
qu'il est en mesure d'amener une solution de toutes les difficulté! de cette*
affaire, qu'on pouvait croire interminable. A chaque session, depuis ls.
on en parlait aux deux tribunes ; des rapports étaient faits sur les pétitions
des malheureux colons de Saint-Domingue d'abord, et, plus tard, sur les
réclamations des souscripteurs de l'emprunt, non moins malheureux , et
dupes par-dessus le marché; des conclusions favorables étaient prises par
les chambres, la bienveillance du gouvernement était iir et promise.
Par malheur, dans l'intervalle des sessions', où il aurait fallu agir, 1rs mi-
nistres ne pensaient pas à leur promesse. Il n'en sera plus ainsi. H. afoM a
agi, il a fait ce qu'il avait dit à la chambre qu'il ferait, et plus encore.
L'amiral de Mackau a mission d'aller proposer au président I les
bases d'un nouvel arrangement , dont la principale danse rédtth l'indemnité
pécuniaire imposée par M. de Villèlc aux possesseurs actuels de notre an-
cienne colonie. Ce préliminaire était indispensable; la charge de lô<», 000,000
était trop forte. Quand elle aura été allégée , pour ne point d k - res-
sources d'Haïti, et quand le gouvernement haïtien s'y sera soumis, il n'y
aura plus de prétexte à sa mauvaise foi, qui a été scandaleuse dam
les négociations depuis sept ans, Soutenues par la France, à vrai dire, |
bien peu d'espril de suite , et maladroitement abandonnées. Si, apTJ
Consenti de nouveau une indemnité, dont il p mira discuter avt e OOUS le
chiffre, mais à laquelle enfin ou est sûr de le forcer, le gouvernen
haïtien vient , plus tard, à refuser le paiement , ou s'il le fait trop attendre
aux échéances qui seront réglées, le gouvernement français est décidé alors
A l'y contraindre par la force : on bloquera les ports d'Haïti , on suspendra
toute sa navigation de cabotage a?ec le continent et les aub
Hque; on lancera, au besoin, Quelques bombes sur la ville du Cap. Pour
l'accomplissement de ces m< sures de rigueur, nous n'aurons point «le non-
relies dépenses à l'aire , point de Crédits supplémentaires à demander à la
chambre : la division navale, qui lient la station des Anlillt lei
ordres de AI. de afackau lui-même, peut Suffire à l'exécution de celte haute
justice internationale*
On assure que le nouveau traité avec Hait i a été lu, cette semaine . au
conseil des ministres, et nous espérons bien qu'il aura été approuvé I |
commissaires civils doivent accompagner af. de Mark, m. et parmi eux un
membre de li chambre des députes , qu'on ne nomme point , et qui . peut-
être, n'est pas encore choisit La liste est ouverte; il est probable que les as-
pirans ne manqueront pas non plus à cette candidature.
Mais ce qu'on peut affirmer, c'est que voilà un nouveau fonds qui va
tir de sa tm pi ur, a la BOUI M, dl - qu'on le saura SOUI
les vicissitudes d'une négociation entamée. Seulement il faudra qu'on sache
l'expédition partie. Ls B tune ■ rraisnenl besoin de cette expédition. Il n
l'ait presque plus d'opératiOUI n'< M --ur lei chemins de fer, dont Us
REVrE DE PARI^. 201
actions continuent de s'élever, quoique tout le monde convienne que cette
hausse est factice, démesurée, éphémère par-dessus tout; mais chacun es-
père qu'il pourra se tirer de la mêlée avant que la déroule n'arrive, et se
faire remplacer par un spéculateur maladroitement retardataire : c'est
quelque chose comme ce jeu vulgaire du petit bonhomme qui vit eneore ;
celui-là paie l'amende, dans les mains duquel il vient à s'éteindre.
A propos de ce jeu bien connu , n'oublions pas de dire que l'on cote, à la
Bourse , depuis quelques semaines , sur le carnet des agens de change, mais
non pas, à ce qu'il paraît, sur la cote officielle qui arrive jiisqa'aiil jour-
naux, une nouvelle espèce d'actions industrielles, pour une entreprise
qu'on nomme le gaz portât f de M. Gisquet. Ce gaz passe de main en main,
et, à chaque transmission , la hausse devient plus prononcée : voilà un fait
jusqu'ici incontestable. On ajoute qu'il donnera dix capitaux pour un: nous
verrons bien si ce miracle s'accomplit.
— L'été règne en tyran depuis une semaine; la moitié de la population pari-
sienne se fait naïade et se voue à la Seiue et aux bains froids. On ne respire
plus. Pourtant le thermomètre ne s'est élevé qu'à vingt-deux degrés ; il y a
loin de là à cet épouvantable maximum qui faillit cuire la cervelle de
M. de Humb >1 «Jt, dans son crâne, ainsi que l'a conté cet intrépide voyageur
en revenant des régions équinoxiales. Les frais ombrages des Tuileries
sont brûlans; la poussière joue avec le zéphir, à l'ombre ardente des oran-
>; les lecteurs de journaux mouillent le papier, comme s'ils pleuraient.
On devrait arroser les Tuileries; ce serait philantropieu. Nos! irts
sont ravagés par une double invasion de Vésuve- en miniature, qui versent
des torrensde lave aux pieds des promeneurs, et donnent encore à l'atmo-
sphère un supplément de canicule :
Heureux l'homme des rliamps , s'il connaît son bonheur!
Ijrlille a bit ce Wtn 10 n ut, >ur le boulerai Italien. Pardon
d'avoir cité Dehlle.
ri, — loi I. Dopooebel n'< traiot de (aire appa-
raître devant no rare public effray< . m i itz-J mes,
grâce et sans talent, impôt Iministratioc par un pat roi 1e nous
:is connaître nn j"ur, j i*il y a une plaisante bistoire .ï raconl
I !iit l'ai'
spli- I otation d //
^ a 1 1 fort bien vivre dans un bl :i 'i
rvu qoe 1 1
M i ni-
par I
TOMh XXII . i I i
REVi :: DE PARIS.
rection de M. Véron, l'Opéra n'avait joui de plus de faveur. Il est vrai que
l'Opéra n'avait pas Duprez; mais Du;n et est DM conquête de M. Duponr!
La chaleur, qui est à l'ordre du jour, nous fait penser naturellement au
cordon non-sanitaire qui nous entoure du nord au midi. Les fléaux nous
cernent. La peste d'Orient est tomber sur Varsovie, la ville malheureuse.
Leriin est en proie au choléra; Marseille, à peine délivrée de la peste, est
frappée comme Berlin; cette grande ville subit le fléau pour la troisième
fois; on ne doute point que l'excès «les chaleurs et la putréfaction de son
port ne soient les causes de cette nouvelle invasion. Il est étonnant qu'une
ville aui>i opulente n'ait jamais songé à désinfecter son port, qui serait un
loyer permanent d'épidémies, si le mistral ne venait souwnt neutral
tant d'bomicides exhalaisons. C'est très bien de creuser de nouveaux l -
sin>, de e nstruire KS, d'ouvrir le canal de la Durance, de bâtir des
bazars; mais avant d'accomplir ces travaux, il i nt de songer à son
existence, et d'extirper l'ulcère qui vous ronge le sein. Au reste , le temps
est mal choisi pour traiter cette question. Marseille a souffert, dans sa longue
vie de cité, vingt-deux pestes; elle en doit la moitié à l'haleine pestilen-
tielle de son port. Qu'elle y sont,
Dernièrement on débarqua au Havre deui i - - contenant de petits
troncs d'arl rement sculptés; oane ne sut comment imposer
marchandises étranges qui n'a?aii m pas été prévues par le tarif. C'étaient
les de la mer du Sud, que des missionnaires envoyaient à mont
gneur l'archevêque île Paris, comme des trophées de victoire- 1 •
archipels des Marquises, de Meodoce et de Sandwich, furent frapi
d'un droit par .AI. Greterin, et brûlées vives BUT une simple ordonnance
partie du palais archi-episcopal. Il parait que cette aventure a mis le-» idoles
en vogue. On vient d'e\| ment à M. Bai -. Loodi
soixante-dix-huit dieux indienf Cesid (présentent toul carna-
tiom de Brama; les bramines h > oui mises <\<"<* le commerce, il n'y a pins
ligioo! Qui aurait cru cela lesB i! N> G iua
a été autorisé a \rndrc l'Olympe du l eu détail. Las asnatawrs sont
accourus, et le • mercantile a été consommé sans q ma soit
cenda pour punir, comme au dénouement du /' tt la B fadètt d'An:
Api ,t la traite . l'Angleterre commence Is traita
dieux; rien n'esl -aère pour èJbion. Ls vente a donne à M I ilo-
bîns 19 ' quinze Cents francs par dieu : pardi.
pas cher! Plusieurs os de commerce de Paris oui écrit auxeompi
de l'O Gque, pour commander des expéditions de doux. On s bit
jadi les magots chinois; on fende de brillai
h mi les i«i..i, i d I enat, d'< hs . ■'■ Foi ■
g'enrichir d'une nouvelle branche
d'il chambi
■
nou .L
REVUE DE PARIS. 203
l'arbitraire des ordonnances; dès que la loi aura donné le tarif des divi-
nités indiennes, les salons de Paris se peupleront comme des pagodes, et
chaque famille aura un Brama, un Tien, un fétiche ou un Manitou. Ce sera
charmant.
— Le Théâtre-Français, pour dédommager un peu le public des fadeurs
du Château de ma nièce, s'est mis à jouer, cette semaine, OEdipe et Andro-
maque. Nous approuvons fort la reprise de la dernière de ces deux pièces,
mais non la reprise d'Oïdipr. Tous lescentons philosophiques de Voltaire
semblent bien fades et bien insipides aujourd'hui. Andromaque , au con-
traire, pièce admirablement composée et admirablement écrite, est un
sujet d'étude que la Comédie-Française ne saurait nous proposer trop
souvent. Depuis long-temps nous engagions M. Védel à rendre au jour les
chefs-d'œuvre de Racine, aussi le félicitons-nous de nous avoir euliu écoulés.
M. Rouvière a continué ses débuts dans le rôle d'Olello, de Ducis. Nous
maintenons ce que nous avons déjà dit de M. Rouvière. Seulement, nous
l'engagerons à se délier de son amour pour la déclamation. La déclamation,
prise en elle-même, est une qualité qui nous semble assez secondaire, plus
utile à un professeur de rhétorique qu'a un comédien. Je sais bien que ceci
sera considéré comme un blasphème par M. Saint-Aulaire, nuis n'importe!
M. Rouvière semble se délier beaucoup de l'inspiration, de la spontanéité
des mouvemeus, et il a tort. C'est par la spontanéité, et non point par la
déclamation, qu'un comédien peut montrer s'il comprend le îôle qui lui est
confié, et s'il a de lame.
— Un mms à NapUêi réussi au Vaudeville. Cette petite pièce, fort ba-
bil.-ment laite, ne se distingue pas, il est vrai, par le dessin des caractères.
L'intérêt résulte plutôt de l'étrangelé de ridée-mère que de la finesse
détails. Néanmoins DOUS avons remarqué quelques couplets pleins d'esprit
et de grâce, et qui n'ont pas peu contribué au succès. Mlle Mayer a bien joué.
Elle porte le costume d'homme à merveille. M. Emile Taiguy est décidé-
m m Incorrigible.
— L«s variétés continuent à jouer JanoA SU hnnne fortune , et le Gymnase
à ne ncu jouer qui vaille.
— Le mois d'août est peu favorable ans publications nouvelle-; snjri peu
se hasardent dan-, ces chaleurs de l'été; le Journal it,- tu Librairie PrançitiM
d'une pauvreté remarquabl . i ne sont défrayées que par des
ins sans importance, des publications provinciales ou des bro-
chures eu i dont l'amour-propre littéraire Eail loos les fi
in vint distrib lées incognito sus amis de l'auteur. Il n'est donné qu'au
noms d'affronter sans péril l'été, kussi depuis quinxe
jour- n'.i-t-il paru, eo littérature , qu'un ouvrage : Hampralàt
■ I , nu des plus be iui romani de l'auteur d'indiana, el qui
intenant dans toute ins, cai L'édition a été épuisée en très |
•20'f REVrF. DE TARIS.
jours. Nous reviendrons sur ce nouvel ouvrage du célèbre écrivain, dont la
fécondité et la verve paraissent inépuisables. En histoire , il a paru aussi un
livre remarquable: c'est le second volume de Y Histoire d'Espagne, par
M. Rosseuw Saint-Hilaire. Ce volume contient l'histoire de l'I arabe
d'une part et de la Castille de l'autre, depuis 711 jusqu'à 1002. Le travail de
M. Rosseaw Saint-ILIaire est digne de tout éloge et comble une lacune
daus l'histoire européenne.
— An milieu de cette foule d'entre[ librairie qui s'élèvent en fa-
veur de la jeunesse, n l qu'il en est une qui mérite une mention
particul; N jus voulons parler de la Bibliothèque <t' Éducation (1) que pu-
blie Mlle D l'.smery, avec la collaboration de quin/e membres de
l'Académie française ou de l'Institut, de proies eursel de dames distinguée»
dans les lettres. Sa collection offre un ensemble heureusement combim
se divise en tri t'cnfana . fadotêSttWCi et la j< unisse.
La première est terminée, la seconde s'achève. La - le l'enfance
complète en douze jolis volumes in-ls sur velin , et deux cartonnages fort
amusans, qui offrent plus île cent vignettes 00 graTores. L'éditeur fournit
à ses souscripteurs six volumes par an pour la somme de dix francs. Cette
honorable entreprise , qui compte plusieurs années d'existei. sortait
sans bruit, et se soutient par le seul fait mérite. Cette intéressante
collection a fixe l'attention de II Diversité, qui a recommande pour la od-
légei plusieurs des 00 | - qui 11 CODipOSeot, notamment la Mylholi
de M. île Poogerrille. Chaque volume île celte bibliothèque offre une mo-
rale douce, aimable, une instruction facile et solide. I- - lOteon qui mit
le pliiscontnbue a la publication des dix-huit relûmes maintenant en fente,
i M.M.Ch. .Nodier, «le Poogerrille, Jaj, le comte deSégur, de l'Acadé-
mie française; Lebas, maître de conférences a l'école normal lly,
A.-E. de Saintes, Ch. Delattre, ninet; M"1" de Bawr, de liradi,
Méuessier-Nodier , Mi.ia de Savignac, Bm. Ferrand, de Saint-Sorin,
Trémadeiire , et d'autres auteurs non moilM estimables.
— Il vient de paraître un livre singulier, de M. Eugène Chapus, sous ce
titre: Lis Choêêti it Ckei • \. s ' I 'rs ilt /'(Wi-i- une COUT. < >t ni
un roman , ni une histoire , cl ce n'est pas non [dus, tant s'en faut , un guide
pour la chasse, il faut le lin , et on se regrettera pas les heur'
cette lecture. Ce livre ne pouvait être fait qoe par un homme de beaucoup
d'esprit , et par un grand chasseur, 1res impartial en lait de révolutions tf de
coups d'état.
— Les deux derniers volumes des Lettre* du prince Puckler-'Mu<kau ,
sur l'Afrique, ooi para la semaine dernière ckei II. Founuer, rue des
-- \ igustins, -<•■
i yuai VolUin . 18
klftl.
LA
PEINE DU TALION.
• milieu du mois de décembre 18-28, Mme d'Argenest, une
des femmes les plus élégantes de la Cbaussée-d" Antin , recevait pour
la première fois depuis son retour de la campagne. Décrire l;i phy-
sionomie d'une soirée parisienne n'entre pas dans le plan de cette
étude; nous négligerons donc les traits communs à tontes les réar-
mions du même genre pour appeler l'attention >ur on seul épisode du
tableau : c'était une scène expressive, quoique muette, jouée par deux
rsonnages, d'un bout du salon à l'autre; un de ces drames im-
prudens qui, dans la confusion d'un rout, échappent aux observa-
teurs tupei li< iels, mais que dépistent, avec une infaillible perspicacité,
les \ eilles filles, les demoiselle nés, les dames qui ne sont pas
belles, celles-là surtout <|ui l'ont été, en un mot toutes les femmes
mises A la réforme par la passion, <-t , par conséquent , embrigadi
dans l.i gendai merie de la rertu.
i pi emier acteur de i eue mystérieuse pantomine était un homme
d'une trentaine d'années, dont l'air sérieux et les indu énergi p
contrastaient .née l'enjouement officiel de ses voisins. Debout, |
d'une table d é< irté, ses feux, an lieu de suivre les chances de la
■ •ut invariablement ii\é> sur la glace >\<- la chemin
oo eût pu croire qu'il éprouvait, i j savourai son image, le plaisir
d<»nt Narcisse mourut, si la pensive gravité de sa pbj lionomie n'eût
TOME \l.l\. >
20G REVUE DE PARI s.
démenti une fatuité que la position diagonale de la glace rendait
d'ailleurs impraticable. Évidemment il ne pouvait se voir, mais, en
revanche, il apercevait les personnes placées dans l'autre partie du
salon et dont les moindres mouvemens lui étaient révélés sans qu'il
eût besoin de tourner la tête de leur côté.
On regarde un homme en face, on ne regarde guère une femme
laide ou une matrone; il est donc facile de deviner quel devait être
l'objet de cette contemplation semblable à un espionnage : c'était en
effet une jeune et belle personne qui occupait ainsi l'attention de l'< >b-
servateur. Par un séduisant contraste, ses traits peu caraciéii»
appartenaient encore à l'adolescence , tandis que sa physionomie
rayonnait des lueurs d'une maturité précoce; elle avait un visage de
demoiselle, mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie,
sa mise reproduisait ce caractère complexe. Une robe de velours noir,
qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de maria
misait ressortir de blonds cheveux arrangés en bandeaux avec une
ingénue simplicité, tradition du pensionnat. Enfin elle portail une
parure de perles qn'on eût pu prendre pour un emblème, tar la
perle semble créée pour remplacer les boutons de l'oranger; elle
la symbole de la jeune lille changée en femme ; la perle, e'eat la lleui
«lui se fait diamant.
A-sjm- au centre d'un cert le éblouissant de luxe et d'élégance, cette
ature < harmante paraissait isolée dan comme l'est une
i majesté. Toutefois, malgré le calme de sa BOam, un
■nage li\> sur son front démentait cette sérénité royale : indiffé-
rente à la conversation de .sr-, \oisines, elle accueillait d'un air dis-
trait et parfois avec une impatience mal d nnplimens des
hommes empi a ! i saluer. A chaque instant, elle tombait dans
une rêverie involontaire et s'affaissait sur son fauteuil, comme sj elle
eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont, mal
Souffrance, le Cirur chérit la tyrannie. Son regard, quelquefois.
peut-être en dépit d'elle-même, s,- portail rers la le la che-
minée, mais en \ rencontrant l'œil tenace et perçant qui étincelail
dans | | comme brille à fleur d'eau la prunelle d'un serpent,
il se détournait aussitôt. In indéfinissable mélange d'impatient e. d"
malaise et de . rainte. assombrissait alors l'expression mélancolique
de son \ isage; puis , attirée de nou\ eau par je ne sais quel charme,
elle revenait se 11. -ei i a : d immuable qui . à H ils |e>
groupes ondoyaiis dans 1 • raton, la poursuivait comme dans un vol
d'ois< aux le fusil d'un < lias>eur choisit la victime qu'il veut abam
REVCE DE PARIS. 207
Depuis quelques instans la jeune femme, insensiblement subju-
guée , ne cherchait plus à se débattre. Le dépit , l'inquiétude , le mé-
contentement, toutes les brumes de lame qui avaient jusqu'alors
obscurci sa physionomie , s'étaient successivement fondues sous cette
ardente contemplation, comme s'évapore un brouillard d'automne
aux rayons du soleil. Ses yeux d'un bleu sombre et velouté, Gxés à
leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de
ces secrets que la médisance des salons est toujours prête à déflorer
sans pudeur ni pitié. Heureusement un incident inattendu mit fin à
cette scène dont l'imprudence touchait au danger.
— 11 me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme
blond et fort élégant assis à la table d'écarté; Sordeuil, pariez-vous
vingt francs pour moi?
A cette interpellation, le personnage au regard magnétique tres-
saillit , comme un rêveur brusquement éveillé; au lieu de répondre, il
s'approcha do la table, jeta une pièce d'or sur le tapis et vint reprendre
son poste d'observation. Dans ce mouvement , il heurta , sans le vou-
loir, un nouvel arrivant qui cherchait à fendre la foule pour aller
saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent
en même temps pour s'adresser des excuses; mais, en se trouvant
face à face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies fit
place à un étomemenf réciproque qui, «l'un côté, devint aussitôt un
rayonnement de joie, et se changea, de l'autre, en une expression de
contrariété non moins vive.
— George, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer, toi, ici! à
Paris! Et, sans achever sa phrase, il s'avança marnent, lis bras
MI\ertS.
Sordeuil réprima cet oubli de l'étiquette en saisissant à la fuis 1rs
deux m;tins de son interlocuteur; puis , se penchant m m lui, il dit
rapidement d'une \<>i\ basse :
— Je ne m'appelle plus (ieorge Trélan , mais George de Sor-
deuil ; tu o'es pas mon frère : oons ne Dons sommes jamais \ us.
— .le ne ne mi! s pas Ion li l 1 1 il ré] "m lit le plus jeune qneces pa-
roles rendirent immobile; qne renx-tn dit
— Rien, en ce moment. QahteHnoi, je le veux , Léopold , et son-
vii-ns-iui qu'ici ta m- nie BOBSJSjSI BjSjflJ,
— Oin | mystère !
— In mj StèlC de mort; demain tu sauras tout ; voilà mon adresse.
Demain a une heure. — Mauiirn.int m RM parle plu- Bt \a-t-rn.
dm H ; ; i • s - 1 une « arts dans la mam de son frère en la loi sériant
lo.
208 REVUE DE PARIS.
avec une impérieuse énergie, et il lui tourna le dos. Ce mouvement
le mit en face «lu jeune homme blond tjui venait de lui faire parier et
perdre vingt francs à Vécu ;
— Comment, dit celui-ci d'un ton enjoué, une discussion pour un
coup de coude au milieu de cette cohue, des adresses échli
Avcz-vous perdu la tête? Allons, mon cher Sordeuil, et \uus, Trélan,
calmez votre humeur belliqueuse , cl permettez que je vous présen
l'un à l'autre.
— VOUS ^'»us trompez, d Lpernoz, répondit le frére aîné en im-
posant silence à Léopold par un signe expressif; il ne s'a ici
d'une querelle, mais d'une reconnaissance, J'ai rencontré quelque-
fois dans le monde M. Trélan.
— Un cœur d'Amadis sous un frac d'étudiant en droit, reprit
le joueur avec une emphase ironique ; puisque nous somm< :\,
permettez-moi, vertueux Léopold, de faire une confidence au pé-
cheur que VOtcL Met paroles pourraient bl« >- : v otre candeur de
dix-huit ans.
— Au revoir, monsieur Trélan , dit Sordeuil en jetant à son frère
un regard qui lui prescrivait de s'éloigner.
Soumis à cet ascendant de l'Age qui survivra toujours an droit
d'aînesse, ou peut-être subissant l'influence dn secret dont il attar-
dait la révélation, car tout myst< re est un pouvoir, Léopold s'éloigna
en : mais à défaut de paroi - . - - traits OÙ brillaient la fran-
chise et l'ardeur de la première jeunesse, exprimèrent l'émotion que
lui avait causée cette rencontre inattendue.
— Maintenant <pie le lycéen est parti, reprit d'Épernos, voici ce
«lont il s'agit. D'abord pardonnez-moi d'avoir perdu votre argent;
je suis d'autant plus coupable, que je n'ai pas employé tout mon ta-
lent à le défendre. Mais voilà une demi-heure qu'un bonheur odieux
me cloue à celte table do jeu. et j'ai affaire ailleurs; mon , 1 • H Hhello
al d'arriver.
— M. Javen al I
— Lui-même. 1 <• voilà qui salue M d'Argenest, là, près de la
« Déminée.
Au premier coup d'oeil, le personnage désigné par d'Epernoz
n'avait rien qui jusiiii,\t le nom tragique dont il se trouvait affublé.
I était nn de ces beaux gros messieurs de quaranten inqans, à mine
somptueuse Ot à tournure prépondérante, dont le mérite méconnu
des femmes du monde est m rei ani ha foi I spj i lanseui
Le col captif d'un carcan de mousseline trois fois empesé* . 1 ab-
REVUE DE PARIS. 209
domen embreloqué d'une demi-douzaine de cachets de montre clique-
tant à chaque pas comme les sonnettes d'une mule, il fiorissait dans
un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embon-
point irrespectueux, tandis qu'il s'inclinait devant la maîtresse de
la maison, lui donnaient l'air d'un énorme scarabée, entr'ouvrant
les ailes pour prendre son vol.
— Avez-vous remarqué l'épingle de son jabot? demanda le joueur
à son ami.
— C'est un rubis, si je ne me trompe, répondit celui-ci.
— A merveille ! et que pensez-vous de ce rubis?
— Je ne suis pas joallier, dit Sordeuilavec une impatience mal dé-
gui~
— Je le sais; mais d'après l'expression sournoise qu'a parfois votre
regard, je vous croyais observateur. Eh bien! mon cher confident .
je vais aider votre sagacité. I-e rubis de ce bourgeois signifie qu'en
ce moment sa femme est à l'Opéra où elle m'attend.
— En \érité! s'écria George dont la curiosité et l'intérêt parurent
subitement éveillés.
— Puisque j'ai commencé, autant vaut tout vous dire; d'ailleurs
j'ai besoin de vous. Sachez donc que cet homme replet est outra-
isement jaloux comme tousles hommes replets. Il va toujours fure-
tant dan-, l'appartement de sa femme; il fouille les tiroirs, il ouvre
1rs lettres, il compte, je crois, le> feuillets de papier à l'instar de
Bartholo. Bref, cela crie vengeance, el je suis le vengeur. Maisl .
marital rendant tes intelligences difficiles, j'ai dû aviser à
un moyen de communication prudent et commode. Or, mous laver-
val, dont le grand-père était, bijoutier, possède, pour -.i (|.
ration personnelle, une collection de pierreries à rendre jalouse une
duchesse douairière. L'épouse opprimée m'en a donne la liste dont
)'ai composé une espèce de lexique, imité des fleurs persannes et
des quipos indiens; dans cet idiome symbolique »'t hiéroglyphique,
chaque puri m 80118, chaque camée 18 signification. Depuis.
qu'elle me distingue, M lavervaJ préside elle-même à l'em raval
ment i|t- M.n éDOUX qui le trouve ainsi l'agent de mitre correspon-
dais . i rous assure que ce système est fort bon. Au lien de perdre
du temps et de commettre des imprudences en poursn rani la dame
de mes pensées, je n'ai d autre peine que d'attendre à la Bourse le
m m i , qui , chaque jour, i la complaisance de m'apporti r ou
un i. i femme, il est notre pige. m voyagi ur.
210 REVUE DE PARI-.
— Oh! vous êtes un séducteur habile, dit Sordeuil avec un sou-
contraint.
— .Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience, car, étant
marié maintenant, j'ai étudié la question sous se> deux fat es. Si vous
z affaire à un mari, pas de lutte, mais exploitation toute pacifique.
Il n'y a que les sots qui guerroient : l'homme d'esprit ne combat pas
son ennemi, il l'utilise. Maintenant, voulez-vous me rendre un ser-
vice?
— Parlez.
— Je %ais à l'Opéra porter la réponse au rubis. Il faudrait que
vou- eussiei la complaisance d'accompagner ma mère et ma femme
lorsqu'elles voudront partir.
— \e suis-je pas tout à \ous, mon cher Henri? répondit I
ITOC empressement.
— Eh bien! venez; que je fOVJ lasse reconnaître en qualité de ca-
valier servant; surtout quand je mentirai. !)•• me trahirez pas. Ma
femme eet trop jolie pour ne pu avoir droit à des égards, t:
serai- dévoie qu'elle >ou[>< onnàt mes èaoi mités Depuis quelque
temps sa froideur m'a fait faire plus d'une réflexion aérien BR>-
rai' It certain qu'elle est OBfll fois mieux que Mr .la\enal, < L
-ornent je me MM l'envie de devenir le plus exemplaire <!• ax;
mais comment résister au plaisir de ridiculiser 08 gros homme qui
m'a fait perdre ( inquante mille francs à la Bours
— La n ■!i;;r;incr! elle justifie tout, dit Sordeuil d'un ton grave.
— Vous accentuez ce mot-la d'une manière un peu co: pon-
dit en riant d'Épernoz : p<>ur moi . je m coaapiondi que la \ engeance
pariaieune.
A ■ s mots, l'époux infidèle prit le bru de son confident et tra-
furaa k salon en se dirigeant vers la jeune femme qui, un moment
auparavant, avait entretenu un colloque mystérieux BTW ce dernier,
au moyen de la glace de la cheminée, l'n \ oyant ap u mari
ompa;;né de l'homme dont le regard semblait poaaéder »ur elle
une puissance inexplicable, M" d'Kpernoz éprouva un malaise que
trahit bus! i onteoance; elle regarda d'un autre côté en adres-
sant la parole à une de >es voisines; puis. s;uis attendre ta reponau,
se i u son fauteuil et i espira à plusieurs reprises un fia
auspendii à s. m bracelet, comme si elle se fût pré|
imminenie. I es deux hommes armèrent jusqu'à elle sans qu'elle
parut r aperçue; i la roii de m mari. elle tourna la al
sourit trac calme et npondit au >alut de Sordeuil en ut l'air
REVUE DE PARIS. 211
froid et distrait par lequel les femmes cherchent à se débarrasser
d'un indifférent ou d'un importun.
— Ma chère Clémence, lui dit d'Epernoz d'an ton gracieux , on
vient de me prévenir qu'il va, ce soir, une réunion des actionnaires
du bazar. Il est nécessaire que j'y assiste pour veiller à nos intérêts,
car il est question d'une mesure dont l'adoption me contrarierait
beaucoup. J'y vais donc aller. Si l'assemblée se prolonge trop pour
que je puisse revenir, voici M. de Sordeuil qui, en vrai chevalier fran-
çais, se met à tes ordres et à ceux de ma mère; je lui confie mes
pleins pouvoirs.
— Si vous êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec-
vivacité, nous en allons faire autant ; je ne tiens nullement à rester ici.
— Songe que ma mère a commencé son whist; l'arracher à sa
partie serait attenter à la piété filiale; d'ailleurs, continua-t-il en
s'appuyant sur le dos du fauteuil, il y a là trois ou quatre femmes
qui seraient trop contentes si tu partais.
Clémence accueillit ce compliment par un sourire dont le dédain
pouvait s appliquer également à la galanterie de son mari et à la ja-
lousie de ses rivales; puis, prenant brusquement son parti, mais se-
lon l'usage des femmes, habile à en décliner la responsabilité :
— Puisque vous le voulez, je resterai , dit-elle.
— En vérité, madame, reprit d'Epernoz en souriant, ne dirait-on
pas que je vous impose le plus cruel (les sacrifices? est-il donc si pé-
nible de régner?
D (■: circulaire, qui rappelait le maréchal de Villeroy disant
à Louis W enfant : Sire , tout ce peuple est à TOUS, le jeune homme
montra a -a femme la brillante réunion dont ils étaient entourés ci
qu'A lemblait mettre à ^ > pieds par cette muette Batterie. Il
icha ensuite ven elle, lui murmura à l'oreille un tendre adieu ,
tilla, en un mot, a bcs genou tontes le* lents hypocrite* dont
un mari de bonne compagnie a toujours l'attention de < ■i.uvrir le*
infidél , la « on» ien< e tranquillisée par la conviction de n'a-
voir manqué .1 aucune de* du savoir-vivre, il 1e disposa à
tir. En se redressant . ion *\>>> heurta le nei d'un gros mon* e
qui commençait une tort belle révères
— Mille pardons, moucher Javorvl, s'écria le jeune bomme,je
ne von 1 pas : , ',»st cette; superbe cscarboucle que \"u> avei à
iboi qui m'a ébloui.
— Madame, j'ai bien l'honneur... Toujours belle comme un ai
«lit le banquier en recommençant s*>n salut; puis, offrant une satin
212 REVrE DE PARIS.
à son déloyal confrère, tandis qu'il rangeait de l'autre les plis de son
jabot pour mettre en évidence son épingle : c'est un assez joli petit
rubis, reprit-il; mais j'ai des pierres beaucoup plus belles. Je vou-
lais mettre aujourd'hui un camée en onix, qui représente l'apothéose
de Germanicus; un morceau rare, vrai antique! mais M laverval
m'a dit : Pourquoi ne mettez-vous pas votre rubis.' et j'ai obtenu •
à ce désir; car, poursuivit-il en l'adressant galamment à Mr d llper-
noz, un mari doit être le premier esclave de sa femme.
D'Épernoz terra la main du gros homme avec un sérieux admi-
rable, prit congé de Clémence par un dernier sourire, et partit pou
son rendes-Tons, ai oirjetéà son confident on de ces regards
diaboliques, qu'échangeaient an passi • 1 ts augures de Rome. Plu-
sieurs femmes s'étant levées pendant ce diali un fauteuil
trouvait vaeant prés de là; tandis que M. Javerval, SUSSM1 sang < i
eau afin de sortir d'un compliment où s'était engrai ëe SOfl amabilité,
allongeait le bras pour en prendre possession , Sordeuil, jusqu'à!*
téninin muet de tout ce qui s'était pa i a empara, et s'assit à
côté île M'' d'Épernos . an homme décidé à maintenir V i droits du
si;;isbéisme, qui renaît de lui être conféré. Le banquier fronça le
souk il -ans rien dire, et chercha de l'œil un autr< . La jfuno
femme ne àt peut-être pas avoué qu'en ce moment un tiers lui
:hlait de trop; mais sa peu- te se trahit malgré elle.
— N'aUes-vous pas aussi à l'as» mblée des actionnaires du baxm I
demanda-l-clle à l'homme au rubis.
— Quelle assemblée, madame! répondit celui-ci en ouvrant de
ros 3 eux.
Involontairement Clémence regarda son voisin, qui ne répondit à
cette interrogation «pi»' par on sourire ironique.
— 11 n'y a jamais de réunion le soir, reprit II. Ja\ri\al: ou VOUS I
l'ait là un conte , madame.
— (. la l Il possible, dit froidement Sordeuil; mais M qui n'est pas
un conte, c'est la Faillite de la maison Oberlin de BruxeuN
— Les Oberlini ont manque ' ia le banquier en èN arquiOant de
nouveau ses yeux efl w • i.
— On ne parle que de cela dans l'autre salon.
— Madame, voulex-vous bien permettre?.» Sans chercher cette
foi> à terminer sa phrase ai sa révéri » . II. laverval sa rua I tra-
vers I i group - qui le séparaient «le l'autre pi i m lam s
dan- un taillis le sanglier qui entend sifQ< r une balle a son oreille.
En toute autre circona Mmr d'Epernos n'eût pas r< I isé un
REVUE DE PARIS. 213
sourire à l'habileté de son sigisbée et à la déroute de l'importun ,
mais l'émotion mystérieuse qu'elle éprouvait depuis le commence-
ment de la soirée étouffa toute étincelle de gaieté. Jouant avec son
éventail, les yeux fixes, mais ne regardant rien, insouciant'1 en ap-
parence, quoique sa respiration «régulière démentît ce calme affecté,
elle paraissait plongée dans une de ces distractions qui servent de
maintien aux femmes au moment d'unecrise redoutée, et parfois dé-
sirée. D'un regard rapide , George s'assura que d'Kpernoz était sorti
du salon; se penchant ensuite vers l'épouse trahie :
— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance
est involontaire. Si l'on ne m'eût amené près de vous , je n'aurais pu -
enfreint votre défense; mais vous n'avez qu'un mot à prononcer pour
que je m'éloigne; dites, le voulez-vous?
Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et
sa physionomie, moins sévère, laissa percer la satisfaction intime
qu'inspire toujours à une femme le sentiment de son autorité. D'une
voix dont la douceur était déjà une récompense :
— Restez, dit-elle, et écoutez-moi. Je devrais vous haïr, mais je
ne le voudrais pas. C'est moi qui suis offensée , et c'est moi qui vous
demande la paix.
— Offensée! reprit le jeune homme, suis-je donc si coupai»!
— Ne rei enons pas là-dessus. J'aime mieux reconnaître que , de-
puis long-temps, ïi< mi-, avons eu tort tous deux; vous, de me p. ni
comme vous l'avez fait trop souvent; moi, de prendre au sérieux un
langage que vous vous reprochez sans doute, et qu'expiera dé>or-
mais voire conduite.
— Je ne me reproche rien, je n'expierai rien; le bannissement
dont vous me punisses depuis quinze jours ne m'a pas changé,
que je vous ai dit, Clémence, ]<■ le pente encore, je le penserai tou-
j Mil •>.
— Est-ce ainsi que VOUS répondes à la confiance de voire ami?
Soi deuil saisit l'extrémité de l'éventail comme s'il en eut voulu n
rder les arabesques, mais , en réalité, pour donner un prétexta i
i altitude familière.
— L'amour, dit-il, autorisa tout, même la vérité. J'ai toujours
méprisé l'hypocrisie, qui sert de masque au\ passions mesquines.
Un autre chercherai! a pallier ce qui \ ni appelés ma traj
1 égard d • votre mari. Je la bais, moi, al je tous le dis, i
tout l'attachement que j'ai pour vos il N"u^ rei
rcuse...
'2U REVIT. DE PARIS.
— Je ne vous demande pas de pitié, interrompit la jeune femme
avec l'accent de l'orgueil révolté.
— El ce n'est pas fie la pitié que je vous offre , mais le dévoue-
ment le plus desintéressé, le plus absolu.
— Je ne veux pas d'un dévouement qui refuse de comprendre que
j'ai des devoirs à remplir.
— Des de \ "ii>! répéta (jeorge avec ironie, et envers qui? env<
un homme qui n'a jamais songé aux siens , qui vous trompe aujour-
d'hui comme hier, comme demain!
— I'rouvez-le-nini, s'écria M'"" d'Éperaos, emportée par la jalou-
sie au-delà des bornes de la prudence.
Sordcuil eut l'air d'hésiter ; puis d'une voix rendue plus incisive
par une expression à la fois indignée et compatissante :
— Vous croyez votre mari en Bandez-vous d'affaires, répondit-il,
et il est en ce moment à l'< >péra aver Mmf Javerval.
— .le ne vous crois pas, s'écria Clémence, dont les yeux étincclè-
rent subitement , tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur
brûlante; et, cela fût-il vrai, il est une chose plus &êk >:t-étre
que l'infidélité d'un époux , c'est la trahison d'un ami. Quoiqu'on voua
ait institué mon gardien je ne suis pas, je pense , condamnée à vous
écouter. Quand ma belle-mère voudra partir, nous vous lirons pré-
\ .nir.
M|;;e se le\a.
— l'attendrai vos ordres, madame, dit-il, en accompagnant
paroles d'un salut respectueux, et il s'éloigna. \u moment où il en-
trait dans l'autre salon, ton frère, qui, depuis leur renconti
l'avait pas perdu de vue. .s'approcha de lui et voulut lui prendre la
main: mais cette avance fut reexiueaée.
— Demain, lui dit Sordcuil en passant outre d'un air soi;
sombre.
Après le départ I déloyal cavalier servant, M** d'EpernOZ
resta quelque temps immobile, savourant dans un morne recueille-
ment la blessure qu'elle \enait de recevoir. Bientôt le dépit, l'or-
,U' il, l'indignation, tontes les passions vindicatives qui fermentent
au ocrar d'une épousa outragée, lui rendirent le doute insupportable :
elle maudit l'esclavage de son sexe, qui ne lui permettait pas d'aller
s'assurer de la vérité; elle lut sur le point de rappeler G< orge pour
lui demander la preuve de s t] accusation : enfin, hors d'cllc-mflme,
ne sachant quel parti prendre , et obéissant à l'instinct d im-
puissance, elle promena tout autour d'elle le regard dune châtelaine
REVUE DE PARIS. 21.")
persécutée qui cherche un défenseur. Ses yeux interrogèrent suc-
cessivement les visages des hommes épata dans le salon, sans ren-
contrer sur aucun d'eux la sympathie chevaleresque dont elle éprou-
vait le besoin. Au moment où elle baissait la tête par un mouvement
de désappointement dédaigneux , quelques paroles murmurées d'une
voix douce et un peu tremblante la lui firent relever ; elle aperçut
devant elle Léopold Trélan. Après une longue hésitation, l'étudiant
s'était armé de tout son courage pour accomplir cet acte fort simple
en apparence, mais assez redoutable en réalité, surtout à dix-huit
ans, qui consiste à venir saluer une femme à la mode. Les joues
empourprées par une timidité qui avait joint son fard aux fraîche-
couleurs de l'adolescence, il avait déjà dit trois fois : Madame: et
deux fois : J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir. Cette gau-
cherie eût peut-être trouvé grâce devant une coquette à chevrons,
mais Clémence était trop jeune elle-même pour apprécier le mérite
d'un novice, et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer à
celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l'élève en droit in-
cliné devant elle , et en apparence pétrifié au milieu de son salut, le
seul sentiment qu'elle éprouva fut cette espèce de joie qu'inspire au
milieu d'une foule indifférente la vue d'une personne en qui l'on a
confiai!
— .Monsieur Trélan, dit-elle en interrompant vivement le compli-
ment laborieux qui lui était adressé, si je vous demande on service,
me le rendrez-voua-1
— I ii service, répéta Léopold, qui se redressa et parut grandir;
p i kn , mad, mu', et fallut-il aller au bout du monde...
— Je ne vous enverrai pas si loin , interrompit la jeune femme M
m de sourire; je ne réclamerai de vota complaisance que
qu'il en faut pour aller d'iri à l'Opéra.
— J'\ rais .1 I iii-t.mt , madame... des que j'aurai rem \<»- ordres.
Clémence hésita un instant, et peut-être, en examinant la physio-
nomie rayonnante de -<>n nouveau servant, se repentit-elle de
démarche; mai-, la jalousie l'emporta sur la réserve.
— Je déaire savoir m M. d'Epernoi est a l'( >péra , dit-elle, en a
.ni -on embarras sous un au- d'insoociaai
I ii voyant un in pour lequel son imagination rêvait déjà
quel pie luit héroïque, aboutir le plus bourgeoisement et le plus mo-
ralement du monde a un mari. In lin sentit tomber son exaltation.
— i lirui-je a M. d'BpernOll demanda-l-il d'un- lo
le.
^16 REVrE DE PAR1>.
— Rien , répondit la jeune (Vnime, aussi mal à l'aise que son inter-
locuteur; veuillez seulement vous assurer de sa présence... Vous le
trouverez peut-être aux baignoires.
L'étudiant s'inclina et partit, aussi désappointé qu'autrefois un
poursuivant d'armes qui, après avoir chaussé en songe l'éperon
d'or de la chevalerie, se sérail réveillé page, comme devant.
Sordeuil avait repris sa position prés de la table d'écarté, et de là
il avait suivi (les yeux, arec une curiosité mêlée d'impatience, la ma-
nœuvre de son frère. Fendant tout le temps que dura l'absence de
celui-ci, Clémence affecta de ne pas regarder di té, 61 M mêla
à la conversation du groupe dont elle faisait partie; mais, ma)
efforts pour paraître calme, l'altération de ses trait- attestait une
émotion extraordinaire. Au bout d'une demi-h. are le D tait
venu.
— Madame, dit-il en essayant une assurance cavalière, II. d'F;
no/ est en effet à l'< )péra.
La jeune femme pâlit et sourit en même temps. Tout autre qu'un
écolier l ùl compris et fut devenu muet ; le ( andide LéOpold pour-
suivit résolument :
— Je l'ai trouvé, ainsi que vous le pensiez, aux baignoires, ;
if 13.
— Seul'.' demanda Clémence d'une \oix à peine distincte.
— Seul ! non pas ^ i aiment , reprit l'étudiant d'un air fia : il y avait
18 la loge deux belles dame-, .M" Javei rai et h bobut.
M"- d'Epernoz ne répondit pas, mais sa main, en se contra tant,
brisa son éventail. Le jeune homme ne B'aperçut de rien : à dix-huit
ans on regarde beaucoup sans voir.
— Lorsque je suis an i\ £ I 1 < tpéra . continua-t-il pour soutenir 1 1
aversation, on jouait le second acte de Guillaume Tell. Nourrit 1 1
tmoreau disaient leur duo; voua aaves, madame, le daoq
i chantes si bien . et que j'ai essayé une fois avei
l'ont en parlant, Léopold, persuadé que le met qu'il venait
d'accomplir lui donnait droit à une récompense, al i'< nhardissant à
la réclami r, ae penchait pour prendre possession d'un fauteuil; avant
qu'il eut eu le temps <l<i i as* oir, « lémence lui dit d'un ton brt
— Je vous remercie de votre compta . monsieur Trélai
je n'en veux pas abua i en i oua retenant plua long-temps; dam
ont des d roi ta à votre amabilité. On vient de former un quadrille
dans l'autre - don . » I | : aonne n'a in\ ité M11 Dalign] .
REVUE DE PARIS. 2i~
— Mais elle est bossue! répondit le jeune homme d'une vois
plaintive.
— A peine. D'ailleurs où serait le mérite, si elle était jolie?
Léopold jeta un regard farouche sur la danseuse en disponibilité,
mais n'osa faire aucune nouvelle objection , car il était à Page heu-
reux où l'on regarde l'obéissance passive comme un moyen de suc-
cès auprès des femmes, et comme un titre à leur reconnaissance.
In moment après, l'étudiant furieux, et la jeune fille radieuse tra-
versaient le salon pour se rendre à la contredanse.
l»-barrassée de son messager, M' M d'Épernoz se tourna du côté
de Sordeuil et lui désigna, d'un regard impérieusement expressif,
le fauteuil vacant auprès d'elle. George obéit en homme expérimenté;
il lit le tour du salon , adressa la parole à plusieurs personnes et finit
par se trouver assis à son ancienne place, sans qu'on eût remarqué
cette manœuvre.
— Ou';iwz-vous donc ce soir? lui demanda la jeune femme d'une
voix saccadée; vous paraissez triste.
— Ne suis-je pas exilé? répondit-il en attachant sur elle son regard
scrutateur.
— Vous ne l'êtes plus; ainsi soyez aimable et tAchez que je le de-
vienne, car l'ennui et la maussaderie de cette soirée m'ont gagnée
malgré moi.
— Croyex-YOUS maintenant que je vous aie dit la vérité, demanda
. deuil, décidé à reprendre d'un seul pas le terrain qu'il avait perdu
quelque! instans auparavant.
— l'a- un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement;
lez-moi de vous, de moi, de tout ce que vous voudrez, nuis de
lui , jamais
— Jan lui, toujours de HO «ri-lii l'amant cm; i ae-
te convention.
— Vous aviez raison , il ei tte femme; roua trois mois
que j'en veux douter. < >h ! je 06 -ni- plu- ISSeï belle ni iSSOI JOUI
quoiqv prétendiez le contrait me parles pins de lui, tous
dis-je. Comment me trouvez-i marqo
tent pas que j'ai mis une robe noire. Ne diaiez-voua pas, l'auti •
. roui préfériez le aoii . dans la toilette d'un'' femnx
— Voua i:
— ' indraia : oui . N
i il fait bien chaud ici; j'-ù II têt "ul
218 REVUE DE PARIS.
ne me parlez jamais de lui, et dites-moi de jolies choses, comme il
lui en dit, sans doute.
I ii indiffèrent aurait eu pitié du sourire convulsif qui accompagna
ces paroles , mais les amans ont en certain cas un privilège de
cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin , George
l'exaspéra; loin de cherchera guérir la blessure qu'il venait défaire,
il l'élargit, afin d'y frayer un passage à sa passion, jusqu'alors re-
poussée; car on ne pénètre que par violence dans le cœur d'une
femme vertueuse, et toute blessure est une brèche. Avant la lin de
la soirée, ce machiavélisme obtint un succès dont eût rougi peut-être
un amour plus compatissant et plus généreux. Cn quittant Mmr d'Éper-
noz, après l'avoir reconduite chez elle, Sordeuil emporta un aveu
décisif, arraché à l'indignation de l'épouse outragée, plutôt qu'à la
faiblesse de la femme attendrie.
Le lendemain, bien avant l'heure qui lui avait été désignée au bal,
Léopold entra dans l'appai tement qne son frère occupait, dans une
élégante maison de L'&Yenuc des Champs-Elysée*
— Maintenant, dit-il, explique-moi , je t 'en conjure, le mystère
dont tu l'environnes. Si ma curiosité .seule était excitée . je la nœoav
teraifl pour ne point te paraître importun; nais à l'étonneinent que
ta conduite me cause se mêle une sorte de frayeur superstitieuse dont
je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l'in-
dulgence.
— Ai-je donc l'air d'un tyran de mélodrame? demanda George en
souriant tristement.
— Que te dirai-je.' Ta me t boulerené toutes mes idées. j,< te
• royaifl à Ibères ou à PHce cl je te rencontre à Paris; il n'y I p M un
au que Blanche, que ta femme est morte, et tu n'es pas en deuil; et
j ie trouve au bail enfin «pic signifie ce (aux nom que tu as pi
— Holà, maître Léopold, répondit Sordeuil en fronçant le sour-
cil, il me semble que nous changea nos rôles et «pieu ce moment
vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m'inlerrovi , ré-
pondez-moi. Comment s(> fait-il qu > vous connaissiez d Lpernoz?
I étudiant ne chercha pas à dissimuler la surprise que lui causai!
cette question.
— 1) l'.pernoz, répondit-il, était au avant soa maiiage.
Je l'ai connu, il y a deux ans, à < herbourg, où il se trouvait en
raison. En arriranl à Paris pour y faire mon droit, il y i une
quinzaine dejOUTI , je MHI allé I lie/, lui , cl notre liaison s'est i MMMI
— Et c'est toi qui, à Cherbourg, l'ai introduit dans notre GuniUet
REVUE DE PARIS. 219
— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde , et comme il ne
connaissait personne dans la ville, j'ai été son introducteur, d'abord
auprès de ma mère et de Blanche...
Si tu n'étais pas mon frère , interrompit George dune voix
sourde , ce que tu viens de me dire serait la mort pour l'un de nous.
— Explique-toi, répondit Léopold, troublé par ces paroles.
Sordeuil fit plusieurs tours dans la chambre comme pour maîtriser
son émotion; puis, se rapprochant de l'étudiant :
— J'ai tort, lui dit-il, d'un air plus calme. Pourquoi t'accuser?
Enfant que tu étais alors , pouvais-tu prévoir les suites fatales de ton
imprudence? Aujourd'hui, tu es un homme, je te dirai tout. Une
affaire où se trouve engagé mon honneur et peut-être ma vie ne doit
pas te rester étrangère. D'ailleurs, j'ai besoin de ta discrétion et de
ton obéissance; tu en vas comprendre la nécessité, car je ne te crois
pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à
tendre l'autre joue après un soufflet.
— On t'a insulté! décria le jeune homme avec une impétuosité
digne du Cid; s'il te faut un second, songe que je suis ton frère, et
que personne avant moi n'aie droit d'être à tes côtés.
— Rien, Léopold! si avant peu tu deviens l'aine de la famille, elle
aura en toi un noble chef. Écoute-moi donc, si d'abord oublie que
tu sors d'un bal; chasse de ton esprit ces images de plaisir, cette
musique enivrante, ces femmes plus enivrantes encore. C'est à une
ie de deuil que je vais te conduire.
Sordeuil s'assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main,
évoquant se, souvenirs dans un morne recueillement.
— Il y a dix mois, dit-il enfin, après deux ans de station aux
Antilles . je n venais à Cherbourg . avec quelle joie, tu dois le com-
prendre! J'allais revoir ma famille, dont j'étais • depuis N
long-temps, ma femme, en qui j'arais placé le bonheur de ma rie!
me » enfans encore, toi-même, Léopold, le plus cher d'eux
tons. Nous armâmes dans la rade i la Bn d'une nuit froide et som-
bre. Incapable de modérer mon impatience, je me li> débarquer aus-
6t. Le ni.niv.ii> temps que nous renions d r en mer régnait
encore sur l.i \ iOe. I ne pluie glacée fouettait les dalles du port, dé-
t <n c- moment , et lr \rnt sifflait .1 BT-
î. Superstition rin,ouplutotprossentimenttrop
juste, ce tris* d'hiver, qui ao aeillait mon retour, me lit épron-
n r une anxiété jusqu'alors inconnue. Ce n'est point ainsi, me disais-jp,
que l'absent < i dans m famille. J'aurais payéden'im-
220 REVUE DE PARIS.
porto quel prix une hourc de jour, un rayon de soleil. D'un pas rendu
plus rapide par une inquiétude indéfinissable , je franchis lei mes
qui me séparaient de notre maison; là, je m'arrêtai un instant w
oser frapper. In incident imprévu mit lin à mon irrésolution. En le-
vant les yeux vers l'appartement de Blanche, japonais des lumières
à travers les rideaux. I> - lumières, à cette heure de la nuii! Etait-
ce donc une fête? -Mon arrivée était-elle devinée et attendue? Je
m'avançai; la porte n'était pas fermée; je montai l'escalier; celle de
l'appartement était également ouverte. Dans les premières chambi i
plusieurs femmes allaient et venaient d'un air d'agitation et de trou-
ble. Je passai au milieu d'elles sans qu'elles fissent attention à moi,
et j'arrivai enfin à l'appartement de Blanche. Ce que je \i> alors, je
ne le compris pas d'abord, tant ce coup de foudre fut soudain cl
inoui. In triste désordre avait bouleversé le calme et l'harmonie
cette chambre, OÙ s'étaient écoulées les hein. B 1 s plus belles de ma
vie. Les meubles me parurent déplacés an hasard: quelques bougies
brûlaient çà et là, luttant contre les lueurs blafardes du jour ni
sant. Sur la commode, autel improvisé , j'aperçus nn crucifix, un
rameau de buis, enfin, tous les apprêts d'un sacrement redoutai
en même temps, je sentis une odeur d'éther, ce parfum des mouraiis ,
et mon cœur se glaça, car je crus respirer une exhalaison de la
tombe. Eperdu , j'entrai. I n cri d'< lïïoi m'accueillit , et une femme .
Antoinette, ma belle-sœur, bo jeta au-devant de moi; je la repous-
sai, mais sans avoir la force de l'aire un pas de plus, cl je restai pé-
trifié en l'aie du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une
forme humaine étendue, pâle, immobile, expirante enfin , si déjà elle
n'était pas morte, (.'était Blanche I
Léopold pi ii la main de son frère et la serra en silence.
— Ne te mes pas en liais de compassion, reprit SordeuU a\o.
amertume, in te reprocherais peut-être ta sensibilité. In mouve-
ment que lit la mourante m'ai 'rai ha de ma stupeur : je me pi ecipitai
- elle, je la pris dois mes DM ai de réchauffer de m
bai ra tes mains et ses joues déjà glacées; en i ontemplant dans ma
douleur avide ce visage si beau jadis, maintenant défiguré pai 1
soiil . oce, je ne pleurais pas, maifl | -eniais mon orur s,- DIÎ
et se dissoudre. Ranimée su,v doute par mes étreintes
elle ouvrit les yeux et le fixa Bur moi ; ne pouvant parler, je lui sou
lis, comme o:i fait a C IUX qui meurent; une affreuse terreur qui
peignit aussitôt sur ses traits bu - a b< nie réponse, file retira -.» n
par un effort dont l'énergie l'épuisa sans doute, t ai sa tête que j'a-
REVUE DE PARIS. 221
vais soulevée, retomba pesamment sur 1 oreiller. Machinalement, je
repris cette main que semblait me disputer quelque incompréhensible
caprice de l'agonie: je la sentis frémir et se fermer convulsivement dans
la mienne ; sans savoir ce que je faisais moi-même, par une sorte de
contradiction inconcevable dans un pareil moment et que la fatalité
seule peut expliquer, je l*cntr'ouvris de force, malgré sa crispation
nerveuse. Un médaillon tomba sur le lit ; je le saisis avidement. —
Mon portrait! pensai -je; elle a voulu me dire adieu et donner à
mon image son dernier soupir. Je regardai... Écoute ceci, Léopold;
toi qui es à l'âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la
terre est indigne : ce portrait n'était pus le mien; c'était celui d'un
jeune homme, d'un inconnu !
l'ignore ce qui se passa en moi. Blanche avait perdu connaissance,
et Antoinette lui faisait respirer des sels. Sans parler, je présentai à
celle-ci le médaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute, à dé-
faut de paroles, mon visage annonçait une résolution terrible, car
elk se jeta sur moi , m'enchaîna de ses bras, et me montrant sa sœur
d'un regard suppliant :
— Ayoz pitié! me dit-elle; ne voyez-vous pas qu'elle va mourir?
— Le nom de cet homme? répondis-je en me dégageant,
l'avais prononcé ces mots d'une voix très basse, et pourtant,
chose étrange I malgré son évanouissement, Blanche les entendit.
Par un surnaturel effort, elle se dressa sur son séant; je me jetai en
ai i ièrepoor qu'elle ne me touchai pas; mais elle, ouvrant péniblement
ses reui déjà vagues et obscurcis, n'eut pas l'air de songer à moi.
Elle chercha sa sœur, qui s'était placée entre nous deux, se soûlera
ver^ elle, et d'une main lui ferma la bouche; puis, adressant à je
telle image in\ isible un sourire ou sembla B'exhaler la demi
flamme d'un amour à peine vaincu par la mort, murmura quelques
mots que je ne pus comprendre, quoique je me russe peu. hé pour
les recueillir, <i s'étendit lentement sur le lit, sur la tombe, dois-je
I une : Blanche se mourait.
moment , le tintement d'une petite « !.. ne se lit entendre au
i ; un bruit de pas s'y mêla bientôt . Ou s'arréts devant la mai-
: ; puis le-, pas retentirent dans l'e . Enfla la porte s'oui lit :
-m le seuil j'aperçus un prêtre, et derrière lui , dans l'autre cham-
i plu mmes tenant des cierg< . I tait le viatique qu'on
apport i i .1 la mourante. Je n suis pas impie; mais à cet! • nie, l'en-
i allai brusquement ia-de-
\ sut du vieillard :
TU.MI. \I.I\ . I 17
212 REVUE DE PARI-.
— Cette femme est à moi, monteur, lui dis-je en l'arrêtant : per-
sonne ne lui parlera en ce moment.
— Cette femme est à Dieu, à qui nous sommes tous, répondit le
prêtre d'une voix calme et grave; si ran voulez vous placer entre le
maître et sa créature qu'il appelle à lui, faites-le comme un chrétien.
Priez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel.
11 accompagna ces paroles d'un regard devant lequel se baissa le
mien. Ln face d'un lit de mort, la religion est souveraine: je l 'éprou-
vai, car une honte soudaine se mêlant à ma fureur, je me rangeai
pour laisser passer cet homme qui venait au nom d'un Dieu dont la
tempête m'avait parlé plus d'une fois. Profitant d'une lueur de vie
qui brillait encore au front de blanche, il commença sans retard son
ministère. Je voulais m'éloigner, car je ne sentais dans mon cœur ni
religion, ni miséricorde, et il me semblait (pie ma place n'était pas là.
Les femmes agenouillées dans l'autre chambre me fermèrent le pas-
sage; je n'osai sortir. Au milieu de ces étrangère* qui pleuraient et
[niaient, je restai seul debout, sans larmes ni prières. In ndc
fois le regard du vieillard s'arrêta sur moi: une seconde fois je DM
sentis vaincu, et je me mis à geaOUI : niais si mon front se courba,
mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du pi être , les
Banglots d'Antoinette, les soupirs de plus en plus étouffi lie
que j'avais tant aimée, laissèrent mon mur aride eomme font les
vagues de la grève qu'ils arrosent. Dans <e COBOT si cruellement
éprouvé, il ne restait plus qu'une seule veine palpitante et féconde,
celle de la vengeance. A la vue du poitrail que je froissais dan- ma
main en le dévorant du regard, mais en le cachant à tons 1rs ycn\ ,
• veine renaît de s'ouvrir pour ne se n I irn* r jamais.
La triste cérémonie achevée, toni le monde se leva et sortit:
seul je restais à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. I
prêtre s'approcha de moi. 11 a\ait été le confesseur de Blanche: il
savait tout.
— Cette heure terrible, me dit-il, doit être une heure de réconci-
liation cl de miséricorde. Vous a\ c/ joint vos prières IUI nôtres : BUS
le ciel vous (Mi récompense 1 Mais sans la charité, la prière est -elle
Cette pauvre femme parailra-t-elle devant son juge char-
de rotre colère? Lui rafuseres-Yous, quand elle va mourir, me
parole de pardon !
Il m'a\ ait pris la main . et je me ls iduire près du lit. 1.
nie faisait despn ii rapides, que d'un instant à l'autre la Igure
de Blanche se décomposait ci revêtait une expression plus funèbre.
REVUE DE PARIS. 223
A cet aspect, je devins faible, et je sentis un flot de larmes monter
de mon cœur à mes yeux. Ému d'une irrésistible pitié, je me pen-
chai vers cette belle moitié de ma vie que j'allais perdre pour tou-
jours. J'approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l'ha-
leine de la mort , et d'un accent que brisait la douleur :
— Blanche, lui dis-je , peux-tu m'entendre? C'est moi; c'est
George.
— Henri, me répondit un souffle plutôt qu'une voix.
Je bondis en arrière.
— Oue Dieu lui pardonne ! m'écriai-je, et je m'élançai hors de la
chambre.
Un moment après on vint m'annoncer la mort de Blanche, dont le
dernier soupir s'était peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa
sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret; je ne pus
rien savoir. Le jour mémo, laissant à d'autres le soin de lui creuser
une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu , comme avait
dit le prêtre, et je ne pouvais frapper un cercueil; mais l'homme vi-
vait sans doute encore, et lui m'appartenait. Il me fallait sa vie pour
mon honneur; je le jurai par un de ces sermens qu'on ne viole pas.
Où le chercher cependant , et comment l'atteindre? Son portrait et le
nom de Henri étaient tel seuls indices qui pussent me mettre sur sa
, c.ir à qui m'adresser sans publier ma honte? Heureusement,
l'instinct de la vengeance est infaillible. Sur le médaillon était la date
de Paru et le nom du peintre. J'accourus à Taris ; je fis une tache à
la miniature, et j'allai chez cet homme.
— Un de mes amii dont vous avez peint le portrait, lui dis-je, m'a
chargé de vous L'apporter pool y faire une réparation.
Qjeta les veux BU l 'ivoire, et, après une seconde de réflexion , le
nom que je pool 'IUM lil l'échappa de sa bouche. ('.<• nom, faut-il te
te dire, ti m L'ac-ta pai déjà deviné!
lenil m leva, ouvrit un bureau, et y prit un médaillon qu'il
présenta i bod i
— D'Eperon >pold en baissant la tête.
— La trace trouvée, reprit George, le reste était facile, l'appris
que depuis quelque* UIOÙ d*Épern01 avait quitté le service pour >e
marier, et qu'il habitait Paria. J'allai l'attendit an pour. | sortit
enfin : mai-, il n'était pas seul , sa femme l'.ui onipa,;nail. A celle v ue,
ma main pn'te pour l'outrage reita parai I .''tt'' femme est jeune
et belle, t oinme tu .sais. 11 l'aime MM doute, ■ Ht peniéc
17.
224 RE\TE DE PARI<.
illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma vengeance une
route imprévue. Les fortes passions sont patientes , parce qu'elles
sont sûres d'elles-mêmes. Mon plan fui fait aussitôt : je le mûris nuit
et jour, et j'en combinai les moindres détails avec une prudence
inouic. Sous prétexte de rétablir dans le midi ma sauté altérée par
une campagne pénible, j'obtins du ministre un con;;é illimité. Toul le
monde me crut parti pour Nice. Toi-même, qui étais alors à Nantes, tu
fus trompé comme les autres. Ayant passé ma rie SUT mer ou dans
les ports, personne ne me connaissait à Paris; ainsi aucun obsta
de ce côté. Tout me servit d'ailleurs. 11 se trouva qu'un de mes amis,
à qui j'ai sauvé la rie aux Antilles, fréquentait le monde que roh id
d'Épernox. Sur ma demande, il m'y introduisit - nom de Soï-
deuil qui a appartenu autrefois à notre famille. Bientôt j'y rencont
l'homme pour qui je m'abaissais à cette rie de mensoo. me liai
facilement avec lui , car la frivolité de sou « irai 1ère en exclut la Ai-
Bance et le rend peu réserré dans le choix d mis. Nousd rln-
mes intimes , et sa maison me rai ouverte. Il y a huit mois que cela
dure, Léopold , huit mois que je mari ihe, que je rampe dans ce sen-
tier d'embûches et de trahisons; mais aujourd'hui je suis arrivé, de-
main je pourrai relever la tète et me purifier de cette boue dont je
me suis rolontairement souillé. Le sang lave tout.
Un triomphe sauvage éclaira la sombre figure de George. Son frère,
que ce récit avait plongé dans une morne stupeur, le regarda quel-
que temps en silence.
— Que prétends-tU faire? lui dit-il enfin : je ne le comprends ;
et pourtant tes paroles m'effraient. D'Epernoz t'a mortellement
fensé; mais il n'eat qu'un moyen d'effacer une pareille injure.
— In duel, n'est-il pas vrai? répond. t Sordeuil a\e« un accent de
dédain. Raesure- toi, je ne l'assassinerai pas. "ais, enfant, m i-tu
ce que . est qu'un duel ! l 'est un i oup de dé dont la \ ie est l'enjeu.
Oui le dil que je M perdrai pas? < mi :te pai unra :
mais auparavant je l'égaliserai; je rendrai a cet homme l'outr
que j'en ai reçu . je lui tuerai lame en attendant le corps; OC . si je
«lois mourir, je lui laisserai au COBUT une de CCS bli ■ qui n«'
fa nient (pie dans la tombe.
— Que \eu\ lu donc ' au BOB du ciel î
— Honte pour honte, déshonneur pour déshonneur, infamie \
infamie' I e qw je reux,< 'est la vengeance avant le combat et à l'a-
bri de ses hasards. >ndément c
REVUE DE PARIS. 225
avec tant d'amour, je la possède enfin. Quelques momens encore, et
j'aurai accompli ma mission, implacable comme la justice, comme
elle sans faiblesse ni remords. Grâce à cet homme, j'ai trouvé l'a-
dultère dans mes foyers. A son tour maintenant.
— C'est donc Clémence que tu veux perdre? s'écria l'étudiant en
se levant impétueusement.
— Je la plains, elle est innocente: mais elle se trouve sur ma
route; il faut reculer ou l'écraser au passage, et je ne reculerai pas.
Sordeuil tira de sa poche un éventail et le jeta sur la table avec un
sourire mélancolique.
— Elle est dans ma main, rcprit-il, comme cet éventail était dans
la sienne, et je la briserai comme elle l'a brisé. La vie est un jeu
cruel; victime ou bourreau, voilà la seule alternative.
— Elle t'aime donc? interrompit Léopold, dont les joues se cou-
vriront d'une froide pâleur.
— L'abîme attire. D'ailleurs, depuis huit mois, j'ai dirigé vers ce
but unique toutes les puissances de mon ame; et vouloir, c'est pou-
voir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu'à ce
jou i ?
L'étudiant prit l'éventail et le contempla quelque temps avec un
m «ut désespoir; puis, par un débordement soudain des sentimens
qui lui torturaient le cœur :
— Elle t'aime et ta veux la perdre, s'écria-t-il , et tu DM parles de
' lia froidement, comme d'une chose possible et humain'! Cela ne
IS, Geoi ;•', tu ne commettras pas cette lâcheté oui , cette
lâcheté 1 Celui qui Frappe une femme est un lâche! Provoque d'Eper-
noz; tue-le, le ci 1 sera juste en cette rencontre. M àa elle, épargne-
né t a-t-elle fait?
— Et toi, épargne-moi ta vertueuse indignation. Que pourrais-tu
m ■ «In |" ne me sois pas dit déjà? Oui, l'action que je médite
horrible; mais, toute horrible qu'elle soit, je la commettrai. J'ai
pitié de cette Femme, mais la baine que j'ai pour lui est plus foi te que
cette pitié. Chaque lois qu'il m'arrive d'hésiter, je n'ai qu'à me
peler le lit de mort de Blanche; mon cœur alors devient de
i inesaisdoft pas que je 1 i, Blanche I et qu'il me l'a pi
u il l'a tuée, i h elle est moite de i h grin en i] prenant son mi-
rante d( rani moi. Ta m sais pas qu i] .1 Fait de ■ elle
lis donné mou nom nue créature perdue el déshonori
dont , par mépi i , je ne porte pas même le den I. El tn reui qu'au-
l'hui j'écoute une i ompassion vulgaire, tu reui que je ren
22G BEVl'E DE PARIS.
cet homme une partie de la peine; que, satisfait par sa mort, je lui
BSM grâce de la torture! Non; ce que j'ai souffert, il le souffrira;
cela est juste. Ainsi donc, laisse cette femme subir sa destinée; car,
intercéder pour elle, c'est intercéder pour lui, et je ne pense pas
que tu l'oses.
— Eh bien! reprit Léopold d'une voix brisée par l'émotion, je ne
te dis plus grâce pour elle, mais grâce pour moi'.'
— Pour lui?
— Je l'aime!
— Enfant I II y a quinze jours, tu l'ai vue pour la première fois.
— Je l'aime !
— A ton Tige, on aime toutes les femmes.
Trélan prit les mains de sou frère, et les serrant dans les siennes
avec une angoisse inexprimable :
— Je l'aime, te dis-je; tue-moi, maifl M la déshonore |
i .i) ee moment un bruit de DM et la voix d'une personne qui |
lait au domestique se Grent entendre depuis l'antichambre.
— «.'est lui , dit Sordeuil , je le reconnais comme une femme devine
rapproche de son amant. Il ne faut pas qu'il te Noie.
Par un mouvement instinctif aussi rapide «pie la pensée, Léopold
saisit l'éventail, qui était re9té sur la table . et s'élaaea dans l.i cham-
bre à coucher, dont son frère lui ouvrai! la porte.
hT.peinoz entra de l'air ra\alier qui lui était habituel. \\ecla
familiarité d'usage entre amis, il jeta son chapeau sur le divan, i
fourcha une causeuse, et s'assit à la manière <ie Napoléon au b
d'AusterlMk
— Mon cher, dit-il alors , voulez-vous suivre un sage < on
vous marie/, jamais.
Rentré subitement dans son rôle, Sordeuil accueillit par un sou-
rire complaisant ce préambule, qui d'ailleurs piqua -a curiosité.
— Quel dégoût de votre état nous a pris? répondit-il.
— Ofl eroit épouser une jeune fille douée et bonne; OU se trouve
uni à un être capricieux, fantasque, intolérant.
— Je croyais M' d'Epernoz le modèle des femmes, el je vous
CTO] tria vous-même plus heureux en mariage que vous ne le méi itez
entre non
— Voici de I à-piopos, lorsqu'en ce moment même je \ iens , ,
le iule le plus ridicule qui soit au monde, surtout de la part d'un
mari; le rôle d'amant passionné, suppliant et éeonduil.
— Apres votre aventure il hier au soir...
REVUE DE PARIS. 227
— Oui! parlez-moi d'hier... Je ne souhaiterais pas à mon plus mor-
tel ennemi une soirée pareille. Décidément, mon cher, Mmf Javerval
m'ennuie à périr. Figurez-vous d'abord qu'elle avait un chapeau
bleu. Connaissez-vous rien d'affligeant comme un chapeau bleu? De
plus, sur ce chapeau, une profusion de plumes si extravagante qu'on
eût dit le panache d'une mule aragonaise. Et comme elle a l'habi-
tude de battre la mesure à faux avec sa tète , toute la soirée cette
botte de plumes a valsé ou sautillé, suivant le mouvement, à deux
pouces de mes yeux, si bien que j'en ai encore la migraine. Autre
grief: Mine Javerval devient précieuse, intclUijcniicllc, comme elle dit: il
lui faudra bientôt des bas de la couleur de son chapeau. Ne m'a-t-elle
pas demandé hier si j'aimais Klopstock? Klupstockî Comment dian-
tre voulez-vous qu'une passion résiste à cela? Enfin, ce bon Javerval
me fait de la peine. Je sais par cœur son écrin: quand je continue-
rais de la sorte jusqu'à la fin du monde, ce serait toujours la même
chose. Bref, ce matin, après avoir ruminé lo::;;-tcmps sur ce chapi-
tre, j'avais résolu , pour conclusion , de rentrer exemplairement dans
le giron conjugal. Au premier mot d'amende honorable , j'ai trouvé
une flgure glaciale , un mélange d'ironie et de sévérité qui semble
iidre sa source dans quelque implacable ressentiment. Ma belle-
mère était Corse; je crains que sa fille n'ait hérité de son sang
icilleux et vindicatif.
— Pensericz-vous que Mmf d'Epernoz croyant trouver une justifi-
cation dans votre conduite...
— Clémence est lu vertu même!... Mais tantes les femmes com-
mencent par la vertu. Qae \uus dirai-je? Je crains, sans savoir quoi.
I que je deviens jaloux.
— Ail «ris dune! Je vous connais des principes trop larges, une
philosophie trop s<>li
— Ri ' le \<>us dis que les fum-
d'Orosmane me montent au cerveau. I -\ous qie BOA
)'>u\eii vu hit : Il ,-oir chez v Ar-
— M. 1 a, dit i. *Mfl la voix*
— Lui-même. \ oil i quinze jours que ce petit B ind nous
râré par le coche, et en vi là douze au moins qu'il est ami u-
rcux de ma mine i oui ro
ilj tes sur table. I M an de ces chérubins d'amour qui fo-
nt volontiers de leur oanr un i\ ou ti
je I e devant Ûémen< imc dcfial une ma-
228 REVTE DE PARIS.
done. L'enfant n'est pas dangereux. Mais la vengeance est le plaisir
des 1 nimes comme celui des dieux, et tout instrument peut lui pa-
raître bon.
— Ainsi, vous êtes jaloux, ih uil avec un étrange sourire.
— C'est beaucoup d'honneur que je fais à cet écolier, n'est-ce
I? Mais ce que je prends pour de la jalousie, n'est probablement
que du dépit. Mon échec de ce matin m'a piqué au jeu. Plus j'ai
rudement repoussé, et plus je tiens à une réconciliation , j'entends
une réconciliation tendre et COmpl<
— Oui vous arrête ?
— Vous ne rirez pas de moi, n'cst-il pas vrai ?
— Pourquoi donc?
— C'est que vous ignorez l'état des choses: le roici. M'et.mt marié
par raison et non par amour, j'avais le désir asses naturel d'allé
mes chaînes, de cou- . mari, mon indépendance de garçon; en
conséquence, j'avais adopté le système de l'appartement séparé.
— Système excellent !
— Absurde! Vous l'allé/. \oir. M'"r d Kpernoz s'est si bien habituée
à l'isolement auquel l'ont condamnée d'abord mes fantaisies de
liberté, que tous les soirs son appartement se transforme en une
citadelle fermée, verrouillée, barricadée, j . et dont je suis
exclus.
— Quel enfantillage! PTaTex-rona pas ros droits?
— Mes droits! nous moque/.-\oiis de moi? VOUS TOUdries, aUBS
doute, que je vinsse, avee renfort d'hoisi le à la main,
signifier à nia femme de me donner BCCès «I.m> le SSJM luaire matri-
monial! Quand l'orage souffle, l'homme prudent ne s'j exp iti |
i impressions féminine-, sont passagères comme l'oi .et je \
attendre le beau temps à Fontainebleau.
— Vont partes, demanda »',.
— Ce soir, l'ai une affaire là-bas qui me retiendra quelques jours,
pendant lesquels la cruauté de M"' d'Épernoi s'adoucira . j'espère.
Le domesti pie de Sordeuil entra et remit une lettre à son maître.
En jetant les yeu\ >ur l'adrCSSO, |e maiiii éprOUTa une émotioi
>i\e qu'il rougit; il se lera, s'approcha <le la fenêtre, et lut u- peu
de mots Irai es d'une main qui aratt tremblé en les éerhrant :
— Je suis folle, mais je crois à votre honneur. Ce sou !
— il .1 i aieoa . se du Geoi c'est qui parle.
\am, elle a | | J.i\cr\al bien plus qu'à mol Mai. s que m'im
portai
REVUE DE PARIS. 229
— A quoi rèvez-vous? demanda d'Épernoz en riant; voilà un
billet doux qui vous émeut furieusement. Vous venez de rougir
d'une façon tout-à-fait sentimentale.
Sordeuil cacha la lettre dans la poche de son gilet.
— Vous partez donc ce soir pour Fontainebleau? reprit-il d'un
air pensif.
— Oui. J'ai déjà annoncé chez moi mon départ. J'avais même conçu
à cet égard un projet; mais ce serait un enfantillage.
— Quel projet?
— Pendant mon absence, je suis sûr que Mme d'Épernoz, adop-
tant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées;
le pont-levis restera baissé, la herse levée; en un mot, la forteresse
deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellement,
revenir au moment où l'on m'aurait le moins attendu ; celte nuit , par
exemple. Ccsl presque aussi béte que le cheval de Troye , je le sais;
mais quand on est à la porte, on voudrait se métamorphoser en
mouche afin d'entrer par la serrure. D'ailleurs, bien des circon-
stances seraient pour moi, la nuit, le mystère, la surprise.
Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses yeux fixes,
les plis mobiles de son front, annonçaient une lutte intérieure , que
termina une de ces ri solutions violentes par lesquelles on joue sa
vie sur un coup de dé.
— Votre projet, dit-il, me semble fort bien imaginé, et je ne com-
prends pas que nous hésitiez.
— Sérieusement!
— Sérieusement.
— Voua ne trouvez pas que c'est du vieux mélodram
— Tontes les femmes aiment ces coups de théâtre.
— C'< il i rai , et puisque vous m'approuves...
— Que risques-vou
— El puis, il \ i I k-dedans un air d'aventure qui me plaît. Il mo
semble que je suis encore gari on. démon e est bonne au fond :
matin , elle m'a traité lévél I -ment ; elle se le reprO< hna peut être, et
|e veux saisir l'instant de la réaction. C'est décidé; i i soir, j'imite
Henri l\ , je conquiert mon royaume. Ce k ra toujours aussi amu-
sant que de lire Klopstoci avei M laverval.
Le frivole jeune bomme se leva, se mira dans la glace en r<
>.ini I harmonie de ^.i coiffure, et prit son chapeau.
— i ivec \"iis, dit Sordeuil, qui, eu royanl sppitx her le dé-
nouementda drame, roulut éviter nn doutoI entretien ave< I W.
230 REVCE DE PAHIS.
Au bruit delà porte qui se fermait, l'étudiant s'élança de la cham-
bre où il s'était caché , sortit à son tour, monta dans un tiacre et
suivit le cabriolet où son frère venait de s'asseoir à côté de d'Éper-
noz. Arrivé au boulevart, il s'assura que la voiture dont il épiait la
marche tournait à gauche et continuait sa route derrière la Made-
leine. Cessant alors sa poursuite, il se fit conduire dans la rue de
Provence où demeurait Mm d'Épernoz.
Les dangers extraordinaires inspirent parfois aux caractères
habituellement timides do^ décisions dont 1 énergie égale la soudai-
neté. La confidence que venait de recevoir Léopold, et la conver-
sation dont il n'avait entendu qu'une partie, Péleetrisèi eut en le fou-
droyant. Au milieu du chaos de son esprit, deux sentiment rivaux,
rattachement voisin du fanatisme qu'il portait à son IV, 're depuis
l'enfance, et le culte plus récent, mais non moins exalté, qu'il avait.
voué à Mmc d'Épernoz, se dégagèrent lumineux comme deux pha-
res qui, pendant une nuit d'orage, signalent aux marins la route a
suivre et les écucils à éviter. Exagérant, selon l'usage ih'> nobles
cœurs, la faute involontaire qu il avait commise en introduisant
dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut, pour lui-
même, le devoir de la réparer, et de concilier celte expiation avec le
dévouement dont son amour lui faisait une loi.
— VflDger mon frère, sauver Clémence 1 M dit-il en formulant sa
résolution par cette devise , comparable aux cris d'armes <pi adop-
taient les chevaliers pour marcher au combat. L'esprit calcule, le
cœur improvise. Pressé par l'imminence du péril ci mm prendre le
temps de combiner les moyens d'atteindre son double but . le jeune
homme se jeta plutôt qu'il n'entra dans la maison dont il n'avait
franchi le seuil que bien peu de fois, et jamais sans une amoureuse
terreur.
M"" d'Epernoi était assise dans son salon , seule ei pensive : entre
le de\oir et la \en;;eauce, son aine flottait comme une barque sans
gouvernail, qu'une vague éloigne du rivage, dont une autre la rap-
proche parfois, et qui dans cette lutte inégale, dérive de plus en
plus vers la pleine mer où l'attend la tempête. In entendant annon
M. Trélan, elle.se leva, jeta un regard de courroux au domestique
qui laissait troubler sa solitude et resta debout, l'œil sombre, le front
hautain, le maintien glacial. A la vuo de celle pour qui son cœur
nourrissait une passion aussi riche de désirs que pauvre d'espéran-
ces, l'amour d'Olinde pour Sophronie, l'étudiant devint immobile à
son tour. Il chercha >^n\ courage et ne le trouva plus. L'étrangi
REVTE DE PARIS. 231
de sa mission lui vint à l'esprit et la lui rendit formidable. Pour per-
dre une femme, il est des paroles banales, faciles à retenir et que
tous les hommes savent de bonne heure ; pour la sauver , le vocabu-
laire est plus stérile, car c'est là une «rare peu en usage. Troublé
par l'accueil décourageant dont il se voyait l'objet et qui semblait
lui demander la raison de cette visite importune, il balbutia quel-
ques paroles sans suite ; puis, s'accrochant à une inspiration soudaine,
comme l'homme qui se noie à la corde qu'on lui jette, tira de sa
poche l'éventail qu'il avait pris chez son frère, et l'offrit en silence
iT d'Épernoz. A cette vue, la jeune femme tressaillit comme si
on lui eût présenté un poignard; mais domptant aussitôt son émo-
tion, elle Oxa sur l'élève en droit un regard plein de pensées ora-
geuses.
— Vous l'avez perdu au bal, dit Léopold à qui une généreuse
délicatesse inspira ce mensonge; je l'ai trouvé, madame, et je vous
le rapporte.
monce prit l'éventail qu'elle avait oublié dans la main de Sor-
deuil, et l'ouvrant avec une affectation d'insouciance, qui lui coûta
un effort surhumain :
— Je vous remercie, répondit-elle; mais il était assez inutile que
vous prissiez cette peine. Dans l'état où je le vois, il ne peut plus mo
servir.
— Il est brisé , reprit le jeune homme avec un triste sourire, brisé
comme mon CSBUT.
— Voilà m pi le lendemain de bal. Ces jours-là on est tou-
jours mélancolique. Moi-même je me sens maussade et souffrante.
l'avais dit qu'on ne reçut personne.
A ( ■ • ngé,itéopeid ressembla tonte son ■orarance.
— I m mot , d< , madame, répliqua— t-fl, voua nie renverrai
ensuite. Mais je vous en conjure, écoutez-moi , et pardonnez à mon
émotion l'inconvenance que vous trouver ex peut eue dans mesparo-
les. P*M BU v. nis je BM leae toujours troublé, maintenant plus que
jamais. Cependant j'aurais si besoin de cou donnerais ma
rie pour ne pas nous déplaire , et je vais peut-être fOUS offenser.
— AlOTfl je VOUS éviterai cette laute en Bfl VOUS et «Mitant ;
répondit M"' d'Épernoz cm près ÙOù
dont le snjpt ne pouvait être qu'embarrassant pour elle.
— Voua craignez que je ne voua parle de mon amour, l r''-
lan en s'exultanl propres pan.' BHM au loldst l'enivre
à l'odeur de la pondre; rassurez-vous, madame, je ne vous dirai]
232 REVCE DE PARIs.
que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances?
Je ne vous parlerai pas de moi, mais de vous, de vous seule, de vou>
pour qui je voudrais mourir.
Clémence s'approcha de la cheminée, et porta la main au cordon
delà sonnette, geste puéril auquel, de son côté, l'étudiant répondit
par une exagération d'écolier, en se jetant à genoux, car la jeu-
nesse se complaît aux allures romanesques ainsi qu'aux poses drama-
tique; à vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de génuflexions
qu'une vieille dévote, et le cordon de h sonnette paraît d'un mer-
veilleux secours à l'imagination effarout diable d'une femme vertueuse.
— Sortes, monsieur, dit Mmc d'Epernoz, qui crut devoir corrobo-
rer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.
— Vbni ne me comprenez pas, s'écria Léopold en étendant vers
elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien, madame, je ne
vous dis pas : aimez-moi! Votre cœur est un trône dont je suis indi-
gne ; mais un autre en est-il plus di<]nc que moi'.' Peut-être le CTO]
v us, et je dois vous détromper. Ne me regardes pas ainsi, vos veux
m'ôtenl la force de parlei .
— Expliquez-vous, répondit Is jeune femme arec un mélange d'in-
patience et de confusion.
— VOUS êtes si belle! continua l'amoureux de dix-huit ans d'une
voix tremblante ; tous ceux qui vous voient vous aiment Eh bien ! si,
dans le nombre , il se trouvait un homme qui eût osé sortir de l'ado-
ration silencieuse qu'on doit aux anges, ne l'écoutés pas, car
paroles sont empoisonnées ; BOB amour est un abîme tapissé de fleui s,
ne trous baisses pas pour les cueillir, le pied roua glisserait et II ■
est au fond.
Ignorant qu'en certains « as les femmes pardonnent plus volontiers
nne offi use qu'un conseil . fort d'ailleurs de s<»n intention héroïque .
le naïf jeune homme allait poursuivre sa harangue, dont l'emphase
trahissait des habitudes rhétoricieones non encore - par
l'usage du monde ; y\r d'Epernos l'arrêta court par un de i - sou-
rires qui, si toutefois une comparaison anacréontique est penn
aujourd'hui, sont aux lèvres dune jolie femme ce qu'est Pépin
la rose.
— Je vous cro\.iis élève en droit et non en théol i .i'1 , dit-elle; mais
votre attitude nuit à votre sermon. In prédicateur M s,- nui p |
genoux ; a défaut de chaire . prenez, du moins ee fauteuil.
Pïai i e par cette raillerie, Léopold se leva brusquementi et lepoui
.saut le sie^c que lui présentait un ■■ ironique politesse :
REVUE DE PARIS. 233
— Au nom du ciel, reprit— il , ne me traitez pas ainsi. Un affreux
danger vous menace , il s'agit de votre réputation , de votre bonheur,
de votre vie peut-être.
Clémence contempla l'étudiant d'un air étonné.
— Le sermon se change en énigme, dit-elle. Je n'ai pas plus d'in-
telligence pour l'une que de goût pour l'autre.
1 i lan hésita quelque temps, comme si un violent combat se fût
livré dans son esprit ; enGn d'une voix entrecoupée :
— Est-il vrai, demanda-t-il, que vous aimiez M. de Sordeuil?
A cette question inouie, Mme d'Épcrnoz rougit et pâlit successive-
ment; puis se redressant avec une majesté de reine, elle foudroya
l'étudiant d'un superbe regard, et se dirigea vers la porte du salon.
Au moment où elle l'ouvrait, son mari parut sur le seuil. Il y eut un
instant de silence et d'immobilité. D'un regard scrutateur et déliant,
d'Epernoz interrogea la ligure et le maintien des deux autres per-
sonnages : l'émotion visible de Trélan qui paraissait cloué sur le tapis,
lui inspira des appréhensions que dissipèrent en partie la contenance
courroucée et la physionomie hautaine de Clémence. Se rangeant
pour la laisser sortir sans lui adresser ni en recevoir une seule pa-
role, il referma la porte, B'avanca d'un air sérieux vers le visiteur
désappointé, et lui lit subir de nouveau, de la tête aux pieds, un
0)60 aussi minutieux (pic l'inspection à laquelle un sergent in-
structeur soumet une nci ue ; tout à coup un sourire aigre-doux
desserra ses lèvres, et ses yeux restèrent lixés sur la jambe droite de
Léopold.
— Monsieur Trélan , dit-il alors en accompagnant ses paroles d'un
ird persifleur, vous êtes jeune et je vais vous donner un OODSefl.
I oe autre fois, lorsque vous voudrez vous prosterner aux pieds d'une
femme, ce qui, entre nous, < Bt d'un goût un peu suranné , choisissez
ai votre pla< chez qu'on ne se met jamais à genoux pies
d'une table à oui il en tombe toujours mille brimborions aussi
1res que les bijoui indisi rets.
liai binalemeni le jeune homme porta les yeui sur son genou au-
quel s'étaient attachés plusieurs brins de laine de différentes cou-
leurs, semblables à d'autres épara sur le tapis el à on ouvrage de
femme posé sur la table ; cette vue achevant de le déconcerter, il
ta li tête baissée aa li ta de répondre; d'E] i 02 s'approcha de
la 1 beminée, chauffa les semell ss de ses bottes l'une après l'autre,
.siffla un motifde Rossini, et reprit d'un tOD de plus 60 ploi piW
quant :
234 BEVUE DE PARI-.
— 11 est trois heures, n'allez-vous pas à l'école aujourd'hui? Je
vais précisément au faubourg Saint-Jacques ; si vous voulez , je vous
mettrai devant votre classe. Il ne faut pas vous faire donner un
pensum.
La première surprise passée, un éclair traversa l'esprit de L
pold.
— Elle n'a pas voulu m'entendrc, se dit-il ; et si je n'ôte pas tout
prétexte à la vengeance de mon frère, elle est perdue; il n'est qu'un
seul moyen de la sauver, c'est de tuer cet homme.
Relevant alors ses yeux plus hardis à défier un adversaire qu'à
supporter les regards d'une femme, il fit deux pas en avant, et d'une
voix vibrante :
— Vous (tes un insolent , s'écria-t-il.
A son tour d'Épcrnoz demeura interdit. Une pareille provocation ,
adressée par tout autre qu'un enfant de dix-huit ans, se tût attiié
un prompt châtiment : niai-- avec un inférieur, toute querelle est em-
barrassante, car la vanité no pont qu'en souffrir. L'âge de l'élève en
droit impliquait mie deces inégalités devant lesquelles plutôt qu'enfin
d'un ennemi redoutable recule le courroux d'un homme d'honneur.
Par respect pour lui-même, le mari se contint, et laissant tomber sur
celui qui venait de l'insulter le regard de pitié qu'un lion pourrait
jeter à un chevreuil belliqueux :
— Vos professeurs vous ont mal élevé, répondit-il; m j'avais ici
des verges, je réparerais leur négligent e.
— Devons à moi, répliqua l'étudiant pâle de colère, il ne doit pas
être question de verges, mais d'épées; et cela, quand rous roudres.
— Vous mériteriez encore une férule pour ce pi reprit
(TÉpernoz, dont le sang-froid railleur semblait i*ai i rotin avec l'em-
portement de son interlocuteur: en \érité, votre éducation est tout-
à-fail manquée. Apprenez , monsieur le bachelier, qu'on trompe un
mari quand on peut , mais qu'on ne l'insulte jamais.
— Cfl sont les l.*i. bel qui trompent. Si tel est votre usage, il ne l
pas le mien.
D'ÉpernOtte mordit ma lèvrea, comme un homme qui sent sa
patiente près Se lui échapper, I'.n remarquant ce symptôme, Trélan
reprit d'un ton encore plus insultant :
— Je ne suis p;is pku d'humeur à recevoir vos consefll qui sup-
porter ros sottes plaisanteries sur mon âge. H y s trop long-temps
qu'elles me fatiguent : je ><>us déclare que Je m'en trouve pjmsjfi
que vous m'en rendrez raison.
REVUE DE PARIS. 235
— Cela sera plus facile que de vous rendre la raison , dit l'homme
du monde en riant au nez de l'écolier.
— L'heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d'un ton so-
lennel.
— L'heure 1 dès que vous aurez de la barbe; le lieu....
— Si vous ne me répondez pas sérieusement , si vous ne ûxez pas
sur-le-champ une rencontre, je vous y forcerai malgré vous.
— Comment cela?
— En vous insultant publiquement.
— Il est complètement fou, se dit le mari; la peste soit du lycéen!
me battre avec lui, c'est me couvrir de ridicule. D'un autre côté, il
commence à m'échauffer les oreilles.
— J'attends votre réponse, dit Léopold immuable dans sa réso-
lution; si vous m'en croyez, nous terminerons cela aujourd'hui
même. Il n'est que trois heures, et il n'y a pas fort loin d'ici au bois
de Boulogne.
— Aujourd'hui, cela est impossible; j'ai pour ce soir un engage-
ment auquel je ne veux pas manquer.
— Demain alors.
— Demain soit, et allez au diable jusque-là, s'écria brusquement
d'I'.pernoz , dont la patience était à bout. Demain matin, à neuf
heures, derrière la Muette; puisqu'il vous mut absolument une cor-
rection, je vous la donnerai, malgré mon peu de goût pour le rôle
de fn'-re fouetteur.
Léopold prit son chapeau, et se couvrant d'un air grave :
— A demain 1 répondit il, et songez qu'un de nous ne doit pas
rentrer vivant à Paria,
tte plira.se dramatique prononcée, il salua d'un L ne de
!i futur adversaire tout en le déliant du regard, al lortâl du
salon aussi fier que dut l'être David nu le point de combattre Go-
liath.
— Quel étrange original . s'écria d'Épernoz resté seul. Je le trouve
c ma femme, et à cause d la, il veut me tuer! Je
n'ai jai de ■ elle force. Voilà un duel qui va BM rendre la fable
de tout Paris , quel qu'en aoit le dénouement. Vainqueur. j< |
pour ut) Mi-i iseui d innocen.-. ; vaincu... Parbleu I ci -i i par trop
ridicule. Sur mon ame, je donnerais mon meilleur cheval pour que
ce blanc-bec ail dia ani de plot.
— Clémence 1 je Taie dO» me battre pour toi, disait de son côté
-30 REVUE DE TARIS.
le jeune étudiant en régnant son hôtel dans un état d'exaltation dif-
ficile à décrire; si je tue cet homme, je t'aurai sauvé l'honneur. M
je meurs, tu m'accorderas peut-être une larme. Quoi qu'il arrive,
j'aurai rempli mon devoir. Fait ce que dois, aérienne </• <■ ]><>;irra!
Ce soir-là, entre onze heures et minuit, un homme s'introduisit
dans la maison de Mm" d'Kpernoz, par la porte du jardin dont le mur
bordait la rue de Provence, à droite de la façade. Aver les m. leurs
et les architectes, les amans sont, sans contredit , 1 -unies qui
se rendent le mieux compte de la distribution d'un logis. Le visiteur
nocturne appartenait sans doute à une de ces trois clai r, mal-
gré l'obscurité, il se dirigea sans hésitation à travers les bosquets
Chargea de givre et sortit de ce labyrinthe en bomme qui avait fait
une étude approfondie des localités. L'appartement dl Kpcr-
noz était au premier étage et communiquait avec le jardin par un
escalier dérobé; ani\é devant la porte d le mystérieux
personnage tira une seconde clé «le sa pocfa I d'ouvrir; un
verrou rendit m «s efforts inutiles. La contrariété que lui lit éprouver
1 1 : obstacle inattendu se trahit par | lusii m s . cousses imprimées à
la porte, et dont la violence croissante eût fini par jeter l'alarme
dans la maison, ri un DOUVel incident n'y eut mis (in.
Au premier bruit qu'au milieu du silence de la nuit distingua SOU
oreille depuis long-temps attentive, Mn"' d'Kpernoz, .sortit de sa
chambre d'un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l'escal
dont l'obscurité la protégeait. Se penchant en dehors avec précau-
tion, elle jeta au visiteur impatienté un geste < aergique qui loi or-
donnait de se retirer; au lieu d'obéir, celui-ci calcula «l'un regard
rapide la distance qui le séparait de la fenêtre et les moj us d'j at-
teindre. Kcce côté, la façade, que .surmontait une terrasse à l'ita-
lienne , était garnie d'une treille, dont la 1 igné, effeuillée par Phh < r,
laissait à jour les échelons perpendiculaires, appelant à l'aide son
adresse de marin, Bordeuil, car c'était lui, s'élança comme s'il eût
gravi l'échelle du grand mal . et ai anf que Clémence fût sortie da la
stupeur où l'avait jetée ce mouvement, il se trouva près d'elle.
— \ ous nie mites lion eur, la jeune femme l n se j< tant dans
la ' hambre à coucher, mais pas asseï promptemenl pour pouvoir an
fermer la porte. (i. i'j précipita sm ses p.^: maître da 1j
plate, il resta immobile et silencieux, parcourant d'un mi] soml
le théâtre où de\ ail l'aCCOOSplir M \ engeance. M d'Kpenu»/ s'était
laissée tomber Mir un fauteuil, muette de sou côté, et haletante
d émoi
REVTE DE PARIS. 237
— Personne ne vous a vu? deraanda-t-elle enfin d'une voix entre-
coupée.
— Personne, repondit Sordeuil.
— Vous en êtes bien sûr? tous les domestiques ne doivent pas être
couchés.
— Personne , vous dis-je.
— Vous allez partir ; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprit-
elle, après un instant de silence; vous m'obéirez, n'est-ce pas?
— J'obéis à votre lettre , dit (icorge d'un ton froid.
— Avais-je ma tète en l'écrivant? N'auriez-vous pas dû compren-
dre le sentiment qui l'a dictée?
— La vengeance, je le sais, et non point l'amour? répondit Sor-
deuil.
Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus
avant au cœur de la jeune femme que ne l'eussent fait en ce moment
les paroles les plus tendres, les protestations les plus ardentes. I -
vant sur son amant un long regard plein de reproches, elle le con-
templa quelque temps en silence. La contrainte qu'elle remarqua
dans son attitude, l'agitation contenue qui lui parut avoir altéré ses
traits, une foule d'autres symptômes attribués par elle à la passion
dont elle se croyait l'objet, firent tomber pièce à pièce l'armure sé-
rère dont l'avait couverte une dernière réaction de TOrtU. Soumise à
l'instinct d'un sexe fort habile à résister en face d'une agression
poissante, mais parfois, lorsqu'on ne l'attaque pas, tenté de se moins
bien défendre, elle accorda au sourire amer de George ce qu'elle eût
refusé peut-être à ses prières ei à ses larmes.
— Ingrat, dit-elle, que fOUS ai je fait pour mériter des paroi
cruelles ' Je reux que rous emportiez d'ici on remords de les avoir
proi 01
Prenant alors, dans son secrétaire, un cofiret d'ébène, elle l'ou-
vrit, en tira un médaillon el le lui offrit.
— Voire portrait! s'écria Geoi
— Maintenant, croirez vous? demanda-t-elle en accompagnant ces
paroles d'un sourire qui doublait le prix du présent.
\\ mi de répondre, Sordeuil contempla long-temps l'image qu'il
afiil s. »n- u\, mais s,i!i> manifester aucun des transports
qu'eût fait éclater un amant véritable. Laissant <( im i<mii
main par un g ite morne, il leva sur Clémence un i trd plein i
je.
— Ifaimex-Youi I demanda-t*fl.
roui m i\ • is
238 REVrE DE P.YIUS.
— C'est à vous de me dire que vous m'aimez , répondit-elle avec
une bouderie enfantine; vous ne songez seulement pas à me re-
mercier. Qu'avez-vous donc aujourd'hui? Votre air est sombre, votre
voix émue. Vous est-il arrive quelque chose?
— Non.
— Alors, pourquoi ne me dites-vous rien? Parlez-moi. Ne sen-
tez-vous pas que j'ai besoin de vous entendre, que j'ai besoin de pa-
roles douces et tendres qui chassent la Ouvre à laquelle je suis en
proie depuis hier.
— Caprice de femme, répondit George; hier encore , lorsque je
vous adressais ces paroles de tendresse que vous me demandez au-
jourd'hui, ne m'avcz-vous pas imposé silence .'
— Caprice, dites-vous; ô non, mais besoin de mon cœur.
— Mme Javerval m'ôte le droit de m'enorgueillir d'un pareil aveu ,
reprit le mari de Manche en redoublant d'ironie pour s'endurcir
contre une émotion involontaire.
— Vous doute/ de mon amour, et c'est là ce qui répand un nuage
sur rotn front, répondit Clémence, entraînée» par l'ardeur italienne
qu'elle avait héritée de sa mère; peut-être vous ai-je donné le droit
d'être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse. Mais qu'é-
tait-il besoin de paroles? N'aviez-vous pas deviné mes yeux lorsque
ma bom lie était encore muette? Maintenant, j'ai perdu jusqu'à la
force de me taire. Cède passion dont vous m'avez, poursuivie sans
relâche, à la lin s'est imprimée dans mon ame : elle est devenue à
la fois mon bonheur et mon supplice. Tonte ma vie est là. l.e reile
nest plus pour moi qu'un réte insipide ou odieux, et je m'y livre
sans lutter da\ ■BtagC , le s(,n 1,> plus affreux dût-il en être le terme.
En face de cet amour abandonné , Sordeuil éprouva le sentiment
poignant qu'inspirèrent à Tyrrel les enfant dTEdouard, doucement
endormis en attendant la mort.
— Lt son |,« plus affreux, répéta-t-il d'une voix altérée; oui, <
s.nneiit ainsi que cela Huit.
— Pourquoi ce pressentiment? reprit M"" d'Épernot avocénei
car la faiblesse apparente des boum inspire toujours aux femmes
un redoublement de courage; que craignes-voasl Si quelque infor-
tune plane sur nous, c'est moi seule qu'elle doit atteindre. Vous
n'avez risqué en m'aimant ni votre avenir ni votre honneur.
— Mon honneur!... peut-être! t'écrit George, dont la générosité
n. nui elle, peu à peu réveillée, dissipait l'enivrement d'une ven-
uce Murage.
BEVCE DE PARIS. 239
— Xe blasphémez pas, reprit la jeune femme, et d'un geste dou-
cement impérieux elle lui imposa silence. Devant le regard plein
d'amour qui cherchait le sien, Sordeuil baissa les yeux.
— Assassiner une femme! se dit-il. Puis, relevant brusquement la
tète :
— Clémence, reprit-il, si je vous avais trompée?
— Trompée ! dit-elle en le regardant sans le comprendre.
— Si je ne vous aimais pas?
Mmr d'Épcrnoz ne répondit que par un orgueilleux sourire qui at-
testait la perfection avec laquelle le faux amant avait joué son rôle
jusqu'à ce jour.
— Si je voulais vous perdre? continua celui-ci avec une sinistre
énergie; si j'avais médité votre déshonneur, votre mort, peut-être?
Clémence sourit de nouveau; mais cette fois ce fut avec la finesse
railleuse d'un enfant soumis à une épreuve dont il n'est pas la dupe.
Joignant les mains et ployant un genou, tandis que son charmant
visage affectait la résignation d'un martyr :
— Me voici prête, dit-elle, tuez-moi!
— C'est la vie et non la mort qui est dans ces paroles, lui dit
George avec une émotion extrême... Puis, après avoir écouté un
instant : N'< ntendez-vous pas du bruit? demanda-t-il.
M' (TÉpernoz se redressa.
— On ouvre la porte du salon, dit-elle, tout à coup frappée de
terreur.
— C'est votre mari.
— Mon mari ! je suis perdue, répondit la jeune femme foadfO]
r;;e lui prit la main et l'étrcignit fortement dans la sienne.
— Eafant, lui dit-il tout bas, ne crains rien; ton amour t'a sauvée.
S'él.mçant ensuite d'un pas léger comme celui d'une ombre, il sortit
de l.i ch.-imbre | < ouclnr dont il referma la porte sans bruit, dat-
vlit par la fenêtre de l'escalier, aussi rapidement qu'il y était
BOBté, et disparut un instant après a travert loi trbra du jaidin.
— I.éopold .1 raison , se dit-il en rentrant chez lui ; pour tuer une
femme qu'on n'aime pu, il faut le ( ourage d'un l.u hc • i | rluidà me
manque.
deuil piSM le reste de la nuit à tnctli e ordre | m affain - ; il
i vit une lettre pour son frèi e, y renferma son testament, ci joignit
p.npiri le portrait de clémence.
— Si je nu m -. . il le lui rendra , pensa-t-il.
me par 06CtC généreaM résolution , il dormit phiM- tir s lu ure i
18.
2i0 REVIE DE PARIS.
d'un sommeil paisible qu'il n'avait pas (jouté depuis dix mois. La
matinée était avancée lorsqu'il se leva; sa première pensée fut d'ou-
vrir la fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur, l'air vif et piquant;
les arbres de l'avenue des Champs-Elysées, chargea d'une Beige cris-
tallisée sur laquelle B'épanouissaient les rayons sans chaleur du so-
leil de janvier, B'alongeaient à droite et à gauche, semblables au\ files
immobiles d'une procession de fantômes gigantesques.
— In beau jour pour se battre, se dit George; niais la terre sera
froide pour celui qui mourra.
En ce moment un fiacre, qui venait fort lentement de la barrière
de l'Étoile, s'arrêta en face de la maison. In homme en descendit
aussitôt et traversa la contre-allée d'un pas rapide. A sa vue, Sor-
deuil ne put retenir une exclamation de joie.
— D'Epernozl l'éeria-t-il, le ciel est juste, puisqu'il me l'envoie.
Et il se précipita au-devant de lui, plus empressé qu'un père qui,
après dis ans d'absence, retrouve son enfant. Les deux hommes se
rencontrèrent BUT l'e» aller.
— Je viens vous demander un sen ice , dit d'Éperaoa dont les \ è-
temens paraissaient en désordre tandis que ss figure portail les n .1
d'une vive agitation.
— J'ai aussi quelque chose à vous demander, repondit George en
le dévorant de regai d.
— Tout ce que vous voudrez; mais écoute/.-moi d'abord. Je viens
de nie battre.
— Vous battre] B'écris le mari de blanche d'une M.ix tonnante,
rous battre I mais roua n'étea paa blessé, j'espère?
Avec une sanguinaire Bollicitude il ouvrit la redingote de celui
qu'il regardait comme sa proie légitime, et frissonna de fureur à la
vue de quelques gouttes de sang dont le gilet était tacheté.
— Merci de votre intérêt , répondit d'Épernoz; non . je ae auia pas
blessé : c'est le sang de mon adversaire que roua royes. il est en 1
dans un fiai ire. Le mouvement de la roiture lui a fait perdre < onnaîa-
lance, et, comme il j aurait da danger I le transporter jusqu'à la
rue Saint-Jacques , j'ai pensé que vous voudriex bien le recevoir < bes
vous.
— La rue Saint Jacques...
— ( lui , c'est là qu'il demeure : C'est OS petit jeune homme dont je
roua parlaia hier, Léopold Trélan.
— Mon frère! s'écria, George qui jeta ce cri comme ru;;it un lion.
Altende/.-moi là ; dans un moment je suis à rOOS.
REVUE DE PARIS. 2 VI
Sans laisser à d'Epernoz le temps de sortir de la stupeur où l'avait
plongé cette foudroyante révélation, il le poussa violemment dans
l'appartement et l'y enferma. Il se précipita ensuite dans l'escalier et
courut jusqu'au Oacre dont il ouvrit la portière d'une main trem-
blante. Sur la banquette du fond, Léopold était couché à demi, sou-
tenu par l'étudiant qui lui avait servi de témoin; le manteau dont il
était enveloppé ne laissait apercevoir qu'une figure pâle dont les
yeux, quoique fermés, révélaient, par la tension douloureuse des
paupières, une muette et cruelle souffrance. Sur le devant de la voi-
ture, M. Javerval, plus pale encore que le blessé, se tenait immo-
bile , une boîte à pistolets sur les genoux et une paire d'épées entre
les jambes.
— Ah! monsieur de Sordeuil, quel malheur ! dit le gros banquier
en jetant un regard de compassion sur l'étudiant évanoui; un enfant
de dix-huit ans!
Sans répondre, George, aidé de l'autre témoin, enleva son frère
du fiacre, le transporta chez lui, et le coucha dans son lit. La fer-
meté du marin, familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang,
domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que
réclamait l'état de Léopold lui furent prodigués avant tout. Un mé-
decin, appelé aussitôt, posa sur la plaie le premier appareil, déclara
que la blessure, quoique grave, n'était pas mortelle, et qu'il répon-
dait de la vie du blessé. En entendant cet arrêt, Sordeuil respira for-
tement, et retenant par le bras le médecin près de sortir :
— In moment , monsieur, lui dit-il , nous aurons encore besoin de
votre ministère.
Revenu de sa première surprise, d'Epernoz avait appelé à son
aide l'audace habituelle de Bon caractère; négligemment assia dans
un fauteuil, tandis que tous les autres acteurs de cette Mené s'em-
pressaient autour de Léopold , il affectait la pose d'un homme qui
■'attende «<>ut et ne craint rien. En royani i'avan< errera lui le fi re
do celui qu'il reuait «le blesser , il te lera d'un air i aime. La conte-
nance de George fat également froide et grave comme il conrienl ù
un homme prêt à jouer sa rie (••une g Ile d'un mortel i anemi.
— Je suis le frère de Léopold et le mari de Blanche, dit -il d'une
vu i, i me , me comprenes-voui I
— Parfaitement , répondit d'Epernoz en touriant ironiquement;
aii .i roa <>i di
• I ii rerint m ulressant ù l'étudi.mt en droit
is auprès du lit où ion ami restait couche -.ui> » Mim.ii^.u,
T»2 BEVUE LE PARIS.
— Vous avez servi de témoin à M. Trélan , lui dit-il , voudrez-vous
bien me faire le môme honneur?
— El vous, mon cher Javerval , dit à son tour d'Épcrnoz, il faut
vous résigner à laisser refroidir votre déjeuner.
— Encore un duel ! s'écria le gros banquier en devenant verd.it re
de blafard qu il était.
— Restez près de votre blessé , dit George au médecin , nous vous
appellerons lorsqu'il en sera temps. — Et d'un ton aussi calme quo
l'est celui d'un maître de maison faisant les honneurs de chez lui :
— Messieurs, dit-il, passons au salon.
Les observations de M. Javerval et celles du jeune étudiant furent
arrêtées par une brève parole de d'Epernoz.
— Il n'est ni explications, ni arrangement possible, leur dit-il;
st un duel à mort! Autant vaut rester ici que retourner au bois.
Pendant ce temps, Sordeuil avait rangé lui-même les mcohlea qui
eussent pu gêner le combat. Le salon prêt comme pour un bal, il y
fit entrer son adversaire. Tous deux nieront leurs habita et prirent
les épées , entre lesquelles George choisit «elle dont son Ii lait
servi. Les témoins restèrent debout au\ deux portes de la chambra,
le champ-clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre
sans danger pour eux.
Le combat fut court, mais terrible ; à la quatrième passe , d'Eper-
noz, malgré son adresse, reçut un coup furieux , qui le perça de part
en part, et l'etendit raide sur le parquet. Au brait que lit MM COTpl
tombant, le médecin quitta le ehe\et de l.eopold et aeeourut. \\
avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l'épee , H lera lee rave
\ers les témuiiis, m. lis sans exprimer BOO opinion à liante \oix. A la
vue du léger fi émissement d'épaules qui accompagna cette muette et
sinistre déclaration, d'Epernoz fil un cfl'oi t . et se souleva en s'ap-
puyant MM le tapis.
— Blessé à mort, n'est t e pas? dit-il d'une \oix I8MI ferme, le
coup | traversé les poumons, et avant un quart d'heure je serai
étouffé ; j'espère que M lycéen aura meilleure chance que moi.
— Non, mon cher ami, vous ne mourrez, pas, lui dit le banqu
en se baissant DOW \r soutenir, tandis qu'il essuyait deux larmes qui
COOlaient le long de sa large t'e.ure effarée.
— Cestravs, lararral, reprit le blesse, dont la rail aillante
annonçait l'épanchement intérieur du sang, je vous aurai fait déjeu-
ner bien tard ; je vous en demande pardon. Ah! ram irai Bel au-
jourd'hui votre émeraude 1 Mme Javerval >cra ce soir aux fiançais;
REVUE DE PARIS. 2i3
ayez la bonté de lui expliquer la raison qui m'empêchera d'y aller ;
vous êtes témoin qu'il y a impossibilité absolue, et que je n'y mets
pas de mauvaise volonté.
— Je n'y manquerai pas, répondit le gros banquier, trop attendri
pour chercher à comprendre ce qu'on lui disait.
D'Épernoz garda quelque temps le silence pour reprendre sa res-
piration, de plus en plus pénible ; promenant ensuite tout autour de
lui un regard à demi fermé qu'il arrêta sur George, et se drapant,
pour mourir, dans la fatuité des gladiateurs de Rome.
— Quant à vous, monsieur de Sordeuil, dit-il, ou bien monsieur
Trélan , si vous le préférez, je ne peux pas vous charger de mes
commissions pour Blanche; c'est à moi de prendre les vôtres au
contraire, puisqu'il parait que la farce est jouée , comme disait je ne
sais quel empereur.
A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué, George
s'élanra vers la table où il avait enfermé son testament, déchira le
papier qui enveloppait le portrait de Clémence, et venant s'agenouil-
ler à côté du mourant, lui mit le médaillon sous les yeux. Cette vision
produisit l'effet d'un choc électrique. Un dernier éclair élincela dans
les yeux d'Épernoz, qui, se tordant comme un serpent blessé, vou-
lut .-/élancer sur son ennemi ; mais la vie l'abandonna dans cet effort
BOprédie, et il retomba sur le parquet pour ne plus se relever.
George était \
CnARLES de Bernard.
UNE
SOCIÉTÉ DE TEÏPÉ1MXCE.
Il me semble avoir lu dans un livre que 1- g Petites-Maisons étaient de
grandei maisons, où Ton renfermait des fous, pour prouver «nie eau qui
étaient dehors ne l'étaient pas. Un poète sans nom a dit :
Le monde est plein <le fous, et qui n'en veut pas voir
Doit rester dans sa chambre et casser son miroir.
Il résulte de rvs deux citations que la folie n'est [tas circonscrite dans les
rtrnites limites desCharentoo el des Bedlam, et qu'elle conrl les r me
l'esprit. A la vérité, cette sorte de folie, qui jooil de sa droits civils, a*< -t pas
dangerense; on m la garotta p is; on ne lui donne pas l'immersion des don-
eh»-.; elle j»r<ii<i des baioa, à domicile oa *ur p] i e . comme Uni le monde;
elle fréquente les spectacles; elle eel bonne mère on bon père de famille;
elle soigne soi affaires , et sait admirablemenl combien il faut de pièces de
cent sols pour représenter cent fi sncs. Nous mmmes entonrés de cette folie,
i la ne ii' ni*, gène point; nous rirons sans noos en apercevoir.
Ourlqu, ttr folie , qiii M promène I l'air libre, est une fol.
de loin , «m la prendrai! pour la raison : ocUc-U esl d'origine anglais , N -
Voisins 1rs insulaires m font rien eomnie les autres hommes; quand ik SOOl
. a les prendrai! pour «le» ju quand ils sont fous, on les croirail
I lais ont perfectionné la folie , d> l'ont divisée en sections
subdivisée i l'infini. Us ont les Itu Menl leur vie au bord <
. pour méditer sur l'ame et prendre des rhumatismes; Os ont I
m, qui rendenl il - visites, en gants jaunes, à toutes les ruines et A t
l' - i srds de l'Italie, en pleurant sur la décadence des empires et dn thé
REVUE DE TARIS. 2\ô
vert; ils ont les clubistes , qui bâtissent des palais avec de belles colonnes de
Pœstum, où ils passent leurs jours et leurs nuits à compter les lettres du
Morning-Chronicle , pendant que de belles et blondes épouses bâillent à
toutes les vitres de Regenl-Street et de Pall-Mall. Que n'ont-ils pas encore!
Chaque jour une nouvelle secte surgit et meurt; celle que je viens de voir à
Liverpool, et qui est de fraîche date, mérite un rapport particulier que
j'adresse à M. Esquirol : c'est la société de tempérance.
Depuis quelques jours, je voyais passer sur les trottoirs de Church-Street,
un homme-afOchc, dont le pas était mélancolique et le maintien voûté d'en-
nui. On lui avait donné un demi-shelliog pour promener dans Liverpool un
placard que personne ne lisait, excepté moi. Je le lisais toujours, je l'appre-
nais par cœur; aussi, dès que le porteur reconnaissant m'apercevait, il s'ar-
rêtait pour me donner toute facilité de lecture. Sa station d'habitude était
au coin de Tarlton-Street. Je ne veux pas donner ici le contenu de cet im-
mense placard; je dirai seulement qu'il annonçait, en titre, le troisième an-
niversaire cl le festival de la société <lc i>>tale abstinence de Liverpool. Je
croyais que la société, pour donner signe de vie à l'univers, se contentait
de célébrer, à peu de frais, avec une aflichc portative, son glorieux anni-
versaire; je me trompais : l'anniversaire fut célébré par une procession, un
meeting, une foule de discours intempérans, et deux banquets.
Un matin, à onze heures , le 18 juillet, je crois, je fus attiré, vers Duke-
Streel , par on grand fracas de musique militaire. J'aime la musique anglaise
à la folie. Chaque exécutant joue avec une indépendance qui fait mou bon-
heur; il travaille pour lui et s'inquiète peu de ses voisins; un orchestre an-
glais se compose d'une multitude de solos, qui n'ont pas cette monotonie
d'ensemble qu'on veut bien admirer à l'Opéra et aux Italiens. Au fait, an
astiste anglais n'a pas abdiqué ses droits de citoyen; en prenant nue clari-
nette ou un cor, il esi libre déjouer à sa fantaisie et de secouer le despotisme
d'un chef d'orchestre; toute tyrannie lui est intolérable. Un orchestre , i
eux, est comme une chambre d'harmonie représentative, où chaque mem-
- franchises et déj qu'il lui plaît dans ruine des n «tes.
i te liberté symphonique a souvent des uieonvenit!:
pij: . liteurt; mais les auditeurs sont blues au— ; de ne pas écouler.
Lorsqu'un opéra français est joué «liez eux, on reconnall presque i oj
les airs aux parolei . c'est suffisant La bande d'harmonie qui descendait de
/>)/• i rerpool , le 18 juillet, et qui fixa mon attention, jouait un
air ai fond duquel , après de mures réflexions, je crus découvrir /< isa . le
lies , de Robert-U-DiabU, Ce cha i té, en place publique,
ate musiciens, guidait les pas de la procession del
tempérance.
omptai trui Mciél un i, les enfans compi i pi
divisée par claSSeS- En tétC mai « liaient h - >mme il tant ; < eui-la pOT-
Dl dV -, babil-, QoirS , des filets jaiiins ai'
2iG REVUE DE PARIS.
Llanches laborieusement attachées. Ils tenaient à la main un long cierge de
bois blanc, très effilé parle haut. Au centre marchait la partie plébéienne;
elle était composée de marins et d'ouvriers. Les eufans fermaient la marche.
Tous portaient au cou, en sautoir, un large ruban blanc, sur lequel
mots étaient brodés: Total abstinence sociely. La procession se jalonnait
d'une grande quantité de drapeaux ou bannières de toutes formes et de
toutes couleurs. La première bannière donnait l'adresse de la s
annonçait aux passans que la Tempérance logeait Jurdan-Street à Liverpool.
Sur la seconde bannière, un peintre avait i de dessiner une étoile
B beaucoup de rayons jaunes, surmontée de cette inscription : Tkt Siar
af abstinence (l'étoile de l'abstinence). Des drapeaux insignifiant venaient
ensuite ; il y en avait d'énormes , et ceux qui les arboraient sur le flanc droit
avaient la figure décomposée par la sueur. La bannière , palladium de la
société, s'avançait entourée d'une espèce de bataillon sacré, armé de Isi p
glaives de bois, bordés de papier blanc. L'étoffe de ce palladium est bleue;
un peintre anonyme et complètement étranger à la peinture a retrace sur
l'étoffe la pensée secrète de la société : c'est un symbole en hiérogljpl
La devise court dans un ruban; deux mots simples : Domeslic cumfort. A
gauche est une firme jaune, représentant, je crois, un homme in habit
hleu; cette chose tient un petit drapeau, où brille ce mot : SoLrirttj A
droite est une autre forme rouge, qui pourrait bien avoir été une femme
dans l'intention primitive de l'auteur; cet objet vague porte une banderolle
avec ce mot significatif: Huncsly. L'homme et la femme ont été d'ailleurs
assez suffisamment indiqués par ces attributs n .-; ectifs de leur
qu'il ait été obligatoire, pour le peintre, de dessin». . _ures huma
avec un luxe inutile de fidélité anatomhpie. II faut de la tempérance dans
tout. Malheureux les peupla dont les arlis: .ent un homme et une
me d'après nature' \ rez! où en sont 1 ur avoir fait leurs
lUon »'t leon Vénus! Les armoiries de la société sont , . au milieu ,
toujours par les menus p: : Sont di\. . »piatr> :iix.
premier veut représenter un laboureur doré qui eoi un champ
dément doré. Le Second est rempli par une corne d*abondai
trésors; il y a une phrase qui explique cette n'ai p.
a donner le sans. Le troisième tahleau représente une campagne beu-
rcii- s ; le quatrième, une rticl.e d'<>r sans abeilles ; le pc.nli »• a
lerantlesal l itre lui-même qui porte cène banni
il lui disputer cet bonDCUl ,
talent, et le priai de M permettre de prendre une copie »! îvrage.
Il me remercia avec une grande . et m'envoya, le Soil*, Si ban-
ie dans un fourreau de popeline. J'ai eu le houheur île la posséiler
nuit. Cet artiste se DOSDJne Wlthead J U est brasseur.
.x guéridons terminaient la mai
rounesdel DBtderlfet: JsTanjj I abstinence
RENTE DE PARIS. 247
Sobriety brings peace and domestic eomforl. Une cinquantaine d'enfans , vê-
tus de bleu, entouraient ces deux guéridons, et mangeaient des tartines au
beurre pour se former de bonne heure à la sobriété.
Je me mêlai à la procession comme un sociétaire, et je la suivis. Elle
monta la rue escarpée du Ranelagh , toujours la musique jouant : le vin , le
jeu , les belles. Elle longea Litne-Streel , et descendit à Clayton-Sijuarc , où
elle fit une station. Là , je m'attendais à un meeting en plein air. Les porte-
drapeaux essuyèrent leur front; les musiciens mirent leurs instrumenssous
le bras , et les sociétaires regardèrent aux croisées du Square pour voir s'ils
faisaient sensation. Personne ne prenait garde à eux; les croisées ne daignè-
rent pas se hisser : il n'y avait que moi de spectateur. La musique reçut
ordre déjouer; ils firent un fracas horrible, mais sans idée arrêtée d'exé-
cuter un air plutôt qu'un autre; chaque musicien improvisa sa partie; c'é-
tait à briser les vitres, mais les vitres anglaises sont à l'épreuve de tout.
Ces cas de symphonie dévorante sont prévus. L'orchestre, poussé à bout,
ralentit sa verve; insensiblement les musiciens s'arrêtèrent; deux ou trois
tinrent bon quelque temps encore, comme pour faire rougir leurs confrères
d'avoir défectionné. La grosse caisse fut héroïque; elle ne cessa qu'après
tous, mais percée à jour par un véritable suicide instrumental. La station
dura une heure sur Cluy ton- Square. Un des chefs tempérons fit servir des
rafralcliissemens , de Yale simple, du soda-uater et du gingen-becr aux
musiciens. La procession elle-même, prenant excuse de la chaleur du jour,
se servit ensuite , et consomma silencieusement quelques centaines de pi -
n'Imfnnf vl de porto. Après, on se remit en marche; les musiciens chance-
laient.
On se dirigea vers Jordan-Slrcet, quartier-général de la société. Chemin
faisant, on avait fait quelques recrues; le but de la procession était de ral-
lier à la bannière de la Tempérance tous les passans qui , frappes de l'éclat
de eette pompe publique , se laisseraient entraîner à un culte H séduisant.
1 président disait au vice-président : Ça va bien! très bien! c'est beau'
c'est très beau! c'est bon! c'est très bon ! le vice-président taisait écho. I
antres sociétaires marchaient à l'aventure, et d'un air indifférent à tout;
marins riaient sous cape , et les enfin jouaient nver l.s Iran.-. > des §
rid
Nous entrâmes dans la grande salle du >m , dng à JwrêtnStreet. Au même
instant défilait une procession tory de meeting électoral; eeUe-là saarchait
au son de trois musqués; où presment41s tant de mm . les anglais? il
ii s pas un seul chex eux. Cette n iple bmnêt fAarteouti entraînait mille
ers Adeipbi. \ ingt bannières Douaient sur eette colonne coni
; eues en. Ment eo lettre! d'or, sur nu fond d ronge : I la
anal qui ri, ! loura f>>r t!i<- qmtn and far the p$ople ! — queen and
ip>rt ai. nt, dans leurs | u\, de- bibles .Lies ronronnes pin
lent un peu de fraîcheur à tOUI ces fronts inondés de la sueur du
2-V8 BEVUE DE PARIS.
natismc politique, et du mois de juillet. Oh! avec quel dédain d'amère phi-
losophie les sociétaires de la Tempérance regardèrent ce cluh ambulant!
avec quel orgueil ils élevèrent leurs hanuières du star, du domestir càmfurl
et des couronnes de houblon, au-dessus des drapeaux tories! Le président
secoua la tête d'un air de compassion , comme un sage revenu des erreurs
du monde , et qui déplore les folies qui passent sous ses yeux. La procession
tory n'honora pas d'un seul regard la Société de Tempérance , et ses trois
musiques firent trembler Jordan-Street jusque dans ses veines de gaz.
L'heure du mystère était sonnée; le mceliiuj de la Tempérance fut ouvert
par une explosion d'orchestre. Le président parut à la tribune , essuya son
front, se demanda la parole et se l'accorda. C'était un homme fort jeune ,
contre l'usage des présidens; il portait, sur sa figure fraîche et m>e , les
indices des passions vaincues ou absentes; son front rayonnait de béatitude:
ses lèvres n'avaient pas une flétrissure, son œil se baignait mollement dans
un azur tranquille; on aurait cru voir saint Bruno eu gilet blanc et en frac
noir. « Frères, dit-il, voici la quatrième fois que nous nous assemblons pour
faire fleurir la société, à l'ombre fécondante du nnitiiig. Je suis heureux
de vous annoncer que la société prend chaque jour un accroissement sensible.
En ce moment , nous sommes quatre cents sociétaires , à Liverpool , qui n
abstenons de tout ce qui déshonore l'homme et le rend semblable aux ani-
maux. Vous avez tu combien notre procession a fait rougir d'eux-mén
tous ces hommes profanes qui pei al dans le bourbier de l'intempé-
rance : ils se sont dérobés aux regards des purs; ils se sout cachés profon-
dément dana leurs maisons; il> m rendent justice. Le repentir les amèn
bientôt s tui le di speau de l'étoile de totale abstinence. Maintenant , appro-
chez, 6 vous qui ave/ demandé une place an banquet des sobres, appro-
ches , mes nouveaux Frères, et répondez, a
Quatre novices surtirent des rangs, et s'assirent sur la banquette de
cep lion. Voici l'intem subirent; on m'en ■ donné copie litté-
ralement. C'est le plus âgé qui répondait auz questions.
l.i Président. — Récipiendaire, que venez-vous faire ici?
ii r.i.< ii'ii ndairb. — Je viens \"us demander asile contre le démon de
l'intempérance, afin que ma chair reste pure, et que met 'in
i i mes dans le senl
1 1. PasaiDurr. — nue pensez-Toui do pfafen ht
Li r. m mi \i>\inr.. — Je pense que cette liqueur, composée de gingembre
et de houblon, est Indigne do palais de l'homme, et qu'elle souille l'esprit
iiDSin nue pensez-vous de |V/« .'
l.i p. n un Mi.vmr.. — L'a le est une liqueur qui cache son venin
i us une a parence de douceur; l'<//r double est do poison, i
our. La pii in i est un assass d hyj cri te, li .ironie.
RENTE DE PARIS. 249
Le Président. — Quelle est votre opinion sur le porter?
Le Récipiendaire. — Tous les porter sont ennemis de la raison; le wti-
bread est un filou qui se met un masque d'écume pour vous voler la sagesse;
le luxton est un tison ardent qui brûle la racine des cheveux; je ferai une
exception en faveur du barctay-perkins...
— Point d'exception! s'écrièrent les brasseurs ruinés de la société.
Le Président. — récipiendaire, vous avez blessé les sentimens de la so-
ciété; j'appelle la sagesse sur votre front. Vous rétracterez votre opinion
sur le barclay-pcrkins.
Le Récipiendaire. — Je la rétracte.
Le Président. — Très bien. Dites-nous ce que vous pensez du sherry
et du porto?
Le Récipiendaire. - Ce sont des monstres qui nous attendent dans le
coupe-gorge du dessert pour séparer notre tète de notre corps.
Le Président. — Que pensez-vous de l'eau pure?
Le Récipiendaire. — L'eau pure vient du ciel; l'eau de Merscy rajeunit
le corps; l'eau du Lee est le bain de l'ame, les auges ne boivent que de
l'eau.
Le Président. - Etcs-vous prêt à sacrifier nos ennemis sur l'autel de la
Tempérance?
EU '.' .ii'M.ndaire. — Nous sommes prêts.
On apporta sur un plateau des vases de différentes formes, contenant de
l'aie, dn porter, du sherry, du porto; le président étendit les mains sur i
coupables et les anathématisa; nn cri d'horreur retentit dans la salle : sur
un signe du président, le récipiendaire brisa les vases sur le parquet, arec
une muette indignation. Ce fut un beau tableau.
On s'assit ensuite dans la pièce voisine, autour d'une table de cinquan
couverts. Deux cent-; couTives environ figuraient comme comparses a ce
banquet; ils s'abstinrent totalement, et veillèrent au drapeaux. Ceux qui
avaient l'honneur de manger, mangèrent pour leurs frères spectateurs. Au
ert, on servit da tlan (et du 4 - torla vingt 1 tasts à l'absti-
et autant à la sobriété Au «Ici nier toasl , les convives Rendormirent
nus la nappe, et les musiciens achevèrent l' i Bai
Il est impossible de prendre ces com< i sérieux; j'ai connu pointant
ut , dans rétablissement di totale
foule de félicités prom l'avenir du peuple. Je ne con-
iin. - de tempérance; je ne puis parler que de la
■ > tim) de Liverpool : si les auti
•-la, le raisonnement des phili is de ma faible intelli-
I .1 h lu itl
250 REVUE DE PARIS.
c'est une fulic qui , sans doute n'offre pas de graves inconvéniens, mais qu'on
pourrait supprimer demain, sans que l'avenir du peuple Hit fï—prnmii.
Ensuite, s'il fallait traiter une pareille question par son côté ■ ii' ux, je ne
crois pas qu'on ait attendu l'orateur de Jordan-Slrect pour annoncer au
peuple qu'il existait une vertu, nommée la tempérance : les sages de Liver-
pool, en renchérissant sur cette vertu, en essayant d'imposer au peuple la
totale abstinence, ont inventé une bouffonnerie de plus à ajouter au .<
du genre humain. Le peuple de Liverpool est malheureux, plus malheureux
qu'un peuple ordinaire; il suc au chantier dix-huit heures par jour, six
jours par semaine; le septième, il est forcé de garder son grenier, de lire la
bible, ou de faire semblant : l'année lui donne, pour le consoler du travail,
cinquante-deux dimanches, homicides d'ennui. Ajout» ■/ ù cela un ci»'l tou-
jours pluvieux, toujours froid , un brouillard »pie l'océan ourdit en collabo-
ration avec deux rivières, et qui perpétue les ténèbres des sept fléaux 'II'-
gypte. Eh bien! il reste à ce peuple une liqueur détestable, mais qui 1<-
console de tout , et voici des sages bien repus qui lui crient de s'en abstenir.
Après tant de malheurs, un peuple est déjà bien BJBei digne <!«• pitié, s'il
est contraint de boire de Vale et de l'halfnaf; non, il faut tout lui enle-
ver; buvez de l'eau, lui cric-t-on , et soyez t<mp< r.mt. Ce que je »lis ici .
d'ailleurs, ne sert qu'à faire ressortir la stupidité «les modem un
de vertus antiques, car je suis fort rassuré sur le succès foleaWfpriud
et je ne crains pas la contagion. Le peuple est plu-
scurs; il regarde passer la procession, et boit une pinte d'alc à son diner,
quand il a de l'argent. Infortuné pays! le ciel lui a refusé les vignes, et lui
a donné de tels prédicateurs !
Mliiy.
VOYAGES.
£û BQ&Q&S3&
H juillet.
Au milieu de toutes les agitations et de toutes les misères auxquelles
l'Espagne est en proie, c'est un repos de voir le calme profond dont jouit
en ce moment la Galice. Ce calme, il est vrai, ne naît ni du bien-être de
Il population, ni de sa confiance dans le gouvernement, mais de l'épuise-
ment qui suit nécessairement toute crise longue et violente; et la tran-
quillité de la Galice tient de la léthargie plus que du sommeil. L'Espagne
aussi, il faut le dire, a trop souffert depuis trente ans, pour avoir l'éncr-
de lutter encore. Un pays ballotté sans cesse entre la guerre civile et la
tire étrangère , et ne se reposant de toutes deux qu'à l'ombre du pouvoir
'lu; deux invasions, deux restaurations, une constitution populaire
tro: • dem fois nn : voilà ce que l'i a trav«
lis un quart de liècle; et iprèl avoir vu paner tant de pouvoirs éphé-
rneres, après avoir vu périra la peine tant il«- nouvel nenieus libres nu a!
lus, m. lemenf impi i la i»r : quoi veut-on qu'elle
ait loi encore, quand elle il- peut plus eroire ni à la liberté, ni au dttpO-
i» m te, la Galice, malgi I tout exceptionnel de tranquillta
trouve, porte , comme toute rEsj eette empreinte de passive
tion qui s'étend maintenant sur toute la Péninsule. I I ne,
PMÉMfl du rapitaine-^eneral et clief-lici de la pn-vinre, serait , dam
l'y! REVUE DE PARIS.
te autre circonstance, en voi érité, au moins relative. La
belle situation do ce port, première étape sur la route de l'Kspagne
occidentale, pour tous les bâtimens qui viennent de l'Angleterre et delà
côte de France; le monopole du commerce avec la Havane, que la Corogne
commence à enlever à Cadix; la douceur du climat, la fertilité du sol, et
cette végétation fraîche et humide qui forme un si heureux contraste avec
la nudité du centre et du midi de l'Es| . ; enfin , les porta magnifique!
que la nature a semés sur toute cette côte avec une prodigalité qu'on ne re-
in ni ve sur aucun point de la Péninsule : tous c* lé,
joints à une race plus rigoureuse que belle, mais patiente, industriel.
pour la mer < t pour le commerce, aguerrie au travail comme au dan-
ger, suffisent | irer l'avenir de la Corogne, quand I I e aura
vivre au jour le jour, et pourra prévoir un lendemain.
:it à L'aspect matériel du pays, la I :it:ère n'est qu'un bloc
granit , comme toute cette fer de la Galice, n i itabfc contrefort
destiné à étayer la Péninsule, et à essuyer l'éternel assaut des grandes
lama de F atlantique qui viennent de quelques cents lieues au la bri-
ser sur sesrescifs.il est impossible de t - - • frappé de h
céleste prévoyance , qui , sur toute notre cote ouest «le l'Europe, a semé, de
• tnce en distant cadet de granit ou
pour délier tout l'effort des tempêtes de ' et ahril.
qui s'étendent derrière elles « ii que la Bretagne, l'Irlande, la
N ge, enfoncent au loin dans les eaux de l'Atlantique leurs longues
arêtes granitiques. Puis , là où le sol calcaire, plus friable , lit mal
;iu\ atteintes de la lame, comme dans la Manche et sur les CO
_ :ie, de longs La: ible, étendus en travers, amortissent le d
leur opposent u . . ni uns bruyante ,
sans ôtre mo
Pour moi, jamais j lus viw le cette admirable pré-
vision de la nature; jamais la conviction qu'une jeote a |
side i la formation de notre globe ne m'est arriréesi nette et si profonde,
'en traversant , il y a pende jours, la formidable ceinture d< restais qui
entoure ce raste entonnoir qu'on appelle la rade de B ant
entre Cette double ligue d'écueils qui S'étend d'un COtéjUSqu'l l'île d'O B
saut, prolonge de l'antre , arec la Ckmtutét 4 §tuu,jiu isieurs
lien - la mer . toute U Solidité du bâtiment
t l'art qui le gourei a l'un
i ret sentiment de terreur. La mer an - Ml abtss
.lit un lieu de refuge, au| : , depuii
atioo , la lame n'a briser . et ou la mer n'a jamais connu le
i i dernières lueurs du jour,
de la ' regarder d'un œil de mei
!• bâtissent «pu i lé d'< 1 es, La vieille Bretagne m'apparatt cm
REVUE DE PARIS. 253
avec ses grèves désertes, où s'élève çà et là quelque dolmen solitaire , avec
ses Ilots toujours mugissans, où semble errer la barque de la druidesse,
qui accomplit seule ses nocturnes mystères. Le bâtiment, incliné sous la
brise qui fraîchit, glisse sur celte mer silencieuse, où l'art a tracé sa route,
et où sa perte est assurée , s'il s'en écarte d'un seul pas. C'est la première
nuit du voyage, la première de cette hardie communion de l'homme avec
la nature, sous sa forme la plus hostile et la plus mystérieuse, nuit de re-
grets pour ceux qui laissent à terre une affection ou un souvenir , nuit de
recueillement et de volupté tranquille pour ceux qui se s"bnt fait de la mer
comme une seconde patrie qui leur a fait oublier l'autre.
Quant aux matelots, l'insouciance est devenue chez eux comme une
seconde nature, et l'habitude a émoussé même pour eux la vive excitation
du danger. Tout les trouve prêts, la fêle comme le combat, le calme comme
la bourrasque, le repos comme le travail. Habitués à passer sans transition
de l'oisiveté occupée du bord à l'activité la plus violente, à jouer à chaque
minute leur vie sur un bout de mût qui roule et plie sous la tempête , cette
vie est, en quelque sorte, une abnégation et un sacrifice coutinuels; il
n'est peut-être pas au monde une classe d'hommes cliez qui l'idée du devoir
soit au- nteà tous les instans, pas une chez qui l'héroïsme du dévoue-
ment revête des formes aussi simples et aussi familières. Obéir est leur
existence, comme celle du soldat; mais, à l'inverse du soldat, le matelot
Comprend toujours l'ordre qu'il accomplit : si une fausse manœuvre corn-
net le sert du navire, l'équipage le juge en l'exécutant, et meurt en
issant, et sans murmurer, mais en sachant toutefois qu'il aurait dû ne
pas mourir.
- aussi dans ces belles nuits de juillet, si brûlantes à terre,
mais si fraîches et si délicieuses sur le pont d'un navire, même dans 1rs
latitude! les plus chaudes, je suis r< sté jusqu'à minuit , appuyé sur les bas-
tingages do. léger brick qui m • portait, et m'eoirranl à mon aise du chars
toujours nouveau pour moi, de ces mille accideos qui animent la plus
• te Iran i Comment dépeindre avec de froides parole la grâce de
ces longs mats légèrement inclinés par la brise, avec leurs voiles gonfli
s'abaissant vers la mer comme l'aile d'un oiseau qui s'abat, et se relevant
tout d'un coup, aniom iffle vivant, qui semble (aire palpiter an
les foi i ratiom d'une poitrine humaine) Alors, au a tent ou le
brick, enfoi .mme l'alcyon, dont il portait le nom , ion bec dans 1
t par un coup d'aï! I IreSSSil de t> m t >
hauteur en plongl ant ton I dSJM la lame, il me Semblait presque que
mon existe t attachée à celle de cette firél machine; il
me semblait que je rivais de m rie, et qu'elle rirait de la mienne, qu'elle
raitc me moi le le cette brise vivifiante qui reposait ma pé-
trin . r l'un jour d mi cette maison flottante, qui avait déj à ru tant
. je m'j chez moi l*i q1"' p-
TOMi: IUf. Aut-r. I I
2Ô\ REVUE DE PARIS.
croyais voir naviguer avec moi : étrange préoccupation de l'homme des
cites, qui s'efforce d'emporter avec lui quelque chose de la pairie qu'il
abandonne, et aime encore, même en la quittant, tout ce qui la lui rap-
pelle!
Mais nous voici bien loin delà Corotme, où mon brick VAlcyone, a pour-
tant jeté l'ancre depuis quelques jours. La C ux
moitiés de ville, bien distinctes l'une de l'autre. L'une, la ville . la
ville aristocratique, ceinte de murs, même du côté de la mer, comme une
rite féodale , groupe en amphithéâtre ses t tuile rouge , que domiuent
lise et le palais du gouverneur. Tout |>rès d'elle s'alignent sur le bord
de la mer les édifices de la ville Neuve qui broie autour du port un long
deuii-cerclc complète par un immense faubourg dont les dernières maisons
font face à la citadelle. Elle est dominée par un très beau phare, décoré du
nom de / HT <t Ihreule, bien que l'Hercule phénicien, llurokel, ou le Iro-
nt , n'y ait, bien entendu , jamais mis la main. Ce nom , consacré par la
tradition, fut sans doute destiné a perpétuer le souvenir de l'apparition
premiers navires phéniciens sur cesco Kl, en effet , il . M i.
M figurer l'admiration des hardis pilote* d. Tyr pour ce beau port, d. au
la nature seule a fait tous les frais, et ou leurs fi" ik>-
nt avant d'aller chercher l'élain d I assitorides, sur l'Océu bru-
meux de l'Angleterre. Sans doute MM* h s Phéniciens, par leur exemple et
par leofl leçons, révélèrent aux Galiciens leur vocat. et leur
apprirent à tirer parti de leur admirable situation commerciale et m;,
time, entre l'Angleterre, l'Espagne et la Fran parler de l'Amérique,
que le dieu tralicant n'avait pas même lOapçODO
Aussi, bien que le dieu soit mort, le culte | »:irveeu. La Corogne ,
Espagne parvenait enfin à JOUIT de quelque trauquillil. irait ai-
lée a de hautes destinées Commercial .1", d >nt elle e>l le
centre, entretient dans ses hahilaiis l'esprit et hs habitudes maritimes, dont
la tradition n'a jamais . le perdue mu i ;te petite ville,
ienj un eapece aaKi étroit , et qui m ooanpta guère que douze à quii
mille habitans, pu -nte , surtout vers le soir, l'aspect le plus anime. Lei
unes, al tout le jour, sortent de la manufacture de
tuée au fond du golfe, et où l'on Compte plus de deux mille
vrières. C'est un spectacle curieux que de voir déflli >, ( ette
longue procession de jeunes tilles , de tout Age et de toute condition , d. :
l'élégante manoln { grisette ) , aux cheveux artistement lis-, . , et | • ndnnt on
une longM natte den i cou , au petit pied bien chaussé, et a la man-
tille de dentelles blanches , jusqu'à la robuste paj -a mu' galicienne, aux che-
veux njollS, MU jambes épais . Mir un pied I court. I ne
heure suffit ainsi pou ire une idée exacte de l'aspect 1 d'une
population qu'il < ùi fallu des mois pour i tudier eu détail. Malhcureu-
jc dois à la vérité d'ajouter que l'échantillon du beau • m COU gnail qu'où
REVUE DE PARIS. 255
rencontre tous les soirs sur la route de la Payosa ne donne pas, du reste ,
des habitantes de cette ville une idée fort avantageuse.
Quant aux dames, turques toute la semaine, et renfermées, au lieu de
harems, dans leurs miradores vitrés, au plus haut étage de la maison, où
l'on voit, de temps en temps, apparaitre quelques jolies têtes brunes, il
semble qu'elles ne soient chrétiennes que le dimanche, pour aller à la messe ,
et se promener le soir sur YAlimcda, triste allée d'arbres enfermée entre
les remparts et les plus sales maisons de la ville. Cependant le peu que nous
avons vu d'elles nous en fait augurer beaucoup mieux que des obradoras de
Tabaco, dont nous nous sommes bientôt lassés de voir défiler la longue pro-
cession , tout en respirant le parfum de tabagie qu'elles répandent à un
mille à la ronde.
Lu dei [u "blêmes historiques à résoudre, qui m'accompagnent dans mon
voyage, c'est d'étudier jusqu'à quel point les trois grands types dont se
compose la population espagnole, 1° les barbares du Nord, 2° les indigènes
ou Celto-Ibéricns, 3° les Arabes et les Maures, se sont mélangés sur les
divers points de la Péninsule. On sait que la Galice, malgré la distance qui
la sépare des Hautes-Pyrénées, fut occupée, dès les premières invasions
hlfbf fl , au commencement du ?• siècle, par les Suèves , qui y élurent
domicile, comme les Vandales dans la liétique. Or, en se promenant sur le
port de la Corogne, il est impossible de ne pas reconnaître deux types bien
distincts, qui se i attachent aux deux grandes souches de la population ga-
licienne. L'un appartient à la race indigène, et a, pour traits caraetéristi-
ques, le front extrêmement bombé, mais bas et étroit, les cheveux noii
rudes, les pommettes des joues saillantes, la face ronde et courte, et les
traits fortement accentués. Les femmes, chez qui ce type est plus facile j
saisir, sont rarement joins; ruais leurs grands yeux noirs, au regard Ber
et dur, et leurs sourcils épais donnent à leur physionomie un caractère de
ma!' Je, qui n'exclut pas la grâce de la démarche et l'agaçante 00-
iterie du regard. Leur taille | s^néraleaaent petite , ne manque ni de
souplesse ni de dignité. Leur costume . ire fort gracieux , sied cepeu-
dant au caractère de leur ligure : <■'■ st d'abord une pèlerine de drap éenr-
late qui leur couvre les épaules et le sein, et s'harmonie bien avec leurs
cheveu noirs et leur teint coloré» Les plus recherchées jettent sur cette nè-
M un lichu île dentelle blanche, qui pend 60 pointe derrière le dot, Le
| Couvert de deux On trois jupes épaisses et de cou
: I es jambes et les pieds sont nus', et ne rappellent eu rien la linesse
du pi'il, cita audaloii. Le pied est chau^, ,| n-lipu-lois, mais la jambe pi
que toujours nue. Ce type, fortement caractéi ppartJent évidemment
à la population indigène : on le retrouve surtout à la rampagafi , oè
est moins mêlé que dans les villes.
I lyp.- et plus difficile à définir, (ju'il présente d
moins généraux et • meotdei ip d'iril
19.
2ÔG REVUE DE PARIS.
liant, il est aisé de reconnaître une race du nord à l'ovale allongé du visage,
an nez aigu et proéminent, aux cheveux blonds ou cendré-. L'ensemble d
ligures qui appartiennent à ce type rappelle la race Scandinave ou anglo-
saxonne. Plus régulier, il est aussi moins expressil el moins animé que l'au-
tre. C'est dans la ville surtout qu'on le rencontre, mais croisé de mille ma-
nières avec toutes les races de l'Europe que le commerce amène dans une
ville maritime. Les classes supérieures, où le sang est décidément plus beau
que dans le peuple, appartiennent surtout à ce dernier type; mais j'ai re-
marqué quelques tètes rie jeunes lilles où l'énergie et la vivacité du galbe
-.ilicien se fondait heureusement avec l'ovale allongé et les contours déliés
du galbe Scandinave. Ajoutons enfin , pour passer en revue tontes les couches
de populations supei p sées l'une à l'autre surcette terre d'allusion , que le
sang africain s'y est aussi mêlé au sang ilicien; i ir lesi .ne
pouvant franchir les Pyrénées, la tournèrent, et occupèrent , jusqu'à Gijon,
près d'Ovicdo, toutes les villes de la cote. La trace qu'ils y ont laissée se
reconnaît encore aux lèvres épaisse- , au nez arrondi , et au teint olivâtre
«jui donne, à certaines figures, une empreinte toul-à-fait africaine.
Le costume des nommes de la campa fort simple : il se compose
d'une reste et d'un pantalon di hure jaunâtre , et du bonnet noir ga-
licien, assez Semblable à un pain de sucre dont on aurait replie le sommet;
les élégans y ajoutent des plumes ou des Heur-;, et substituent, l'été, à la
veste de bure un ^'ilet ecarlate et un large bsut-de-chaUSSes de toile. 1
dimanche, le costume des femmes, porté dans toute la rigueur, est d'une
grande élé( \ la pèlerine ecarlate , que borde alors un large lia
veloms noir, elles ajoutent un jupon de même couleur, borde de soie I t
revêtu d'un large tablier de drap noir; enfin elles portent, plié eu carré
sur la t une le ; Mo romain, un manteau noir d gnr
qui les abrite, su besoin . c mtre la pluie.
Le costume des daims est celui de Madrid , et ici, comme au PrSUfO . l'o-
dieux chapeau qu'on décore do nom de ftunçai$t commence à remplacer la
gracieuse mantille. C'est ainsi que, d'en bout k l'autre db l'Europe, les
' les usages nationaux vont partout sYtiaçant , et que DJ s lu OJOttrS
de luuinir locale, pour eu mettre dans tours tableau , seront bientôt obli(
de l'intenter.
mis aile . en compsgnie de quelques officiers dn brick . \
quatre lieues de la Corogne , le port du Ferrol . pour lequel la nature s plus
fait encore (pic pour Celui de Malmu , et l'arsenal, magnifique ruine «le
qui fut naguère le plus bea i poi t militaire de la Péninsule. Qu'on se figure,
sur un large mur de gi n t . une ourei turc étroite, large à peine d'en demi
mille et de trois milles de longueur. < ; . tellement .r quel-
ques points qu'on h* dirait par la main <!<• l'homme, ne compte ,
moins de sept fort! » à en défendre l'entrée. Ces forts , il est vrai , sont
peu ]<i Os • qu'juia ent-ils maintenant à défendre Mais un seul
REVUE DE PARIS. 257
d'entre eux peut armer plus de deux cents pièces de canon , et nul vaisseau
ne pourrait résister, dans cette passe étroite, au feu de cette formidable
batterie, qu'on est obligé de rangera portée de pistolet.
Une fois le goulet franchi , un immense bassin circulaire se découvre à
vos yeux, entouré d'un amphithéâtre de riantes montagnes cultivées jusqu'au
sommet- En face de vous et au centre du bassin s'étendent la ville et l'ar-
senal du Ferrol, dont les longues galeries, couronnées de tuiles rouges,
présentent de loin le spectacle le plus imposant. La ville , plus neuve et plus
riante que la Corogne, quoique moins peuplée, est coupée à angles droits.
Toutes les maisons sont blanches, et ont un air de propreté qui forme un
singulier contraste avec la solitude des rues; les boutiques y sont pourtant
nombreuses; mais, comme me disait naïvement une femme du pays : « Il y
a plus de ceux qui vendent que de ceux qui achètent. » La raison en est bien
simple : il n'existe d'autre commerce au Ferrol que celui des munitions et
des effets militaires , et d'autre population que les employés. Or, connue ces
employés, hauts ou bas, sont généralement en arrière de deux ans de solde,
et ne touchent guère de cet arriéré que deux ou trois mois par an , on con-
çoit que les boutiquiers, à moins de faire crédit aux empleados, comme
ceux-ci le font à la reine Christine, ne trouvent guère de chalands au
Ferrol.
Le pauvre homme qui nous montrait l'arsenal n'avait pas vu probable-
ment d'argent depuis un mois, à en juger par les transport-; de joie l
lesquels il reçut notre piécette. Quant à sa solde, il y avait près de trm> ans
qu'il n'en avait entendu parler, et ses guenilles d'ailleurs attestaient assez sa
véracité.
Le total des navires qui ^e trouvaient alors sur la darse se composait d'un
\irux vaisseau, d'un.' frégate et de deux COrvetteS neOYeS, le tout désarmé.
On armait cependant, en ce moment , tes I raiera baliniuis, et 1rs of-
ficiers français qui m'accompagnaient trouvèrent leur gréement et leur
•' ictioo toot-à-fait au niveau de la science. M ■ tait pitié vraiment
que di- voir ces qnelqnes ouvriers , avec leur maigre matériel, perdus au
milieu des immenses galeries qui retentissaient naguère du bruit de deui
mille ouvriers .ni travail, l Avant 'Irai. il IS disait-OD partout, tOttt
allait bien autrement! a Trafalgar, ère funeste d'où date la chute de ri -
ne, à qui la r d ennemie, a toujours coûté si cl
t , ces hommes qui non ataientleuri oenooslarepi
chaieol pas; il a'y avait dans leurs plaintes ni amertume, ni rancune.
gnol, fataliste comme l'Arabe, mme lui , habitué à souffrir.
nrbe, docile el résigné , sous la main de la Providence qui le !
use de ses souffrances ni lui-même, ni ceux qui les lui infligent.
i n quelque n étal norm il , la condition de ion existi
d'individu et de peuple; et il l'empreinte du malheur
n malheui erme, quii r l'apathie des |
cm ter.
258 REVUE DE PARIS.
Les environs du Ferrol , plus boisés et mieux cultivés que ceux de la Co-
rogne, sont couverts d'habitations et de bouquets de pins » t «le rhitaignî
dont l'épaisse verdure donne au paysage le plus riant aspect. Oa s.- croirait
dans les plus riches parties du Jura oa <1<- S OOgee, car rien dans cette fraî-
che et luxuriante végétation n'annonce le soleil 'lu midi. CVst | BJOU droit
qu'un a surnommé la (ialice la Normandie de l'Espagne, et Mesi qu'on y
rencontre ça et là quelques oliviers , et même , dit-on , mais j'ai peine à le
croire, quelques oragenea pleine terre . -race à la douceur des hiv.
le caractère général de la végétation et les brumes épaisses qui eouvr
cette côte orageuse, même pendant l'été, semblent appartenir à une lati-
tude tempéi
La Corognc, aussi importante OOOBBM position mditairc que comme posi-
tion maritime, a été, dans les premières années de la guerre de l'indépen-
danec, le théâtre d'un combat sanglant en tic ■ i 001 ft d'armée frai >n>-
niandé par le maréchal Soult, et une division anglaise sous les ordres du
général Moore. Après un engagement des plus sanglans qui eut lieu non |« |
des portes de la ville, les savantes nianu-uvres du maréchal forcèrent 1rs
Anglais, quoique Sapèrieon M nombre, à chercher un refuge dans la \ ;
mais tel était l'acharnement des combaltans , que le> vainqueurs y | utrèrenL
pi le-môie avec les rainens. I m escadre anglaise, composée d'un vaisseau,
de quelques frégates et d'un grand nombre de transport uvait alors
dans la rade; les BJQghÛS, poursuivis répée dans les rems, s'embarqu-Vent
avec tant de précipitation, qu'un grand nombre d'enti MltOUl
femmes et des enfans, se noyèrent dans le trajet. l.es \n_*l>i>, désespérant
d'embarquer leur cavalerie, prirent le parti extrême de couper Icsjan
des chevaux qu'ils abandonnaient SUT la plage. I M K>re, :
mort dans celte déeastreUM retraite, ne survécut pas à sa défaite; on voit son
tombeau sur une emmenée plantée d'arbres dans la partie la plus elev, e de
la ville, d'où l'on domine à la fois la rade et le champ de bataille. Si la h
fraîche dp nord^al qui soufflait alors avait duré quelques heures île plus,
OU eut été remplacée parle calme, l'ev a dit BUgltJM lOUt entière était p
ou COUlée; mais les \ents -aillèrent tout I OOUp au SUd-OttOt! , et I
bien qu'aTOG des pertes ènormea, parvinrent a l'échepfer : la victoire, du
reste, M COUta guère mofalS à ceux qui l'avaient remportée qu'à ceux qui
venaient de la perdre.
lue escadrille anglaise, forte d'un vaisseau et de trois fn .tait
donne rendez-vous dans le port de la CorOgM, où M trouvait déjà, avant
notre arrivée, ht TkUbè, corvette française, de station dans ce port Pen-
dant quelques jouis, l.i rade et le port, ouverts de navire-et de marins
trois nations, ont présenté l'aspect le plus redoutable l.es habitant, à la vue de
cette torCC navale imposante, n'étaient pas sans quelque inquiétude, et pré-
tendaient déjà que SN knghtfS venaient s'emparer de la QorSJgM et de quel-
ques villes de la Côte. Mais le prompt dépari de l'escadre a BSÉS I S I M
les conjectures. A en croira SBJ offlciefl an-Mais, c'était tout simpleni
REVUE DE PARIS. f£9
escadre d'évolution, qui, dans trois semaines, devait être de retour en Angle-
terre, assertion que la politesse nous a empêche de révoquer en doute. Il
est probable que l'escadre, après s'être ralliée, s'est dirigée vers la Méditer-
ranée.
Hier, 15 juillet, a eu lieu à la Corogne la cérémouie du serment des troupes
à la nouvelle constitution. La fête s'est passée avec ordre, mais sans tropd'en-
thousiasme. On y a brûlé quelques milliers de livres de poudre qu'il eût
mieux valu dépenser contre une bande de quatre à cinq cents factieux qui in-
feste, dit-on, la route de Santiago. Peut-être, comme il arrive souvent eu Es-
pagne, sont-ce tout simplement des gentilshommes de grand chemin qui
croient rehausser leur noble profession en se donnant le nom de carlistes.
Ajoutons toutefois qu'on a expédié des troupes après eux ; mais, comme dans
la Vendée, le soldat, si on se met à sa poursuite, redevient laboureur, cache
son fusil, reprend sa bêche, et là où vous cherchiez une armée, vous ne
trouvez plus que de paisibles cultivateurs. Il n'y a, du reste, aucun repro-
che à faire aux habitans de la Corogne; la garde de la ville est remise toute
entière aux mains de la milice nationale, qui se distingue par sa bonne
tenue et par son dévouement à la cause de la liberté. Elle n'a, pour la
seconder dans la garde de cette cité importante, qu'un détachement assez
faible de milices provinciales, et quelques artilleurs. Mais, malgré le dévoue-
ment bien connu à la cause de la reine , les mécontens sont communs ici
comme dans la campagne, et l'on accuse le ministère espagnol, à peu près
comme le malade accuse le médecin, non pas d'avoir fait le mal, mais de ne
rir pas le guérir.
t difficile de rencontrer en Espagne une population plus douce et
plus paisible que celle de la Corogne- Pas la moindre rixe, pas le moindre
dés . .l'ont eu lieu au milieu de cette foule d'individus de tout Age, de
toute classe, qui, certes, n'étaient pas tous amenés là par le même enthon-
;oe pour Isabelle II et pour la constitution. Tous les Français qui ont
i se louent dr l'accueil bienveillant que leur font les habitans : les
paysans à leur ouvrage sont toujours les premier! à vous idremr un salut
, et, dans les champs comme à la ville, lei i im Cl lei chuehoUemens
qa'i * «JOUI, élu/ les jeunes lilles, la présence d'un officier fiançais
n'ont, i .''ii <le malveillant.
moment, nons appareillons ponr Lisbonne, d'où je daterai ma ;
mière lettre.
ROSSHEI w SilM-lIli.Ai;
BULLETIN.
J.'Espagnc attire et concentre plus que jamais sur elle l'attention publi-
que ; mais , vers la lin de cette semaine, il a surgi dans ses affaires un point
de vue nouveau , qui a distrait presque tous les esprits, même les plus posi-
et les plus fermes, de l'objet ordinaire de leurs préoccupations politi-
ques. Ou s*< ^t beaucoup moins informé de ce (pie devenait don Carlos, et
c'est pourtant toujours la principale question qu'il faut s'adresser.
On s'est occupé, avec une vivacité et un intérêt que nous ne voulons pas
encore partager, de la MvHMStration wUlitair* qu'Espartero a tenl
avec une sorte de succès, non contre l'ennemi commun du pays, mais
Contre le ministère au gré duquel PEsoegne, t épuisée, laissait
flotter ses destinées incertaines. On a renoncé , pour quelque
garder la carte d'Espagne et a mil re les ténébreuses évolutions du préten-
il.int : peu s'en faut qu'on n'ait décide, dans certaines feuilles mal iuspir.
que, pour l'honneur des principes les ['lus stériles, l.i grande affaire devait
(Hre, aujourd'hui , de conférer entre eux, de collalionner, article par article,
1rs textes du statut roj il et île la constitution rè\ i* . i 001 évaluer menti-
qnement leur mérite relatif et les chances qu'ai'] d< m sauver plus
Sûrement [>ar l'un ou par l'autre Demain peut-être un événement grave, écla-
Uml des sr;ils COtéS où il y a une qUQStiOB capit.de à réfOUdl - lire ilu
côte de Camarillas, qu'occupe don . m de la province de Sorii , ou se
retirenl les bandes carlistes, viendra réduire le coup d'état militaire d'Ei
tero au v véritables proportions qui lui conviennent Nous avons le droit de
parier ainsi , nous qui n'avons jamais cru , même dai
que le prétendant allait faire ma entrée triomphale I Madrid; nous avons hj
dmit de dire que |< s changemenS politiques «lollt ■ n ■ ;ue le décret du
is mil a donné le signal, - mt bleu peu de chose, même s'ils ut,
quand on l<s COmpait nid et unique ouvrage que l'Espagne tloîi
complir avant tout : l'expulsion de dou Carlos. Jusqu'ici nous ne
REVUE DE PARIS. 2G1
un \ 8 brumaire dans ce qui vient de se passer, d'abord parce qu'il n'y a
pas, entre tous les généraux espagnols, un seul personnage à la hauteur
d'un pareil rôle, pas même le comte de Luchana, ensuite parce qu'un
18 brumaire n'est pas ce que l'Espagne peut attendre dans les circonstances
actuelles; rien ne l'a préparé et suffisamment mûri pour elle. On peut pré-
dire qu'elle devra se sauver autrement, ou qu'elle ne se sauvera pas du tout.
Si donc un fait quelconque prétendait parodier une telle journée, il est de
notre dignité de ne pas lui donner ce nom. Il vaut mieux, pour nos voisins,
espérer une bataille d'Almanza , sous quelque régime que cette heureuse
fortune leur arrive, sous le statut royal, ou sous la constitution de 1812 ré-
visée , et désormais un peu plus digne d'être appliquée par des hommes rai-
sonnables. Mais la parodie d'un 18 brumaire, quand il lui manque deux
choses, la force elle génie, pourrait bien aboutir à n'être, au fond, qu'un
18 fructidor, qui pousserait dans l'exil une nouvelle génération de chefs
politiques et militaires. .Malheureuse Espagne! elle a subi assez d'ostra-
cismes. Dieu veuille lui épargner cette fureur de se décimer encore!
Nous ne dissimulerons pas toutefois les avantages réels qu'elle peut tirer
des derniers évèoemeus pour ranimer ses moyens de défense et refouler la
guerre civile au-delà de l'Èbre. L'armée a nécessairement, à l'heure qu'il
est , une haute idée de ses forces et de sa mission réparatrice ; elle croit peut-
être avoir fait une révolution, quand elle a, selon toute vraisemblance, et
comme on le découvrira bientôt, défait seulement on ministère. Elle est
d'ailleurs dans une seule main; il y a enfin pour elle et pour tous les géné-
raux, dont les rivalités s'éclipsent, on général en chef, Si Espartero sait se
mettre promptement à la hauteur dece titre etdes devoirs qn'il impose. Mais
il faut se hâter, et précipiter sur les bandes carlistes l'enthousiasme des
troupes constitutionnelles , avant qu'il ne soit refroidi el désabusé; cela vau-
dra mieux que de rester dans Madrid à s'amuser Superbement à organiser
la domination d'un faux 18 brumaire.
' il donc , à notre avis, sous le rapport militaire , on grand événement
que la démonstration année d'Espartero, si on veut sérieusement lui de-
mander tout ce qu'elle contient, et rien de pluspOUT le uniment. SOUS le
rapport politique, n'en exagérons pas de loin les conséquences. La plus
claire, c'est de prouver que l'armée et ses chefs Font bon marché de l'esprit
public et de l'indépendance civile de l'Espagne; cela dorait être: après avoir
i li loi d'une revoit* conduite par on sergent, il était tout simple que
le pays fut expi entreprises ambitieuses de premier général qui au-
rait ilix mille hommes tous la main el pourrait entier dans Madrid . en
gnes déployées, kvec un peu de réflexion, l'on ne 1ère plnsdi
apn politiquement la dernière tentative qu'à pardonner à la i
mièi ,( os rolootiers qu'on n'a pas calomnié les Espagnols,
do <• np de main de la Granja, en affirmant que le ^t.iint royal aurait
pu leur suffire long-temps l ependanl ils ont roulu quelque chose
de pins, ils sont ail i'a la constitution de 181& Pourquoi i'< fforecrait-
262 REVIE DE PARIS.
on, aujourd'hui, de la leur enlever de nouveau, au risque de tout boule-
verser? Amendée comme elle l'a été, et déjà acceptée au nom de la rein-',
cette constitution, à laquelle se rattachent de si glorieux souvenirs, peut
donner l'ordre, la paix, la liberté au peuple, qui n'a pas dédaigné de la
reprendre dans une émeute, tant il la préférait à toutes les autres institu-
tions , et qui s'est montré assez sage pour la corriger, tant il a senti le besoin
de l'accommoder à son état de civilisation peu avanci
La situation de l'Espagne et celle du Portugal, en et moment, offrent
une grande analogie : nous jugerons l'une et l'autre du même point de vue,
et nous n'aurons point deux balances pour peser des faits semblables. I
charte de 182G , rapportée pardon Pedro à la pointe de son épée victorieuse,
valait mieux pour le Portugal que la constitution de isi-2; mais ce n*a
été une raison suffisante pour nous d'applaudir à l'insurrection que fomen-
tent maintenant les Anglais, dans le seul but de rappeler au pouvoir
ministres qui prêtent l'oreille [tins volontiers aux inspirations de la politique
étrangère et soient plus faciles à sacrifier l'intérêt naissant de la nationalité
portugaise. De môme, nous ne souhaitons pas, en Kspagne, le ruine de II
constitution de 1812, telle qu'elle a été mise récemment en vigueur, cl
n'est pas ù travers de nouveaux désordres, résultat infaillible d'une r<
lution, (pie nous serions heureux de saluer l'avènement dei hommes qui
passent, comme M. IHartincz de la Rosa et le comte de Torero , pour ap-
partenir de pins près au parti français.
I u journal , qui nous a paru exprimer assez fidèlement ce qui doit être la
pensée du cabinet du 15 avril, assure que la France, «lan» la dernière mo-
difie, ition ministérielle dont Espartcro acte lepromoteiir et se trouve le (
n'a employé aucun moyen, serret M crmidii/uc , d'action <<\i </" influence.
Nous croyons facilement que le cahinet du M avril, dont MUS IgUerUM en-
core l'opinion et la conduite BUT M pétai , s'est commandé cette réserve et
l'a Imposée I ion ambassadeur à Madrid, M, «le Latour-Maubourgi surtout
s'il a entrevu que le mouvement pourrait aller jusqu'à remplacer une
Constitution par une autre. Le ministère français a pour président l'homme
de France peut-être qui aurait le moins de gont pour jouer les destinées d'un
peuple , notre allié , sur les chances d'un changement de constitution ; il ne
donne rien à la théorie, il a été eleve à Péoole politise de l'empire, à la
grande ('•foie iU'> faits; et si son urbanité de langage le lui permettait, il
pourrait dire d'un mode d'intervention aussi peu efficace, en retournant un
mot celèhre : «Je méprise cela connue une théorie, u
|):ms 1rs divers degrés d'attention qu'il donne à tout ce qui est politique,
M. Mole met les faits avant le* pei sonni s , le> personnes à une hauteur infinie
BU* dessus des théories qui usent trop souvent , peur rien, l'acth •
pies et produisent une vaine agitation sur place. \ ne considérer que les
personnes dans le mouvement ministériel du 1*< aoilt, le cabinet franc •
lieu d'être satisfait, nul y avoir concouru , si |p mouvement s'arrête I
ne devient pas une contre-révolution. Les nouveaux ministres sont pris
REVUE DE PARIS. -63
dans le sein de la même majorité qui avait soutenu jusqu'à présent M. Cala-
trava, et même M. Mendizabal; mais ils arrivent aux affaires, la plupart,
après un long repos qui en fait presque des hommes nouveaux, et leur per-
mettra, nous l'espérons, d'apporter des forces plus vives, dans la lutte con-
tre les partis et contre le prétendant. Surtout M. Mendizabal est exclu , et
c'est déjà un incontestable mérite du ministère du 18 août : cet homme
qui a fait beaucoup de mal à l'Espagne, ne passe plus pour nécessaire.
M. Mendizabal avait travaillé, en effet, à s'imposer, dans le gouverne-
ment de son pays, comme une nécessité, et pour cela, il avait embrouillé
les finances de l'Espagne, déjà si confuses. Il ne connaissait d'autre règle que
sa fantaisie; on en a eu la preuve dans la manière dont il a pro:édé à la re-
partition de l'emprunt furcé : au lieu de distribuer le fardeau entre les
provinces et les districts , d'apn s l'évaluation de leurs ressources connues,
el de laisser ensuite les provinces et les districts partager leur charge par-
ticulière entre tous leurs habitans , il avait entrepris d'imposer directement
lui-mèi. ntribution à chaque individu; il avait, en langa-re financier,
un impôt de quotité à un impôt de répartition. Aussi ou l'a accusé de
prelérerce premier mode, parce qu'il pouvait soulager les uns, écraser les
autres à son gré, ou selon son intérêt et ses passions. Il est certain du moins
qa'il n'admettait ainsi, entre lui et le contribuable, d'autre interméd iaire que
des agens subalternes , dependaus de sa volonté; il échappait au Contrôle
efficace des parties int se montrait filele à son système, qui était
de demeurer seul initié aux combinaisons financières nu l'Es] . - ■mbar-
~ait chaque jour davantage. 11 a toujours été, pendant Son administration,
is ou moins de ridicule ou d'audace, le ministre au fameux
du reste, homme ,i ex , et finissant par trouver d i la
dernière extrémité, mais sous la Condition de dévorer d'avance un avenir de
plusieurs années , gaspillant pêle-mêle I- - revenue de Cuba, des Philippines,
de l'emprunt î > biens du clei - tcc
qu'ils elaieut jetés sans m le marché public. Il a reproduit,
de nos jours, un type que l'on croyait impossible en tinan ui de M
Calouii. moins de légèreté et moins d'esprit, et nous u'in.
, d'ailleurs, que 1 Espagne lui eût voluutiers pardonne, pour de l'esprit,
,ue M. do CaftoOM ht accepter de nus ; • Ut d'une monnaie
. M. Mendizabal, que la confiance de toute la bauque une
soutint a sou debu i efl conduit comme un banquier pendant Isa mi-
nistère , a mal tenu sou rang , a compromis son nom par l'obscurité de ses
ration*, et il - - « redit, avant de tomber; il est tombe,
i i il n'avait plu- i j*'. Il i
long-temps, il a cherché une i ompagnie de capital»! qui
mt traiter avec lui, nt millions de francs, de la MH de ton-
• Séculier, qu'il prétendait jeter eu masse (Uni la circulai
arec la mené imprudence et la même prodigalité que les biens du cl<
2GV REVUE DE PARIS.
régulier; il ne s'est rencontré personne qui osât prendre en ses mains celte
affaire , qui vaut pourtant phM de cent millions.
Son successeur ne l'imitera pas. M. Fio-Pita Pizarro est un homme droit
et peu aventureux. Par malheur, il n'a guère de fécondité dan-; l'esprit et
semhlc peu propre à diriger les finance! I travers DM crise
où, sans recourir à des expédiera ténébreux, il faut savoir user de toutes
les ressources de l'Espagne.
Les collègues de M. Pio-Pita sont connus du puhlic par l< 1 renseJgMBMM
biographiques que plosienrs fouilles eus. donnés sur eux avec assez d'exac-
titude; nous y ajouterons quelques réflexions seulement , pour saoutrer que
le ministère Espartero, si ou le juge par les personnes et leurs antécédent,
n'est pas encore celui qui doit tendre la main à Martincz de la Kosa , .1 1 -
reno, à Isiuritz, au petit nombre d'hommes enfin qu'on décore trop exclu-
sivement du nom de modérés.
Le ministre de l'Intérieur, M. \ adillo, d'ahord avocate Cadix, fut
pute SUS eortès de 1890. Il entra , comme ministre d'oufrWHSMr, dsns le ca-
Itinet qni remplaça celui de Martine/ de l.i Rosa, après la journée du 7 juillet
1822. On sait que cette journée fut comme le K) août de la rojSUté de Fer-
dinand , qui venait d'essayer, avec I. s bataillons dOS gardes, réunis dans le
camp du Prado, de se soustraire par un dernier effort aux engsgemeos de
la constitution : le nouveau ministère qui se forma pour recueillir les résoaV
lats de cette journée populaire, eut à sa tête Erariste San-Miguei, ancien
chef d'état-major de Riego dans l'expédition de Pfle de Léon . et fui consi-
déré alors comme le triomphe des 1 i""" te*. Do reste, M. \ adillo émigra ,
lors de la restauration du pouvoir absolu en 1829 , et il n'est rentré dans son
pays qu'après la mort de Ferdinand VII.
M. SaltatO, aujourd'hui ministre.de la justice, Ml un avocat deBarcelonno,
qui fut député aux Coi tes de i*j-j , émigrs l'année mirante, et n'est rentré
que sou^ 1,1 régence de Msrie-Christine.
Le DOOTOaU ministre de la marine, Evai Iste San*Miguel , OSt un des noms
les plu- connus dans l'histoire île 1,1 révolution espagnole : il n'y a jamais
d'incertitude sur la couleur tranchés de ses opinions, c'est lui qui . su iv
comme ministre des affaires étr.' .1..! ges ces fameuses notes qui
répondaient aux plsintes 'les représentans de la Russie et de l'Autriche par
un langage Inouï dans les fastes de la diplomatie européenne.
Voici , entre autre- | BSUgCS , CS qu'il OSSit dire, a la veille d'une invasion
française , exigée par les puissances du Nord , et qui allait perdre l'Espagne
constitutionnelle :
Il répondait , le 1 1 janvier 1833 , à la note du ministre d'Autriche : .l'ai
reçu la note «pie roux m'aves fait passer bier, et me borne a rous due qu'il
est indifférent au gouTornemeut de <.i majesté catholique de maintenir ou
non des relations avec la cour de \ ienne. le sons remets, d'après l'ordre du
roi , K- pa-sepuris ipic vous ave/, demandes.» — Il répondait au Chiffe d'al-
REVrE DE PARIS. 2G5
faires de Russie : « J'ai reçu la note très inconvenante que votre excellence
m'a fait parvenir. Je me bornerai , pour toute réponse, à lui déclarer qu'elle
a abusé scandaleusement ( peut-être par ignorance ) du droit des gens, tou-
jours respectable aux yeux du gouvernement espagnol. Je lui remets les
passeports qu'elle ma démandés, espérant qu'elle voudra bien quitter cette
capitale dans le plus bref délai. »
Depuis lors, il n'a rien fait que nous sachions pour se rallier à M. Marti-
nez de la Rosa, qu'il avait remplacé le 7 juillet
Sous la régence de Marie-Chrisiine, il venait d*étrc nommé capitaine-
général de I* Aragon, lorsque, le 1er août 1836, il se prononça contre le statut
royal et le ministère Isturitz , et se mit à la tète de la révolution à Saraizosse.
M. Bardaji , ministre des affaires étrangères dans le nouveau cabinet,
est le seul qui puisse être soupçonné de regretter le statut royal , sous lequel
il faisait partie de la cliambre des proct ris et du conseil royal ; mais c'est ud
homme prudent, modéré dans le meilleur sens du m îagénaire par-
dessus tout cela, et qui ne hasardera pas sa longue expérience des affaires
dan -ais de bouleversement qui auraient pour but de substituer une
charte à une autre. On ne se précipite pas , à son âge, tète baissée contre
les pouvoirs établis, et ce n'a pas été son habitude jamais de pousser les
choses à l'extrême : la preuve, c'est qu'il n'émigra pas en 1823 ; il resta exile
dans ses terres.
Il ne reste donc qu'Espartcro pour donner à ce ministère , qui lui doit sa
naissance , une couleur que u'avait pas le précédent. Il faut que cette nuance
plus prononcée à laquelle il prétend , lui vienne d'une guerre mieux faite à
don Curlos; ou , s'il n'en est ainsi , l'érénem< nt du 1s a«ùt n'aura aucun sens.
pagne ceaae d'être en proie à ce que M. Tbien au-
rait bien raison d'appeler In ijuerrv inul fuite , comme il l'a dit pour Alger.
N i affaires intérieures j gagneraient elles-mêmes; la dissolution de la
chambre en dépend. Cette question , qu'on croyait presque résolue pendant
le séjour du roi au château d'Eu , parait avoir reculé depuis le retour. Ceux
qui eut point une chambre nouvelle, qui s'en Diénentcosamedetout
niveau, out prit prétexte des succès équivoques da prétendant,
et i mer quelques doutes sur une mesure I laquelle OU S trop long-
t i, pour qu'elle c'ait p i'air d'être un peu incertaine.
Il faudrait compter, il est \rai, même sans le bonheur dcJ I, sur
l'boiioralile p \\ | ie lui |'
M. de Ifootaliret, quand il > de la couroi
M. de Mouiabvet n'arait pas, tout d'abord, une opinion i ce
ut; mais il >'e*t tan.'.' peu i peu a l'opinion du président du conseil: il y
restera fidèle , BMM toutes le* idée- qu'il eittbCMMj
à tons les hosssnei qu'il adopte pour amis politiqu
i s de dissolution s périclité ntiaumoli I une des dmh
bfnUfUS raison- spliquc la Subite apparition d
à Pans. Il a cru voir, du fond S nnandi< -, *\u- net du ta avril
2GG REVCE DE PARIS.
était en danger de se dissoudre , et, en effet , c'est ce qui arrivera au cabi-
net ou à la chambre : il n'y a pas d'antre alternative. Il est accouru au plus
vite; mais il | reconnu que l'héritage n'était pas encore ouvert. On a parlé
d'une longue audience que le roi lui aurait accordée, car toutes les audien-
ces que M. Guizot passe pour obtenir «lu roi, quand il n'est plus ministre,
sont toujours de deux heures; il n'en faudrait pas moins [tour consoler
M. Guizot. Malheureusement pour lui, il n'en a rien été cette fois : le roi
n'a pas reçu M. Guizot.
Par compensation , M. Guizot a vu tous ceux de ses amis qui sont à Paris.
Parmi eux, il en est un qui méritait bien qni la chef de la doctrine dérobât
huit jours à ses banquets provinciaux et à ses recherches archéologiques,
pour venir lui apporter quelques paroles d'encouragement; c'« •-! M. I»uver-
gier de Hauranne, qui est resté au bureau du Journal dt Pétrit, maigri toutes
ces insupportables chaleurs de l'été, au lieu d'aller jouir, dan- NI terres du
Bcrry, de tous les plaisirs de la grande propriété. M. Dovergier de Hau-
ranne, depuis (pie le Journal dr Parti l'ai délivré de .M. Fonfl -t le
seul rédacteur éininent qui ait écrit avec assiduité dans cette feuille. ?•
en avant de celte unique tete de pont des doctrinaires, il fait face héroïque-
ment à tous les autres journaux, à ceux qui les ont toujours combattu!
comme à tOOl qui les ont i ereniinent trains. Lfl Journnl i/< .>■ DéèntJ n'a pas
été épargné lui-inéine. Mais le zèle et le talent de M. Duvergier de Hau-
ranne ne suffisent pas; on a appelé M. Guizot de Lisieux pour lui demander
une consultation en forme sur la direction politique el les moyens d'hygiène
qui pourraient fortifier le tempérament du Journal </■ Paria. Le grande*
tcur est venu, il a tûté le pouls à la pauvre feuille qui s'enorgueillit de lui
être demeurée fidèle; et puis, comme il n'aime pal le contact des ma!;
que la souffrance jette dana une agitation fébrile, il i*enl retiré, se souciant
peu , dit-on , d'aamrer quelque! joui i de plni on rie el de tenté à d
qui le oompromollanl Vola) donc M. Imm. rgier averti qu'il eanipromet von
mettre I nue va-t-ii ingnrnr de H. Gniael el de ni nouveaux m ojeti S
doute M. Guizot prépare une troisième ou quatrième transformation de sa
politique, pour la faire entier encore une fois au pouvoir par surpt i
Aussi a-t-il fraternise, de préférence, avec des amis moins intraitables
Sur Ie> principes. On l'a vu, un de c s demi. s, descendre gaiement
apio diner, l'escalier du lin 1>, ,■ il, Cancale, en compagnie de l'honorable
M. Janvier. Gart -, M. Janvier av. lit hien raiaOO d'être le plus soucieux
deux convives; il cherche un collège OÙ d puisse être réélu. Ses ,-., , teurs
de Montauban ont fini par découvrir sa couleur, qu'il avait ai biea difer-
siliéc a leurs yeux, et ils ont résolu de le délaisser aux prochain'
lions. Il lui faudra probablement se présentci dans Maine-et-Loire, atl il l
été ITOcal : la on saura mieux discerner le- nuances de H carrière politi-
que, qui avaient cbiom nu boni habitant de Tarn et CaïQUon,
Le chef des doctrinaires , qui n'a point de semblables inquiétudes et à qui
Lisieux est inféodé, a poursuivi le cours de ses dîners confidentiels avec
REVUE DE PARIS. 267
quelques intimes au Rocher de Cancale : avec M. de Broglie, vieille et pure
amitié que rien n'altère; avec M. Duchâtel, qu'il voudrait se rattacher et
qui s'éloigne de lui chaque jour, sans haine , sans colère, mais par la seule
force des choses; enfin avec un journaliste encore jeune, connu par l'impor-
tance de son journal, dont il ne peut disposer. Tout le dernier voyage de
M. Guizot se résume en deux mots : il s'est donné, à Paris , les allures d'un
viveur, puis il est retourné à ses antiquités de Normandie.
Pendant ce temps, un autre doctrinaire , qui vit à part dans la chambre
et parle pour sa satisfaction personnelle, M. Jaubert se promène seul dans
le Midi , comme il convient à son humeur plus qu'indépendante : il ne com-
prend pas le dévouement à un parti et l'abnégation de sa personnalité ,
comme son beau-frère, M. Duvergier de Hauranne. Il est allé reconnaître ,
dit-on, à pied, toute la ligne que le canal des Pyrénées doit parcourir un
jour, s'il y a jamais un canal des Pyrénées, et il se plaît dans ces lieux sau-
vages. Il en reviendra, non pas pour faire valoir ses nouveaux titres à ob-
tenir la direction des travaux publics en France, à Dieu ne plaise! quoi-
qu'il fût capable de ne pas s'en acquitter plus mal que M. Lcgrand , mais
pour nous ouvrir, ce qui vaudra mieux, tout un arsenal d'objections origi-
nales, et nous débiter des discours amusans sur les ponts et chaussées, comme
sur toute chose.
— Les actions du chemin de Saint-Germain, émises à 500 francs, et qui
étaient en hausse depuis long-temps , se sont élevées, en cinq jours, de
9(Jj Ir. ù l.otiû. Elles ne s'arrêteront pas en si beau chemin. Heureux ceux
qui sauront le moment précis où doit se refroidir l'enthousiasme et commen-
cer la réaction en baisse!
A propos du jeu de bourse, nous avions bien prévu qu'un nouveau fonds,
celui d'Haïti , allait se ranimer, sur la simple annonce des négociations |
parées par le ministère. L'emprunt , contracté en 1§M pour le compt-
te république, s'est élevé tout à coup de 330 à 355. H faut attei,
maintenant que d'autres résultats soient connus ; mais le signal né,
et la fortune des préleurs, comme cdU dons, ne sera pas laissée
tout-à-fait sans réparation.
— Cette semaine a vu l'inauguration du rail-truy de Saint-Germain; c'est
nn grand érènement. Voila le premier rayon de i.i raie Appia moderne, qui
part de la métropole. Les Parisiens ont regai e jour dmum dm Mte ; la
reine, les princes, les prii [u*il était de leor d<
"iirir, par leur pn I l'éclat dfl cette solennité.
Le chemin de fer prosperera-t-d en Frai • ' I DJM question que le
Ira. Déjà S >it natural rai
noi val remplit aoe grande port* éditions do genre, mais il
y a Saiot-G trmain i
1 ■nue. Maintenant, il l'aridité de la spéculation ne \
• . MOI mare! le iiueu\ en m
-. que I eauaux, M
1er.
208 REVCE DE PARIS.
En Angleterre, il n'en est point ainsi; le rail-tcay est l'auxiliaire du
canal. En allant (l"IIampion à Stafford , par le chemin de fer de Birmin-
gham, on voit blanchir de petites voiles sur les prairies voisines, ou voit
poindre des antennes entre les massifs de pommiers. Ce sont des barques
qui vont de la rivière de Ifersej ;m port factice de Manchester. Nous
sommes charmés que M. le ministre du commerce ait étodié dernièrement
les élémens du roU-way sur cette terre classique de la locomotion accélé-
rée. Les explorations du ministre Tiendront en aide, souvent, aux le
tations aveugles des actionnaires et des spéculateurs. Lorsqu'on a étudié le
chemin de fer triangulaire qui joint Birmingfa m, Liverpool et Manchester,
on peut se convaincre aisément qu'il y a beaucoup à faire encore, pour
arrivera des résultats complètement satisfaisans. Certes, si la perfection
n'existe point là , elle ne peut exister nulle part ; voilà trois villes qui ont le
génie de l'invention, et la puissance de la mise en ouvre; trois \illes qui
ne reculent devant aucune difficulté, qui se font 00 jeu d'aplanir
montagnes ou de les percer à jour. Eh bien! ces trois villes cherchent en-
core un mieux qui éelia ppe à leurs calculs. Rien, sans doute, n'a été né-
gligé poor opérer mervetll eusement cette célèbre jonction. On a dépc
1,500,000 livres sterling ; on a pené nue montagne, et construit , sous la
ville haute de Liverpool, un tunnel d'un mille et demi de longueur. A
Hampton, à Stafford, a Wbitmore, a Crewe, à Hartford, è Warington,
des bureau de relais et de secours ont été élevés en pleine campagne, an
confluent de tontes les routes de villages; on a bâti deus cents ponts, et
beaucoup de viaducs. Les rails ne sont pas de grêles baguettes, presque
toujours ensevelies par le gravier, comme de Saint-Etienne à Roanne, mais
de poissantes membrures de fer , assojéties d'une façon Indestructible, sur
des quartiers cubiques de roche. Le monde peut passer dessus, sans rien
ébranler.
Croirait-on qu'après tant d'heureuses combinaisons, opérées avec une sj
admirable intelligence et nue étonnante générosité de spéculation indus-
trielle, ces magnifiques routes ne répondent pas toujours à l'idée que ls
voyageur s'en était fait a sur ls fol des journaui étrangi rst Ci oirait-on que
le temps donne pour franchir les distances soii soumis 1 des variations ma-
jeures, et que la même personne qui aura fait joyeusement aujourd'hui son
trajet de trente milles , de Liverpool | Manchester, ea une heure et quai t ,
perdra tristement, le lendemain, cinq heures sur la même route ? Il
malheureusement trop vrai que ces entreprises sont très coûteuses; si l'en-
treprise .i lésiné, le travail se détériore au bout de l'année; si l'entreprise
sème royalement les millions et qu'elle déploie ce grandiose Imposant de
munificence industrielle, comme eo kngli terre, il ari ive bientôt un moment
où, la première vogue l'étant refroidir et les voyageurs casuels ne suffisant
plus au recouvrement des dépenses, il faut changer leswt n omnibus,
multiplier les stations à l'infini , demander de les villa(
de l'horizon ; recruter, chemin faisant , tous les traînai diligent
coHatiooner, à chaque pas, ses n stras des inspectée
Ce travail lue le roif-tpuy; on regrette les chemins de terre ; on de mande
| chevaux.
On demande «les chevaui ivent on n'en trouve pas lors pi'
RENTE DE PARIS. 2G9
redevenus nécessaires. Par une de ces causes mystérieuses que la physique
n'explique pas, ou explique mal, il arrive que la machine refuse de
fonctionner; cela se voit plusieurs fois, dans une semaine, de Manchestei
à Birmingham. Alors les wagons s'immobilisent, les voyageurs descen-
dent et se promènent sur les belles herbes qui bordent les hauts talus de
l.i route; les conducteurs tiennent conseil; on perd deux ou trois heur' -
à attendre on ne sait quoi. Après bien des hésitations, le capitaine du
convoi se décide à congédier la machine. Ces machines ont toujou i >ms
effrayans, et c'est un tort. On les appelle Etna, Hèelm, Pkalarù . /'"/«/-
l>hime , Stentor, Solfatare, Météore, Comité, Typhon. La machine licenciée,
libre de sa queue éternelle de wagons, part au petit pas, et va paisible-
ment annoncer aux bureaux de Snan-Inn que cent voyageurs des deux s>
se promènent sur les pelouses de Whitmore ou de Stalford. On expédie t:
i vaux; ces chevaux, depuis leur destitution, ont un mauvais vouloir ma-
nifeste, à l'endroit du chemin de fer; ils arrivent mélancoliquement, on les
attèle à la série de wagons, et ce brillant convoi, y compris le royal-mail,
parti si lestement sur les ailes de la foudre , se traîne comme un chaînon de
tombereaux de rouliers ; le voyageur philosophe croise les bras, doute du
chemin de fer, et s'endort, comme dans une diligence de Laffilte et Caillard.
Voilà les faits dans toute leur vérité; nous ne faisons que les indiquer au-
jourd'hui , nous y reviendrons avec plus de développemens. Nos observa-
tions, en pareille matière, seront de quelque utilité au gouvernement, aux
actionnaires, et aux spéculateurs.
M. le duc d'Orléans, à peine descendu du chemin de fer de Saint-Ger-
main, se prépare à visiter le camp de Compiègno ; c'est un rendez-vous de
plaisir militaire que l'armée lui donne , et le prince y va connue s'il y avait
un danger. La lune de miel, qui luit pour tout le momie, à l'exemple du
il , o*l toujours dans son plein aux Tuileries et à Saint-Cloud. La du-
elie^se peint et dessine; c'e-t Paul Huet (pu lui donne des leÇODS; le duc
o leaus assiste aux leçons du peintre , et s'applaudit des pi le l'au-
guste et charmante eleve. Tout ce qui tient aux arts est « lier a la princesse.
A Dresde, elle voulut elle-même tirer son portrait à la presse lithographique
de M. Letrosme, frère du célèbre savant de ce nom ; elle s'acquitta fort bien
do ce travail; à la première visite qu'elle lit a la Bibliothèque royale, elle
mnut, dans la foule, M. LetroDM, qui Mt maintenant l'un des meilleurs
lithographes de Paris , et lui rappela avec beaucoup de grâce sa \ isite à -on
etaldiss.-mentdr Dresde. < in s'entretient aussi beeneoup, dans les salons, de ls
duchease d'Orléans; on du même que les augures sont Esvorabli l 'me
épOUSe, et que la reine embrasse sa helle-Iille avec plus de leudreSSe que
jamais.
I tleun n'ont amené aucune lacune dan* le servi' | sndl
chantiers publics, al de Mootalitet , digne héritier d'un nom qui s'est Ne
aux OMTies monumentales «le l'empire, cootinoe a donner sus ira\
une Impulsion énergique. Bu passant dan* ls me des Petits ' tins, on
peut dej.i Toir, dans toute son exquise architecture, le palais des Beaux-
\n-, qui fonde la célébrité de M. Duban. Le rideau de d bail
« • h miment , est ii moitié tombé; on distingue, de la rue , I'- léganti
du château d'Amboise, qui sert de portique an palais, et Ils l'arehitectun
TOMf M. |v 10
•270 KKVLK DK I'A1U>.
«lu moyen-âge à l'art national de nos jours. Encore quelques semaines, . t
! ir, m iiionuinent, qui renferme tant de pensées d'avenir, apparaîtra
complet, comme un gracieux décor, derrière une toile qui se leva.
La place de la Concorde prend enfin des airs de place; ce ne sera plus
un désert de sable brûlant en été, et une mare de boue M hiver. L'obé-
lisque de Ilhamsès respire , enfin , du sommet à sa base , eu regardant, du
haut de ses quatre mille ans, trois jeunes monumens qui M dépouillent aussi
de leurs échafaudages : la Madeleine, qui se dore à son intérieur, pour -
fétc d'inauguration; le palais législatif, qui réparc son fronton; el l'are de
l'Étoile, qui donne le dernier coup de ciseau à son drame de pierre, lu
\fnr*( illaisc.
\ l'autre extrémité de Paris, le Jardin îles Plantes, déjà si fantastique
meut oriental avec Ml kiosques aériens , a vu terminer ses belles galère
commencée! en 1838. Sur la place de la Bastille, cette place stérile où. le
marbre , le brome , ont toujours avorté , où les chateaux-fort» à huit team
-'«■croulent, nous verrons bientôt la colonne de Juillet. Le travail de tonte
en achevé , la itatoe de la Liberté est déjà coulée en bronze ; il ne faut nlm
qu'un dernier effort pour réunir tant de parties éfl constituer un
tout. Jamais, en sept ans, Paris n'aura vu s'accomplir un si grand uoinhr.
«le travaux. Les jeunes ruinai que l'empire nous avait légoéei se sont elian-
- en monumens; (mite Iraee «le dévastation mi «le négligence adminis-
trative s'efface chaque jour. C'est aussi de celle manière qu'un peuple -
l'ait grand atec la civilisation et la paix.
— Mrar Stoltz a fait son premier début vendredi daM le ./«/<• . I
uière toute gracieuse dont le public de l'Opéra l'a reçue est faite pour l'en-
courager «lans sa prochaine épreuve. La voix île W"' Stoltz est un beau
tsprano dl la plus grande étendue et d'un timbre agréable. Quaut à l'agilité
île cette voix, il n'en faut pas parler; M" l'alcon « -t une S"iitag auprès <!■■
M"" Stolt/, et l'on sait ce que vaut l'agilité «le M"*" l'alcon. M Si >:t/
bien de veiller à l'avenir sur son intonation , et «le se méfier davantage d'une
mauvais.' habiluile (pi'elle a «le chanter haut. L'autre jour, le public n'\ .«
pal trop | ril garde, non plus qu'à certaines notes douteuses, parce qu'a|
tout cela pouvait s'attribuer aux craintes d'un premier début. Cependant il
est à souhaiter, dans l'intervt • 1« ■ M '■' Sl««lt/ , «|u lits accidens m
reuouvellont pas trop souvent. El » me, c'esl là un début remarquable
«t digne de Bier l'attention «le la crJtieaaa. à travers une grande inexpe-
i ii-iice et les défauts «huit nous venons de parler, le public a «listingué dans
M"" Stolt/ «!«• ces belles «piailles naturelles qui , avec l'étude et le temps.
loni les grandes cantatrices , et les a vaillamment encouragées
— Le théâtre de la Bonne ■ donné cette semaine un petit opéra qui -
distingue « itrangameni . par la rivai Lié dn sujet et PorigwiaHlé de la muai
«pie, de tOUtai les tristes ébauches représentée-» depuis l'A mlm\s<tilricc . La
muaique de M fcmbroiaa Thomas aal facii.-, spirituelle, pleine de mélodie
« t d'intentions franchement bouffes; rVsi la , pour le jeune m.otre, un m
«l'aulant plus glorieux, qu'il Bfull à lutter OQOtre ilcux terribles ennemis, la
ehalenr, et surtout une exécution inouïe dans les la>les de l'Opel
Comique
— Nous n'avons point parlé eooore de deux jeunes débutante-., M
■ l Tilly, qui se sont montrées dernièrement a la Conie lie Prançaisc, parer
REVLE DE PARIS. 271
que nous voulions, pour les juger plus impartialement, laisser passer l'émo-
tion ordinaire d'une première apparition sur la scène. Aujourd'hui, nous
pouvons donner sans crainte notre avis sur M1'" Tilly et Weys. Mi,e Weys.
qui a fait son premier début dans le Château de ma Sièce , est douée d'une
voix ingrate, que le voisinage de Mlle Mars , il est vrai , cuntribuait à rendre
plus désagréable encore. Depuis, nous avons remarqué chez M Weys uni
intelligence assez vive , beaucoup d'aisance et une convenable diction. Le
rôle d'Â-'iiès, dans l'École des Femmes, a opéré en faveur de Mlle Weys un»-
réaction que nous nous plaisons a constater. Mlle Tilly, dans les rôles de
.brette que nous lui avons vu jouer, a fait preuve de tact et d'esprit. Elle
- lonne trop de mal , peut-être, pour être naturelle, franche, comique. L> a
trop grands efforts que l'on fait pour atteindre un but sont quelquefois ce
qui vous en éloigne; Wle Tilly, à certains momens, nous a confirme en-
core dans cette idée. Néanmoins, comme l'effort et le travail sont toujours
louables, nous devons reconnaître que Mlle Tilly fait de son mieux pour éti •
naïve, et qu'elle y réusait souvent. En somme, M " Weya et Tilly pour-
raient être assurément, en attendant mieux, d'une utilité secondaire à la
Comedie-Fr.inc.aise.
Il faut louer aussi la Comédie-Française des reprises qu'elle fait d< -
anciennes. U<m Sanrhe , par exemple, l'une des tragédies les plus admira-
bles de Corneille, quoi qu'en ait dit Voltaire, Don Saneftt I été donne ru.
<le Richelieu cette semaine , mais arrangé , corrige , revu , eCourte', mis
trois actes enfin par un certain M. Mégaibe. Dieu fasse paix à M. Hér
S us ne savons qui l'autorisa jamais a estropier Corneille; mai-
que nous savons, c'est qu'il est peu convenable que la Comédie-Française
trempe de prés ou d-' loin dans de pareilles profanation-.
— /. '•/ </< la Hhinchts^iusc a rcu--i au l'alais-K >\ al Celte petite
pièce, empruntée au Dtahlr bmieur de Lesage , nous montre Dufrénj, 1<
charmant et joyeux poète, crible de dettes, et devant même, ainsi que le
litre du vaudeville l'indique , à Thérèse, sa blanchisseuse. Heureusement ,
tous les créanciers de Dufrény ne sont pas aussi exigeaus que Thérèse, et
■nrtout ils ne sont pas femmes , car alors Dufrény ne pourrait pas raisonna-
hlement s'acquitter avec tout le monde. Thérèse n'imagine-t-eik pas de se
fair ■manière de remboursement i - :ette donnée, assez <
inique du reste, qui fait le fond du vaudeville dont Bons parlons I -
teurs ont , en général, assez bien compris leurs roi. >
— }hm eofntM <b aswn, au Vaudeville, est une pièce qui doit BMMH
•itoiir qu'au tailleur de Lepcinlre jeun.- (^uoi de plu
en eflèt,qi l ■ -'ni eu dandy, frisé, pomm jnt un
pantalon quasi-collant et un petit habit bleu tt ,t dans le derajei
\> toi cette pièce, Lepemirc, costume comme nous renons d. •
•mptant vingt-deux ans u |Kiue, se trouve lenetetl de M Emile Tajgn]
La est tant reapril de 1 1 pièô . L'habit de M. Lq i intre jeami i I
q>plaudi.
► »<e»*»i»«
TABLE DES MATIÈRES
CONTEWLES I)AI»S Ll <v>b*RA.NTE-<.>LvlRUMt \(iltHI
DE LA REVUE DE PARIS.
Lea Amans Mystiques, ou Amoureux , Poète et Fou; Fragment i
dit d'un journal de William Cooper, par M \mi:i>ii PlCHOT. . .
Aventures du grand Balzac, pour faire suite aux Mystification! du
petit Poinsinct. — V. — Le Triomphe de l'Orgueil littéraire, par
P. L. Jacob , bibliophile
Critique littéraire. — Lta Corftfffo, de Mme Anna Marie, ptr
M. Cil vi ni s- \u;n.s
Bulletin
Une Famille de Pariai, par Mmc Cn. RlTI VBD '''•'
La Vie dévote ches lea Païens, par M. a. Gbahih di CianaMac. IM
Bl l.LI.TIV
L'Académie-Française ' -'■'
smuwuhmI.- C.u.ilogoe, par M. Cn Iuihih IH
aventurée du grand Baatac, pow Un suit.- au Myitiflcatlone du
petit Poinalnet. — vi. — Où aoaaantnea le Dàfencbanteiawit, pai
P. L. JACOB, bibliophile
tfConnell aux Élection de Dublin, par M. C l'un uni ... 114
LeaMioej de Danemoraei Falhem, par M. \. Haï tnraa. .
Bulletin
La Peine «lu Talion, p.u M Cu ni Bl an LAD. • • • •
Une Société, «le Tempérance, par M. MtaY. . •
Voyagea. — U Corogne, par M ftoeesi irai Suht-Hd un ■
Bulletin